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Will I See You Again crĂŠation de Julien Herrault


Will I See You Again marque le début d’un nouveau cycle dans mon parcours artistique. Elle est la première partie d’une trilogie sur la matérialisation de l’intime à travers le dévoilement de mes expériences personnelles et leurs acceptations - une réflexion sur nos libertés individuelles ou comment être acteur de sa propre vie. Quels que soient les thèmes abordés, ma recherche s’intéresse au concept d’impermanence, valable pour toute chose de ce monde qui finit par s'user, se détériorer et disparaître. Tout est en constante mutation, rien ne dure ni ne perdure, le monde est en mouvement perpétuel, par conséquent nous le sommes aussi. Mes supports de travail sont donc multiples, changeants et complémentaires : performance, dessin, peinture, sculpture, vidéo, littérature… Will I See You Again raconte, suite à une rupture amoureuse et artistique, mon besoin vital de créer : la perte, l’instabilité, la solitude, l’endurance, le rituel, la nuit, le dépouillement, la joie, la reconstruction. La seconde partie, With All My Love*, questionnera mon rapport au consumérisme sexuel par les différents moyens de rencontres existants dans notre société (internet, applications) et des sentiments contradictoires qui l’accompagnent : le contrôle, le risque, l’attachement, le besoin, la vibration, le cœur, le système, le pouvoir, la dépendance. Son Of A Butcher, le dernier volet de cette trilogie, quant à lui, questionnera mes origines à travers les figures du père et de la mère : la rencontre, la terre, l’enfance, la boucherie, l’amour, la putréfaction, le secret, l’éclipse, le prolongement. (*) Résidence prévue en juin 2017 au Ballet du Nord, Centre Chorégraphique National de Roubaix NordPas-de-Calais.


Conception, scénographie, écriture & interprétation Julien Herrault Lumières Sophie Lepoutre & Julien Herrault Design sonore & régie Esteban Fernandez Construction de la table Carlos Garcia Godos Caceres Regard chorégraphique Muriel Bourdeau Regard dramaturgique Rodrigo Garcia

Coproductions

les 1er, 2 et 3 mars 2017 à 20h au festival Le cabaret des curiosités, le phénix scène nationale Valenciennes pôle européen de création


Né en 1982, Julien Herrault est artiste plasticien, dessinateur, peintre et performeur. Il vit et travaille à Paris. Après plusieurs années passées dans des conservatoires d’art dramatique et deux ans de recherches personnelles autour de l’art contemporain, il crée à l’âge de 23 ans la performance Erste, travail photographique et vidéo interrogeant la construction de son identité sexuelle. Cette œuvre autobiographique lui a permis d’intégrer la formation internationale Essais au Centre National de Danse Contemporaine d’Angers dirigé par Emmanuelle Huynh (formation destinée à de jeunes artistes voulant approfondir leur propre travail de recherche autour du geste et de l’acte chorégraphique). A l’issue de cette formation, il collabore et partage sa vie pendant sept ans avec le metteur en scène et performeur Xavier Déranlot. Ensemble ils créent le duo Mr X & Mr J au sein du projet Fanadeep, projet visant à mettre en place différents processus d’écritures narratives, esthétiques et physiques à travers la photo, la vidéo, le son et la performance. En 2009, ils sont lauréats de la résidence Les inclassables de l’Institut Français et du Conseil des Arts et des Lettres du Québec à Montréal (résidence de six mois à Montréal). Ils ont présentés leurs performances dans différents festivals, ils ont aussi exposé leurs travaux photographiques, vidéos et leurs installations dans différentes galeries (Paris, Berlin et Poznan). En 2013, suite à sa rupture avec Xavier Déranlot, il vit au même moment une rupture artistique qui durera plus de deux ans, années pendant lesquelles il voyagera seul en Angleterre puis en Islande – une période de profonde solitude qu’il qualifie d’« initiatique ». Julien Herrault revient en France et se réinstalle à Paris en juillet 2015 où il décide de reprendre son travail personnel sur le dévoilement de soi.


