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TOUS LES NOMS DE

SARA…

Photographies

Raúl Corrales Texte

Franck Barrau


TOUS LES NOMS DE

SARA…


TOUS LES NOMS DE

SARA… Entre guerres et révolution au 20e siècle, le destin extraordinaire d’une famille ordinaire.


« La tragédie de la mort est en ceci qu’elle transforme la vie en destin » André Malraux, L’Espoir.


16 avril 2006. À Nantes, où je ne suis pas née…

La Loire court, trouble et entêtée, le long du quai désert. Elle s’enfuit vers l’océan. Ce soir, le vent d’ouest a fraîchi, levant un clapot court et nerveux contre le jusant. Mais la brise n’arrêtera pas l’eau grise et chargée. Rien n’arrêtera son cours… L’oncle Raúl est mort hier. Le soleil printanier décline. Ombres et lumière dansent une dernière rumba entre les piles des ponts. Un bal y est donné… Plus loin, surplombant le fleuve, se détachant en contre-jour dans le ciel vieillissant, Sainte-Anne joue les chinoises. Les immeubles bien rangés, parallèles, de l’Ermitage peignent la rive avec constance. Et, au sommet de la butte, le vieux clocher, marque cardinale plantée dans le schiste, annonce la naissance d’une vague de pierre qui s’en va déferler vers la pointe du vieux monde : là où finit la terre, le Pen ar Bed – le Bout du Monde — des cousins bretons… Jusqu’à la mer. Où l’océan engloutit le soleil et où piétinent les chevaux aveugles. De l’autre côté du monde, il m’attend désormais pour l’éternité. Si l’éternité existe. De l’autre côté du monde, il y a Cuba. Là où il est né, là où il a vécu, là où il repose. 7


Quand j’ai appris la nouvelle, hier, je ne voulais qu’une chose : aller le retrouver. Une dernière fois. Le voir et lui parler. Une dernière fois. Mais c’est trop tard. Maman me l’avait déjà dit : « C’est trop tard… ». À Cuba, les morts ne s’attardent pas avec les vivants. La terre des ancêtres les réclame avec empressement. Il a été inhumé dès aujourd’hui. Dans l’anonymat et la discrétion. Rien d’officiel pour cette gloire nationale. C’était son souhait. Je ne le verrai pas, je ne le verrai plus, nous ne parlerons plus ensemble de ce père que j’ai si peu connu. Mon père, son frère. C’est trop tard, en effet. Le quai des Antilles, où les consommateurs ont remplacé les matelots et les commerçants les gars de la Navale, n’attend plus de navires. La Fosse n’est plus qu’un boulevard, et les bateaux qui s’arrêtent encore ici ne vont plus à La Havane, ni au Cap Haïtien, ni à Fort-de-France… Nul Granma, nul cargo ne m’emmènera vers lui. J’irai pourtant. Il le faut. Même si l’histoire doit s’arrêter là… J’irai le retrouver à Cojímar pour une partie de pêche avec Hemingway ou à Ciego de Ávila, où il est né, visiter l’école d’art à laquelle ils ont donné son nom, ou, plus loin s’il le faut, jusque dans la Sierra Maestra. J’irai courir avec lui et les fantômes de la Révolution dans la jungle tropicale, ou dans la plaine de Viñales pour une chevauchée épique qui ne s’arrêtera jamais. Tant qu’il y aura des photographies dans les livres ou sur les murs. L’oncle Raúl, c’était l’oncle d’Amérique. Pas de celle qui produit les dollars. Ni de l’El Dorado de la Conquête. Mais il était riche, mon oncle. Et j’étais son héritière. Un héritage de souvenirs qu’il avait commencé de partager 8

Raúl Corral Varela, dit Corrales, devant sa maison de Cojímar à Cuba.

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avec moi. Je le laissais faire, venir vers moi. Jamais je ne l’interrogeais, je savais qu’il se serait fermé aussitôt. Comme une huître. Je déteste les huîtres. Alors, j’attendais et c’est lui qui venait, qui se mettait à parler à l’écart du bruit, à l’écart des autres. Au moment qu’il avait choisi pour ouvrir sa boîte à images car, pour moi, ce n’était que des images. J’imaginais ses souvenirs et je tentais d’en recoller les morceaux avec mes petits souvenirs épars à moi. Il était riche, mon oncle. Même si les pesos cubains n’ont jamais pesé bien lourd sur le marché des changes. Sauf « son » billet de dix pesos qui, lui, n’avait pas de prix ! « Son » billet, parce qu’il y avait une de ses images dessus ou plutôt un mauvais dessin directement inspiré de l’une de ses photos  les plus célèbres : nous sommes le 2 septembre 1960 à La Havane  ; Fidel, de dos, la tête légèrement de profil, s’adresse à la foule amassée place de la Révolution, pour ce que les historiens retiendront comme la Première Déclaration de La Havane. La photo, comme tant d’autres, a fait le tour du monde, d’est en ouest et du nord au sud… L’oncle Raúl m’a raconté que personne ne l’avait prévenu de cet emprunt « pictural » avant que le billet ne soit imprimé puis diffusé. Encore moins demandé l’autorisation. Pourquoi diable l’État indépendant et libre de Cuba aurait-il eu besoin d’une autorisation ? De toute manière, avoir été le photographe officiel de la Révolution cubaine, choisi par Fidel lui-même, incite à une certaine hauteur de vue, non ? Sans compter que Fidel, pour l’oncle Raúl, c’était un saint laïque, un orisha en uniforme dont on ne discute pas la place ni les ordres au sommet du panthéon de la santeria révolutionnaire. Alors, la banque nationale de Cuba pouvait bien 10

La première déclaration de La Havane, place de la Révolution, le 2 septembre 1960.

