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NONO m a t r i c u l e

666 Editions La Robertière 2010 Auteur : E Trigance Illustrateur : P. Laudriec


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e magasin est silencieux. C'est un grand magasin en plein coeur de la ville qui est la plus grande et la plus belle ville de ce pays. Le rez-de-chaussée, réservé aux produits de luxe, est inondé de lumière. En plein milieu de ce vaste espace où se côtoient les eaux de toilette, les sacs en cuir et les colifichets de toutes sortes, l'escalator est immobile, comme s'il se reposait de sa journée. Là haut, au premier et au second, il fait noir, les habits reposent gentiment sur leurs cintres et se préparent eux aussi à une nouvelle journée de folie. Le troisième étage, là où règnent les jouets, n’est éclairé que par les veilleuses qui indiquent à un éventuel visiteur nocturne l’endroit où se trouvent les escaliers qui permettent de regagner sans encombre le rez-de-chaussée. Ce grand magasin doit surtout sa réputation à ses vitrines de Noël toutes illuminées où les guirlandes se disputent entre elles pour briller de mille feux sous la rampe des projecteurs.


C

e que les clients ne savent pas, c’est que ce grand magasin a un sous sol. Pour y accéder, il faut utiliser un ascenseur dont la porte automatique est dissimulée dans la réserve. Pas de bouton comme dans tous les ascenseurs normaux : à peine la porte refermée, la cabine se met en route vers les profondeurs. La descente paraît interminable, surtout pour les personnes qui n’aiment pas être enfermées dans ces boîtes ! Lorsqu’enfin la porte s’ouvre, le visiteur se retrouve dans un monde peuplé de consoles informatiques, d’ordinateurs, d’écrans et de câbles électriques. Un bourdonnement l’accueille, comme si des milliers d’abeilles volaient dans la vaste salle de contrôle. Car ne vous y trompez pas, il s’agit bien de la salle de contrôle, le centre névralgique des installations souterraines de ce grand magasin ! Ce sous-sol est interdit aux communs des mortels : tout est automatisé, surveillé, entretenu par un ordinateur ultra sophistiqué qui répond au doux nom de Marie. Pourquoi est-il féminin ?


Personne ne le sait. Comment est-il arrivé là ? Personne ne le sait non plus. Un seul homme a le privilège de pouvoir superviser tout ça mais pour le moment, il n’est pas là, il n’arrivera que dans quelques jours.


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ette histoire commence le 19 novembre 2010. Une journée comme les autres : il fait froid, une petite pluie grise inonde les rues de la ville depuis le matin. Les passants sont frigorifiés et se réfugient sous leur parapluie, pressés de rentrer chez eux. Le grand magasin est ouvert mais il n’y a pas foule dans les rayons et les étages sont déserts, même le troisième qui d’habitude est le plus peuplé en cette période de l’année. Au sous sol, les écrans pulsent, les diodes vertes qui couvrent toute une console, clignotent à l’unisson sur le même rythme et Marie effectue les sempiternels contrôles qui lui incombent. Elle a la responsabilité de deux immenses salles. Dans la première, des chaînes robotisées mettent des jouets en paquets : des tapis roulants acheminent le jouet commandé depuis la réserve, un robot prend les mesures, un autre prépare la boîte en carton aux armes du magasin. De tapis en tapis, le jouet est empaqueté, enrubanné et étiqueté. Lorsqu’il sort de la chaîne, il est


prêt à être livré à son heureux destinataire. La seconde salle dont Marie a la responsabilité est en fait un immense dortoir. Là, dans des sarcophages en plexiglas reposent les lutins du Père Noël. Ils dorment d’un sommeil profond pendant un an, ne se réveillant que pour une semaine, la semaine la plus importante de l’année.


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out est calme dans le grand magasin. Il est midi, les vendeurs se succèdent aux caisses, une douce musique met les éventuels acheteurs dans de bonnes conditions pour dépenser un peu d’argent. Soudain, une diode passe brutalement du vert au rouge, point de couleur qui détruit automatiquement la belle harmonie qui règne sur la console depuis bientôt un an. le rouge se met à palpiter, allumant des alarmes un peu partout dans les circuits électriques qui tapissent les consoles. Marie fait une vérification en urgence et le bilan tombe : un circuit a dû être sectionné ou il y a un bug dans le programme de réveil, toujours est-il qu’elle est en présence d’une anomalie de niveau 26. Marie ne peut rien faire, si ce n’est envoyer un mail urgent à la seule personne située au-dessus, d’elle, le Père Noël : lui seul peut intervenir pour rétablir la situation !


