Page 1


LE

RUE

DE


Le centre-ville de Sherbrooke est petit. Promenez-vous tous les jours et vous verrez facilement les mêmes têtes à chaque fois. Et là, je ne parle pas seulement de ceux qui y travaillent, mais aussi de ceux qui y habitent. Michel Craig, alias Snoute, fait partie de ces deux catégories. Poète d’une simplicité effarante, il vit dans la rue et erre sur la Wellington en vendant des copies de ses œuvres. Voici un bavardage avec ce personnage à barbe :

Présente-moi brièvement l’ensemble de ton œuvre. Pensées, réflexions, textes courts, nouvelles, contes, nature, vent. C’est doux et pas négatif. Et depuis combien d’années vis-tu de cette façon? 36 ans. (NDLR : ce qui nous ramène donc en 1975) Raconte-moi tes débuts. Je travaillais à Domtar, à Windsor, dans un job high-tech, pis un moment donné j’me suis tanné. En 1970, le job était de 17 $/heure. J’étais tanné de travailler sur les chiffres, et comme j’écrivais déjà, j’ai lâché mon job pour tomber dans la rue. Ça devait être dur au début?

Texte par: Alexandre Demers Photo par: Jean-François Dupuis http://www.jfdupuis.com/

Ça m’a pris deux ou trois mois, juste pour dire, d’arriver à être à l’aise. Ce que j’ai fait, j’ai pogné mon pack sac, j’ai mis des livres et j’ai dit je m’en vais. Es-tu toujours resté dans le coin de Sherbrooke? Ha non. J’suis originaire de Windsor. Je suis resté à Montréal, au Lac-SaintJean, en Gaspésie. J’suis resté un temps à Ivijinuk.


Ivijinuk ? C’est dans le Grand Nord. Ça se tenait dans les moins 40. C’était pas pire. J’ai voyagé en Europe : France, Belgique, Suisse, Luxembourg, Norvège, Suède, Finlande. J’ai fait 20 minutes en Russie, tout ça sur le pouce. 20 minutes? Dans les années 70, c’était la guerre froide : « Qu’est-ce que tu fais dans la vie? » « Heu, écrivain » J’suis pas resté : avec un gun dans le dos, tu comprends que t’as pas tout à fait besoin d’être là. J’ai vu la Pologne : quoiqu’encore communiste à cette époque, c’était moins pire et plus accessible. Moi, en Russie, ce que j’voulais faire, c’était le transcontinental… tsé le train du Dr. Zhivago. Ça me tentait de manger de la goulache. Aujourd’hui, ça serait plus accessible. Et tu vois toute la Russie : tu traverses la steppe, le Caucase, et une autre chaîne de montagnes… à l’époque ça coutait 150 $, et avec mon 17 $ l’heure, c’était une journée d’ouvrage, ou deux peut être. Et à travers ça? As-tu toujours été autodidacte? Oui, je suis autodidacte. J’ai mon c.v. comme tout le monde. J’ai surtout appris sur le tas. Les voyages et mon bagage : c’est ma p’tite richesse personnelle. Mais je me vante pas d’avoir voyagé autant. J’me suis payé un trip fantastique après avoir vu une émission de télé : la route 66 qui traverse les États-Unis. C’était génial.

J’ai fait ça en 1972, j’crois. Un moment donné, j’me lève un matin, je m’imprime une feuille en anglais et en français, et j’ai traversé les États-Unis juste avec ça et 25 $ en poche. J’ai resté dans des châteaux. On m’a hébergé dans des places pas possibles. Faut dire que mon anglais était pas fort. Mais même là, j’pouvais me débrouiller, on me comprenait. Les gars m’embarquaient : « Ha mais non tu t’en viens chez nous. » « Heu chez vous c’est où? » « À 200 Miles plus loin » Rires « Ok on s’en va là, pas de problème, mais ramène-moi demain sur la route 66. » Les gens étaient si sympathiques? Ha très! J’ai eu la chance de manger et d’être hébergé. « Ha, mais tu dois avoir besoin d’un peu d’argent? Tu dois pas avoir d’argent? »  « Ha ben non, qu’est-ce tu veux » J’suis parti avec 25 $, j’suis revenu avec 4500 $ dans mes poches. Rires On me donnait des 200 ou 300 $ tsé le farmer qui a une terre d’à peu près 5 miles de large par 5 miles de long, lui il s’en fout du 300 $. Sinon au Québec, y’a un temps où je faisais par année sept fois le tour de la province. Quand je dis le tour, c’est Gaspé le matin, et le soir, je montais à Ottawa. Toujours sur le pouce? Oui. Le monde m’embarquait parce que j’étais bizarre : je porte la barbe. Le monde disait : « Ha le pauvre gars » « Non non, pas pauvre. Tu m’embarques, moi j’vais te faire la conversation. Pas de problème mon homme. »


