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Pont-l’Évêque 1900 à 2000


© 2013, Ville de Pont-l’Évêque - ISBN 978-2-7466-5876-9 Dépôt légal : mai 2013 Mise en page : Céline Le Ruyet Créations et Thomas Bellais Impression : Imprimerie Moderne de Bayeux Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission préalable du propriétaire du copyright. Toutes les images contenues dans ce livre ont été reproduites avec accord préliminaire. Tous les efforts ont été fournis pour s’assurer que les informations contenues dans cet ouvrage sont exactes au moment de la mise sous presse.


Gérard Carval, Françoise Dutour, Maud Guichard Avec la participation de Benoît Noël

sous la direction d’André Desperrois

Pont-l’Évêque de 1900 à 2000

Édité par la ville de Pont-l’Évêque


Sommaire

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Remerciements Préface Aperçu historique des origines à 1900 1900 – 1914 : Pont-l’Évêque dans la Belle Époque Pont-l’Évêque, une sous-préfecture Le XXe siècle s’ouvre sur une crise municipale majeure Trois essais infructueux Vaine attente Replâtrage ou nouveau départ ? Tous élus au premier tour La vie de la paroisse Saint-Melaine La loi de séparation des Églises et de l’État Le Cercle Saint-Michel La vie mouvementée des écoles Les écoles publiques L’enseignement privé La distribution des prix Crèche et ouvroir, cour Montpensier Commerces, marchés et entreprises Les commerces Marchés et foires Les industries et les artisans Les inondations Le réseau hydrographique Les crues : une fatalité Des mesures contre les inondations La vie culturelle Spectacles, musique et cinéma Le vent dompte le Lutin Les courses à l’hippodrome de la Croix-Brisée 1914 – 1918 : les années de guerre Pont-l’Évêque, une ville de l’arrière Les réfugiés Réquisitions et ravitaillement Solidarité, manifestations patriotiques La vie continue, la guerre prend fin Le conseil municipal face au quotidien S’adapter Se ravitailler Gaz et charbon : un casse-tête constant Armistice et monument aux morts 1919 – 1939 : vers la modernité Une vie municipale stable mais vigoureuse Les réfugiés espagnols La réorganisation administrative de 1926 Adieu à la sous-préfecture Le tribunal à demi déclassé La ville se modernise Réseaux de gaz, d’électricité et d’eau Un vœu pour la gare Bains-douches et logements dans l’ancienne halle au blé La salle des fêtes devient théâtre Voiries, trottoirs et réparations Reconstruction de l’hôpital-hospice Activités économiques Tourisme et culture Pont-l’Évêque, ville gastronomique Le syndicat d’initiative Fermeture de l’hippodrome Vie culturelle et sportive Quand ciel et terre se déchaînent Sous l’eau et la glace Dans la tempête

p. 6 p. 7 p. 9 p. 23 p. 24 p. 30 p. 36 p. 40 p. 46 p. 54 p. 57 p. 65 p. 66 p. 74 p. 78 p. 83 p. 84 p. 87 p. 93

