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THEMA

Comme deux gouttes d’eau 

Avenir et frontières Édition 2/2012

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Le culte de l’individualité semble ne connaître aucune barrière. Chacun veut être différent, veut être spécial. Que se passe-t-il lorsque les autres deviennent comme tous les autres, comme maintenant où la mode dite Hipster commence à épouser l’optique Mainstream?

pacan mondon! 

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Esperanto – autrefois inventé, pour abattre les frontières linguistiques. Quel est le potentiel de la langue construite 120 années après?

Le combat pour les trésors de Neptune  D’innombrables trésors de fond reposent dans la profondeur des océans. Or, aucune frontière n’est établie en haute mer. Qui est ainsi autorisé à exploiter et où?

Le mythe de la croissance éternelle 

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De nombreuses matières premières toucheront à leur fin au cours des décennies prochaines. Seule une mentalité nouvelle peut assurer la survie de notre civilisation.

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Génération de la peur 

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Les peurs se diversifient avec la multiplication des possibilités de choix. Quand la peur est-elle fondée et quand devientelle inutilement un frein?


Préface Tout ce que nous faisons porte à conséquence, influençant ainsi notre avenir et l’avenir de nos semblables. Parfois dans une moindre mesure, parfois dans une large mesure, parfois de façon immédiate, parfois quelques années ou générations après. Nous tous ne sommes pas uniquement reliés les uns aux autres depuis la révolution Internet. Nous sommes depuis tout temps une partie de la nature fonctionnant comme un système d’éléments s’influençant réciproquement. Cependant nous semblons préprogrammés pour établir des limites. Nous ici, les autres là. Selon certaines études, le cerveau humain ne serait tout simplement plus en mesure d’estimer des communautés de plus de 150 personnes. Nous pouvons donc en conclure qu’un réflexe typiquement humain nous incite à considérer comme appartenant aux «autres» toute personne ne faisant pas partie des 150 amis et connaissances propres, plus exactement des prochains. Nous divisons les autres en groupes et attribuons à ceux-ci certaines caractéristiques. Nous établissons une limite émotionnelle face aux groupes jugés trop exigeants car ils ne nous comprennent pas en raison d’une barrière linguistique ou d’obstacles culturels, nous craignons ces personnes et les combattons, dans le pire des cas, à cause de leur différence. Les barrières trouvent leur origine dans l’esprit. Nous pouvons ainsi les surmonter. Car comme nous le savons des récentes recherches en neurologie, notre cerveau dispose d’une capacité d’apprendre extrême – plus importante que ce que nous imaginons. Nous devons «seulement» entraîner notre cerveau, toujours se remettre soi-même et le monde en question, casser les vieux schémas, casser les nouveaux schémas, observer différemment les choses, oser la nouveauté. Ceci semble, dans un premier temps, fatigant et l’est également, mais conduit, à long terme, à plus de paix. En son for intérieur et dans le monde.

Dossier compatible Shortcut.

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pacan mondon! Un monde pacifique! – L’Esperanto devait permettre de lever toutes les barrières linguistiques. Et plus encore: un monde plus pacifique devait être créé. La langue construite a été inventée voici 125 ans; plus d’un million de personnes la maîtrisent. Le monde n’est pas devenu plus pacifique. PHILIPP SCHORI

«Les Slovènes tentent depuis des décennies d’annexer une partie de l’Autriche.» Jörg Haider, l’un des politiciens les plus influents dans notre pays voisin, distilla toute sa vie ce message de mise en garde. Ainsi, les inscriptions sur les panneaux indicateurs de tous les villages du sud de l’Autriche doivent uniquement figurer en langue allemande – bien que Slovènes et Autrichiens se côtoient depuis des siècles dans des douzaines de villages. La coopération des deux groupes linguistiques se déroula, durant des siècles, sans encombre: aucun conflit, rien – jusqu’à l’émergence de l’idée du nationalisme. Allemands, Français et Italiens inscrivirent dans leurs livres que leur nation était un cadeau de Dieu, qu’elle était précieuse, plus précieuse que toute autre, que leur peuple devait

