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BAUDOUIN PROT

« Les critiques que nous essuyo

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ns sont infondées et injustes » N

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icolas Sarkozy, « scandalisé de voir les leçons de la crise si vite oubliées » et annonçant que « plus rien ne devait être comme avant », l’avait proclamé à l’été 2009: l’heure était à la moralisation du capitalisme financier et à l’exemplarité. Un an plus tard, le statu quo semble prévaloir. « Rien n’a changé. Chassez le naturel, il revient au galop », jugent économistes, universitaires, et même professionnels de la finance, qui corroborent là le scepticisme, voire le désarroi d’une opinion publique (cf. enquête Ifop/Le Monde, janvier 2010) en désamour avec les institutions bancaires et financières, et même en divorce avec l’image qu’elles sécrètent. Au point de les frapper indistinctement d’ostracisme, sans isoler les pays, les établissements, les métiers, les mécanismes « coupables » de ceux qui constituent au quotidien le ferment principal des économies domestiques. Rôle de l’Etat, régulation internationale, éthique des rémunérations, éradication des produits et des comportements amoraux et dangereux, restauration des moyen et long termes, recentrage des banques sur leur vocation de soutien à l’économie réelle, refondation des schémas et des pratiques de gouvernance, retour à des logiques spéculatives et à des exigences de rentabilité « raisonnables » et « constructives »… : la crise aurait dû interroger le modèle du capitalisme financier jusque dans ses racines. Il n’en a été qu’en surface. Notamment parce que la cupidité, motrice lorsqu’elle est contenue et dévastatrice lorsqu’elle est irrationnelle, continue de dicter raisonnements, mécanismes, et décisions. Cet examen, Baudouin Prot le récuse fermement. Et l’administrateur directeur général de BNP Paribas d’insister dans son plaidoyer sur la singularité, la salubrité, l’efficience du modèle bancaire français, qui paye chèrement les amalgames provoqués ou entretenus par les gouvernants politiques.

Denis LAFAY

Baudouin Prot, 59 ans, diplômé d’HEC et de l’ENA, est depuis 2003 administrateur directeur général de BNP Paribas, établissement qu’il a intégré en 1983 au poste de directeur adjoint à la Banque nationale de Paris Intercontinentale après une première partie de carrière à l’Inspection générale des finances puis au ministère de l’Industrie au poste d’adjoint au directeur général de l’Energie et des Matières premières. Il a été à deux reprises président de la Fédération bancaire française.

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« Découper les banques et isoler leurs activités d’investissement et de détail ne constitueraient en rien une solution. Cette idée est aussi séduisante qu’inadaptée à la réalité de l’économie moderne ».

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Acteurs de l’économie. Depuis 2008, du Président de la République à l’opinion publique, tout le monde avait promis ou espéré « qu’on allait tourner la page de la folie » et que les leçons des crises financière et bancaire allaient être dressées. La moralisation du capitalisme financier était en marche. Deux ans plus tard, nombre d’observateurs et d’acteurs constatent le contraire. « Rien n’a changé », confient-ils, cimentant là la défiance que l’opinion publique en général et les chefs d’entreprise en particulier manifestent à l’égard du monde bancaire. Divorce qui d’ailleurs affecte directement les salariés des agences au guichet desquelles on déplore une forte augmentation des incivilités. « Moralisation » et « capitalisme financier » ne forment-ils pas simplement un oxymore? Baudouin Prot. Cette question réclame préalablement un rappel. L’analyse de la crise déclenchée en 2007 fait état, pays par pays, de comportements extrêmement contrastés que l’on peut classer en deux catégories: celle regroupant notamment les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, et l’Irlande, et celle qu’incarnent la France et le Canada. La première rassemble les nations – toutes anglo-saxonnes – qui ont généré et accéléré la crise, jusqu’à imploser massivement et pénaliser d’une même ampleur leur économie et les contribuables. Aux EtatsUnis, foyer de la crise, le système bancaire autorisait des excès qui appellent symétriquement aujourd’hui les corrections les plus fortes.

