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culture

PREMIER

NUMÉRO ÉTÉ 2011 LES RUES DE

SHERBROOKE

Les bars de quartier

Mme Boo

Snoute Sherbrooke

Ville de

l'embarras


TABLE DES MATIÈRES

COLLABORATEURS

CHRONIQUES

Merci

Sherbrooke Ville de l’Embarras

Remerciements à tous ceux qui nous ont aidés dans cette aventure d’un nouveau magazine culturel sherbrookois.

Sherbrooke ville embarrassante à plusieurs points de vue.

P.06

ÉDITORIAL Première action Un premier numéro, un nouveau point de vue de la culture estrienne. P. 10

PAROLES Sherbrooke À quel lieu vous identifiez-vous le mieux ? Qu’y a t-il à Sherbrooke et pas ailleurs ? Qu’aimez-vous à propos des Sherbrookois ? P. 12

Mme BOO Reportage sur Madame Boo ! Apprenez la véritable histoire de cette dame haute en couleurs et volubile. P.20

/

P.22


TABLE DES MATIÈRES

IMAGES

NOUVELLES

Les Bars

Le Vieillard Enfant

Rencontre avec les barmen et barmaids de Sherbrooke dans les fameux bars de quartier où nous n’osons jamais aller.

Une des nombreuses réalisations de Michel Craig, alias Snoute, le poète de rue de Sherbrooke.

Vieux et Anciens

Le Béton, la Famille et les Ballons dirigeables

Reportage photo sur le Sherbrooke d’hier à aujourd’hui. Voyage à travers le Centre-Ville du passé. P. 30 /

P.56

ENTREVUES Snoute Vous vous êtes probablement fait aborder par un homme voulant vous vendre ses écrits. Le voici. P.48

Nouvelle de Matthew Gaines P.82

/

P.84


C O L L A B O R A T E U R S


RÉDACTION

ALEXANDRE

DEMERS

ROSEMARIE

POULIN

SNOUTE

MATTHEW

GAINES

DESIGN

PHOTOS

ALEXANDRE

JEAN-

BOISVERT

DIRECTEUR ARTISTIQUE DU MAGAZINE ET CHEZ PACO NOUVELLE ÉQUIPE

DESIGN MARKETING

FRANÇOIS

DUPUIS

PHOTOGRAPHE PROFESSIONEL SHERBROOKOIS

WWW.JFDUPUIS.COM

MARIE-HÉLÈNE

MONTIGNY LÉGAL Le contenu de

ce magazine ne peut être reproduit sans l'autorisation

de son éditeur ou de ses rédacteurs.

RÉALISÉ GRÂCE AU

PROGRAMME

JEUNES VOLONTAIRES

ISSN 1927-2596 adproductions été 2011

MICHEL WINDSOR

www.flickr.com/ photos/2308mikepics/

WEB

CHRISTIAN

CHUNG www.webgrapher.fr/

MARRAINE

ÈVE BONIN


É D I T O R I A L


Un grand nombre de gens à qui j’ai parlé au cours de la dernière année m’ont demandé où je voulais en venir avec l’idée d’un magazine comme ES Culture. Certains ont même cru en un nouveau compétiteur aux journaux et autres magazines culturels. Ma priorité, figurez-vous, n’est pas la couverture des évènements artistiques, mais bien de rendre hommage à la culture au sens large (ou patrimoine, comme notre gouvernement aime bien l’appeler). De voir notre ville ou notre région (l’Estrie), d’un point de vue encore jamais exploré dans les médias. La culture est comme une immense ville : elle a de nombreux visages, de formes, de gens qui la rendent soit impressionnante, soit innocente, soit belle, soit affreuse. Et la rue, à l’image du premier numéro de ES, nous donne accès à ces formes. La rue, c’est l’endroit où les gens de toutes les classes sociales et culturelles se rencontrent. C’est un point de rencontre ou de séparation, d’amitié ou de confrontation, de rapprochement ou d’étalement. La rue est gorgée d’une infinité de contrastes de ce genre.

De là vient mon idée de parler des rues de Sherbrooke pour un premier numéro. N’allons pas plus loin : les sujets sont assez variés et proches de nous. Libre à moi ensuite de ratisser l’Estrie pour les prochains numéros. Je veux vous faire découvrir des gens que vous côtoyez peut-être déjà : Mme Boo, ou Snoute, le poète de rue. Des lieux que vous fréquentez : les bars de quartier ou les lieux historiques de la Ville. Vous découvrirez vite que je ne cherche pas à parler du concert le plus marquant de la semaine ou du livre le plus lu en librairie. Je vous présente ici les deux choses qui me tiennent le plus à cœur en ville : La ville et sa diversité en soi Les artisans qui vont m’aider à présenter cette ville et sa diversité Feuilletez ce magazine, savourez ses photos, lisez ses textes, et si vous êtes déçus, je vous permets de m’envoyer une lettre de menace… Ah et puis non, évitez de faire ça.


P A R O L E S


QUESTIONS

N 01

À quel endroit de Sherbrooke tu t’identifies le mieux ?

N 02

Que retrouves-tu dans les rues de Sherbrooke qu’on ne retrouve pas ailleurs ?

N 03

Ce que tu aimes à propos des gens de Sherbrooke ?

