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Carnet de bord du pirate Long John Silver

L'île au trésor de Robert-Louis Stevenson, illustré par Georges Roux (p. 188) Editions Hetzel et Cie (Paris), 1885


C arnet de bord du pirate Long John Silver

16 septembre M es histoires Je me suis dis que comme j’étais à terre, ça serait pas mal que je raconte mes histoires, mes aventures comme qui dirait. Y’a plein de gens qui font ça il paraît et moi, pour le coup, j’ai vraiment des choses à raconter. Alors, ben je me dis, tant que je reste à terre je peux écrire un peu.

20 septembre M arseille Alors, des ports j’en ai connu un paquet, mais là, Marseille c’est pas rien. J’ai toujours l’impression d’être ailleurs dans d’autres endroits que j’ai connu. Je commence à l’aimer bien cette ville. Y’a plein de gens qui râlent, que c’est trop sale, qu’il y a pas de travail. Ils ont jamais voyagé ces gens là ma parole, il faudrait qu’ils voient un peu ailleurs. J’ai trouvé un bar vers le port, y’a d’autres gens comme moi qu’ont voyagé, un peu de bagarre et du rhum, ça fait chaud au cœur.

22 septembre D ans un bouge du côté de l’Estaque J’sais pas si je peux encore tenir la mer. Y’a un bouge, un restaurant à vendre vers


l’Estaque, je vais peut-être penser à m’installer, je tiendrai le bar et puis, j’suis pas mauvais côté tambouille. Le spyglass, ça s’appellerait. Ça a de la figure ça non ? ça veut dire longue vue en anglais, ça me rappelle la fois où avec le Walrus on avait croisé un navire anglais et où... enfin, j’étais jeune et on a rigolé un coup quoi...

24 septembre À toi mon capitaine

Nous étions quinze sur le coffre du mort… Et une bouteille de Rhum…

6 octobre W olf Aujourd’hui, je suis allé balader au Frioul. J’avais envie de prendre l’air, et puis le Spy va finir par pourrir s’il reste toujours à quai. Aux pirates, je suis tombé sur

Wolf… 4 ans que j’l’avais pas vu… J’lai embarqué boire quelques rhums histoire de voir ce qu’il avait encore dans le ventre. C’est pas beau ce que ça vous fait le vieillesse, il m’a lâché au bout de dix godets. Il est parti complètement gris il hurlait « je te retrouverai Bill et quand je te retrouverai, je te ferai la peau… ». Il a oublié sa sacoche. J’sais pas où il habite moi Wolf, si quelqu’un le croise, dites lui qu’il m’écrive !


7 O ctobre Portrait robot Je vous ai fait un portrait robot... ouais je sais, c’est pas terrible mais vous avez déjà essayé de faire un portrait robot vous ? essayez ici si l’aventure vous tente !

8 octobre D es vers et des cartes J’ai fini par ouvrir la sacoche de Wolf, vu qu’il m’a pas écrit et qu’en plus y’avait vraiment quelque chose qui puait à l’intérieur ! J’vous dis pas, il avait laissé quelques appâts pas loin de se décomposer pour l’heure... avec des asticots entrain de les attaquer ! ça sentait vraiment le mort et croyez moi je m’y connais ! Sous les vers, il y avait un bout de papier moitié déchiré, l’a jamais été bien soigneux le Wolf ! Mais après tout, c’est jamais ce qu’on lui a demandé de faire dans la dentelle, quand j’y pense, ça me fait bien marrer ! Bon, sur le papier y’avait un bout de carte j’ai failli le jeter vu l’état mais je me suis dit que peut-être c’était important pour Wolf... Alors dites, si quelqu’un le croise, qu’il m’écrive hein !


9 octobre Ç a me gratte Pas pu dormir cette nuit, c’est ma foutue jambe qui me gratte comme si elle était encore là et vu que Flint est plus là pour me charrier j’arrive pas à penser à autre chose... J’ai regardé un peu la télé et puis j’ai vu sur la table la carte de Wolf que j’avais oubliée. Vu qu’elle puait presque plus j’ai commencé à la reluquer d’un peu plus près. Y’a plus toutes les infos et il en manque un gros bout mais ça m’a bien l’air d’une île. Je me demande bien ce qui fabriquait Woolfie avec ça.

10 octobre U n bout de carte Ça me taraude cette carte, je pense plus qu’à ça… ça sent bizarre (et c’est plus les asticots je vous le dit) j’ai du nez pour ces choses. Et puis, Wolfie qui hurlait après Bill… je sais pas si c’est de Billy qu’il parlait mais si c’est lui, ça peut-être un vrai coup à reprendre la mer.


