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NOVEMBRE 2018

AGIR LE MAGAZINE DE L'ENTRAIDE PROTESTANTE SUISSE

COLOMBIE

LE COMBAT DES FEMMES POUR LA PAIX

CORRIDORS HUMANITAIRES Que sont-ils devenus ? TRANSPARENCE Les ONG et la corruption


ÉDITORIAL

OUI AUX LIBERTÉS INDIVIDUELLES © EPER/ Patrick Gilliéron Lopreno

L’EPER mène depuis plus de 70 ans un travail auprès des personnes les plus démunies en Suisse et à l’étranger. Profondément ancrée dans les valeurs chrétiennes, sa démarche est fondée sur les droits humains et le respect des libertés individuelles. C’est ainsi tout naturellement qu’elle prend position contre l’initiative intitulée « le droit suisse au lieu des juges étrangers » sur laquelle nous voterons le 25 novembre 2018.

DANS CE NUMÉRO 3

Aide humanitaire Survivre dans les camps Rohingyas

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Campagne nationale Le courage des femmes colombiennes qui défient la mort

12 L’invité : Pierre de Senarclens Ne pas confondre migrants et réfugiés

Magaly Hanselmann

Cette initiative oppose de manière erronée le droit suisse au droit international alors que ces deux cadres légaux évoluent de manière concertée. La Suisse, par ses impulsions et son expertise, contribue indubitablement au façonnement du paysage juridique international. Inversement, elle bénéficie d’éclairages importants pour développer son propre droit national dans des domaines délicats, comme le droit de procédure judiciaire (séparation des pouvoirs), la protection de la sphère privée et des données personnelles. Secrétaire romande

14 Corridors humanitaires Recommencer sa vie en Italie 18 Transparence « La bonne gouvernance devrait aller de soi » 20 Actuel et agenda

Ainsi, personne ne peut ignorer que derrière ce sophisme c’est bien la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) qui est plus particulièrement visée par cette initiative. Or, la CEDH représente en fait l’assurance de pouvoir bénéficier, en tant qu’individu, des standards minimaux européens en matière de droits humains et de sécurité juridique. Elle constitue une protection de nos droits et de nos libertés fondamentales (liberté d’expression, liberté de croyance, d’association, de presse, etc.) au cœur de notre démocratie directe. En acceptant cette initiative, la Suisse emboîterait ainsi le pas à la Russie, qui s’est affranchie de ses engagements internationaux en 2015 alors que plusieurs affaires particulièrement graves la concernant étaient pendantes au niveau de la CEDH. Ne prenons pas ce chemin et protégeons notre démocratie en votant non.

AGIR N° 32 NOVEMBRE 2018 ISSN 2235-0772 Paraît 4 fois par an COUVERTURE PHOTO

EPER/Christian Bobst : Gloria Suárez se bat pour la paix en Colombie

ÉDITEUR Entraide Protestante Suisse (EPER)

PHOTOS Anne Geiger, Fernando Bolaños

RESPONSABLE Olivier Graz

GRAPHISME ET ILLUSTRATIONS superhuit.ch

RÉDACTION Joëlle Herren Laufer, Fernando Bolaños

IMPRESSION Jordi Belp

TRADUCTION Nassima Rahmani TIRAGE 13 400 exemplaires ABONNEMENT CHF 10 déduits une fois par an de vos dons

ADRESSE Chemin de Bérée 4A Case postale 536 1001 Lausanne Téléphone 021 613 40 70 Fax 021 617 26 26 www.eper.ch info@eper.ch

CP POUR LES DONS 10-1390-5


AIDE HUMANITAIRE

SURVIVRE DANS LES CAMPS ROHINGYAS En août 2017, plus de 700 000 personnes de la minorité rohingya se sont réfugiées au Bangladesh, fuyant les exactions commises à leur encontre par l’armée du Myanmar. Pour l’heure, un retour dans leur pays n’est pas envisageable, mais le quotidien dans les camps de réfugiés au Bangladesh est une lutte constante pour la survie.

Texte : Bettina Filacanavo Photos : EPER/Faysal Ahmad

Lorsque les soldats ont incendié le village de Debang Chora, Zubair et Syed Alam ont fui leur maison en transportant Amina, leur mère âgée de 60 ans, dans un hamac. Ils ont emballé un peu de riz et de poisson séché – rien de plus. Le 5 ­septembre 2017, Amina, ses deux fils, sa fille et sa bellefille ont traversé la frontière qui sépare le Myanmar du Bangladesh, à la hauteur de la ville de Shilkholi. Un camion les a rapprochés de ce qui est aujourd’hui le camp de Jamtoli, où 50 000 personnes se sont réfugiées sur un espace restreint.

Le Myanmar comptait environ un million de Rohingyas jusqu’en automne 2017, avant que l’armée ne s’en prenne à eux. Officiellement, cette ethnie n’est pas reconnue dans son pays en tant que groupe de population distinct. D’après les Nations Unies, il s’agit de la minorité la plus persécutée dans le monde. Désormais apatride, elle ne dispose d’aucun droit. Impôt spécial, travail forcé, restrictions du droit de se marier et manipulations dans les inscriptions au registre des naissances et des décès sont autant de chicanes quo-

tidiennes. S’ajoutent à cela les emprisonnements illégaux, la torture, les viols et les assassinats auxquels cette ethnie est exposée. Depuis l’indépendance de la Birmanie (aujourd’hui le Myanmar), le 4 janvier 1948, le gouvernement mène des opérations militaires contre les Rohingyas. De nombreux morts, ainsi que la destruction d’habitations et de symboles religieux, en constituent le triste bilan. A partir du 25 août 2017, environ 700 000 Rohingyas