75 % et de 35 %. Et des millions d’Américains ont été contraints d’abandonner leur toit. Cela couplé aux techniques de titrisation et à la dissémination, sur la planète, de centaines de milliards de dollars d’actifs dont on ignorait la nature voire même l’identité des propriétaires, la panique s’est emparée du paysage bancaire américain, scellant en quelques week-ends la

rent très fragiles. Quant au coût global de la crise, il est estimé à 273 milliards d’euros. En GrandeBretagne, c’est l’intervention massive de l’Etat, jusqu’à des prises de participation au capital, qui a sauvé Northern Rock puis Royal Bank of Scotland et a permis la fusion d’HBOS et de Lloyds. Les nationalisations mêmes partielles constituent tout de même une solution

aujourd’hui dans une situation vraiment difficile. Quant à la seconde catégorie, la rigueur du système bancaire fondée d’une part sur la double qualité des prêts et du financement de l’économie, d’autre part sur une supervision et une réglementation exigeantes en matière de crédits à l’habitat, a permis aux établissements concernés de traverser la crise sans grand dommage et à l’économie des deux pays de moins souffrir. Il faut enfin rappeler qu’en France le plan de soutien temporaire aux banques n’a strictement rien coûté aux contribuables; le remboursement des prêts en fonds propres – déjà réglé par BNP Paribas, la Société Générale, le Crédit Mutuel, et le Crédit Agricole, et bientôt honoré par la BPCE; seule Dexia ne s’en est pas encore acquitté – aura même rapporté à l’Etat environ 2 milliards d’euros. Il a également atteint son but, puisque ce plan, ainsi que la forte mobilisation des banques françaises, ont permis en 2009 de faire progresser de près de 3 % les crédits à l’économie malgré une période de récession. Pour ces raisons, j’estime que le système bancaire français s’est bien comporté pendant la crise, en faisant son métier, c’est-à-dire en restant constamment au service de ses clients et de l’économie. La loi Dodd-Frank que les Etats-Unis viennent d’adopter – et qui fait l’objet, comparée à l’atonie ou à la cacophonie européennes (accouchement et affectations de la taxation bancaire, sauvetage de la Grèce, adoption de Bâle III…) certes d’une mise en valeur mais aussi

« EN FRANCE, LE – REMARQUABLE – PLAN DE SOUTIEN TEMPORAIRE AUX BANQUES N’A STRICTEMENT RIEN COÛTÉ AUX CONTRIBUABLES ; LE REMBOURSEMENT DES PRÊTS EN FONDS PROPRES AURA MÊME RAPPORTÉ À L’ETAT 2 MILLIARDS D’EUROS » Il ne s’agit que de faire référence à la grande fragilité, à la « disqualité » des crédits de base, notamment dans le domaine de l’immobilier, les crédits dits « subprimes », pour comprendre les profondes déviances et la situation, aujourd’hui dévastée, d’un secteur où le nombre de constructions de logements et le prix moyen de vente ont respectivement plongé depuis 2006 de

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disparition de Lehman Brothers et le sauvetage d’enseignes majeures dans les domaines autant de détail que de banque d’investissement. Paysage bancaire qui à ce jour n’est pas totalement assaini; les superviseurs locaux estiment en effet que 829 des 7800 banques, pour la plupart des établissements régionaux donc en maillage direct et substantiel avec l’économie locale, demeu-

de dernier recours. Quant à l’Irlande, ce pays présenté comme l’équivalent européen de Singapour, l’emblème suprême de la réussite et de la croissance, la déroute de son secteur bancaire – l’Anglo Irish Bank, dont le sauvetage a déjà coûté 23 milliards d’euros, vient d’annoncer 8,2 milliards d’euros de pertes au premier semestre – participe à le placer

d’une disharmonie que le président du FMI Dominique StraussKahn considère dangereuse et même préfiguratrice de « nouvelles crises » – est censée procéder aux corrections du système bancaire domestique. Son édulcoration finale lui retire-t-elle sa substantifique moelle? Cette loi qui comporte plus de 1200 pages règle bien peu de pro-