Je

vous

mets

une

photo

de

la

carte…

ça

dit

quelque

chose

à

quelqu’un


11 octobre R eprendre la mer J’y repense, ça peut-être que ça, cette carte, cette île… C’est là où le Capitaine a dû enterrer son trésor… Wolf a du trouver un moyen de la localiser, faut partir à sa recherche, avec cette carte on aura plus de chance. J’ai besoin d’un équipage, je peux compter sur vous ? Si l’aventure vous tente, rejoignez moi demain aux ABD Gaston Defferre, 18 rue Mirès (Marseille) pour reprendre la mer et p’t'être bien enfin trouver la fortune !

12 octobre Je reprends la mer C’est reparti... t’inquiète pas Ben, je vais te retrouver... Avec cette carte, pas de doute, je vais te retrouver !!!

14 octobre J’ai repris la mer… Latitude : 43 - Longitude : 5 Me voici donc reparti, seul… sauf que cette fois, la richesse me tend les bras et j’aurai pas à partager.

Ah capitaine, si tu me vois, tu dois être sacrément en pétard, tout ton

or, rien que pour Long John… Ah, la vie est drôlement faite tout de même !


15 octobre Le spyglass J’ai oublié de vous parler de mon bateau, le voici, je l’ai fait construire par Marc et Marc des ateliers Sud Side à Marseille. Ça vous fait marrer Marc et Marc ? Moi aussi je croyais que c’était une blague un peu comme les Dupond et Dupont mais non… Au début, j’étais pas trop convaincu qu’il tiendrait la mer mais en fait, il file plutôt vite ! Je l’ai baptisé le Spyglass, ouais, je sais c’est de l’anglais, mais je suis polyglotte à force de trainer ma carcasse sur tous les océans de la planète. Spyglass, ça veut dire longue vue en Français. C’est le nom que je voulais donner à mon restau à


Marseille

si

je

l’avais

ouvert‌

Joli

nom,

non ?


16 octobre Sacrée méditerranée ! J’en ai vu des mers et des océans, de Madagascar au Surinam, à Malabar, à Providence, à Portobello, mais celle-ci, c’est quand tu t’y attends le moins qu’elle te tombe dessus. Une mer pirate! Essuyé un bon bout de grain hier dans la nuit ! 17 octobre Voilà, j’ai passé Gibraltar, enfin de l’Océan, du vrai, du grand large… cap sur les caraïbes, 19 octobre Ce matin, un drôle de bruit m’a réveillé, j’ai dû me pincer 3 fois pour y croire, un jet

énorme, pareil à une meule de blé, et blanc comme un monceau de laine, battant la queue comme un foc déchiré dans la tempête un cachalot blanc énorme venait de me

dépasser, plus gros qu’une montagne je crois, même si j’ai jamais vraiment vu de montagne… J’ai l’impression qu’il m’a regardé d’un mauvais œil, il m’aurait bien croqué je crois mais il a plongé et disparu. Il avait le dos tout couvert de cicatrices et de harpons « tout tire-bouchonnés et tordus », je me demande si j’ai pas rêvé en fait…


illustration Amélie Jackowski

20 octobre Tout à l’heure, j’ai entendu un drôle de TIC TAC TIC TAC TIC TAC, j’ai pas d’horloge ça porte malheur et bien sûr au milieu de l’eau y’a pas de comtoise sensée flotter… j’y comprends rien, je dois me faire trop vieux pour tout ça. Vivement que je sois riche pour m’installer tranquille dans un coin pénard… Là pour le coup maintenant c’est des voix que j’entends, je suis pris dans un bon sang de sacre bleu de brouillard depuis ce matin. J’aime pas cette voix un peu nasillarde, elle me rappelle quelqu’un, je sais plus qui mais, j’espère que c’est pas encore des revenants. Mille pétards, la dernière fois que j’en ai croisé, ils ont bien failli m’avoir.

21 octobre Je sais maintenant la voix de qui c’était, la voix de Jacques Crochet, oui, le capitaine à la main coupée en personne ! Je suis rentré droit dans son bateau à cause de cette bon


sang de purée de pois, droit dans le Jolly Roger. Jolly Roger c’est le nom du bateau de

Crochet,

c’est

aussi

le

nom

qu’on

donne

à

notre

drapeau

de

pirate…

22 octobre Donc j’ai percuté le Jolly Roger et là, deux gars que je connaissais pas m’ont sauté dessus et hissé à bord. Le capitaine Crochet me regardait avec son sourire teigneux, en tirant sur son double fume-cigare… Il a dit : - « Barbecue, Barbecue, quelle bonne surprise, tu n’étais pas attendu mais tu sais que je te porte toujours dans mon cœur ! » Je déteste quand on m’appelle Barbecue, j’suis un pirate avant tout, pas juste un Maître Coq !