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AIDE HUMANITAIRE

sont arrivés au Bangladesh en seulement deux mois ; à la fin octobre de la même année, le nombre de réfugiés avoisinait le million. Mise en place d’infrastructures « Les conditions de vie dans les camps sont très problématiques, explique Sebastian Zug, responsable de l’aide humanitaire de l’EPER au Bangladesh. Dans l’urgence des arrivées massives de Rohingyas, seules des latrines de fortune ont pu être installées. Or ces latrines sont saturées depuis des semaines et risquent de déverser leur contenu sous l’effet des inondations ou de l’érosion, avec des conséquences graves pour la santé des habitants du camp. » L’EPER, en partenariat avec l’organisation Christian Aid, met en place un projet de consolidation à long terme des infrastructures dans le camp de Jamtoli. Les toilettes provisoires sont vidées, puis démontées et enlevées. Cette opération réduit considérablement le risque de contamination de l’eau par des matières fécales. En parallèle, les toilettes plus modernes installées par l’EPER se remplissent continuellement et doivent être régulièrement vidées. L’EPER soutient la construction d’une station d’épuration en dehors du camp. De l’eau potable pour tous Se procurer de l’eau potable jour après jour constitue une gageure pour les réfugiés. Au début de la crise, beaucoup de puits ont été creusés à faible profondeur et équipés de pompes manuelles. C’est rapide et relativement bon marché ; le

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problème est que les nappes phréatiques proches de la surface sont contaminées par le colibacille. L’EPER travaille actuellement à l’installation de quatre systèmes d’approvisionnement en eau potable. « Le plan de l’EPER pour améliorer l’approvisionnement en eau est nettement plus cher mais il fonctionne sur une plus longue durée », d'après Sebastian Zug. Quatre puits ont été construits et équipés de pompes solaires. L’eau est pompée depuis des nappes nettement plus profondes, non contaminées, et acheminée jusque sur les hauteurs. De là, elle est distribuée vers plusieurs points d’eau où les habitants du camp vont remplir leurs jerricans. Le dispositif est complété par la distribution d’articles tels que du savon et par des campagnes autour de l’hygiène. Potagers verticaux Le Programme alimentaire mondial distribue de l’huile, du riz et des lentilles à la

population réfugiée – une alimentation peu équilibrée pour des familles qui n’ont pas les moyens d’acheter des légumes au marché. Pour y suppléer, l’EPER encourage 2500 familles à cultiver de petits potagers à côté de leurs cabanes. Comme il n’y a pas de terres cultivables à leur disposition, il faut privilégier les potagers verticaux. L’EPER enseigne à ces familles comment cultiver une variété de courge dont les feuilles sont à la fois comestibles et abondantes et qui n’a pas besoin d’une grande surface car elle pousse en hauteur, soutenue par des tuteurs. Pour nourrir une famille, un potager vertical nécessite dix bâtons de bambou, une corde, des bouts de filets de pêche, des semences et des engrais. Des volontaires sont formés par des agronomes, puis chaque personne transmet son savoir à dix familles. Une fois leur formation achevée, les familles de Rohingyas commencent à préparer leur potager, encouragées par les volontaires sur place.


A gauche : Azizul Hoque, adolescente de 14 ans, est de corvée d’eau tous les jours. « Je ne peux pas aller à l’école car je suis la seule de la famille à pouvoir aller chercher de l’eau. » En bas : Abida Khatun utilise la cuisine collective avec d’autres femmes. « S’il y a beaucoup de pluie et de vent, on peut aussi y dormir avec nos enfants, amener quelques affaires et s’y sentir en sécurité. »

Conflits avec la population locale Avec la crise des réfugiés, la population de la région a été multipliée par cinq. La population locale en pâtit fortement. Le revenu journalier moyen s’est effondré, passant de 500 à 150 taka, car les Rohingyas sont prêts à travailler pour des salaires inférieurs. En même temps, une inflation de 300% a été enregistrée sur les prix des légumes à cause de la hausse de la demande. L’EPER travaille actuellement à motiver les populations hôtes à accroître leur propre production de légumes en offrant des formations en maraîchage et une petite somme de départ pour soutenir la production indigène et la vente sur les marchés locaux. Le bois à brûler, une pierre d’achoppement Tous les aliments doivent être cuits avant d’être consommés. Comme le combustible est comparativement trop cher, les habitants des camps sont obligés de se fournir en bois à brûler dans les forêts

­nvironnantes. Cela engendre de frée quents conflits avec la population locale, qui a pour habitude de prendre soin de la forêt et de ne pas en gaspiller les ressources. Or ces efforts de gestion durable sont réduits à néant par les coupes claires. Pour remédier à ces tensions et réduire les problèmes environnementaux, l’EPER construit des cuisines collectives alimentées au gaz. Ces cuisines permettent à 1300 familles de préparer deux repas chauds par jour et ont en outre une fonction sociale pour les femmes, qui ont peu d’occasions de sortir dans l’espace public. De plus, les cuisines collectives permettent aux femmes d’échanger entre elles, malgré les structures patriarcales et conservatrices dans lesquelles elles évoluent. Abida Khatun est très heureuse d’avoir accès à une cuisine collective : « ici, on peut cuisiner tout en étant à l’abri des violences physiques. S’il y a beaucoup de pluie et de vent, on peut aussi y dormir avec nos enfants et s’y sentir en sécurité. »

LES ROHINGYAS ONT BESOIN D’AIDE ! Grâce à votre don, l’EPER fournit des latrines et un système d’épuration, des formations et des aides de départ pour planter des légumes. Elle construit aussi des cuisines communautaires pour rendre plus vivable le quotidien des Rohingyas. Pour faire un don : CP 10-1390-5, mention « Urgence Rohingyas ». Un grand merci !


CAMPAGNE NATIONALE

LE COURAGE DES FEMMES COLOMBIENNES QUI DÉFIENT LA MORT

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La Colombie a été traumatisée par ses 50 années de guerre civile et ses centaines de milliers de victimes en comptant les déplacements forcés. L’organisation féminine Organización Femenina Popular, soutenue par l’EPER, aide des femmes et leurs enfants à reprendre pied et à trouver la voie vers un avenir meilleur.

