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L’ECOLE DES PARENTS ET DES EDUCATEURS DE SAINT-ETIENNE et DE LA LOIRE

FETE SES 40 ANS

SAMEDI 08

NOVEMBRE 2003

" UN BEL AGE POUR L’ASSOCIATION ! "

15 rue Léon Lamaizière 42000 Saint-Etienne Tel. : 04 77 92 67 48 Fax. : 04 77 79 08 59 Mail : ecole-des-parents-stetienne@wanadoo.fr www.ecole-parents-42.org


UNE JOURNEE AUTOUR DE LA DYNAMIQUE DES LIENS ENTRE LES GENERATIONS

Sommaire Programme de la journée

pages

2à 6

Histoire de l’EPE

pages

7 à 11

Philosophie de notre Association

pages

13 à 15

L’EPE d’Aujourd’hui

pages

16 à 21

Liens entre les Générations et transmission

pages

22 à 30

Les âges de la vie

pages

31 à 40

L’EPE adresse ses plus VIFS remerciements à tous les membres de l’Association qui se sont impliqués dans la préparation de cette journée, ainsi qu’aux partenaires et usagers qui nous font l'amitié de participer à ce temps fort.

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LE PROGRAMME DE LA JOURNEE

Matin :

Accueil par Bertrand LORDON, Directeur du Service Universitaire de Formation Continue, dans l'amphithéâtre Denis Papin.

Vue du public dans l’amphithéâtre

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Présentation de la journée par Christiane BERNE, Présidente de l’Ecole des Parents et des Educateurs.

Annonce de bienvenue à tous et proposition des conférences du matin avec débats, puis des ateliers d’échanges l’après-midi, suivis de la conférence finale.

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Matin Conférences ! Histoire de L’EPE de Saint-Etienne : Catherine TAVOILLOT, membre fondateur. ! La philosophie de notre association : Albert MOYNE, co-fondateur. ! Le temps présent, l’Aujourd’hui de l’EPE : Mylène BONNEFOND, directrice de 1999 à 2006. ! Les liens entre les générations, la transmission : Bernard CHOUVIER, professeur de psychologie/Lyon 2. Débat entre les intervenants et le public Midi : Déjeuner à l’Institut CHANTESPOIR Après midi :

Ateliers de réflexion et d’échanges animés par les salariés de l’EPE autour de : ! Les liens grands-parents et petits-enfants Albert MOYNE (bénévole) et Isabelle GEOFFRE ! Les nouveaux couples et les relations familiales Colette PEILLER et Mylène BONNEFOND ! Les différents liens dans les familles recomposées Maryvonne CHAFFOIS et Dominique SEUX ! La communication en famille Paulette DELL’AIERA et Georgia TALARICO

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CONFERENCE DE Pierre-Henri TAVOILLOT Maître de conférence à la Sorbonne Paris IV "Les âges de la vie"

Récréation : Un peu de légèreté avec les sketchs des comédiens de la LISA (Ligue d’Improvisation Stéphanoise Amateur).

Les comédiens de la LISA

Goûter : poursuite des échanges autour du verre de l’amitié.

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Pour commencer, des exposés captivants par deux des membres fondateurs pour retracer l'histoire et la philosophie de l’EPE, suivis de l’actualité de l’Association par la Directrice.

Catherine TAVOILLOT, Albert MOYNE, membres fondateurs Myléne BONNEFOND, directrice

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Exposé de Catherine TAVOILLOT Administratrice de L’Ecole des Parents et des Educateurs de St Etienne et de la Loire

Son histoire Cette histoire que je vais vous raconter n’est pas limitée à notre cadre local, mais elle s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus vaste qui dépasse largement nos frontières. Le nom « Ecole des Parents » a souvent fait sourire et il est parfois mal compris, mal admis. Les parents ne sont-ils pas les éducateurs naturels de leurs enfants ? Et pourtant, ce que l’on nomme « l’éducation des parents », conçue aux Etats-Unis à la fin du19ème siècle et en Europe à la fin de la première guerre mondiale, peut être considéré comme un fait social majeur du 20ème siècle. Jusqu’alors, l’éducation des enfants était affaire de tradition et d’instinct. Bien sûr, depuis l’Antiquité, penseurs et philosophes s’étaient intéressés à l’éducation des enfants. Des moralistes n’avaient pas manqué de « donner des conseils » aux parents pour les exhorter à accomplir leurs devoirs. Quant aux « codes », ils ont plus parlé des droits des parents que de leurs devoirs et des droits des enfants. L’évolution du monde transforma la famille et il fut admis que puisse être apportée aux parents une aide extérieure pour leur tâche d’éducateurs. Après les bouleversements provoqués par la première guerre mondiale, on prend à la fois conscience de l’importance de la famille dans l’éducation et des difficultés de cette éducation familiale. C’est à Paris, en 1928, que Madame VEDRINES, femme de lettres et éducatrice, emploie pour la première fois dans le monde, l’expression « Ecole des Parents », et elle fonde l’année suivante « l’Ecole des Parents et des Educateurs », première tentative en Europe pour répondre de façon plus organisée, plus structurée, plus réfléchie à cette demande de parents en difficulté, ou pour prévenir ces difficultés. Le docteur André BERGE, qui a été jusque vers les années 80 un des principaux acteurs de l’éducation des enfants et des parents en France et dans le monde, participa activement à cette fondation. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’Ecole des Parents et des Educateurs » à Paris prend un nouvel essor sous l’impulsion de son Président, M. André ISAMBERT. C’est alors qu’est créée la revue « L’Ecole des Parents », toujours très appréciée aujourd’hui. En 1956, l’EPE de Paris réunit au Centre International d’Etudes Pédagogiques à Sévres (CIEP), avec le soutien de Madame HATTINGUAIS alors Directeur du Centre, les associations diverses qui, en France, cherchaient à exercer une action éducative sur les parents : ce furent les premières « Journées d’Etudes des Ecoles de Parents », qui en 1958 prirent un caractère international.

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Les années suivantes, des participants venus de divers pays d’Europe occidentale, orientale, d’Amérique latine et d’Afrique, témoignèrent d’une généralisation des préoccupations qui avaient donné naissance aux premières Ecoles de Parents. En même temps, une collaboration se développait avec le vaste mouvement d’éducation des parents aux Etats-Unis. Ainsi, une base internationale pouvait exister pour le développement de l’éducation des parents. Le 24 avril 1964, au cours des neuvièmes « Journées d’Etudes des Ecoles de Parents et d’Educateurs » est fondée à Sèvres, au CIEP, la Fédération Internationale des Ecoles de Parents et d’Educateurs,(FIEP), devenue Fédération Internationale pour l’Education des Parents en 1978.Les associations de 26 pays étaient partie prenante de cette fondation. Nous en avons été l’un des membres fondateurs. Et c’est en lien étroit avec ce mouvement d’éducation des parents que se déroule notre histoire. En 1945, Henri TAVOILLOT (qui devint mon mari en1951) avait créé à la faculté des Lettres de Lyon un groupe de recherches pédagogiques où une trentaine d’étudiants d’agrégation réfléchissaient sur les relations avec les élèves, les parents et sur les méthodes d’enseignement En 1947, après l’agrégation, il est nommé à Saint Etienne au lycée Claude Fauriel, où il trouve un établissement sympathique et un proviseur intéressé par toutes les initiatives de ses professeurs. Dans les classes où il enseigne le français et le latin (une sixième et une cinquième), il rencontre régulièrement les parents de chacun de ses élèves. Des problèmes existent : - Effectifs très nombreux (40 élèves par classe en sixième). - Enfants « marqués » par la guerre : sous-alimentation, nervosité, climat familial perturbé : absence du père, prisonnier, ou faits de Résistance ou ennuis à la Libération. - Difficultés d’organiser des vacances. Cette situation préoccupe un petit groupe de parents et dans un temps où il n’existait pas de réunions de parents d’élèves d’une même classe, Henri TAVOILLOT organise avec eux et les jeunes collègues enseignant dans ces mêmes classes (et parmi eux notre ami Roger BERNARD) des rencontres régulières et des réunions sur la psychologie des enfants et des adolescents et les problèmes d’éducation. Et peu à peu, a pris corps l’idée d’une « Amicale » réunissant parents et professeurs. Ce groupement a comme objectif essentiel d’organiser des réunions mensuelles (comme celles déjà évoquées) sur des problèmes d’éducation, de faciliter les rencontres entre parents et professeurs en cas de difficultés scolaires ou d’éducation, puis de mettre en place le soutien et le suivi des élèves en difficulté, enfin d’organiser un camp de vacances en été.

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L’association déclarée à la préfecture en 1951 sous le nom d’ « Amicale des parents des élèves de 6ème et 5ème A2 » a gardé pendant 2 ou 3 ans son double caractère d’ « Ecole de Parents » et « de centre de vacances et de loisirs ». Scindée en deux associations, l’une devient le GLCL, « Groupe Lycéen de Culture et Loisirs » qui a joué un grand rôle dans la formation de nombreux jeunes impliqués dans cette association (ainsi que leurs parents) et le camp de vacances en été a existé jusqu’en 1983. (C’est une histoire passionnante, mais……une autre histoire). Quant à l’Amicale qui a conservé son nom jusqu’en 1963, elle prend un caractère de plus en plus grand d’ « Ecole des Parents ». Les réunions s’ouvrent à d’autres parents au lycée, en dehors du lycée et d’autres enseignants, médecins, psychologues, travailleurs sociaux, s’intéressent à ses activités et y participent. En relation étroite avec « l’Ecole des Parents de Paris », nous participons régulièrement, dès 1958, mon mari et moi, puis avec d’autres dans l’association, aux « Journées d’Etudes des Ecoles de Parents » au CIEP à Sèvres dont j’ai déjà parlé. Grâce à ces journées, nous nouons des liens avec d’autres « Ecoles de Parents en France », puis plus tard à l’étranger (échanges de documents, d’expériences innovantes, de conférenciers, de bulletins…). Il y a 40 ans, en 1963, un nouveau proviseur, André PERRIN, suggère d’étendre officiellement l’action « Ecole des Parents » de l’Amicale, non seulement à l’ensemble des parents d’élèves du Lycée Claude Fauriel, mais à toutes les personnes intéressées. Une nouvelle association est créée sous le nom de « Cercle d’information des Parents et des Educateurs » CIPE : elle a son siège social au lycée Claude Fauriel. Et c’est une aventure, un pari un peu fou que fait cette équipe de parents, d’enseignants, de chef d’établissement, de professionnels de la santé, de l’éducation et de l’action sociale, en fondant le CIPE et en s’impliquant dans ses actions (Quelques-uns sont parmi nous aujourd’hui). Jusqu’en 1977, cette association a conservé ce titre CIPE. Mais alors, il devenait nécessaire que les liens informels qui unissaient les associations dites « Ecoles de Parents », en France, soient reconnues officiellement, liens qui se concrétisaient lors des Journées de Sèvres, déjà évoquées. C’est alors qu’est fondée la Fédération Nationale des Ecoles des Parents et des Educateurs (FNEP), qui regroupe en France les organismes agréés de type « Ecole des Parents » et il leur est demandé de prendre tous, le nom d’Ecole des Parents suivi du numéro de leur département. Il y a actuellement 40 EPE, membres de cette fédération. C’est ainsi que nous sommes devenus « l’Ecole des Parents et des Educateurs de Saint Etienne et de la Loire » (EPESEL). Le siège et les locaux de l’EPE restèrent au lycée Claude Fauriel jusqu’à la rénovation de celui-ci à la