© AFP

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« La communication des gouvernants français a provoqué un amalgame qui a contribué à pénaliser l’image du secteur dans l’opinion publique. Nos salariés n’ont pas compris qu’un tel opprobre s’abatte sur eux. L’indifférenciation dont nous avons été l’objet a été une épreuve ».

blèmes. Notamment elle ne traite pas celui de la multiplicité des régulateurs. Pourquoi ne pas avoir institué, comme cela prévaut en France – une seule et même autorité contrôle désormais les métiers de la banque et de l’assurance –, clarté et simplification? Dans cet esprit d’efficacité, la Grande-Bretagne vient d’ailleurs de replacer dans le giron de la Banque d’Angleterre la responsabilité de la supervision qui lui échappait depuis dix ans. Autre sujet dans

lequel Anglais et surtout Américains demeurent très en retard par rapport à la France: la protection des consommateurs. Au nom d’une vision dévoyée de la liberté du commerce les pires dispositifs de crédit ont sévi outre-Atlantique. Citons le fameux « Two Twenty eight »: un crédit habitat sur trente ans, dont le taux de remboursement est extrêmement faible les deux premières années puis exorbitant les vingt-huit années suivantes…

En France l’Etat, le gouvernement, plus largement les pouvoirs publics ont-ils été depuis 2008 à la hauteur de l’enjeu de la crise financière? Jugez-vous la manière dont au sommet de l’Etat on a stigmatisé les acteurs du secteur bancaire injuste, non pédagogique, et même dangereuse si l’on estime qu’elle a cimenté le rejet de l’opinion publique? Ce que les autorités françaises ont engagé pour soutenir le système bancaire était excellent. Qu’il s’agisse de son contenu, de son phasage, de son organisation, et de son efficacité, ce plan aura été l’un des plus pertinents au monde, surtout par deux de ses caractéristiques fondamentales: il n’a rien coûté à l’Etat, et il a permis aux encours de crédit de continuer de croître. La manière dont la France a assuré la présidence européenne au deuxième semestre 2008 a par ailleurs été remarquable et a symbolisé cette responsabilité, ce professionnalisme, et cette réactivité. En revanche, la communication des gouvernants n’a pas suffisamment tenu compte des singularités du système bancaire français et de ce qui distinguait le comportement des banques françaises de celui de leurs homologues américaines ou anglaises. Cet amalgame a contribué à pénaliser l’image du secteur dans l’opinion publique de

MAISON DES ENTREPRENEURS UN SEUL TOIT e programme « Maisons des entrepreneurs » poursuit son L développement. La première d’entre elles avait vu le jour fin 2009, et depuis vingt-huit ont ouvert. A terme, une soixantaine maillera le territoire national, dix d’entre elles étant progressivement implantées dans la région Rhône-Alpes Auvergne Bourgogne : celles de ClermontFerrand, Dijon, Saint-Etienne, Valence, Lyon (Part-Dieu) et Chassieu (26 personnes travaillent sur les deux sites de l’agglomération lyonnaise) sont déjà opérationnelles, celles d’Annecy, de Roanne, de Grenoble, et d’Auxerre le seront d’ici fin 2011. Alors que l’examen des défaillances du monde bancaire a mis en évidence