Un de ses hommes appelé Smee a lancé : -

C’est cet homme là Capt’ain, le seul homme qui faisait peur à Flint ?

Ça pour le coup, c’était vrai que Flint tremblait parfois un peu devant moi. J’ai répondu : -

Ouais mon gars, tu l’as devant toi !

Smee a repris : -

C’est vous, Capt’ain Crochet, le seul homme que ce cuistot des mers n’ait jamais craint ?

Alors là, j’ai explosé de rire, pas pu me retenir, moi peur de cet estropié ? J’ai crié en manquant de m’étouffer de rire : -

C’est ce que tu leur racontes à tes hommes comme bobards pour les endormir ? C’est moi qui t’ai tout appris, rappelle toi la botte secrète que je t’ai montré à Rio.

Évidemment ça n’a pas plu à Crochet, il a dit à ses hommes de m’attacher avec les autres et que je passerai à la planche en dernier. Je me suis retrouvé ligoté dans la cale à une bande de loupiots bizarres moitié déguisés en ours…


23 octobre Au bout d’environ une heure, Crochet nous a fait monté. Alors, il a parlé à la seule gamine de la bande qu’il appelait Wendy. « Alors, ma belle, dit Crochet d'une voix sirupeuse, on va voir ses enfants se promener

sur la planche.

Ses simagrées, bien que n'ayant pas entamé sa prestance, l'avaient fait transpirer si abondamment que sa fraise de dentelle en était toute maculée. Il vit que Wendy fixait son regard dessus, et il tenta vivement de la faire disparaître mais trop tard.

- Sont-ils condamnés à mourir? demanda Wendy sur un tel ton de mépris qu'il faillit s'en trouver mal.

- Ils le sont! répliqua-t-il avec hargne. Silence, vous tous! Écoutez les dernières paroles qu'une mère adresse à ses enfants. Wendy fut héroïque.

- Voici mes dernières paroles, mes chers enfants, déclara-t-elle d'une voix ferme. Je

vous dirai ce que vous auraient dit vos vraies mamans: « Nous espérons que nos fils sauront mourir en bons et dignes Anglais. »

Les pirates eux-mêmes écoutaient avec respect. » « Mais Crochet avait retrouvé sa voix et ordonna à Smee d'attacher Wendy au mât. Smee obéit.

- Écoute, ma douce, souffla-t-il à la fillette, je te sauverai si tu me promets d'être ma mère.

- J'aimerais mieux ne pas avoir d'enfants du tout! Répliqua-t-elle avec dédain. »


illustration Vincent Bourgeau

24 octobre

À mon regret, je dois dire qu'à ce moment-là, pas un garçon ne regardait de son côté.

Tous les yeux étaient fixés sur la planche qui les attendait pour une brève et ultime promenade. Ils ne pensaient plus à leur vaillante promesse. Ils ne pensaient plus à rien. Ils regardaient, transis de peur.

Crochet leur sourit, les dents serrées, et se dirigea vers Wendy dans l'intention de l'obliger à regarder les garçons s'avancer un par un sur la planche fatale. Mais il n'alla pas jusqu'à elle; il n'entendit pas le cri d'angoisse qu'il avait espéré lui


arracher. Un autre son vint frapper son oreille. Ttc tac tic tac tic ...

Pirates, garçons, Wendy - tous l'entendirent et toutes les têtes se tournèrent dans la

même direction, c'est-à-dire non vers la mer d'où provenait le bruit, mais vers Crochet.

Chacun savait que ce qui allait arriver ne concernait plus que lui; d'acteurs, ils redevenaient spectateurs. Le capitaine était affreusement changé, disloqué, comme si on

lui avait déboîté toutes les articulations. Il s'affaissa en un petit pas. Le tic-tac se

rapprochait régulièrement, précédé de ce pronostic effrayant: « Le crocodile se prépare à

monter à bord. Même la griffe de fer pendait, inerte, comme consciente que l'ennemi ne lui en voulait pas à elle, intrinsèquement. Ainsi abandonné de tous, un autre homme

que Crochet se fût laissé aller au désespoir, gisant les yeux fermés à l'endroit même de sa chute. Mais le cerveau surhumain de Crochet luttait encore et, sur ses directives, le capitaine se traîna à genoux le long du pont, fuyant le plus loin possible de ce tic-tac. Les

pirates

lui

ouvrirent

respectueusement

bastingage, il s'écria d'une voix rauque:

le

passage.