COLOMBIE LE BILAN DE LA GUERRE CIVILE EN CHIFFRES

Texte : Hanspeter Bigler Photos : EPER/Christian Bobst

« En plein milieu de la nuit, des femmes nous appelaient au secours à cause d’un enlèvement imminent ou d’actes de torture, raconte Gloria Suárez. Nous venions immédiatement en renfort. Nous avons pu libérer beaucoup de gens des griffes des paramilitaires. Mais nous avons aussi dû tirer hors du fleuve beaucoup de cadavres de jeunes hommes, ou alors nous les trouvions dans un état terrible. C'est comme cela que nous avons commencé à résister en tant qu'organisation féminine. » C’était en 1972, au beau milieu d’un conflit qui apparaîtra ensuite comme la plus longue guerre civile d’Amérique latine. Gloria Suárez y était depuis les débuts. Elle travaille en tant que coordinatrice pour l’Organización Femenina Popular (OFP), une des principales organisations féminines de Colombie. Des femmes pour la paix L’OFP est une organisation indépendante. Elle a le statut d’organisation non gouvernementale et ses membres sont pour la plupart des cheffes de famille qui ont vécu des violences d’ordre domestique ou politique ou qui ont perdu leur compagnon. Dans la région du moyen Magdalena, un fleuve qui parcourt le nord de la Colombie, l’OFP représente l’une des principales forces sociales, très impliquée dans le mouvement pour la paix aux niveaux régional et national. Depuis sa

fondation, l’organisation et ses plus de 2000 membres se sont engagés maintes fois pour que les femmes et les enfants soient protégés. « Les femmes ont énormément souffert pendant la guerre, elles sont marquées physiquement aussi, explique Mireya Ramirez, responsable du bureau régional de l’EPER en Colombie. Tous les groupes armés ont commis des abus sexuels. Dans beaucoup de cas, les hommes ont été tués et les femmes ont dû s’enfuir. » Le bilan de la guerre fait état de 200 000 morts. Plus d’un demi-million de femmes ont été victimes de violences sexuelles. Presque six millions de personnes ont été expulsées par la violence et se sont retrouvées sans abri dans leur propre pays. Protéger et accompagner L’EPER soutient le travail de l’OFP depuis plus de vingt ans, en gardant toujours à l’esprit la promotion de la paix. En 2012, la Colombie a promulgué une loi sur les victimes et la restitution des terres. Cette loi garantit aux victimes du conflit un droit à des indemnisations collectives. L’EPER aide les femmes de l’OFP à réclamer l’application de la loi. Les femmes bénéficient d’un suivi juridique, reçoivent des informations importantes lors des assemblées et sont encouragées à se préparer à discuter avec le gouvernement ; elles reçoivent par

PANAMA

VENEZUELA

COLOMBIE

ÉQUATEUR BRÉSIL PÉROU

220 000

décès dont 80% de civils

25 000

personnes disparues

27 000 enlèvements

5,7 millions de personnes déplacées

+ 500 000 femmes victimes de violences sexuelles

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CAMPAGNE NATIONALE

ailleurs une protection car elles s’exposent fortement en présentant des revendications. Mais il est tout aussi important que les victimes – à 70% des femmes et des enfants – puissent reconstruire leur vie de manière autonome. Logements précaires L’un des projets de l’EPER et de l’OFP se situe dans un lieu inhospitalier aux abords de la ville de Barrancabermeja. La ville se trouve dans le nord du pays, sur le fleuve Magdalena. Beaucoup de femmes déplacées sont arrivées à Barrancabermeja à cause de la guerre civile et se sont logées comme elles pouvaient. En plus d’un soutien juridique pour obtenir un titre foncier, elles reçoivent de quoi améliorer leurs conditions de logement. Retrouver sa dignité à travers le logement C’est le cas de Yaneris, une jeune femme qui s’est réfugiée à Barrancabermeja avec son fils Anthony et sa fille Gisele. Désormais, Yaneris a une douche et des toilettes, ainsi que de l’eau chaude dans sa petite maison. Elle est heureuse que ses enfants puissent grandir dans des conditions plus dignes en dépit des circonstances. Elle-même et ses parents ont tout perdu dans la guerre civile il y a quelques années. « Quand j’étais jeune, nous vivions dans une ferme. J’avais le même âge que ma fille aujourd’hui. Ils sont arrivés et nous ont chassés de notre ferme. Les paramilitaires pensaient que nous faisions partie de la guérilla et nous avons dû tout abandonner derrière nous. » Il manque encore à Yaneris et aux autres femmes dans sa situation un titre de propriété et un raccordement au réseau de gaz public. Mais de se savoir soutenues par l’EPER et l’OFP leur rend courage et

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espoir. « Le fait d’aider à installer des améliorations simples, comme des toilettes, rend leur dignité aux femmes et à leurs familles, d’après Gloria. C’est une manière de les valoriser, de leur signifier qu’elles sont importantes, qu’elles ont les ressources pour construire quelque chose et aider d’autres femmes à leur tour. » Un réseau porteur Des aides de départ sont procurées aux femmes afin qu’elles puissent gagner leur vie et avoir une bonne alimentation. Il peut s’agir de petites unités de production comme un élevage de poules, la transformation de denrées alimentaires, un kiosque ou un stand sur un marché. Marlene, par exemple, a reçu une formation pour cultiver des légumes bio, ce qui lui procure des revenus. Elle a en outre reçu dix poules et a ainsi pu lancer un élevage. Avec succès, puisqu’elle a désormais 70 poules, dont elle prend grand soin et qui pondent entre 40 et 50 œufs par jour. Elle a aussi démarré son propre élevage de poissons. Elle et sa famille peuvent aujourd’hui vivre de leur production agricole. Microcrédits en autogestion Pour aider les femmes à écouler leur production, il leur a été conseillé de s’organiser en réseau de productrices et de consommatrices. Les productrices profitent des divers événements organisés par l’OFP pour vendre leurs produits. Au centre communautaire, par exemple,

où elle se retrouvent pour des cours de ­formation sur l’alimentation ou sur les droits humains, et plus spécifiquement les droits des femmes. Des membres de la «  banque des femmes » s’y réunissent également. Cet organisme de microcrédits a été fondé par l’EPER et l’OFP pour soutenir le lancement d’activités génératrices de revenus. Les fonds sont mis en commun et gérés par 21 femmes à tour de rôle. L’avantage est que les membres n’ont plus besoin de verser des taux d’intérêt faramineux pour lancer ou développer une activité professionnelle. Espoir en l’avenir L’accord de paix signé à l’automne 2016 entre les rebelles FARC et le


En haut : Marlene, qui a reçu dix poules de l’OFP, en a désormais 70 qui pondent entre 40 et 50 œufs par jour. Au milieu : Gloria Suárez, coordinatrice de l’Organicazión Femenina Popular en Colombie A droite : Les femmes s'organisent en réseau pour écouler leur production ou pour cuisiner et vendre leurs produits lors de manifestations. 

