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MÉDECINE ÉTHIQUE POLITIQUE

Après le scandale du Médiator et des prothèses mammaires, une tempête a bouleversé le monde de la médecine. Nous avons posé des questions au professeur Franco Borruto.

D

Professeur, qu'est-il en train d'arriver à la corporation des médecins ?

R L'évolution de la société a fait que l'on a perdu la qualité des personnes qui se sont dédiées à cette profession.En effet, j'ai dit dévouées car la Médecine est une véritable mission et en aucun cas, un bon médecin ne peut être un bon entrepreneur ni un bon commerçant ou vice versa. Dans l'antiquité, il y a eu une sorte de fusion entre la figure du sacerdoce et celle du médecin parce que la vie humaine est sacrée.Il est donc normal que l'on ait pensé à sacraliser la profession. Peut-être vous rappelez-vous un film célèbre où l'on parlait d'un médecin égyptien Sinouhé, qui illustrait la crise d'un homme face au succès de son métier.


Il était grand tant que l'argent n'avait pas pourri ses ambitions et sali sa profession. Tout cela est resté un concept bien précis et le fait que la médecine est un " ars longa " a fait que, dans le cours des siècles, celui qui se dédiait à la médecine avait un certain niveau économique et n'était pas obligé à faire de la médecine pour gagner de l'argent. Ce principe est resté vivant jusqu'au début du dix-neuvième siècle. Après le bouleversement provoqué par les deux guerres mondiales au siècle suivant, le monde de la médecine sera lui aussi bouleversé. D

A

quoi

pensez-vous

par

exemple,

Professeur

?

R Je pense au fait qu'il y a eu une médiatisation de la médecine.Il est évidemment très important de soigner les malades mais pour certains, paraître dans les journaux ou à la télévision est aussi important.cela donne si vous voulez, une sensation de succès et de pouvoir. Evidemment, tout cela risque de présenter au grand public de faux mythes et de faux héros. Par exemple vous savez qu'en Grèce il y avait une ville qui s'appelait Ephèse et que dans cette ville se trouvait le célèbre temple d'Artémise. Deux cents ans après qu'il fut édifié, un certain Erostrato, berger de son état, décide de passer à l'histoire en brûlant le temple. Malheureusement,son idée folle était valable, on peut en effet voir son nom s'inscrire dans l'histoire . On peut se rendre célèbre grâce à des faits positifs comme la réalisation d'une oeuvre d'art. Mais on peut aussi se rendre célèbre par un fait traumatique et négatif, comme la destruction par le feu d'un temple admiré et connu mondialement. Le pire étant que l'on risque de se rappeler le nom du criminel plutôt que le nom de l'homme de l'art qui l'a conçu et réalisé. Je vous assure que si vous posez la question à plusieurs sommités de la culture, beaucoup d'entre eux ne pourrons pas répondre ! D Professeur, avec cette dernière phrase, vous ouvrez une nouvelle porte, pensez-vous à quelque chose de grave qui concerne la médecine ? R Oui évidemment, je pense à ce qui s'est passé dans le monde civilisé lors des expérimentations humaines faites sur des prisonniers qui ont été mis en prison pour la seule raison qu'ils appartenaient à une "race "déterminée.Ce même concept de race , qui s'est appuyé sur une terminologie scientifique est un concept tout-à-fait faux Les sciences sur la race ne sont qu'un artifice pour une tentative de classification présupposant un lien particulier entre nature et culture où les


différences de nature sont comprises pour servir de fondement et permettre de postuler l'existence de types humains à des niveaux différents de culture et de civilisation habitant le monde. Mais les présomptions de race dans le sens nazi du terme est absolument privé de fondement scientifique , il se base sur un fondement politique. D Professeur, nous ouvrons alors une autre perspective .Que pensezvous du rapport entre politique et médecine ? R Je pense que le concept politique est un concept noble. Politique et éthique étaient synonymes dans la vision des philosophes ; c'est un concept pré-platonien qui a été perfectionné par Platon lui-même et repris successivement par la philosophie et par la littérature. Mais si je dois imaginer un exemple concret de la crise politique et de l'éthique,je dois l'assimiler à l'histoire d'Athènes. Athènes décline pendant le Moyen -Age et est agonisante sous l'Empire Ottoman. Cela veut dire que l'autoritarisme et la faiblesse des coutumes pervertit la politique et modifie l'éthique.Nous sommes actuellement dans ce cas de figure et, évidemment, je ne fais aucune référence directe ou indirecte à quiconque participant aux campagnes électorales prochaines. D Pour revenir à votre domaine Professeur, que pensez-vous de l'augmentation exponentielle du nombre des césariennes ? R Je reviens à mes réflexions précédentes pour vous répéter que la médecine est un Acte Longue et qu'il y a eu une crise concernant le sens noble du terme et l'évolution numérique. Cela fait que les grandes figures de Patron qui existaient dans l'université il y a un siècle ont disparu pour laisser place à de petits vassaux qui, à défaut de roi, se sont nommés rois eux-mêmes. Mais comme dans les vignobles, le fût donne le vin qu'il contient.Vous comprendrez dès lors que si on est mauvais maître, on produit des élèves médiocres. Je voudrais souligner que le problème du nombre de césariennes est un problème éthique; on ne peut pas réduire ce problème à un exercice de statistiques ! Pour comprimer le nombre de césariennes, il faut : 1) que les femmes soient suivies pendant la grossesse 2) il faut que la grossesse se passe à un âge approprié et dans une condition hygiénique optimale et surtout, que les accoucheurs soient disposés à sacrifier leurs nuits et leurs week-end comme nous l'avons fait. 3) Il y a encore un autre élément important : après l'Arrêt de la Cour de Cassation française, le tristement célèbre Arrêt Perruche, on est passé en