p. 96 p. 100 P. 101 p. 110


Pont-l’Évêque tremble Du « grand air » que Saint-Melaine souhaite goûter sans altération Un spectacle extraordinaire 1939 – 1945 : de l’Occupation à la Libération Le bel été 1939 L’Occupation Les premières mesures, juin-juillet 1940 Entre Occupation et État français L’Organisation Todt et le STO De novembre 1942 au 6 juin 1944 Les mitraillages Le bombardement de Saint-Melaine Survivre à la campagne Du 6 juin 1944 à l’arrivée des Alliés Une libération douloureuse Le défilé de la victoire Pont-l’Évêque reçoit la Croix de guerre 1945 – 1963 : le temps de la Reconstruction Pont-l’Évêque, ville sinistrée Bilan des destructions Immeubles privés Le rôle du MRU L’association syndicale de la Reconstruction L’épreuve des baraquements Les types de baraquements et leurs emplacements Veiller à la sécurité Hygiène et salubrité insuffisantes Vers une solution stabilisée Des ruines à la reconstruction : une nouvelle ville Les opérations préliminaires Inondations et déviation : le nouveau plan Un cadre moderne, une architecture tempérée Les bâtiments communaux Édifices religieux Les bâtiments communaux : réparations et transformations Réparations, transformations : voirie, ponts, places Bâtiments privés : les îlots Des immeubles collectifs Les pontépiscopiens dans les temps de la Reconstruction Reprendre vie Sports et loisirs retrouvent leurs places Tour de France et tour de force De la Reconstruction aux années 2000 Population et emploi L’autoroute A13, moteur du développement contemporain Longtemps attendue En juin 1973, début des travaux Paris à Caen, sans feux tricolores 1995 : Pont-l’Évêque respire L’autoroute, une opportunité La zone industrielle de La Croix Brisée Le parc d’activités de Launay (PAL) La ville s’agrandit, densification et lotissements De nouvelles voies pour des quartiers nouveaux Des équipements, des services Réhabilitation et restauration Le quartier de Vaucelles Le Centre culturel des Dominicaines Le centre-ville Loisirs et culture La base de loisirs Collections et musées Manifestations Bibliographie et sources

p. 115 p. 116 p. 118 p. 130 p. 135 p. 149 p. 152 p. 154 p. 164 p. 170 p. 184

p. 190 p. 201 p. 202 p. 203 p. 209

p. 227 p. 244 p. 255

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Remerciements Les auteurs tiennent à remercier les personnes suivantes pour leur aide précieuse et le prêt de documents indispensables à la réalisation de cet ouvrage :

Lucien Bougy, Colette Boutron, Jacques Cangina, Maryvonne Carval, Pierre Chahine, Régine Charlemaine, Henri Cumont, Joël Despréaux, Bernard Dutour, Jean-Michel Frétigny, Véronique Herbaut, Jean-Marie Lebeurier, Annie Lehec, Toni Mazzotti, Ginette Mertz, Jean-Pierre Pourcel, Claude et Josette Quillet-Busnel, Simone Ragot, Françoise Rufin, Maurice Sevestre, Henriette Soulbieu, Geneviève Storez, Jacques Tissier, Rodolphe Thielens et aussi les Archives départementales du Calvados, la Médiathèque de Lisieux et le Comité de la Croix-Rouge de Pont-l’Évêque grâce à Annick Selle.

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préface

Depuis plusieurs années, je souhaitais que l’histoire et l’évolution de la ville de Pont-l’Évêque, tout au long du XXe siècle, fassent l’objet d’un ouvrage. Ce siècle fut celui de mutations économiques profondes et il fut marqué par des événements que la ville et ses habitants portent dans leur mémoire : deux guerres mondiales, la reconstruction puis la création de l’autoroute ou encore le réaménagement du quartier ancien.

Ces différentes périodes ont bien sûr eu des incidences sur l’urbanisme, le développement des activités industrielles, commerciales et artisanales. Quant au potentiel touristique de la ville, il fut mis en valeur par la restauration du quartier ancien avec ses maisons en pans de bois et ses bâtiments inscrits aux Monuments historiques. Cité augeronne par son architecture, cité contemporaine dans ses bâtiments de la reconstruction, Pont-l’Évêque associe ainsi passé et modernité. Pourtant, notre ville ne disposait pas encore d’un livre de référence sur son passé pourtant si riche et dont l’histoire devait être conservée.

Depuis l’automne 2010, les auteurs ont donc collecté des archives personnelles et des témoignages auprès des habitants. Ce sont des documents rares et indispensables à la mémoire collective d’autant plus que les archives municipales ont été détruites suite aux bombardements et au terrible incendie qui ravagèrent une partie de la ville en août 1944.