NOTES PERSONNELLES AU LECTEUR « De par sa nature même, la performance défie toute définition précise ou commode, au-delà de celle élémentaire qu’il s’agit d’un art vivant mis en œuvre par des artistes. Toute autre précision nierait immédiatement la possibilité de la performance même dans la mesure où celle-ci fait librement appel pour son matériau à nombre de disciplines et de techniques (…) les déployant dans toutes les combinaisons imaginables. En fait, nulle autre forme d’expression artistique n’a jamais bénéficié d’un manifeste aussi illimité, puisque chaque artiste de performance en donne sa propre définition, par le processus et le mode d’exécution même qu’il choisit. » (La performance, du futurisme à nos jours – Roselee Goldberg) J’ai collaboré près de sept années en tant qu’artiste associé au sein de Fanadeep avec Xavier Déranlot, qui était aussi mon compagnon. Ce projet visait à inventer un espace commun à l’installation, à la pièce performative, chorégraphique et théâtrale en interrogeant par là même la physicalité de l’interprète/du sujet en le définissant comme point d’équilibre entre tous ces champs d’expérimentations. Au moment de la rupture avec Xavier, la décision de quitter Fanadeep s’est imposée. L’amour/Le couple/La dualité/La rencontre/L’alliance entre deux altérités étaient l’essence même de cette collaboration. Sans cet amour, ce duo n’existait plus. Au même moment, j’ai pris la décision de ne plus être artiste. J’en étais convaincu. J’ai commencé à couper tout contact avec le milieu artistique. J’éprouvais un violent sentiment de rejet et de dégoût. J’étouffais. Il fallait partir loin. Loin de toute personne susceptible de me rappeler cette fracture. Fuir. Pendant ce voyage initiatique, qui a duré près de deux ans entre Paris, Londres et Reykjavik, je ne me suis fixé aucun but. Je ne savais pas où j’allais. J’ai fait connaissance avec ma solitude et les violentes résonnances qu’elle pouvait avoir sur mon corps. Elle m’a rendu puissant, libre et invincible ; puis lentement mon corps m’a lancé des signaux d’alerte. Je ne m’en suis pas aperçu tout de suite. Je ne voulais rien savoir. Je recommençais seulement à lire des livres, aller à des expos, regarder des films. J’ai persisté et continué mon chemin. J’ai accepté l’épreuve. Puis ces signes se sont accentués. Ils se sont transformés en maux qui m’ont laissé le goût du sang dans la bouche. Ils m’ont fait toucher du doigt la folie. J’y suis allé jusqu’à épuisement. Will I See You Again est la résolution de cette épreuve. Son écriture est instinctive : elle a surgi dans la joie. Elle interroge directement le besoin vital de créer. Elle raconte, par une recherche autour de la mémoire, l’histoire intime d’une quête personnelle avec pudeur et obscénité, douceur et brutalité, calme et violence, tendresse et cruauté, humour et tristesse. Je suis seul en scène. Je me concentre sur le dernier mois de mon voyage en Islande, la période vécue dans un petit garage aménagé en appartement (au bord d’une route à six voies) qui fut particulièrement éprouvante. A l’approche du solstice d’été, la nuit disparaît totalement. Durant plusieurs semaines je n’ai plus connu de repos. Mes journées se ritualisaient autour de longs trajets en vélo pour rejoindre le centre et d’heures de travail alimentaire harassantes. Des troubles de plus en plus obsessionnels se sont concentrés à l’intérieur de mon corps. Cette lumière irradiante s’insinuait à travers moi. Elle me rendait malade, malade de vision. Il me semblait que j’étais l’objet d’une étrange métamorphose. Cette performance tache de restituer cette étonnante période de ma vie où j’ai flirté avec la folie. L’Islande est un territoire qui connaît de stupéfiants phénomènes naturels (fonte des glaciers, géothermie, etc.). Les peintures (aux formats 400 x 250 cm et 300 x 250 cm), constituant les éléments principaux de la scénographie, restituent ces paysages qui m’ont environné durant des mois. La performance est marquée par plusieurs rituels physiques et sonores : inscriptions de chiffres, manutentions mécaniques, diffusions de voix intérieures, décomptes temporels traduisant mon quotidien vécu dans le dépouillement et l’isolement le plus total. Ma recherche s’articule essentiellement autour du corps psychosomatique, de la notion de mémoire sensorielle et visuelle, et de l’appropriation de l’espace scénique comme mon propre espace mental. 



Je vis à Paris chez mes amis V et W depuis plusieurs semaines. Ils m’hébergent le temps que je trouve un job alimentaire, puis un appartement. V arrive de la pièce d’à côté. Il vient de lire le dossier de création de Will I See You Again. Il s’assoit sur le fauteuil en face de moi. Il me demande ce que c’est. A qui est destiné ce texte. Quelle valeur littéraire il a. Il me dit que c’est inabouti mais riche et intriguant. Il a du mal à saisir. Je lui explique ma démarche. Que je dois faire un dossier parlant de la performance. Que j’ai commencé à écrire sans savoir où j’allais. Que je pensais écrire une note d’intention de deux ou trois pages mais que c’est ça qui est venu. Bien plus long. Une sorte de journal à postériori, ou plutôt de fragments d’un journal retraçant mes deux dernières années. Aujourd’hui, il me semble évident d’en parler pour comprendre ce projet. Que les dessins représentent les éléments scénographiques de la performance et créent l’identité visuelle. Je lui dis que ce n’est pas un texte littéraire mais un matériau dramaturgique. Une base de travail. Un monstre en quelque sorte. Un premier jet, le deuxième jet sera la scène. Que le travail de création est un grand laboratoire de recherche. Que je l’assume en tant que tel. Il comprend. Il me suggère alors d’écrire un petit texte pour que ce soit plus clair. Je suis d’accord. Je lui dis que je parlerai de cette conversation.