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l’excessive compartimentation des métiers dûe à leur hyperspécialisation, la crise de confiance des dirigeants d’entreprise, et le besoin de régénérer un lien humain altéré par la dématérialisation croissante, ces Maisons des entrepreneurs ont pour objet d’offrir aux clients – chefs d’entreprise – un seul et même lieu où s’articulent, sous la responsabilité d’un coordinateur, un certain nombre de compétences : chargés d’affaires Entrepreneurs et Entreprises (selon la taille de la société), trade finance (centre de commerce international), chargés d’affaires financements structurés, activités de gestion de flux (cash management). Et bien sûr gestion privée, puisqu’on ne

cache pas chez BNP Paribas qu’une telle réunion physique d’expertises doit aussi favoriser la captation commerciale d’une clientèle dont les problématiques – y compris patrimoniales – professionnelles et personnelles se confondent. Cette logique de transversalité et de complémentarité « physique » et géographique des compétences, Gilles Poncet, directeur commercial du Centre d’affaires Lyon Métropole Entreprises, espère qu’elle dopera l’activité entrepreneuriale de l’établissement, à ce jour chiffrée officiellement à 3 000 clients sur l’agglomération. Trois fois moins que le nombre de prospects identifiés. D.L

l’Hexagone. C’est fortement regrettable, en premier lieu pour nos salariés. Ils n’ont pas compris que s’abatte sur eux un tel opprobre alors qu’ils agissaient jour après jour sur le terrain avec sérieux et efficacité au service de leurs clients, que les résultats de leur établissement demeuraient profitables, et que l’octroi de crédits continuait de fonctionner. L’indifférenciation dont nous avons été l’objet a été une épreuve. La rémunération des opérateurs de marché (traders), qualifiés par le Président de la République lui-même de « fous furieux », a marqué au fer rouge dans l’opinion publique l’amoralité du système bancaire. Au-delà des corrections décidées au niveau

« LA LOI DODD-FRANK DESTINÉE À RÉFORMER LE SYSTÈME BANCAIRE AMÉRICAIN RÈGLE BIEN PEU DE PROBLÈMES » européen pour les encadrer davantage, et au-delà des règles du marché qui donnent une justification de « marché » à ces rémunérations, les estimez-vous acceptables aux plans moral et éthique? Correspondent-elles à la contribution de leurs bénéficiaires aux besoins de l’économie réelle, aux attentes des entreprises, bref à la vocation et à la responsabilité d’une banque? Les rémunérations des opérateurs de marché, qui représentent 4000 de nos collaborateurs, répondent au mécanisme de l’offre et de la demande. D’autre part, ce métier exige des compétences pointues et la capacité de gérer des situations très complexes. Enfin, la rémunération est très variable, et de toute façon fait l’objet désormais d’un nouvel encadrement. A l’initiative, une nouvelle fois, des autorités françaises – notamment lors des G20 – et avec la collaboration active des banques françaises, les modes de rémunération des opérateurs de marché ont profondément changé depuis la crise. La généralisation de la rémunération différée sur plusieurs années et la clause de malus qui indexe le versement de


Au titre, justement, de cette menace de distorsion, deux types de réactions se font face. Le secrétaire général de la Fédération bancaire européenne Guido Ravoet a estimé que la décision européenne d’encadrer plutôt strictement les rémunérations des dirigeants et opérateurs de banque allait altérer la compétitivité et l’attractivité de l’Europe dans le domaine des compétences. Un an plus tôt, à propos alors de la mise en place d’une mesure analogue en France, Nicolas Sarkozy avait qualifié cette analyse de « tissu de bêtises ». Qui a raison? Les places financières de New York, d’Hong-Kong ou de Singapour respectent moins les nouvelles règles définies. C’est un fait. Je maintiens que cet écart constituera un handicap pour les établissements bancaires qui agissent sur la planète entière mais dont le centre de décision est en Europe, et notamment en France. Ces rémunérations, dix, vingt fois supérieures à celles de cadres au contact quotidien des clients ou mobilisés à faire fonctionner l’établissement, continuent toutefois de provoquer malaise,

