Page 1

Écrits : Norman Wiener Graphisme : Jean-Christian Hunzinger


Écrits : Norman Wiener Graphisme : Jean-Christian Hunzinger


Vu Kom Ça  N°01  Printemps 2005


New Delhi, novembre 2004, 23 H heure locale - retour en Inde. A l’arrivée à l’aéroport, bonheur de perdre mon bagage ; il faut savoir voyager léger ! Vingt ans que je ne suis pas venu. Vingt ans ; le plus bel âge pour un souvenir. Impression délicieusement ambiguë. C’est comme d’avoir rendez-vous avec une ancienne maîtresse. Quelle part d’elle-même aura-t-il été perdu à jamais. Quelle part de moi-même aura-t-il été conservé. L’Inde la nuit. Trottoirs de l’Inde. Silhouettes en sari. Myriades de scènes toutes plus extraordinaires les unes que les autres. Mains tendues aux feux rouges. Oeils rieurs des enfants de la pauvreté. Dormeurs sous les bâches. Peut-être le secret de ma première rencontre avec l’Inde s’y dissimule-t-il encore. Glisse-toi sous la bâche. Prends ta place parmi ce grand bain d’humanité. Avance et ne dis rien. Ne juge rien. Prend toute cette diversité en pleine face. Contente-toi d’avancer. L’Inde n’est pas un voyage. C’est une expérience. Un chemin intérieur. Ne dis rien. Et avance. Tout voir. Tout vivre. Ne rien manquer. L’enchevêtrement des véhicules légers, tuk-tuk, camions aux chargements improbables (« Please Ok Horn »), vélos... Vaches sacrées ruminant à contre courant, l’oeil ouvert sur toute l’agitation humaine avec ce flegme plein de compréhension et de détachement. Partition dissonante des Vous ne saviez pas que vous la klaxons. Odeurs acres des fumées, des poussières. La nuit de l’Inde. Voir à travers cette nuit. Traverser le visible, jusqu’à la lucidité cherchiez et pourtant c’était elle. bienfaisante de l’aube. Je pense à Bénarès. A mes amis anciens L’Inde. Vingt ans que vous n’étiez de l’école de musique, lorsque le sitar demeurait muet pendant plus pas revenu ici. Vingt ans ; le bel d’une heure et que nous restions là à attendre que vienne se poser âge pour un souvenir. Pages arrasur les cordes la toute première note inspirée ; celle qui allait ensuite dérouler l’écheveau interminable de son raga sacré. Alors l’aube chées d’un carnet de voyage. venait. Se déroulait le long des ghâts de Bénarès selon le même ordre que les notes du sitar ou le crépitement des bûchers funéraires. Le monde, une fois de plus, nous était redonné. Nous restions là, écoutant le rythme au coeur des rythmes. Et le Gange, impassible devant nous comme la figure même du Temps absolu, charriait ses fleurs et ses cadavres. Au loin toujours les enfants riaient. L’autobus, poussivement, pénètre dans l’ancien cantonnement anglais ; quartier des ambassades et des grands hôtels perdu au milieu d’une jungle saturée de dioxyde de carbone. Il faudra quitter l’hôtel à peine arrivé, se mêler à la rue, échanger des paroles, des regards. Sauter dans le premier tuk-tuk qui passe. Se mêler à tout ça. Dissoudre les vues mesquines de notre rationalité d’occidentaux, les petits jugements péremptoires, les discriminations sans fin. Ne jamais interrompre le flux. Se glisser dans le courant. L’étroitesse d’esprit ne convient pas ici. Pour résister il est nécessaire de puiser dans ce que l’on a en soi de meilleur. De mieux disposé à accueillir l’incompréhensible et la diversité. Le reste ? Par-dessus bord ! Inde. Ma maîtresse de vingt ans. A mon dernier passage ici, plus de la moitié de la population n’était pas encore née. Tout est à la fois pareil et différent. Que me fait le Taj Mahal dans sa blancheur de rêve perdu, que me fait le Palais des Vents à Jaipur et même, même, le cours impassible du Gange à Bénarès - je laisse la rue de l’Inde m’envelopper. Elle m’embarque. Je ne songe pas une seconde à lui résister. Sa fureur est la seule sagesse qui vaille. Mon arbre d’éveil. Aujourd’hui encore je n’en connais pas d’autre. J’avais cru quitter l’Inde. Je sais aujourd’hui que l’Inde ne se quitte pas. Il est ainsi des voyages qui ne finissent jamais. Des voyages dont on ne revient pas L’amnésie est terminée. Namaste.


Les utopies ne valent décidément que par les promesses qu’elles n’essaient pas de tenir. C’est ce que je me dis en regardant le portrait géant de Che Guevara dont le regard énigmatique flotte toujours sur la Place de la Révolution, à la Havane. L’ombre du Commandante plane encore sur la ville. Son nom hante encore les paroles des chansons pleines de ferveur. De fait, le Che est partout. Une présence fourmillante, foisonnante ; comme tous les mythes.