Quand

- Cachez-moi!

il

eut

atteint

le

On l'entoura aussitôt; tous les yeux se détournèrent de la créature qui montait à bord. Nul n'avait l'intention de lutter contre elle. C'était le Destin.


Voici

à

peu

près

à

quoi

le

Capitaine

ressemble


25 octobre Trésor en vue ! J’ai profité de la panique pour arracher les cordes qui me faisaient sacrément mal aux poignets… J’avais un trésor à trouver moi, autre chose à faire qu’à jouer aux pirates avec cet estropié et cette bande d’avortons. J’ai sauté dans le Spy… Alors que je manœuvrais pour me dégager du Joly Roger, j’ai vu passer comme un drôle d’oiseau vert, j’ai eu pendant un moment l’impression que c’était un enfant volant et j’ai entendu « Peter, Peter ! »… c’était Wendy, la maman de dix ans qui criait… 26 octobre M on trésor… Vu passer quelques oiseaux, et je sens l’odeur de la terre… c’est bon signe ça, je dois pas être loin ! Ça y est, je la vois enfin du bout de ma longue vue, elle est là, splendide, elle m’attend, elle n’attend que moi, elle et ses mille trésors, ses coffres débordants de rubis et diamants. Bouge pas mon île, j’arrive ! 28 octobre Je l’ai parcourue dans tout les sens cette satanée île ! Pas l’ombre d’un trésor mais ce qui est sûr c’est que quelqu’un y a habité jusqu’à y’a pas longtemps, j’ai retrouvé des traces de vie, des traces de pas. C’est sûr, c’est le lhezhalhlfz d’abruti qui vivait là qui m’a volé mon trésor. Mais je vais le retrouver cette face de rat !!! Il doit avoir du vent dans son crâne ! Je vais le retrouver, je vais lui reprendre MON trésor et après,


le l’enverrai rejoindre Flint, ils auront de quoi discuter tout les deux de tout cet or qu’ils ne reverront plus jamais. 29 octobre Voilà la carte, cap sur la méditerranée ! Me revoilà à faire la route en sens inverse, je vais éviter de passer par le mouillage du Jolly Roger cette fois.

30 octobre Cap sur Gorgona, le voyage est long, les vents soufflent, la mer hurle, je tiens la barre en voyant là-devant mes yeux tous les colliers de diamants que nous avions dérobés à cette vieille rombière, un soir d’abordage sur le Walrus… Alors je ne sens plus rien,


mes yeux ne me piquent plus, je ne veux plus ni manger ni dormir… je ne vois que mon trésor, mon doux trésor, mon précieux… 31 octobre Voilà à nouveau Gibraltar, les montagnes de Tarik, le grand conquérant, et voilà à nouveau la mer au milieu des terres, la bassine, que d’autres grands pirates – respect pour le grand Barberousse – ont sillonné et ont pillé comme j’ai pillé les Caraïbes. 1er novembre Ce matin au réveil, j’avais les yeux encore tout collés… Je crois, j’ai vu passé sur la mer un « carrosse couleur ciel, tapissé de plumes de canari et fourré à l’intérieur de fromage blanc et de biscuit. Le carrosse était tiré par cent couple de souris blanches, et un caniche, assis sur le siège à l’avant faisait claquer son fouet à droite et à gauche comme un cocher qui craint d’être en retard ». Il me semble avoir vu à la fenêtre une magnifique petite fille aux cheveux bleus. Pourtant promis, j’avais pas encore bu mon premier café au rhum du matin… Je devais rêver encore ! 2 novembre « Hier, alors que je naviguais je vis au milieu de la mer un rocher qui paraissait de

marbre blanc ; et au sommet de ce rocher, tout là haut, une belle petite chèvre qui bêlait tendrement et me faisait signe d’approcher. La chose la plus singulière était la

suivante : c’était que la laine de la petite chèvre , au lieu d’être blanche ou noire, ou pommelée comme celle des autres chèvres, était bleue, mais d’un bleu éclatant , qui rappelait beaucoup les cheveux de la » petite fille.