France à la médecine "défensive".Pour ne pas prendre de risque, l'accoucheur passe aux césariennes. Personne ne demandera à l'avocat de faire le reproche d'avoir fait une césarienne, mais cela pourrait coûter cher en termes économiques si vous ne répondiez pas clairement à la question : " pourquoi ne l'avez-vous pas fait ? " Selon les recherches présentées à la Society for Maternal-Fetal Medecine 32 nd Annual Meeting et contrairement à une croyance répandue, l'accouchement par césarienne ne présente pas plus de sécurité que l'accouchement vaginal pour les enfants prématurés ou présentant un retard de croissance intra utérin. En général, les praticiens recommandaient l'accouchement par césarienne pour les enfants prématurés et qui montrent une difficulté à grandir dans le milieu intra utérin, car il était considéré comme plus efficace dans les cas à hauts risques lors de naissance prématurée que lors de l'accouchement vaginal. Cependant, une nouvelle étude sur des prématurés trop peu développés pour leur nombre de mois de gestation, montrent que l'accouchement par césarienne ne présente pas moins de complications et qu'en fait il a augmenté le risque de problèmes respiratoires. D Nous avons abordé plusieurs thèmes, retournons maintenant au thème de notre colloque politique-éthique-médecine. Professeur, quel est le message que vous souhaitez faire passer à un jeune médecin au sujet de la recherche, considérant que vous avez été chercheur et que vous passez votre vie à approfondir cette recherche ? R La recherche c'est une "forma mentis " c'est-à-dire une attitude mentale qui doit être cultivée comme une plante ,elle a besoin d'un arrosage régulier de connaissances et doit être nourrie de la graine d'éthique.Ce qui est regrettable dans la recherche comme je vous l'ai dit c'est qu'elle est regardée comme un spectacle. Aujourd'hui elle est faite non pour soulager les autres ,mais pour satisfaire son propre ego. Donc,"Faire des progrès pour la science en faisant souffrir des personnes est un principe insupportable et lorsque les individus sont adultes, les actes qu'ils accomplissent leur donnent une responsabilité jusqu'à la fin de leur vie" Une des choses les plus exemplaires est que si vous demandez à n'importe qui le nom d'un médecin "célèbre" du siècle passé, personne ne se rappelle le nom des grands patrons qui ont fait la grande médecine. Mais paradoxalement, tout le monde connaît le nom de Mengele ! Ce n'est pas étonnant car dans les années 33-45,des nombreux médecins ont été nazis et un nombre non négligeable d'entre eux était impliqué dans l'expérimentation humaine, avec le conseil aberrant qu'il est légitime d'expérimenter sur peu pour sauver beaucoup. Cela veut dire que dans la légitime exigence de la mémoire on risque de


perpétuer les noms des bourreaux plutôt que ceux des savants. Pour en finir avec ce sujet,je voudrais vous dire qu'il m'est arrivé très récemment de prendre position dans une revue américaine pour préciser le rôle d'un d'un grand scientifique qui était directeur d'une clinique universitaire allemande de Gynécologie et qui a eu parmi ses assistants un assistant nazi. Évidement les situations assistant-coupable, patron-coupable n'existent pas dans le principe juridique, comme n'existent pas dans les principes juridiques celles que les fautes des pères soient payées par les fils. La responsabilité est personnelle et n'est pas cédable .


LA MEDICINA ,L'ETICA,LA POLITICA:entrevue avec le PROF.FRANCO BORRUTO