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Thèmes d’actualité pour les jeunes

Liberté et responsabilité

La bonne décision Les sentiments et la pensée doivent correspondre. Nous n’achetons pas le meilleur, mais ce que tout le monde a. Tirer ou passer? Ainsi décide le buteur de la Nati.


Marco Streller, buteur de la Nati

... et déjà le ballon s’envole! Faire une passe? Tirer soi-même? «Face aux buts, c’est le feeling qui parle; surtout ne pas réfléchir trop longtemps», déclare l’attaquant Marco Streller.

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a saison dernière, Marco Streller (29 ans) a été le meilleur buteur à passeport rouge et croix blanche de l’AXPO Super League, sur­ classé uniquement par l’Ivoirien Doumbia. En 2009/2010, il a marqué 21 buts et fait une dizaine de passes décisives. Son bilan de la saison en cours est tout aussi honorable: jusqu’à la pause de l’hiver, il a huit buts et six passes décisives à son actif. Tirer ou passer le ballon, comment ce footballeur titularisé 35 fois au niveau international décide-t-il? «Il faut faire confiance à l’intuition du moment et oublier les procédures mille fois répétées.» En tant qu’attaquant, il sait que s’il réfléchit trop longtemps, le ballon s’envole. Surtout dans les matchs au rythme soutenu, par exem­ ple en Champions League. «Ballon au pied, tu entres dans les 16 mètres, tu as une intuition et tu fonces. Si tu réfléchis trop longtemps devant les buts, cela signifie que tu n’es pas en forme.» L’expérience est bien sûr déterminan­ te: «Tu connais les procédures et tu as une plus grande maîtrise de toi. Avant un match, les joueurs expérimentés ne sont pas spécialement nerveux; la routine donne une certaine assuran­ ce». Et quand on joue le tout pour le tout et qu’on rate son coup alors qu’un joueur était mieux placé? Ça doit être rageant, non? «Effectivement, et on accuse un manque de pot! Au niveau international, tu as une ou deux occa­ sions par match. Si tu rates la premiè­ re, il faut vite oublier, rester concentré et espérer que la deuxième se présen­ tera.»

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Le bon choix Souvent, nous disposons de suffisamment de temps pour prendre nos décisions. Mais comment font les personnes obligées de décider sur-le-champ? Par exemple, les arbitres d’un match de foot?


Décider en quelques minutes

«Le corps ne ment jamais.» René Mägli sait relativement vite s’il va engager une personne ou non. Patron de MSC Mediterranean Shipping Agency Suisse, la deuxième compagnie maritime du monde, il conduit lui-même les entretiens d’embauche.

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ené Mägli a la décision rapide. Parfois, tout est déjà joué à peine un candidat a-t-il franchi la porte de son bureau. Par exemple, mi-janvier, il avait convoqué une candidate pour un entretien. «J’ai su d’emblée que c’était un bon élément et, le lendemain, elle prenait son service.» «Je pense avoir une bonne connaissance de l’être humain; je prends des décisions intuitivement. Je ne peux pas en dire davantage.» Cette intuition se trouve généralement confortée par le langage du corps: «Je suis convaincu que le corps ne ment jamais.» Pour René Mägli, il importe avant tout qu’une personne ait le profil MSC et qu’elle corresponde à l’équipe avec laquel-

le elle est appelée à travailler. «La plupart des entreprises recherchent des personnes bardées de diplômes, s’amuse-til. Bien sûr qu’il faut avoir un minimum de connaissances commerciales et parler plusieurs langues, mais le reste, le savoir-faire et la technique, cela s’apprend sur place.» Il est une chose que René Mägli n’a pas eu à décider depuis fort longtemps: l’engagement d’un homme. MSC emploie 90 personnes, toutes des femmes, jusqu’au chef. C’est ainsi depuis une dizaine d’années, ce qui lui a valu de faire la une des journaux. «Je ne dis pas que je n’engagerais pas un homme; je pense néanmoins que les femmes ont davantage le sens de l’équipe et qu’elles travaillent mieux. Selon lui, elles consacrent leur énergie au bien de l’entreprise alors que les hommes passent une bonne partie de leur temps à élaborer des stratégies pour accéder à une position de rang supérieur.