J’AI CHOISI DE FAIRE MON MÉTIER LE PLUS BELLEMENT POSSIBLE


As-tu toujours eu la barbe?

Pourquoi donc?

En gros, j’ai peut-être été 6 mois de ma vie sans barbe.

Ils ne sont pas de calibre pour traduire ce que je fais. Ils sont vraiment pas bons. Là, je travaille sur mon prochain livre qui va être écrit à la main avec mon écriture à moi. J’vais l’attacher avec des «bolts». Le livre est prêt, mais c’est le retranscrire qui est long. Surtout que mon écriture n’est pas vargeuse. Elle est belle, ça se lit, mais les gens ne lisent pas en lettres attachées.

Ça fait longtemps? 7 ou 8 ans environ. J’aime ça avoir la barbe. (s’ensuit une discussion sur la barbe et ses propriétés comme isolant)

De quoi t’inspires-tu dans tes textes? De tout ce que j’vois. Même si c’est négatif, j’le transforme et l’le mets en positif. Parce que du négatif, c’est officiel que j’en vois. J’ai toujours tendance à mettre ça en positif. J’peux parfois être nostalgique. Le passé je l’ai et j’ai ben du background. Ton public ressemble à quoi? Si ça peut te donner une idée, ma feuille actuelle, j’suis rendu à 591 copies, juste cette année. Uniquement sur la Wellington. J’ai fait un livre un moment donné, mais je l’ai arrêté à 340 copies. J’sais pas ce que j’avais. Y avait quelque chose qui me boguait. Je l’aimais pas. Parlant de livre, en carrière, j’ai peut être vendu, feuillets et livre inclus, 130 000 copies. Main à main seulement. Là je vieillis, et je m’en vais probablement aux éditions Fides à l’automne. Fides international, c’est France, Belgique, Luxembourg, etc., avec possibilité de traduction pour les États-Unis. Mais j’ai refusé la traduction.

Et comment est le feedback de ce que tu fais? Tu en reçois? Oui, tous les jours. Les gens sont honnêtes : « Ah ce bout-là, j’ai pas aimé pantoute. » (Il salue un passant dans la rue)

Ah ça c’est à journée longue. Si tu savais le nombre de personnes à qui je dis bonjour la journée, c’est surprenant. Vas-y dans les 100 personnes par jour. Tu es populaire. Oui, peut-être. Mais ça ne me dérange pas. Ce qui me dérange, c’est les gens qui jugent de l’apparence. Ça me fatigue. Ce qui me fait le plus plaisir, c’est quand les gens disent : « Ah, je l’ai donné à ma mère! » Ok, c’est pas un métier pour être riche. Mais quand je rencontre 400, 500 personnes par semaine… Ok c’est souvent les mêmes, on s’entend que la rue Wellington c’est pas grand. Mais j’ai choisi de faire mon métier le plus bellement possible. J’suis honnête.