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fin des années 80. Et depuis 1992, ils sont situés rue Léon Lamaizière, grâce à la Mairie de Saint Etienne. L’activité du CIPE puis de « l’Ecole des Parents de Saint Etienne et de la Loire » a beaucoup évolué depuis 1963. Elle s’est amplifiée et s’est diversifiée. En résumant ce qui a été le fait du CIPE et des premières années de l’EPE, je peux dire : 1/ Elle a eu avant tout une action éducative collective s’adresse à l’ensemble du groupe familial :

et Individuelle qui

-conférences-débats mensuelles, tables rondes, groupes de discussion sur des problèmes d’éducation, d’orientation, réunions communes parentsadolescents. -groupes d’éducation sexuelle pour les adolescents avec en parallèle des échanges parents- adolescents. -possibilité d’entretiens individuels pour les parents, adolescents ou toute autre personne le souhaitant avec un service de documentation. -un service appelé « Analyse et traitement des difficultés scolaires ». -conférences, réunions-débats organisées à la demande d’autres associations de parents d’élèves ou autres. Sans doute plus festif, ce fut l’exposition de livres pour enfants et adolescents, organisée plusieurs années pendant le mois de décembre dans le hall du lycée Claude Fauriel, en lien avec les libraires de Saint Etienne et les maisons d’édition . Deux ou trois mois avant, plusieurs d’entre-nous se régalaient, même en veillant très tard, pour lire les livres qui seraient exposés. Nous les présentions au moment des visites de parents avec leurs enfants, de professeurs avec leurs élèves, de jeunes et de nombreux stéphanois Intéressés, qui pouvaient les toucher et les feuilleter. Le Compte-rendu d’un certain nombre paraissait dans le Bulletin trimestriel du CIPE qui exista une dizaine d’années. 2/ Elle fut aussi un centre de formation : -Formation d’animateurs d’EPE, de conseillers familiaux et conjugaux Le CIPE puis l’EPE accueille plusieurs années des stages de l’IFEP, Institut de Formation en Psychologie Familiale, (Parents, enseignants, médecins, travailleurs sociaux et d’autres y participent). -En lien avec l’Éducation nationale, l’Inspection académique, l’Université, l’EPE est chargée plusieurs années de la formation psychopédagogique d’étudiants qui se préparaient à l’enseignement dans les Instituts de préparation aux Enseignements du second degré (IPES). -Elle participe à des formations « sur la relation » pour des enseignants du département et pour de futurs chefs d’établissement. -Elle anime des rencontres d’infirmières et d’assistantes sociales scolaires. 10


3/ Elle a participé à des actions de recherche : -Recherche sur des sujets touchant à la pédagogie et à l’éducation. -Elle a conduit une recherche initiée et suivie par le Ministère de la Justice (éducation surveillée) menée pendant plusieurs années sur les liens éventuels entre délinquance et échec scolaire. 4/ Elle s’investit en tant que Membre de la Fédération Internationale pour l’Education des Parents FIEP : A la demande des présidents d’alors, le docteur André BERGE, puis Monsieur Jean AUBA, qui était directeur du Centre International d’Etudes Pédagogiques de Sèvres, elle a aidé à la création et au soutien d’associations de type EPE, à l’étranger, par l’envoi de documents, de dossiers, d’échanges de correspondances, complétés par les rencontres lors des colloques organisés chaque année à Sèvres au Centre International d’Etudes Pédagogiques et au cours des Congrès à l’étranger.

C’est un parcours de plus de 50 ans au service de l’éducation familiale que nous fêtons. Nous fêtons aussi tous ceux qui furent, par leur créativité, leur sens de l’autre, les acteurs inlassables de ce parcours qui avait et qui a toujours pour objectif principal de faciliter les relations entre les membres du groupe familial, afin que chacun devienne pleinement responsable de sa propre vie.

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De l’enfance à l’adolescence, à l’école ou ailleurs…

… les enfants au cœur de la parentalité.

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PHILOSOPHIE DE L’ECOLE DES PARENTS Exposé d’ Albert MOYNE Administrateur de l’EPE de Saint Etienne

Voici seulement quelques réflexions, tout au plus trois ou quatre points de repère rapides et non pas un exposé complet sur ce qu’on pourrait appeler la Philosophie de l’Ecole des Parents. 1 - Il y a une différence entre être géniteur et être parent : Dans un cas, celui de l’animal, il s’agit souvent d’un acte naturel à temps assez court (quelques mois au plus), où tout est réglé par le mécanisme de l’instinct. Dans l’autre, être parent, il s’agit d’un acte en partie naturel mais aussi en partie culturel - la culture est entendue ici au sens large : tout ce qui dans l’être humain dépasse le biologique, inclut le plan spirituel, intellectuel et débouche sur le social. Acte qui commence à la naissance - ou même avant, dès le désir d’enfant - et qui se situe dans une durée longue et qui appelle l’éducation (donc qui s’étend à peu près dans toutes les cultures sur douze à quinze années). En un sens même, l’éducation dure toute la vie, parce que, à partir d’un certain point, ce ne sont plus les parents mais les autres adultes ou l’expérience qui nous instruisent ou nous éduquent. Il existe même aujourd’hui chez nous des « Ecoles de Grands-parents ». Ce qui m’amène à énoncer le second repère : 2 - L’homme est un être inachevé. C’est un point qui a été mis en évidence par un certain nombre de philosophes contemporains. Je pense à SARTRE « l’homme n’est que ce qu’il se fait » mais aussi à Emmanuel MOUNIER, le fondateur du personnalisme, à des anthropologues comme LAPASSADE (« L’entrée dans la vie » dans les années 60) ou plus récemment J.P.BOUTINET (« L’immaturité de la vie adulte » 1998). Tous, plus ou moins, participent de la critique du concept d’adulte, proche de celui de maturité, avec l’affirmation qu’on n’est jamais adulte vraiment, de manière stable, qu’on a du mal à définir la maturité. (BOUTINET va jusqu’à citer ce mot de quelqu’un : « Je suis adulte par éclipses »). Finalement l’homme est toujours en évolution, en construction, en devenir. Son autonomie - je vais y revenir - est une conquête. Que l’homme soit en construction, en devenir, ce n’est plus seulement une affirmation de philosophe, de psychologue. C’est devenu aujourd’hui une vérité sociale. La loi sur la formation continue en France en 1971 n’est que la traduction légale de ce qui vient d’être énoncé.

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Au passage, je remarque que l’inspirateur de la loi fut Jacques DELORS avec son équipe, Jacques DELORS qui n’a jamais caché qu’il était un disciple d’Emmanuel MOUNIER. Cette loi, avec quelques-unes de ses traductions comme les bilans de compétence et la valorisation des acquis, n’a pas fini de porter ses fruits, y compris vis-à-vis de l’Ecole, c’est-à-dire de la formation initiale. Je souligne aussi que la formation continue aujourd’hui ne s’adresse pas seulement au domaine professionnel où elle bénéficie de l’évolution rapide des techniques mais au domaine personnel où elle intègre l’évolution non moins rapide de la psychologie, de la psychanalyse et de tout ce qui s’y rattache. Je dois donc ajouter à ce domaine tout ce qui relève de la charnière entre le professionnel et le personnel qui s’appelle l’analyse de la pratique, les groupes BALINT etc. La philosophie de l’Ecole des Parents inspire donc la formation personnelle en lien, en jonction plus ou moins serrée, avec la formation professionnelle. 3 - Parler de formation personnelle, c’est parler de la Personne. Je ne vais pas faire un cours sur la notion de Personne. MOUNIER qui a beaucoup travaillé cette question l’a toujours située par rapport à la notion d’individu. L’individu constitue un tout fermé sur lui-même, qu’on peut comptabiliser de l’extérieur - nous sommes tant d’individus, un nombre donné, dans cette salle, de même qu’il y a tant de chaises ou de tables. La notion d’individu est donc assez pauvre. La notion de personne est beaucoup plus riche. Elle implique à la fois une intériorité, la personne se connaît ellemême, elle connaît son passé avec lequel elle est au clair - d’où toutes les formations à base de connaissance psychologique pour ne pas dire psychanalytique que l’on rencontre dans les Ecoles de Parents. La personne a conscience de sa temporalité (lien de son passé et de son avenir dans lequel elle s’imagine et où elle se projette, comme de son destin d’être mortel). Mais elle est aussi ouverture aux autres, relation aux autres. De ce point de vue l’autonomie n’est pas l’indépendance. Elle est une capacité de réflexion par soi-même et sur soi et de dialogue avec les autres Mounier va jusqu’à dire d’affrontement ou du moins une capacité d’affronter les situations d’adulte qui sont siennes. La personne est donc une dialectique entre une vitalité biologique, une intériorité de pensée, de sentiments, et une extériorité de dialogue, de relation aux autres et au monde. Car à cette double dimension (intériorité et ouverture), s’en ajoute ou plutôt s’en explicite une autre, dans laquelle il s’agit de construire le monde avec d’autres hommes, d’autres femmes - et donc dans des relations qui incluent la sexualité pour donner, pour créer la vie et une vie pleine. C’est pour cela qu’à l’Ecole des Parents nous sommes très attentifs à ce qui relève de la famille, depuis la petite enfance jusqu’à l’âge mûr, en incluant le couple. Ce n’est donc pas seulement parce que, de fait la famille existe, qu’elle est importante mais parce que, à travers la famille comme à travers la cité, l’homme est un créateur. « L’homme est ce qu’il se fait en relation avec les autres qu’il aide à bâtir le monde », c’est en ce sens qu’il faut compléter le mot de SARTRE. D’où l’importance de toutes les formations à la relation et à l’autonomie, au développement de soi que l’on trouve dans toutes les Ecoles des Parents.