Erreur d’arbitrage ou non:

concentration absolue Elle est certainement la plus jeune arbitre de Suisse, ou parmi les plus jeunes: Iris Schürch vient d’avoir 16 ans, est collégienne et habite Küttigen, dans le canton d’Argovie.

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epuis l’année dernière, elle arbitre des matchs de juniors C et D, donc de jeunes de 14 ans voire moins. Elle a suivi les pas de son père, également arbitre. «J’ai décidé de m’inscrire au cours d’arbitre car j’y voyais comme un défi. C’est une véritable école de vie. J’apprends à m’imposer et à faire preuve de courage.» Comment un arbitre fait-il pour être rapide et juste dans ses décisions? «Sur le terrain, je dois pouvoir me concentrer pleinement, du début à la fin de la partie», déclare Iris qui évolue aussi en tant que joueuse au BSC Zelgli Aarau. «Il faut aussi avoir une bonne condition physique et, bien sûr, connaître les règles du jeu.» Craint-elle les erreurs d’arbitrage? «Les erreurs existent, surtout en fin de rencontre, quand l’issue d’un match est incertaine, que la tension monte et que chaque équipe s’accroche pour gagner». Les erreurs d’arbitrage sont fréquentes; il y en a pratiquement à chaque match, également en Coupe du monde, donc à un niveau élevé. Rappelons-nous l’été dernier! «Lors d’un match, un hors jeu m’a échappé; il était pourtant évident», dit la jeune arbitre. «J’ai très vite réalisé mon erreur, mais il était trop tard. Il fallait ne plus y penser, évacuer, enchaîner et garder toute ma concentration.»

Rien à décider

Manger ce que l’on nous sert

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xpress, renversé, cappuccino? Café du Guatemala, du Costa Rica ou de Colombie? Des hauts plateaux ou de la région côtière? Le pauvre bougre de la pub pour les assurances réalisée par Dani Levy reste perplexe devant un tel choix, lui qui voulait un simple café! Les choses se passent tout autrement au restaurant «Bonvivant» que tient Andreas Schürmann à Bâle, dans le quartier de Gundeldingen. Ici, les clients n’ont rien à choisir car lui seul décide de ce qu’ils mangent! Andreas, qui peut se flatter d’avoir obtenu la note 20 au Gault-Millau et une étoile au guide Michelin, ne propose pas de carte. Son établissement sert un seul menu, midi et soir. La seule décision à prendre par le client: aller ou non au «Bonvivant»!

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Entretien

Manuel Trachsel, psychologue

«Ecouter le langage du corps» Une décision ne devrait jamais être prise d’un point de vue purement rationnel. Il faut aussi écouter son ressenti, estime le psychologue Manuel Trachsel.

Pourquoi est-il souvent si difficile de prendre une décision? Plus on a de choix, plus il est difficile de prendre une décision. Il y a aussi le fait que décider, c’est renoncer à d’autres possibilités. On se trouve comme à un carrefour. Si je décide d’épouser mon amie australienne qui n’imagine pas un instant venir s’installer en Suisse, je me décide contre la Suisse. Ce type de perte peut déclencher des angoisses. La psychologie cli-

tés sont nettement plus nombreuses aujourd’hui qu’aux siècles précédents. Je pense toutefois que notre manière de décider n’a pas tellement changé par rapport aux générations d’avant. Vouloir garder toutes les options ouvertes demande une grande énergie. On cherche à rater le moins de choses possibles, on a peur de décider, mais on n’est pas plus satisfait pour autant.

Et si je repousse constamment le moment de prendre une décision? S’il s’agit d’une décision importante, vous ferez du sur-place et vous vous empêcherez d’évoluer. Imaginez que vous envisagiez de vous perfectionner après votre apprentissage, mais que vous n’arriviez pas à vous décider. Vous continuerez à faire un job qui, peut-être, ne vous satisfait plus.

«Vouloir garder toutes les possibilités ouvertes demande une grande énergie.» nique nous apprend que la difficulté à décider peut également être le symptôme d’une dépression. La faculté de décider est souvent amoindrie chez les personnes qui n’éprouvent plus aucune envie, qui n’ont plus de plaisir, qui dorment mal et n’ont plus d’appétit.

Que penser de l’attitude consistant à vouloir garder ouvertes le plus grand nombre d’options? De manière générale, les possibili-

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Si je ne décide pas, les circonstances décident-elles pour moi? On peut le voir comme ça. En ne décidant pas, on rate le coche et le moment venu, on décide moins librement.