À la lecture de cet ouvrage, l’histoire de Pont-l’Évêque se reconstruira page à page, enrichie par des documents le plus souvent inédits et une abondante et rare iconographie. André Desperrois Maire de Pont-l’Évêque

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Aperçu historique des origines à 1900

Aperçu historique des origines à 1900

L

a ville de Pont-l’Évêque est située au confluent de trois cours d’eau, la Touques, la Calonne et l’Yvie. Cette cité possède une origine très ancienne, elle s’est développée au carrefour de plusieurs axes de communication, routiers et fluviaux, en une longue rue flanquée de petites voies venant y aboutir. C’est une ville du Pays d’Auge chargée d’histoire, renommée pour son fromage, à l’activité agricole et commerciale, au cœur d’une contrée d’élevage. Les armes de Pont-l’Évêque, illustrant cette vocation, ont souvent varié dans leurs symboles (vaches ou bœufs) ou leur couleur (or, gueules ou sinople).

La première trace de la fondation de Pontl’Évêque, dans l’histoire, est l’existence d’un gué qu’empruntent des voies romaines, pour traverser la Touques. Plusieurs de ces anciennes dalles de gué ont été retrouvées au pied du pont des Chaînes lors de sa reconstruction en 1958. L’une des voies venait de Bayeux et l’autre de Lisieux, elles se réunissaient à l’entrée de la ville à l’emplacement de l’actuel chemin de Betteville. Cette portion unique franchissait la Touques puis la Calonne. Elle se séparait ensuite en deux branches en direction de Touques d’une part, Honfleur et Rouen d’autre part. Le premier texte mentionnant le nom de Pont-l’Évêque date du XIe siècle. Le célèbre moine historien, Orderic Vital, l’évoque dans son Histoire de la Normandie en relatant le décès de l’évêque de Lisieux, Hugues d’Eu, en 1077 : « On plaça le prélat sur un brancard pour le transporter et du bourg que l’on appelle Pont-l’Évêque, on le conduisit à Lisieux […] ». L’évêque mourut à la sortie de la ville de Pont-l’Évêque dans un lieu que l’on appelle aujourd’hui La Croix Brisée.

« Pont-l’Évêque est éloignée de quatre lieues de la ville de Lisieux. Le long du chemin, dans le champ où l’évêque mourut, on érigea une croix qui a été appelée la croix de l’Évêque ».

Blason de Pont-l’Évêque « de gueules à deux bœufs d’or au chef cousu de France ». En-tête de lettre.

Au XIe siècle, une chapelle est édifiée au centre du village sous la protection des moines de la proche paroisse de Saint-Hymer. Elle est dédiée à Saint Michel. Le nom de Pont-l’Évêque apparaît vers 1145, dans une charte relative au prieuré.

L’origine du nom de Pont-l’Évêque n’est pas vraiment déterminée, plusieurs hypothèses sont émises, dont celle d’Arcisse de Caumont au XIXe siècle : la tradition veut que la ville tienne son nom d’un pont que l’un des évêques de Lisieux aurait fait bâtir. Autre version : la cité s’appelait Pont les Vaches, se prononçant en patois Pont les Vaques et qui, au fil du temps serait devenu Pont-l’Évêque. Enfin, l’abbé Georges Abel Simon, dans le journal Le Pays d’Auge en 1926, écrit que le nom viendrait de la famille Le Vesque (Pont Le Vesque), vieux patronyme que l’on rencontre souvent dans la région.

Au Moyen-Âge, Pont-l’Évêque est le centre administratif et judiciaire de la Vicomté d’Auge. L’agglomération non fortifiée, mais ceinte par la Touques et le Canal Bréban, est importante par son marché dont les moines du prieuré de Saint-Hymer possèdent les droits. Le pont de la Touques est alors un centre d’échanges très fréquenté. Un document, datant de 1314,

Page 8 : Plan de 1857 par Le Fèvre, où figure la nouvelle limite issue du projet de réunion des communes de Saint-Melaine et de Launay à Pont-l’Évêque. Coll. Les Dominicaines.

