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La nuit du hĂŠros


“Sous moi donc, cette troupe s’avance et porte sur le front une mâle assurance. Nous partîmes cinq cent; mais par un prompt renfort nous nous vîmes trois mille en arrivant au port.” Le Cid (acte 4, scène 3) - Corneille

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8 Novembre

Aujourd’hui est le tout premier jour.

Je sens que j’ai besoin de l’écrire. A y repenser, je ne saurai pas dire ce qui m’a arrété là, en haut de cet escalier. Une étrange sensation, un détail. C’est un lieu à l’écart de la ville, je n’entend le bruit de l’agitation et des voitures que comme un grondement lointain, la rivière en contrebas fait un bruit sourd. L’endroit est calme, en suspens... Pourquoi ce quai, cette rue, cette rivière ? L’endroit n’a rien d’extraordinaire. Il est même banal, voir légèrement dérangeant. Je suis dans un lieu, ou plutôt un nonlieu, l’un de ces lieux où l’on passe, mais où personne ne s’arrête. A y regarder de plus près, il n’y avait aucune raison de s’arrêter : le quai est impraticable. Une espèce de jungles de branches et d’épines bloque son accès. C’est dommage. Alors pourquoi ici ? Disons que c’est le destin.

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A ce moment, j’allai partir. Je me retourne et, c’est étrange, j’ai le sentiment d’oublier ou de laisser quelquechose. Alors sans trop savoir pourquoi, je reviens sur me pas. Presque malgré moi, je descend les marches. C’est irréel, le temps s’est arrêté. En quelques secondes, je suis en bas, face à la barrière, au mur végétal. Ça m’arrête, je reprend mes esprits. J’écarte les branches. Elles griffent mes bras, mais dans la semi-obscurité, à côté d’une canette rouillée, j’aperçois quelque-chose d’inscrit à la craie sur les pavés, une citation je crois. “Cette obscu re enfin, avec le clarté qui tombe des éto il flux nous fa it voir trente es l’onde s’enfle v o iles; dessous et d ’un commun les Maures e effort t la mer mo ntent jusque s au port.”

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8 Novembre

Soir du premier jour, 19h15. J’ai décidé de retourner à l’escalier impraticable. J’écris alors que la nuit tombe autour de moi. J’ai beaucoup hésité avant de partir, puis la curiosité l’a emporté. J’ai recopié la citation sur un papier, de peur qu’elle disparaisse. Je lis et relis ces mots dans ma tête.

Il est tard maintenant , le calme est revenu. Moi, je suis assis sur les marches, je ne peut pas bouger. Dans ma tête s’entrechoquent les images de ce que j’ai vu à l’instant (de ce que j’ai cru voir en tous cas). Un mouvement dans l’eau, un sursaut, et j’espère, je prie même pour que tout redémarre. Mais non. Le calme est revenu. Je crois que tout ça, les vagues, l’écume, le torrent de bruits et de lumières, je l’ai rêvé. J’en ai été le spectateur privilégié et, s’il y avait eu quelqu’un d’autre, un intrus, dans les environs, il n’aurait observé que le silence. Comme moi à l’instant, le vide. Peut-être juste une vague odeur d’embrun, le goût du sel, irréel. Maintenant que le calme est revenu.

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8 Novembre

Hé ! Quoi ! J’ai même vu des bateaux, des voiliers pris dans la tempête. C’était beau, ça n’a duré qu’un instant. Je peut rester la, attendre, rien ne se passera. C’est fini. Le lieu semble être retombé en léthargie. L’obscurité reprend sa place, la rivière retrouve son lit, l’inscription sur le pavé semble avoir été balayée, mais sur le mur une nouvelle marque est née. Peut-être ne l’avais-je simplement pas vu plus tôt ? Elle est assez discrète, petite et tracée à la craie sur la pierre lisse. J’ai un peu froid. Je me dépêche de la copier. C’est une maison je crois, et un cours d’eau. La dernière maison avant la forêt. La suite du voyage.