REN CON TRES STEVE

Artiste et Galeriste 1 Ma galerie 2 Des sourires proéminents 3 L’ouverture d’esprit et le charisme


CAROLE

Agente de communications pour la Fromagerie La Station 1 Ma maison et la forêt 2 De l’air 3 Ils sont propres et sentent bon

JADE Employée à la boutique Merlin 1 Le Sanctuaire Beauvoir 2 Des côtes et beaucoup de Néo-Canadiens 3 La convivialité des gens de ce petit village

ELIE Étudiant – futur entrepreneur communautaire – danseur de swing 1 Le Mont Bellevue 2 Des côtes à n’en plus finir ! Bonnes pour le vélo mais dures pour les personnes âgées 3 Leur nature idéaliste et leur rythme de vie intense


MARTIN Cinéaste 1 La grotte secrète avec un aigle gravé sur le bord de la rivière Magog 2 Le regard des femmes 3 Leurs mollets (à cause des côtes)

CATHERINE Employée au Café créatif au croquis 1 Le Tremplin 2 L’esprit communautaire et d’entraide dans le milieu culturel 3 Malgré l’important roulement de la population, les gens participent à leur façon à l’amélioration de la ville.

KRISTYNE Employée du Snack et artisane

1 Le Marais St-François et Madame Pickwick 2 Des fresques 3 L’accueil


FRANK Poète – Producteur – Poéducteur 1 Les toilettes du Hata-Pita 2 Des unicycles 3 Leur argent

GILLES Propriétaire de la librairie Un livre… une histoire 1 North Hatley… ou le terrain de Golf, le country club 2 La sécurité et le calme et l’allure parc de la ville 3 La chaleur des gens : ils sont invitants sans être accaparants

GUY

Homme dangereux mais sympathique 1 Le Lac des Nations 2 Un panneau pour se faire prendre en photo avec le corps d’Ultra-Nan 3 Leur côté sympathique naturel


C H R O N I Q U E S


SHERBROOKE VILLE DE Texte par: Rosemarie Poulin

L’EMBARRAS


« Sherbrooke est petit au point où on croit ne pas connaître des gens qu’on connaît (embarrassant) mais aussi connaître des gens qu’on ne connaît pas (embarrassant). Sherbrooke a été classée Ville de l’Embarras »

À Sherbrooke, qu’on se le dise, tous les chemins mènent à l’embarras. On met le nez dehors, l’embarras nous guette. Il est partout, même chez le médecin. Il y a les esthéticiennes qui parlent vraiment trop, les gens dont on ignore même le nom qui savent tout sur notre folklore personnel , les pauvres imbéciles (tous genres confondus) qui ont tenté l’infidélité pour finir par apprendre que c’était avec la meilleure amie de la belle-sœur de la cocue. Il y a notre voisin d’en face qui fait du vélo avec notre gynécologue, le père de notre demi-frère qui est aussi le père d’un petit garçon dans la classe de notre fille, le propriétaire de notre café favori qui a eu une catastrophique aventure avec notre tante. Il y a aussi les golden boys qui ont mal tourné, les princesses qui ont trop élargi mais compensent en levant le nez un peu plus haut, la fille d’Untel qui a été parachutée dans un poste convoité devant une file de gens beaucoup plus compétents. Il y a tous ceux qui consacrent tous leurs efforts à avoir l’air occupé et efficace alors que l’exercice est inutile.

(pseudonyme Jaurais Voulu)

Il y a la célèbre vendeuse de maisons qui travaille très fort son image pour qu’on oublie qu’elle dealait de la drogue il y a trente ans. Il y a des couples pathétiques dont les secrets les plus intimes sont discutés dans des fêtes bien arrosées comme d’autres parleraient ailleurs des bévues de stars de cinéma. Puis on revient à l’esthéticienne qui parle trop, la fille parachutée, le gars qu’on entend toujours parler de «combien il vaut» alors qu’il a tout volé à son père, le voisin de notre mère qui est aussi le fils d’un mort important, puis la vieille radoteuse qui se prétend personnage patrimonial parce que son feu papa a été député il y a cinquante ans. Il y a la « quittée »  qui cherche son ex à toutes les lumières rouges pendant que des inconnus dans la voiture d’à côté sont au courant des raisons exactes de la rupture. Des milliers de visages qu’on ne connait pas mais qu’on peut regarder avec la certitude de savoir quelque chose qu’on ignore à leur sujet. Quel embarras ! Si on voulait appliquer la théorie des degrés de séparation à Sherbrooke, on serait bien embarrassé… À suivre


l’insais madam


sissable me boo

Texte et photo par: Rosemarie Poulin


Peu de Sherbrookois ignorent l’existence de madame Boo, cette dame sans âge qui, dans les rues du centreville, aime souvent prendre les gens par surprise en leur faisant candidement des «Boo!»

Elle fréquente plusieurs endroits courus à Sherbrooke, et jamais elle ne demande la charité; lorsqu’elle commande quelque chose, elle le paie de sa poche. Si elle manque d’argent, elle reste à la maison. Plusieurs commerces, restaurants et autres apprécient même sa présence, lui offrant même un verre ou un café de temps à autre. On l’aime bien, notre madame Boo. Il n’est pas rare de la voir en pleine conversation avec des inconnus, qu’elle n’a pas l’air de déranger du tout! Elle est devenue un personnage public, cette madame Boo, à tel point qu’une foule d’hypothèses – toutes fausses ont circulé à son sujet. On a entendu l’histoire de la prof de Cégep à la retraite, celle de la femme qui a un peu perdu la tête après avoir fait faillite, et bien d’autres encore. Certains affirment catégoriquement qu’elle fait les «Boo» la caractérisant depuis plus d’une dizaine d’années, mais, en vérité, c’est depuis environ deux ans. (selon des critères «Boo», peut-être moins de deux ans, peut-être trois)