ainsi être solidaire. D’autres personnes crurent à cette idée; dans leur esprit se formèrent des nations qui n’existaient pas auparavant. Et qu’advient-il de ceux qui n’en font pas partie? Ne pas leur prêter attention? Ce serait une possibilité. Un ennemi externe, que l’on peut maltraiter, se révèle souvent indispensable à la cohésion interne. Adolf Hitler, comme chacun sait, poussa cette idéologie à l’extrême. En 1942, les Slovènes en Autriche en ont également fait l’expérience: beaucoup furent discriminés, quelques-uns déportés. Un oculiste invente la plus célèbre des langues construites Adolf Hitler et Jörg Haider sont décédés aujourd’hui. Une décision officielle a récemment mis fin aux querelles rela-


tagne. En revanche, un cours d’Esperanto permet aux élèves de se familiariser avec un monde sans frontières, dans lequel chaque pays constitue une partie du pays natal.

En 1963, sur le plateau de tournage «d’Angoroj» (supplices), le premier film tourné en Esperanto. L’histoire policière se situant dans le milieu des pickpockets et des fraudeurs à Paris n’a guère été présentée dans les cinémas. Aujourd’hui, il n’en existe plus que 2 bobines. Le film est paru en 1991 en vidéo.

3. Succès du cours de langues Seul un faible pourcentage des personnes étudiant une langue étrangère apprend réellement celle-ci. La maîtrise de l’Esperanto est, en revanche, possible sans l’aide d’un professeur. Selon diverses études scientifiques, la connaissance de l’Esperanto faciliterait l’apprentissage d’autres langues. L’Esperanto est également recommandé en cours comme support d’entraînement encourageant la conscience de la langue des participants.

Photographie cette page via Shortcut et regarde des extraits «d’Angoroj».

tives aux panneaux des localités: 164 villages sont, depuis avril 2012, annoncés – comme le prévoit la constitution – aussi bien en langue allemande qu’en langue slovène. Toutefois, l’idée d’utiliser la langue comme instrument de délimitation nationaliste n’est pas enterrée pour autant. Car l’idée existe un peu partout, en Espagne avec les Basques ou dans l’ex-Yougoslavie, où les langues serbes et croates sont chargées d’une grande fierté populaire, bien qu’elles soient identiques. Ludwik Lejzer Zamenhof – plus connu sous le nom de Dr. Esperanto – connaissait déjà cette problématique dans les années 1880. L’oculiste grandit dans la Pologne actuelle. Dans sa ville habitaient porte à porte Juifs, Polonais, Russes, Allemands, Biélorusses et Lituaniens, mais qui avaient peu de choses à se dire. Enfant, Zamenhof observait déjà les vendettas éclatant continuellement entre les groupes linguistiques. «Lorsque je serai adulte», se dit-il, «je créerai une langue facile à apprendre, grâce à laquelle chacun pourra communiquer en toute égalité»: terminées les confusions linguistiques babyloniennes, place au pacan mondon, place à un monde pacifique! Il posa, en effet, en 1887 les premiers jalons de l’Esperanto, la plus célèbre des langues construites à ce jour. 125 ans plus tard, nous constatons: Dr. Esperanto a échoué. Selon des estimations optimistes, un million de personnes parlent l’Esperanto aujourd’hui. La langue n’est, certes, pas menacée de disparaître mais elle est insignifiante et peu à même de rétablir la paix. Grâce aux soap-opéras, Hollywood et la Pop Seuls les plus puissants de ce monde auraient pu propager avec succès l’Es-