Donc, mieux vaut une mauvaise décision que pas de décision du tout? Effectivement; de toute façon, on ne sait qu’après-coup si une décision a été la bonne. D’ailleurs, les décisions absolument justes n’existent pas; certaines sont meilleures, d’autres moins.

Comment fonctionne la prise de décision? Prenons un exemple typique: une personne éprouve des besoins, subit une pression extérieure et a des souhaits divers, tous ces éléments entrant en concurrence. Quand un souhait gagne en importance par rapport aux autres paramètres, il devient volonté. Et quand un souhait devient volonté, on parle de décision. On franchit une espèce de frontière au-delà de laquelle il n’y a plus à penser, mais à concrétiser la décision.

Comment le cerveau participe-t-il au processus? Et les tripes? C’est compliqué. Commençons par les tripes. On dit couramment décider avec ses tripes et qu’une décision fait mal au ventre. On voit là que notre cerveau et notre corps sont liés de façon très complexe. Les besoins physiques que l’on éprouve interfèrent dans nos


décisions sans même que nous nous en rendions compte. Ce qu’il faut retenir, c’est que si les tripes et le cerveau concordent au moment de prendre une décision, par la suite, nous aurons davantage le sentiment d’avoir fait le bon choix.

Pourquoi? On peut bien sûr prendre une décision d’un point de vue purement rationnel, en établissant une liste des pour et des contre. Il arrive alors souvent que cela crée en nous un conflit et que la raison et les sentiments s’opposent. Même si d’après la liste des pour et des contre, la réponse est évidente. Si, rationnellement, tout parle en faveur d’une décision, nous éprouvons un mal-être intérieur et l’on sent que quelque chose ne va pas. Très souvent, les décisions prises intuitivement s’avèrent être justes.

Comment fonctionne l’intuition? Si l’on pouvait définir précisément cette notion, ce ne serait plus de l’intuition! L’intuition est une sorte de

de traits de notre personnalité qui restent relativement immuables. Certains schémas peuvent toutefois s’exercer. Dans les entretiens psychologiques et en psychothérapie, nous nous efforçons de donner aux patients les outils qui leur permettent de mieux décider. Une liste de pour et de contre peut aider une personne dont la pensée est mal structurée. Dans les cas plus complexes, nous faisons appel à l’imaginaire, qui est en lien direct avec les émotions. Nous demandons de décrire ce qui représenterait une situation idéale dans cinq ou dix ans et quelles mesures permettraient de s’en approcher.

Pouvez-vous nous donner un exemple? Dans une étude scientifique que j’ai effectuée auprès de personnes qui n’arrivaient pas à prendre la décision de se séparer ou non de leur conjoint, nous avons pu démontrer pour 50 d’entre elles que des exercices ciblés permettaient de réduire de manière significative le sentiment d’ambivalence.

«Il n’existe pas de décisions absolument justes; certaines sont meilleures, d’autres moins.» connaissance immédiate qui ne recourt pas au raisonnement, une perception basée sur différents signaux. Toute expérience se grave dans le cerveau et ne s’efface plus jamais. L’expérience marque notre manière d’appréhender la situation suivante. L’intuition est la somme de tous ces éléments et nous donne le sentiment du juste ou du faux.

La prise de décision s’exercet-elle? Notre manière de décider dépend

Certaines décisions nous affectent moins quand nous n’avons pas à les prendre nous-mêmes. C’est ce que révèle une étude consacrée à une maladie héréditaire réalisée aux Etats-Unis et en France. Un enfant né avec la maladie en question n’a aucune chance de survie. La décision à prendre: opérer pour prolonger quelque peu la vie de l’enfant ou laisser l’enfant mourir. Aux Etats-Unis, la décision incombe aux parents; en France, ce sont les médecins qui décident. Dans les deux cas, l’enfant est condamné. Ce qui diffère, c’est la manière dont les parents vivent cette perte. Selon l’étude, le ressenti des parents américains est plus douloureux que celui des parents français. Pour le psychologue américain Barry Schwartz, la possibilité de décider n’apporte aucun bénéfice aux parents américains; au contraire, elle leur occasionne une plus grande souffrance.