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emprunter «  son  » image pour illustrer le billet de dix pesos, l’oncle Raúl n’avait pas de droits d’auteur à faire valoir et, seule, demeurait la fierté d’avoir participé à l’œuvre commune sous la direction incontestable du comandante. Bien des années plus tard, l’oncle Raúl m’a donné un de ces billets de diez pesos que, fièrement, il a signé. Je l’ai gardé précieusement. Fière, moi aussi. Des histoires comme celles-là, l’oncle Raúl en avait plein son sac de photographe. Il ne pourra plus me les raconter. Il est parti. Et, avec lui, s’éloigne une vie ancienne enfouie sous la poussière des souvenirs. Ce n’est pas seulement lui qui s’en est allé. Je m’en rends compte en ce moment. Je n’en avais pas conscience mais j’ai vécu de l’attendre. De les attendre. Jusqu’à ce jour de novembre 1996 où Papa a reparu dans ma vie. C’était l’oncle Raúl, là sur le quai de la gare de Nantes, mais Papa était avec lui et en lui, revenu d’entre les morts, échappé de l’anonymat où je l’avais laissé. Ce n’est pas seulement l’oncle Raúl qui parlait, Papa s’exprimait par sa bouche. C’était une évidence. Et il avait ses yeux. Parfois incrédules et moqueurs, parfois si sombres et autoritaires…

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Le souvenir du père Papa, je l’avais presque oublié. Avec toute son histoire, du moins celle que Maman m’avait transmise  : la Galice au début du 20e siècle, l’émigration vers Cuba et la famille restée là-bas, la Guerre d’Espagne, le mariage de mes parents devant les militaires, le triomphe de Franco puis la fuite à travers les Pyrénées à dos de mulet, le refuge en France, à Nantes, puis l’occupation nazie, l’arrestation de Papa le jour prévu du retour à Cuba, et son enfermement dans le camp de Compiègne pendant près de trois ans, son retour enfin, puis sa maladie et la mort en 1945… Je dois avouer que je ne l’ai pas vraiment regretté. Le seul souvenir personnel que j’ai gardé de lui, c’est celui d’un homme fatigué, malade, affaibli mais terriblement sévère. Rien qui méritât de perdurer dans l’esprit de la petite fille que j’étais encore quand il est mort : j’avais sept ans, l’âge de raison, du raisonnement plutôt et, donc, du réalisme pragmatique. Papa est mort, vive Maman ! C’est avec elle que je ferai ma vie ! Et c’est avec elle effectivement que j’ai construit ma vie, sans m’accrocher à ces vagues souvenirs d’un père avec lequel j’ai si peu vécu : sept ans, moins trois ans de réclusion et une maladie qui le soustrayait à mon regard, sans véritable regret de ma part. Ma vie aura été, 13


après sa disparition, celle que je me suis arrangée avec Maman dans une fusion exclusive qui éloigna les hommes qui m’auraient pris son affection. Peu m’importait qu’ils remplacent mon père, ce que je ne voulais pas, c’est qu’ils s’interposent entre moi et Maman. Pas un n’y réussit. Et, seule, la mort nous a séparées, Maman et moi. Il y a deux ans déjà. De Papa, presque tout a disparu. Il n’est rien resté de lui que quelques photos, papiers et nos souvenirs quand, trop pauvre pour lui offrir une sépulture permanente, Maman s’est résolue à le faire enterrer dans le carré communal. Quelques temps plus tard, ses restes ont été placés dans l’ossuaire, la fosse commune… Quand il est venu à Nantes la première fois, l’oncle Raúl a souhaité se recueillir sur la tombe de son frère. Il était très fâché quand nous lui avons dit qu’il n’y avait pas de monument, pas de tombe, pas de dalle gravée. Ni fleurs, ni couronnes… Aujourd’hui, c’est au tour de l’oncle Raúl. Il ne reviendra plus me voir. Lui parti, la vie ancienne est définitivement révolue. Du moins, l’oncle Raúl aura-t-il retrouvé son grand frère. Papa l’attendait depuis si longtemps. Depuis 1945. Qu’est-ce qu’il a dû s’ennuyer, Papa, depuis tout ce temps… Sans Maman, sans moi, sans ses frères, sans sa famille.

« Serafin (Basadre) Varela, alias Carlos Vasquez, et moi ».

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Ils se seront reconnus, l’ange et le diable barbu, Serafin et Raúl. Ils ne reviendront plus. Ils sont partis tous les deux, désormais indissociablement liés dans ma mémoire. Je reste, orpheline de mon passé, sur les bords du fleuve qui mène à la mer. Mais il me plaît de les savoir ensemble. Je sais : ni l’un ni l’autre ne croyait en un paradis des âmes. 15


Je n’y crois pas non plus. Mais il doit bien y avoir quelque part une île qui flotte, loin des dieux et de leurs saints, un simple havre pour abriter des tempêtes les héros trépassés de la Révolution internationale.

Perdus de vue… Lorsque, ce jour de juillet 1996, Maman a décroché le téléphone et qu’une certaine Véronica de l’émission de télévision Perdus de vue s’est présentée, nous avons cru toutes les deux à une mauvaise blague : « Vous êtes bien Madame Varela ? » avait-elle demandé à Maman. Véronica, pour la retrouver, avait tout simplement consulté le bottin téléphonique où le nom de ma mère figurait, seule Varela de la région nantaise. Celle-ci, déjà âgée, était un peu perdue et elle avait du mal à comprendre ce qui lui arrivait. « Je vous passe ma fille », dit-elle à Véronica et elle me tendit le combiné. Véronica expliqua sa démarche : « Voilà, je travaille pour l’émission Perdus de vue. Ou, plutôt, je travaillais car l’émission s’arrête et nous avons quelques dossiers que nous n’avons pas eu le temps de traiter, dont le vôtre. Mais j’ai tenu à vous appeler car il y a quelqu’un qui vous recherche. Saviez-vous que vous avez de la famille à Cuba ? » me demanda-t-elle. « Je sais que mon père avait de la famille là-bas, lui répondis-je. Mais il est mort en 1945. Il y a cinquante et un ans ! Et nous n’avons plus eu de nouvelles de Cuba depuis 1951. Ensuite, avec la révolution là-bas, nous avons perdu tout contact. — Eh bien, il y a à Cuba un monsieur qui vous recherche. C’est un photographe très célèbre. Il s’appelle Raúl Corrales. Ça vous dit quelque chose ? » 16

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Ce nom là ne me disait rien. Je ne connaissais que les noms de mon père : Varela, son vrai nom, ou plutôt celui de sa mère, et Vasquez, son nom d’emprunt et de guerre, sous lequel nous étions arrivés à Nantes en 1939. Mais Véronica se fit plus précise  : « Vous, vous devez être Cuquita… »

Un drôle d’oiseau migrateur, Papa ! Sa vie n’a été, en effet, qu’une histoire de migrations et de déplacements, volontaires ou forcés, autour de l’Atlantique. Entre trois pointes d’un triangle : la Galice espagnole où il est né en 1911, Cuba où sa mère, Antonia Varela, émigra pour retrouver un mari, et la France, ici à Nantes, où mon père a vécu les dernières années de sa vie et où il s’est évanoui avant de renaître, pour moi, sous les traits de son demifrère, cinquante et un ans après sa mort…