peranto et hisser celui-ci au rang de Lingua franca. Car seule une hégémonie économique, militaire et culturelle permet la naissance de langues internationales. Mais ceci ne serait pas allé dans le sens de l’oculiste de l’Europe de l’Est pour qui l’Esperanto devait venir du bas et être depuis toujours la langue de tous. L’entreprise du Dr Esperanto échoua, mais réussit à l’empire britannique qui établit l’anglais, et aux Etats-Unis qui propagèrent cette langue: non par les guerres mais grâce aux soap-opéras, à Hollywood et à la Pop. Mais cette nouvelle Lingua franca améliore-t-elle le monde? À peine. Car les différences entre les êtres humains peuvent s’inventer à volonté et ne pas être obligatoirement dues à la langue. Les êtres humains peuvent également se démarquer à l’aide de leur habillement, leur couleur de peau ou de leur barbe des supposées autres personnes et importuner celles-ci. Il faut plus que l’Esperanto pour laisser sans voix les meneurs de guerres.

Manifeste de Prague en faveur du mouvement pour la langue internationale Esperanto 1. Démocratie Un système de communication international privilégiant à vie une partie de l’humanité et exigeant d’une autre de faire des efforts durant des années sans pour autant atteindre un niveau de langue semblable, reste fondamentalement antidémocratique. Bien que l’Esperanto, comme toute langue, ne soit pas parfaite, elle surpasse de loin toute ses concurrentes pour une communication égalitaire dans le monde entier.

4. Plurilinguisme Les espérantophones représentent la seule communauté linguistique au monde dont les membres sont sans exception bilingues ou polyglottes. Chacun d’entre eux s’est donné pour tâche d’apprendre au moins une langue étrangère jusqu’à maîtriser celle-ci. Ceci permet très souvent de connaître et d’estimer plusieurs langues et généralement d’élargir son horizon personnel. 5. Droits linguistiques L’inégale répartition de pouvoir des langues mène, à la mise en danger voire à l’oppression directe de la langue d’une grande partie de la population mondiale. Au sein de la communauté espérantophone se rencontrent des locuteurs de langues répandues dans le monde entier ou moins connues, officielles ou non officielles dans un esprit de compréhension consciente et mutuelle et sur un terrain linguistique neutre. Cette pondération des droits et des devoirs constitue un chemin de développement et d’appréciation d’autres signes permettant de résoudre les discriminations et les conflits linguistiques. 6. Diversité des langues Les gouvernements nationaux ont tendance à concevoir la grande diversité linguistique comme un obstacle à la communication et au développement. Cette diversité est en revanche, pour la communauté espérantophone, une source constante et indispensable de richesse culturelle. Ainsi, toute langue est, en tant qu’expression d’une forme de vie, précieuse en soi et mérite d’être protégée et soutenue. 7. Émancipation de l’humanité Chaque langue élargit et délimite l’horizon de ses locuteurs en leur offrant la possibilité de se comprendre entre eux tout en empêchant cependant une communication avec des locuteurs d’autres langues. Outil de compréhension mutuelle, l’Esperanto incarne l’une des grandes entreprises d’émancipation humaine, une entreprise permettant à l’Homme d’être fortement enraciné dans la culture et dans la langue de son pays natal sans être limité par celles-ci et de prendre part à la communauté humaine en tant qu’individu. Décidé dans le cadre du 81ème congrès mondial d’Esperanto à Prague, juillet 1996. Tiré de la traduction de l’original rédigé en Esperanto et autorisée par l’Association allemande d’Esperanto loi 1901.

2. Éducation transnationale Toute langue nationale est liée à une culture précise et à un ou plusieurs peuples. Lors d’un cours d’anglais, les élèves découvrent ainsi la culture, la civilisation et la politique relatives aux pays anglophones, notamment les USA et la Grande Bre-

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Le combat pour les trésors de Neptune

Les fumeurs noirs sont des cheminées sur le fond de l’océan. Ils rejettent une eau chaude pouvant atteindre 400 °C et riche en minéraux. Certains biologistes de l’évolution supposent que la vie sur terre s’est développée à l’origine à proximité des fumeurs.