La Isla Grande... Quittées la caricature et les idées toutes faites, Cuba est décidément une perle dans l’archipel caraïbe. Randonnée au soleil sous le regard impavide du Che. Au son des guitares et des maracas, le chant métissé de Cuba se déploie le long du Malecon, le front de mer de La Havane. Du côté de la citadelle qui domine la ville, les touristes, arborant sur des bedons gras des tee-shirts à son effigie, se pressent autour de l’austère bureau où le Che occupa ses fonctions ministérielles avant sa retentissante démission ; chacun ruminant, œil rivé au caméscope et le cigare au bec, l’éternelle question : « Comment peut-on être révolutionnaire ? ». A la manière dont Montesquieu se demandait en son temps « comment peut-on être Persan ? ». Hésitant entre la vanne de circonstance et cette sorte de respect, malgré tout, pour l’icône Guevara. C’est en 1967 qu’Andy Warhol réalise le portrait pop art du Che, façon James Dean, façon Mike Jagger. Le voilà sur le mur des chambres adolescentes, proclamant à la face du monde (adulte, trop adulte) sa soif de liberté. Un Woodstock à lui tout seul, le Che. Vibrant symbole du mouvement d’émancipation qui secoua alors la planète comme un grand courant d’air frais. Médecin, bourlingueur infatigable, photographe, historien, éditorialiste, guérillero, ministre, Ernesto Guevara est né en Argentine en 1928 dans une famille aisée. Son père est architecte. Choqué par la façon dont la CIA renverse le gouvernement pourtant légitime du Guatemala, il fait la connaissance de Fidel Castro en 1956. Avec lui, la même année, il débarque dans l’île de Cuba pour organiser la lutte contre Batista et

son régime dictatorial soutenu par les Etats-Unis. Il fonde une radio « Radio Rebelde ». Ses éditoriaux dans le journal « Cuba Libre » le rendent extrêmement populaire auprès des Cubains. Le 2 janvier 1959, Fidel Castro et Ernesto Guevara entrent en triomphateur dans La Havane. C’est ainsi que la petite merveille des Caraïbes, entre Haïti et la Jamaïque, située à deux cents kilomètres à peine des côtes de Floride, va se voir infliger le plus long embargo de l’histoire. Celui-ci fut décrété par les Etats-Unis le 13 octobre 1960. Il dure toujours. Pourtant, lorsque Castro et le Che mettent un terme au régime de Batista, leur mouvement n’a rien d’une révolution marxiste. Il s’agit seulement d’un mouvement de libération contre un régime autoritaire et corrompu, entièrement aux ordres du grand frère américain. Mais l’Amérique n’aime pas qu’on la défie ; elle n’aura de cesse que de reprendre son hégémonie sur l’île, jusqu’à la désastreuse opération de la baie des Cochons (avril 1961) où l’armée américaine est écrasée en moins de trois jours par les guérilleros. Ce n’est qu’à ce moment là que Fidel Castro commença à parler d’une révolution d’inspiration marxiste. Car entre temps, Nikita Kroutchev, qui entend profiter de la position stratégique de l’île, propose l’aide de l’URSS. Et va même jusqu’à brandir la menace d’une attaque nucléaire en cas d’agression américaine : ce sera le point culminant de la Guerre Froide. Le Che quitta Cuba et tous ses postes officiels en mars 1965 pour s’engager aux côtés de la guérilla bolivienne. Il sera exécuté le 9 octobre 1967 par l’armée régulière. Le monde n’aime pas ceux qui sortent du rang. Le pays tente aujourd’hui comme il peut d’échapper à la faillite (manque de médicaments, de denrées alimentaires, etc...), depuis que l’allié soviétique, son principal partenaire économique, s’est effondré au cours des années 90. La révolution essaie comme elle peut de soigner sa douloureuse gueule de bois. Pourtant demeure, à travers la munificence de ses villes et de ses paysages, dans la bonne humeur si accueillante de ses populations métissées, cette aspiration à un bonheur humaniste, authentique et partagé. A Cuba le rêve ne passe pas. Il est là. Bien présent. C’est bien là les prérogatives des pouvoirs quels qu’ils soient : enterrer le génie subversif des révolutionnaires, toujours trop libres, toujours trop incontrôlables, tout en entretenant les obscures espérances qu’ils avaient allumées dans le cœur des hommes. « Seremos como el Che », « nous serons comme le Che », chantent encore tous les matins les écoliers cubains.


Course au désert de Matmata, si loin des villes. Grand Sud Tunisien, début avril. Du sable. Des pierres. L envoûtement du paysage. Ode saharienne. Pages arrachées à un carnet de voyage.