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4 - Ceci rencontre du même coup une autre dimension qui caractérise le type de travail d’une association comme celle-ci, la dimension des groupes. Ici, il faudrait peut-être évoquer tout l’apport de la psychosociologie américaine sur les groupes, qui s’est développée après les années 50. De ceci, nous avons retenu surtout l’héritage de ROGERS - ROGERS qui est une composante américaine de la ligne personnaliste (son livre le plus important « Le développement de la personne » date des années 60) et tout son courant. Je pense aux travaux de W. PORTER sur l’Ecoute interindividuelle, de K. LEWIN sur la dynamique des groupes. Je note au passage que si nous nous trouvons assez proches de la psychologie humaniste, de la Gestalt, de PERLS, il y a peu de stages consacrés à ces psychologues du moins dans les Ecoles de parents de province. ROGERS reste la meilleure référence. Mais la systémie et PALO ALTO ont fait leur apparition. Nous sommes moins ici dans la philosophie que dans la psychologie, la psychosociologie et même dans la pédagogie, puisqu’on peut dire que, à l’Ecole des Parents, nous pratiquons une pédagogie de groupe, une pédagogie de l’échange d’expérience dans les groupes. C’est donc à la fois par suite d’une option sur l’homme, sur la pensée de ce qu’est l’homme, de sa nature sociale de vivre en groupe, mais aussi par suite des nécessités de la vie moderne qu’on pratique les groupes, qu’on réfléchit en groupe. En groupe on est plus fort, on est plus intelligent. Devant les bouleversements de la famille moderne, l’invasion des moyens modernes de communication, il faut s’entraider, mettre en commun les difficultés pour les dédramatiser, les voir autrement. Mais cela c’est l’actualité, c’est la pratique aujourd’hui, ce sont les nécessités de la vie qui nous y obligent. Ici, donc, théorie sur les groupes et pratique des groupes s’unissent. Cela s’appelle justement l’union de la théorie et de la pratique. Un dernier mot qui n’est qu’une conséquence. Maintenant, vous comprenez pourquoi on parle moins, à l’Ecole des Parents, d’adultes que de formation d’adultes ou encore d’adultes formés. L’adulte formé est alors celui qui progressivement est devenu cet être autonome, en relation avec les autres, membre de groupes, peut-être même animateur de groupe, contribuant par là à construire le monde dans sa famille et sa profession… Autrement dit c’est celui qui est membre actif de sa cellule sociale, qui s’intéresse à l’Education, qui vient donc à l’Ecole des Parents où il finira peut-être même par devenir formateur, ce qui est, je n’en doute pas, le cas de toutes les personnes présentes dans cette salle ce matin !

NB. Cet exposé rapide se situe plus sur un plan philosophique et réflexif, alors que P. H. TAVOILLOT se situera davantage sur un plan phénoménologique, par une approche subjective ou intersubjective.

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PRESENTATION DE L’EPE D’AUJOURD’HUI Par Mylène Bonnefond , directrice

Cette Ecole des Parents et des Educateurs stéphanoise, où en est-elle en 2003 ? C’est une dame qui a donc 40 ans, l’âge de la maturité et d’un regard adulte face à la vie. Elle vit sa vie comme tout un chacun, traversant des périodes d’activités intenses avec confiance et des temps plus difficiles où la conjoncture lui impose réflexions et ajustements. Son expérience accumulée pendant toutes ces années est le fruit de tout ce que les uns et les autres ont apporté depuis sa fondation à la fois dans la continuité et dans l’innovation. Alors qu’elle loge, depuis 1992, rue Léon Lamaizière, un quartier d’accès très facile, que l’on vienne du Nord ou du Sud du département ou du centre de la ville, elle s’est refait une toilette en aménageant l’intérieur de ses locaux : ils sont plus adaptés, nous y travaillons mieux, et accueillons mieux qui vient nous voir ! Quelques mots clefs qui la qualifient aujourd’hui : 1 Un conseil d’administration avec son bureau composé de membres venant d’horizons divers mais très complémentaires et qui a le souci permanent d’une bonne coopération avec les salariés. Permettez-moi au passage de leur tirer un grand coup de chapeau, car tous sont bénévoles !

! Membres du bureau en 2003 : Christiane BERNE, Habib ABDENNEBI, Teresa ADRIAO, Jean DESMARTIN, Maryse PERRIER, Mireille BOYER DUPUY.

! Membres du Conseil d’Administration : Yves BLANCHON, Marine FERRAND, Nicole GIRAUD, Albert MOYNE, Jeanne PAGES, Anne SAURON, Catherine TAVOILLOT, Henri VERNERET, Maryvonne CHAFFOIS, représentante du personnel.

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2 Une équipe pluridisciplinaire et polyvalente qui se transforme au cours des années. Certains professionnels nous quittent pour diverses raisons (changement de lieu de travail, départ à la retraite) des nouveaux arrivent ! Ainsi, l’équipe de l’Ecole des parents se rajeunit mais maintient toujours le nombre des salariés autour de 20 personnes : Outre trois permanents qui assurent l’accueil et la gestion du service animations/consultations, la comptabilité et le secrétariat, la coordination de l’équipe, le développement du service formation et des relations avec l’extérieur, - cinq psychologues cliniciens - quatre conseillers conjugaux et familiaux - une médiatrice familiale - quatre formatrices - trois animatrices livres en salle de consultations Protection Maternelle Infantile (PMI). Que vous avez déjà peut-être repérés et que vous rencontrerez dans la journée.

Colette PEILLER (formatrice) et Manuelle BONNAIRE (psychologue)

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Certains d’entre eux, par nécessité, ont plusieurs casquettes et ils présentent tous, l’avantage d’être à la fois formateurs et sur le terrain. N’oublions pas la part de bénévolat importante : - celui des salariés dans les réunions d’équipe, les mises en place de nouvelles actions, les formations internes et les supervisions. - celui des trois bénévoles qui viennent chaque semaine, l’une Conseillère conjugale et familiale et aussi médiatrice pour l’accueil téléphonique, les deux autres pour du classement, de la frappe de documents, la bibliothèque. 3 Des services variés et complémentaires, qui se veulent adaptés aux besoins de chacun. - Fidélité : oui, elle est fidèle à ses objectifs de départ. Constituer un lieu ressource de soutien à la parentalité et à l’éducation pour tous, sur le département de la Loire. Elle déborde même sur les départements voisins où les écoles des Parents toutes neuves, prennent pied (Ardèche et HauteLoire). Elle s’efforce de répondre aux appels du rural comme de l’urbain et à toutes les familles spécialement les plus en difficulté. Elle a parfois recours aux services d’un spécialiste en langage des signes ou d’un interprète. En 2002, plus de 9000 personnes ont rencontré l’EPE. - Un service « consultation » propose un accompagnement, un soutien pour la famille ou à la personne, quand la relation devient difficile dans le couple, en famille, à l’école, quand le mal-être s’installe, ainsi qu’un accueil téléphonique pour les parents et les jeunes.

Disputes de couple : communiquer ?

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- Des soirées-débats sont organisées à la demande des parents et des professionnels d’une association, d’un centre social, d’une crèche ou d’un relais d’assistantes maternelles qui souhaitent s’informer et échanger autour de l’éducation et de l’aventure parentale. - Une centaine d’animations en 2002 ont été assurées, soit une moyenne de trois par semaine hors vacances scolaires. On note une évolution des thèmes demandés : le thème de la violence est moins choisi, quoique celle des petits interpelle beaucoup, par contre la communication en famille, la conciliation vie familiale et vie professionnelle (signe des temps) enfin la place et le rôle des grands-parents dans la famille mobilisent des parents. - Des groupes de paroles, rappelons que les premiers furent inventés par les premières EPE, il y a 70 ans ! Quatorze groupes de jeunes parents, de parents d’adolescents ont été constitués en 2002. - Un organisme de formation continue : L’EPE propose des formations aux professionnels qui travaillent auprès des familles, les assistantes maternelles en particulier en famille d’accueil et des séances d’Analyse de la Pratique Professionnelle . Cette dernière formation est un exercice et un soutien devenus indispensables pour les professionnels du secteur social et éducatif qui veulent à la fois progresser, prendre du recul et donner du sens à leur action. Pour répondre à cette demande, les membres de l’équipe se sont formés eux-mêmes à l’Analyse de la Pratique Professionnelle (APP) pendant deux ans. 4 Des partenariats : Les partenaires institutionnels : • La Mairie de Saint Etienne qui nous abrite, le Conseil général de la Loire dont nous formons depuis huit ans les Agents de médiation et les Emplois Jeunes, ainsi que les travailleurs sociaux . • La DDASS et la CAF de Saint Etienne qui nous ont demandé d’être pilote de l’animation des Réseaux d’Ecoute, d’Appui et d’Accompagnement à la Parentalité (REAAP) dans la Loire, avec les Francas et le CREFE.(Centre Ressources Enfance Famille Ecole). Les partenaires de terrain : • Le CIF (centre d’information Féminin) avec lequel nous animons depuis 2000 des groupes d’échange (dix sept) autour de la parentalité écrit dans la Loi et vécu dans les relations familiales.