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Aperçu historique des origines à 1900

difficile puisqu’elle dure de 1417 à 1449, date à laquelle Pont-l’Évêque est enfin libérée par les Comtes d’Eu et de Saint-Pol.

La paix revenue, la cité reprend son aspect de bourg paisible et prospère. En 1529, Louise de Bourbon, comtesse de Montpensier, entre en possession de la Vicomté d’Auge puis envoie son fils, Louis, administrer ce territoire et le remettre en état. Aujourd’hui, on peut encore voir à Pont-l’Évêque quelques constructions datant des XVe et XVIe siècles : l’église SaintMichel, l’ancien couvent des Dominicaines ou encore l’Auberge de l’Aigle d’Or, témoins de cette période brillante.

De 1559 à 1599, la France est ravagée par des troubles, des luttes civiles, que l’histoire mémorise sous le nom de Guerres de religion. En 1562, l’église Saint-Michel subit un saccage par les Huguenots. Devant ce désastre, la comtesse de Montpensier décide de donner des arbres de la forêt de Touques pour reconstruire la charpente de l’édifice.

Chevet de l’église Saint-Michel avec la Touques. La Normandie Illustrée. Coll. Les Dominicaines.

le nomme Pont de la foire, il indique aussi la présence de deux moulins. Une charte, datée de 1197, provenant du Cartulaire de Saint-Hymer, indique que les vendeurs y installaient leurs étalages où l’on trouvait des denrées de toutes sortes, principalement des fromages. La ville, dotée d’une cohue – un bâtiment où la justice était rendue – et d’une geôle, exerce un pouvoir administratif important. En 1346, les troupes anglaises débarquent puis traversent la Vicomté d’Auge en dévastant les campagnes sur leur passage. Sans fortification, Pont-l’Évêque ne peut résister, elle est occupée. De 1348 à 1352, la peste noire fait de grands ravages parmi la population. La seconde occupation anglaise est encore plus 10

Le calme revenu, Pont-l’Évêque connaît à nouveau une vie économique florissante. La ville, attachée au diocèse de Lisieux, est le chef-lieu d’une Élection de la Généralité de Rouen. Elle détient un bailliage particulier, lui assurant un rôle d’administration et de gestion. Le XVIIe et le XVIIIe siècles sont marqués par la construction d’édifices remarquables. Ces bâtiments traduisent le goût classique de leur époque, hôtel de Montpensier et hôtel de Brilly, sans pour autant oublier la traditionnelle architecture à pan de bois dont les manoirs d’Argences et des Tourailles sont des exemples. Cette technique se retrouve aussi dans des maisons plus modestes, aux toits de chaume. Cependant, ces matériaux, si répandus dans le Pays d’Auge, facilitent la propagation des incendies. Ainsi, le 6 mai 1671, un important sinistre détruit une partie du quartier de Vaucelles. Le procès-verbal dressé par les officiers de l’Élection de Pont-l’Évêque décrit la situation : « Le feu, ayant pris dans le four du boulanger le mercredi, communique aux


Aperçu historique des origines à 1900

Hôtel de Montpensier au XIXe siècle. Carte postale. Coll. Les Dominicaines

maisons voisines dont il y avait une partie couverte en chaume, aurait causé un tel incendie qu’en moins de deux heures, 77 corps de bâtiments, tant en demeures, pressoirs, scierie, quantités usages furent embrasés avec la plus grande partie de leurs meubles, lits, lingerie, vaissellerie, provisions, lettres et surplus, tonneaux et autres boisseaux des propriétaires et locataires. Les maisons sont réduites en cendres, plus de 250 tonneaux de cidre et poiré vendus sans qu’il soit resté sur la place, la valeur de 10 charretées de bois, tout en dommage de feu, lequel embrasement, nonobstant la résistance de tous les habitants de cette ville et faubourg, même des paysans des villages voisins qui étaient venus au secours, a duré jusqu’au vendredi matin 14 de ce mois ». Le 27 juin 1786, le roi Louis XVI, après l’inauguration du port de Cherbourg, suit la route de Caen à Pont-l’Évêque. Le carrosse royal s’arrête à Saint-Melaine pour changer de chevaux. Le curé du lieu salue le Roi et lui remet plusieurs placets (demandes succinctes écrites pour obtenir justice, grâce, faveur…).