2013. Fin avril. Il fait doux. Je sors de la gare du Mans où je viens d’acheter mon billet retour pour Paris. Mes parents habitent la campagne. J’y vais régulièrement. La semaine a été dure. Je viens d’enchaîner une série de soirées avec X à prendre tout ce qui passe : mdma, ghb, cocaïne, crystal, tina, meph, beuh, poppers, à ne plus savoir où ? Avec qui ? Comment ? Sans compter les cigarettes fumées et les repas oubliés. Je suis physiquement exténué. Je me vois perdre du poids rien qu’en marchant sur le parvis de la gare. Le soleil brille. Je rejoins ma voiture. Je m’assois sur le siège conducteur et je craque. Je pleure à chaudes larmes. Je prends mon téléphone. J’appelle E, une très bonne amie, pour lui annoncer que je vais quitter X. Il en va de ma santé mentale et physique. C’est dur après sept ans. Destruction massive. Elle voit, elle comprend. J’ai la sensation que nous sommes tous les deux sur une plage, je suis recroquevillé sur moi-même, ma tête sur sa poitrine rejetant morve, bave, larmes et elle me caresse comme on caresse la tête d’un enfant pour le rassurer après qu’il ait eu peur. Le soleil tape sur la voiture. Il fait plus chaud encore. Mon dos transpire contre le siège. E connaît toute l’histoire de ces sept incroyables années passées avec lui. J’ai peur. Elle me propose de venir vivre chez elle. J’accepte. Puis j’appelle X pour lui dire que je vais aller passer quelques jours chez E. Que j’ai besoin de réfléchir. Que je suis à bout. Il acquiesce. Il ne sait pas encore que je ne le prendrai plus jamais dans mes bras. Moi oui. Mon tee-shirt est trempé et l’odeur de la sueur remplit la voiture. Nous sommes en avril 2013 et c’est le début d’un long processus de reconstruction intime. J’ai passé sept années fulgurantes avec X, nous étions inséparables et invincibles. Notre amour passionnel nous a emmené trop loin. J’ai décidé au bord d’un gouffre de le quitter avant de sauter, de quitter tout ce qui était en lien avec lui. Ce jour-là j’ai pris conscience de mon instinct de survie. Une amie me dira plus tard que j’ai sauvé ma peau. C’est aussi ce jour-là que j’ai commencé à faire connaissance avec la solitude. Je ne peux plus être artiste. Je ne peux plus réfléchir à une mise en scène, à un projet. Je ne peux plus monter sur scène. Je ne peux plus ouvrir un livre ou même regarder un film. Je coupe tout contact avec nos producteurs, ceux qui ont cru en nous durant tant d’années. Je me désinscris de toutes les listes de diffusion artistique : centres nationaux de danse, théâtre nationaux, galeries. Je demande même à la personne en charge de l’e-mailing de mon ancienne école le CNDC (Centre National de Danse Contemporaine d’Angers) de me désinscrire. Le CNDC qui m’a tant apporté. Je m’éloigne de toute personne susceptible de me rappeler ce passé. Tout cela est derrière moi. Je mets mon cerveau en veille. Cela va durer deux ans et peu importe le mal que je peux faire à X, je dois sauver ma peau. C’est le seul moyen que je trouve. Je commence tout juste à respirer de nouveau. Premier jour d’un contrat de six mois en tant que vendeur chez Isabel Marant au Bon Marché Rive Droite. Je ne suis plus artiste, je suis vendeur. Je déborde d‘énergie. Je reprends du poids. Je fais beaucoup de sport. Je ne sors plus. Je ne prends plus de drogues. Mes collègues de vente me demandent très peu de choses sur mon parcours et je ne dis que le minimum. Je joue à la marchande. Après plusieurs semaines, je commence à être un très bon vendeur. Malheureusement, j’étouffe. Paris m’étouffe. J’ai un besoin vital de renouveler l’air qui m’entoure. Je demande un transfert à la boutique de Londres que j’obtiens. Je vis toujours chez E et ce depuis cinq mois, en échange d’un loyer raisonnable. Son appartement est suffisamment grand pour deux. Mes journées s’organisent toujours à l’identique : réveil, petit déjeuner, douche, exercices physiques, vélo, boulot, vélo, dîner, tv, dodo. Rien de plus. Très peu d’écarts. Quelle jouissance de rentrer chez soi et de n’avoir à penser à rien. Ma tête se vide enfin. X m’ouvre la porte de l’appartement d’un ami à lui, un producteur de cinéma rencontré après notre séparation, situé près de l’église St Roch. Il n’y a que lui et moi. Ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu. Il a perdu du poids. Il a l’air fatigué. Je parcours l’appartement. X a eu l’idée d’organiser une exposition des photos prises lors de notre voyage au Vietnam, un mois avant notre séparation. Ces cinq semaines en Asie ont été pour moi très difficiles. Pour la première fois, je l’ai désaimé alors que je l’avais aimé d’un amour inconditionnel pendant tellement d’années. Je n’ai pas été invité au vernissage, c’est pourquoi j’ai droit à une visite particulière. Je suis assis sur le canapé en cuir marron du salon, je regarde les photos et je suis quasiment sur chacune d’elles. Je sens monter une colère sourde, mais ne veux pas le lui montrer. Les tirages sont beaux. J’ai besoin d’air, j’étouffe, je dois partir. Je le félicite, l’embrasse rapidement et pars.


