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le saviez-vous ?

Hypercréativité graphique et picturale dans les démences Un symptôme positif ? n

La littérature rapporte des cas d’hypercréativité chez des patients atteints de différentes

formes de démence. Il ne s’agit pas, en règle générale, de révélation artistique comme peuvent l’être les productions d’“art brut”, mais d’une activité créative, voire récréative, dans laquelle s’engagent volontiers les sujets, souvent pour la première fois de leur existence. L’élément partagé par la plupart de ces observations est le caractère compulsif, répétitif ou, tout au moins, irrépressible de ces manifestations et l’émergence d’un symptôme positif, dans des pathologies où l’on flèche davantage les pertes. 

D

Catherine Thomas-Antérion*

es essais randomisés ont démontré l’effet comportemental de l’art-thérapie sur les troubles du comportement [1]. Les patients, les proches, les soignants, les travailleurs sociaux témoignent souvent du maintien, voire de l’hyper-investissement des patients présentant une maladie d’Alzheimer ou un syndrome apparenté dans une activité artistique. Pour certains malades, il s’agit d’un intérêt nouveau, mais exceptionnellement d’une révélation de compétences dont on peut penser qu’elle n’avait pu s’exprimer jusqu’alors [2]. L’évolution de la créativité (forme, coloris, sujets, périodicité) d’artistes malades est un autre sujet que nous n’abordons pas ici.

rement le variant comportemental de la dégénérescence frontotemporale (DFTc) et surtout les patients avec atrophie temporale antérieure hémisphérique gauche [3] et le variant sémantique [4]. Pourtant, des auteurs ont montré que la DFTc ne libérait pas la créativité lorsqu’on étudiait les performances d’un groupe de sujets dans le test d’aptitude créative de Torrance (5). Ils qualifient même ces comportements de production “pseudo-créative”. Ces données suggèrent surtout que tous les patients DFTc n’ont pas cette capacité ou compétence [6]. Il faut, de plus, rappeler que ce test, difficile dans son analyse, a été développé pour les sujets sans déficience.

turale ou à la fabrication d’objets de qualité même si le registre est souvent limité et les formes stéréotypées [7, 8].

L’investissement du dessin ou de la peinture : surtout la DFTc

En résumé, dans la DFT plus que dans n’importe quelle autre maladie dégénérative (mais pas chez tous les malades), on peut observer un comportement persévératif ou compulsif, sans intention d’inventer, conduisant à une production graphique, pic-

D’autres cas furent par la suite publiés, notamment par le même groupe qui réunit cinq observations : trois sujets peignaient, un photographiait et le dernier sculptait [3]. Parmi les nombreux points analysés, les auteurs soulignaient que ces personnes étaient enva-

L’investissement du dessin ou de la peinture concerne majoritai*Unité EA 3082, Laboratoire EMC, Université Lyon 2 ; Plein Ciel.

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Une patiente peignit des centaines de chevaux [9], ou le patient RC des personnages et des cow-boys [10]. En 1996, Miller et collaborateurs publièrent dans Lancet, l’évolution de la production d’un sujet DFTc, qui n’avait jamais eu d’intérêt pour l’art, pendant douze ans. Celui-ci dessina d’abord des formes très colorées, puis des objets. Le dessin, très rapide au début, devint lent et soigneux. Ses œuvres furent reconnues dans des expositions de sa région. Les deux dernières années, la qualité se dégrada.

Neurologies • Novembre 2013 • vol. 16 • numéro 162


Hypercréativité graphique et picturale dans les démences

Figure 1 - Dessin spontané : Personnage

Figure 2 - Dessin copié : Les deux pigeons. Situation de DS.

en quête d’auteur (10). Situation de DFTc.

hies par leur obsession à produire, que leur thème favori était volontiers en lien avec leur enfance (une rue) et qu’il était répété à l’envi. Nous avions nous-mêmes rapporté la situation de RC mutique, à un stade très évolué d’une DFTc, qui dessinait quantité de personnages très expressifs [10] (Fig. 1). Dans des cas exceptionnels, cette occupation prend une place considérable dans la vie des patients et donne lieu à une œuvre originale. Ainsi, Seeley et al. [11] ont publié en 2008 le cas emblématique d’Anne Adams qui aquarellait banalement des paysages avant de peindre des toiles abstraites composées à partir de séquences élaborées et complexes (à propos du Boléro de Ravel ou du nombre pi) lorsqu’elle présenta une aphasie primaire progressive. Ces productions s’observent également dans la variante sémantique. Il a été souligné que certains patients pouvaient copier plus que fidèlement des modèles présentés tandis qu’ils n’étaient pas capables de dessiner spontanément sans Neurologies • Novembre 2013 • vol. 16 • numéro 162