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CAMPAGNE NATIONALE

Gloria Suarez

« La musique, la danse, le théâtre ouvrent aux jeunes d’autres perspectives que la guerre, la violence, ou les drogues »

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Gloria Suarez

« En Colombie, on risque sa vie à défendre les personnes socialement faibles ou à se battre pour la justice sociale. »

L'HISTOIRE D’ANNA Comme si un seul épisode ne suffisait pas, Anna, mère de deux enfants, a dû quitter précipitamment son foyer à deux reprises : la première fois, face à la menace des paramilitaires et la seconde, à celle de la guérilla. Anna a porté plainte mais la police n’a rien fait pour la protéger. Craignant pour ses enfants, elle a donc tout quitté pour s’en remettre au destin. « On perd tout ce qu’on a, toutes ses possessions. Mais ce qui compte, c’est la vie des enfants. » Anna a pu compter sur le soutien de l’EPER et de l’OFP et s’est réfugiée dans une maison rénovée par leurs soins. L’OFP l’a également aidée à retrouver des moyens de subsistance : pour gagner de quoi faire vivre sa famille, cette ancienne fonctionnaire prépare avec l’aide de sa fille des galettes de maïs et d’autres spécialités colombiennes sur commande. Elle peut utiliser la cuisine d’une amie, suffisamment grande pour ces préparatifs. En tant que membre du réseau de productrices et de consommatrices mis en place par l’OFP, elle vend la plupart de ses spécialités aux autres femmes de l’organisation. L’OFP lui permet de s’appuyer sur un réseau qui fonctionne.

gouvernement colombien ne suffit pas à garantir une paix juste et durable. Pour cela, il faut d’abord surmonter les causes du conflit, ce qui n’est pas évident pour un conflit aussi long, et parvenir à une mise en œuvre effective du plan de paix. Sans compter que le conflit s'est transformé en lutte pour le contrôle de la drogue, du pétrole, de la terre et de l’eau. Pour une paix durable, il est indispensable d’inclure tous les acteurs dans le processus de paix, seule voie possible pour la réconciliation nationale. Et pour les victimes du conflit, il est important que les massacres et les déplacements forcés ne se reproduisent plus, que des enquêtes soient menées sur les crimes et que justice soit rendue. L’OFP joue ici un rôle important. S’engager au prix de la liberté L’OFP est fortement impliquée dans les mouvements sociaux et de défense des femmes. Mais elle en paye le prix fort. En Colombie, on risque sa vie à défendre les personnes socialement faibles ou à se battre pour la justice sociale. Sur ces deux dernières années seulement, pas moins de 250 militants des droits humains ont été assassinés. L’OFP a elle aussi été brutalement combattue pendant la guerre civile. Comme elle a obtenu des résultats positifs, elle devenait gênante aux yeux des groupes paramilitaires. L’OFP a été confrontée à plus de 150 menaces et autres infractions. Une guerre psychologique visant à intimider et à semer la terreur. Trois de ses membres ont été assassinés. Deux responsables vivent sous protection rapprochée, dont Gloria : elle-même est exposée à des

menaces de mort depuis des années en raison de son engagement social, tout comme son mari et ses deux fils. Le soutien international est d’une grande importance pour l’OFP. Cette visibilité constitue une forme de protection à la fois pour les activités de l’OFP et pour les adhérentes de l’organisation. Gloria témoigne : « L’EPER était à nos côtés pendant toutes ces années. Sans le soutien de l'EPER, qui a facilité notre travail, nous ne pourrions pas en parler aujourd'hui. Nous ne pourrions plus parler aujourd'hui. Beaucoup d'entre nous seraient mortes. » Les femmes qui ont perdu leur foyer à cause de la guerre civile ont pu reprendre pied grâce aux activités et aux conseils de l’EPER et de l’OFP. Elles ont pu reconstruire leur vie. « Nous travaillons maintenant à panser les plaies, conclut Gloria. Sachant que certaines blessures ne se refermeront jamais complètement. »

LA COLOMBIE EN IMAGES Exposition des photos de Christian Bobst du 15 décembre au 13 janvier à la Cathédrale de Lausanne. Film racontant le combat de Gloria à découvrir sur : http://bit.ly/film-gloria ou à commander en DVD : info@eper.ch


L’INVITÉ : PIERRE DE SENARCLENS

NE PAS CONFONDRE MIGRANTS ET RÉFUGIÉS

Photo : Nicole Chuard

Les demandeurs d’asile montrent la nécessité des Etats en tant qu’instances de protection juridique et sociale. Ils fuient des persécutions, des guerres et des situations d’insécurité imputables au gouvernement de leur pays pour demander la sécurité d’un autre Etat. Après la Seconde Guerre mondiale, quelque 15 millions de personnes se sont retrouvées apatrides ou réfugiées, victimes des changements territoriaux engendrés par la guerre et les régimes totalitaires. Convention de Genève Le 14 décembre 1950, l’ONU instituait le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR), puis adoptait le 28 juillet 1951 la convention de Genève relative au statut des réfugiés. Cette convention définit les réfugiés comme toute personne qui, « craignant avec raison d’être persécutée

« Les réfugiés quittent leur pays pour échapper à des persécutions… » du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité, et qui ne peut ou, du fait de cette crainte (…) ne veut se réclamer de la protection de ce pays… » Auparavant, la guerre en Palestine avait entraîné de nouveaux exodes de population, auxquels la création de l’UNRWA, l'Office des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le

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Pierre de Senarclens, professeur honoraire à l’Université de Lausanne