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10 Novembre

J’ai trouvé la maison. 17h. La dernière maison, ensuite vient la forêt et la rivière continue. Ensuite, rien. C’est un mur, un rempart devant les arbres. Et ce mur est vieux, on le dirait prêt à lâcher. Elle avait du en voir filer des choses à ses pieds, emportés par le courant. J’y pense, et ça me donne le vertige. Je me suis installé sur un banc, en face. Pour l’instant je regarde. J’ai l’impression d’être devant un tableau. La maison laisse flotter son reflet, gris et rouge dans l’eau sale, et malgré le courant, on peut en voir tous les détails, les fissures, les imperfections, les volets clos et barrés, et puis les pots de fleurs vides ou brisés, abandonnés dans la pente. Un poisson saute hors de l’eau et un bruit sec, des vaguelettes viennent briser cette image. Hormis ce soupçon de vie, le temps, ici, semble être en suspens. Je sais que je suis au bon endroit. Parfaitement bien placé même. Gravé sur le banc, je peut lire de nouveaux vers.

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10 Novembre

“Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,

19h20.

et courent se livrer aux mains qui les attendent.

ps en même tem s u to et , rs nts” lo a ons mille cris éclata el ci Nous nous lev u a es u sq poussons ju

Rien a bougé. Tout est resté complètement identique.

Seules les lumières alentours se sont éteintes, et peu à peu le reflet s’est estompé, et la scène a été plongée dans l’obscurité. J’ai vu les ombres des arbres grandir et recouvrir la vieille bâtisse. j’ai vu les feuilles s’évanouir pour ne devenir qu’une masse informe et menaçante au dessus du toit. J’ai vu l’eau et le sol disparaitre. Finalement j’ai vu l’heure arriver. Je serai là quand ça commencera. 19h34. Tout s’illumine. Je prend quelques instants pour écrire, retranscrire ce spectacle. La vie arrive comme un cri. Dire qu’ici, a l’insu de tous, dormait cette apparition...

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10 Novembre

21h06.

Quand tout s’est arrêté, j’ai continué de marcher. Au

bord de l’eau comme au bord du vide. Ma route m’a mené loin de la ville. Maintenant, sa seule trace se résume à quelques points lumineux. Elle est la comme un témoin. Je suis entré dans un monde différent. Il me semble que mon errance n’a duré que le temps d’un instant, pourtant quand j’arrive à l’aqueduc j’ai mal aux jambes, le souffle coupé et j’ai chaud malgré le froid. l’édifice s’élève devant moi mais je n’en discerne que les contours. A le voir si haut j’en ai presque peur, mais, je sais que c’est ici. Ça finira ici. Les mots me viennent, naturellement. Je connais la suite du texte, elle parle de bataille. De coups dans la nuit. De courage voilé. Tout est parfaitement à sa place. Je jette les vers sur le papier.

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10 Novembre

“Ô combien d’actions, combien d’exploits célèbres Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres, Où chacun, seul témoin des grands coups qu’il donnait, Ne pouvait discerner où le sort inclinait !”

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13 Novembre

19h00.

Ce soir, je suis redescendu au pied de l’aqueduc. La nuit commence à peine à tomber. Il manque les étoiles.

19h15. Il fait froid. L’attente va être longue. J’ai peur aussi, que ça ne marche pas. Quel déception ce serait... Je relis dans ma tête les mots griffonnés sur le papier. 19h22. J’ai trouvé une grosse pierre pour m’asseoir, d’où j’ai une vue dégagée. Pour l’instant j’assiste au ballet des cyclistes et des pêcheurs. 19h30. Rien qu’une demi-heure, et j’ai l’impression que ça a duré une éternité. 20h00. Les lumières de la ville se sont allumées, là-bas au loin. Et ici tout le monde est parti. A 20h12 exactement, les nuages ont été dissipés. A la lumière de la nuit, la scène prend des couleurs nouvelles. Je me lance. Et ça commence...

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16 Novembre

Il semble que cela soit le dernier jour. La bas à l’aqueduc, j’ai laissé une marque. J’ai écrit sur un pilier. Peut-être quelqu’un s’y rendra. Et peut-être que comme moi, il verra la beauté de la ville, de la nuit, de la mer et des soldats. Du bruit et de l’agitation. Dans un lieu endormi.

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“Et le combat cessa, faute de combattants” Le Cid (acte 3, scène 4) - Corneille

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La nuit du héros