• • • • • Au début rien. Rien d autre que les sables. Des kilomètres de désert de pierre et de sable. Tout ce ciel. A perte de vue la piste sillonne le paysage comme elle peut, timidement, maigre comme une corde. Dans ce trop plein d espace l esprit lâche prise. Parce qu il sent que l homme n a rien à faire ici. Qu il est surnuméraire. Déplacé. Incongru. Heureusement qu il y a les cahots de la

route. La tête qui peut heurter à tout moment le toit du Range Rover. L épaule qui vient taper lourdement contre la vitre. La poussière qui vient se déposer sur les lèvres pour éviter toute parole superflue. Plus cet espace nous malmène et moins nous nous laisserons aller à cette disparition progressive qu il semble avoir programmé pour nous. Le vent froid d avril se mêle à la lumière pâle

du Sahara. D un côté de la piste les dunes ont une teinte érotique de chair brunie au soleil ; de l autre elles sont presque blanches. Comme fanées. Privées de couleur. Evanescentes comme un rêve. Des quatre directions l espace se lève comme une tempête. Pas une hallucination. C est du concret. Devant nos yeux, il se lève, il prend toute son ampleur. Et nous regarde au fond des yeux. Froid. Si-

lencieux. Paysage réduit à si peu : la piste caillouteuse, les rares touffes d herbe sur les bas côtés, ce décor de dunes, d ergs, de chotts. On aimerait se raccrocher à davantage de repères. On aimerait ; mais on ne peut pas. Il faut faire avec. Nous sommes emportés dans cet espace où rien ne tient. Au long des pistes tout ce que la ville a façonné en toi se défait. C est Caïn, le fratricide,


Le désert toujours est lieu de révélation.

qui dit-on a inventé la Cité. L homme qui tue son frère a besoin de se perdre dans la foule pour échapper à lui-même. Dans les grandes villes de Tunisie on espionne encore les hommes, on emprisonne les opposants, on bâillonne les poètes. S étend le désert de Matmata. Un néant. Une attente de parole. Ces grandes solitudes siliceuses sont les pages blanches de nos imagi-

naires à venir. Combien de paroles sont-elles nées de ce dépouillement. De cette radicalité. Dénuement propice au dévoilement de la vérité. Fantasme ? Qu importe. Le désert toujours est lieu de révélation. Dans ce décor que rien n arrête de petites montagnes. Monter vers la vieille cité troglodyte. Ses maisons ni ses rues ne s imposent au désert. D avion on ne doit rien en apercevoir. Elle est là,

tapie mystérieusement, cette antique berbère plus forte que le temps. Il faut longuement regarder avant d apercevoir des percées et des murs. L ocre de sable recouvre tout. Rien ne limite le désert ; elle se laisse recouvrir, ensevelir, étreindre. Plus sûre d elle d être ainsi sans cesse à deux doigts de sa propre disparition. Sur quoi veille-t-il, ce vieux songe berbère ? Il rêve à l antique civilisa-

tion pastorale d avant les cités, figées derrière leurs murs d enceinte. Il rêve aux bivouacs des nomades sous le grand ciel, quand les bêtes s agitent à l approche de l aube. Il rêve de ce temps d avant la venue des hommes. Désert de Matmata. Grand sud tunisien. Sois tout à cette errance ; à ce détachement. • • • • •


• • • • • Villages de tentes, fumées odorantes des feux de camps sous les palmes, hamacs, tables de camping où trône l indispensable bouteille de rhum agricole, djembé et groupes électrogènes, radio boostant à fond de basses le dernier tube du groupe Gwodada, cocottes minutes familiales et télés à écran plasma devant le bleu lagon de la mer des Caraïbes... Tout ce que l île de la Guadeloupe compte d habitants, le temps de ce long week-end de Pâques, est descendu sur le rivage. Trois jours de fêtes, de festins rieurs, de baignades et d aimables rencontres pour ce peuple naturellement doué pour le bonheur et la vie au grand air. Le stress, vous l avez abandonné à ce douanier grincheux d Orly-Sud (en lui promettant bien inconsidérément de le lui reprendre au retour, pieux mensonge !). Dans une longue glissade sur

l aile, juste avant d atterrir à Pointe-à-Pitre, le 747 a découvert pour vous l éblouissant spectacle de la mangrove : inextricable forêt marécageuse où les palétuviers semblent flotter au-dessus des eaux comme un rêve végétal. Poignard entre les dents, écoutant claquer au vent le drapeau noir de la flibuste, vous avez accosté « l île aux belles eaux », la « Karukera » des indiens Caraïbes ; non pour razzier l indigène mais pour dissoudre en vous l homme blanc. Et l ardent désir de vous glisser dans le trésor de ces eaux turquoise. C est l éternelle histoire. Vous cherchiez l Inde, vous voilà aux Antilles : the West Indies. Christophe Colomb découvre d abord Marie-Galante, île qu il baptise du nom de son vaisseau amiral. Le 4 novembre 1493, le voici qui débarque à Basse-Terre (Guadeloupe). Immédiatement séduit

par la noblesse naturelle des autochtones. Mais en 1635 les Français prennent pied sur l île et ne font pas de quartier : ils exterminent les indiens Caraïbes. L esclavage signe, tout au long du XVIIe siècle, le long calvaire des populations africaines transplantées dans l archipel pour travailler de force dans les plantations de canne à sucre. Restauré par Napoléon après la Révolution française avec la bénédiction de l Impératrice Joséphine, pourtant martiniquaise (mais de riche lignée), l esclavage ne sera définitivement aboli qu en 1848. Est-ce un effet secondaire du ti-punch ? J entends dans les alizés des tambours Caraïbes. Je vois ces peuples premiers, patientes tribus Arawak venues du fond de l Orénoque, voguer entre les îles, bâtir dans les forêts leurs villages de cases, élever la conscience qu ils ont de la paix et du temps. Des temps d avant l homme