A l’heure actuelle, de nombreuses choses sont fixées à l’avance.

Décidons-nous encore librement? Nous sommes certainement bien mois libres que nous le pensons. Ce qui compte, c’est d’avoir le sentiment intérieur d’avoir pris une décision en toute liberté. C’est précisément ce sentiment qui nous permet de concrétiser une décision et de l’assumer.

Arrive-t-il que l’on doute d’une décision encore après l’avoir prise? Même très fréquemment. La psychologie nous enseigne qu’un mécanisme nous protège et nous empêche de toujours revenir sur une décision qui a été prise. L’être humain est ainsi fait qu’après une décision, il a tendance à se souvenir uniquement des motifs qui ont joué en faveur de la décision et à occulter les autres.

Enlever le poids d’une décision allège la souffrance

Manuel Trachsel, psychologue FSP Manuel Trachsel a fait des études de psychologie et de philosophie. Il a participé à différentes études consacrées à la problématique de la décision, notamment à l’ambivalence relationnelle. Il poursuit actuellement des études de médecine. Il vit à Berne, a 29 ans, est marié et est père d’une petite fille.

Quid des décisions inconscientes? Il paraîtrait que l’être humain prend jusqu’à 20 000 décisions par jour, la plupart étant inconscientes. Certains vont même jusqu’à avancer 100 000 décisions par jour. Ce qui revient à dire que nous prendrions – inconsciemment – une décision au moins toutes les cinq secondes. Est-ce possible? D’accord, nous clouons le bec au réveil qui nous agresse, freinons au feu rouge, versons (ou pas) du lait dans notre café, mettons un pied devant l’autre en marchant. Automatiquement, par habitude. S’agit-il vraiment de décisions? «Je ne pense pas. Nombreux sont les philosophes et les psychologues à réfuter l’idée de décision inconsciente. Il s’agit là d’une vieille querelle de spécialistes. A mon sens, il n’y a pas de décision sans conscience.»

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Même si après-coup, nos décisions d’achat s’expliquent rationnellement, au départ, elles résultent d’un choix basé sur l’émotion, déclare Karin Frick, responsable de recherche auprès de l’Institut Gottlieb Duttweiler. La plupart du temps, on ne choisit pas le meilleur produit, mais celui que les autres ont.

Nous achetons ce que les autres ont. Comment fonctionne la décision d’achat face au choix de produits dont nous disposons actuellement? Karin Frick: Pour les achats d’une certaine importance, le consommateur fait beaucoup de recherches. Il s’informe sur Internet et auprès d’amis et de connaissances. Il se renseigne jusqu’au dernier moment. Il utilise aussi Internet pour comparer des prix et se réfère aux études réalisées par des sociétés de défense des consommateurs.

Pourquoi se faire conseiller par des amis plutôt que par le personnel de vente? Dans les magasins, la tendance va toujours davantage vers le libre-service et il devient de plus en plus difficile de trouver du personnel qualifié. On part aussi du principe que nos amis sont

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objectifs et qu’ils ont pour seul souci de bien nous conseiller. La plupart du temps, nous ne recherchons pas le meilleur produit ou un produit unique, nous voulons juste ce que les autres ont.

Nous ne cherchons pas le meilleur produit? Absolument. Nous achetons constamment des choses dont nous n’avons pas vraiment besoin. La décision d’achat relève souvent de l’émotif. Nous achetons pour nous récompenser, pour nous sentir bien sur le moment. Nous satisfaisons notre envie d’être plus beau, plus tendance ou plus fort. Ce n’est pas un produit que nous achetons, c’est une émotion.

Pourquoi achète-t-on ce que les autres ont alors que nous revendiquons notre originalité?

C’est ce que les gens prétendent, mais je n’y crois pas. Regardez autour de vous. Les différences entre les gens ne portent que sur des détails. Ce que l’on veut, au fond, c’est être comme les autres. Il n’y a pas que les enfants dans les cours de récréation qui ne veulent surtout pas avoir quelque chose qui les distinguerait des autres! On observe actuellement un grand besoin d’attention et de respect. Le phénomène consistant à adopter un look très personnel pour mieux se faire remarquer a déjà été plus prononcé.