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• Loire prévention suicide au sein de laquelle nous avons travaillé à la mise en place et à l’ouverture de l’Espace Badouillère, lieu d’écoute et de parole pour la personne, jeune ou adulte, en mal être. • La Fédération départementale des familles rurales avec qui nous organisons des soirées débats et des groupes de parole. Tous les partenaires avec qui elle travaille à des petites actions ou grands projets : les écoles, les municipalités, les centres sociaux, les crèches, les associations et les RAM (Relais d’Assistantes Maternelles que nous connaissons particulièrement bien). 5 Des actions nouvelles déjà effectives et des projets : - La santé : Le Service Ethique et santé mis en place à la demande et avec des médecins hospitaliers : une proposition d’un espace de parole et de discernement pour des personnes qui ont à prendre une décision importante concernant leur santé ou celle d’un proche. Ce serait aussi un lieu de réflexion et d’échanges autour des questions d’ordre éthique que pose à tout un chacun la médecine et ses avancées. Ce projet peut bénéficier d’une collaboration avec L’Université de la vie associative (UVA), avec le service hospitalier de l’hôpital de la Charité où existe déjà des « consultations mémoire » : des entretiens pour le conjoint ou un parent d’une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer, et enfin avec une clinique stéphanoise qui est intéressée par ce type d’entretien pour les famille de personnes hospitalisées. - Le monde de l’éducation : • Une formation pour les parents, avec des bénévoles, animateurs qui assurent des temps d’accompagnement ou soutien scolaire. • Des interventions dans les écoles primaires pour une éducation à la citoyenneté et contre la violence avec un outil pédagogique spécifique. • Des entretiens de soutien psychologique pour les enseignants en difficulté professionnelle en discussion avec le rectorat. • Une formation autour de la sexualité des enfants pour les parents et tous les éducateurs concernés, puis des permanences d’écoute au sein des lycées et auprès des étudiants, • Des interventions de médiation scolaire au sein des écoles et collèges.

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Autour de la personne âgée : • Des groupes de paroles pour les Aidants familiaux, qui ont à charge une personne âgée. • Un stage de formation sur l’usage de la musique avec la personne âgée.

Autour des parents : • Des groupes de paroles pour les parents adoptifs, pour les parents dans les familles monoparentales. • La mise en place d’un module de soutien à la fonction parentale dans le cadre de la lutte contre l’absentéisme scolaire. • Un module de préparation à la vie conjugale pour les jeunes couples.

Vous voyez que le travail ne manque pas et qu’il concerne bien tous les âges de la vie ! L’avenir de l’EPE est bien orienté pour être encore présente auprès des générations futures.

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LA TRANSMISSION Conférence de Bernard CHOUVIER

Bernard CHOUVIER, professeur de psychologie, Lyon 2 et Maryvonne CHAFFOIS, psychologue salariée à l’EPE.

Extrait de la première partie ….… Je disais donc, au niveau de la septième génération, c'est le fils de Polynice qui rétablit la légitimité du pouvoir à Thèbes, et l'histoire s'arrête là. Tout est rentré dans l'ordre avec le retour du petit-fils d'Oedipe, et avec la septième génération. Cette malédiction s'est arrêtée. Alors ce qu'il faut voir dans cette histoire, c'est qu'effectivement autour de ça, il y a des legs empoisonnés, il y a des objets de transmission qui peuvent porter des éléments négatifs. Je disais, les éléments positifs, c'est tout ce qui fonde le contrat narcissique dans la transmission, que les parents, les grands-parents transmettent, puisqu'ils vont avoir à porter ce legs de l'histoire de la famille, des valeurs culturelles, et que cette transmission doit s'opérer pour permettre que les choses puissent se construire de manière positive.

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Et il y a tout ce qui concerne les objets qui portent malheur, et qui sont symboliquement des objets de transmission négative, comme un peu cette robe et ce collier maudits qui ont empoisonné la vie de toute la lignée des Labdacides. Donc, par rapport à ce que je disais tout à l'heure sur la filiation narcissique, il y a une autre filiation, qu'on appelle filiation instituée, qui va reconnaître de manière légale, juridique, les acquis de ce contrat narcissique sur le plan psychologique. Et cette filiation instituée, elle instaure les deux lignées, ce qui fait que l'enfant prend ce qu'il a à prendre du côté de son père et du côté de sa mère. Ce qu'il a à prendre du côté de la lignée paternelle, et là-dedans il va se construire lui-même en intégrant les données de cette filiation paternelle, d'autre part, ce qu'il a à prendre du côté de sa filiation maternelle. Autrement dit, c'est ce métissage entre deux lignées qui est toujours l'enjeu problématique de la transmission. C'est qu'on n'est jamais d'une seule lignée. Cette idée d'une seule lignée qui est l'idée de la filiation narcissique, c'était chez les Grecs le mythe de l'autochtonie : l'idée qu'on aurait pu naître dans une pureté de lignée, sans mélange, sans métissage, comme si les hommes étaient nés de la terre-mère ; autochtonautes, c'est-à-dire qui sont nés eux-mêmes de la terre. Je suis autochtone, c'est moi qui appartiens à ce village, ce clocher, ce territoire, les autres sont des étrangers. Et vous voyez combien cet enjeu autour de la filiation narcissique ou instituée se met aussi avec toutes les conséquences de l'idée qu'on pourrait être d'une lignée pure. On n'est jamais d'une lignée pure, on est toujours issu d'un mélange. L'idée d'une lignée pure, ça voudrait dire qu'on refuse qu'on soit né de la rencontre d'un homme et d'une femme, de la rencontre de deux lignées différentes, qui ont forcément des différences, puisque c'est de cette différence des sexes, de cette différence des générations que chaque sujet, chaque personne naît, et que cette transmission peut avoir lieu. Donc l'individu – mais j'ai bien aimé ce que disait mon collègue tout à l'heure autour de l'idée que c'est une personne – la personne se construit dans la filiation d'une lignée, autour des apports des deux générations. C'est le sujet qui symboliquement va reprendre et faire sien, s'approprier psychiquement dans un acte d'appropriation subjective ce qui vient de son père et ce qui vient de sa mère, mais au-delà de sa lignée paternelle et de sa lignée maternelle. D'où l'intérêt de l'arbre généalogique et de la recherche de ses origines. Ce n'est pas simplement un engouement pour trouver un blason ou quelque chose comme ça, ce qui compte avant tout c'est les données psychologiques qui sont présentes dans cette dimension symbolique de la transmission généalogique. C'est que le sujet s'approprie, se construit lui-même, ici et maintenant, avec ces éléments-là. Et que par la suite il va transmettre lui aussi dans la succession des générations. Alors, je voudrais dire un mot à ce sujet, par rapport à la question des familles recomposées simplement pour illustrer

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l'idée de cette filiation instituée et de cette nouvelle forme qu'elle peut prendre dans cette société, à partir d'une vignette clinique. Un jour, une jeune fille d'une quinzaine d'années est venue me voir dans mon lieu de consultation. Je vois arriver cette jeune adolescente, qui semble connaître mon bureau, et j'ai un sentiment un peu étrange en la voyant s'installer, regarder. Je me demande : moi, je ne la connais pas ; elle me sourit ; à ce moment-là elle me dit : "Vous ne me reconnaissez pas, mais moi je vous connais bien, ici, mais je trouve qu'il est bien petit votre bureau" ; et elle me raconte qu'elle est venue me voir six ans auparavant, avec ses parents, quand elle avait neuf ans, pour un problème de difficultés psychologiques, des problèmes du comportement, et des difficultés d'adaptation scolaire, à la suite du remaniement de la famille qui avait été la sienne. Je l'avais suivie pendant un an en psychothérapie, et effectivement, les choses allant beaucoup mieux, on avait arrêté le travail. Mais elle revient me voir en me disant : "J'ai besoin de vous voir- il y a quelque chose qui cloche - pour vous parler de mon père". Il faut savoir - je l’appellerai Vanessa, cette jeune fille - la question de son père avait été un élément important du travail de la psychothérapie de l'enfant, et autour de la question suivante : sa maman s'était remise avec un autre monsieur, et elle avait eu d'autres enfants, et puis au moment où je l'avais rencontrée, il y avait un problème dans le nouveau couple, et la maman s'était remise avec un troisième monsieur. Et la petite sœur de Vanessa pleurait beaucoup, et Vanessa lui dit (je lui avais dit à ce moment-là, cette phrase me revient : « Ne t'en fais pas, tu verras, plus on grandit, plus on a de papas) ». Et effectivement elle en était au troisième ! Elle avait bien encaissé ça, mais quand même, six ans après elle revient me voir : il faut que je vous parle de mon père. Alors je me dis en moi-même : lequel ? Parce que je ne savais plus bien où elle en était de son histoire. Et elle me dit : « Ma mère est revenue avec mon deuxième père : c'est lui qui m'a élevé, c'est le père de ma petite soeur, j'aime beaucoup cet homme, je lui dois tout. Mais ce n'est pas de lui que je viens vous parler, avec lui ça va très bien. Je viens vous parler de mon vrai père, de mon géniteur ; lui, c'est un salopard ». Elle emploie des mots très crus, très violents, et pendant toute cette séance, elle me déverse une haine énorme, que je sens très violente parce que je me dis, moi aussi, j'ai été quelque part son père symbolique pendant un an, je l'ai aidé aussi à se construire, alors dans la situation un peu transférentielle par rapport à moi, j'entends aussi ce qu'elle a à me dire encore, ce n'est pas réglé, c'est en train de se régler au moment de son adolescence. Vous savez que c'est au moment de l'adolescence que le jeune a besoin d'ébranler les murs de la famille, pour voir qu'est-ce qui tient dans cette famille, qu'est-ce qui est stable dans ce truc, que je peux m'intégrer. Mais à ce moment-là, l'adolescent a besoin de foutre un grand coup de pied dans tout ça, pour voir ce qui a résisté. Et elle, elle me dit : « mon père réel, ça ne va pas avec lui. Je ne l'ai pas vu pratiquement pendant toutes ces années, 24