son entreprise sans, par exemple, recourir à des couvertures que leur fournissent ces opérateurs dans les domaines des taux d’intérêts ou de change, sécurisant là son activité exportatrice. Cette réalité fonde la légitimité du métier des opérateurs de marché. Dans notre corps social, nous ne percevons pas la volonté de dresser nos différentes activités les unes contre les autres. Les salariés ont tous conscience que la compétitivité de la banque dépend de la complémentarité des compétences et donc de la contribution de chaque métier. Sans banque d’investissement et de marché, comment assurer un service complet aux entreprises? Les banques françaises viennent d’annoncer de substantiels profits pour le premier semestre 2010 – 4,4 milliards pour BNP Paribas, après 5,8 milliards pour l’ensemble de l’année 2009 –. Avoir bénéficié d’un plan de soutien de l’Etat dicte-t-il d’affecter ces profits en tenant compte de ce contexte, et selon une exigence morale particulière? Ce soutien public, qui a permis de restaurer l’utilité de l’Etat, donne-t-il légitimité, à l’avenir, à étendre le périmètre d’intervention de ce dernier dans un domaine, la finance, qui lui avait alors échappé? Ce plan de soutien a été « winwin », puisque l’Etat y a gagné outre des ressources budgétaires directes, un meilleur financement de l’économie et donc, simultanément, des recettes fiscales et un niveau d’emploi moins affecté par la crise. Rappelons qu’en France la récession a été deux fois inférieure à la moyenne de celle qui a frappé

« Les places financières de New York, d’Hong-Kong ou de Singapour respectent moins les nouvelles règles définies en matière de rémunération des opérateurs de marché. Cet écart constituera un handicap pour les banques françaises ».

© AFP

ladite rémunération différée sur l’évolution du résultat à moyen terme constituent un changement important que les banques françaises ont scrupuleusement appliqué dès l’exercice 2010 – portant sur les rémunérations 2009 –. L’enjeu désormais est que les autres pays du G20 nous imitent tout aussi rigoureusement. Au risque sinon d’un handicap important en matière de compétitivité pour nos entreprises.

pouvoir exprimer dans le milieu bancaire. Comment comptez-vous restaurer votre attractivité auprès d’eux? Avant la crise, BNP Paribas était en tête des entreprises les plus attractives auprès des étudiants d’écoles de commerce. Nous avons certes rétrogradé dans le classement, mais à une très honorable quatrième place! Donc notre image, effectivement écornée, n’a pas altéré signifi-

étendue, ce qui est particulièrement séduisant pour les jeunes diplômés, tout comme notre solidité financière. Alors être un peu moins à la mode, ce qui est exact, n’est pas signe d’un recul de l’attractivité. Nous n’avons d’ailleurs engagé aucune campagne pour restaurer notre image auprès des jeunes diplômés. Ce type d’initiative, en revanche, nous le déployons hors de France, par exemple aux Etats-

« EN MATIÈRE DE PROTECTION DES CONSOMMATEURS, GRANDE-BRETAGNE ET ETATS-UNIS SONT TRÈS EN RETARD PAR RAPPORT À LA FRANCE » incompréhension, voire même rejet parmi ces derniers et chez les autres salariés. Comment le management gère-t-il une telle situation? Chez BNP Paribas, l’essentiel des activités de marché, conduites par les opérateurs, porte sur la fourniture de services aux clients. Elles sont indispensables à une économie moderne. Aucun client industriel n’imaginerait faire fonctionner

les autres pays européens. Et cela, elle le doit en partie à la capacité de résistance et de financement du secteur bancaire, aussi à sa culture de responsabilité. La mauvaise image des banques pénalise le recrutement des jeunes diplômés. Ceux-ci sont aujourd’hui animés par des valeurs et par une exigence éthique qu’ils pensent ne pas

cativement notre degré d’attractivité. Y compris à l’étranger – j’en veux pour preuve notre place de n°1 des banques les plus attractives en Italie –. Cela pour trois raisons. D’abord, nous recrutons massivement : chaque année en France 3000 candidats dont une bonne proportion de jeunes diplômés. En outre BNP Paribas est l’une des entreprises françaises qui dispose de la présence mondiale la plus

Unis, dans le Golfe ou en Asie, où « l’employeur » BNP Paribas doit améliorer sa notoriété et son image auprès des étudiants. Il est reproché aux banques françaises de sélectionner les projets les moins exposés au risque et sur lesquels elles pourront réaliser les marges commerciales les plus élevées. Cette frilosité participe à la Acteurs de l’Economie / Octobre 2010

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de chances qu’il débouche sur des mesures concrètes. D’ailleurs, tout dispositif dans ce sens qui ne serait pas déployé mondialement pénaliserait de manière rédhibitoire les pays qui l’appliquent.