Je restai interloquée. Cuquita était en effet le petit nom, diminutif de Cuca, que mon père m’avait donné et qu’il était le seul à prononcer. Ce nom – Cuquita – je ne l’avais pas entendu depuis sa mort et là, tout à coup, une inconnue travaillant pour une émission de télévision populaire à grande écoute m’appelait par ce prénom que je croyais enfoui avec le souvenir de mon père. L’appel de Véronica me renvoyait tout à coup des années en arrière. Dans un temps qui avait disparu, comme avait disparu la dépouille de mon père, poussières éparpillées au vent d’ouest et dans je ne sais quelle fosse de ma mémoire. Un temps où, petite fille, je vivais avec mes parents dans le quartier populaire de Chantenay, ex-commune indépendante rattachée à Nantes la bourgeoise au début du 20e siècle. C’est là où nous avions mis sac à terre en 1939 après la défaite du camp républicain espagnol contre les armées de Franco. Bien qu’ayant vécu toute son adolescence et le début de sa vie d’homme à Cuba, plus précisément à Ciego de Ávila, mon père s’était, en effet, engagé dans les Brigades internationales sous le nom d’emprunt de Carlos Vasquez, en déclarant une nationalité cubaine qu’il n’avait jamais eue. 18

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Émigrants galiciens à Cuba Ma grand-mère Varela avait en effet épousé en Galice, Antonio Basadre qui lui avait fait deux enfants, deux garçons : Serafin, mon père, et Juan Bautista, son frère, de deux ans son cadet. Antonio Basadre quitta l’Espagne pour tenter sa chance à Cuba, alors satellite yankee de la Caraïbe hispanophone. Mais une fois parti, il ne donna plus de nouvelles jusqu’au jour où Antonia, mère Courage flanquée de ses deux enfants, décida de traverser l’océan pour aller à sa recherche. Elle le retrouva en effet… dans les bras de sa propre sœur  ! Douloureuses retrouvailles ultra-marines ! Pas de cohabitation ni de retour possible : le prix du billet aller n’autorisait aucun retour immédiat. Qu’allait donc faire Antonia, flanquée de ses deux petits gars, dans un monde inconnu d’elle qui, pour être nouveau, n’avait rien d’original, théâtre tropical où se rejouait tristement la tragi-comédie des trahisons ordinaires, quelques milliers de milles marins en plus ?

« Ma grand-mère Antonia Varela».

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Le hasard répondit à la question sous la forme d’une rencontre lorsque vint à passer par là un homme, d’origine galicienne lui aussi, Antonio Corral, qui offrit à Antonia et à ses deux garçons de les héberger. Et comme dans un scénario sans imagination, la suite fut tout aussi attendue : 21


Antonio et Antonia se marièrent et eurent de nombreux enfants, quatre très exactement : Armando, Maria Cuca dont j’héritai du diminutif – Cuquita – comme cela se fait de génération en génération à la mode cubaine, Antonio et, enfin, Raúl. Sous le soleil des grandes Antilles, ces quatre-là vinrent compléter au fur et à mesure une famille recomposée qui compta donc, à partir de 1925, année de naissance de Raúl, six enfants dont Serafin BasadreVarela, mon père, était l’aîné et, à quatorze ans de distance, Raúl Corral, mon oncle, le cadet.

mère qui, d’après divers témoignages, était dotée d’un caractère fort et imprévisible. Quelle qu’en soit la raison, cette décision, chez un enfant de onze ans, ne manque pas d’interroger. Était-ce aussi un besoin impérieux de retrouver ses origines galiciennes qui, quelque quinze années plus tard, le décida de s’engager dans les Brigades internationales ? Quelle fut la part de l’engagement politique et du désir de fouler le sol originel ?

Toute cette histoire familiale, je l’ai ignorée longtemps. Maman m’en avait bien délivré quelques bribes mais c’est avec l’apparition de l’oncle Raúl que j’ai pu recoller les plus gros morceaux et que j’ai pu ainsi découvrir l’histoire d’un père que j’avais presque effacé de ma mémoire. De son histoire cubaine – il y demeura jusqu’à son vingtcinquième anniversaire – je ne connaîtrai pas grand chose sinon ce que l‘oncle Raúl a pu me dire en me pilotant dans les rues de Ciego de Ávila quand je suis allé à Cuba pour la première fois en 1997. Pèlerinage filial sur les traces d’un ange disparu… C’est ainsi que j’appris que Serafin, à l’âge de onze ans, s’était embarqué clandestinement sur un bateau qui rejoignait l’Espagne. Il fut découvert quand le bateau toucha les côtes européennes et fut réexpédié aussitôt à Cuba. Mais quelle raison l’avait poussé à risquer une telle aventure ? L’oncle Raúl, qui n’était pas encore né quand cela s’est passé, n’a pas su me le dire. Peut-être la « trahison » du père avait-elle persuadé Serafin de quitter Cuba, terre maudite, pour retrouver ses origines ? Supportait-il mal le remariage de sa mère avec Antonio Corral  ? Une 22

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« Devant les militaires… » Le temps a passé. Ma mère ne savait pas grand-chose des motivations et de la vie militaire de mon père. Il préférait, pour des raisons de sécurité, qu’elle n’en sache pas trop. J’en suis donc réduite à me poser des questions et à avancer quelques suppositions. Je sais seulement que mon père, qui devait avoir un bon niveau d’études – il parlait anglais couramment – avait le grade de commissaire (politique) parmi les brigadistes. Blessé et soigné à Barcelone en 1938, il rencontra ma mère qui séjournait dans le même hôtel que lui. Ma mère, qui se prénommait Saturnina, était née à Bilbao le 30 juin 1907. Orpheline dès l’âge de trois ans, elle commença à travailler, quand elle eut douze ans, comme employée de maison dans une famille bourgeoise de Bilbao. Quand la guerre civile éclata en 1936, elle quitta Bilbao pour Bordeaux, embarquant sur un bateau à Santander avec trois de ses neveux. Devant l’afflux de réfugiés espagnols, les autorités françaises, débordées, proposèrent à ces derniers une somme d’argent pour retourner dans leur pays. Et c’est ainsi que ma mère, jeune femme modeste et réservée, violemment bousculée par le destin, se retrouva dans Barcelone la Républicaine où elle 24

« Mes parents, Saturnina et Serafin, en 1938 à Barcelone ».