Je suis à Londres depuis quelques semaines maintenant. Je vis dans le sud de la ville, Battersea Park, à vingt minutes en vélo de mon travail à Mayfair, quartier riche de la capitale. Je partage mon appartement avec un algérien et une italienne. Ma chambre est confortable : 20m2, grand lit, canapé, tv. J’achète un tapis de sol et des altères. Je n’ai toujours pas ouvert un livre depuis des mois et je me remets tout juste à regarder des films. La vie à Londres est dure. Je me sens seul. La ville n’est pas jolie, les distances sont affreusement longues, l’air est irrespirable, la nourriture est dégueulasse et tout est horriblement cher. Mais je ne me dis pas cela, pas encore, je continue à garder mon sourire et mon énergie, à positiver autant que possible comme je le fais depuis plus d’un an maintenant, depuis que je mène seul ma barque. Cet été-là, je me remets au yoga, chose que j’avais mise de côté pendant mes années passées aux côtés de X (nous étions trop occupés à attendre les cloches de 18h sonner, ce qui marquait généralement le début d’une longue série d’ingurgitations). Je fais du yoga trois à quatre fois par semaine. Mon esprit est occupé par la boutique Stella McCartney. La responsable de la boutique principale de Londres veut m’embaucher. C’est flatteur, seulement trois mois après mon arrivée et malgré mon anglais souvent approximatif. Je passe trois entretiens sur deux mois, réponse positive, j’intègre en octobre l’Empire McCartney. L’été se termine. Je ne fais plus de yoga à cause d’une perte de poids trop importante (je ne supporte plus de maigrir) et des douleurs aux articulations des poignets et des coudes commencent à apparaître. J’essaie de me dire que ça partira comme c’est venu mais je n’y crois pas vraiment. Ma solitude prends de plus en plus de place dans ma vie, mais c’est elle qui me transporte. Les seules nouvelles personnes que je rencontre sont mes clientes et les mecs avec qui je baise à l’aide des applications Grindr, Scruff ou encore Hornet. Je prends des vacances. C’est la première fois que je me sens légitime à prendre des vacances. Je suis avec A, mon amie de longue date. Quel bonheur d’être ensemble. Nous louons un petit appartement Airbnb tout simple, sur l’île de Hvar en Croatie. Nous y restons toute la semaine. Je n’ai jamais passé de vacances aussi agréables, me semble-t-il, et je n’ai pas le souvenir d’avoir ri autant en si peu de temps. Cette semaine-là, je commence la méditation comme un besoin naturel et je rencontre via Grindr un grand croate du nom de N, avec qui je passe mes soirées à baiser et discuter. Il a une grande spiritualité. Par nos conversations, cet homme exercera involontairement une grande influence sur moi. Je rentre de ma première journée chez Stella. Ca y est, j’y suis dans la fosse aux lions. Je viens de recevoir le « DVD tant attendu », commandé sur Amazon suite à nos conversations avec N : Cosmos: A Spacetime Odyssey (Une odyssée à travers l’univers), série télévisée documentaire américaine animée par le célèbre astrophysicien Neil deGrasse Tyson. C’est une suite de la série des années 80 Cosmos: A Personal Voyage, animée par le premier scientifique à avoir vulgarisé l’astronomie, Carl Sagan. Je suis comme un fou. Plus de neuf heures de programmes que j’avale en deux jours. La réalisation est incroyable. J’ai la tête à l’envers. Je me revois à mes vingt ans en train de découvrir Antonin Artaud, Samuel Beckett ou Bret Easton Ellis. Je ne pensais pas éprouver une nouvelle fois cette sensation. On dit que les choses ne viennent jamais par hasard. Je pars à la fin de la semaine en Islande, pour une huitaine de jours, avec mon ancienne collègue islandaise de chez Isabel Marant, T, qui m’invite à venir dans sa famille (cette semaine était prévue depuis plusieurs mois). L’Islande, suite logique. Je ne fais plus mes exercices matinaux à cause de mes douleurs aux poignets et aux coudes, faire du vélo reste encore possible. La mère de T conduit, sa sœur est à la place du mort. T et moi sommes à l’arrière. Nous roulons je ne sais où. La nuit commence à tomber. Le paysage autour de moi rougit étrangement, des champs de lave à perte de vue. C’est à couper le souffle. Je suis submergé par l’émotion. Des larmes me montent aux yeux. Je regarde T. Elle me sourit et comprend. Quelque chose est en train de se passer. Il pleut à Londres, je suis sur le chemin de mon travail. Je ne fais plus de vélo car mes poignets me font trop mal. Je prends maintenant le bus. Je travaille depuis deux mois chez Stella McCartney et les choses ne se passent pas bien. Je savais où je mettais les pieds dès le premier entretien, mais je n’aurais jamais pensé que ça aurait pu prendre cette tournure là. La fosse aux lions j’ai dit. J’ai de plus en plus d’angoisses que je tente de calmer avec ma méditation du matin. Depuis une semaine, j’ai des diarrhées tous les jours. Pourquoi mon corps réagit-il aussi violemment ? Je marche sur Bruton Place pour rejoindre l’entrée du personnel de la boutique. Mon ventre me fait excessivement mal. Je rentre dans le vestiaire.


Je tente de cacher ma douleur. Je suis fatigué, car je n’ai plus de chauffage et d’eau chaude dans mon appartement depuis deux semaines maintenant et comme je n’ai pas d’amis à Londres, je me retrouve à prendre des douches chez les mecs avec qui je baise. Je mets mon costume de travail. Je dis bonjour à mes collègues, en masquant tout ce que je peux masquer de mon état physique et mental. Ils savent ce que je traverse en ce moment. Je monte directement au deuxième étage. Je frappe à la porte, puis rentre dans le bureau de ma responsable. Je lui donne ma démission. Stupéfaite, elle me demande pourquoi ? Je lui réponds que je ne peux pas travailler sous pression. Que vendre des fringues ne participe plus d’aucune façon à mon enrichissement personnel. Je termine par « je pars m’installer en Islande». La décision est prise, c’est plus fort que moi, je pars m’y installer dans deux mois en pensant que tout ira mieux. Nous sommes en décembre 2014. Je suis chez mes parents à la campagne. Je n’ai plus de diarrhées depuis que j’ai quitté la fosse aux lions, par contre mes douleurs articulaires sont toujours là. Je prépare mon départ en étudiant l’histoire de l’art islandais à l’aide d’un très beau livre que j’ai acheté à la librairie du Musée d’Art Contemporain de Reykjavik en octobre dernier. Je pense pouvoir trouver un job dans une structure artistique, une fois sur place. Je visionne pour la troisième fois Cosmos: A Spacetime Odyssey, au cas où quelque chose m’aurait échappé. Je suis tellement impatient de partir encore un peu plus loin. Loin du bruit. Loin de la foule. En lien direct avec les puissances terrestres. La Terre de glace. Je vis chez G depuis deux semaines, la mère de T. Cette femme est adorable, je parle beaucoup avec elle. Elle m’avait proposé de me loger, le temps que je trouve un job, puis un appartement. Ma chambre est petite. Le lit est aussi petit et pas très confortable. Je m’organise comme je peux. J’envoie cv et lettres de motivation dans tous les musées, sociétés de production cinéma etc. Je me concentre essentiellement sur ma recherche de boulot. Je ne sors pas dans les bars. Je n’ai pas envie. Je ne rencontre donc personne. Je vais dans le centre-ville, quand le temps me le permet. Les tempêtes de neige s’enchaînent. Je me nourris de films islandais. Je suis déçu, car je pensais que le soleil serait moins présent. J’ai par-ci par-là des saignements aux gencives. Le bus roule en direction de la ville de Vik, sur la route 1, au sud de l’île. Je suis arrivé il y a un mois maintenant. Je suis en forme, même si mes espoirs de trouver un job dans le milieu artistique se sont effondrés. Les places sont chères ici et le turnover n’existe pas. On me répond que mon cv est très intéressant, mais que les équipes sont complètes. Je dois me faire à cette idée. Le bus s’arrête. Le chauffeur m’indique que c’est ici que je dois descendre. Le temps est froid mais calme. Le paysage autour de moi est d’un blanc immaculé. Une voiture s’arrête. Je monte. Le conducteur, un jeune homme d’une vingtaine d’années, aide un fermier à certaines périodes de l’année. Nous passons chez lui pour récupérer des affaires. Il sniffe du tabac à trois ou quatre reprises dans la voiture. Il m’en propose, je refuse. Il habite avec sa famille. Grands-parents, parents, enfants sont autour de la table de la cuisine à boire du café. Il m’invite à m’asseoir. Nous y restons une heure, personne ne me parle. Nous partons enfin. Sur le chemin de la ferme, il s’arrête chez un ami pour récupérer son fusil qu’il pose sur le siège arrière. Je lui demande à quoi il lui sert. C’est pour tuer les renards et vendre les queues en ville 40 euros la queue, me dit-il. Il continue à sniffer du tabac toutes les cinq minutes sur le coin de sa main, lui laissant de grosses marques noires autour des narines. Nous sommes arrivés. La ferme est au milieu de nulle part sur une colline, face à un immense champs de lave et au dessus d’une rivière gelée. Je ne pouvais pas rêver mieux. La ville la plus proche est à 40 km. Le fermier me parle en islandais. La communication avec lui est très difficile. Vieil animal sauvage. Nous dinons d’agneau et de pommes de terre bouillies. Après de nombreux moments de silence, mal à l’aise, je décide d’aller me coucher, car demain je me lève aux aurores. Je me brosse les dents. Je fais un bain de bouche. Je m’endors rapidement. Il est 6 heures du matin, je nettoie les bouses de vache à coups de pelle et les mamelles à l’aide d’un chiffon humide, pour préparer la traite. Je donne du foin aux vaches, comme aux moutons. J’aide à réparer le toit d’une des bergeries qui a souffert du poids de la neige. Puis, coup de théâtre, l’une des vaches est en train de mettre bas. Après une heure et demie de travail et après avoir suivi toutes les étapes techniques, je donne naissance à un veau. Quelle expérience incroyable. Nous déjeunons encore d’agneau et de pommes de terre bouillies. Je me dis qu’il n’arrivera rien d’autre qui pourrait plus m’intéresser que la naissance de ce veau, alors je demande à ce que l’on me ramène au bus.