La connaître vraiment est une autre paire de manches… Bien qu’on la croise souvent, ne tombe pas sur madame Boo qui veut! J’ai voulu la rencontrer pour en savoir un peu plus sur elle, et croyez-moi, ça n’a pas été une mince affaire. Elle n’a aucun horaire ou circuit prévisible, et ses choix de sortie semblent plutôt aléatoires… Je l’ai donc pourchassée sans succès pendant quelques semaines, malchanceuse que je suis (à l’aide de complices postés à différents endroits, qui me tenaient au courant du lieu et de l’heure de ses «apparitions»), soit la manquant de quelques minutes, soit la trouvant sur le chemin du retour «avec un gros mal d’oreilles». On jurerait qu’elle le sait quand on tient un peu trop à lui parler, et cela suffit à lui faire perdre toute envie de vous adresser la parole. On ne voudrait pas être travailleur de rue et devoir lui courir après!!! Puis un jour, j’ai réussi. Je m’en suis approchée doucement, me suis assise avec elle, et on s’est mises à parler.Puis on s’est revues. Et encore revues. Je vous dirais qu’elle en a, des choses à dire madame Boo,

lorsqu’on sait l’aborder. Elle vous chuchotera même son vrai nom (F.L.) à l’oreille avec un petit air coquin, vous parlera de cet appartement miteux de la rue Court d’où elle a déguerpi, pour aller s’installer temporairement à l’Accueil Poirier (endroit qu’elle semble préférer à l’appartement qu’elle avait quitté). Elle partagera avec vous son passé et vous parlera de sa famille nombreuse (avec laquelle elle n’a plus aucun lien que celui du mauvais souvenir). Elle vous fera part de ses déboires amoureux, des hommes qui ont partagé sa vie et qui semblent n’avoir été «rien d’autre qu’un paquet de troubles», de son ancienne carrière de cuisinière, de sa ville natale (Stanhope). Madame Boo vous racontera même ses différents exils à travers les années (entre autres vers Québec et Frelishburg). Elle vous dira qu’elle attend pour bientôt, elle aura «ses nouvelles dents»! À ce sujet, je lui ai d’ailleurs demandé ce qui était arrivé à ses dents. Elle m’a répondu : « je les ai mangées! », en éclatant de rire! Et ajoute que les « Boo » pourraient devenir plus difficiles avec des dents…


elle vit comme elle l’entend, et bien peu d’entre nous peuvent prétendre la même chose Il me serait très facile, à partir des confidences qu’elle m’a faites, de vous la dépeindre tristement. Mais je n’en ai tout simplement pas envie, parce que notre madame Boo, elle est heureuse, elle ne baisse jamais les bras. Malgré toutes les embûches qui parsèment son chemin et malgré son mode de vie frugal, elle demeure heureuse et a l’intention de le rester. Pourquoi donc en faire un triste portrait, me suis-je donc demandé… Je n’en vois pas le bien-fondé. J’aurais l’impression de saboter son histoire, son image, et ce qu’elle tente de faire au quotidien : garder la bonne humeur et vivre le moment présent.

J’ai appris avec grand soulagement qu’il y a une équipe de personnes qualifiées qui s’occupe d’elle, voyant à ce qu’elle ne manque de rien. Il est facile d’imaginer qu’elle ne doit pas se laisser aider facilement, cette madame Boo, avec son caractère imprévisible et sa façon toute particulière d’aborder l’existence. Elle aime bien n’en faire qu’à sa tête, et elle en est fière! Alors finalement, pourquoi donc aurais-je dépeint la tristesse d’une vie qui n’est pas si triste? Elle vit comme elle l’entend, et bien peu d’entre nous peuvent prétendre la même chose. Madame Boo, je vous embrasse, j’ai déjà hâte de vous revoir et je serai honorée que vous acceptiez de partager avec moi encore quelques-uns de vos petits secrets au-dessus d’une bonne bière.


I M A G E S


LA TOURNテ右 DES BARS DE QUARTIER Texte par: Alexandre Demers

Photos par: Michel Windsor


Les bars de quartier exercent une étrange fascination chez les gens qui, comme moi, préfèrent s’en tenir à des endroits plus branchés comme les micro-brasseries ou les bars étudiants. Est-ce dû à leurs devantures et leur décoration intérieure défraîchies, ou simplement à cause de toutes les rumeurs étranges à leur sujet? Quoi qu’il en soit, l’idée d’un reportage photo sur le monde de la rue constitue l’excuse idéale pour mettre un pied chez eux.


LE MAGOG Depuis des années, le bar Le Magog attire énormément de gens grâce à sa réputation de place à party et à sa programmation musicale. Si vous saviez tous les musiciens — connus ou méconnus — qui y ont joué du rock, punk, metal, ska, et Dieu-ou-SylvainLecours-seuls-savent-comment-on-peut-nommer-les-autres-genreS-de-musique. Quant à sa clientèle, Tania, notre barmaid du moment, a trouvé les mots justes pour nous la décrire : « Ce qu’il y a de plus intéressant avec ce travail, c’est de rencontrer toujours du nouveau monde, dans un milieu culturel et un environnement assez festif. »


LA VIRÉE C’est à la Virée, sur la rue Wellington Sud, qu’on a trouvé l’anecdote parfaite pour décrire le genre de clientèle étrange qui court les rues durant la journée. Notre barmaid du moment nous a ainsi raconté sa rencontre avec le mystérieux Norm : « Cela faisait un mois que je travaillais ici et il entre. Le gars faisait vraiment tout pour avoir l’air sénile et faisait semblant d’être Américain, en parlant anglais et en portant un chapeau de cowboy. Et là, il se met à sacrer après les Canadiens, toujours en anglais. J’me demande c’est qui ce capoté-là. Un moment donné, il pogne mon journal et me demande de lire son horoscope en francais… Un autre moment, il me dit “Veux-tu voir de quoi j’avais l’air jeune?” Et il s’étire la face par en arrière pour faire disparaître les rides… » À l’époque, ce type-là avait été barré de l’endroit, ce que notre barmaid ne savait pas. Étrangement, on ne le revoit plus depuis.