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rencontra mon père. Quelques temps plus tard, ils se marièrent « devant les militaires » – cette précision est de Maman – et je naquis le 11 novembre 1938 alors que la Catalogne était encerclée et que la déroute républicaine était inéluctable. Il fallait fuir. Je n’ai évidemment aucun souvenir de la fuite de ma famille vers la France, à travers les Pyrénées. Ce que je sais, je l’ai appris de ma mère. Nous sommes partis de Barcelone dans la voiture de mon père. Était-il assez riche pour s’être offert une automobile ou s’agissait-il plutôt de sa voiture de service, de commissaire des Brigades interna tionales qui venaient d’être dissoutes par le gouvernement légitime espagnol  ? Je ne sais. Mais l’offensive de Catalogne, qui débuta en décembre 1938, décida mes parents à tenter de gagner la France. La voiture nous emmena jusqu’au pied des sentiers de montagne et mon père la fit ensuite basculer dans un ravin, sans doute pour qu’elle ne tombe pas aux mains des Nationalistes. Le voyage se poursuivit à dos de mulets. Âgée de deux mois, je voyageai dans une valise remplie de linge. Ma mère n’avait pas de lait pour me nourrir juste un peu de sucre en poudre qu’elle me donnait à sucer. Je me suis souvent prise à imaginer cette marche sur des sentiers abrupts, en plein hiver, dans la montagne, où mes parents, véritables prolétaires, butant à chaque pas sur les pierres, tentaient de survivre et de protéger leurs vies et la mienne après avoir laissé derrière eux tant de camarades morts et perdu la bataille de la démocratie. Ainsi, ils marchèrent vers ce qu’ils croyaient être la liberté. « La section des Brigades internationales de mon père ». Serafin, debout, deuxième en partant de la droite.

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Mais, en France, la liberté se payait alors très cher et la retirada des Républicains espagnols et de leurs alliés fut, 27


pour beaucoup d’entre eux, une véritable tragédie. Comme tant d’autres, nous nous sommes retrouvés dans un camp de « regroupement  » improvisé sur la côte méditerranéenne comme ceux de Gurs, de Rivesaltes, d’Argelès-sur-mer, de Saint-Cyprien ou d’Agde où plusieurs centaines de milliers de combattants républicains se retrouvèrent piégés, certains pendant de long mois quand ils ne furent pas livrés ensuite par le gouvernement de Vichy aux Nazis, puis déportés dans les camps de concentration de l’est de l’Europe. Ironie prémonitoire du sort, le terme « camp de concentration » était officiellement utilisé par les autorités françaises pour désigner ces lieux d’internement où s’entassaient les vaincus du franquisme. La dysenterie y fit des ravages et les conditions sanitaires y étaient telles que, de février à juillet 1939, quelque quinze mille réfugiés moururent de maladie. Pour des raisons que la technocratie d’État n’ignorait pas, les couples et les familles comme la nôtre étaient séparés de force : les hommes, d’un côté, et les femmes et les enfants, de l’autre, que l’on expédiait en différentes régions de France. C’est ainsi que ma mère fut désignée pour être transférée en train vers Angers où elle se rendit avec moi et avec… mon père caché sous la banquette, camouflé aux regards par une couverture que ma mère étala sur ses genoux. C’est ainsi que nous avons débarqué à Nantes en février 1939.

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Une jeunesse nantaise Grâce à la Croix-Rouge qui nous avait pris en charge, un logement nous fut affecté rue de la Vierge, dans le quartier de Chantenay, à deux pas du boulevard de l’Égalité et du cinéma Le Moderne qui existe toujours aujourd’hui sous l’appellation Le Concorde. Plus tard, ma mère m’a souvent raconté avec émotion le mouvement de solidarité qui s’est exprimé à ce moment pour nous venir en aide. Nous n’avions rien, quelques frusques dans de vieilles valises et, tout à coup, alors que la menace de la guerre se faisait de plus en plus forte, la solidarité des Nantais fut exemplaire. Tel voisin nous fit cadeau d’une table, l’autre de chaises, un autre encore d’un buffet… La France de 1939, dans ce quartier populaire de Nantes, savait être généreuse. Ma mère ne l’oublia jamais. L’humanité de cet accueil chantenaisien venait, heureu sement, contredire la brutalité de l’internement forcé des camps de « regroupement » que nous venions de connaître, lieux concentrationnaires où certains de nos frères de misère croupissaient encore. Comment se pouvait-il que cohabitent sur le territoire d’une même nation, d’un côté, la simple et humaine solidarité et, de l’autre, la froide et systématique monstruosité institutionnelle ? 29


Et, dans ce dernier cas, quelle était la part de l’imbécillité et de l’incompétence, et celle du cynisme et du calcul politique ? Réponses idéologiques ou réflexes paranoïaques ? L’histoire le dira peut-être… Ainsi, nous avions connu en quelques semaines deux visages d’une même France  : un premier, glacial et, définitivement, cruel et un second, souriant et solidaire, qui nous fit rapidement oublier le premier. Mais, malgré cette capacité à oublier, mon père n’avait qu’une idée en tête : retourner à Cuba auprès de sa mère, de ses frères et de sa sœur qui l’attendaient là-bas, dans la chaleur humide des alizés. Et le temps passa. À son tour la France entra en guerre. Mais l’Allemagne nazie, mieux préparée par sa monoculture de la violence, fanatiquement déterminée dans son dessein expansionniste et agressif, fut la plus forte. Ce fut la défaite de mai 1940. Et l’armée allemande entra dans Nantes en juin de cette même année. Nous avions fui l’Espagne privée de liberté pour la patrie des droits de l’homme et du citoyen, finalement humiliée elle aussi, vaincue. La bête immonde était à notre porte, plus que jamais menaçante. Dans ce contexte, plus rien ne retenait mon père en Europe : Cuba, bien que dépendante de son grand voisin étatsunien, arrière jardin tropical des plaisirs tarifés d’une Amérique hypocrite, était restée du côté du monde libre. Fulgencio Batista ne venait-il pas d’être élu démocratiquement ?

« Après notre arrivée à Nantes en 1939. Mon père s’était fait couper un costume neuf dans du tissu ramené d’ Espagne ».

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Le voyage se prépara puis vint le jour du départ. C’était un jour de décembre 1941. Les bagages étaient prêts : nous allions quitter Nantes – Favet Neptunus Eunti…1 C’était sans compter sur le sort qui avait décidé de s’acharner sur nous. 1. Neptune favorise ceux qui partent (ceux qui osent) : devise de la Ville de Nantes.