Résigné à ne pas pouvoir travailler dans un milieu artistique, je me décide à chercher un poste de vendeur pour une marque de luxe. Dans les réponses à mes emails, les gens me font bien comprendre que si tu ne parles pas islandais tu n’auras pas d’autres choix que de travailler dans le tourisme, l’hôtellerie ou la restauration. Ayant de l’expérience dans la restauration, je décide donc de taper à la porte du seul restaurant français de la ville, Le Bistro. Le propriétaire n’est pas là, on me donne son numéro de téléphone. Je l’appelle en sortant. Il me donne rendez-vous pour un entretien le lendemain. L’entretien se passe très bien, je fais une journée d’essai le jeudi. La journée d’essai se passant très bien, il me propose le poste de manager. Je suis aux anges. Le salaire est bon, je vais pouvoir en profiter. Me trouver un appartement et surtout m’acheter une voiture, partir en trek dans les montagnes. Tout ce que j’avais prévu. Refaire ma vie. J’ai enfin reçu tous mes cartons de livres, de DVDs, mon vélo et le reste de mes affaires personnelles via UPS. Les saignements continuent, je pense que je fais une gingivite et prends rendez-vous chez un dentiste. Je ne regarde plus de films islandais, je les trouve trop glauques. Je ne fais plus du tout de sport, à cause de mes articulations. J’essaie de maintenir ma méditation du matin, mais je sens que les choses ne vont pas tout à fait dans le bon sens. G me pousse gentiment à partir de chez elle. Je ne lui en veux pas. Je trouve une chambre en colocation dans la ville de Kopavogur dans la banlieue de Reykjavik. Je suis persuadé que c’est une très bonne idée, je pourrais quitter la ville plus facilement quand j’aurais acheté un petit 4x4 d’occasion. L’appartement est grand, au dernier étage, avec une très belle vue, et surtout un énorme siège en cuir marron, avec repose-pieds, dans l’angle de la baie vitrée. Je suis chez A, la trentaine, journaliste en presse écrite. Je passe mes journées off dans ce fauteuil à lire. Je me remets à lire. Je lis des auteurs islandais : Jón Kalman Stefánsson, Auður Ava Ólafsdóttir, Laxness, différentes sagas… Arnaldur Indriðason, un auteur de polars. Quelque chose se réanime à l’intérieur de moi. Mais la banque refuse de me donner une carte de crédit pour acheter une voiture, je dois attendre six mois. Je me retrouve en banlieue sans voiture. Je prends le bus. Les trajets sont longs, surtout après des journées de treize heures. Le pire ce sont les vingt minutes de marche entre l’arrêt de bus et l’entrée de l’immeuble, souvent après minuit et sous la tempête de neige. Il faut que je trouve autre chose. Tout se passe très bien au restaurant malgré la fatigue. L’endroit est très sympa et mon équipe très professionnelle. Je suis allongé sur le fauteuil de la dentiste, la bouche grande ouverte. Je lui explique la situation. Que j’ai les gencives qui saignent depuis plus d’un mois. Elle ausculte et décide de faire une radio. « Il se peut que vous ayez une maladie des os », me dit-elle. Pardon ? La radio montre que j’ai de très bonnes dents. Soulagement. Pendant plusieurs minutes, je m’imaginais perdre mon sourire. Elle doit aussi soigner une dent, mais ne peut mettre qu’un pansement provisoire en attendant que mes gencives aillent mieux. Nous fixons un autre rendez-vous. J’habite maintenant dans un studio de 30m2 à Reykjavik. Elfa a aménagé son garage en appartement, comme ils ont coutume de faire en Islande. Les travaux ont duré plus d’un mois. Tout est neuf. C’est la première fois que je vis seul depuis huit ans. J’achète une machine à laver, une armoire, un matelas, le minimum pour la cuisine et pour être suffisamment confortable. Je craque pour un fauteuil 70‘s en cuir gris avec repose-pieds, pour mes séances de lecture, et une table 60’s. Mon appartement se situe au bord d’une six voies. Je n’ai pas Internet. Le soleil commence à se coucher tard. Cela fait environ une minute que je regarde mes dents dans le miroir de la salle de bain. C’est long une minute. Je suis à mon deuxième rendez-vous dentaire. Aucune amélioration. Tout cela devient très gênant au quotidien et commence à m’obséder gentiment. Elle ne comprend pas mon stress, je dois simplement être patient. Je lui demande si c’est une infection. Elle me dit que oui. Je lui demande de confirmer que si c’est une infection, cela veut dire qu’il y a une bactérie. Elle me dit que oui. Je lui demande quel est le meilleur moyen de tuer une bactérie. Elle me répond un antibiotique. Je lui demande donc de me prescrire un antibiotique. Elle hoche la tête et prend son bloc de prescription. Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait il y a une semaine putain ? Elle enlève le pansement provisoire, mais ma gencive saigne encore, donc