CHEZ HÉLÈNE Le Bar-Salon chez Hélène attire l’œil par sa fameuse mention : danse avec orchestre. De jour, malgré la piste de danse vide, ce bar a le look typique d’une taverne de quartier telle qu’on retrouve dans les romans de Michel Tremblay. C’est aussi là qu’on a fait la connaissance de Jérôme, qui nous a éclairés sur les avantages et désavantages d’une carrière DE barman, métier qu’il pratique depuis 21 ans déjà. Chaque semaine, il revoit les mêmes visages, et ce, depuis des années : des clients réguliers qui s’attablent très tôt pour boire, comme les plus réchauffés qui doivent être calmés avant qu’ils deviennent difficiles. Selon Jérôme, qui dit barman, dit aussi vie de célibataire : à force de rentrer du travail à 4 h ou 5 h du matin, c’est dur pour le couple, à moins évidemment d’avoir près de soi quelqu’un de très compréhensif.


ROCK ET BERT Il n’y a pas grand-chose de spécial à raconter au sujet du Rock et Bert, en dehors de ce qu’on sait déjà en lisant leur devanture : on y trouve un orchestre du lundi au dimanche qui joue du country et qui invite les clients à danser en ligne. On y retrouve également son lot de clients fidèles et d’indésirables, mais, selon Tanie, notre gentille barmaid, on s’y fait facilement. Mention spéciale : le client saoul au bar qui exigeait de nous un permis spécial de la Ville pour interviewer les gens et qui était même prêt à appeler la police


LA RIVE GAUCHE Beaucoup sont ceux qui vivent ou se tiennent au centre-ville de Sherbrooke et qui ne connaissent pas l’existence de la Rive-Gauche. Ce bar, situé sur l’autre rive de la rivière Saint-FranCois, existe pourtant depuis 29 ans. Il est possible que l’idée de traverser le pont pour rejoindre l’est de la Ville en ait fait désister plus d’un. La rumeur veut que parmi la clientèle existent des groupes sélects où l’on doit se démarquer et être jugé afin de se joindre à eux. Il est intéressant de voir un bar de quartier où la clientèle rappelle les clubs privés d’une époque révolue. Nos deux serveuses du moment, Lili et Cynthia, nous ont confié préférer travailler de jour, ce qui leur permet d’avoir leurs soirées de libre. Selon elles, l’un des plus beaux atouts de ce bar est indéniablement la magnifique terrasse privée située à l’arrière. Ce qu’on y sert? Le bon vieux Bacardi/pepsi sans glace ou la bière : la Tremblay y est, parait-il, toujours en spécial.


autres mentions spĂŠciales :


La cliente du bar Albert qui nous a confondus pour des témoins de Jehovah. L’accueil chaleureux du Jay-Pee, sur la rue Alexandre, où on nous a fortement recommandé de revenir lorsqu’il y aura plus de clients. Le terme chaleureux peut ici être compris au sens de « sueurs froides ».


E N T R E V U E S


LE

RUE

DE


Le centre-ville de Sherbrooke est petit. Promenez-vous tous les jours et vous verrez facilement les mêmes têtes à chaque fois. Et là, je ne parle pas seulement de ceux qui y travaillent, mais aussi de ceux qui y habitent. Michel Craig, alias Snoute, fait partie de ces deux catégories. Poète d’une simplicité effarante, il vit dans la rue et erre sur la Wellington en vendant des copies de ses œuvres. Voici un bavardage avec ce personnage à barbe :

Présente-moi brièvement l’ensemble de ton œuvre. Pensées, réflexions, textes courts, nouvelles, contes, nature, vent. C’est doux et pas négatif. Et depuis combien d’années vis-tu de cette façon? 36 ans. (NDLR : ce qui nous ramène donc en 1975) Raconte-moi tes débuts. Je travaillais à Domtar, à Windsor, dans un job high-tech, pis un moment donné j’me suis tanné. En 1970, le job était de 17 $/heure. J’étais tanné de travailler sur les chiffres, et comme j’écrivais déjà, j’ai lâché mon job pour tomber dans la rue. Ça devait être dur au début?

Texte par: Alexandre Demers Photo par: Jean-François Dupuis http://www.jfdupuis.com/

Ça m’a pris deux ou trois mois, juste pour dire, d’arriver à être à l’aise. Ce que j’ai fait, j’ai pogné mon pack sac, j’ai mis des livres et j’ai dit je m’en vais. Es-tu toujours resté dans le coin de Sherbrooke? Ha non. J’suis originaire de Windsor. Je suis resté à Montréal, au Lac-SaintJean, en Gaspésie. J’suis resté un temps à Ivijinuk.


Ivijinuk ? C’est dans le Grand Nord. Ça se tenait dans les moins 40. C’était pas pire. J’ai voyagé en Europe : France, Belgique, Suisse, Luxembourg, Norvège, Suède, Finlande. J’ai fait 20 minutes en Russie, tout ça sur le pouce. 20 minutes? Dans les années 70, c’était la guerre froide : « Qu’est-ce que tu fais dans la vie? » « Heu, écrivain » J’suis pas resté : avec un gun dans le dos, tu comprends que t’as pas tout à fait besoin d’être là. J’ai vu la Pologne : quoiqu’encore communiste à cette époque, c’était moins pire et plus accessible. Moi, en Russie, ce que j’voulais faire, c’était le transcontinental… tsé le train du Dr. Zhivago. Ça me tentait de manger de la goulache. Aujourd’hui, ça serait plus accessible. Et tu vois toute la Russie : tu traverses la steppe, le Caucase, et une autre chaîne de montagnes… à l’époque ça coutait 150 $, et avec mon 17 $ l’heure, c’était une journée d’ouvrage, ou deux peut être. Et à travers ça? As-tu toujours été autodidacte? Oui, je suis autodidacte. J’ai mon c.v. comme tout le monde. J’ai surtout appris sur le tas. Les voyages et mon bagage : c’est ma p’tite richesse personnelle. Mais je me vante pas d’avoir voyagé autant. J’me suis payé un trip fantastique après avoir vu une émission de télé : la route 66 qui traverse les États-Unis. C’était génial.