4 novembre Je me suis penché en avant pour regarder cette chèvre bizarre et savez quoi ? Je suis tombé à l’eau, moi, tomber à l’eau ! Mais l’pire c’est pas ça, ça remuait sévère sous mes orteils, d’un coup, une énorme bouche a jaillit, c’était un requin gigantesque, d’une longueur de plus d’un kilomètre, sans compter la queue, jamais vu ça foi de Silver !!! Il m’a avalé d’un coup sec, heureusement sans me mâcher et je me suis retrouvé dans son gosier…

image Gallica - BnF

5 novembre À l’intérieur il faisait noir, très noir, ça sentait aussi le vieux poisson pourri, et puis j’ai vu une petite lumière au loin. Je me suis approché et je suis tombé sur un vieux et un pantin de bois. Ouais, un pantin qui parlait et qui remuait comme un vrai p’tit gars, sauf qu’il était en bois. Le vieux, un italien je crois vu qu’il s’appelait Geppetto m’a


dit qu’il était là depuis deux ans. « Deux ans dans la gueule de ce requin » j’ai dit ! « Deux ans, ben ça, pour moi, c’est pas possible, j’ai un trésor à récupérer, pas le temps de trainailler ici ! » 6 novembre Alors, j’ai dit qu’on avait qu’à sortir par là où on était rentrés, par le gosier de cette satanée bestiole. Ils m’ont suivi, le p’tit gars a dit à son papa « Essayons et vous

verrez ! De toute façon, s’il est écrit dans le ciel que nous devons mourir, nous aurons au moins la grande consolation de mourir dans les bras l’un de l’autre. ». Même en bois, parlait bien ce gamin !


7 novembre Arrivés sur la langue, le requin qui était vieux et asthmatique s’est mis à éternuer, ça m’a projeté direct dans la mer ! J’étais sorti… pas vu par contre le vieux et son gosse en bois. J’espère qu’ils s’en sont sortis. Moi j’ai repris direct la mer, heureusement, mon bateau était pas très loin et la mer était d’huile, alors, j’ai remis le cap sur la isola de la Gorgona, l’île de la Gorgone. 8 novembre Voilà l’île en fin qui apparaît au bout de ma longue vue, j’accosterai d’ici une heure… mon trésor, bouge pas me v’là. 9 novembre Isola de la G orgona Parcouru l’île de la Gorgone en long, en large, en travers, en diagonale, sur le dos, le ventre, les fesses… rien trouvé… ça ressemble à un jeu de piste cette affaire, ça me dit rien qui vaille ! Repartons, je vais l’attraper cette anguille et la faire frire, c’est moi qui vous le dis ! 11 novembre Cap sur Capri, c’est pas si loin, me parlez pas d’aventure c’est juste du cabotage. L’air est encore tiède en méditerranée, le soleil encore doux,


12 novembre Hier soir, j’ai vu passer une flotte bizarre. Des hommes d’équipage qui ne répondaient pas quand j’appelais, et un homme attaché au mât qui hurlait qu’on le détache. Vraiment louche ! J’ai suivi la flotte un moment et j’ai fini par la rattraper. 13 novembre Quand j’ai rejoins le navire principal, l’équipage détachait celui qu’ils appelaient « Capitaine ». J’ai cru à une mutinerie ! Mais non, en fait, c’est la capitaine luimême qui avait demandé qu’on l’attache… j’ai pensé alors qu’ils étaient tous cinglés ! Ils m’on invité à monter à bord, j’ai failli refuser mais comme ils m’ont proposé du vin, ben ça, ça j’peux pas dire non. Leur vin, ils l’ont mélangé avec de l’eau dans un machin qu’ils appelaient un cratère. C’était pas mauvais, mais quand même, faut pas gâcher le vin comme ça ! Après, ils m’ont raconté leur histoire… un peu dingues, quand même ces drôles d’oiseaux.


14 novembre Voilà à quoi ressemblaient leurs bateaux

illustration Ghislaine Herbera

15 novembre Le capitaine s’appelait Ulysse, il a fait la guerre pendant 20 ans à une ville que je ne connais pas, Troie, tout ça pour les beaux yeux d’une petite qui s’appelle Hélène et qui a quitté son mari pour un plus jeune et plus beau ! Vingt ans de guerre pour ça, ben mon gars, sur Tortuga, on réglait le compte d’un gars en moins de temps qu’il fallait pour le dire! Bon, donc Ulysse cherche à rentrer chez lui mais impossible ! Si vous


voulez mon avis, c’est juste une mauvais marin, pas une histoire de vengeance de Dieux ou je sais pas quoi… ou bien alors, c’est juste qu’il n’est pas pressé de rentrer voir sa régulière et son lardon.