« Un tiers de nos profits est consacré à la politique de dividendes. Ces dernières années, ce pourcentage culminait chez nos homologues anglo-saxons jusqu’à 80 %. Réserver les deux tiers de nos profits à la consolidation et au développement de l’entreprise est une approche responsable »

défiance de l’opinion publique pour les banques, particulièrement des dirigeants d’entreprise. Elle contribuerait aussi à freiner le développement des secteurs à long terme les plus structurants et les plus différenciants pour l’économie réelle… Cela s’explique essentiellement par le comportement des grandes entreprises qui, aujourd’hui encore, recourent au marché obligataire qu’elles privilégient au crédit bancaire. Il faut toutefois comparer le chiffre, à fin juillet 2010 par rapport à 2009, de + 0,2 % en France aux – 2,9 % en Allemagne et aux – 3,2 % en Espagne. Les crédits aux PME, en revanche, progressent de près de 4 %. Ceux aux particuliers de 5,3 %. Sur l’ensemble des crédits aux entreprises, la France se distin-

la France se distingue favorablement. Pour cette raison, j’estime les critiques que nous essuyons infondées et injustes. Heureusement, la réalité est autre: selon une étude de la CGPME auprès de ses adhérents PME, 90 % d’entre eux sont globalement satisfaits des relations avec leurs banques. Le retour à une scission des activités de dépôt et d’investissement des banques est régulièrement évoqué pour juguler une partie des risques et assainir les comportements et le paysage bancaires. De même, le retour à une taille et à une organisation davantage rationnelles des établissements est avancé pour assurer un meilleur contrôle des comportements, des

sein de [son] établissement » –. Dans ces deux domaines, que peut-on espérer? Voilà deux idées à la fois simples, séduisantes… et pourtant inadaptées. Que révèle l’auscultation des faillites bancaires ? Qu’elles ont frappé indistinctement petits, moyens, et gros établissements. Et tout aussi indistinctement banques de détail et banques strictement d’investissements. Découper les banques et isoler les activités ne constituent donc en rien une solution. Ce qui s’avère mortel n’est pas la taille mais les défaillances de gestion. Qui propose cette segmentation? Les Etats-Unis, nostalgiques des années trente. Sauf que l’origine et la manifestation des maux, leurs remèdes, l’architecture du secteur bancaire et les besoins des

L’un des enjeux d’une réforme fondamentale du système bancaire et, au-delà, du capitalisme financier, serait de redonner aux temps moyen et long une prééminence aujourd’hui balayée par l’extrême court termisme. Qu’est-il bien possible d’espérer de plus? Quel que soit leur secteur, les entreprises qui ont le mieux traversé la crise sont celles qui n’ont pas pratiqué de court termisme. A l’exemple de Michelin, de Schneider Electric ou d’Air Liquide, ce constat est typique dans le secteur industriel. Là, les entreprises qui ont maintenu leur stratégie de R&D, continué de développer de nouvelles gammes de produits, poursuivi leur politique internationale sur des horizons de cinq à dix ans sont celles qui s’en sont le mieux sorties. Cette démarche de long terme est celle de BNP Paribas. Elle nous a permis de maintenir le cap sans succomber aux modes qui ont conduit à la crise. Complices de la crise financière, incapables de détecter les produits et mécanismes défaillants, accélératrices de la crise en zone euro notamment en dégradant les notes des dettes souveraines: les trois agences de notation financière – Standard & Poor’s, Fitch, Moody’s – qui constituent un oligopole mondial, ont concentré une grande part de l’opprobre. Leur utilité n’est pas contestée, mais leur fiabilité, leur crédibilité et même, si l’on en juge