J’ai fait ça en 1972, j’crois. Un moment donné, j’me lève un matin, je m’imprime une feuille en anglais et en français, et j’ai traversé les États-Unis juste avec ça et 25 $ en poche. J’ai resté dans des châteaux. On m’a hébergé dans des places pas possibles. Faut dire que mon anglais était pas fort. Mais même là, j’pouvais me débrouiller, on me comprenait. Les gars m’embarquaient : « Ha mais non tu t’en viens chez nous. » « Heu chez vous c’est où? » « À 200 Miles plus loin » Rires « Ok on s’en va là, pas de problème, mais ramène-moi demain sur la route 66. » Les gens étaient si sympathiques? Ha très! J’ai eu la chance de manger et d’être hébergé. « Ha, mais tu dois avoir besoin d’un peu d’argent? Tu dois pas avoir d’argent? »  « Ha ben non, qu’est-ce tu veux » J’suis parti avec 25 $, j’suis revenu avec 4500 $ dans mes poches. Rires On me donnait des 200 ou 300 $ tsé le farmer qui a une terre d’à peu près 5 miles de large par 5 miles de long, lui il s’en fout du 300 $. Sinon au Québec, y’a un temps où je faisais par année sept fois le tour de la province. Quand je dis le tour, c’est Gaspé le matin, et le soir, je montais à Ottawa. Toujours sur le pouce? Oui. Le monde m’embarquait parce que j’étais bizarre : je porte la barbe. Le monde disait : « Ha le pauvre gars » « Non non, pas pauvre. Tu m’embarques, moi j’vais te faire la conversation. Pas de problème mon homme. »


J’AI CHOISI DE FAIRE MON MÉTIER LE PLUS BELLEMENT POSSIBLE


As-tu toujours eu la barbe?

Pourquoi donc?

En gros, j’ai peut-être été 6 mois de ma vie sans barbe.

Ils ne sont pas de calibre pour traduire ce que je fais. Ils sont vraiment pas bons. Là, je travaille sur mon prochain livre qui va être écrit à la main avec mon écriture à moi. J’vais l’attacher avec des «bolts». Le livre est prêt, mais c’est le retranscrire qui est long. Surtout que mon écriture n’est pas vargeuse. Elle est belle, ça se lit, mais les gens ne lisent pas en lettres attachées.

Ça fait longtemps? 7 ou 8 ans environ. J’aime ça avoir la barbe. (s’ensuit une discussion sur la barbe et ses propriétés comme isolant)

De quoi t’inspires-tu dans tes textes? De tout ce que j’vois. Même si c’est négatif, j’le transforme et l’le mets en positif. Parce que du négatif, c’est officiel que j’en vois. J’ai toujours tendance à mettre ça en positif. J’peux parfois être nostalgique. Le passé je l’ai et j’ai ben du background. Ton public ressemble à quoi? Si ça peut te donner une idée, ma feuille actuelle, j’suis rendu à 591 copies, juste cette année. Uniquement sur la Wellington. J’ai fait un livre un moment donné, mais je l’ai arrêté à 340 copies. J’sais pas ce que j’avais. Y avait quelque chose qui me boguait. Je l’aimais pas. Parlant de livre, en carrière, j’ai peut être vendu, feuillets et livre inclus, 130 000 copies. Main à main seulement. Là je vieillis, et je m’en vais probablement aux éditions Fides à l’automne. Fides international, c’est France, Belgique, Luxembourg, etc., avec possibilité de traduction pour les États-Unis. Mais j’ai refusé la traduction.

Et comment est le feedback de ce que tu fais? Tu en reçois? Oui, tous les jours. Les gens sont honnêtes : « Ah ce bout-là, j’ai pas aimé pantoute. » (Il salue un passant dans la rue)

Ah ça c’est à journée longue. Si tu savais le nombre de personnes à qui je dis bonjour la journée, c’est surprenant. Vas-y dans les 100 personnes par jour. Tu es populaire. Oui, peut-être. Mais ça ne me dérange pas. Ce qui me dérange, c’est les gens qui jugent de l’apparence. Ça me fatigue. Ce qui me fait le plus plaisir, c’est quand les gens disent : « Ah, je l’ai donné à ma mère! » Ok, c’est pas un métier pour être riche. Mais quand je rencontre 400, 500 personnes par semaine… Ok c’est souvent les mêmes, on s’entend que la rue Wellington c’est pas grand. Mais j’ai choisi de faire mon métier le plus bellement possible. J’suis honnête.