16 novembre Le soir où j’ai croisé les Grecs, soit disant, ils auraient rencontré des Sirènes ! Rien qu’ça ! Moi, ça fait 40 ans que j’arpente tous les océans de la planète, pas vu l’ombre d’une bestiole du genre ! On m’en a parlé déjà bien sûr, mais c’était juste des gars, pas mauvais, mais qui avaient un peu forcé sur le rhum si vous voyez ce que je veux dire ! Bon, donc l’équipage s’était bouché les oreilles à la cire d’abeille pour pas être charmé par le chant des sirènes, et Ulysse, comme il voulait quand même les entendre, il s’est fait attacher au mât. 18 novembre « Arrête ta nef, afin d'écouter notre voix. Aucun homme n'a dépassé notre île sur sa nef noire sans écouter notre douce voix ; puis, il s'éloigne, plein de joie, et sachant de nombreuses choses. », voilà ce qu’elles ont chanté à Ulysse. « Elles chantaient ainsi, faisant résonner leur belle voix, et mon coeur voulait les entendre ; et, en remuant les sourcils, je fis signe à mes compagnons de me détacher ; mais ils agitaient plus ardemment les avirons ; et, aussitôt, Périmèdès et Eurylokhos, se levant, me chargèrent de plus de liens. Après que nous les eûmes dépassées et que nous n'entendîmes plus leur voix et leur chant, mes chers compagnons retirèrent la cire de leurs oreilles et me détachèrent »


19 novembre Quelle histoire, j’ai pas fait de vieux os sur leur rafiot à cette bande de Grecs, mais bon, ils m’on refilé de la cire en me faisant jurer de me boucher les oreilles avec si je croisais des sirènes. Enfin, comme ils étaient pas méchants, j’ai pris la cire pour leur faire plaisir et j’ai repris ma route…

20 novembre Ils étaient pas si dingues que ça les Grecs en fait ! Je suis tombée sur les sirènes hier matin ! Sans la cire, c’est sûr que j’y restais !


21 novembre

illustrations Ghislaine Herbera

Voilà à peu près à quoi elles ressemblaient les maudites… avec leurs sourires perfides, leurs regards en coin et leurs mains en gants de boxeur ! J’sais pas pourquoi tous les marins succombent à leur charme, parce que dans leur genre on a quand même fait mieux niveau beautés ! Bon, ben c’est pas tout ça mais j’ai une île au trésor à trouver moi !


22 novembre Voilà l’île de Capri en vue… et dire que c’était la ville de mes premiers amours ! 23 novembre Bon, là, j’ai creusé, creusé, labouré l’île de fond en comble, de haut en bas, j’ai remué le ciel, la terre et les enfers avec… j’ai fini par trouver un grand sac avec à l’intérieur un filet et un oreiller. Ça m’a vraiment mis dans une rage de tous les diables, y s’moque vraiment là, le je sais pas qui, le celui qui croit qu’il peut se payer la tête de Long John Silver en personne, pas le temps d’aller à la chasse aux papillons ni de taquiner Cendrillon, quant à dormir, faut même pas y penser. Je t’aurai mon gars, un jour, je t’aurai… 25 novembre Là c’est plus tout à fait pareil, c’est le Cap de Bonne Espérance que je vise… Espérance ? Mon œil, le Cap des tempêtes ouais ! J’lai passé y’a longtemps avec Flint, mauvais souvenir ! 26 novembre À nouveau les colonnes d’Hercule, j’ai l’impression de tourner en rond, les traversées en solitaire en plus, c’est pas mon truc à moi, j’aime bien ricaner le soir avec d’autres gars et chanter des chants de marins en buvant un coup !


27 novembre L’île de Robben, voilà où se trouve mon trésor… Je sais pas quel est son plan à ce gars que je poursuis, je sais pas pourquoi il se ballade comme ça d’un bout à l’autre de la planète. Je sais pas après quoi il court, mais ce que je sais, c’est qu’il sait pas que je lui cours après. C’est ça le monde les p’tits loups, tout le monde court après quelqu’un ou quelque chose en on se retrouve à faire des ronds, à tourner et retourner encore autour de cette fichue planète, heureusement qu’elle est ronde d’ailleurs… imaginez où on serait rendu à courir comme ça toujours en avant. Mois je sais pourquoi je cours après mon trésor,

dans

la

vie

quand

t’as

de

l’or,

t’as

tout !

T’es

le

roi

du

monde !


28 novembre Ce matin au loin vu passer un baleinier, le Diomède… y’avait un gars qui voulait me parler, le capitaine à tous les coups, avec son porte-voix. Pas le temps, et puis j’ai jamais aimé les baleiniers, rien à voler à bord, qu’une bande de misérables crasseurx embarqués depuis des années, jamais rien à en tirer de ces crèves-la-faim.