mais j'ai envie de lui dire qu'il était nul, qu'il était mou, que …» Je lui dis : « Il faudrait peut-être que tu retournes... » « Oui, j'en ai bien l'intention mais j'avais besoin de vous en parler ». Elle est revenue me voir comme ça, trois ou quatre fois, et les choses ont été réglées, si je puis dire, lorsqu'elle a pu me dire ce qui s'était accumulé depuis cette enfance, qui était un peu pour elle une cicatrice de ces changements, une cicatrice qui l'avait rendue forte et mûre (on parlait tout à l'heure de maturité), qui lui avait donné une certaine maturité. Elle me dit : « Je reconnais les enfants comme moi, qui ont connu des variations de leur famille, plus mûrs que les autres parce qu'ils ont… » Et elle était en train de vouloir construire un lien avec un jeune homme, et elle avait besoin pour fonder sa propre relation sexuelle et surtout amoureuse, de savoir aussi comment elle allait s'y retrouver dans cette vie amoureuse. Elle avait besoin de régler les comptes avec ce père oedipien. Celui qui lui avait manqué, mais qui était présent au niveau inconscient. Ce père que j'avais rencontré une fois auparavant, et qui devait être quelqu'un de très bien, a dû être très surpris de voir cette adolescente en furie, venue lui dire ce qu'elle avait à dire. Elle en avait besoin pour se construire. Lui, il devait être capable de pouvoir entendre et recevoir toute cette haine, pour permettre à sa fille de se construire. Effectivement, c'est une jeune fille qui était très déterminée sur son choix professionnel, sur sa vie professionnelle, elle avait choisi un métier d'homme disait-elle, il y avait très peu de femmes dans ce métier. Elle était en train de leur montrer que toute fille qu'elle était, elle était capable de réussir aussi bien et même mieux que les hommes, dans ce métier qu'elle avait choisi. Je prenais cet exemple pour montrer, combien la question de la transmission, dans la question des familles recomposées, est toujours présente quant à la famille. Je dirais qu'il pourra y avoir plusieurs figures de la paternité, de la mère, et du père, mais que toujours pour l'adolescent, il en reviendra à sa famille d'origine, "naturelle", génitrice ; non pas qu'il refuse sa famille d'adoption ou la famille reconstituée, mais au contraire il a besoin, par rapport à sa vie psychique inconsciente, de mettre les choses au clair de ce côté-là, pour pouvoir accueillir le legs de ses autres dimensions, parentales et familiales. Et c'est très important que ce travail puisse se faire. Parfois, cela blesse les familles adoptantes parce qu'elles disent : "Oui, on l'a élevé, et finalement il a besoin d'aller voir ». Oui, il a besoin de régler les comptes avec ses géniteurs, avec cette famille naturelle pour pouvoir intégrer tout ce qui est de l'ordre des acquis symboliques. Et ce que me disait Vanessa sur son père d'adoption, son second père, comme elle le disait, elle avait pour lui une grande estime, et beaucoup d'affection, mais son problème d'adolescence, c'était avec son père naturel qu'elle avait besoin de le régler. C'est lui qui était à l'origine de la relation sexuelle de laquelle elle était née. Et c'est autour de ça, qu'il y a quelque chose qui a besoin de se construire sur le plan physique. 25


Intégralité de la seconde partie Donc, ça nous amène à la seconde partie de mon exposé, qui est la transmission trans-générationnelle, c'est-à-dire quelle est la part inconsciente qui se transmet entre les générations ? C'est vrai que depuis une vingtaine d'années, on a mis l'accent sur le plan des travaux cliniques autour du secret de famille, la question du fantôme, ces transmissions inconscientes qui traînent dans les lignées familiales. Je voudrais vous donner quelques points de repère, car c'est une question très complexe. Ça part autour de la question de l'arbre généalogique. Mais vous voyez ici la question du fantôme, de cette part maudite, mal ou non dite, quelque chose qui aura besoin d'être réappropriée, mise en mots, pour qu'on puisse en faire quelque chose ; et que le sujet puisse se l'approprier subjectivement par la suite. Cette part maudite de l'héritage, elle est transmise inconsciemment et elle se dépose dans les familles autour de la question des secrets, et quand il y a un secret familial qui circule sous le manteau, c'est un élément constructif qui peut être structurant, puisque c'est ce qui fait l'histoire de la famille : "Attention, il ne faut pas en parler au dehors, les histoires de famille, le linge sale se lave en famille !" Donc, ce sont des éléments qui constituent, souvent dans le conflit, mais enfin qui constituent à l'intérieur de la famille ce qui ne doit pas être dit à l'extérieur. Donc, c'est quelque chose qui est de l'ordre de ce qu'on appellera, en complément de ce qui était le contrat narcissique, le pacte dénégatif de la famille, c'est-à-dire ce en quoi on est d'accord, tacitement, implicitement, qu'on ne dit pas, qu'on ne doit pas dire, pour pouvoir vivre ensemble. C'est cette part négative de l'héritage qu'on a appelée la question du fantôme. Je voudrais vous dire deux mots sur cette question, mais à partir d'une situation concrète. Je prendrai l'exemple d'une famille célèbre sur laquelle je me suis penché, pour écrire quelque chose autour de cela, parce que je m'étais questionné sur le plan clinique : c'est la famille du grand auteur américain Henry JAMES. Henry JAMES a écrit beaucoup d'histoires de fantômes, une douzaine d'œuvres où il en parle. Et ça m'a interrogé, en me disant : comment ça se fait qu'il écrivait sur les fantômes ? Et j'ai essayé de voir dans sa généalogie ce qui pouvait être à l'origine de cet engouement, ce plaisir, et en même temps cette angoisse, cette inquiétude qui tourne autour de ces fantômes d'Henry JAMES. Notamment, dans l'une de ses œuvre qui est peut être la plus célèbre, et qui, quand elle est sortie en feuilleton, en 1898, a fait un tabac : Le Tour d'Ecrou. C'est l'histoire de deux enfants qui sont habités par des fantômes, dont on a fait un opéra, des films, et qui continue, je crois, à avoir la même puissance affective, émotionnelle, présente dans ce petit livre où il est question de deux enfants, sous l'emprise de fantômes. Effectivement, dans la lignée généalogique d'Henry JAMES, j'ai trouvé enfin, c'est l'hypothèse que je vous propose - l'origine de ces fantômes.

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Les JAMES sont une famille irlandaise, qui est venue s'installer aux EtatsUnis au tout début du rêve américain, au moment de la constitution de l'Amérique, à la fin du XVIII ème siècle, et cet ancêtre des JAMES s'est installé dans l'état de New York ; à Albany, il a fondé une véritable dynastie financière, il a fait fortune, comme il se doit quand on s'installe en Amérique, en tout cas dans le rêve. Il a fondé une grande fortune, il s'appelait William, du nom de son ancêtre irlandais, et dans ses nombreux enfants, il a eu un fils, Henry, qui est le père de l'écrivain Henry JAMES. Et ce fameux Henry était atteint de bougeotte. Dès que son père est mort – d'abord son père lui avait interdit de bénéficier de sa fortune : il trouvait cet enfant incapable, et il lui avait mis un tuteur – Henry, le père de l'écrivain, a fait un procès à son père mort, qu'il a gagné, pour pouvoir bénéficier de son héritage sans problème. Il a gagné, mais mal lui en a pris, parce que cet ancêtre mort, et que le fils a contesté après sa mort, est revenu d'une certaine manière, et a handicapé la vie du père d'Henry JAMES de la manière suivante : il a été atteint à ce moment-là de bougeotte : il s'est mis à voyager dans toute l'Europe. Il s'était marié, avait une nombreuse famille (5 enfants) et il partait avec toute sa famille en voyage : il a fait l'Angleterre, la Suisse, la France. Il revenait aux Etats-Unis ; ça n'allait pas, il repartait, passait tout son temps à voyager avec les enfants. Cette bougeotte familiale s'expliquait par une certaine instabilité, l'impossibilité de se poser quelque part, et ce quelque part, c'était la maison d'origine qu'il fuyait, cette fameuse grande maison d'Albany qui était là, avec la grand-mère qui trônait et ce fantôme du grand-père qui était là. Et un jour - c'est Henry JAMES qui le raconte dans un de ses livres, il a écrit beaucoup de souvenirs, son biographe a repris cette histoire, donc, j'ai recherché les textes qui fondaient cette histoire - un jour, l'écrivain avait un an et demi, ils étaient installés en Angleterre, son père a été victime d'une attaque fantomatique, d'une hallucination. On a dit : fantôme, mais lui n'en parle pas, d'une espèce d'entité morbide qui est venue s'emparer de lui sous une forme hallucinatoire. Il a été tellement choqué qu'il a mis des années à s'en remettre. Et cela s'est passé au coin du feu, dans un cottage anglais - il était très riche puisqu'il avait hérité de la fortune - mais vous voyez, quelque chose du fantôme du grandpère est venu frapper une première fois. Il a essayé de chercher dans la mystique, une origine assez trouble, et il s'est intéressé à ce grand mystique scandinave SWEDENBORG, il a construit des théories un peu fumeuses, des mélanges entre les théories fouriéristes sur les utopies égalitaires du XIXème siècle et les mystiques. Parce qu'on lui disait : ce que vous avez subi, Mr JAMES, s'explique dans la théorie de SWEDENBORG. Vous avez été victime d'une dévastation, le terme dit bien ce qu'il veut dire : dévastation psychique par quelque chose qui vient du trans-générationnel, et qui vient sidérer l'histoire du sujet. Ça ne s'arrête pas là, parce que la famille, les enfants, ont été victimes à leur tour de cette transmission implicite du fantôme.