blanc. Des temps d avant la destruction indienne, d avant les déportations africaines. « Kanaoa » : la pirogue indienne (elle donnera le mot « canoë ») m entraîne vers des rivages infinis. Elle remaille à l endroit une histoire que nous autres Européens avons interrompue. Comment avons-nous accordé autant de sauvagerie à autant de raison. C est qu il manquait sans doute à l esprit des Lumières le sens plus obscur des voyages fragmentaires, d île en île, de ces chemins d écart qui donnent à la peau des teintes mélangées. N en doutez pas : la créolisation est l avenir du monde ! • • • • • • • • • • •


PREND CORPS : LES R TROPICALE, UNE UTOPIE QUI LEU CHA LA S DAN . ERS OTI COC ES ET PLAGES DE RÊVE ET PARADIS FRAGILE, ENTRE CYCLON RE AU PASSÉ DOULOUREUX. UN NAI ON DÉB PLE PEU UN S. ILLE ANT VOYAGE. ES ARRACHÉES À UN CARNET DE TREMBLEMENTS DE LA TERRE. PAG


Une fois parvenu à destination le voyage reste à faire. Qu’avons-n

Je hais les récits de voyage. Ses petits arrangements pour tenir droit le pli du pantalon. Pour conserver l’indécrochable sourire de la certitude de soi. Comment ne pas avoir assez de folie pour croire encore à l’improbable du souvenir ? Comment ne pas avoir bien trop de cette terre là sous les ongles pour pouvoir encore tenir un stylo ? Tellement d’images. Tellement de phrases. Ne pas ajouter un regard à la fatigue des regards. Ne pas embrouiller des tas de notes sur des carnets aux spirales rouillées. Laisser la page blanche. S’en remettre simplement à l’alphabet des odeurs, à la grammaire des visages. Grimacer ; faire rire les enfants, sur la place. Revenir vers cette aridité de premier monde. Et prendre le vent de face. Celui qui se lance sur la mer sans le projet d’y disparaître n’aura jamais goutté la joie vibrante du partir. Cet ami m’avait écrit : « Mais que diable es-tu parti foutre là-bas ? ». J’avais répondu, mais de si loin, sur un aérogramme bleu : « Rien. J’apprends seulement à ne plus me poser ce genre de questions ». Puis j’avais rejoint les enfants, sur la place.

ous vu ? Qu’avons-nous vécu

J’ai attendu près des fleuves. Non pas dans l’attente d’une révélation particulière ; mais dans l’attente que cesse en moi toute attente. Que le silence se fasse. Je passerais enfin de l’autre côté des choses, du côté du grand dehors, là où les pensées humaines continuent de retentir, mais comme étouffées, comme de loin. J’ai attendu près du Gange et du Mississipi ; près de l’Amazone et près de la Garonne ; j’ai attendu près de l’Hudson et du Fleuve Jaune ; j’ai même attendu près d’un cours d’eau si discret qu’il n’était venu à personne l’idée de lui donner un nom. J’ai attendu près des hommes. A faire ce que les inconnus font généralement entre eux. Lever un verre d’alcool dur ou de thé vert. Fumer dans des pipes barbares. Regarder de loin les femmes. Parler peu, mais parler bien. Parler en homme. Le geste las des vieillards. Les coups de coude des plus jeunes. Sur les trottoirs de Delhi les dormeurs ressemblaient à des ballots de chiffons. Moudjahidins. Trafiquants. Mercenaires. Soldats perdus. Agitateurs. Négociants. Paysans. Bonzes. Passants. Près de Manaus, ce pirate à l’œil perçant : « Dans la jungle tout peut arriver, m’avait-il prévenu ; je peux te tuer comme tu peux me


le temps compté d’un vol, d’une traversée, d’un long trajet parm

tuer ». Au bord du fleuve Sénégal nous poussions des haricots dans de petites cases en bois (comment s’appelle ce jeu). Dans le delta du Mekhong nous mangions des fruits à la chair horriblement puante, et à chaque bouchée j’inclinai la tête en manière de remerciement. J’ai parcouru des citées fantômes aux murs étranges, des villes dans la montagne qui n’étaient plus tout à fait villes ni tout à fait montagnes mais quelque chose d’un état intermédiaire. J’ai senti la pluie douce qui s’abattait sur le désert. J’ai entendu le roulement de l’averse de mousson sur le velours des palmes et la tôle ondulée. J’ai arpenté de larges routes qui ne menaient nulle part. De furieux soleils blancs fracassaient les temples ensevelis de jungle dans une forêt du Guatemala. Des sentinelles de pierre montaient la garde à Chichen Itza ; et dans leurs prunelles semblait grandir, degré après degré, l’expression d’un vide grandiose et terrifiant. Mais tout ça compose si peu un récit. Faire ce livre ? J’ai maintes fois repris le travail de rédaction. Mais chaque fois, devant ma table de travail où reposaient déjà plusieurs

i les méridiens et les parallèles ?

