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Mensu-ERCE Février 2014

Agir ensemble Egalité Solidarité Education populaire Interculturalité Lien social 1 AMERIQUE LATINE EN PERSPECTIVE : des citoyens qui consomment ou des consommateurs citoyens ? 4 ERCE INTERROGE : Un pays est-il plus riche de travailleurs formatés et dociles ou de citoyens capables de débattre et d’analyser les choix politiques, économiques, sociétaux auxquels toute société doit faire face ? 5 Palabre : La Société des vertiges

En Route Contre l’Exclusion est une association de loi 1901 formée en 2012 par un groupe d’étudiantes du Master Analyse de crises et action humanitaire de l’Université de Savoie. Initialement formée pour un projet de solidarité franco-indien visant à comprendre les enjeux, les manifestations et les méthodes de lutte contre l’exclusion l’association s’est pérennisée et à maintenant pour but de sensibiliser à la lutte contre toutes les formes d’exclusion et de prôner la solidarité internationale. Le Mensuerce est notre revue de solidarité. Tous les mois il se propose de donner la parole à des gens, des structures ou des jeunes du monde entier afin qu’ils s’expriment sur des thèmes étroitement ou légèrement liés à la solidarité, l’injustice sociale, l’interculturalité, l’égalité et le développement. Le Mensu-ERCE c’est la revue de solidarité d’ERCE mais c’est aussi la votre !


Amérique Latine en perspective : des citoyens qui consomment ou des consommateurs-citoyens ? Le commerce international est un outil puissant dont disposent les nations pour prendre goût au développement économique. Il ne repose pas uniquement sur l’économie ou la finance, comme nous avons bien souvent tendance à le croire, mais également sur des aspects sociaux, environnementaux, technologiques et divers. Il peut, s’il est appliqué judicieusement, faire prospérer un Etat, tant au niveau de sa croissance économique qu’au niveau de son Bien Vivre 1. Entre 1930 et 1982 les pays d’Amérique Latine ont suivi une stratégie de politique commerciale appelée « Industrialisation par substitution aux importations » (ISI). Celle-ci consistait à augmenter ou à développer les exportations de produits à valeur ajoutée et diminuer les exportations de matières premières ou matières sans valeur ajoutée. En d’autres termes ils se mirent à exporter des électroménagers, des machines, des boissons et d’autres produits manufacturés, diminuant ainsi l’exportation de café, cacao, maïs, soja etc. afin d’améliorer les échanges entre l’Amérique Latine et les pays dits développés. Cette stratégie reposait sur un fondement théorique très fort et judicieux mais elle fut mal appliquée par les gouvernements successifs. Lors de la première crise pétrolière, en 1973, les pays arabes exportateurs de cette « commodity » générèrent des bénéfices économiques impressionnants (pétrodollar), qui s’ajoutèrent aux fonds des organismes financiers internationaux. Connaissant un excès de liquidité, ces organismes, commencèrent à faire des prêts à des pays d’Amérique Latine en développement, non pas parce que ces pays le demandaient ou que leur développement avait un quelconque intérêt pour ces organismes mais parce qu’il leur fallait placer, via des crédits, tout cet argent. Ainsi, de nombreux gouvernements sud-américains eurent abusivement recours à ces prêts afin de financer les dictatures militaires de cette période, subventionnant beaucoup et inutilement le secteur industriel puisqu’aucune planification objective, permettant d’établir un plan d’action, n’avait été réalisée au préalable. Ceci provoqua une augmentation énorme de la dette extérieure d’Amérique Latine et occasionna l’impayé de 1982. Cette situation devint une crise profonde qui initia le début de la célèbre « décennie perdue ». La société latino-américaine dénommera cette dette extérieure la « dette éternelle » en raison de son amplitude. Pour « résoudre » la crise mentionnée plus haut, dans les années 90, des politiques néolibérales prônées par les Etats-Unis d’Amérique furent appliquées par le biais du Consensus de Washington. Pauvreté et indigence, injustice et iniquité, exclusion sociale et émigration, inefficacité et corruption,                                                             1  Le “Bien Vivre” est un terme Kichwa (Sumak Kawsay) qui se réfère à l’harmonie entre l’être humain et la nature. Actuellement l’Article 14 de la Constitution équatorienne s’y réfère (2008).