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Et je voudrais simplement prendre deux exemples chez les deux frères : William JAMES, un grand philosophe, et Henry JAMES très connu pour sa littérature. Tous les deux ont eu une histoire avec les fantômes. William, un penseur aux idées philosophiques reconnues, rationalistes, à un moment donné, - tout le monde s'est posé la question ! Il a fondé une école de parapsychologie et il s'est intéressé au spiritisme, à faire tourner les tables, il a été un adepte du spiritisme, qu'il a développé jusqu'à la fin de sa vie, il a même été Président de la Société de Spiritisme européenne au grand dam de tous le rationalistes qui disaient : "Mais enfin, William, un peu de retenue !" Et William est parti dans ce, j'allais dire "délire", cette position, cette recherche spirite... Et le frère Henry, qui avait le même prénom que son père – William, lui avait le même prénom que le grand-père - vous voyez qu'il y avait une lignée très narcissique dans cette famille, ils s'appelaient tous William ou Henry, les garçons, et ça remontait, à ce fameux grand ancêtre irlandais, dont on ne sait rien (c'est facile, on peut fantasmer beaucoup de choses sur ce qui s'est passé sur lui!, on n'a pas de données biographiques, je n'en ai pas trouvé dans l'arbre généalogique des JAMES). Chez Henry, en tout cas, celui qui nous intéresse, qui a beaucoup écrit, qui nous permet de connaître cette histoire, il était bien au courant de ce qui se passait à l'époque : il y avait eu l'histoire de l'hypnose, des travaux hypnotiques, FREUD avait été à la Salpêtrière, exactement à la même époque que Henry JAMES écrit son histoire de fantômes vers 1898. FREUD aussi s'intéressait beaucoup à ces questions, ses premiers travaux sur l'hystérie, Henry JAMES connaissait par son frère les travaux sur l'hystérie de Freud et c'est ce qui lui a donné l'idée d'écrire l'histoire du Tour d’Ecrou. On a trouvé effectivement une filiation autour de cette question de cette jeune femme hystérique, qui avait été soignée par FREUD et BREUER à Vienne, et dont JAMES avait eu connaissance ; alors il a eu l'idée d'en faire un roman. Et cette femme avait la charge de deux enfants, et ces deux enfants, l'un en particulier, ça va les conduire à la mort, parce qu'il y a une emprise fantomatique. Toute l'histoire du livre est très ambiguë : on ne sait pas si c'est le délire de la jeune femme et que c'est son monde hallucinatoire qui voit cet enfant et ces fantômes, ou si c'est quelque chose qui a été véritablement une emprise fantomatique sur ces enfants au sens psychologique du terme. Alors ce qui est assez étonnant, il y a deux courants critiques : il y a ceux qui disent qu'il faut y voir vraiment une croyance de JAMES aux fantômes, et ceux qui disent : non, c'est une véritable histoire clinique que JAMES nous donne à voir, un délire autour de cette question des fantômes. Ce qui m'intéresse, moi, en tant que psychologue clinicien, c'est en quoi cette histoire nous apprend quelque chose autour de ce que peut être un fantôme chez un enfant. Parce que je voudrais simplement terminer par ça, dans ma clinique, j'ai eu l'occasion de rencontrer un couple d'enfants, qui

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m'a fait penser étrangement à ce couple des enfants qui sont racontés dans le Tour d’Ecrou, d'Henry JAMES. Ce qui est là en somme, une mise en scène de JAMES, de sa relation avec le fantôme de son père, et comment il a passé toute sa vie à essayer de régler cette question, et de pouvoir en faire quelque chose, il en a fait une œuvre d'art, une création, mais il a payé beaucoup sur le plan personnel, parce que sa vie amoureuse a été tout à fait invalidée par toute une histoire très précise, très imprécise pardon, autour de ce qui a été son incapacité de fonder une famille et de transmettre. Il n’a pu, ça a été le drame de sa vie, mais par contre il a transmis une oeuvre, ce qu'il n'a pas pu faire « génitalement » en étant père d'enfants, il l'a fait en créant des œuvres d'art. Mais il a payé lui très fort, cet héritage du fantôme paternel par cette incapacité à pouvoir transmettre. Et toutes ses histoires d'amour dans ses romans, montrent des amours impossibles, comme s'il ne pouvait pas concrétiser l'amour, il est pris dans une histoire amoureuse purement platonique, sans pouvoir passer à sa concrétisation génitale. Et les deux enfants qu'il crée croient aux fantômes. L'un d'eux meurt à la fin du roman, du fait de l'emprise de ce fantôme. Je disais que dans un cas d'une famille, j'avais retrouvé quelque chose de tout à fait semblable, en ce sens que la littérature peut éclairer le travail clinique, c'est que ces deux enfants, les parents me les ont amenés à propos d'une fugue. Ils avaient fugué mais d'une manière très bizarre, tous les deux, c'est pour ça que je les ai vus en couple, et le père les avait engueulés, les avait mis sur le palier en disant : "J'en ai marre de vous, vous m'énervez", et quand la minuterie s'est éteinte, il a ouvert la porte, et les enfants avaient disparu. Il les a cherchés toute la nuit, et les deux enfants ont dit : "On est partis, ils ne veulent plus de nous. ». Et cette famille, ils me racontent d'une manière très étrange, c'est cet aspect étrange qui m'a fait penser tout de suite à la question du fantôme, cette fugue surprenante que je ne peux pas expliquer d'une manière classique, parce que ce sont des enfants très très bien intégrés, qui ont un surmoi et une intégration sociale remarquable, aussi bien à l'école qu'ailleurs, et je dis : "Où est-ce que vous vouliez aller ? ", "On ne sait pas; Eh bien, on est partis". C'est la police qui les a retrouvés, errant dans les rues à quatre heures du matin, ils cherchaient un domicile pour s'installer, ils avaient prévu de s'installer sous un porche, et de partir tous les deux. Où ? Ils ne savaient pas bien eux-mêmes, mais leur idée, c'était de quitter cette famille. Et quand on a travaillé un peu avec eux et la famille, puisque ce sont des gens que j'ai vus dans un cadre familial, les parents m'ont parlé un peu de l'histoire de la famille. Ces parents, que j'appellerai d'un nom bien français, Martin, m'ont parlé d'un de leurs ancêtres, du côté du père, mais par sa mère, c'est pour ça que le nom Martin ne trahissait pas leur appartenance, ils étaient héritiers – pour préserver le secret déontologique, je dirai d'une famille d'un pays – j'emprunterai le nom à Tintin – disons de Syldavie, et dans cette Syldavie, il y avait un roi, et ce roi a péri avec toute sa famille 29


dans un massacre comme il y en a eu beaucoup au siècle dernier, au début du XXème siècle. Le père me raconte que son ancêtre avait été obligé de fuir dans la nuit, avec sa femme et son enfant, à l'époque, et il avait échappé par miracle au massacre qui s'était produit dans cette nuit tragique. On a pu faire le lien symbolique entre cette fuite éperdue de l'ancêtre pour sauver sa vie, avec ce qui s'est répété, sur un mode mineur heureusement, de manière non tragique, mais un peu dramatique quand même, parce qu'il aurait pu arriver malheur à ces enfants. On ne sait jamais ce qui peut arriver à deux enfants de huit et neuf ans, comme ça, avec une maturité très surprenante, ce qui donnait aussi un caractère étrange à la scène. Ils étaient partis comme ça, et on a pu faire le lien symbolique, avec cet épisode générationnel qui remontait à quatre générations. De cette histoire, et qui était lié avec l'idée que ce fameux ancêtre, qui était à cette cour de Syldavie, on pouvait imaginer, en tout cas, c'est ce que le père m'a dit, et qui se transmet de manière symbolique dans la famille, c'est qu'il était sûrement un bâtard du roi, et que l'enfant qui était là et qui était son ancêtre, avait été conçu par le roi lui-même et naturellement on savait que tous les rois pouvaient avoir des séries de bâtards, avec leur personnel et les gens qui étaient à la cour. En tout cas, c'était le fantasme constructeur, lui, d'une sorte de lignée très agréable et positive, de ce qui pouvait être leur origine royale par la cuisse gauche, mais quand même, et qui pouvait être, symboliquement, repris dans cette famille pour tisser des liens symboliques, parce qu'il s'agissait de lutter contre cette part maudite, qui fait retour comme ça par des actes, on sait aussi comme il y a des accidents aux dates anniversaires, qui sont très surprenants. Il y a des choses comme ceci, qui sont des non-dits de la transmission, et pour que ça puisse accéder à une histoire, et que les enfants puissent en faire quelque chose, il faut qu'ils puissent exorciser ces fantômes, qui hantent comme ceci les familles, et qui peuvent apparaître dans des actes, dans des symptômes, dans des circonstances surprenantes. Pouvoir y mettre des mots, construire, re-tisser ce qui n'a pas été tissé, et évacuer ces fameux objets de transmission négative, cette part maudite, pour ne garder que les éléments constructifs, et avec les cicatrices qui seront aussi les moments douloureux de cette histoire. Mais on se construit, non seulement à partir de ses deux parents, mais aussi à partir de ses deux lignées généalogiques, c'est ce que j'ai essayé de vous montrer. …

Cette conférence est suivie de nombreux et riches débats…

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LES AGES DE LA VIE Conférence de Pierre-Henri TAVOILLOT, Maître de conférence à la Sorbonne Paris IV

Pierre Henri TAVOILLOT Et Habib ABDENNEBI Membre du Conseil d’administration. 31


Comment les générations peuvent-elles cohabiter dans un même univers ? De cette incertitude inédite, les principaux débats de notre espace public apportent un témoignage flagrant. Prenons-en quelques exemples. Quel est le cœur de cette fameuse crise de l’école, dont on parle tant (crise de l’autorité, crise de la transmission ?) qui anime tant de polémiques actuelles ? Sinon cette indétermination, dont Albert MOYNE parlait ce matin, nouvelle, qui pèse sur l’idée même de maturité. Comment savoir ce que peut et doit apprendre l’école, quand nous semblons ignorer ce que peut et doit être un adulte ? Le dessein d’une éducation tout au long de la vie, ne nous voue-t-il pas à n’être tous et à tous âges que des adultes en devenir, donc des adolescents ? Quel est le noeud, autre débat, de la discussion actuelle sur les retraites, sinon l’apparition d’une nouvelle figure de la vieillesse, qui, cessant d’être un risque exceptionnel, se généralise, s’allonge, et s’améliore. Comment la société doit-elle gérer cette banque du temps, dont les bénéficiaires sont âgés sans être vieux ? Comment concevoir cette seconde maturité qui semble concurrencer voire saper la première ? Et si on ajoute à cela, la prise de conscience soudaine, dans la chaleur d’un été caniculaire, de la fragilité, de l’isolement, et du dénuement de quelques-uns de nos vieux, nous avons là toute une série de signes tangibles de l’émergence d’une grande et profonde interrogation sur les âges. Les âges de la vie sont de retour comme interrogation problématique. Il y a évidemment à cette réapparition des explications massives : - L’augmentation de l’espérance de vie, qui nous fait gagner en un siècle une génération ; nous vivons une génération de plus, c'est-à-dire 30 ans de plus. En espérance de vie, on passe de 45 ans en 1900, à 79 ans en 2000. Que faire de cette génération-là que nous gagnons ? - Mais ce brouillage des âges de la vie n’est pas le simple fait d’une mutation démographique. Il est aussi le résultat d’un investissement massif de l’humanité occidentale dans la valeur « individu ». Je développerai de façon un tout petit peu différente que ne l’a fait ce matin Albert MOYNE, le concept d’individu. Je ne distinguerai pas individu et personne, en étant là fidèle à une tradition philosophique, qui fait de l’individualité la synthèse du particulier et du général. Je laisse de côté ce point de jargon philosophique ; plus profondément, c’est l’idée que l’individu, c’est le message principal des droits de l’homme qui est la valeur cardinale de notre société : c’est la valeur suprême. Plus que par le passé, nous vivons dans des sociétés d’individus qui valorisent l’individu comme tel ; et toute la difficulté, c’est que cet individu est loin d’être synonyme d’arbitraire (l’absence de règles, de normes) mais qu’il porte en lui une normativité intrinsèque ; et c’est aujourd’hui une des taches principale d’en énoncer et d’en formuler les notions.