Dans les profondeurs des océans reposent de précieux trésors de fond. L’exploitation de matières premières sur la terre ferme étant déjà bien avancée, de nombreuses nations ont commencé à élargir leur rayon d’action. Or, aucune frontière n’existe en haute mer, rendant difficile la réglementation et la limitation de l’exploitation de matières premières. ARTHUR FINK

Nodules de manganèse et fumeurs noirs Les nodules de manganèse constituent l’un des produits les plus précieux au fond des océans. Ils contiennent des métaux tels le cuivre, le nickel et le cobalt. Ces matières premières sont des composantes essentielles à la fabrication d’appareils électroniques. Les nodules de manganèse se forment suite à la décomposition chimique des crustacés et ne croissent que de 5 millimètres en un million d’années. Les fumeurs noirs, croûtes et cheminées apparues avec l’activité volcanique, sont également un fournisseur de matières premières économiquement intéressant. Ils sont riches en cuivre, en zinc, en or et en argent. Mais du pétrole et du gaz ainsi que d’autres matières premières importantes reposent dans les fonds marins. De nombreuses nations envoient des équipes de chercheurs afin de découvrir les emplacements de ces trésors. De jure La mer est juridiquement divisée en trois zones: les eaux côtières s’étendant sur plus de douze milles marins (22.2 km) à partir de la côte, c’est le territoire national propre à chaque pays. Jusqu’à deux cents milles marins (370.4 km), l’État concerné dispose d’un droit sur l’exploitation économique et sur les ressources naturelles. Puis débute la haute mer obéissant au droit international en vigueur, les trésors de

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fond sont, selon les conventions des Nations Unies, patrimoine commun de l’humanité. L’ISA, l’autorité internationale des fonds marins, sous l’égide de l’ONU, est compétente pour le maintien de cet héritage. Elle délivre les licences autorisant les nations à sonder des zones dans les grands fonds. Conflits Les dispositions juridiques internationales actuelles ne réglementent pas suffisamment l’exploitation, ce qui provoque des conflits. Citons le cas au Groenland, où Russie, Norvège, E-U, Canada et Danemark se querellent sur les droits à l’exploitation de matières premières. Le pétrole est à la source du conflit: les trois pays disposent là-bas de territoires, qui sont territoires nationaux. Mais de nombreux territoires en Arctique se situent en haute mer. En 2007, une troupe de sous-marin russe hissa le drapeau sous l’Arctique et la presse rendit compte d’une guerre froide débutant au Pôle Nord. En mer de Chine orientale, Japon et Chine se querellent pour des nodules de manganèse que les deux pays souhaitent utiliser dans la production d’articles high-tech. Quo vadis L’industrie minière dans les grands fonds n’est pas encore vraiment développée. La part des matières premières extraites des océans reste faible sur le

marché mondial. Ceci s’explique par la situation juridique souvent délicate et les coûts énormes liés à la recherche et au développement de nouveaux appareils. Les précieuses matières premières se trouvent généralement à plus de quatre cents mètres sous le niveau de la mer et peuvent ainsi difficilement être sondées. Peu de zones de grands fonds ont été systématiquement explorées. Malgré tout, la recherche et l’exploitation des grands fonds prendront de l’importance au cours des prochaines décennies et rapporteront des revenus économiques comme s’accordent à le souligner tous les chercheurs, selon lesquels également ce type d’activité ne pourra pas remplacer l’exploitation de matières premières sur le continent.


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Comme deux gouttes d’eau Les jeunes individus du monde occidental sembleraient presque obsédés par le particularisme. D’où vient cette volonté de se démarquer? Va-t-elle encore s’intensifier à l’avenir et où mène cette tendance? MARTINA MESERLI