« EN FRANCE LA RÉCESSION A ÉTÉ DEUX FOIS INFÉRIEURE À LA MOYENNE DE CELLE QUI A FRAPPÉ LES AUTRES PAYS EUROPÉENS. CELA, ON LE DOIT EN PARTIE À LA CAPACITÉ DE RÉSISTANCE ET DE FINANCEMENT DU SECTEUR BANCAIRE » gue par rapport à ses voisins européens. Je veux aussi pour preuve de cette dynamique l’étude réalisée par la Banque centrale européenne, qui mesure le coût des crédits aux entreprises inférieurs à 1 million d’euros: 2,41 en France contre une moyenne de 3,25 dans la zone euro. Qu’il s’agisse donc du nombre et des conditions d’octroi des crédits,

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produits, et des risques – à l’évocation de l’extraordinaire sophistication de certains produits, Patrick Artus déclarait en novembre 2009 à Acteurs de l’économie que Michel Pébereau (président du conseil d’administration de BNP Paribas) lui avait avoué « ne pas tout connaître des pratiques au

entreprises en 1930 ne sont en rien comparables avec ceux qui caractérisent l’économie mondialisée et globalisée en 2010. En GrandeBretagne, c’est sous la pression des « Lib’Dem » qui forment la coalition gouvernementale avec les conservateurs – hostiles au projet – qu’a été récemment initié un groupe de travail sur le sujet. Il y a peu

les récentes confessions d’anciens cadres dirigeants de Moody’s, leur intégrité, sont violemment dénoncées. Est-il possible pour les acteurs du marché financier, et particulièrement les banques, dépendantes de leurs notes, de s’en désintoxiquer et de se réapproprier le travail d’analyse du risque? Etes-vous favorable à


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la création d’une agence publique aux niveaux européen ou même mondial – par exemple satellite du FMI –? Il est inapproprié de diaboliser les agences de notation plus que de raison et de concentrer l’origine du mal sur elles. Il revient aux investisseurs et autres fonds de gestion de s’assurer par eux-mêmes de la fiabilité des actifs qu’ils acquièrent. Ceci étant, elles portent bien sûr une part de responsabilité dans la crise. Les excès ont été manifestes. Qu’elles soient rémunérées exclusivement par les émetteurs est malsain. Mais je ne doute pas que des enseignements seront tirés. Déjà, l’enregistrement fait l’objet d’un contrôle plus strict. Quant à l’utilité d’une agence de notation publique, je suis perplexe. Mieux contrôler les acteurs privés me paraît plus raisonnable.

« Qu’il s’agisse du nombre, du coût, et des conditions d’octroi des crédits, la France se distingue favorablement en Europe ».

In fine, quel type de réforme est-il possible d’envisager tant que l’ensemble des mécanismes auront pour dessein premier de consolider sans limite et donc dans la déraison la satisfaction,

c’est-à-dire aussi la cupidité, des actionnaires, des opérateurs de marché, des spéculateurs? Que peut-on espérer tant que les acteurs du marché financier exigent pour eux-mêmes et pour leurs clients des niveaux de rentabilité (10 % à 15 % annuels) incompatibles avec la réalité de l’économie réelle? Je récuse formellement cette description caricaturale des actionnaires. Il est absolument faux de les réduire à des spéculateurs exigeant d’invraisemblables rendements. Depuis toujours, les actionnaires sont des preneurs de risque. Ce sont eux qui fournissent à BNP Paribas les 60 milliards de fonds propres nécessaires à son fonctionnement. Il est légitime qu’ils attendent de leurs investissements un dividende correct. Et il faut rappeler que désormais le rendement des fonds propres des banques, d’environ 11 à 13 %, est dépassé par celui des entreprises industrielles – 14 à 15 % en moyenne pour celles du CAC 40 –. L’approche « stake holder » est particulièrement adaptée à BNP Paribas: au centre est placé le