Proche-Orient devait répondre. Suite à la décolonisation, le terme de réfugié a inclus les personnes fuyant la guerre et ses conséquences. En fait, les Etats frontaliers des pays touchés par ces tragédies devaient assumer en priorité le fardeau de ces mouvements, alors que les gouvernements européens, réagissant à des pressions politiques internes, se montraient réfractaires aux obligations qu’ils avaient assumées en ratifiant la convention de 1951. 70 millions de personnes déracinées Le HCR évalue aujourd'hui à 25 millions le nombre de réfugiés et à 3 millions celui de demandeurs d’asile en quête d’un statut de réfugié sur les quelque 70 millions de personnes « déracinées » auxquelles il porte assistance. Leur situation est périlleuse et intolérable au point qu'ils doivent


quitter leur pays pour trouver la sécurité d’un autre Etat. Les migrants ne sont pas comptés dans ces chiffres. Ils sont innombrables et indéfinissables avec précision. Ils arrivent en nombre croissant en Europe, venant surtout d’Afrique, fuyant la misère, le peu d’emplois et le manque de perspectives d’avenir. Ils prennent des risques considérables et sont confrontés à de lourdes épreuves impliquant souvent leur femme et leurs enfants.

tionales et d’empêcher leur refoulement. Ces personnes quittent leur pays pour échapper à des persécutions. Si elles ne reçoivent pas d’asile, elles risquent la prison,

« … les migrants pour améliorer leurs conditions de vie. »

Un migrant peut-il demander l'asile ? Doit-on les considérer comme des demandeurs d’asile susceptibles de recevoir le statut de réfugiés ? Certains le pensent. Mais dans un temps où les capacités d’intégration sociale des Etats censés les accueillir deviennent incertaines, alors que les opinions publiques deviennent réfractaires à leur accueil et que les mouvements populistes mettent en péril les fondements des démocraties, on aurait tort de confondre ces migrants avec les réfugiés. Leurs défenseurs ont beau montrer, chiffres à l’appui, que leur flux diminue et que l’angoisse qu’ils suscitent est irrationnelle, leur position ne convainc pas, car de toute évidence il n’y a pas de limite à terme au nombre de gens qui cherchent à fuir le sous-développement économique et social. Il faut vivre sur une autre planète pour imaginer que les Etats européens pourraient relever les défis migratoires en cours. Il importe en revanche de défendre les normes sur la protection des réfugiés définies dans les lois nationales et interna-

la torture et souvent la mort. Ce n’est pas le cas des migrants qui décident de partir pour trouver un emploi, pour améliorer leurs conditions de vie, pour bénéficier de dispositions sur le regroupement familial. Augmenter l'aide au développement Les solutions pour répondre à cette crise migratoire sont connues de longue date. Elles sont complexes, mais impliquent une augmentation substantielle des budgets d’aide au développement. Les populations vivant d’une économie de subsistance doublent d’importance tous les vingt ans et sont aujourd’hui condamnées à sur-

Cette tribune est donnée librement à un invité extérieur de l’EPER. A ce titre, elle n’implique que la personne invitée. Dans son travail en Suisse, l’EPER apporte son aide à des personnes vulnérables, indépendamment de leur statut. Elle plaide pour une politique d’accueil en Suisse qui respecte à la fois la dignité et les droits humains des migrants et des réfugiés.

vivre dans la misère en migrant vers les villes ou à tenter leur chance en s’exilant à l’étranger. Les milieux qui s’opposent à l’aide publique au développement sont les mêmes qui se mobilisent contre les mouvements migratoires. Soutenir l'économie des Etats fragiles Il importe aussi de changer nos stratégies de développement, car elles manquent de substance et de cohérence. Elles doivent avoir pour objectif de soutenir les Etats cherchant à diversifier leur tissu économique. Depuis les années 1980, l’humanitaire a pris le pas sur le développement. On a multiplié des petits projets sans grande incidence sur les structures économiques et sociales, mal coordonnés de surcroît. Ils trouvent un large appui dans les opinions publiques, mais contribuent peu au développement. Or on ne résoudra pas la crise des migrants par des engagements humanitaires, mais en soutenant l’économie et les institutions des Etats fragiles.

Il nous a semblé important de donner la parole à Pierre de Senarclens, professeur honoraire à l’Université de Lausanne, dont l’argumentation rejoint l’un de nos objectifs : la défense des personnes réfugiées. Nous le remercions vivement de sa contribution à la réflexion sur les notions de migrants et de réfugiés.

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CORRIDORS HUMANITAIRES

RECOMMENCER SA VIE EN ITALIE Arrivées du Liban via les corridors humanitaires, des familles et des personnes ayant fui les conflits peuvent enfin poser leurs valises en Italie. Elles se reconstruisent en s’enracinant d’emblée dans leur nouveau quartier. Reportage dans le Piémont.

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Texte et photos : Joëlle Herren Laufer

Dans la bourgade italienne de Luserna, Joël attache son vélo au pied d’un arbre de la cour de trois petits immeubles ; Elyas, six ans, cheveux longs et grands yeux verts, l’accoste, rieur, en le taquinant en italien. Elyas, c’est le cadet d’une famille syrienne arrivée il y a dix mois en Italie via les corridors humanitaires après cinq ans passés à vivoter au Liban. La famille Shahrour habite au rez-de-chaussée. Joël Giglione, lui, c’est l’assistant social de la diaconie de San Giovanni de l’Eglise vaudoise italienne. Avec sa collègue Noual Nassi, une Marocaine traductrice, ils s’occupent de l’intégration d’une trentaine de personnes réfugiées récemment arrivées dans la région de Turin par le biais des corridors humanitaires entre le Liban et l’Italie. Ce projet est géré par Mediterranean Hope, avec le soutien de l’EPER. C’est une initiative conjointe de la Fédération des Eglises Protestantes d’Italie et de la communauté catholique de Sant’Egidio qui rend possible l’obtention de visas humanitaires pour des réfugiés choisis parmi les plus vulnérables au Liban et acheminés en toute sécurité et légalité en Italie.