elle ne peut toujours rien faire. Elle remet le pansement provisoire. Je commence mon traitement antibiotique le plus vite possible. Il est minuit. Il fait toujours jour. Je profite d’un trajet de bus pour me regarder les dents avec mon Iphone. Je commence à prendre des photos. Cela m’occupe tout le trajet. Les histoires de meurtres et de viols ont fini par me peser. Je ne lis plus Arnaldur Indriðason. Fin de journée. Je suis dans mon lit avec M, mon plan cul régulier. Oui j’ai au moins cela comme plaisir. Il est mexico-islandais, grand et sportif. Il est à quatre pattes, le dos cambré. Je m’apprête à le pénétrer, quand soudain une odeur de merde envahit mon appartement. Tout est remonté par la douche et est en train de couler de la salle de bain vers le salon. C’est un garage avec le sol légèrement en pente, ça part dans tous les sens. Mes livres, posés au sol, sont menacés par la gigantesque flaque marron. Je demande à M de se rhabiller et de partir. Je préviens G. Tout sera réglé deux heures plus tard. De la merde qui remonte des canalisations et que je nettoie : est-ce un signe ? Je m’ausculte les gencives plusieurs fois par jour maintenant. L’inflammation persiste et s’accentue. J’ai comme l’impression que ma gencive se rétracte entre mes incisives centrale et latérale gauche. Je prends ma pause déjeuner au boulot. Je me rends compte que manger du pain et de la viande m’est très douloureux. Ma deuxième molaire droite me fait un peu mal. Je décide de prendre un autre rendezvous. Je passe le fil dentaire entre mes dents. J’utilise une brosse souple. Je fais des bains de bouche plusieurs fois par jour. Je saigne toujours un peu. Les nuits deviennent de plus en plus courtes. La lumière du jour me gêne. J’ai fabriqué des volets à l’aide de gros morceaux de cartons. Ils font exactement la taille de mes fenêtres, donnant sur la grande route. Je n’ai toujours pas Internet. Je tourne en rond. La bactérie est toujours là. J’ai un pressentiment. Je passe une grande partie de la soirée dans la salle de bain, assis sur un tabouret, à guetter la bactérie dans ma bouche. Je suis persuadé qu’elle est en train de manger mes gencives et que je peux la voir. Troisième rendez-vous. J’ai fini mon traitement antibiotique. Je lui explique que les saignements ont diminués, mais que mes gencives ont gonflé et commencent à me faire très mal. Je lui parle de ma difficulté à manger. Elle me regarde sans répondre. Silence. Je lui demande si, pour elle, ma gencive se rétracte entre mes incisives. Elle répond quelque chose d’incompréhensible. Je lui dis que j’ai mal à ma molaire droite. Elle regarde, me dit de ne pas m’inquiéter. Elle ne peut toujours pas remplacer le pansement provisoire par un amalgame. Je lui redis que cette situation est très difficile pour moi. Que par moment je suis pris de panique. Elle me dit qu’elle le voit bien, que je dois me détendre. Oui, mais je n’y arrive pas. C’est ça le problème. Je ne peux pas me détendre. Le mal est là, il est bien réel, vous voyez bien que j’ai un problème non ? C’est quoi la (putain de) solution ? Je ne médite plus. La bactérie dort moins que moi. Elle m’épuise. Le week-end qui a suivi le troisième rendez-vous a été très dur, sentant ma molaire droite s’infecter de plus en plus. Mon nouveau régime alimentaire : œufs brouillés, toutes sortes de purées, poissons, yaourts, jus de fruits. Je mange huit à dix œufs par jour, pour éviter de perdre du poids. Mes dents me font souffrir. Mon patron, me voyant dans cet état, décide de me prendre un rendez-vous avec son dentiste pour lundi matin. Cela fait maintenant plus de trois mois que mes dents prennent de plus en plus de place dans ma vie. J’attends le début de la semaine avec impatience. Je m’ausculte les gencives toujours plus chaque jour. Chez moi ou au travail, dans le reflet d’une vitre de voiture, d’une vitrine de magasin, dans les chromes de la machine à café du restaurant. J’essaie de me maîtriser, mais c’est plus fort que moi. Je guette minutieusement la rétraction de ma gencive entre mes incisives centrale et latérale gauche. Elle était moins importante ce matin. Le soleil se couche à 4 heures du matin et se lève à 6 heures.