Vous dites que la décision d’acheter est rarement rationnelle. Le consommateur en est-il conscient? Toute décision est émotive, même si un achat a été préparé rationnellement. La justification rationnelle d’un achat ne vient qu’après-coup. Si on est sincère,


Un trop grand choix rend dépressif. Quel bonheur de faire ses courses dans un supermarché qui propose de multiples sortes de yogourts, de déodorants et de confitures! L’équation plus de choix/plus de liberté est-elle vraiment exacte?

F Karin Frick, responsable de recherche auprès de l’Institut Gottlieb Duttweiler

on le sait. On justifie un achat en disant que c’était une affaire. Evidemment, moins on a d’argent plus la décision d’achat sera rationnelle, car la personne ne peut pas se permettre de trop dépenser.

Comment décidons-nous pour les choses courantes, comme la nourriture? Au quotidien, il y a la routine. On prend ce que l’on a l’habitude d’acheter. De plus en plus, on décide seulement une fois arrivé au magasin ce que l’on va acheter et cuisiner. Or, plus une décision est situationnelle, plus elle est émotionnelle. C’est pour cette raison que les couleurs, les odeurs et l’emplacement des produits sont prévus de manière à favoriser ce type de décision. Ainsi, on achète davantage que le strict nécessaire.

Pourquoi y a-t-il souvent des stands de fruits et de légumes frais à l’entrée des magasins? La fraîcheur incite un client à venir dans un magasin. C’est donc un point important pour un commerce. La fraîcheur est un gage de qualité, elle parle aux sens et est une raison de faire ses courses plus souvent.

Parlons bonnes affaires: pourquoi craquons-nous si souvent pour des articles qui ne figurent pas sur notre liste de courses? La société d’abondance est récente. Nos parents ont encore connu le manque. Avant, tout faisait défaut. Résultat: quand un bien était disponible, il fallait l’acquérir. Je dirais que c’est un comportement d’homme des cavernes! Les bonnes affaires éveillent en nous des instincts primitifs.

aux, estime le psychologue américain Barry Schwartz. «Cette hypothèse parfaitement plausible de prime abord est tout à fait erronée. Face à trop de choix, on perd une part de liberté. Il devient plus difficile de décider et, dans le pire des cas, on devient même incapable de décider de quoi que ce soit. C’est exactement comme si l’on était privé de la liberté de choisir», déclarait-il en 2009. Conséquence: écrasé par le poids des décisions, l’être humain deviendrait dépressif, dit l’auteur de The Paradox Of Choice: Why More Is less. Il préconise de ramener les possibilités de choix à une dimension plus raisonnable.

Un choix pléthorique est effectivement trop exigeant pour les consommateurs, c’est ce que montre une expérience réalisée par Sheena Iyengar, psychologue à New-York.

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ans un supermarché, Sheena Iyengar a installé un stand de dégustation de confitures. Une première fois, elle a présenté vingt-quatre confitures, une autre seulement six. Résultat: les clients ont été plus nombreux à s’attarder au stand mieux achalandé, mais seulement trois sur cent ont acheté des confitures alors qu’au stand à six confitures, un client sur trois est reparti avec au moins un produit!

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Un alpiniste doit constamment se poser les bonnes questions, déclare Samuel Anthamatten, 24 ans, guide de montagne basé à Zermatt. Lui qui a gravi les montagnes les plus redoutables du monde sait qu’il faut parfois se résoudre à renoncer, même si un sommet est à portée de piolet.

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l y a un peu plus d’une année, trois alpinistes suisses ont réussi un exploit que personne avant eux n’avait tenté: vaincre par la face sud le Jasemba, un sommet de 7350 mètres à la frontière du Népal et de la Chine. Jusque là, ce géant n’avait été vaincu qu’à quatre reprises, la première fois en 1986, mais toujours par la face nord, moins raide, ou l’arête sud. Les héros de cette grande première: Samuel Anthamatten, alors âgé tout juste de 23 ans, son frère Simon et Michael Lerjen. L’exploit des Valaisans a fait le tour des cabanes du monde entier. Partout il était question de la nouvelle «Swiss Route», les magazines spécialisés ont consacré des articles aux Valaisans et l’on a pu lire sur «www.up-climbing. com»: «Anthamatten Bros and Michael Lerjen established a new route»!

L’expérience aide à décider.