Le sociologue Ferdinand Tönnies avait déjà identifié en 1935 l’individualisme comme déterminant uniquement une période intermédiaire car il succède simplement à une époque figée et «essentiellement communautaire» et précipite sa chute inévitablement en prenant un caractère «essentiellement social». Ou autrement dit: chaque courant individuel est repris tôt ou tard par une grande majorité, entraînant ainsi la disparition de cet individualisme et l’obligation pour les individualistes de se mettre en quête de nouveautés. Le jeu recommence comme précédemment … Oui, ceci est un calvaire éternel avec l’individualisme. Ne ressentonsnous pas nous-mêmes le besoin constant de nous distinguer de la masse, de nous libérer des multiples contraintes du collectif ? Les vêtements et les accessoires constituent le moyen le plus simple pour révéler au monde notre non-conformisme. Qui pouvait penser que les grosses lunettes d’autrefois, les pantalons étroits et les tatouages généreux annonceraient un phénomène dans l’esprit du temps? Personne. Justement. C’est pourquoi ce look était particulièrement apprécié par un groupe de personnes souhaitant se distinguer des autres. Ce petit groupe donna malheureusement et rapidement naissance à un mouvement – devraiton dire uniformisé – dont l’originalité optique correspond à la diversité d’un élevage en batterie: un œuf ressemble à un autre comme deux gouttes d’eau. Que H &M en soit remercié!

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Culture de l’extrême L’individualité ne connaît aucune frontière et toute personne effectuant un voyage autrefois pouvait encore raconter quelque chose. Les compagnies aériennes bon marché s’envolent vers des endroits encore perdus de cette terre. Il ne suffit plus de rechercher des îles isolées, d’apprendre des langues exotiques car la découverte des sommets de l’Himalaya est presque de bon ton au sein d’un cercle d’amis. Les extrêmes politiques deviennent de plus en plus fréquentables et une vie en tant que végétalien n’impressionne plus personne. Bien qu’un comportement individualiste caractérise à divers niveaux toutes les cultures, il est intéressant de constater surtout l’obsession gagnant le monde occidental fortuné à afficher une certaine originalité. Des études psychologiques ont révélé que des personnes issues de cultures collectivistes – les pays asiatiques spécifiquement – ont tendance à se confondre dans la masse. Ce que confirme un proverbe chinois: «Le clou dépassant sera enfoncé dans la planche». Ceci s’explique par le contexte historique du communisme et du maoïsme, mais nous laisse en suspens avec la question de savoir si une prise de distances croissante de la génération à venir face à une forme de société collectiviste ne marquerait pas un tournant vers l’individualisme. Notamment car le système occidental individualiste est considéré, au sein des cercles économiques, comme étant manifestement le plus performant sur la terre.

Individualité vs. Authenticité Et nous? Où ce chemin nous mène-t-il s’il ne tend pas à s’orienter politiquement plus vers la gauche? À droite? Que faire à l’avenir si un style de vêtements ne permet plus de définir son individualité? Nous couper le petit doigt? Si Ferdinand Tönnies vivait encore, il sourirait simplement fatigué, ferait référence à son livre «Esprit des temps modernes» avec ces mots: «Je vous l’avais bien dit». Une entreprise vaine et fatigante de surcroît. Ainsi, relaxonsnous, cessons de vouloir nous damer le pion dans cette compétition à l’originalité et admettons enfin l’authenticité comme base unique de la véritable individualité.


Le stéréotype d’un Hipster: il vit à BerlinKreuzberg, est végétalien, achète ses vêtements dans des boutiques de Second-Hand et se déplace sur un vélo minimaliste. Il filme sa vie à l’aide d’une caméra analogue. Il scanne ses photos et les publie sur son blog. Photographie cette page via Shortcut et regarde la parodie «Evolution of the Hipster».

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Nauru, située en plein océan Pacifique, était, à l’exception d’une étroite bande côtière, recouverte de phosphates. Leur exploitation procura durant des décennies une richesse incroyable à l’état insulaire. Aujourd’hui, ce petit pays se trouve au bord de la faillite. Photographie cette page via Shortcut et regarde le reportage «Nauru – Paradise Lost».