centaines de pages censées raconter mes voyages, la même stupéfaction : au final il n’y avait rien dans ce récit, ni faits ni itinéraires ni rencontres d’aucune sorte, pas même le nom des lieux - seulement des phrases qui faisaient comme le bruit du vent et tombaient seulement, vides, pour recouvrir mes pas. Alors on laisse en l’état. Ne pas augmenter le fracas assourdissant des machines offset, des pilons, des caisses enregistreuses. Non. Je n’écrirai pas ce livre. On ne le trouvera pas dans les devantures, luisant sous son vernis, ceint d’un large bandeau écarlate. Je le laisserai plutôt ainsi : sans cesse à venir, inachevé, ouvert. Comme un silence entendu qui aurait pris le parti d’épargner les choses afin de pouvoir vivre parmi elles – là-dehors. Passer ; et passer seulement. Passer en ayant soin de ne laisser aucune trace.

Je ne suis revenu d’aucun de mes voyages.


Train de nuit pour Rome. Ville éternelle, ville de l’instant, elle vous accueille, des ocres des ruelles au bleu azur de ces ciels lumineux contemplés par des ruines millénaires. Dolce Vita ? Pas si simple. Nouvelle étape sur le blog voyage de notre globe-trotter.

A

peine débarqué de la gare Roma Termini vous voilà en plein cœur. De quoi, vous ne sauriez le dire au juste. Expliquer ce charme indéfinissable qui vous saisit dès vos premiers pas dans la ville éternelle, ce serait un peu trahir ce qui précisément vous le rend si précieux. Vous gardez ça pour vous. A deux pas, c’est l’hôtel des Artistes. Avec sa terrasse de verdure sur le toit. Votre premier capuccino après la nuit passée dans les soubresauts du Palatino. La clim était déréglée. Vous grelottiez. A présent vous vous installez dans le matin clair. Physiquement, mais aussi mentalement. le n’est pas du design. El et e od m la r sa lagune, le de Milan la capita me Venise, languissante su is un peu e m m co s pa la fo Rome n’est usée. Ni com u tout ça et à ce une ville m Rome est un pe ’elle génère . qu té t au en be m comme Floren re ve ns le mou de sa prop re da tiè re en zas. La vie tiè e az en ut pi e s jaillie to ouve tout ion de se tr at re im se an e L’ . m es Ro . le bonheur. ses ru plus que cela t. Le bruit de avoir inventé an e, tr av au en e se ut ul to t et qui la prop mble, avan e de s où la ville se é sous le sign de ses terrasse r exemple. ne : toujours plac ur e pa is a po en t, on V en av e N m m Piazza ger pleine nne, com lie ga ta en l’i s y à re s’ r à op eu pr ce istesse Mais un bonh me s’il existait une réticen cements de tr an él ne s s ce lle om ie rs C ic ou rf l’éphémère. t-on bien touj uantes et supe perdre. Perçoi , les joies tonitr , histoire de n’inquiéter ce an ér ub pas avoir à le ex L’ iterranéen ? se à la gravité au monde méd les masques que l’on impo e sorte. e ste, en quelqu qu di t su en é lit uv vi so ci nt de so forme élaborée personne. Une


En 1960 La Dolce Vita remporte la expression Palme d’Or en soi et re au Festival nd populair sous les tra de Cannes, e le métier its de Papara d loufoque d zzo (person magazines e photogra evient une nage dont “Peoples”). p h e mondain le C n hroniques de ce bonh de la via Ve om donnera les “papa eur facile, b razzi” des neto, les Ch rillant, oste Mastroiann amps-Elysé nta i) va progre es romains, ssivement d toire. Mais Marcello (i à laquelle il nterprété p écouvrir qu appartient ar Ma e tou ma vrées, futile s. Film du d sque en fait la décomp te la frime de la jeuness rcello é o e dorée senchantem sition des cl monde cyn a ique et san ent existen s illusion. tialiste, de la sses aisées, désoeuperte de so i dans un C’est que Rome est aussi une ville de ruines. Elle a plus que d’autre s cette double connaissance, et si profondément inscrite dans sa chair, de la grande ur et de la décadence. Milan n’est pas une ville de ruines. Venise n’est pas une ville de ruines. Florence n’est pas une ville de ruines. C’est elle, Rome, qui porte au plus profond de son identité la stupeur de son empire effondré. Elle, Rome, confron tée à cette conscience de ce que tout disparaît. Elle regarde une étoile, en conserv e au front la lumière ; mais c’est une lumière froide. La lueur fossile d’un astre depuis longtemps éteint. Il y a dans cette lumière-là tant de sagesse, tant de justesse . Née du monde sauvage, fille du Tibre et de la Louve, Rome. Tenir vibrantes ces ruines. A chaque pas. Ruelles coupées en deux, à l’oblique. Un triangle obscur, un triangle de lumière. Quelque part dans le Trastevere. Un chat, écrasé de chaleur, dort à l’ombre murmurante d’une fontaine solitaire. Se mêler à ça : à cette exacte rumeur des choses.