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Le sort et, peut-être, la déclaration de guerre de l’Allemagne nazie aux États-Unis le 11 décembre 1941… Cuba étant à cette époque l’un des jardins de l’oncle Sam. Et alors que nous allions quitter Nantes pour La Havane, ce même jour, les Allemands se présentèrent chez nous et arrêtèrent mon père comme « politique  », ancien combattant du camp républicain espagnol. L’île de Cuba s’éloignait, jusqu’à disparaître définitivement de notre horizon… Après son arrestation, Serafin Varela, alias Carlos Vasquez, mon père, fut interné au camp de Compiègne2 jusqu’à sa fermeture à la libération en août 1944. Trente-trois mois dans l’antichambre de l’enfer  ! Durant ces long mois d’emprisonnement, ma mère et moi n’eûmes le droit de voir mon père que deux fois, grâce à la Croix-Rouge. J’ai un vague souvenir de ces visites  : de la neige, un soldat allemand me tenant par la main pendant que mon père et ma mère se parlaient derrière un grillage… C‘est à peu près tout. Nous n’avions pas d’argent et, pour payer l’hôtel un peu moins cher, ma mère proposa ses services de couturière à la gérante. La deuxième fois, nous retournâmes dans cet hôtel. Beaucoup d’Allemands y résidaient. Dans la salle de restaurant, j’allais d’une table à une autre, comme font les enfants – j’avais moins de six ans – et quelqu’un me proposa de goûter une huître. C’était la première fois, ce fut aussi la dernière. Depuis lors, je déteste les huîtres. Finalement, mon père fut libéré en août 1944. Liberté, j’écris ton nom… Sa fausse nationalité cubaine l’avait protégé de la déportation et d’une mort vraisemblable. Mais une autre 2

Le camp de Royallieu (Frontstalag 122) à Compiègne (Oise) était un camp de transit et d’internement – juin 1941 à août 1944 – d’où partirent de nombreux convois pour les camps de concentration, dont Dachau.

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bête immonde rôdait : en septembre de l’année suivante, il mourut d’un cancer, ayant refusé de se faire opérer. Il avait renoncé à lutter face à un ennemi invisible. Il fut enterré dans la fosse commune du cimetière Saint-Clair, boulevard de la Solidarité… Je venais d’avoir sept ans. Après la mort de Papa, notre vie commune à Maman et à moi s’organisa exclusivement. Maman ne parlait que quelques mots de français – mon père n’avait pas souhaité qu’elle apprenne cette langue : à quoi cela aurait-il servi puisque nous devions retourner à Cuba ? C’est donc moi qui l’aidais dans ses échanges avec les voisins, avec les commerçants et les administrations. Nous vécûmes ainsi l’une pour l’autre des années durant une vie où mon père n’était plus qu’une référence lointaine, une figure tutélaire que ma mère évoquait parfois sur l’air du : « Si ton père était là.. » ou du « Ton père aurait souhaité que… ». Mais il n’était plus là et ne me faisait plus peur. J’allais à l’école et Maman travaillait ici et là où pour subvenir à nos besoins : couture, ménages, service dans les restaurants… Discrète et ne ménageant pas sa peine, Saturnina inspirait la sympathie : on ne pouvait que l’aimer et moi je l’aimais plus que tout au monde. Nous étions deux petites femmes, brutalisées par le destin, qu’il fallait protéger et nous eûmes la chance de rencontrer de belles personnes. Ainsi, nos voisins – la famille Le Déan – qui tenaient un commerce de charbon (tant apprécié quand venait l’hiver) et qui firent travailler ma mère en la traitant avec une belle humanité. C’étaient des Bretons comme il y en avait beaucoup dans ce quartier occidental de Nantes. À cette époque, et depuis la fin du 19e siècle, les industries nantaises attiraient une foule de Bretons, émigrés de l’intérieur, qui venaient 33


Le 4 octobre 1944, Serafin qui se cache toujours sous le nom d’emprunt Carlos Vasquez, écrit à son frère Bautista depuis Paris où il reste consigné :

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« Cher ami, J’aimerais avoir des nouvelles de ma famille le plus tôt possible. Pourrais-tu, s’il te plaît, faire le nécessaire pour m’envoyer quelques nouvelles. J’ai été libéré après trente trois mois de captivité. Je suis dehors depuis un mois déjà et je n’ai pas eu la possibilité de retrouver ma femme et ma petite fille chérie. Je suis très inquiet à propos de ma famille à Cuba dont je n’ai pas de nouvelles depuis cinq ans. Merci beaucoup pour ta gentillesse. Carlos »

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s’agglutiner dans ce quartier populaire de Chantenay et sur la butte Sainte-Anne où, aujourd’hui, encore, une statue représentant la mère de Marie, patronne des Bretons, salue les rares bateaux qui passent sur la Loire, en contrebas. Le nôtre y avait fait escale et, finalement, privé de capitaine, nous avions jeté l’ancre définitivement ici, à Nantes dont je ne savais pas que c’était avec Paris, la seule ville de France où un autre Breton avait eu l’impression qu’il pouvait lui « arriver quelque chose qui en valait la peine »3… D’ailleurs, ce que j’ai vécu ici en valait-il la peine ? Je ne saurais répondre à cette question surréaliste. Mais j’ai vécu à Nantes, heureusement…

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André Breton, Nadja

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« Mais j’ai vécu à Nantes, heureusement… »

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type qu’ils appellent gaïta ? C’est peut-être de là que vient mon goût pour la musique celtique, pour les cornemuses et autres bombardes armoricaines. Ne suis-je pas née d’un père galicien, par ailleurs citoyen du monde ?

Cuba s’éloigne… Il n’était plus question de Cuba même si nous eûmes quelques contacts épistolaires avec la famille de mon père dans les années qui suivirent sa mort. Ma famille cubaine souhaitait que nous quittions Nantes pour La Havane mais Maman refusa d’abandonner mon père, résident permanent du cimetière Saint-Clair. Le temps passa encore… Un dernier courrier en 1951, puis… plus rien ! Les déménagements intempestifs de la grand-mère Varela et ses changements d’adresse y furent peut-être pour quelque chose… Elle était capable, m’a raconté plus tard l’oncle Raúl, de quitter un domicile du jour au lendemain, sur un coup de tête ou parce que M. Corral, son mari, n’avait pas répondu à l’une ou l’autre de ses attentes. Et rien ne pouvait alors la faire changer d’avis. Antonia Varela, l’entêtée, n’était pas galicienne pour rien ! Issus d’une terre et d’un peuple singuliers, retranchés au nord-ouest de la péninsule ibérique, dans une région austère balayée par les vents atlantiques et arc-boutée sur les falaises de son cap Finisterre, certains Galiciens – ces Bretons de l’Espagne – ne se revendiquent-ils pas d’une origine celtique et ne jouent-ils pas de la cornemuse, d’un 38