Un laboureur dépose plainte parce que la foule a piétiné son foin. Le Roi lui fait attribuer un secours de 150 livres. L’époque révolutionnaire n’a pas beaucoup affecté Pontl’Évêque. Comme beaucoup d’autres, elle a connu un enthousiasme révolutionnaire assez vite éteint. La ville change de nom et devient Pont-Chaslier en mémoire du montagnard Chaslier – ami de Marat – qui mourut guillotiné. Ce nom ne fut employé que dix-huit mois.

Pont-l’Évêque est surtout la ville natale de Jacques-Guillaume Thouret. Né le 30 avril 1746, fils de notaire, spécialiste reconnu en droit constitutionnel et administratif, il devient avocat du Parlement de Normandie en 1773 et entre en politique pendant la période de la Révolution. En 1787, il rédige un rapport très remarqué sur l’état de sa province et participe, en 1788, à l’agitation qui précède la réunion des États généraux. Il est l’un des rédacteurs des Cahiers de doléances pour la ville de Rouen, dont il devient député du Tiers État aux États généraux de 1789. JacquesGuillaume Thouret prend la présidence de l’Assemblée Constituante à trois reprises de 11


Aperçu historique des origines à 1900

1789 à 1791. On lui doit l’idée du découpage de la France en départements. Il participe aussi à l’élaboration de la nouvelle organisation judiciaire, notamment en ce qui concerne l’institution du jury. Il demande la rédaction d’un Code civil français uniforme. La réforme qu’il fit adopter aboutit à la séparation des juridictions administratives et judiciaires. L’article 5 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, « Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être empêché » a été adopté à son initiative. Devenu suspect sous la Terreur, parce qu’il partage les idées des Girondins, il est arrêté en l’an II, condamné à mort et guillotiné, à Paris, le 22 avril 1794.

En 1802, Pont-l’Évêque devient une souspréfecture du département du Calvados, la paroisse est rattachée à l’évêché de Bayeux. Jean Mollien, propriétaire au Mesnil-surBlangy, en est le premier sous-préfet, nommé le 14 avril 1802, il reste dans cette charge jusqu’en 1806. En 1821, un voyageur décrit ainsi la souspréfecture : « ici tout est agricole ou judiciaire ». Ce raccourci rend assez bien les caractères dominants des activités de Pont-l’Évêque au cours du XIXe siècle. Le même auteur ajoute : « ce que j’ai trouvé de mieux à Pont-l’Évêque, c’est son fromage et dans quelques années ce qu’il y aura de plus beau ce sera certainement sa prison » . En 1840, un observateur remarque que la ville « est restée jusqu’ici étrangère au mouvement industriel qui fait le caractère particulier de notre temps, qu’en revanche, la procédure y est toujours en grand honneur ».