Ithaque, le retour, la fin de l’Odyssée. Mais quelqu’un est-il déjà revenu de voyage ? Ithaque : dernières traces du marcheur, ou nouveau point de départ ? Pages arrachées à un carnet de voyage.

Bercé au large de la Grèce par les eaux calmes de la mer Ionienne, il se peut que le voyageur endormi se dresse brusquement, comme subitement revenu à lui. Quels sont ces parfums secs et poivrés de garigues qui enivrent ses narines ? Tu lèves les yeux ; tu la vois. Ithaque, l île de l attente, de la promesse de retour, sort lentement de la brume de chaleur ; avec comme un voile, comme un doute. Le même qui, voici trois mille ans, dû cerner le tout premier regard d Ulysse, de retour chez lui après vingt ans d errance. Je songe à ce que signifie un périple lorsque se tourne la dernière page, que se ferme le livre et que s éteint la voix de celui qui raconte ; quand le bourlingueur infatigable sort de son odyssée personnelle et aperçoit, si loin, la demeure familière ‒ comme un piège tendu. Ithaque. Personne n est jamais revenu. Ulysse moins qu un autre. A la manière de ce roulis qui ne quitte jamais les marins au long cours et leur donne cette démarche chaloupée, même lorsqu ils sont depuis longtemps revenus sur la terre ferme ; même lorsqu ils n ont plus de jambes ce roulis reste là, au centre de l esprit. On ne revient pas de voyage. Celui que nous étions en partant, nous l avons assommé par une nuit sans lune, puis jeté aux requins. Depuis, c est dehors que ça se passe.

Depuis, c est dehors qu

e ça se passe.

i, sur la traversée entre Sam tin sur le bac qui assure pli rem er nti cha de Pas grand monde ce ma ion port d Ithaki. Un cam tit pe le et , annie un alo d ph l île de Cé ement en compagnie calcaire attend placid et légud immenses blocs de , débordant de fruits aire dement cinquanten air aussi l , de itu sol tique Mercédès gaillar drissante de ture de location, atten ge des rou e ièr uss mes en vrac ; et ma voi po la r icules, maculée pa véh res aut ux de bleu les e cie accablée qu le pont. Malgré le l dégonflés. Personne sur et es liss s eu pn les , r. pistes pés à l intérieu passagers se sont regrou nsaet la chaleur, les rares personnellement respo is éta en j si rizon comme aten me com es, Dehors, surveillant l ho vid s tou en plastique rouge, ils teu fau île les l à sur e fac nte ble, je mo cheveux au vent, i tarderait à venir. Et là, qu nt s me ssu ne de évé aur un tte d tente me et semble flo e de sa gangue de bru ». ! u en rev ais jam qui lentement s exhum sonne n est tue-tête : « Ithaque ! Per du vide, je déclame à


Un goéland qui planai t dans le coin m a jeté un œil torve. Et comme là, parfaitement immo il reste bile dans l air, dans l att ente d une suite, je lan intention : « Fin de cita ce à son tion ». Ce qu était l Odyssée, avant qu Homère n en fixe le récit ? Une car carte orale que les ma te. Une rins se racontaient à eu x-mêmes pour garder moire des passes, des la méécueils, des courants et des vents, des routes mes. Bienheureux ces marititemps oubliés où les car tes étaient des poèmes l on naviguait sans pe et on ur sur le vaste océan du langage. Mais déjà le grondem ent des moteurs. La côt e est encore à plusieurs nes de mètres que cha centaicun est déjà prêt à déba rquer. Rien de plus pre d en finir avec l attente. ssé que Je descends à mon tou r pour reprendre posse de mon véhicule, sous ssion le regard soupçonneu x du goéland. « Ithaqu bon, on sait, tu nous l e !.. » Oui as déjà dit. Pas facile à l arrivée de se frayer un chemin dan s la pagaye des véhicu attendent leur retour les qui sur Céphalonie. Faut-il voi r dans cet exode massif crainte de tous ces ge la ns d être parvenus au terme de leur voyage rassure comme je peux ? Je me : « Personne etc.».

Pour s extirper du petit débarcadère il faut suivre une montée à quarante-cinq degrés. Les moteurs s arrachent les tripes en grognant. Puis on longe le cours sinueux du rivage. Vathi, l autre nom pour Ithaki, est un charmant petit port de pêche recroquevillé tout au fond d une baie sauvage. Les maisons colorées s étagent par petites touches vives dans le vert des montagnes qui dévalent de partout vers le bleu curaçao de la mer. Ithaque, ma vieille, à nous deux ! Homère en parle comme d une île abrupte, impraticable à cheval, tout juste bonne pour les chèvres. Des chèvres il y en a, mais pas seulement. Un peu plus loin dans la montagne, alors que d un virage à l autre le panorama inscrit tour à

tour les contours lointains de Céphalonie et ceux de la Grèce continentale, j aperçois un vieux clodo, le cuir tanné par le soleil, qui semble peiner sous sa besace. Au signe qu il m adresse je m arrête ; il embarque. Décidément, pas d âge pour le stop, me dis-je en faisant une petite place pour les maigres hardes du voyageur. Sous la broussaille de sa barbe et l étincelle de son regard le vieil homme garde le silence. Trop d horizons pèsent sur sa mémoire. Ce gars-là doit venir de loin et de longtemps. Peu avant d arriver à Stavros, il murmure simplement, en désignant la route : « Ma demeure doit être quelque part par là, dans l ombre de la montagne... J avais un royaume ici... Arrêtez-moi un instant ; ça ne sera pas long ».