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et bien d’autres aspects négatifs de la société Sud-Américaine atteignirent des niveaux sans précédent, et l’une des causes fut l’ouverture à ce commerce démesuré, irresponsable, anti-éthique et immoral que prônait le néo-libéralisme. Malgré cela, le libreéchange, s’il est correctement planifié, peut avoir des répercussions positives. Il peut développer les possibilités de production, de distribution, d’échanges et de consommation. Il peut générer des emplois, spécialiser les économies et indirectement améliorer les relations politiques, sociales, et environnementales entre les pays. Malheureusement, cette magnifique région du monde, souffrit principalement des effets négatifs. C’est jusqu’à un certain point que les pays cherchent tout d’abord à se faire une place dans le commerce pour ensuite avancer vers d’autres choses. Et, c’est ainsi que nous pouvons observer si un pays recherche des citoyens ou des consommateurs à travers l’intégration économique. Par exemple, depuis 1993, le Mexique fait partie de l’ALENA (Accord de Libre Echanges Nord Américain) conjointement au Canada et aux Etats-Unis et depuis cette date leur vision s’est strictement basée sur un rapport au libre-échange, c’est-à-dire sur la circulation libre de marchandises et non de personnes. Ainsi, nous constatons comment des centaines de mexicains sont morts, meurent et mourront année après année à la frontière, à la recherche d’une vie meilleure, à la recherche du « rêve américain », s’efforçant d’être traités comme des citoyens plutôt que comme des consommateurs.

Marco Xavier Narea Falcones 23 ans Diplômée en commerce extérieur et négociations internationales Passion: surf Manta, Equateur Marco.narea@gmail.com

Maintenant, tournons-nous vers le sud de la carte d’Amérique. Les ALE (Accords de Libre Echange) ratifiés entre le Pérou et les Etats-Unis, et la Colombie et les Etats-Unis, n’incluent pas, tout comme c’est le cas pour le Mexique, la libre circulation des personnes mais la libre circulation des marchandises. Et, comme si cela ne suffisait pas, jusqu’à présent, ces accords commerciaux bénéficient plus, économiquement parlant, aux Etats-Unis qu’au Pérou et à la Colombie ; dû en partie au fait qu’il existe une affectation négative dans les secteurs dits fragiles (produits laitiers, viandes, produits agricoles) qui sont situés en zones rurales et qui concentrent des emplois à moyen et faible revenus et qui tout en disparaissant, accroissent exode rurale et pauvreté. Et, si nous prenons l’exemple de l’Equateur, cette République est en phase de négociation d’un ALE avec l’UE ; ALE qu’elle a appelé « Accord de Commerce pour le Développement » (ACD). Cet accord est très ambitieux et objectif. Il recherche dans le commerce un véritable outil pour le développement socioéconomique. Il encourage le dialogue politique, la coopération internationale, l’appui technique et financier, le transfert de connaissances, de sciences, de technologies et innovations, c'est-à-dire, mettre à profit le libre-échange pour l’intérêt général d’une société, non pas de particuliers ou de certains groupes connus comme ce fut le cas historiquement.