Quand vint jusqu’à nous la rumeur de la Révolution cubaine, en 1958, j’étais loin d’imaginer que le demi-frère de Papa était en train d’y jouer un rôle de témoin-acteur privilégié. Cela, derrière le viseur d’un appareil photo certainement plus efficace que beaucoup d’armes. Je ne pensais même pas – ou si peu – à cette famille qui était celle de mon père mais qui n’était pas la mienne. Celle de Serafin Varela, un homme qui avait longtemps vécu sous le nom de Carlos Vasquez avant de disparaître tout à fait du monde. Spectre non identifié… Cuba n’était plus pour moi qu’un point sur la carte qui, de temps à autre, faisait la une des journaux avec des photos de militaires en treillis barbus et fumant le cigare… Je suis certainement passée devant l’une de ces photos… sans savoir qu’un oncle, demi-frère de mon père, pouvait en être l’auteur. Mais, dans le milieu modeste dans lequel nous vivions, tout cela était très loin : la Révolution cubaine et le triomphe des Barbudos, comme le débar quement de la Baie des cochons et, plus tard, l’affaire des missiles, l’expédition du Che au Congo, les instructeurs cubains en Angola… Moi, j’étais loin de cette agitation exotique. La France était devenu mon pays et celui de ma mère qui, au fil du temps, oublia tout ce qu’elle avait laissé derrière les Pyrénées, l’évacuant jour après jour de sa mémoire : Bilbao, la ville de sa naissance, Barcelone, où elle se maria, et jusqu’à sa langue maternelle qu’elle ne parla plus guère après la mort de mon père… 39


J’ai épousé un Français, Robert Briand. Il était ouvrier tourneur-fraiseur aux Ateliers et Chantiers de Bretagne. Il s’est toujours bien entendu avec Maman. Sans cela, il est vrai, notre vie eut été un enfer… Au rang des péripéties particulières qui ont émaillé mon parcours de jeune réfugiée de la guerre d’Espagne devenue française, les formalités administratives pour notre mariage furent particulièrement longues et compliquées : déclarée en France sous le nom de Vasquez, c’est le nom de Varela qui figurait sur mon acte de naissance espagnol, mon père ayant renié le patronyme de Basadre. Un avocat vint à notre secours mais il fallut attendre deux années pour que l’administration française acceptât, enfin, de reconnaître que Sara Varela et Sara Vasquez était bien la même et unique personne. Alors, seulement, Robert et moi convolâmes en justes noces… En 1959, nous avons quitté la rue de la Vierge pour un appartement plus confortable et plus central de la rue Voltaire, à deux pas de l’opéra, que les Nantais désignent sous le nom de Théâtre Graslin. Construit à la veille de la Révolution française, ce bâtiment de style néo-classique, qui porte le nom d’un receveur général des fermes du roi, Jean Joseph Louis Graslin, qui le fit construire en 1788, est le symbole de la montée en puissance de la bourgeoisie d’affaires. Nous passions devant ses colonnes prétentieuses tous les jours. Mais Maman qui aimait pourtant le chant – elle avait une très belle voix – n’a jamais mis les pieds à l’opéra… Les seules scènes qu’elle fréquenta furent les tables des restaurants où il lui arrivait de se produire à la demande de clients qui voulait entendre la «  petite espagnole  », des restaurants où elle faisait des extras comme serveuse pour des banquets de famille. Elle 40

chantait sans se faire prier et sans se faire payer. Pour son plaisir et celui des clients. Moi, je n’aimais pas beaucoup qu’elle se donne en spectacle. Je voulais rester son seul public. Ce déménagement fut un soulagement pour Maman qui vivait avec nous. Femme de ménage dans des bureaux du centre-ville, elle n’avait plus de longs trajets à faire. Nous avons vécu là jusqu’à la naissance, en 1968, de notre premier enfant, Sylvie. Philippe naquit l’année suivante. Nos deux enfants sont ma fierté. Leur liberté est ma réussite.

La « petite Espagnole » qui aimait chanter.

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ans et travaillait comme vendeur de journaux au café El Carmelo, un café à la mode de La Havane. Parmi ces journaux, deux magazines : Life et Look qui présentaient les travaux de Walker Evans, Dorothea Lange et Arthur Rothstein, lesquels ont photographié les terribles conséquences sociales de la grande dépression qui a affecté les États-Unis à partir de 1929.

Corral devient Corrales Pendant ce temps, de l’autre côté de l’Atlantique, Raúl Corral devenait Corrales. Ce pseudonyme ayant été le fait d’un journaliste peu rigoureux que l’oncle Raúl ne voulut pas démentir. Depuis ce jour où il a débarqué dans ma vie, j’ai lu beaucoup de choses sur lui : qu’il est considéré comme l’un des plus grands photo-reporters cubains, remarquable pour sa capacité à synthétiser les situations et leur contexte, à montrer les détails et à traiter la lumière sans jamais perdre le sens du message. Il avait une façon de montrer la vie et les hommes avec un regard toujours attentif à leur dignité. Avant de devenir photographe, Corrales avait travaillé comme vendeur de journaux, cireur de chaussures, gavroche tropical attendant le grand soir… Il avait été aussi au service de l’acteur de cinéma et chanteur, Jorge Negrete, lorsque cette star mexicaine était venue à Cuba pour présenter ses films. Son goût pour les images naquit en 1941. Il avait quatorze 42

Corn belt refugee, de Dorothea Lange (1929). La photographe américaine eut une influence déterminante sur la vocation et l’œuvre de Raúl Corrales.

Il épargna un peu d’argent pour acheter son premier appareil photo « à deux dollars » mais, comme il n’était pas assez riche pour faire les tirages, il se contentait de 43


Beauty rest.

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Un regard porté sur les réalités de Cuba avant la révolution.

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Tienda del pueblo

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Stetson‌

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regarder les négatifs avec une loupe devant une lampe. Cela suffisait à son bonheur. Ainsi, à la fin de sa vie, Corrales possédait encore des milliers de négatifs qu’il n’avait jamais tirés. En 1944, il réussit à décrocher un emploi à la Cuba Sono Film, une agence fondée, en 1938, par le premier Parti communiste cubain et dirigée par un médecin cardiologue, le Dr. Álvarez Tabío. Son objet principal était de montrer la réalité sociale et culturelle de cette époque et de nombreuses personnalités y collaborèrent telles que Nicolás Guillén ou Alejo Carpentier, entre autres… Raúl Corrales avait dix-neuf ans… Dès ses débuts de photographe, il s’intéressa au petit peuple de Cuba. Cette fibre sociale était aussi familiale. Galicien par son père et sa mère, il était né à Cuba dans un milieu d’émigrés modestes et engagés à gauche. Une photo en témoigne ; elle fut expédiée à mon père en 1938 : on le voit, encore gamin, habillé en groom, entre ses parents avec, au deuxième plan, ses frères et sa sœur, levant tous le poing. Outre les revues à grand tirage Bohemia, Carteles et le journal du Parti socialiste populaire Las Noticias de Hoy (Les Nouvelles d’aujourd’hui), Corrales travailla aussi pour le magazine très « tendance » Última Hora (Dernière heure) et pour la publicité. Mais la Révolution cubaine mit un terme à ses activités « alimentaires » qui ne l’intéressaient pas mais dont il a reconnu qu’elles lui apprirent la technique et la rigueur. C’est Fidel Castro, lui-même, qu’il connaissait depuis 1953, qui proposa à Corrales de travailler avec lui alors que 48

Raúl Corrales, version officielle.