Lumières du Sud

Des trulli de la région des Pouilles aux falaises blanches du parc national du Gargano, l’Italie du Sud offre toute une série de paysages saisissants. De quoi ravir les voyageurs les plus exigeants : côte sauvage de l’Adriatique, traces de la Grande Grèce de l’Antiquité, dans le parfum exalté de la pierre au soleil et de la garrigue d’été. Bienvenue dans l’inoubliable


Baroque

Dans leur baroque flamboyant, les villes du sud accueillent le voyageur de leurs mille éblouissements. Draps volant souplement le long des façades couleur miel, palais aux ocres doux où tourne l’ombre des fers forgés, églises aux décors exubérants où glissent des pas furtifs, tout est fait ici pour la parfaite sidération de l’oeil. Le soir étend ses ors chauds jusqu’au plus profond de leurs ruelles.


Gargano

Le parc national du Gargano étale ses eaux turquoises, ses falaises de calcaire d’un blanc étincelant, ses immenses forêts de pins. Ses villages perchés sur leur piton rocheux montent face à la vague une garde pleine de rêves éveillés. Parfois la mer, à la faveur d’une brève encoche, se laisse surprendre dans l’entortillement de ses ruelles.


Les trabucchi, cabanes et plateformes de pêche sur pilotis. Une technique de pêche qui remonterait, dit-on, aux Phéniciens. Constructions précaires, arachnéènnes. Certaines ont été transformées en restaurants : vue imprenable sur l’Adriatique !

Trabucchi


Passegiatta C’est l’heure de la passegiatta, tout le monde a quitté la plage pour se livrer à cette flânerie du soir si chère à l’Italie, lorsque la fraîcheur revient dans les rues et que l’on va au hasard des rencontres, s’attardant un peu à la terrasse des cafés tout en contemplant le passage incessant. Rumeur des conversations.


Trulli

Pour un peu on les croirait habités par des lutins. Les trulli, dans la vallée de l’Itrie, au coeur des Pouilles, sont de petites habitations circulaires tout en pierre dont le faîte est le plus souvent blanchi à la chaux. A Alberobello ils forment tout un quartier à flanc de colline, autrefois le plus misérable de la ville. Perdus parmi les amandiers, les vignes et les figuiers, les trulli sont devenus des hébergements typiques particulièrement prisés par les touristes.


Grand Sud marocain, aux premiers jours de l’année. Sables et lumière. Etoiles glacées, la nuit, aux portes du désert. Et toujours la piste, invisible, qui continue entre les dunes, comme une vie indécise et obstinée à la fois. La route des caravanes. Pages arrachées à un carnet de voyage.

S

ilence scintillant dans les étoiles froides de l aurore. Le soleil est encore derrière l horizon rouge, loin derrière le noir monument des collines de caillasses. La lune a pris ses quartiers dans le ciel déjà bleu. Elle est comme vernie, illuminée de l intérieur, ronde comme un ventre qui danse. Puis voilà que tout ce rouge tout à coup se ramasse, se concentre, tandis qu un vent plus glacial encore envahit l espace, juste avant que ne paraisse le tout premier rayon de soleil, de ce côté-ci de la planète. Notre campement se situe dans l extrême sud du Maroc, vers la frontière algérienne, non loin du djebel Sagho, dans la région de Tazzarine. Un ciel immense s est invité au-dessus des crêtes bleues de l Afrou n Tounalhazam ‒ et plus loin encore les sommets enneigés de l Atlas. Aux vastes plateaux de pierres se sont lentement mêlés les premiers sables blonds des dunes sahariennes.

« Je serai mort depuis longtemps que quelque chose de moi reviendra errer en ces lieux afin d assister à nouveau à l arrivée de ce premier soleil sur la Terre ». C est ce que je me suis dit en cet instant précis. Passé Ouarzazate, seule cette route, qui continue audelà des cartes, des itinéraires, comme en rêve, et qui s étend le long du vaste désert de pierres. Puis la piste. Ici vous apercevez un véhicule à plusieurs dizaines de kilomètres, rien que par le nuage de sable qu il soulève. Parfois des enfants nomades, venus d on ne sait où, courent à votre rencontre sous le soleil de plomb ; et tout ce qu ils vous demandent, c est un peu d eau et d attention.


A présent ce sont les dunes, et ces quelques traces de pneus que l on suit au petit bonheur, comme les promesses de quelque insolvable paradis terrestre. Présences lointaines, mystérieuses, de chameaux promenant leur museau à raz de terre, à l affût de la moindre brindille. Villages en pisé au fond des palmeraies. Forteresses de terre rouge abandonnées au milieu de vastes oueds silencieux ; kasbah solitaires entre canyons pelés. Cette approche des « Portes du Désert ». Longue route des caravanes. On longe des frontières imaginaires entre rêve et réalité. Dans le vent ce murmure minéral entre les grandes orgues de basalte. Petit marchand de dattes de Zagora, dans le virage escarpé ; boîtes oranges, délice qui colle au bout des doigts. Descente vers la vallée du Drâa couverte de lauriers-roses. Puis la piste, à nouveau.