29 novembre J’en ai croisé un autre, le Town-Ho, un autre baleinier, ma parole je dois juste suivre la route de ces bon sang de bon soir de mangeurs de baleine. Pour ce qui est de celuilà, personne n’a cherché à m’parler. Tant mieux, j’préfère de loin être seul que mal accompagné !

30novembre La nuit dernière, réveillé par un souffle de cachalot, celui là, il devait être sacrément costaud vu la taille du jet… la lune était pleine, il faisait jour comme en plein jour, je me suis rendormi en râlant.


2 décembre Encore, hier soir, le souffle de cette satanée bestiole… c’est peut-être elle que les baleiniers cherchent. J’aime pas ces bêtes pour mon cas, j’en ai vu déjà se retourner vers un bateau et le tordre en deux, pas joli joli le résultat !

3 décembre Ben voilà, encore le souffle, je suis pile sur sa trajectoire, j’ai hâte de quitter son chemin. Je sais pas pourquoi, j’ai comme l’impression que c’est ce cachalot là que j’ai croisé l’autre soir. 6 décembre Un autre baleinier en vue, c’est dinque cette histoire, ils se sont tous donnés rendezvous ma parole ! Sur la mer, « lorsque deux marins croisent leurs os croisés, le premier interpelle l’autre : « Combien de crânes ? » de la même manière que les baleiniers demandent : « Combien de barils ? ». Dès qu’ils ont reçu la réponse, ils filent aussitôt chacun de son côté, car ce sont d’infernaux bandits, qui n’aiment guère contempler la vilenie incarnée en d’autres ». Les baleiniers, je ne sais pas ce qu’ils ont à toujours vouloir causer, enfin…cette fois-ci c’est le capitaine du Péquod qui me fait signe, et comme je fais mine de regarder ailleurs, ben il embarque sur une chaloupe et se dirige vers moi… de loin j’entends son second crier « une gamme, le capitaine Achab réclame une gamme ! ». Une gamme ? Je suis pas là pour jouer du piano, encore un qui


a dû se prendre un coup de harpon en plein dans le crâne ! Pas possible d’être fêlé à ce point !

7 décembre Ben voilà, je sais ce que c’est qu’une gamme, c’est une sorte de rendez-vous sur l’eau que se donnent deux capitaines de baleiniers… Je l’ai regardé arriver le capitaine, raide debout dans sa baleinière, avec une jambe en moins rafistolée à l’ivoire, il était vraiment à faire pitié. Pffff, il a fallu que j’écoute ce capitaine Achab ! La baleine blanche, la baleine blanche, il avait que ce mot là à la bouche, il lui a même donné un petit nom : « Moby Dick », aaaaah, m’a bien fait rire ! Bien sûr, je lui ai rien dit du souffle du cachalot, je voulais qu’il s’éloigne de ma route, alors ben, j’ai fait celui qui

sait

pas

parler.

Quand il est remonté sur le Péquod je l’ai

entendu

hurler :

« -La barre au vent ! Le cap sur le tour du monde. »… Il m’a fait rire ouais mais quand même, il me fait froid dans le dos ce capitaine !


8 décembre Le Péquod a disparu de mon horizon, le cachalot aussi, tant mieux, ils ont l’air de se chercher et de se fuir, drôle de couple quand même ! Par contre là, juste là, tout au bout de ma longue vue, c’est bien l’île de Robben que je vois. Trésor, mon beau trésor ! Petit, petit, petit, viens par ici, viens dans mes bras, viens voir papa ! Non, rien, rien de rien, pas possible vais le manger tout cru cet ignoble Olybrius ! 10 décembre Je pars pour Socotra en longeant les côtes de l’Afrique. En route pour le Golfe Persique.

11 décembre Voilà, des fois comme ça, certains soirs je rêve, rêve que je suis riche… riche à prendre un bon bain chaque jour, un bain de pièces d’or bien sûr. Riche mais pour rien au monde je ne perdrais mes étoiles, là, ce soir, elles me regardent toutes

dans

le

blanc

des

yeux,

elles

soufflent sur ma voile et m’emmène au pays des rêves…


14 décembre Longé les côtes de Somalie pendant quelques jours, des déserts à perte de vue de la mer… pas très hospitalier. Y’a même pas une embarcation brinquebalante qu’à tenté de m’aborder… j’ai sorti mon Jolly Roger (mais oui, vous savez, mon drapeau pirate), ça les a calmé aussi sec. On m’a parlé de petits gars qui s’essayent à la piraterie dans le coin… je parierai que c’était ça, une bande de pirates qu’a déguerpi face à Long John !