Le mythe de la croissance éternelle Notre système économique se base sur la croissance – la croissance quantitative. L’idéologie du toujours plus est condamnée à disparaître dans un monde aux ressources disponibles limitées. L’histoire d’un État insulaire pacifiste en est un bon exemple. ARCI FRIEDE

Le frein de la croissance arrive Tandis que la crise économique, financière plus exactement s’abat comme une tempête de glace sur des pays tels la Grèce, le Portugal et l’Espagne, la Suisse doit tout au plus s’habiller chaudement. Avec un taux de chômage de 3,4 % (état mars 2012) et un endettement public représentant 51 % du PIB en 2011, notre pays compte parmi les États les plus sains économiquement. De prime abord, le secteur financier est rendu responsable de la crise persistante et est accusé d’être tombé dans l’arrogance et la cupidité. Mais la branche financière «n’est en effet que» le visage hautain d’un organisme éco-

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nomique souffrant en son sein de l’idée selon laquelle la croissance économique est possible à l’infini et nécessaire à notre bien-être. En 1950, lorsque l’économie mondiale entrait dans une phase de croissance sans précédent après les grandes guerres et que la planète abritait 2,5 milliards de personnes n’ayant pas été sensibilisées aux conséquences écologiques de leurs actes, les mots ultra-capitalistes «bigger, better, faster, more» résonnaient tels un slogan inoffensif. Aujourd’hui, alors que la rareté des ressources détermine l’agenda politique mondial, que le prix des matières premières ne cesse d’augmenter, et qu’un milliard de personnes sub-

sistent quotidiennement avec moins de 1,25 dollar, cette logique s’avère fausse de toute évidence. Les scientifiques nous avaient déjà mis en garde contre le caractère limité des matières premières dès la fin des années 50, lorsque nous essayions pour la première fois de calculer le moment où serait atteint le maximum de l’extraction de pétrole global. Exemple de Nauru Pendant que l’on situe le «Peak Oil» selon les derniers pronostics autour de 2030, l’exemple de Nauru démontre, à une moindre échelle, les conséquences dévastat rices du ta rissement des


Épanouissement au travail 2%

Communauté et amis 5%

Na sait pas/autres 1%

Vie religieuse/spirituelle 6%

Argent et situation financière 7%

sources de matières premières sur une économie reposant sur les énergies fossiles. L’état insulaire de Nauru est situé au nord-est de l’Australie, perdu en plein Pacifique. La plus petite république de la Terre occupe une superficie de 21 kilomètres carrés et est peuplée de 9000 personnes. Durant des millénaires, l’île fut une aire de repos pour les oiseaux migrateurs. Les déjections et les squelettes des volatiles qui se sont mêlés à la terre et aux coraux ont permis la constitution dans le sol de Nauru d’immenses quantités de phosphates. Ceux-ci sont les principaux composants des engrais. La demande en engrais augmenta fortement avec l’accroissement drastique de la population en Europe après la Seconde Guerre mondiale et l’intensification de l’agriculture. En 1974, après le premier choc pétrolier qui entraîna une hausse du prix des matières premières, le petit État gagnait 450 millions de dollars australiens avec l’exploitation de phosphates, puis en moyenne entre 90 et 120 millions par an. Nauru devint ainsi le pays le plus riche au monde. Aucun de ses habitants ne payait d’impôts, des personnes provenant des îles voisines et de Chine étaient conviées à travailler sur Nauru. L’État envoyait ses jeunes étudier dans les meilleures universités d’outre-mer et les malades s’envolaient pour les cliniques renommées de Melbourne. Chaque citoyen se vit également attribuer une femme de ménage aux frais de l’État. Les habitants étaient devenus des rentiers nonchalants et dépensiers s’achetant tout ce qu’ils souhaitaient: téléviseurs, chaînes stéréo, autos, bateaux de sport, maisons en Australie, aux USA et en Europe. L’excès connut une fin abrupte dans les années 1990, lorsque 80 % de la surface

Appartement agréable 8%

Partenaires /conjoints et relations familiales 47%

Santé 24%

En 2005, la station de radio britannique BBC commanda une étude sur les facteurs influençant le bien-être subjectif (bonheur).