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ans la salle dortoir, le capot d’un sarcophage est levé. Le lutin matricule 666 est en train de se réveiller doucement. Avez-vous déjà vu un lutin ? Non ? C’est un petit homme qui mesure environ quatre-vingts centimètres de haut, vêtu d’un habit tout vert et d’un bonnet à pointe de la même couleur avec un pompon rouge au bout. D’un caractère difficile, le lutin est souvent espiègle et malicieux, prompt à faire des blagues de mauvais goût. Le 666 s’appelle Norbert mais tout le monde l’appelle Nono. Il a soixante-quatre ans, une grande expérience et un goût immodéré pour la guimauve. D’ailleurs, à peine s’est-il assis dans son sarcophage, que ses mains impatientes fouillent ses poches pour voir si des fois il ne lui resterait pas un petit bout de guimauve de l’année dernière à grignoter. Mais non, rien du tout dans les poches... De mauvaise humeur, Nono s’étire de tout son long, prêt à se recoucher en grommelant lorsque soudain il prend conscience que quelque chose ne tourne pas rond.. - Mais où sont les autres ?


Étonné, il regarde autour de lui et doit se rendre à l’évidence : il est le seul à être réveillé ! Ça, c’est franchement pas normal !! C’est même la première fois que ça lui arrive en quarante-cinq ans de vie professionnelle bien huilée ! D’un regard incrédule, Nono balaie la salle, histoire d’être bien sûr, mais il doit vite se rendre à l’évidence : il est tout seul, les autres dorment encore. - Ça c’est trop fort ! grogne-t-il...


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l se lève prudemment et regarde attentivement dans le sarcophage voisin du sien : à l’intérieur, un autre lutin roupille profondément. Même chose dans le sarcophage d’à côté ! Nono reconnait Max, puis Gustave, Freddy, Lucien, bref, il est tout seul debout au milieu de la grande salle endormie. C’est injuste d’abord, pourquoi lui et pas les autres ? Nono réfléchit : que faire ? Se recoucher ? Impossible de se rendormir sans l’aide de Marie qui leur chante une berceuse dont l’effet est immédiat. Soudain une idée jaillit dans la cervelle de Nono : faut dire que ça fait presque un an qu’il dort, donc ses neurones ont besoin de se défouler un peu. Si lui ne peut pas se rendormir, il peut peut-être réveiller les autres, non ? - Ça, c’est une bonne idée, dit-il tout haut, mais voilà, c’est défendu d’aller dans la salle de contrôle... - Oui, mais qui va t’en empêcher ? T’es tout seul mon bonhomme, tu peux bien faire ce que tu veux ?


- Tu crois ? demande-t-il à cette petite voix qui résonne dans son crâne.. - Allez, lâche-toi mon pote, profites-en, t’es le roi pour l’instant, tout le monde dort !


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lors Nono se dirige d’un pas hésitant vers la salle de contrôle : après tout, qui peut lui barrer la route ? Il pousse la porte vitrée et entre dans le royaume de Marie. - Wouaaahhhh fait-il émerveillé devant toutes les lumières, comme c’est chouette ! Soudain une voix résonne à ses oreilles, une voix qu’il connaît bien, il s’agit de Marie : - Accès interdit pour personnel non qualifié, veuillez sortir immédiatement du poste de contrôle ! Nono sursaute, inquiet. Où est-elle Marie ? On dirait que sa voix sort de ces espèces de boites posées là... - Accès interdit pour personnel non qualifié, veuillez sortir immédiatement du poste de contrôle ! Cette fois, le ton est plus impérieux. Nono se sent pris en faute et va faire demi-tour quand résonne encore cette petite voix dans son crâne :


- N’aie pas peur grand benêt, elle ne peut rien te faire sinon il y a longtemps qu’elle t’aurait renvoyé te coucher ! - Ça c’est sûr ! se dit Nono... Attends voir... Il regarde attentivement les boîtes d’où vient la voix de Marie et aperçoit deux fils qui s’en échappent.. Sans hésiter, il se hausse sur la pointe des pieds, attrape un des deux fils et tire brusquement, provoquant un grésillement bien moins pénible à supporter que la voix de Marie..


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atisfait, il attrape un tabouret sous la console et grimpe dessus. Il s’accoude à la grande table et regarde d’un air émerveillé les diodes vertes qui clignotent. Il remarque toute une série de boutons poussoirs sur un panneau latéral. Sans réfléchir une minute, il se met à appuyer tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre, au hasard de son inspiration. Soudain il entend de drôles de grincements, comme si le ronron bien feutré des machines se grippait brusquement. Intrigué, il laisse les diodes lumineuses, descend de son perchoir et se dirige vers la salle des robots. Et là, une fois qu’il a poussé la porte du sas, un immense vacarme l’assaille et il n’en croit pas ses yeux : les robots sont devenus fous ! Les jouets sont attrapés par les grosses pinces qui normalement doivent s’occuper des cartons, et brutalement écrasés, broyés sans aucune pitié. Puis ils sont jetés dans la salle au hasard, rebondissant contre les murs, attrapés au vol par d’autres robots


qui les ligotent dans des rubans multicolores avant de repartir une nouvelle fois dans les airs.. C’est un ballet incessant de playmobils, de poupées, de vélos, d’instruments de musique, de déguisements, de châteaux forts, de voitures téléguidées, de console de jeux...Tout vole, tout tombe, tout se casse... Effrayé, Nono referme la porte, le souffle court. - Mon Dieu, se dit-il, qu’est-ce que j’ai fait !!!! Vite, il se hâte de nouveau vers la salle de contrôle pour essayer de remettre de l’ordre et réparer sa bêtise. Il remonte à toute vitesse sur le tabouret et appuie au hasard sur les boutons : là, les diodes vertes passent à l’orange, puis au rouge sous ses yeux effarés... Le lutin redescend de son siège et retourne voir prudemment ce qui se passe dans la salle des robots. Il pose son oreille contre la porte puis, n’entendant plus rien, il entrouvre légèrement celle-ci : - Nooonnnnn ! s’écrie-t-il en contemplant


l’étendue des dégâts...