client ; pour le satisfaire sont employés, recrutés et formés des salariés. Et les moyens financiers de cette mission proviennent des fonds propres, confiés par les actionnaires. Depuis la fusion de BNP et Paribas, nous consacrons entre 30 et 40 % de nos résultats à la politique de dividendes. Ces dernières années, quand ce pourcentage culminait chez nos homologues anglo-saxonnes jusqu’à 80 %, il était contenu à 33 % chez nous. C’est, je crois, une approche responsable que de consacrer les deux tiers des profits – et même plus de 80 % ces deux dernières années, la moitié des actionnaires en moyenne ayant accepté l’option du paiement en action – à la consolidation et au développement de l’entreprise et donc au financement des projets de nos clients. ● (Propos recueillis par Denis Lafay) Pour faire connaître cet article

http://acteco.hy.pr/prot

L’analyse d’Algoé

La crise, séquelles et résilience

DR

in de crise, reprise larvée, ou reprise lente mais également Par Pascal risque de « double GUSTIN dip » (double Directeur Général d’ Algoé récession), tous les scénarios de conjoncture économique sont avancés par les prévisionnistes en cette fin d’été. L’effet déstructurant de la mondialisation se poursuit et les aspects positifs restent à venir. Un redémarrage économique s’accompagne en général d’une baisse des tensions sociales, la reprise des activités et le soulagement de voir les difficultés disparaitre permettent une remobilisation des énergies. La résilience des salariés est en général forte et ces périodes de redémarrage sont constructives. L’état d’esprit positif qui en résulte contribue également à une relance rapide de la consommation. L’histoire va-t-elle se répéter? On peut en douter, quelle que soit la dynamique économique de la rentrée. Aux plans social et entrepreneurial, chaque pays a vécu différemment cette période

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dure et violente, et l’on constate que la France, parmi les pays industrialisés, a certainement des difficultés plus fortes que celles de nos principaux compétiteurs. Depuis deux ans, beaucoup de comportements ont d’ores et déjà évolué. Les relations entre les acteurs se sont transformées, et toutes ces évolutions vont avoir un impact sur le fonctionnement du système économique français. Reconquérir la confiance Ainsi, les salariés ont constaté l’impact faible des politiques publiques en matière d’emploi et ont pris conscience des limites du pouvoir et de l’influence de l’Etat dans sa capacité à influer une économie mondialisée. L’Etat est apparu souvent désarmé dans sa faculté d’agir sur les filières économiques (par exemple dans ses efforts de régulation entre les donneurs d’ordre et les sous-traitants) ou dans sa capacité de dialogue avec les syndicats. Mais l’impact majeur est certainement dans l’évolution de la relation du corps social à l’entreprise et au travail. La perte de confiance entre les salariés et leurs dirigeants est réelle. L’affectio societatis en a pris un coup, et

rares sont ceux qui envisagent leur avenir professionnel sereinement. L’entreprise est de moins en moins perçue comme un espace de développement professionnel et personnel mais comme un lieu de travail régi par des enjeux d’un pilotage financier très éloignés des préoccupations des individus. De même, le positionnement invivable du management intermédiaire durant cette période (coincé entre le marteau et l’enclume) a conduit nombre de cadres à limiter leurs ambitions au sein de leur structure. Ce ressentiment est certainement trop exacerbé alors qu’il n’est pas général (nombre de sociétés ont eu des comportements louables) mais l’image a fait tache d’huile. Les carences managériales se payent sur le moyen terme. L’appartenance à l’entreprise, l’adhésion et surtout l’engagement à un projet global seront plus difficiles à obtenir, le lien employeur salarié va se formaliser et se contractualiser de plus en plus. Les entreprises vont devoir reconquérir cette confiance perdue et tenir compte de ces nouvelles réalités dans la gestion de leurs ressources humaines. Les dirigeants en ont-ils conscience? ●

Entretien avec BAUDOUIN PROT  

Entretien avec BAUDOUIN PROT : « Les critiques que nous essuyons sont infondées et injustes »

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