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Avec une vision générale cette région est très consciente de la problématique décrite, et en réponse, elle recherche une intégration qui implique toutes les sphères et pas uniquement la sphère commerciale. Ainsi, les deux organismes internationaux à la tête de cette entreprise sont la CELAC (Communautés d’Etats Latino-américain et Caraïbes)- forum de concertation politique-, et l’UNASUR (Union des nations sud-américaines) qui coordonne les Grands Axes sud-américains que sont : l’énergie, la défense, la santé, le développement social, les infrastructures et les plans pour faire face au problème des drogues, l’économie et la finance, les élections, l’éducation, la culture, les sciences, la technologie et l’innovation, la sécurité civile, la justice et la coordination d’actions contre le crime transnational organisé. Dans l’actualité, un coup d’œil sur les politiques publiques comme l’éducation, la santé, le logement et le bien-être de pays d’Amérique Latine, montrent comment dans cette région l’individu est considéré de plus en plus comme un être humain et non comme un facteur de plus de production. Elles montrent également comment nous croyons en une société avec un marché et non une société de marchés, comment l’existence de la misère, l’indigence et la pauvreté extrême dans notre société moderne est injustifiable, comment la vie n’est pas passive sinon active, comment le risque du capital retombe sur le capital lui-même et non sur les personnes, comment nous sommes des nations souveraines qui rejettent l’hégémonie, comment nous sommes un peuple, une voix, une société qui applique ses propres règles. Nous voyons en quoi nous sommes l’Amérique Latine, un ensemble de citoyens qui consomment, non un ensemble de citoyens-consommateurs. Marco NAREA Bibliographie: Narea, M. (2013). Diagnóstico del sistema comercial de los países miembros de la Comunidad Andina de Naciones y sus recomendaciones. Universidad Laica Eloy Alfaro de Manabí (ULEAM). Ecuador. Commodity price decline, a Marxist theory is (sort of) right. (2013, Septiembre 3). The Economist. [En línea]. Disponible en: www.economist.com/blogs/freeexchange/2013/09/commodity-price-decline Guillén, A. (2008). Modelos de Desarrollo y Estrategias Alternativas en América Latina. Universidad Autónoma Metropolitana Iztapalapa. Iztapalapa D.F., México. [En línea]. Disponible en la página web oficial de The International Celso Furtado Center for Development Policies: www.centrocelsofurtado.org.br/arquivos/image/201108311505340.A_GUILLEN3.pdf Constitución Política de Ecuador. (2008). [En línea]. Disponible en la página web oficial de la Asamblea Nacional: www.asambleanacional.gov.ec/documentos/Constitucion-2008.pdf Página web oficial de la UNASUR. [En línea]. Disponible en: www.unasursg.org/    

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ERCE interroge : Un pays est-il plus riche de travailleurs formatés et dociles ou de citoyens capables de débattre et d’analyser les choix politiques, économiques, sociétaux auxquels toute société doit faire face ? « J’adore la politique. Un pays est plus riche de citoyen capable de débattre, d’analyser des pratiques politiques, économiques et sociales parce qu’ainsi ils disposent de toutes les cartes pour choisir leurs représentants et cela d’après leurs compétences, honnêteté et actions.» Jonathan, 26 ans, assistant d’un centre d’accueil, Equateur “Une personne formatée et docile dira toujours ce que les dirigeants souhaitent entendre. La question est de savoir si ces dirigeants préfèrent une masse là pour appliquer leurs décisions sans les discuter ou un groupe de citoyens disposant d’un pouvoir de réflexion.” Bachir, Guinéen, étudiant en lettres à Montpellier « L’éducation et le développement sont liés. Bien évidemment, dans nos pays, l’éducation comme apport de construction de société a été pensée de manière a maintenir aliéné le peuple.» Rina, Honduras, 64 ans, routarde, psychologue « Les deux sont nécessaires mais le second un peu plus. C’est très important et productif d’être capable de débattre et d’analyser des choses qui dérangent tout le monde mais seulement si une solution est apportée car se contenter de parler ne change rien. Pour moi, l’éducation (pas au sens scolaire mais au sens large) était, est et sera toujours la solution à tout problème » Christina, Grec, 23 ans, volontaire Union Européenne en Espagne

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“Les deux peuvent être utiles à la société, mais si on parle en terme de richesse d’un pays, un pays est bien sûr plus riche de citoyens capables de débattre et d’analyser les choix politiques. La contradiction est une valeur essentielle pour la vie d’un pays, et un citoyen capable de critiques constructives sera toujours plus enrichissant pour son pays qu’un travailleur docile et formaté.” Abdallah, Sénégalais, étudiant en droit à Montpellier « Un pays où le savoir est accessible à tous fait la différence. » Mauricio, Chef cuisinier, 29 ans, colombien-équatorien « Un pays est évidemment plus riche et fort quand ses citoyens sont capables de penser. Penser, clarifier, être prudent et innover c’est ce dont la société a besoin pour progresser. Bien sûr, mis à part la liberté d’expression et de pensée des citoyens une bonne nation a besoin de discipline car sans cela ce serait le chaos et les personnes ne pourraient pas mettre en œuvre les idées constructives. » Alexandra, Lycéenne, 17 ans, Bulgarie “Un citoyen formaté l’est forcément par quelqu’un. Une société qui formate ses citoyens se trouvera plus riche, et rejettera/mettra en marge les citoyens qui vont plus loin. En est-elle plus riche pour autant…” Justin, Camerounais, étudiant en management à Montpellier