Jusqu’au bout, l’éventualité de devoir renoncer Les Valaisans ont consacré six semaines à cette expédition, l’essentiel de ce temps étant réparti entre une préparation minutieuse et l’acclimatation. Partant du camp de base à 5200 m d’altitude, accessible uniquement à pied, ils ont gravi un 6000 et ont bivouaqué trois nuits. Donc un temps de préparation relativement long pour vaincre un seul sommet, avec, jusqu’au dernier moment, l’éventualité de devoir renoncer. Motif: les conditions météo. Il faisait beau temps certes, mais un vent fort, de 90km/h, balayait la montagne. «Quand la tempête s’y met, impossible de grimper, impossible d’avancer». L’incertitude a duré jusqu’au bout. L’idée d’abandonner si près du but doit être frustrante, non? «Bien sûr, mais rien ne sert de forcer si tu risques d’y rester.»

Le doute, toujours le doute Dans le cas de cette première, les trois Valaisans ont volontiers assumé le risque de devoir renoncer. Pour un alpiniste comme Samuel Anthamatten, les expéditions les plus exaltantes sont précisément celles qui le placent constamment face à des choix. Par exemple, les sommets encore invaincus, les voies que personne n’a encore empruntées. «Ce sont les défis les plus importants pour un alpiniste; tu ne sais jamais si ton projet est faisable», dit Samuel visiblement enthousiaste. Les questions décisives s’agissant d’un massif inconnu: les difficultés de l’expédition, la route la plus indiquée, le matériel à emporter, le choix des pitons, etc. «Chaque roche est différente. Tu n’utilises pas le même matériel au Cervin et sur la face nord de l’Eiger», précise Samuel. Pour les Alpes et des montagnes comme l’Everest, on dispose de nombreuses informations et de témoignages d’alpinistes,

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Grimper où personne n’a encore été: «Pour un alpiniste, c’est toujours un grand challenge car il ne peut pas savoir si l’expédition réussira.»


ce qui n’était pas le cas pour le Jasemba. «Tu ne connais de la roche que ce que tu peux voir de loin. Pour prendre les bonnes décisions dans le cas d’une expédition inconnue, il n’y a que l’expérience. «Tu observes la montagne, tu la compares à d’autres, tu estimes la roche au vu de ton expérience et tu sais, en général, le matériel que tu dois emporter.» Expérience: malgré son jeune âge, le Valaisan peut être fier de celle qu’il a déjà acquise sur les parois les plus raides, que ce soit en Alaska, en Californie ou en Patagonie. «En montagne, tu dois constamment prendre des décisions; tu n’as pas une minute de répit», souligne Samuel. Sécurité: une sécurité absolue signifierait planter des pitons tous les deux mètres. Mais là, on n’avance pas! «Pour m’assurer correctement, je dois analyser tous les paramètres.» En montagne, il faut aussi choisir les vêtements adaptés et la nourriture que l’on emporte. «Pour cuire un demi-litre d’eau, il faut vingt minutes. Pour la cuire, il faut des cartouches de gaz, ce qui représente un certain poids à transporter. Parallèlement, tu dois veiller à rester léger.» Pour leur expédition au Jasemba, les Valaisans ont surtout emporté des repas lyophilisés en sachets, de la viande séchée, du fromage et des barres énergétiques.

Une mauvaise décision peut coûter la vie. Samuel & Co. ont vaincu le Jasemba. Dans d’autres situations, il leur est déjà arrivé de devoir prendre la décision de renoncer. «Cela arrive souvent, et parfois très brusquement. Lorsque les conditions se détériorent – météo, risque d’avalanche ou autre – tu dois te décider très rapidement et faire demi-tour. Décider d’abandonner est toujours difficile, mais toute autre décision serait du suicide.»

Prendre la bonne décision Que choisir: le studio avec balcon ou la colocation avec jardin? Un job ici ou à Milan? Le mariage ou le concubinage? Un VTT ou un bon vélo de randonnée? Il n’existe pas de recette toute faite sur la manière de prendre rapidement la bonne décision. Quelques conseils tout de même qui pourront t’aider:

ü Pense à l’avenir.