bien intégrés. Le papa et la grand-­maman malade qui les accompagnent ont plus de peine avec la langue. Le père était scénographe dans les milieux branchés de Syrie. Sa reconversion est difficile. Il a fait un stage de jardinage de trois mois, ce qui lui a permis de rencontrer des Italiens mais il est découragé à cause de la langue qu’il ne maîtrise pas encore suffisamment. Sa femme, elle, vient d’achever un stage dans un salon de coiffure où elle aimerait beaucoup être engagée. Les stages : une étape incontournable Dans l’immeuble d’à côté vit Oussama Darbour, sa femme et ses quatre enfants. Ce Syrien d’Homs doit recommencer en bas de l’échelle alors qu’il était patron et

vivait sur un très haut standing en Syrie avant la guerre. Il a déjà essayé de repartir de zéro au Liban, où la famille s’était réfugiée, en ouvrant un magasin de chaussures, mais n’arrivait pas à joindre les deux bouts et encore moins à envoyer ses enfants à l’école. Depuis 22 mois qu’il est en Italie, tout comme sa femme, qui a passé l’équivalent d’une maturité et donne des cours d’arabe aux habitants du quartier, il multiplie les stages dans son domaine de compétence, l’automobile. Les patrons de garages sont contents et le rappellent, mais ne l’engagent pas. « Les stages ont parfois bon dos, commente Joël Giglione. Les employeurs profitent souvent de la main d’œuvre bon marché même si nous essayons de les sensibiliser. » Il faut dire que la réalité économique en Italie n’est

La maman les accueille en italien, langue qu’elle a rapidement apprise grâce à Gracia, une bénévole qui vient chaque matin, et à Naoual, qui vient l’après-midi. Les trois garçons vont à l’école et sont déjà très

L’EPER prend en charge les coûts de déplacement et d’intégration de 56 personnes. Le reste est financé par le otto per mille italien, un prélèvement sur l’impôt attribué par de nombreux Italiens à l’Eglise vaudoise et Sant’Egidio. Ici la famille syrienne Shahrour. Sur la page de gauche, Elyas, le cadet.

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CORRIDORS HUMANITAIRES

Assem vit en colocation avec deux autres jeunes réfugiés

« On a une bonne complémentarité dans notre colocation. Je fais le ménage, Ayman la cuisine et Ali nous assiste. Et cela bien que nous ayons tous trois des religions différentes ! »

pas des plus faciles. Certaines familles arrivées en 2016 ont néanmoins déjà trouvé du travail et peuvent payer leur propre loyer, confirme Loretta Malan, responsable de l’accueil des réfugiés du projet corridor humanitaire au niveau national. Elle relève toutefois que s’il y a des problèmes de santé, l’accueil offert est plus long et peut durer jusqu’à trois ans. Les corridors humanitaires gérés par Mediterranean Hope ont permis de transférer par avion 1000 personnes réfugiées du Liban en Italie entre 2016 et 2017. Fort

du succès de ces premières expériences, le projet a pu être renouvelé pour 2018 et 2019. Cinq cent nouvelles personnes sont déjà arrivées sur le contingent supplémentaire de 1000 personnes. Des craintes ont été évoquées avec le changement de gouvernement italien. Mais elles ont été levées car celui-ci apprécie que les réfugiés soient triés sur le volet de l’autre côté de la Méditerranée. Le challenge de l'intégration « Au départ, nous étions concentrés sur l’urgence, explique Paulo Naso, coordina-

LES CORRIDORS HUMANITAIRES, UN EXEMPLE POUR LA SUISSE ? Selon Matthias Herren, chargé du projet de corridors humanitaires pour l’EPER, la question ne se pose pas dans les mêmes termes pour la Suisse ; les programmes de réinstallation du HCR qui sélectionnent les réfugiés les plus vulnérables et permettent de les conduire directement chez nous pourraient faire l’affaire. Encore faudraitil que les contingents ne soient pas si bas. Il n’existe par ailleurs aucune législation permettant à la société civile de gérer l’accueil complet des réfugiés. A l’heure actuelle, cette compétence est dans les mains exclusives du Secrétariat d’Etat aux migrations.

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C’est la raison pour laquelle l’EPER et l’OSAR ont lancé la pétition « Des voies sûres pour sauver des vies » avec 38 591 signatures déposée au Conseil fédéral le 28 juin ­dernier. Elle demande au gouvernement d’augmenter le contingent de réfugiés sélectionnés directement dans les pays en guerre ou là où ils se sont provisoirement réfugiés. Plus d’informations : www.protegeons-les-refugies.ch

teur de Mediterranean Hope. Ce qui nous importait, c’était de mettre ces personnes vulnérables en sécurité de manière légale et digne, en les sortant des camps de réfugiés. Maintenant, nous devons concentrer tous nos efforts sur l’intégration, avec une stratégie claire et de l’aide pour la réaliser. » Dès leur arrivée à Rome, un appartement leur est fourni, ainsi qu’une aide financière pour vivre. Ce qui fait la différence avec d’autres approches, c’est que les réfugiés sont immédiatement logés dans des appartements, aux côtés de la communauté locale. « Il s’agit à tout prix d’éviter de créer des ghettos et des réactions négatives des voisins qui les verraient comme un danger pour leur sécurité et leur quiétude », poursuit Paulo Naso. Autre aspect novateur pour l’Italie, l’aide est prodiguée tant par des professionnels que par des bénévoles. Les professionnels se chargent d’accompagner les démarches administratives et la recherche d’activités professionnelles alors que les volontaires facilitent leur quotidien dans le quartier, à l’école, dans la vie de tous les jours pour créer au plus vite un sentiment d’appartenance. « Cet entourage est primordial. Ces bénévoles apportent de la chaleur, comme le ferait une sœur ou une mère », décrit Paulo Naso. Naoual Nassi en est l’illustration même. Très chaleureuse avec ceux qu’elle appelle « mes filles, mes amis, ma famille », c’est elle qui traduit leurs sentiments, même quand les mots manquent. « Quelle souffrance ! Au début, je pleurais avec eux. Maintenant, je me contrôle. Moi qui suis marocaine


La famille Darbour, arrivée il y a deux ans en Italie via les corridors humanitaires, est très reconnaissante de l'aide apportée mais s'inquiète de ne pas trouver de travail.

arrivée récemment en Italie, je sais ce que c’est d’être loin de sa famille. Que l’on soit réfugié ou non, on a tous besoin d’une famille ! »

pagné bénévolement des enfants syriens en colonie de vacances et à la rentrée, je démarre un cursus en sciences politiques à l’université de Turin. »