Signes nomades : des gravures rupestres nous rappellent qu il y a 7000 ans ce désert était une forêt dense où couraient antilopes et gazelles, où les éléphants venaient promener leur douce nonchalance. Le camp de tentes est tout proche. Bruit des tasses sur le plateau d argent. Bruit du thé que l on verse ‒ comme un rire berbère. Au loin blatèrent les chameaux (on les appellent ici chameaux, ce sont des dromadaires). Ce qui compte, ce n est pas de traverser le désert ‒ c est être avec le désert ‒ c est devenir soi-même le désert. Laisser les sables entrer en soi pour donner à l esprit la paix des paysages radicaux. A cette condition, crois-moi, même perdu au milieu de ces dunes, il n est pas une direction qui ne te soit favorable.


Parmi les grands sites archéologiques du patrimoine mondial, il en est un qui nous touche particulièrement. Car son histoire est un peu la nôtre. Angkor, au Cambodge. Redécouvert au 19ème siècle par un Français, ce sommet de l’art khmer a mûri à l’ombre des influences bouddhiques de l’Inde, mais aussi de Java et de la Chine.

i

l faut imaginer Angkor bouffé de jungle, cet abandon sous les branchages, dans le premier regard que posa sur lui, un peu à l’improviste, l’explorateur stupéfait. La pierre, la chlorophylle et la lumière. D’abord l’incrédulité : temples ou montagnes ? Hallucination ou statuaire ? Il fallut approcher, à la machette. Passer entre les lianes. Entre les racines géantes des fromagers. Dégager une voie. Expérience étrange où peu à peu se distingue, du cœur même de ce déluge de frondaisons tropicales, la vieille capitale khmère abandonnée en 1431. Peu à peu se dégagent, de sous l’envahissement végétal, les rues, les enceintes, les pyramides aux pierres déboîtées. Angkor. Versailles tropical où se mê-

lent les influences bouddhiques de l’Inde, mais aussi de Java et de la Chine. Ce syncrétisme donne à l’ensemble quelque chose de non fixé, de flottant. Comme une pensée errante. On dirait qu’on rêve. Mais on ne rêve pas. Tout ça est bien réel. Certains récits de voyage, dès le 13ème siècle, font parfois allusion à un vaste complexe sacré. Encore sont-ils bien rares. Il faut attendre le protectorat français, au 19ème siècle, pour qu’une expédition officielle emmenée par Louis Delaporte prenne enfin la mesure de ce prodige de plus de 65 kilomètres, secrètement enfoui au plus profond de la forêt. Angkor, posé là au creux de la jungle, travaillé par elle, pur jaillissement, pur moment de beauté universelle. Comment en revenir ? Plutôt se laisser pénétrer par sa gravité pensive. Ici les montagnes regardent. Gravir un à un tous les degrés de leur silence d’éternité.


Cette étonnante familiarité. Angkor fait, depuis toujours, partie de notre patrimoine visuel. De notre musée imaginaire. C’est que l’Indochine est passée par là. Notre œil connaît le site bien avant de le voir. Angkor est une attente : cette disponibilité qui est en nous ouverte à l’éblouissement de sa présence. Angkor et la France : une vieille passion. C’est ici que Malraux est venu en 1923 barboter sans vergogne des bas-reliefs pour les revendre à un collectionneur privé, histoire de se refaire une trésorerie après un revers de fortune personnel. Le futur écrivain, qui n’a encore que 23 ans, est arrêté puis envoyé dans une geôle de Phnom Penh. A Paris un comité de soutien, composé d’intellectuels comme André Gide, Max Jacob, André Breton ou François Mauriac, se mobilise afin de le faire libérer. Il passera un an en résidence surveillée ; mais

l’aventure inspirera au jeune aventurier indélicat l’un de ses plus célèbres romans, La Voie Royale. Dans les années 60, Angkor va devenir le plus vaste chantier archéologique au monde. Les fouilles seront stoppées en 1975 par la guerre civile, terrible shoah asiatique qui va anéantir un tiers de la population et verra l’avènement des khmers rouges. Depuis 1979 la paix est progressivement revenue. Tout autour le tourisme s’est même développé de façon exponentielle, multipliant dans la ville de Seam Riep toute proche les hôtels de luxe. Du coup la nappe phréatique baisse, fragilisant le mince lit de sable sur lequel repose le site, faisant planer un doute sur sa pérennité. Ultime clin d’œil bouddhiste : plus on regarde la chose, et plus elle menace de disparaître... La beauté est ainsi ; un instant fugitif suspendu dans l’illusion du temps.


Écrits : Norman Wiener Graphisme : Jean-Christian Hunzinger

Destination Voyage  

Carnet de souvenirs de voyages.