Page 13 : Jacques Guillaume Thouret, portrait. Gravure. Coll. Mme Storez

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La ville cumule les activités administratives d’une sous-préfecture et celles d’un tribunal correctionnel. Fonctionnaires, commis aux écritures, avocats, personnel judiciaire, avoués constituent une bourgeoisie cultivée, très impliquée dans la vie municipale. Les notaires et leurs employés représentent à eux seuls 5 % de la population active ! Pont-l’Évêque est toujours un foyer commercial avec cinq foires annuelles (foires de mai, juin et juillet, foires Saint-Michel et Saint-Martin). La Saint-Michel est la plus

importante, on y vend des bestiaux et toutes sortes de marchandises : orfèvrerie, faïences, toiles, etc. Les deux marchés hebdomadaires attirent le monde des campagnes alentours qui vient négocier les fromages et le beurre, productions essentielles de l’agriculture augeronne. Ces foires et marchés entretiennent un important commerce local. En 1836, on compte 101 marchands et commerçants, 33 aubergistes, cabaretiers et cafetiers. Pont-l’Évêque est de ce fait la capitale économique de l’arrondissement.

Routes structurantes

Longtemps handicapée par le mauvais état des chemins, la ville sort de son enclavement en profitant des grands travaux entrepris à partir de 1830. Les liaisons avec Caen et Lisieux sont améliorées, celle avec Pont-Audemer est achevée après 1837. La route vers Trouville devient un axe important car la côte est un lieu fréquenté par une importante clientèle. La loi du 26 mai 1860, supprime les communes de Saint-Melaine et de Launay. La première (88 ha et 333 habitants) est annexée dans sa totalité à Pont-l’Évêque. La seconde est partagée avec Saint-Julien-sur-Calonne. Elle apporte 146 ha et 340 habitants. La population de Pont-l’Évêque passe de 2024 habitants (en 1856) à 3114 habitants (en 1861), et la surface communale atteint 777,84 ha. Des industries se sont développées au cours du XIXe siècle : scieries, briqueteries, distilleries et cidreries qui restent cependant des entreprises de petite taille. Des tanneries et des moulins à huiles tournent encore, utilisant la force motrice des cours d’eau. Mais la ville ne sera pas une ville ouvrière : elle ignore le développement industriel de ses voisines, Lisieux ou Dives-sur-Mer. Pontl’Évêque traverse le XIXe siècle avec le caractère particulier d’une cité bourgeoise composée d’une part importante de rentiers, en absence totale ou presque de population ouvrière. Pourtant « ce gros bourg » prend progressivement l’allure d’une petite ville en ouvrant de nouvelles rues bordées de maisons


Aperçu historique des origines à 1900

Personnalités Pontépiscopiennes Pont-l’Évêque est la terre natale de plusieurs enfants célèbres. Ses rues, places et plaques commémoratives en portent les noms.

Ferdinand Alphonse Hamelin (1796-1864)

René Gillotin (1814-1861)

Gustave Flaubert (1821-1880)

Page 15 : Charles Mozin, Bateau à voile sur la Touques, huile sur toile. Coll. Musée Montebello, Trouville

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Issu d’une famille d’armateurs, F.-A. Hamelin participa aux campagnes d’Espagne et d’Algérie. Commandant de la flotte française pendant la guerre de Crimée, il devient Amiral puis Ministre de la Marine en 1855. Il fut l’ami et le protecteur de René Gillotin. René Gillotin, officier de marine et capitaine de frégate, réalise des aquarelles et des dessins lors de ses voyages (Amérique du Sud, Méditerranée). Ses œuvres racontent ses nombreuses rencontres et possèdent un grand intérêt historique et ethnographique. Gustave Flaubert, originaire de Rouen, nous ramène aussitôt à Pont-l’Évêque, bourg natal de ses ancêtres maternels, grâce au conte, Un Coeur Simple, oeuvre qui a si bien mis en scène les personnages et restitué l’ambiance de la ville.

Robert de Flers (Robert Pellevé de La Motte-Ango) est né à Pont-l’Évêque, son père y étant souspréfet. Auteur dramatique célèbre (L’Habit vert), il devient académicien en 1920. Robert de Flers (1872-1927)

en briques. Parmi ces voies nouvellement percées : la rue Valencourt en 1827, la route nouvelle de Lisieux en 1853, la rue de l’Église et la passerelle sur la Touques en 1857.