insulaire furent usés, la quantité exploitée s’interrompit avec un maximum annuel de 500 000 tonnes et que les caisses de l’État furent vides suite à une mauvaise gestion. Grâce à une poussée de l’immobilier nationalisé à l’étranger et des paquets d’actions, le gouvernement a essayé à maintes reprises d’assurer le standard de vie luxueux des habitants. En vain. Aujourd’hui le gouvernement prélève à nouveau des impôts et bénéficie de l’aide financière de l’Australie. Changement spirituel L’exemple de Nauru montre que l’exploitation impitoyable de la nature et la consommation gaspilleuse finissent, bon gré mal gré, en désastre – d’un point de vue économique, écologique et social. Les ressources fossiles, principal combustible de notre moteur de croissance, ne sont pas illimitées, notre planète est limitée. Il n’est pas certain que les matières premières d’origine végétale, les énergies renouvelables et les

progrès technologiques puissent un jour combler ces lacunes – ceci est même plutôt improbable. Tim Jackson, professeur pour le développement durable et auteur du livre «Bien-être sans croissance – Vies et économies dans un monde limité», propose que nous redéfinissions notre conception du bienêtre. Dans un monde tourné vers la consommation, nous associons de façon primaire le bien-être à la richesse matérielle. Jackson voit le Mal dans cette approche unilatérale et complète ses propos: «Le bien-être résulte de la capacité à donner et à recevoir de l’amour, à être considéré par les autres, à apporter une contribution sensée à la société, à avoir le sentiment d’appartenir et de faire confiance à une communauté, à pouvoir coorganiser la société et à trouver une place dans ce monde». Des choses qui ne peuvent pas être acquises avec de l’argent.

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Génération de la peur Toute personne non peureuse vit dangereusement. En revanche, toute personne trop craintive se freine ellemême et entrave son avenir. Mais comment naît la peur? Et comment différencier une peur saine de craintes irrationnelles? MARTINA MESSERLI

L’Institut de recherche sociale gfs n’a publié que récemment le nouveau «baromètre de la peur». L’étude annuelle menée fait apparaître de façon représentative les situations jugées subjectivement menaçantes par la population suisse. Mais qu’est-ce-que la peur en fait? La peur est un sentiment qui s’exprime sous forme d’inquiétude et d’agitation dans des situations ressenties comme menaçantes. Un sentiment souvent empreint de désespoir, lié à la perte du contrôle intentionnel et rationnel de la personnalité et de l’action propre. Dans l’histoire de l’évolution, la peur a une fonction importante: elle est un mécanisme de protection, initiant un comportement adapté à des situations à risques et nous incitant, par exemple, à prendre la fuite. Toute personne connaît le sentiment de peur. Il regroupe le malaise ressenti en se promenant seul la nuit dans une rue déserte, le léger frisson en délogeant de la douche la grosse araignée noire, ou le sentiment de panique qui paralyse, fait battre le cœur à vive allure et serre la gorge – comme le décrit si bien l’origine étymologique du terme «angere» (lat.). Lorsque nous ressentons de la peur, notre corps libère des hormones de stress. Celles-ci augmentent la tension artérielle et la fréquence cardiaque, provoquent une meilleure irrigation sanguine des muscles et du cerveau et ainsi un plus grand apport en oxygène. Nous réagissons avec promptitude et sommes plus attentifs. Ainsi, toute personne non peureuse – certaines souffrant d’une absence de peur pathologique et ignorant les dangers par agressivité subliminale – vit dangereusement.