Ce que j’aime, c’est les gens : « Bonjour, bonjour, comment ça va aujourd’hui. » La question qu’on me pose le plus souvent c’est « Bon quessé que tu sors de nouveau, là j’suis tanné, l’autre on l’a vu. » « Ben ça fait trois semaines, laisse-moi une chance. » Ça commence à être le fun. J’ai mon nom dans le dictionnaire : Dictionnaire des poètes d’ici, de 1606 à nos jours, chez Guérin. C’est sorti en 2002, puis une deuxième fois en 2005, refait avec ma photo. Pour un aperçu du travail de Snoute, lisez son texte court à la page 88

Qu’est-ce que tu aimes des rues de Sherbrooke? Ce que tu détestes? La propreté. Sherbrooke, c’est une ville propre. Ya à peu près aucun top de cigarette, comme y’en a à peu près 25 (passants) qui les ramassent. Par contre, c’est une ville snob : tu joues pas dans la bulle du monde. Moi j’ai la chance d’y entrer. Tsé je passe n’importe où. C’est sûr j’ai une grande gueule. Le snobisme, j’en rencontre. Des p’tits cass’ de bain, des imbéciles heureux, j’ai à peu près 10 % du monde que je rencontre qui en sont. Le reste du temps, les gens sont ben gentils.

Comment vois-tu la pauvreté à Sherbrooke? Dommage. Disons que les bourgeois font chier, les parvenus écœurent, pis les frais chiés niaisent. Par contre, j’peux comprendre qu’un gars a de la misère. Parce que sur l’aide sociale, c’est pas beaucoup. Ça, j’peux comprendre. Mais c’est celui qui se prend pour un autre parce qu’il est supérieur pis qu’il n’a jamais travaillé. Lui m’écœure. Le jeune qui veut tout refaire le système : « Pas de problème man, apporte-moi des solutions, j’vais la prendre, pas de problème. » Ils ont tous été battus. « Ben oui, pis… qu’est-ce que tu veux que j’te dise? Vas-tu passer ta vie à dire que tu as été battu? Vas-tu en battre un autre PARCE que tu as été battu. » Y reproduisent. Ceux-là sont plates. Par contre, y’a des p’tits jeunes que j’trouve absolument superbes, y se démerdent. Bof pas grand-chose des fois, y vont patenter des choses, y vont produire quelque chose. J’ai toujours désavoué le gars la main tendue « donne-moi de quoi. » « J’peux comprendre si t’es handicapé. J’peux comprendre si t’as des limites physiques ou mentales, mais donne-moi de quoi en échange. » Y’en a 500 dans la rue. Des gens qui vont rester une couple de jours ici et là. Y sont dans la rue. C’est parce qu’ils le veulent à un certain niveau. Ça parait bien être dans rue, à une certaine catégorie de gens.


Par Snoute


En nœuds de rapiéçage, l’habit de guenilles sur le dos, des rides au cou, au visage et sur la peau. Vieux de vie et d’âge, l’ancêtre se raconte. Assis, crochu par les misères et les craintes sur une craquante berceuse, il jase, se souvient de son enfance, quand la corneille de mars lui croassait le printemps. Dans ces temps d’autrefois, la truite à picots orangés haletait près d’un bouchon flotteur. Il se souvient de ces journées de glace qui fuyaient la floraison de la candide fleur. Les manchons de la charrue dans les mains créaient le pain virtuel du lendemain. Le vieillard philosophait sur des souvenirs de jours à n’en plus finir. Comblé de travail, de sueurs, d’espoir et de labeur, lui, l’homme strié de rides, discutant de son chien et du lièvre, rappelle sa mémoire lointaine, le foin des terres paternelles d’où se cambrait le blé du champ voisin. Ah! Gambades et cueillette de fraises, de fruits divers et de fleurs font rêver en vous le jupon du village d’à côté. Toujours dans l’espérance d’une imaginaire frontière, d’une cité au nom d’hémisphère; de gens, d’ivrognes, de copains, d’amis, le grand-père, lui, qui de son pied nu, a labouré les rosées d’été à la guise du bon vouloir de son indépendance. Maintenant veuf, l’attente de la levée de la mort le désagrège implacablement du décor, mais suintant le souffle d’un prochain hiver, la vie le tient en éveil, ancré sur terre. L’automne le fait patienter. Le vieux s’endort à la flamme du foyer où la bûche crépite pour cet être aimé et l’enfant dont je suis, rêve de lui.


Esculture snoute  

Texte publié en 2011 Photos de Jean-François Dupuis

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you