« Tout ce qui m’arrive est un plus » Certaines personnes sont traumatisées par ce qu’elles ont vécu dans leur pays d’origine ou au Liban. C’est le cas d’Assem. Ce jeune Syrien de 28 ans a été emprisonné et torturé en Syrie avant d’arriver à s’échapper de prison et de fuir à pied jusqu’au Liban. « Je suis moi-même surpris d’y avoir survécu. J’ai vu beaucoup de personnes mourir autour de moi. » Ce jeune homme a pu bénéficier d’un soutien psychologique qui l’a bien aidé : « Cela fait peu de temps que j’ai arrêté de cauchemarder. » Il raconte aussi son émotion quand il a reçu sa carte d’identité : « Enfin, je suis une personne et non plus un numéro ! » Assem est reconnaissant de l’aide de la diaconie « qui a sauvé [sa] vie ». Amusant parallèle, il a recueilli un chat errant dès son arrivée et l’a même emmené chez le vétérinaire pour soigner une conjonctivite. « Il était réfugié, comme nous ! » Et d’ajouter : « Tout ce qui m’arrive est un plus. Cet été, j’ai accom-

L’exemple de cet étudiant n’est pas isolé. « Les jeunes qui ont de l’éducation, ceux qui ont des professions concrètes et les enfants sont ceux qui ont le plus de facilité à s’intégrer car ils parlent très vite la langue et peuvent s’adapter en construisant des projets relativement facilement », confirme Joël Giglione. Trouver du travail à tout prix Zaïd Darbour, 19 ans, vient d’achever sa première année d’université en économie. Il se voit faire un master à Londres ou en Allemagne. Ses parents, qui avaient un très haut train de vie en Syrie aimeraient que leurs quatre enfants n’aient pas à pâtir des conséquences de la guerre. Mais tout n’est pas réglé. Reste à trouver du travail, à refaire un permis de conduire… et cela les inquiète… beaucoup. Et le père de conclure : « On s’était créé un royaume et on a tout perdu. Tout perdu ? Non, car on a la vie et l’espoir. Les pays arabes nous

ont fermé la porte au nez. Seule l’Europe, enfin, l’Italie nous a accueillis à bras ouverts. On a trouvé une maison équipée et on nous a accompagnés. Les enfants sont tous scolarisés. Notre seul souci est le travail. Tant ma femme que moi-même sommes prêts à tout pour pouvoir offrir un toit et un avenir à nos enfants. »

À VOS PODCASTS ! Deux journalistes de la RTS ont réalisé trois reportages sur ce projet : • Dernier appel pour les réfugiés du vol Beyrouth-Rome • Bilan Sur les couloirs humanitaires des églises italiennes • S'installer au bout du couloir humanitaire Pour les écouter : www.eper.ch/italie-RTS


TRANSPARENCE

« LA BONNE GOUVERNANCE DEVRAIT ALLER DE SOI » Dans les pays exposés à la corruption, lutter contre ce fléau et le prévenir est une gageure pour les ONG. Peter Jordi, responsable du controlling à l’EPER, détaille les principes juridiques et éthiques prônés par l’organisation et les écueils parfois rencontrés. Texte : Olivier Schmid

© Photo : EPER/Ruedi Lüscher

Les œuvres d’entraide travaillent dans un environnement marqué par des rapports de force extrêmes. Leur personnel, ainsi que les organisations partenaires à l’étranger, sont dans une position de force par rapport aux bénéficiaires des projets. Cette position peut donc aussi être utilisée à titre abusif, par exemple en exigeant en échange des prestations d’aide des services supplémentaires – que ce soit sous la forme de travail gratuit ou de services sexuels.

Qu’est-ce que la bonne gouvernance ? Peter Jordi : Pour l’EPER, il s’agit de gérer nos projets de manière transparente et responsable. Cela implique de parler ouvertement non seulement de nos réussites mais aussi des problèmes rencontrés. La bonne gouvernance requiert une gestion d’entreprise qui vise le développement durable. Or, c’est seulement en adoptant une attitude fondamentalement éthique et un comportement correct qu’une organisation peut communiquer de manière transparente. Les œuvres d’entraide telles que l’EPER s’engagent pour un monde plus juste. Pourquoi leur faut-il quand même se fixer des règles éthiques ?

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Existe-t-il d’autres raisons pour lesquelles les règles éthiques sont ­ nécessaires ? Les œuvres d’entraide travaillent en majorité dans des pays où la corruption est omniprésente et imprègne toute la société. Comme les dispositifs juridiques sont souvent faibles ou insuffisants, il est difficile de dénoncer les cas de corruption. Dans quels cas les cadeaux sont-ils anodins, et à partir de quand s’agit-il de corruption ? Il n’est pas facile de marquer la frontière entre les deux, cela dépend du contexte culturel. Par définition, la corruption est l’abus de pouvoir à des fins personnelles. Mais il existe des comportements corrompus qui ne servent pas des fins personnelles. Par exemple, un jour, le ­ comptable d’une organisation partenaire a profité d’un taux de change favorable au marché noir pour pouvoir mettre plus d’argent dans un projet. Nous ne pouvons pas accepter cela. A l’EPER, la tolérance

zéro est la règle. Il est déjà arrivé que nos collaborateurs soient contraints d’attendre toute une journée dans un aéroport parce qu’ils n’avaient pas payé de pot-de-vin et que pour cette raison on ne les laissait pas entrer sur le territoire. Comment procède l’EPER pour s’assurer que son personnel se comporte correctement sur le plan éthique ? Nous avons un code de conduite que chaque collaborateur doit signer. Ce document se fonde sur la charte de l’EPER, ses valeurs et convictions fondamentales ainsi que les droits et les devoirs des collaborateurs. Il tient compte aussi de la législation nationale, sur laquelle se fondent les contrats d’engagement. Le code de conduite fait partie intégrante des contrats passés avec les organisations partenaires dans les pays où l’EPER travaille. En outre, des séminaires sont organisés sur les thématiques de l’abus de pouvoir et de l’éthique. Nous encourageons activement une culture dans laquelle les abus ne sont pas un tabou, ce qui permet d’en parler. Même une bonne prévention ne pourra jamais empêcher complètement les abus… C’est vrai. Partant de ce constat, nous avons créé un dispositif par lequel les lanceurs d’alerte peuvent dénoncer un cas. Chaque bureau de coordination à l’étranger a en outre une personne désignée pour lutter contre la corruption et à laquelle les collaborateurs, les partenaires et les béné-