modèle ou avec une consigne verbale [12, 13]. Nous suivons ainsi, depuis 2009, un patient avec une forme gauche de la maladie qui a commencé à dessiner dans un atelier en milieu ordinaire en 2012 et a montré de réelles capacités de copie, n’ayant jamais peint jusque-là (Fig. 2).

Un processus discuté Ce phénomène reste très discuté dans la littérature [2, 6, 14-16]. Des processus de libération, de levée d’inhibition ou de relation/bascule inter- et intra-hémisphérique ont pu être discutés : libération de réseaux pariéto-occipitaux (les sujets gardant de bonnes compétences visuoconstructives) ou de l’hémisphère droit lorsque l’atteinte prédomine à gauche (APP, DS). Dans l’observation remarquable d’Anne Adams, Seeley et colloborateurs, en 2008 [11], ont observé une augmentation du volume et une hyperperfusion de la région pariétale postérieure droite en étudiant en imagerie le cerveau d’Anne Adams, suggérant des

mécanismes de compensation à l’origine de la nouvelle compétence de la patiente.

La créativité dans la maladie d’Alzheimer La “créativité” ou l’expression par un médium picturale ou graphique est tout autre dans la maladie d’Alzheimer, les patients ayant des troubles instrumentaux tôt et leur créativité étant précocement altérée [17]. Ainsi, “le dessin de la maison” est un test diagnostique dès le stade léger, les sujets simplifiant puis oubliant des éléments de celle-ci [18]. Les peintures des sujets MA - qui peuvent avoir du plaisir à les réaliser - sont souvent au niveau du graphisme simple, voire maladroit, mais la palette reste longtemps variée et parfois source d’émotions positives [16]. Nous suivons ainsi une patiente de 68 ans, présentant une forme visuelle de la maladie d’Alzheimer. Cette dame, sur sollicitation de sa famille (probablement ne l’aurionsnous pas conseillé), s’est remise à 307


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peindre, ce qu’elle faisait autrefois et a trouvé beaucoup de plaisir à le faire (Fig. 3). Alors qu’elle présente une agnosie visuelle perceptive majeure : elle n’identifie qu’une seule image sur les douze du SKT (le marteau dessiné en gris et marron), elle dénomme correctement sept couleurs, ce qui peut d’ailleurs induire dans cette batterie des réponses associatives fausses (la cloche rouge est une fraise ou la fleur jaune, le soleil, etc.). L’apraxie visuo-constructive est telle que la patiente ne peut pas même copier un cube. Elle a pu toutefois, très récemment, réaliser encore une toile dont on voit que certaines parties ne sont pas couvertes (extrémité supérieure gauche), très richement et soigneusement colorée. La dégénérescence doit épargner au moins en partie la région de V4 sous-tendant l’intégration des couleurs.

CRéATIVITE, SOIN ET ACCOMPAGNEMENT DES MALADES La créativité repose sur 5 facteurs : • la motivation (appétence à créer), • la perception ; • l’action (formulation et exécution) ; • le tempérament ;

Figure 3 - Peinture à l’huile : Marine. Situation de maladie d’Alzheimer.

• et le contexte. Ces facteurs sont à prendre en compte dans la mise en place d’activités créatives chez les malades. Il faut particulièrement prévenir la mise en échec des patients MA mais ne pas oublier que la couleur peut compenser la forme et combler certains sujets. Il convient de se rappeler que les sujets DFTc et DS peuvent, s’ils investissent ce type d’activité, la voir envahir leur champ mental et leurs journées, au soulagement ou pour le cauchemar de leurs proches.

Conclusion L’élément commun de toutes les observations neurologiques publiées (démence ou autres) est le caractère compulsif ou irrépressible de ces manifestations, ce qui suggère la libération et l’expression d’un symptôme positif [15, 19-20].

Correspondance Dr Catherine Thomas-Antérion Plein Ciel - 75 rue Bataille, 69008 Lyon E-mail : c.thomas-anterion@orange.fr

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