Le XIXe siècle apporte de nouveaux équipements pour le commerce et l’administration. En 1808, tribunal, mairie, justice de paix et gendarmerie occupent l’ancien monastère des Dames Dominicaines de l’Isle, chassées par la Révolution. Décidée par décret du 25 mai 1811, la construction, sur ce même site, de la prison et du tribunal s’échelonne de 1813 à 1828, selon les plans des architectes HarouRomain, père et fils. Remarquables par leur conception et les matériaux utilisés, ces deux bâtiments restent exemplaires.

Du port de Touques à Lisieux, la Touques fut navigable du XIIe siècle jusqu’en 1926. Elle fut pendant longtemps le seul axe de circulation permettant aux habitants du nord Pays d’Auge d’exporter leurs produits. Le transport s’effectuait à l’aide de bateaux à fond plat et à mât démontable : les gabares. L’utilisation de ces embarcations explique la présence d’un chemin de halage sur la rive droite de la Touques. À Pont-l’Évêque, les quais se situaient en aval du pont des Chaînes ainsi que sur la rive gauche de la Calonne. Les gabares étaient notamment chargées de bestiaux, de cidre en tonneaux, de bois à bâtir ou à brûler ou encore de sel blanc. La navigation sur la Touques atteint son apogée au XVIIIe siècle. Cependant l’activité fluviale ne se faisait pas sans difficulté. La Touques comporte de nombreux méandres qui ne facilitent pas la navigation. Le pont des Chaînes représentait un obstacle du fait de sa construction à une seule arche et de son tablier en bois. En 1806, l’arcade fut agrandie. Au milieu du XIXe siècle, ce moyen de transport est fortement concurrencé par le chemin de fer et l’amélioration du réseau routier. En 1926, le transport sur la Touques est officiellement fermé par un arrêté préfectoral mais le fleuve reste dans le domaine public.


Aperçu historique des origines à 1900

L’ombre portée de Gustave Flaubert (1821-1880) sur Pont-L’Évêque

8 heures et demie du soir, par un temps si noir qu’on ne voyait pas les oreilles du cheval. La dernière fois que j’étais passé par là, c’était avec mon frère, en janvier 44, quand je suis tombé, comme frappé d’apoplexie, au fond du cabriolet que je conduisais et qu’il m’a cru mort pendant 10 minutes. C’était une nuit à peu près pareille. J’ai reconnu la maison où il m’a saigné, les arbres en face (et, merveilleuse harmonie des choses et des idées) à ce moment-là même, un roulier a passé aussi à ma droite, comme lorsqu’il y a dix ans bientôt, à 9 heures du soir, je me suis senti emporté tout à coup dans un torrent de flammes ».

B. Noël, L’ombre portée de Gustave Flaubert sur Pont-L’Évêque, Revue Le Pays d’Auge, N°1, janvier-février 2013.

Étienne Carjat : Gustave Flaubert, vers 1870, Coll. part.

Gustave Flaubert voue un semblable culte à Trouville ou plutôt à la mer et à Pont-L’Évêque, c’est-à-dire à la ville natale de sa mère, AnneJustine-Caroline Fleuriot, issue d’une famille de médecins et de gens de robe. Ses rêveries dans le domaine de la Ferme de Geffosses, propriété maternelle et les herbages bordant la Toucques encore animée d’ultimes gabarres forgent sa relation à la nature.

Jean Bureau : La maison de l’apothicaire Thierry (« Onfroy » dans Un cœur simple) disparue en août 1844, Revue Le Pays d’Auge, mars 1958.