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ü Samuel et sa passion pour la montagne Charpentier de formation, Samuel travaille, tout comme son frère Simon, comme guide de montagne. Il est également bien connu dans le milieu de l’escalade de glace puisqu’il a disputé plusieurs années de suite la Coupe du monde. Samuel a fait ses débuts en escalade de glace à seize ans et s’est mesuré aux meilleurs de la discipline. «Certains sportifs avaient 35 ans et une solide expérien­ ce; cela a été un super challenge!» Il a raccroché ses piolets à glace l’hiver dernier pour se tourner vers le freeski. En janvier, il s’est entraîné pendant trois semaines en France et participera au free­ skitour. «Je ne me suis pas lassé de l’escalade de glace, d’ailleurs on me verra encore lors de dé­ monstrations, mais j’aime bien me fixer de nouveaux objectifs. www.anthamattens.ch

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Une décision ne change pas le présent mais l’avenir. Suzy Welch, écrivaine, dit: «Quand on prend une décision importante, il faut toujours se demander comment on réagirait dans dix minutes, dix mois et dix ans». Décide pour toi-même. Oublie la pression du groupe, ignore les «ça se fait». Si une décision ne vient pas vraiment de toi, tu risques fort de mal la vivre La nuit porte conseil. Ne jamais prendre de décision à la va-vite. En cas de doute, la nuit porte conseil. Le cerveau travaille aussi la nuit et, au matin, les décisions peuvent se présenter sous un jour nouveau. Avantages, inconvénients Tu dois prendre une décision importante? Pense à l’analyse SWOT, soit Strengths, Weaknesses, Opportunities and Threats. Ce qui veut dire forces, faiblesses, opportunités et risques. Pour chaque point, inscris sur un papier ce qui te vient à l’esprit, par exemple à propos d’une éventuelle spécialisation, d’un nouveau job ou d’un nouvel appartement et prends ta décision. Cela semble bien? Ferme les yeux et imagine comment se présente ton nouvel appartement ou ton nouveau job. Cela ressemble-t-il à ce que tu attendais? Renseigne-toi! Ne décide pas seul. Interroge des amis, des connais­ sances, si nécessaire des professionnels pour obtenir le maximum d’informations. Ne pas craindre ce que l’on perd Prendre une décision signifie renoncer à une autre possibilité. Si tu penses à ce que tu perds plutôt qu’à ce que tu gagnes, tu auras de la peine à décider. Pourquoi ne pas se satisfaire du suffisant? L’appartement doit-il être absolument parfait? Le psychologue Barry Schwartz estime qu’il faut cesser de chercher lorsque ce que l’on a trouvé semble correct. Mieux vaut se tromper que ne rien décider! Surtout ne pas avoir peur de se tromper. Les erreurs d’appréciation aident aussi à progresser.

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Twenty n’arrive pas à … … décider. Choisir est une vraie torture: tant de possibilités, tant de choses auxquelles il faut renoncer! Faut-il toujours décider? Si vite? Si définitivement? Oui, non, peut-être, non: qu’il te soit facile ou non de décider, discutes-en sur www.facebook.com/euro26. Un ciné, enfin! Bon, mais quel film? Le nouveau avec Nicole Kidman? Ou alors Die Hard VII?

Adjugé, le dernier Woody Allen a de bonnes critiques …

Rango serait pas mal non plus. J’hésite …

Hé! C’est quoi le film qu’il faut absolument avoir vu?

On va voir True Grit, paraît que c’est pas mal. Mais Rango, c’est trop top!

Une fois Rango, s’il vous plaît. Et des popcorns. Non, des cacahuètes. Finalement, ce sera un Mars.

Désolé, complet! Tous les autres films aussi, à part Heidi en V.O.

Oh non … Heidi! Pierre le chevrier! Je le connais par cœur. Si seulement je m’étais décidé avant! …

Twen Décider est un numéro spécial euro26 joint au magazine Twen 1, Printemps 2011, www.euro26.ch  Editeur SJAG, Berne  Idée/Coordination gedankensprung, Berne  Concept/Réalisation Basel West, Bâle  Texte/Rédaction Stephan Lichtenhahn, Bâle  Adaptation française Bernadette von Arx, Genève  Impression Büchler Grafino AG, Berne  Photos Frédéric Giger pages 2, 3, 6, 7; Michael Portmann pages 10, 11  Illustrations Joel Büchli pages 1, 12  Responsabilité SJAG n’assume aucune responsabilité pour les prix, offres et contenus rédactionnels de tiers Ont permis la réalisation de Twen Décider


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