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Quelle est la normativité intrinsèque de l’individu ? Ou pour dire autrement : nous naissons individus - ce sont les droits de l’homme libres et égaux - et nous avons aussi le devoir de l’être. Etre comment ? Evidemment ne pas être enfermé sur soi, mais être un individu sous une forme nouvelle, et la définition, la détermination de l’adulte, marque définitivement cette dimension. Alors, pour essayer de répondre brièvement à cette nouvelle question des âges de la vie, il faudrait évidemment faire une histoire, raconter comment dans la période ancienne, les âges de la vie étaient conçus, en tout cas encadrés par un discours très puissant, discours qui accompagnait les individus tout au long de leur vie, qui rythmait cette vie, et dont le sens au fond était celui-ci : « Ta vie a déjà été vécue ». Et dés lors, toutes les étapes sont déjà inscrites dans un ordre, tout est prévu, que cet ordre soit celui de la tradition, du passé (les sociétés traditionnelles), que cet ordre soit celui du cosmos (c’est tout le discours philosophique : l’ordre cosmique, et il faut imiter cet ordre dans sa vie personnelle) ou que cet ordre soit celui du Théos -la théologie- et faire en sorte que sa vie représente les étapes d’un accès à cette vérité. La force du discours passé, ancien, c’est que précisément, à chaque instant, par un discours qui lui disait comment vivre, comment passer ces différentes étapes. L’époque moderne, de ce point de vue là, représente un changement considérable, avec l’émergence d’une nouvelle définition de l’humain, qu’ évoquait Albert MOYNE ce matin, que j’ installe simplement à un niveau historique, l’être humain est inachevé. C'est-à-dire que son statut de créature, créée par Dieu, statut de membre d’un cosmos, ou son statut de successeur d’une lignée, ne le définit plus essentiellement. Il n’est plus avant tout une créature, un membre d’une lignée, partie d’un ordre cosmique, c’est un être en devenir, inachevé. Et cette définition de l’être humain apparaît dans la Renaissance, par exemple chez PIC DE LA MIRANDOLE. La formulation la plus grandiose, avant SARTRE même, sera présente dans le Discours sur l’origine de l’inégalité, chez ROUSSEAU ; magnifique texte qui explique la différence entre l’homme et l’animal, avec l’idée fondamentale que l’homme est perfectibilité, pour le meilleur et pour le pire. L’homme est liberté et perfectibilité, il s’arrache à sa nature, pour le meilleur éventuellement, pour le pire le plus souvent. Mais le problème que cette nouvelle définition de l’homme, nouvelle définition anthropologique de l’humanité de l’homme, provoque, c’est qu’elle représente potentiellement une subversion considérable des âges de la vie. Si l’homme est un être inachevé, il ne peut plus être un adulte. Si l’homme est perfectibilité, l’idée même d’un homme faible devient absurde ; le slogan, c’est : « peut mieux faire », comme on dit à l’école. Effectivement, l’homme est voué à toujours devoir faire mieux. Subversion donc de l’âge adulte. Mais en plus, subversion de la vieillesse. 33


Si l’exigence de perfectibilité est la nôtre, dès lors que nous vivons à l’âge historique, pourquoi vieillir ? A quoi bon vieillir ? Quel sens peut avoir de vieillir si l’exigence est de se perfectionner ? Quel sens le déclin peut-il avoir ? On voit bien dans les sociétés traditionnelles : vieillir, c’était rejoindre l’ancestralité, la valeur suprême, donc vieillir avait un sens. Dans cette perspective, même si les vieux étaient quand même méprisés comme tels, la vieillesse était valorisée. Dans le monde moderne qui fait du progrès la valeur suprême, vieillir n’a plus dés lors aucun sens, et les philosophes qui réfléchissent à cette question en ont une conscience très aigue. ROUSSEAU dit : « Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir imbécile ? » (Au sens de « faible », comme le sexe imbécile, le sexe faible malheu-reusement). N’est-ce point qu’il retourne ainsi, dit ROUSSEAU, dans son état primitif ? Tandis que la bête, l’animal, qui n’a rien acquis, et qui n’a donc non plus rien à perdre, reste toujours avec son instinct, l’homme, reperdant par la vieillesse ou d’autres accidents tout ce que la perfectibilité lui a fait acquérir, retombe plus bas que la bête même. La vieillesse n’a aucun sens. Ce que disait KANT quelques années plus tard : « Il est dommage qu’il faille mourir juste au moment où l’on commence à comprendre comment on aurait dû vivre » C’est évidemment tragique. Simplement, la solution de cette période moderne est très puissante encore : c’est l’idée que la vie individuelle et cette vieillesse gardent un sens, parce qu’elles sont une contribution au progrès, que ce soit le progrès des sciences, de la nation, de l’humanité à travers la révolution, cette vision encore eschatologique fait que l’homme, l’individu, sa vieillesse, son destin, gardent un sens parce qu’ils sont inscrits dans une vision plus large du progrès de l’humanité. La difficulté, c’est que nous sommes sortis de cette époque de confiance dans le progrès de l’humanité, nous ne croyons plus que les sociétés sauvages sont des sociétés de l’enfance de l’humanité, nous sommes sortis de l’ethnocentrisme, en ce sens, mais à l’inverse, nous avons beaucoup de doutes quant aux capacités de l’humanité à progresser. Et le spectacle des catastrophes du XXème siècle, le colonialisme, le totalitarisme, fait que cette croyance là s’est effondrée, en tout cas largement ébranlée, puis est devenue autocritique. Et donc, du coup, ce qui tenait le sens de cette vieillesse, ce qui lui donnait encore une signification, semble avoir disparu, ce qui fait que nos âges semblent, ici, définitivement brouillés. Est-ce que, aujourd’hui, la catégorie des âges de la vie a encore un sens ? Est-ce que, aujourd’hui, nous sommes voués au brouillage définitif des âges de la vie, ce qui évidemment du point de vue des rapports entre générations aurait des conséquences tout à fait dramatiques. ? De ce point de vue là, on peut énoncer un certain nombre de scénarios ; scénarios, qui, je le dis tout de suite, sont tous relativement convaincants, c'est-à-dire, expriment tous une part de vérité.

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Deux scénarios contraires se présentent. Le premier, c’est le scénario d’une société sans âges, le deuxième, ce serait le scénario d’une société de la lutte des âges. Deux manières de concevoir les rapports entre les générations. Premier scénario possible : une société sans âge S’appuyant sur les tendances à l’individualisme et à l’ultra libéralisme, l’âge deviendrait une affaire secondaire, tant sur le plan social que sur le plan individuel. Notamment les rites de passage semblent avoir disparu- il y a certes une ritualisation qui persiste à l’école - mais les rites de passage, c'est-à-dire, cette idée qu’on change de statut et de définition comme c’est la cas dans le rite initiatique, n’existent plus. Comme le dit Jean-Pierre BOUTINET, nous serions à un âge d’adultes déstabilisés, voire voués à l’immaturité éternelle, ou alors – un constat que Margaret MEAD dressait dés 1970, même avant, 1969, - avec cette idée que ce sont désormais les enfants qui initient les parents au monde, toujours nouveau, qui les dépasse ; dans un monde de progrès, d’innovation frénétique, les enfants sont plus compétents que les parents à initier à la maîtrise du monde, ce qui représente un bouleversement considérable du rapport de transmission. Et tout se passe en fait comme si l’adolescent déteignait peu ou prou sur tous les âges : - sur l’enfance, à travers cette aspiration précoce à l’autonomie et à la liberté - thèse de Louis ROUSSEL « L’enfance oubliée » un enfant qui est trop tôt adulte, et qui du coup n’est plus un enfant. - sur l’âge adulte, à travers cette mauvaise conscience, constant, qui le taraude, de sombrer dans la sclérose fatale du « salaud » dixit Sartre, pour parler des adultes. Le salaud, c’est celui qui se sclérose, s’enferme dans une définition et sort de cette exigence de l’existentialisme : l’existence précède l’essence. - sur la vieillesse enfin, à travers l’émergence de cette nouvelle époque de la vie, ou l’irresponsabilité, la non responsabilité retrouvée peut prendre des airs d’hédonisme à l’âge de la retraite. Donc, est-ce que l’âge ne signifie plus rien ? Est-ce que l’âge n’est plus rien ? On voit très fortement qu’un certain nombre de phénomènes confirme ce diagnostic d’une société sans âge. Deuxième scénario possible : la lutte des âges. Je prends deux minutes pour illustrer cette idée par une nouvelle de Dino BUZZATI, je ne donne pas encore le titre - Roberto Saggini est administrateur d’une petite société ; il a 46 ans, les cheveux gris, il est bel homme. Il raccompagne une jeune femme assez tard dans la nuit, et il s’arrête dans un bar-tabac encore ouvert pour y acheter des cigarettes.