Ce que j’aime, c’est les gens : « Bonjour, bonjour, comment ça va aujourd’hui. » La question qu’on me pose le plus souvent c’est « Bon quessé que tu sors de nouveau, là j’suis tanné, l’autre on l’a vu. » « Ben ça fait trois semaines, laisse-moi une chance. » Ça commence à être le fun. J’ai mon nom dans le dictionnaire : Dictionnaire des poètes d’ici, de 1606 à nos jours, chez Guérin. C’est sorti en 2002, puis une deuxième fois en 2005, refait avec ma photo. Pour un aperçu du travail de Snoute, lisez son texte court à la page 88

Qu’est-ce que tu aimes des rues de Sherbrooke? Ce que tu détestes? La propreté. Sherbrooke, c’est une ville propre. Ya à peu près aucun top de cigarette, comme y’en a à peu près 25 (passants) qui les ramassent. Par contre, c’est une ville snob : tu joues pas dans la bulle du monde. Moi j’ai la chance d’y entrer. Tsé je passe n’importe où. C’est sûr j’ai une grande gueule. Le snobisme, j’en rencontre. Des p’tits cass’ de bain, des imbéciles heureux, j’ai à peu près 10 % du monde que je rencontre qui en sont. Le reste du temps, les gens sont ben gentils.

Comment vois-tu la pauvreté à Sherbrooke? Dommage. Disons que les bourgeois font chier, les parvenus écœurent, pis les frais chiés niaisent. Par contre, j’peux comprendre qu’un gars a de la misère. Parce que sur l’aide sociale, c’est pas beaucoup. Ça, j’peux comprendre. Mais c’est celui qui se prend pour un autre parce qu’il est supérieur pis qu’il n’a jamais travaillé. Lui m’écœure. Le jeune qui veut tout refaire le système : « Pas de problème man, apporte-moi des solutions, j’vais la prendre, pas de problème. » Ils ont tous été battus. « Ben oui, pis… qu’est-ce que tu veux que j’te dise? Vas-tu passer ta vie à dire que tu as été battu? Vas-tu en battre un autre PARCE que tu as été battu. » Y reproduisent. Ceux-là sont plates. Par contre, y’a des p’tits jeunes que j’trouve absolument superbes, y se démerdent. Bof pas grand-chose des fois, y vont patenter des choses, y vont produire quelque chose. J’ai toujours désavoué le gars la main tendue « donne-moi de quoi. » « J’peux comprendre si t’es handicapé. J’peux comprendre si t’as des limites physiques ou mentales, mais donne-moi de quoi en échange. » Y’en a 500 dans la rue. Des gens qui vont rester une couple de jours ici et là. Y sont dans la rue. C’est parce qu’ils le veulent à un certain niveau. Ça parait bien être dans rue, à une certaine catégorie de gens.


I M A G E S


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Source : Fonds Frederick James Sangster Ce document appartient à la Société d’histoire de Sherbrooke.

Toute reproduction est interdite sans l’autorisation de


L e Vieux

Sherbrooke

la Société d’histoire


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et le magasin

de musique

Wilson’s

1930


Source : Fonds Radio-Québec - Tous droits réservés


Source : Fonds Léo Laliberté et Fils - Tous droits réservés


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1959


Le

Tramway de Nord 1890Wellington

Source : Fonds Mme W. F. Steele - Tous droits réservés


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L Source : Fonds Desmond McKeon Sr. - Tous droits réservés

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La grande estrade et la piste qui servit longtemps pour des courses de chevaux. La photo fut prise vers 1923. Aujourd’hui, on y trouve le plateau Sylvie-Daigle.


Source : Fonds Desmond McKeon Sr. - Tous droits réservés


L’INONDATION Le débordement de la Rivière St-François en avril 1942. On y voit le coin King Ouest et des Grandes-Fourches. Comme quoi, la ville change, mais pas les cours d’eau.


Source : Fonds Gérard Auray - Tous droits réservés


L C L C L C L C

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Source :

Fonds Rodrigue Guilbault - Tous droits réservés

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LE PREMIER CINÉMA 1970 LE PREMIER CINÉMA 1970 LE PREMIER CINÉMA 1970 LE PREMIER CINÉMA 1970

AVANT LA MAISON

DU CINÉMA

LE PREMIER CINÉMA 1970 LE PREMIER CINÉMA 1970 LE PREMIER CINÉMA 1970 LE PREMIER CINÉMA 1970


CATHÉDRALE St-Michel Elle fut construite environ vers 1855 et devint la première Cathédrale en 1874. Contrairement au bâtiment actuel qui pointe de l’Est à l’Ouest, cette cathédrale pointait du Nord au Sud. En 1915, on entreprit la construction de la nouvelle cathédrale qui, à l’origine, devait être à l’image de Notre-Dame de Paris.


Source : Société d’histoire de Sherbrooke - Tous droits réservés


1957

La construction de la 2e cathédrale commença bien vers 1915, mais, faute de fonds, on n’érige que le sous-bassement et, en 1917, les travaux sont interrompus. On pose alors un toit temporaire et lui donne le nom de chapelle Pauline. Les travaux ne reprendront qu’en 1956.


Source : Fonds Louis-Philippe Demers - Tous droits réservés


Source : Fonds Louis-Philippe Demers - Tous droits réservés


N O U V E L L E S


Par Snoute


En nœuds de rapiéçage, l’habit de guenilles sur le dos, des rides au cou, au visage et sur la peau. Vieux de vie et d’âge, l’ancêtre se raconte. Assis, crochu par les misères et les craintes sur une craquante berceuse, il jase, se souvient de son enfance, quand la corneille de mars lui croassait le printemps. Dans ces temps d’autrefois, la truite à picots orangés haletait près d’un bouchon flotteur. Il se souvient de ces journées de glace qui fuyaient la floraison de la candide fleur. Les manchons de la charrue dans les mains créaient le pain virtuel du lendemain. Le vieillard philosophait sur des souvenirs de jours à n’en plus finir. Comblé de travail, de sueurs, d’espoir et de labeur, lui, l’homme strié de rides, discutant de son chien et du lièvre, rappelle sa mémoire lointaine, le foin des terres paternelles d’où se cambrait le blé du champ voisin. Ah! Gambades et cueillette de fraises, de fruits divers et de fleurs font rêver en vous le jupon du village d’à côté. Toujours dans l’espérance d’une imaginaire frontière, d’une cité au nom d’hémisphère; de gens, d’ivrognes, de copains, d’amis, le grand-père, lui, qui de son pied nu, a labouré les rosées d’été à la guise du bon vouloir de son indépendance. Maintenant veuf, l’attente de la levée de la mort le désagrège implacablement du décor, mais suintant le souffle d’un prochain hiver, la vie le tient en éveil, ancré sur terre. L’automne le fait patienter. Le vieux s’endort à la flamme du foyer où la bûche crépite pour cet être aimé et l’enfant dont je suis, rêve de lui.