16 décembre J’ai

vu

passer

hier

soir

une

étrange

embarcation

chargée

de

matelos…


19 décembre Avant hier, j’ai recueilli un drôle de marin accroché sur une planche en bois au milieu de la mer. Je l’ai repêché je sais pas bien pourquoi, peut-être à cause de sa boucle d’oreille… je l’ai hissé à bord et puis il a fini par me raconter son histoire (après avoir

avalé

ma

dernière

boite

de

biscuits

secs).


20 décembre Il s’appelait Sindbad ce drôle de gars, Sindbad le marin et je sais pas si je dois le croire mais il a vécu de sacrées aventures. Il essaye de regagner sa fortune en travaillant sur des bateaux comme honnête homme ! Ahh, quelle rigolade, je lui ai dit qu’il avait rien compris et que pour ce qui est de la fortune, y’avait rien de tel que la piraterie. Il m’a raconté je sais pas quoi, il m’a parlé de respect de l’être humain et d’âneries dans ce genre. Au bout d’un moment, il m’a vraiment fatigué, alors j’ai fini par le remettre à l’eau, pas très loin d’une île bizarre en forme de tortue. Je l’ai vu nager lentement dans sa direction en chantant un chant dans une langue que je ne connais pas.

21 décembre Socotra, enfin, l’île de Socotra en vue. Sera-t-il là ? Mon trésor, mon beau trésor, celui qui m’arrachera à la mer et au sel et aux vagues…

31 décembre Bon sang les gars, vous ne devinerez pas ce qu’il m’est arrivé !!! J’ai passé dix jours dans les entrailles de fer d’un monstre étrange, dix jours prisonnier d’un fou qui veut couler tous les bateaux du globe. Le soir de Noël, j’ai entendu un drôle de BONG contre la coque du Spy, je suis sorti et là, voilà ce que j’ai vu.


Enfin, c’était pas si net parce que c’était la nuit je vous l’ai dit. J’ai été embarqué de force par deux énergumènes dont je ne voyais pas la figure, j’ai cru que c’était encore un coup du rhum (ben ouais, fallait bien fêter Noël quand même !).

1er janvier On m’a jeté dans une pièce étrange, une bibliothèque je crois, enfin, je n’avais jamais vu autant de bouquin, et puis, il est entré, ce Monsieur, Monsieur personne, Nemo, comme il se fait appeler, pfff, ça m’étonnerait que ça soit vraiment son nom ! Pendant presque une semaine, il m’a interrogé tous les jours, il délirait complètement le pauvre gars, il croyait que je travaillait pour le gouvernement français, pfff, pas mon genre ça ! Heureusement, un gars bien, Ned Land, m’a aidé à me faire la malle en douce quand ce bon sang de sous-marin a refait surface !


Voilà sa bobine à ce cinglé :

Ahh puis j’oubliais, bonne année, pour sûr ça sera en 2014 que je trouverai mon trésor en ce qui me concerne !

2 janvier J’ai navigué sans m’arrêter, et puis une nuit de pleine lune enfin j’ai aperçu l’île. J’ai essuyé un bon grain mais j’en ai vu de plus sévères ! Au loin, il m’a semblé apercevoir de la fumée et une silhouette qui me faisait signe sur la plage. J’étais trop impatient, j’ai jeté l’ancre et j’ai plongé pour rejoindre la rive à la nage. L’eau était glaciale mais je ne sentais rien.


3 janvier Arrivé sur la plage, un feu en train de s’éteindre mais personne. L’île était silencieuse, j’ai marché sous les étoiles, j’ai traversé une clairière et j’ai découvert une petite cabane. Elle était vide mais je me suis installé pour attendre son habitant. Le matin, j’ai vu approcher une sorte de sauvage. Au début j’ai eu peur, il était recouvert de feuille avec une énorme barbe et un drôle de parasol à la main. Bizarre, il avait l’air content de me voir, j’ai bondi sur lui.

4 janvier Alors, bredouille, je m’en suis retourné au Spyglass dans l’espèce de pirogue que Robinson avait fabriqué avec tant de peine, mais il n’a rien dit. Il faut que je retrouve Billy Bones…je vais aller chercher du côté de Bristol, je sais que la clef du trésor m’y attend. J’ai embarqué ce drôle d’oiseau que m’a offert Robinson, je vais l’appeler Capitaine Flint, en souvenir de ce vieux brigand de pirate.


Carnet de bord du pirate long john silver