Palabre : La Société des Vertiges Les promenades dans Paris au gré de ses obligations ou de ses envies offrent toujours des spectacles aux contrastes effrayants. L’autre jour encore, je marchais près de la place de l’Etoile dans une foule aussi dense qu’hétéroclite. Je contemplais des filles filiformes en train de trembler des chevilles sur des talons vertigineux et des accoutrements que l’on ne souhaiterait pas porter à moins de se fixer comme objectif de se donner en spectacle à tout prix. Je n’ai, bien entendu, pas besoin de vous parler de l’agression odorante lors de leur passage auprès de moi. J’ai regardé défiler ce troublant spectacle en me disant qu’il était encore bien tôt pour que Paris cède ses trottoirs à des commerces d’un tout autre genre… J’ai continué ma route au milieu des vagues éparses de touristes lorsque j’ai remarqué un mendiant. Vous me direz que cela n’a en soi rien d’exceptionnel, mais celui-ci présentait des caractéristiques bien troublantes. Il était assis au pied d’un immeuble avec un gobelet devant lui pour quémander. Il était de type africain et j’espère toujours que sa situation n’y était en aucun cas liée... Mais il était toujours en costume et ce dernier laissait voir des chaussettes à motifs. Il avait l’air fatigué et une barbe naissante au niveau des joues laissait deviner une situation qui l’avait dépassé il y a encore peu de temps. Il avait dû tomber de bien haut. Je me mis donc à l’imaginer du temps où il était intégré, surement respecté, peut-être même craint d’associés. Il devait avoir son nom sur des dossiers et un agenda tellement chargé. Ou peut-être était-il un simple rouage d’une machine qui l’avait rejeté. Et je le revis ; les yeux baissés, la tête penchée sur le trottoir. Tout son corps baignant dans l’anonymat de sa mendicité. Et je me suis mis à avoir le vertige. J’avais devant moi cette société qui mettait d’une part ses citoyens dans des sphères posées sur des échasses branlantes, comme les talons récemment évoqués. En haut dans les sphères, on peut se griser de tout avoir ; mordre à pleines dents dans les bienfaits réservés à une élite. Profiter jusqu’à l’écœurement. Se sentir invulnérable puisque le vertige n’est plus là. Mais un simple oubli ou un faux pas et cela peut entrainer une chute et la dégringolade dans la précarité, la mendicité, la misère et l’anonymat. Je me mis à repenser aux filles sur leurs talons échasses et me demandai si elles allaient tomber un jour. Ce ne serait peut-être pas le cas... Même si je me rappelle bien de leur vertige encore présent. Les contrastes et les vertiges engendrés ne suivent aucune logique apparente. Cette fragilité de nos conditions me laissait revoir ces talons-échasses provoquant des vertiges et des regards baissés sur une urgence subie. Et entre les deux ; un univers entier parcouru d’un regard d’un bout à l’autre de la rue. Alexandre Carot

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Pour nous soutenir plus d’une façon ! Envoyez-nous vos témoignages, vos écrits et/ou réflexions à info@enroutecontrelexclusion.fr. Nous les publierons dans notre Mensu-ERCE et/ou sur nos plateformes de sensibilisation. Ce que vous avez à dire nous intéresse et c’est ensemble que nous lutterons contre les exclusions.

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Ce recueil, vendu 10 euros, vous fera voyager au cœur de notre projet et avoir une idée plus précise de notre travail sur place et de la réflexion qui en a découlé. Extrait : « au début, il existait une équation mathématique très simple : s’il y a trois pomme et que je m’en approprie deux, les autres devront se partager la dernière. Ensuite, l’Homme a compliqué l’équation. » Si vous voulez un exemplaire contacteznous : info@enroutecontrelexclusion.fr

     

Touchées par les Intouchables est le fruit de notre travail avec l’ONG INDP India. C’est une compilation des réflexions et impressions que nous avons eues suite à notre projet de solidarité en Inde.

Mensu erce fevrier  

Numéro de février de notre revue de solidarité le Mensu-ERCE. L'article principal de ce mois porte sur le commerce international. L'auteur...

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