la famille le bĂŠton et les ballons dirigeables Par Matthew Gaines


Telle une grande famille reconstituée rentrant à la maison – garçons et filles prenant naturellement leur place l'un derrière l'autre comme des enfants perdus progressant seuls dans la forêt – les travailleurs rentraient à l'intérieur. À quelques pas derrière, le patron, gros comme un ballon dirigeable, sifflait quelques paroles insignifiantes en fermant la marche. C'est à ce moment que je suis arrivé, quelque part en plein milieu de leur vie, comme un lecteur qui aurait ouvert son livre au dernier tiers, alors que toute l'histoire – dont il ne connait rien – se stabilise enfin. On m'avait engagé comme agent conseiller chez « Les systèmes d'air des cantons », une minuscule entreprise de télémarketing, en m'invitant à me présenter le lendemain même aux « locaux du centre d'opération » pour commencer ma formation. C'était à Sherbrooke, dans les vieilles rues du quartier industriel, quelque part loin des foyers accueillants des familles d'ici, loin des boutiques des beaux quartiers, loin des écoles et des églises, une étendue vertigineuse de béton où ne règne ni l'amour ni la foi. Quand je me suis retrouvé debout, coincé entre la rue et le stationnement à l'abandon, une image s'est imposée à moi : celle d'une terre abandonnée, un sol aride et stérile où même la végétation la plus tenace ne peut s'attacher.

Rien d'autre que quelques entrepôts miteux et une poignée d'entreprises à demi mortes, gisant là comme des momies. Au beau milieu de tout ça, il y avait la petite parade des travailleurs, gloussant comme des imbéciles, résistant aux appels du patron qui voulait les rappeler au travail. Au dessus de la porte vers laquelle il les emmenait, on pouvait lire, en lettres plastiques à demi décollées : « Centre d'opération ». J'y étais. Tout, dans cet endroit désert, m'incitait à la fuite, et pourtant, sans savoir pourquoi, il me semblait que le monde entier me poussait vers eux. Quand la porte se referma sur le groupe d'adolescents hurleurs, j'attachai silencieusement mon vélo à un lampadaire éteint. De grandes fenêtres neuves encadraient l'entrée, et en passant devant, je pus, l'espace d'un instant, observer l'intérieur des locaux sans être remarqué. Je vis alors, plus clairement qu'à nul autre moment de ma courte période passée dans cet endroit, l'invraisemblable pagaille humaine et technique qui régnait dans le minuscule local de l'entreprise. Six cubicules étaient installés face au mur, comme en punition, et leurs pans étaient entièrement tapissés de feuilles de consignes diverses, de toutes les couleurs et de toutes les formes.


Les bureaux, quant à eux, étaient munis d'un simple téléphone à clavier, tout en plastique jaune et boutons estompés, poussé contre la paroi gauche du cubicule. Contrastant avec le désordre général, il y avait, près de chaque appareil, un petit assemblage d'outils de travail, classés dans le même ordre et posé au même endroit sur chaque bureau. Exception faite de ce petit agencement capricieux, les surfaces de travail n'étaient qu'un fatras de notes, de cahiers, de documents et de toutes sortes d'autres plus petits objets indiscernables. Au centre de la pièce, on avait placé une gigantesque table de forme ovale, visiblement achetée à rabais, tout comme les chaises sur roulettes qui étaient posées tout autour. Sur ces sièges était assise toute la charmante et ridicule famille d'employés, chacun installé à bonne distance de l'autre, comme pour camoufler l'inutile envergure de la table, dont la surface était, curieusement, à peine utilisée. Tous avaient lâchement déposé leurs longs bras sur la table, et leurs mains posées à plat semblaient vouloir consoler le pauvre meuble vide. Assis le dos bien droit sur une chaise au dossier incliné, le patron, l'air d'une montgolfière de festival dans sa chemise à rayures bleues et rouges, cherchait une page dans un petit livre, posé devant lui.

Je n'eus pas l'occasion d'observer les lieux plus en détail, car c'est à ce moment qu'une des employées, minuscule jeune femme au regard filtré derrière ses lunettes, remarqua ma présence. Dans la seconde qui suivit, comme tous reliés par une sorte de fil conducteur invisible, chaque employé leva les yeux vers moi, bientôt imité par le patron qui me toisa d'un oeil inexpressif. Tous les regards maintenant fixés sur moi, quelques secondes passèrent dans la plus complète immobilité, lors desquelles, je présume, chacun devinait la raison de ma présence – j'étais le nouvel employé qu'on attendait – puis notait mentalement cette image de moi, afin d'y réfléchir, et de poser, quelques minutes plus tard, leur jugement définitif et irrémédiable sur ma personne. J'attendis respectueusement le temps qu'il fallait avant de franchir les quelques pas qui me séparaient de la porte. Une voix, presque imperceptible parce que trop retenue, m'invita à m'asseoir. C'était la petite femme aux lunettes, qui, de plus près, paraissait bien plus jeune qu'elle ne m'avait semblé un instant plus tôt. Vingt-cinq ans, tout au plus, et à en juger par l'aspect des autres employés, je devinai qu'elle devait être leur doyenne. Je m'empressai de prendre place dans l'une des nombreuses chaises qui entouraient la table. Sans autre cérémonial, le patron me présenta au groupe.