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Gustave Flaubert se dévoile davantage dans sa correspondance privée que dans ses romans et c’est dans une lettre du 2 septembre 1853 à son amie Louise Colet qu’il évoque la syncope qui aurait mis fin, dix ans auparavant à sa vie mondaine pour faire de lui l’ermite du gueuloir de Croisset. « Hier, nous sommes partis de Pont-l’Évêque à

En sa qualité de médecin, Jean Bureau a ausculté brillamment cette scission capitale. Il estime donc dans la revue Le Pays d’Auge en avril 1975 : « À ce carrefour de la Porte Rouge, s’est joué toute une destinée ; la fin d’une tutelle insupportable, le début d’une existence exclusivement vouée à la littérature. […] Sans doute peut-on admettre que l’événement a été une libération, la fin de deux années d’études de droit imposées et détestées, deux années de maladie de nerfs, et qu’il fallait ce sacrifice pour provoquer l’attention du père, Achille Cléophas ».


Aperçu historique des origines à 1900

En juillet 1860, une nouvelle poissonnerie est établie le long de la Touques, dans l’impasse Loisnel, qui sera élargie à cet effet. Une rue est ouverte du pont des Chaînes à la place du marché aux bestiaux. En 1885, la mairie entre dans ses murs grâce au don d’une maison fait par Mme veuve Goupil, maison située place du Marché aux Denrées (actuelle place Foch). L’Hôtel de Ville est inauguré le 14 juillet. Une grande place est aménagée autour, dotée d’un marché couvert de type Baltard.

La Révolution de 1848 établit le suffrage universel élargissant le corps électoral masculin. Mais les maires sont toujours choisis jusqu’à la réforme de 1882, qui met en place l’élection du premier magistrat par l’ensemble des conseillers municipaux.

Dix années plus tard, les tournées artistiques et le public de Pont-l’Évêque quittent la Halle au blé au profit d’une « salle des fêtes-théâtre » inaugurée le 5 mai 1895. La construction nouvelle occupe le terrain de l’ancienne halle de la boucherie, disparue avec ses étaux couverts, depuis 1840. Dans un premier temps, c’est une salle au parquet plat destinée aux associations. Elle pouvait aussi recevoir des spectacles. Les six régimes politiques (Premier Empire, Restauration, Monarchie de Juillet, Seconde République, Second Empire, Troisième République) et les deux révolutions (1830 et 1848) qui se succèdent en France ne marquent pas l’histoire locale. Peut-on seulement noter que la révolution polonaise (1830) installe quelques Polonais émigrés, et que l’un d’eux tentera de séduire Félicité, sous la plume de Flaubert .

La guerre de 1870 atteint la ville : « Nous avons eu à loger et nourrir de nombreuses troupes envoyées ici. Il y a eu jusqu’à 1 200 hommes à Pont-l’Évêque, ville de 2 900 habitants. Nous avions des soldats dans tous nos appartements et nous les avons logés, chauffés, nourris et soignés aussi bien que possible ». La guerre marque les familles, on compte onze morts à la suite des combats, mais il n’y a pas d’occupation par les Prussiens. Les maires, appartiennent généralement à des opinions modérées, voire conservatrices et de toutes façons de la même opinion que le régime en place. Ils sont choisis par les autorités préfectorales sur les listes émanant du vote des électeurs pontépiscopiens.

Adolphe Quétel, maire de Pont-l’Évêque. Portrait d’après gravure du XIXe siècle. Coll. M et Mme Claude Quillet-Busnel.

Les Maires au XIX e siècle Charles François Fouet de Crémanville Jean Baptiste Joly Ange Pierre Thomas Oriot Félix Hippolyte Delarocque de Brilly Louis Etienne de Pellegars-Colvé Thomas Arsène Paysant-Valencourt Jean Martin Mouillard Charles Victor Isabel de la Blotterie Emmanuel Aumont Pierre Armand Hippolyte Allais Jean Taillefer Charles Félix Désiré David Auguste Louis Julien Adolphe Quétel Jules Adolphe Desrocques

1800-1801 1802-1803 1804-1808 1808-1817 1818-1830 1830-1843 1843-1847 1848-1849 1852-1856 1856-1862 1863-1864 1865-1877 1878-1888 1888-1897 1897-1902

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