© EPER/ Lucas Veuve

Tant les bénéficiaires que les collaborateurs doivent pouvoir dire ce qui ne va pas sans risquer de perdre son emploi.

ficiaires peuvent s’adresser. C’est ainsi que le directeur d’une organisation partenaire au Bangladesh a été renvoyé dès qu’on a découvert qu’il s’enrichissait aux frais de cette organisation et de son personnel. Nous renonçons à porter le cas devant la justice car les victimes ne le souhaitent pas à cause de la stigmatisation qui en découlerait. Cependant, nous avons informé les autres œuvres d’entraide et les autorités locales, de même que les principales parties prenantes et la DDC, que nous ne travaillons plus avec cette organisation. Comment les lanceurs d’alerte sont-ils protégés ? Nous leur avons proposé d’aller pendant un mois chez des connaissances dans un autre district et avons pris les frais à notre charge. Nous avons proposé un soutien juridique aux collaborateurs auxquels le directeur devait encore de l’argent. Par ailleurs, nous leur avons établi un bon certificat de travail afin qu’ils puissent retrouver

une place intéressante. A titre de mesure transitoire, nous leur avons payé trois mois de salaire. Un autre cas s’est produit au Cambodge. Quel était le problème ? Une organisation partenaire de l’EPER a utilisé pour son propre usage des biens achetés pour les bénéficiaires. Qui plus est, les signatures de fournisseurs et de bénéficiaires ont été falsifiées et des amis ou connaissances ont été avantagés lors de l’achat de semences. Le tout a été dévoilé par un lanceur d’alerte. Après une vérification minutieuse des faits, nous avons immédiatement mis fin à la collaboration avec ce partenaire. Sur quels points l’EPER peut-elle encore s’améliorer en termes de bonne gouvernance ? Nous pouvons encore améliorer les mécanismes permettant aux bénéficiaires de porter plainte dans plusieurs pays. Les

bénéficiaires doivent pouvoir dire ce qui ne va pas sans craindre de perdre notre soutien. Ils ont besoin d’être en confiance. Bien entendu, il existe, dans de nombreux villages, des boîtes aux lettres dans lesquelles on peut déposer une doléance. Mais que se passerait-il si leur message tombait entre les mains de la mauvaise personne ? Il faut qu’il y ait plusieurs canaux complémentaires, comme les numéros de téléphone ou les adresses e-mail des membres du conseil d’administration des organisations partenaires. A l’avenir, nous voulons aussi organiser davantage de séminaires pour les organisations partenaires dans le domaine de l’aide humanitaire. Dans ce secteur, tout doit aller beaucoup plus vite qu’ailleurs, par exemple dans le choix des bénéficiaires ou dans la répartition de l’argent. Cela nécessite des mécanismes de contrôle adaptés. Il s’agit à coup sûr d’un investissement mais la bonne gouvernance en vaut la peine et devrait aller de soi.

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AGENDA

ACTUEL

Soirées riz à Bex

BIENTÔT DES NOISETTES

AIDE D’URGENCE

GÉORGIENNES DE

EN INDONÉSIE

QUALITÉ EN SUISSE ? 

APRÈS LE TSUNAMI

L’EPER élargit son projet de développement de la production de noisettes en Géorgie avec le financement de la coopération danoise. Il s’agira de développer le savoir-faire et la valorisation du produit sur toute la chaîne des valeurs en créant des partenariats entre des acteurs privés et des ONG. L’accent est mis sur le côté naturel certifié et équitable, mais aussi sur la commercialisation pour assurer une durabilité au projet, au-delà de l’aide fournie par l’EPER. Le projet permettra à quelque 1600 paysans géorgiens en coopératives d’améliorer leur niveau de vie de 65%. Bientôt sur les étals de la Coop ou de la Migros ? Affaire à suivre.

En Indonésie, le tsunami du 28 septembre 2018 provoqué par un violent séisme a surtout frappé l’île des Célèbes ; il a causé plus de 1400 morts et d’immenses dégâts tout le long de la côte. L’EPER distribue une aide d’urgence aux victimes de la catastrophe d’un montant d’un demi-million de francs. Des dizaines de milliers de personnes ont tout perdu. Elles ont un besoin urgent d’eau potable, de nourriture, de soins médicaux et d’abris provisoires. L’EPER distribue des bien de première nécessité avec l’aide de ses organisations partenaires au sein d’Act Alliance.

QUELS CADEAUX POUR NOËL ? 34 cadeaux qui décoiffent et font coup double

Organisées par la paroisse des Avançons à Bex. Séance spéciale le 27 novembre avec un focus sur le projet « Des femmes revendiquent leur droit à l’alimentation », film, photos et commentaires. Infos : Albin Masson, 079 782 51 81 6, 13, 20, 27 NOVEMBRE 2018, DÈS 18H30 Maison de paroisse, Bex

Grande veillée de Noël à Lausanne 16h30 Contes pour enfants 17h30 Célébration en famille avec les jeunes de l’Ecole de musique d’Epalinges 18h30 Chants et musique sud-américaine par Gabriel Guzman 19h30 Noël en gospels avec l'ensemble Madrijazz 20h30 Concert d’orgue avec Jean-Christophe Geiser 21h30 Oratorio de Noël de Camille Saint-Saëns, choeur et orchestre de la Cathédrale. Dir.: Céline Grandjean 23h00 Culte de la Veillée de Noël 00h00 Illumination du parvis de la Cathédrale La moitié de l’offrande ­récoltée sera attribuée pour des femmes démunies en Colombie bénéficiant de l’aide de l’EPER.

offrir-son-aide.ch

24 DÉCEMBRE, DÈS 16H30 Cathédrale de Lausanne Renseignements : André Joly, pasteur, 078 661 80 80

ENTRAIDE PROTESTANTE SUISSE Secrétariat romand Chemin de Bérée 4A Case postale 536 1001 Lausanne

Tél. +41 21 613 40 70 info@eper.ch www.eper.ch CP 10-1390-5

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