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Canon populaire des peurs Retour au baromètre de la peur. Tout en haut de la liste trône depuis des années la peur de la pollution de l’air et du changement climatique. Les craintes face à la pollution nucléaire ont connu une forte progression après la catastrophe du réacteur de Fukushima, mais devraient néanmoins rester un phénomène ponctuel qui s’effacera bientôt de la conscience des Hommes. Viennent ensuite la peur de l’égoïsme des Hommes, d’une dépendance croissante de l’économie et la peur de la criminalité. Bien que l’étude scientifique soit représentative, ces peurs ne semblent pas concrètes d’une certaine façon pour tous, relativement éloignées des craintes et des soucis quotidiens. Ramenée brièvement à un environnement personnel, l’étude présente une tout autre image: la peur quasi intense d’un échec professionnel, étroitement liée à la question du choix adéquat de la formation et de la possibilité de trouver un travail après avoir terminé ses études supérieures. Viennent ensuite la peur d’être seul, et simultanément la peur de se lier trop tôt. Sont souvent évoquées également la peur face aux maladies incurables ou à la mort prématurée d’un membre de la famille, ainsi que la peur face à la finitude de son propre soi. Toutes ces craintes peuvent se résumer ainsi: la peur de l’avenir. Peur face à l’incertitude. Les peurs de la troisième génération L’auteur et psychanalyste allemand Wolfgang Schmidbauer qualifie sans détour, au cours d’une interview pour le magazine NEON, les jeunes adultes d’aujourd’hui de «génération de la peur». Il constate, durant son travail au

quotidien, «que les individus sont devenus plus craintifs au cours des trente dernières années». Concrètement, il évoque essentiellement des peurs sociales: «la peur d’une relation sérieuse, de la proximité, de l’engagement». Il invoque comme raison principale une société devenant de plus en plus complexe. Les peurs se diversifient avec la multiplication des possibilités de choix. «Plus nous possédons, plus nous pouvons perdre», résume Schmidbauer. Selon lui, la société de connaissances expliquerait également le doute de soi et les peurs gagnant en gravité. «Plus nous nous connaissons nous-mêmes, plus nous pouvons également mal faire de façon subjective». Ceci semble logique, mais comment s’y prendre avec la peur? Et comment établir une limite entre peurs fondées, saines et celles freinant un individu? Schmidbauer présente une solution très simple. «Posez-vous la question suivante: est-ce vraiment un risque vital? Si la réponse est positive, il faut mieux suivre sa peur. Si la réponse est négative, il est préférable d’ignorer la peur.» Finalement, les individus ont plus peur des éventualités que des réalités.


Comme je souhaite à l’avenir débuter des études supérieures, parallèlement à mon travail, et continuer à me consacrer à mes hobbies, j’ai souvent peur de ne pas pouvoir tout mener de front et d’échouer éventuellement.

Ma représentation de l’avenir n’est pas empreinte d’un sentiment de peur. Même s’il m’arrive quelquefois de regretter le passé ou de m’accrocher à un état de faits, j’essaie plutôt de me concentrer sur mon devenir. Je me réjouis de l’avenir.

Puisque personne ne peut considérer notre Terre comme sa propriété, nul ne prend la responsabilité de la préserver. Cette situation me préoccupe.

Je trouve super que nous disposions aujourd’hui de nombreuses possibilités. Quelquefois, lorsque je pense à l’avenir, j’angoisse à l’idée de prendre éventuellement une mauvaise décision ou de choisir la mauvaise voie.

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Le dossier à thème «Avenir et frontières» est publié en annexe au magazine 2/2012, www.euro26.ch  Editeur SJAG, Berne  Idée / Coordination euro26, Berne  Concept / Réalisation grossartig, Berne  Texte / Rédaction Arthur Fink, Arci Friede, Martina Messerli, Philipp Schori  Adaptation française Consultra AG, Zurich  Impression Büchler Grafino AG, Berne  Photos Janosch Abel (p. 11), Wikipedia (autres pages)  Illustration Rodja Galli  Responsabilité SJAG n’assume aucune responsabilité pour les contenus rédactionnels de tiers. Les déclarations et opinions de tiers ne reflètent pas forcément la position de SJAG. L’emploi du masculin est utilisé pour garantir une meilleure lisibilité du texte; cette formulation s’adresse évidemment aussi au public féminin. A permis la réalisation du dossier à thème «Avenir et frontières»

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