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Fidel y Camilo (Cienfuegos)

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Fidel, el comandante, lors de l’Êpisode de la baie des Cochons.

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Fidel en tribuna

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à La Havane‌

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Fidel con estudiantes de la universidad

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Che Guevara, lors de la première interview télévisée après la prise du pouvoir

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A la Sierra Maestra con Fidel

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la victoire sur le régime dictatorial de Batista était acquise, ce qu’il accepta avec enthousiasme. C’est ainsi qu’il lui emboîta le pas, devenant son photographe officiel de 1959 à 1961. La suite, c’est toute une œuvre photographique consacrée à la Révolution cubaine et à ses acteurs dont certains tirages ont fait le tour du monde. Moins célèbre que Korda, l’autre grand photographe du moment – auteur du célèbre portrait du Che qui orne encore plus d’un tee-shirt d’adolescent né sous le régime capitaliste – Corrales est cependant devenu une référence, y compris pour Korda, son collègue et ami, qui déclara : « Corrales est le meilleur d’entre nous ! » La prise du pouvoir intervenue, il travailla pour le journal Revolución et occupa plusieurs postes importants. Il fut notamment l’un des membres fondateurs de l’Union des écrivains et artistes de Cuba (UNEAC) – et il reçut le Grand prix national d’arts plastiques de Cuba en 1996. Mais il resta toujours l’homme simple et fidèle à ses convictions que j’ai connu. Plusieurs livres de ses photographies parurent dont un consacré à Hemingway dont il fit la connaissance à Cojímar où Corrales s’était fait construire une maison. C’est dans ce village de pêcheurs que le prix Nobel de littérature américain eut l’idée de son roman Le vieil homme et la mer, inspiré par Anselmo Hernández, un vieux pêcheur du coin, voisin de Corrales. Et il n’était pas rare de voir les trois hommes et Gregorio Fuentes, capitaine du yacht d’Hemingway, refaire le monde en buvant des coups au bar El Curro, sur le front de mer de Cojímar. 58

Anselmo Hernández y el niño. Le pêcheur qui inspira Ernest Hemingway.

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C’est trop tard… Tout cela, je l’ai lu et le principal intéressé m’en a raconté une partie. Mais pour moi, Corrales restera toujours l’oncle Raúl. Un vieux bonhomme très simple, un peu grincheux et entêté, qui s’était fait un point d’honneur de retrouver la famille de son grand frère disparu. Il l’avait promis à sa mère, Antonia Varela, avant qu’elle meure. Il tint promesse. Et c’est ainsi qu’un jour de novembre 1996, je me suis retrouvée sur le quai de la gare de Nantes, face à un homme de 71 ans que je n’avais jamais vu mais qui me regardait comme me regardait mon père. Il était accompagné de son épouse, Norma, et de leur petite-fille, ma petite-cousine Arlène. Nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. Je ne cessai de scruter son visage pour y retrouver les traits de mon père derrière les siens. Du moins, le souvenir que j’en avais… Et ses yeux me rappelaient ceux de Papa… Maman ne s’était pas déplacée. Elle était restée à notre domicile. A 89 ans, elle ne marchait plus beaucoup mais ce n’était pas la seule raison. Le moment de l’attente était passé pour elle. C’est, alors que je lui annonçai la visite de l’oncle Raúl, quelques jours plus tôt, qu’elle m’avait 60

« Ceux qui étaient sur la photo le poing levé… ». En 1938, la famille Varela-Corral, restée à Cuba, envoie cette photographie pour soutenir le moral de Serafin engagé du côté républicain dans la guerre d’Espagne. Son demi-frère, Raúl, est au centre au premier plan.

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simplement, doucement répondu : « C’est trop tard… ». Sans émotion apparente. Comme si l’événement ne la touchait pas. Effectivement, il n’y avait pas regrets personnels dans ces quelques mots. Je sais que Maman ne disait pas cela par rapport à sa propre personne. L’oncle Raúl, en cette année 1996, n’était intimement rien pour elle

sinon le demi-frère d’un mari décédé cinquante et un plus tôt. En prononçant ce « C’est trop tard… », c’est à ce mari qu’elle pensait, cet époux mort sans avoir pu revoir ses parents – ceux qui étaient sur la photo le poing levé – sans avoir pu continuer la lutte qu’il avait perdue, avec tant d’autres, en Espagne, et à laquelle il n’avait pu participer en France, sans avoir eu le temps de vivre assez pour vaincre, enfin, une dictature aux côtés de ses frères rebelles  et de leurs commandants Castro, Guevara, Cienfuegos… Une dictature vaincue précisément dans le pays où il a grandi. Une dictature qu’il n’a jamais connue, le coup d’État de Batista ayant eu lieu sept ans après sa mort. Mais, s’il n’a évidemment pas pu imaginer tout ce qui se passerait sur la terre cubaine, certainement a-t-il rêvé, de nombreuses fois, à un peuple uni qui, jamais, ne serait vaincu… Mais Serafin Varela, mon père, n’aura jamais connu l’ivresse de la victoire, ni d’ailleurs les compromissions du pouvoir qui suivent toute victoire militaire ou politique… L’oncle Raúl arrivait en effet trop tard. Mais nous étions vivants et l’oncle Raúl aimait la vie. Arrivé à la maison, il se précipita sur Maman et l’embrassa tendrement. Ils ne s’étaient jamais vus mais l’oncle Raúl ne cessait de la toucher, de l’entourer, de la photographier et de lui parler en espagnol. Elle ne répondait pas. Elle semblait ne plus comprendre cette langue qui était pourtant sa langue maternelle. Elle ne parlait pas, cependant elle comprenait . Mais c’était trop tard…

« Arrivé à la maison, il se précipita sur Maman et l’embrassa tendrement. » Raúl Corrales auprès de sa belle-sœur Saturnina, qu’il n’avait jamais vue auparavant. Saint-Sébastien-sur-Loire, 1996.