Drogué aux anti-inflammatoires, je suis chez le dentiste de mon patron. Même adresse que ma dentiste, même étage, porte en face. Je suis dans un état de fatigue innommable. Il m’ausculte. L’infection est très importante (et elle qui m’a dit de ne pas m’inquiéter). J’ai deux solutions : arracher la dent ou la dévitaliser. Je la dévitalise. Une vraie boucherie. Je ne lui fais pas entièrement confiance. Cela dure une heure. Nous prévoyons de nous revoir dans quinze jours. Concernant mes gencives, il me dit que cela partira comme cela est venu. Je ne dis rien tellement je suis sonné. Je baisse les bras. Je pars travailler. L’obscurité de la nuit ne dure plus que quelques dizaines de minutes. Je suis arrivé à plus de 700 euros de soins dentaires. J’ai ma mère au téléphone. Je lui dis que je n’ai pas Internet, c’est pour ça que je ne donne pas de nouvelles. Je lui dis qu’elle n’a pas à s’inquiéter. Tout va bien malgré des petits problèmes dentaires. Je suis au restaurant. C’est le service du soir. Le restaurant est plein comme d’habitude. J’ai six serveurs en salle ce soir. Je sens ma tête tourner, alors je m’arrête un temps dans l’escalier. Ça me lance et j’entends raisonner les numéros des tables dans ma tête : 102,108,106,102,108,111,201,207,209,107,113,101,106,107,204,106,102,108,106,102,108,111,201,2 07,209,107,102,108,106,102,108,111,201,207,209,107,102,108,106,102,108,111,201,207,209,107,10 2,108,106,102,108,111,201,207,209,107,113,101,106,107,204 etc. Une serveuse me demande si ça va. Je lui dis que j’ai besoin de prendre cinq minutes en m’excusant. Je suis aux toilettes. Je reprends mes esprits en me passant de l’eau sur le visage. Ma solitude qui était mon allié, qui me donnait liberté, force et conviction, est en train de devenir mon propre ennemi. Je lui laisse la place. Je m’ausculte encore une fois la bouche. Je n’arrive pas à sortir des toilettes. La bactérie est là, en train de bouffer mes gencives, petit à petit. L’espace entre mes incisives augmente à vu d’œil. Je la vois. Qu’est-ce que je dois faire ? Vers qui me tourner ? On frappe à la porte. Je reçois un message de mon amie C que je connais depuis plus de douze ans. Elle m’annonce son arrivée en Islande dans quelques jours. Hein ? Quoi ? Tu viens me voir chez moi ? Mais tu sais C je ne suis pas très en forme. Ne t’inquiète pas, me dit-elle, je vais prendre soin de toi. Je ne connais pas une personne plus optimiste qu’elle. Je lui demande si elle peut se procurer des médicaments pour me calmer nerveusement. J’ai enfin Internet. 102,108,106,102,108,111,201,207,209,107,113,101,106,107,204,106,102,108,106,102,108,111,201,2 07,209,107,102,108,106,102,108,111,201,207,209,107,102,108,106,102,108,111,201,207,209,107,10 2,108,106,102,108,111,201,207,209,107,113, etc. La nuit n’existe quasiment plus. Je sens l’air passer entre mes incisives. C’est bien réel. Le trou a encore grossi. La bactérie remonte. Ce matin-là je pédale, en ayant la sensation d’épuiser mes dernières forces. Je suis à bout. J’écoute la chanson Sparks du groupe The Dø. Je me change dans les vestiaires. J’ai beaucoup maigri. Je suis fébrile, le trajet m’a coupé les jambes. Je passe derrière le bar me préparer un café. Ma collègue lituanienne J, avec qui j’ai beaucoup d’affinités, me demande si ça va. Je lui dis la voix tremblante et les yeux remplis de larmes que je n’y arrive plus. Que je n’arrive plus à pédaler. Que cela me fait peur. Je commence à paniquer, mais je me ressaisis en voyant des clients arriver. J’attends l’arrivée de mon amie C. 110,114,101,103,105, 207, 204, 208, 111,107,101,107,108,109, 301, 303, 104, 102,106,101, 206, 208, 101,107, 114,113, 106, 101, 104, 106, 101, 201, 204, 205, 206, 111, 109, 104, 108, 110, 102, 103, 204, 205, etc. Je pense beaucoup à ma famille, à mes amis, à Paris. Je dois aller encore un peu plus loin.