L

es robots se sont tous immobilisés, déclenchant automatiquement les procédures d’alerte. Des trombes d’eau tombent du plafond, noyant tout sur leur passage. Les cadeaux sont éventrés, déchiquetés un peu partout dans la pièce. L’eau n’arrange rien, à vue de nez, il y a des jours et des jours de travail pour remettre tout ça en marche. Nono imagine sans difficulté le sort que va lui réserver le Patron, c’est clair pour lui qu’au lieu de prendre une retraite bien méritée, il vient de signer un bail pour des années de corvées d’utilité publique. Il ne lui reste plus qu’une seule chose à faire, essayer de se sauver de là tant qu’il est encore temps. Sa décision est vite prise. D’un pas hésitant, Nono traverse lentement la grande salle dévastée, évitant autant que possible de marcher sur les morceaux de jouets qui jonchent le sol détrempé. Ses petits chaussons verts prennent une vilaine couleur de moisi et il sent que son bonnet s’amollit sous l’effet des cascades d’eau qui lui dégringolent dessus, mais il


continue son chemin et arrive sans encombre devant la porte de l’ascenseur. Là, il voit un gros pot de fleurs sur une espèce de console recouverte d’un petit napperon en dentelle : il fait tomber le pot sur le sol et traine la console devant la porte de l’ascenseur. Il grimpe dessus et peut ainsi appuyer sur le bouton d’appel. L’ascenseur arrive et s’arrête dans un chuintement inaudible. Nono s’engouffre à l’intérieur, la porte se referme derrière lui et la cabine l'emporte vers les hauteurs du magasin.


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orsque le Père Noël arrive au magasin, c’est la panique la plus totale. Un cordon de policiers encercle le pâté de maison et les pompiers ont mis des pompes en action pour évacuer le trop plein d’eau qui inonde complètement les sous-sols du bâtiment. L’homme en rouge bien connu de la population n’a aucune difficulté à se frayer un chemin vers les lieux du sinistre : sa


notoriété lui ouvre tous les barrages de police. Lorsqu’il atteint enfin la salle de contrôle, il s’assied à son tour sur le tabouret et actionne les touches d’un clavier après avoir rebranché les hautsparleurs.


La voix de Marie résonne aussitôt : - Alerte, alerte, circuits défectueux, surchauffe de l'alimentation générale, alerte, alerte.... Le Père Noël appuie aussitôt sur d’autres touches et la voix s’arrête. Puis il engage une conversation avec l’intelligence artificielle pour comprendre ce qui s’est passé. Lorsqu’il est au courant de tout, il sait ce qui lui reste à faire.. - Désactivation définitive du numéro 666 ! - Êtes-vous sûr de vouloir désactiver le numéro 666 ? Le Père Noël réfléchit dix secondes puis il appuie sur la touche Entrée de son clavier. L’écran devient sombre, des lignes de code s’affichent puis une petite phrase apparaît : - Matricule 666 désactivé définitivement.. Satisfait, le Père Noël vérifie les diodes des lutins endormis puis, secouant la tête d’un air las, il se dirige d’un pas pesant vers la salle des robots pour estimer les dégâts causés par Nono et tenter d’évaluer le temps qu’il faudra pour remettre l’installation en état de marche.


A

u troisième étage du Grand Magasin, le calme règne. Les rayons sont silencieux, les jouets attendent sagement que les enfants arrivent. Sur une étagère sont entassées en vrac des peluches : il y en a de toutes les sortes et de toutes les tailles ; les unes représentent des animaux, les autres des personnages célèbres sortis tout droit des dessins animés de Walt Disney. L’une d’entre elles sort du lot : c’est un petit lutin habillé tout en vert avec un bonnet au pompon rouge. Ses traits sont figés sur une expression d’étonnement, ses yeux sont écarquillés et les rides qui sillonnent son front dénotent un âge avancé. La vendeuse responsable du rayon sursaute lorsqu’elle voit ce lutin : elle a l’impression qu’il est fait de chair et d’os. Pourtant lorsqu’elle le prend, elle doit se rendre à l’évidence : il s’agit bien d’une peluche. Elle le tourne et le retourne dans ses mains puis le repose bien en vue au milieu de ses congénères en se disant que celui là va vite trouver un acquéreur... La vie reprend son cours normalement


dans le Grand Magasin qui, avouons-le, en a vu d’autres !

FIN


Nono matricule 666  

Un lutin dans les grands magasins.