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L’espoir… Aujourd’hui, 16 avril 2006, Maman est décédée depuis deux ans et l’oncle Raúl hier. Il est parti. Une porte se referme définitivement. Je demeure ici, avec mes souvenirs et un terrible sentiment de vide. Au bord de la Loire qui coule avec entêtement vers l’océan. Que me reste-t-il de cette histoire familiale extraordinaire qui traverse un siècle guerrier et violent ? Un récit peu commun certes, ces noms –  Basadre, Varela, Vasquez, Briand… – qui sont tous les miens, mais, surtout, un sentiment inconnu de moi jusqu’à ce moment présent où s’éloignent pour toujours tout à la fois mon oncle et mon père  : la fierté d’être née d’un espoir et d’en avoir été nourrie. De celui qui animait André Malraux et tous ceux des Brigades internationales en lutte contre les troupes factieuses de Franco, de celui qui provoqua, en France, la résistance à l’occupant nazi, de celui qui faisait avancer les rebelles déguenillés dans la Sierra Maestra : l’espoir du peuple uni contre la misère et la tyrannie. Et la mort qui frappe aujourd’hui encore n’est rien contre cet espoir même si elle est tragique. Toute mort est tragique – celles de mon père, de ma mère, des millions d’êtres humains victimes des guerres et révolutions de ce siècle finissant et, aujourd’hui, de l’oncle Raúl… Mais je sais désormais que, sans la mort, nulle vie ne se transforme en destin. 64

La caballeria, 1960.

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L’auteur tient ici à remercier les personnes sans lesquelles cet ouvrage n’aurait pu être réalisé :

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. Bruno Richard, président de Cuba Si France – section de Nantes, pour . l’avoir mis dans la confidence de cette histoire vraie et extraordinaire, . Sara Varela-Briand, pour lui avoir fait confiance et avoir accepté d’ouvrir . son cœur, ainsi que Robert Briand, son mari, et leurs enfants, . Saúl Corral et les ayants droit de l’œuvre de Raúl Corrales, pour avoir . accepté la reproduction de ses photographies libres de droit, . Yves Mestrallet, des éditions MeMo (Nantes) pour avoir accepté de mettre en . page cet ouvrage gracieusement et pour son amitié toujours délicate, . Christine Morault, des éditions MeMo (Nantes) pour ses conseils toujours . avisés et son indéfectible soutien, . Julien Baudet, le petit prince du scanner pour avoir numérisé certaines des . photos reproduites dans cet ouvrage, . Cécile Fouet-Brisset, pour sa belle et tendre présence…

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Crédits photographiques

Pages 34 et 35

Carte postale expédiée par Serafin Varela (alias Carlos Vasquez) à son frère Bautista, un mois après sa sortie du camp de Compiègne, 4 octobre 1944. Collection particulière. Droits réservés. Page 37

Communion solennelle de Sara, avec sa mère, Nantes (année 1950 ?). Couverture

Sara devant le cinéma Le Moderne à Nantes (années 50). Collection particulière. Droits réservés. Page 9

Raúl Corrales devant sa maison de Cojímar. Collection particulière. Droits réservés. Page 11

La Première Déclaration de la Havane, 1960. Billet de dix pesos cubains signé de Raúl Corrales. Fonds Raúl Corrales, Cuba. Page 14

Sara dans les bras de son père, 1939. Collection particulière. Droits réservés. Page 20

Antonia Varela-Corral, jeune (années 1920 ?). Collection particulière. Droits réservés. Page 25

Saturnina et Serafin Varela à Barcelone. Collection particulière. Droits réservés. Page 26

Serafin (alias Carlos Vasquez) et sa section des Brigades internationales, Espagne, 1936-1938. Collection particulière. Droits réservés. Page 30

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Collection particulière. Droits réservés. Page 41

La mère de Sara, Saturnina Varela (fin des années 1930-début 1940 ?). Collection particulière. Droits réservés. Page 43

Corn belt refugee, Merced Co. Dorothea Lange, 1929-1930. Bibliothèque du congrès, Washington (USA). Pages 44 à 47 Fonds Raúl Corrales, Cuba. Page 49

Portrait officiel de Raúl Corrales. Collection particulière. Droits réservés. Pages 50 à 57

Fonds Raúl Corrales, Cuba. Page 59

Anselmo Hernández y el niño. Fonds Raúl Corrales, Cuba. Page 61

La famille Varela-Corral à Cuba, 1938. Collection particulière. Droits réservés. Page 62

Raul Corrales auprès de sa belle-sœur Saturnina, 1996. Collection particulière. Droits réservés. Page 65

Sara (dans les bras de son père) et sa mère à Nantes en 1939.

La caballeria / La cavalerie, 1960.

Collection particulière. Droits réservés.

Fonds Raúl Corrales, Cuba.

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AchevÊ d’imprimer en France le 30 novembre 2010.


TOUS LES NOMS DE

SARA… Tous les noms de Sara... c’est le récit extraordinaire d’une femme et de sa famille dispersée entre l’Espagne, Cuba et la France, séparée géographiquement par l’Océan Atlantique et politiquement par les conflits qui ébranlèrent le 20e siècle : Guerre d’Espagne, 2e Guerre mondiale et Révolution castriste cubaine. Trois pointes d’un triangle où se jouent le sort du monde et le destin des êtres. Une histoire vraie. Née en 1938 à Barcelone, à la fin de la Guerre d’Espagne, ayant toujours vécu paisiblement à Nantes et dans sa région, Sara remonte le cours de sa vie, celle de son père aux multiples identités, celle de sa mère qu’elle a tant aimée, celle de son oncle – Raúl Corrales – devenu l’un des plus grands photographes cubains et, même, photographe officiel de Fidel Castro au moment de sa prise du pouvoir... Un oncle qu’elle ne connaîtra pas avant ses 58 ans dont la rencontre sur le quai de la gare de Nantes fera renaître en elle le souvenir d’un père que les circonstances et une certaine forme d’instinct de survie ont tenté d’effacer de sa mémoire, un père qui renaît ici à travers le récit et les photographies de famille. Une petite histoire familiale et sociale (socialiste même) qui s’est jouée au cœur de la grande histoire dont témoignent les travaux de Raúl Corrales. Et l’on se demande alors qui sont les héros ? Ceux qui peuplent les dictionnaires ou ceux qui, comme Serafin Varela, alias Carlos Vasquez, disparaîtront dans la fosse commune d’un petit cimetière avant de réapparaître ici pour un ultime hommage ? Photographies

Raúl Corrales Texte

Franck Barrau

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