JE VOUS PRESENTE MATTHEW. C EST LE NOUVEAU. BONJOUR.


Les autres employés me saluèrent poliment, du menton ou bien des yeux. Toutes les têtes étaient tournées vers moi, et selon ce que je pus lire dans le regard scrutateur des autres employés, je devinai qu'on m'acceptait, au moins à titre provisoire, le temps de satisfaire une curiosité émoussée (beaucoup de « nouveaux » étaient passés avant moi, et il en passerait encore de nombreux). D'une voix sifflante, comme le bruit de l'air s'échappant d'une piscine gonflable, le patron m'expliqua la tâche que je devrais accomplir dans le cadre de mon poste d'agent conseiller. Il ne lui fallut pas plus d'une dizaine de minutes pour faire le tour de la chose, aidé parfois par un des employés, assis à ma droite, nonchalamment calé dans sa chaise et qui, d'une voix forte et bien assurée, corrigeait ça et là un élément erroné ou une explication défaillante. À la fin, ce fut lui qui m'expliqua le fonctionnement du tableau de rendez-vous, accroché au mur, et la face bouffie du patron se renfrogna le temps que le garçon achève. Je compris que ce tableau, en apparence banal, était en fait le point central, le pivot autour duquel tournait toute la petite entreprise, et toute la petite vie qui se déployait alors à moi entre ces quatre murs. Sur ce tableau figurait un calendrier, sans cesse redessiné pour refléter le passage des mois, sur lequel on inscrivait les dates et les lieux correspondant aux rendez-vous que prenaient les agents pendant leur travail.

L'essentiel était de remplir le calendrier, de le remplir totalement, sans faute, jour par jour, semaine par semaine, mois par mois. C'est ainsi que l'employé s'exprima, et je devinai qu'il reprenait pour s'en moquer les paroles exactes du patron, car les autres employés éclatèrent tous simultanément d'un même rire. Quoi qu'il en soit, la tâche des agents était d'appeler au hasard dans les petites villes et villages de la région afin de proposer un rendez-vous avec un expert de la filtration de l'air, dans le but de procéder à des vérifications de sa qualité. Il s'agissait en fait d'organiser une visite donnée par un vendeur spécialiste chargé de faire chez le client une batterie de tests à l'aide d'un petit laboratoire d'analyse de la qualité de l'air (un assemblage d'outils colorés à l'allure impressionnante, mais à peu près inopérant). Ce dernier proposait alors l'achat d'un filtreur d'air manufacturé par une grande compagnie américaine. En tant que téléphoniste, me confia sans beaucoup de subtilité ma voisine de droite, une anglophone aux traits élégants et au regard las, nous ne rencontrions jamais les fameux vendeurs, tout le processus d'échange des informations sur les rendez-vous se faisant par téléphone – étanchéité parfaite entre les différents effectifs – commenta le ballon dirigeable, visiblement irrité par toutes ces digressions, mais visiblement incapable d'y mettre un frein.


La rencontre se poursuivit ainsi une bonne dizaine de minutes, l'arrivée d'un nouveau animant l'enthousiasme des anciens, qui semblaient tous prêts à discuter jovialement de leur travail. À en croire l'attitude des jeunes employés, il m'a semblé évident que chacun d'entre eux détestait son travail, mais, pour des raisons qui m'échappaient alors, je devinai aussi qu'ils n'étaient pas prêts de le quitter. Il y eut alors un assourdissant sifflement, réduisant tout le monde au silence, et je crus d'abord que c'était la voix du patron qui, perdant son calme, se mettait à crier sans pouvoir s'arrêter. Mais c'était une alarme de feu, très ancienne, que venait de déclencher le patron. Cette alarme – vraisemblablement débranchée de la centrale – servait de « signal de départ » aux employés, afin qu'ils se mettent au travail. Cela eut l'effet escompté.

Réagissant plus par dépit que par obéissance, chacun prit sa place à son poste.


R E M E R C I E M E N T S

La liste des remerciements risque d’être très longue si je n’y fais pas attention, donc personnellement, je remercie tous ceux qui m’ont aidé ou supporté dans le projet : - Jean-Francois Ménard et Geneviève Rioux, pour leurs conseils - Olivier Chabrol et Nicolas Marteau, parce qu’ils étaient là - Camille Bolduc, Stéphanie Garofalo, Anne-Marie McCabe et Josianne Pouliot, qui m’ont soutenu en pensée - Ugo Vachon et Nicolas Vaillancourt, qui voulaient être remerciés - André Bernier, pour être mon mentor sans le savoir - Claude Couture, pour ses antiquités - Kristyne Avani, Elie Ethier, Francis Poulin, Gilles, Jade, Ti-Guy, Martin Gardner, Carole Laroutière, Catherine Migneault et Steve St-Pierre pour s’être prêtés au jeu - L’équipe de Pro-Gestion Estrie - La Société d’histoire de Sherbrooke - La gang d’ArtFocus, les employés des cafés et des micro-brasseries où je me tiens souvent - Roy Batty pour ses remarques spirituelles, et Jones le chat, qu’on ne laissera jamais derrière - Ceux qui aiment le magazine sur facebook, et tous ceux que j’ai oublié de mentionner.


Merci Wilhelmine Bouchard


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