Je prends le petit déjeuner avec C. Elle est arrivée hier soir. Je n’ai pas beaucoup dormi. J’ai réussi à prendre cinq jours off consécutifs. Nous nous préparons à partir sur la route. Nous chargeons la voiture. Elle m’attend dehors. Je suis dans la salle de bain. J’observe la bactérie. Je sais qu’elle n’est pas partie. Qu’elle est toujours là. Le trou entre mes deux incisives est encore plus grand. Je le sais. Pourquoi n’attaque-t-elle que cette zone ? Pourquoi ne creuse-t-elle pas un trou au fond de ma bouche, plutôt que devant ? C m’appelle. Je lui dis que j’arrive. Le trou grandit toujours. Je vois la bactérie se déplacer vers le côté droit maintenant. Elle est en train d’attaquer. Elle va creuser là aussi. Je vais perdre mes dents. Je vérifie que mes incisives, mes canines, mes dents supérieures ne bougent pas. C arrive dans la salle de bain. Elle me demande si ça va. Je lui réponds que oui. C’est plus fort que moi je me regarde à nouveau dans le miroir. Je lui donne à voir le spectacle. Elle m’ausculte la bouche. Elle me dit d’arrêter. Qu’il n’y a rien. Qu’elle ne voit rien d’anormal. Je lui dis que ce n’est pas possible. Je lui montre le trou qui s’agrandit. Je la regarde. Elle s’interroge en me regardant profondément dans les yeux. Je panique. Je prends conscience que je commence à perdre la tête. Je m’effondre. J’ai des spasmes. Je lui dis que je n’arrive plus à m’arrêter. Que ça fait des semaines que cela dure. Que je suis seul. Que je suis loin. Que j’ai très mal. Que mon corps m’a totalement lâché. Que je deviens fou. Je pleure. La morve, la bave et les larmes recouvrent mon visage. C me demande si cela ne serait pas le moment de rentrer à la maison. La nuit n’existe plus à présent. Elle a disparu. 6 juillet 2015. Je suis chez mes parents à la campagne. J’ai donné ma démission le premier jour où C est arrivée. J’ai réussi à réduire mon préavis à deux semaines, au lieu d’un mois. Comme je n’en parlais pas, mes parents étaient très étonnés de cette nouvelle. J’ai annulé le prochain rendez-vous chez le dentiste, j’en ai pris un en France. Pendant notre road trip, C m’a demandé de ne pas me regarder dans un miroir, ce que j’ai fait. C’était dur mais ça m’a beaucoup aidé. J’allais mieux. J’avais très peur de me retrouver à nouveau seul après son départ, alors je suis allé vivre ces deux dernières semaines chez ma collègue J. A partir du moment où j’ai réservé mon billet retour, mes gencives ont désenflé. Pendant cette période, j’ai écrit une performance sur ce qui venait de me traverser physiquement ces derniers mois. Comme une nécessité, une évidence. Et j’ai été très ému quand j’ai recontacté mes producteurs, à qui je n’avais pas donné de nouvelles depuis plus de deux ans. J a assisté à plusieurs crises concernant la bactérie. Elle essayait de m’aider comme elle pouvait. L’un des cuisiniers du restaurant a repris le studio en rachetant tous mes meubles, la vaisselle etc. J’ai laissé 90 kg de livres, de DVDs et d’affaires personnelles dans des cartons que j’ai stocké chez J. Je suis revenu avec 60 kg de bagages et mon vélo. Le vol a été annulé. Il a fallu attendre plus de vingt-quatre heures avant de pouvoir poser les pieds sur le sol français. Ces deux semaines m’ont paru interminables. Mes parents sont venus me chercher à l’aéroport. Je suis dans le jardin entouré d’arbres et de fleurs. La bactérie s’est endormie. Il fait chaud. Je revois la nuit. Je pense à Paris. Je suis prêt.


ÉQUIPE ARTISTIQUE

Lumières / Sophie Lepoutre Éclairagiste et régisseur général. Elle est travaille principalement pour les créations du Jeune Théâtre International mises en scène par Philippe Asselin (basé à Valenciennes) et occasionnellement pour des artistes comme Pascal Crochet, Thierry Zaboitzeff, Robert Cordier, Boritz Charmatz, ou encore Fanadeep. Elle est aussi régisseur général de l’Espace Pasolini, lieu alternatif situé à Valenciennes qui organise les festivals Lignes de Corps, Carrefour International et fait partie du Next International Arts Festival (France-Belgique). Elle mène également un travail de recherche autour du son et de la vidéo en collaborant avec Jean-Luc Ducourt et Kasper T. Toeplitz pour les créations Gongs et Métal Miroir Voix.

Design sonore et régie / Esteban Fernandez Compositeur, musicien et diffuseur. Son univers évolue entre rock alternatif, musique expérimentale et musique contemporaine. En recherche constante, elle se structure autour d’un travail sur le bruit, la voix, et les synthétiseurs MOOG. Pour la saison 2015/2016, Esteban est en résidence chez ART ZOYD – Centre Transfrontalier de Production et de Création dans le cadre le dispositif DRAC Nord-Pas-de-Calais « Pas à Pas » et est également, depuis peu, artiste associé au laboratoire sonore de l’Espace Pasolini de Valenciennes.

Construction scénographie / Carlos Garcia Godos Caceres Architecte et sculpteur, Il étudie l’architecture à l’université Ricardo Palma à Lima au Pérou. De 2009 à 2012, il y enseigne l’architecture paysagiste comme assistant de Maria Teresa Cervantes. Parallèlement à ses études il intègre le laboratoire d’étude morphologique de Jesus Peña. Il commence également à développer sa recherche en tant que sculpteur en travaillant dans l’atelier «Carlos Galarza» avec les architectes Jesus Peña et Marta Vilela. En 2008, il rejoint le studio d’architecture T-concreto. En 2009, il s’associe avec l’architecte Gonzalo Parodi et créent ensemble leur propre studio d’architecture ARKANART. À partir de 2010, il collabore comme scénographe avec différents metteurs en scène et notamment sur le spectacle «El Jardin» de Gonzalo Benavente, créé au centre culturel de l’Olivar à Lima. En 2012, il rencontre la chorégraphe Muriel Bourdeau et commence une collaboration dans le cadre d’une résidence à Zona 30, centre d’experimentation artistique à Lima. Il s’installe en France en 2014 et développe son travail de sculpteur dans son atelier à Paris. Regard chorégraphique / Muriel Bourdeau Danseuse chorégraphe et vidéaste. Elle a suivi la formation Essais au CNDC d’Angers de 2008 à 2009 puis a été invitée à participer au programme Dance OMI International à New York. Son travail de recherche s’articule entre la performance, l’installation et la vidéo sur la notion même de représentation. Ses projets solo (BOX, QCM, Autoportrait) sont présentés dans différents lieux et festivals tels que le Festival International de Danse de Stuttgart en Allemagne, la Passerelle de Saint-Brieuc lors d’un plateau pour jeunes chorégraphes, l’Espace Glandier de Montpellier, le Festival 100 dessus-dessous à Paris, le Festival Les Indisciplinés à Paris, et 100% cuerpo à Lima. Sa création Le risque Zéro (n’existe pas) marque le début d’une collaboration avec la plasticienne Sara Favriau et est également la première pièce pour laquelle elle s’entoure d’une équipe de danseurs, laissant pour un temps le format solo. Elle travaille actuellement en collaboration avec le sculpteur et architecte Carlos Garcia Godos Caceres sur différents projets d’installations et de performances.


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Will I see you again - Julien Herrault  

'Will I See You Again' est une autofiction construite à partir d’une quête personnelle vécue entre Paris, Londres et Reykjavik, à la suite d...

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