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A sa sortie, un coup de sifflet terrifiant : une dizaine de jeunes fonce sur lui : ce sont les « chasseurs de vieux » . Dans cette nouvelle, D. BUZZATI imagine une époque assez proche de la nôtre, où les jeunes, flattés et adulés par les médias, se mettent à éprouver un total mépris pour les vieux (…). Total mépris pour les vieux, un sombre ressentiment dresse les petits - fils contre les grands-pères, les fils contre les pères, et la nuit venue des bandes se forment pour leur faire la chasse. Leur slogan : l’âge est un crime. Mais Roberto Saggini est encore leste et robuste. La course-poursuite s’engage dans la nuit avec la troupe de jeunes déchaînés. Son issue est pourtant sans surprise. Régora, le chef de la bande, au tableau de chasse des gens impressionnant, une cinquantaine de vieux à son actif, finit par coincer le « vieux » qui ne peut sauver sa vie qu’en se jetant dans un ravin. La chasse avait été plus ardue que d’habitude. Régora est fourbu. Mais pourquoi diable cette lassitude ? Il se regarde alors dans le reflet d’une vitrine et se voit les cheveux blancs d’un quinquagénaire, les yeux et les joues flasques, les paupières flétries, un cou comme celui des pélicans, un sourire ébréché ; au même moment retentit derrière lui un coup de sifflet strident : c’était son tour… Cette nouvelle magnifique illustre parfaitement le paradoxe du schéma de la lutte des âges de ce scénario : les limites. Rien de plus normal que le conflit de générations - CICERON, HÉSIODE et d’autres en ont parlé - étape d’intégration nécessaire de la jeunesse dans le monde adulte, mais les âges étant des catégories évolutives, les jeunes cons finiront par devenir vieux un jour ou l’autre. Il y a pourtant dans ce scénario un certain nombre de schémas qui semblent avoir une validité : on a l’impression que les âges se durcissent, à certains égards ; d’un côté, ils disparaissent et en même temps, dans la logique de notre démocratie, où les luttes pour l’égalité et les luttes pour la reconnaissance définissent le paysage, on veut l’égalité des âges et on veut la reconnaissance de tous les âges ; ce qui représente un problème analogue à celui du féminisme, mais en fait beaucoup plus complexe. En effet, peut-on véritablement évacuer la hiérarchie des âges. Peut-on affirmer que l’âge adulte est supérieur aux autres ? Nous sommes là confrontés à un paradoxe des sociétés démocratiques qui, valorisant l’égalité, remettent en cause cette idée de hiérarchisation entre les âges. Si nous sommes tous égaux, un enfant est aussi égal ; et l’on voit très bien comment cette idée a une dimension éminemment positive dans la reconnaissance des droits de l’enfant, et comment elle peut avoir une idée essentiellement négative dans la démission de la responsabilité des parents ou des adultes. Et d’une certaine façon, la réponse à ce problème de la hiérarchie des âges – reconnaissance et égalité – est assez différente de celle qu’on adopte sur la question des sexes. 36


On dit en général sur la question de sexes : « Acceptons l’égalité, » et sur la reconnaissance : « C’est un problème secondaire ». Et les féministes - type Simone de BEAUVOIR - disent : « Les femmes sont des hommes comme les autres » - avec un grand H, évidemment - et donc l’égalité doit se manifester comme çà ; la différence arrive après. Et là, le problème est beaucoup plus complexe parce que nous pouvons dire : dans un sens, les enfants sont des hommes comme les autres, et en même temps, ce ne sont pas des adultes. Et donc le problème se situe dans cet interstice. Donc ces scénarios se compliquent – mais je passe sur cette question – avec la configuration actuelle de l’Etat-providence, et des rapports particuliers entre générations aujourd’hui, qui fait qu’on a un traitement des générations inégal selon les années, et la légalité au niveau de l’Etat-providence n’est pas respectée, mais c’est un problème qui nous mènerait trop loin. Pour essayer de comprendre ce qui dans ces deux scénarios est juste, et en même temps est gênant : on voit qu’il y a des éléments de vérité dans chacun, et on voit en même temps qu’aucun ne parvient véritablement à expliquer la totalité des phénomènes auxquels nous assistons. L’hypothèse qu’on pourrait avancer - et que je ne vais que suggérer - c’est qu’au fond il y a un point commun de ces scénarios : une crise, indéniable, qui est la crise de l’âge adulte, qu’il faudrait décrire, en détails - j’apporterai un élément de réponse à cette description. Cette crise de l’âge adulte est en quelque sorte une crise de croissance, non pas une crise de perte, c’est pour ça que je suis optimiste, et on assiste au contraire à l’heure actuelle, -et là je me distingue un tout petit peu de la thèse de Jean-Pierre BOUTINET sur l’immaturité de l’âge adulte - à une reconfiguration, lente et complexe, qu’il faut vraiment essayer de décrire dans le détail des sources, c’est un travail compliqué, une reconfiguration de la répartition des âges et des fonctions des âges.Simplement, c’est une reconfiguration, dans un contexte nouveau, qui vient de l’individu lui-même. C’est une exigence de l’individu lui-même qui vise à reconfigurer ces âges. Le meilleur exemple de cette reconfiguration en cours, c’est la place du récit dans la manière de se raconter soi-même. L’exigence de se raconter traverse toutes les interrogations sur le soi : Qui suis-je ? D’où viens-je ? Comme disait Woody ALLEN : « Qu’est-ce qu’on va manger ce soir ? ». Les grandes questions existentielles se résolvent aujourd’hui sur le mode du récit. Et on s’aperçoit que dans ce récit qu’on a fait de soi-même, les âges de la vie ne sont pas simplement des catégories descriptives, mais représentent des catégories prescriptives, des normes. D’une certaine façon, nous sommes dans une nouvelle exigence très strictement individualiste, qui consiste à vivre sa vie de telle sorte qu’elle puisse être racontée. Et l’on voit que les catégories de la narration sont des catégories qui influencent les comportements. Une chose vaut la peine d’être vécue si elle est susceptible d’être racontée, si elle est susceptible d’avoir un commencement, un milieu, une fin. Et d’une certaine façon, la vie se passe dans cette quête narrative, dans cette quête

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du récit, où précisément, les catégories de la narration, et du même coup les âges de la vie -enfance, jeunesse, âge adulte, vieillesse- sont réinvestis par ce récit. Donc on assiste, il faudrait le détailler, je n’ai pas le temps de le faire ici, à une espèce de reconfiguration. Mais si on revient à cette crise de l’âge adulte dont je parlais tout à l’heure, je crois qu’il faudrait – et je terminerai par ce point - distinguer plusieurs niveaux de la maturité, et de l’âge adulte. Cette tentative de distinguer des niveaux de l’âge adulte a été justement faite. J’en propose une autre parce que les précédentes ne nous satisfaisaient pas (nous sommes deux à faire ce travail) : L’adulcité, la majorité, la maturité. Trois niveaux donc : L’adulcité (néologisme, parce que le terme n’existe pas en français, il existe en anglais : adulthood) C’est le grand, l’adulte, même du point de vue de l’enfant. Autrement dit, l’individu qui est parvenu à un certain état d’accomplissement physique et intellectuel, l’individu qui atteint l’âge de raison, l’âge de reproduction et l’âge de force. Ce qui est visé ici, ce n’est pas simplement la réalisation biologique ou psychologique, mais le stade de la force de l’âge, la performance, qui permet à un individu de savoir, de vouloir, de pouvoir. C’est l’adulte, encore une fois, vu du point de vue de l’enfant, qui de ce point de vue-là ne fait pas tellement la différence entre un vieux, un adulte et un grand adolescent ; c’est une personne qui est capable de se débrouiller. Ce sens n’est pas à proprement parler en crise. La majorité : C’est l’adulte vu du point de vue de l’adolescent, ou du jeune. C’est après l’état d’accomplissement physique et intellectuel, celui de l’éman-cipation, le passage à l’indépendance, l’intégration sociale, l’accom-plissement éthique et politique, qui marque l’entrée dans la communauté sociale sanctionnée par des seuils ; La majorité, c’est donc l’adulte du point de vue du jeune, c’est être accompli, mais encore non mature. Cela concerne le premier salaire, la première vie affective, l’installation en couple, la parentalité, tous ces signes qui marquent le passage à la majorité. Là aussi, même si on constate des retards, ce seuillà n’est pas à proprement parler remis en cause. Chacun a bien conscience qu’il y a bien un seuil que l’on franchit avec le premier salaire, l’installation du couple, le logement. C’est un seuil que chacun recherche ; cet aspect- là n’est pas en cause. La maturité, que je décide par convention d’appeler ainsi : C’est l’adulte non plus du point de vue de l’enfant ou de l’adolescent, mais du point de vue de l’adulte, c'est-à-dire le point de vue autocritique de 38


l’adulte sur lui-même et qui a trait à l’accomplissement spirituel, ou encore à la sagesse. On peut être une grande personne sans pour autant se sentir adulte, sans pour autant avoir accédé à la maturité. Cette dimension spirituelle nous fait toucher l’idéal d’une vie humaine réussie. Elle nous pousse vers une autre grandeur qui n’est simplement pas celle de homme grand, ou de la femme grande, mais celle du grand homme ; la grandeur de la grandeur, dont on dit que notre époque démocratique en est pauvre. Et donc c’est sans doute cet âge qui est en crise, cette dimension de la maturité de l’âge adulte, c'est-à-dire, ce sentiment très lié à l’époque démocratique que l’adulte est voué à être constamment autocritique, à se dire : mais je ne suis pas totalement réalisé, il me manque encore des choses. J’ai tous les attributs de l’âge adulte, de l’adulcité, de la majorité mais je ne suis pas encore arrivé au bout . Alors, si cette dimension là est en crise, on peut envisager une reconfiguration, dont je ne dessine ici que les traits principaux. Cette dimension de la maturité est en train de se renforcer, de se redéfinir autour de 3 axes principaux, qui ne sont absolument pas originaux, et c’est tant mieux. On a cette proposition, les sondages disent qu’être adulte c’est çà, et qui demanderait à être réinterprétés du point de vue de l(individualisme ; on peut la définir très vite : cette maturité - là, c’est d’abord l’authenticité, c’est à dire, savoir être soi, essayer de comprendre ce qu’on est, pouvoir se raconter, comme je le disais tout à l’heure. C’est ensuite accéder à la dimension de l’expérience, pas simplement d’avoir beaucoup d’expérience, mais avoir l’expérience (l’expérience ce n’est pas l’accumulation des expériences, c’est le moment où on a ce point de vue suffisamment développé qui nous permet d’intégrer toutes les expériences nouvelles), c’est cette capacité de faire face au nouveau, qui définit l’âge adulte . Donc l’expérience . Et puis troisièmement, là aussi c’est un classique, la responsabilité. Responsabilité, c’est à dire, cet individu qui s’ouvre sur les autres. KANT dit : « C’est la pensée élargie, cette capacité de cet être-soi qui sait qui l’est lui-même authentique, de s’ouvrir sur les autres. C'est-à-dire, et c’est cette dimension qui est évidemment la plus difficile, cet individu qui dépasse sa particularité, et qui sait s’ouvrir à l’universel. Responsabilité, et si l’on veut utiliser les grands mots, amour. Comme dit LEVINAS, le grand mot de la responsabilité. Alors authenticité, responsabilité, expériences, quête de soi, de lucidité et d’amour, tels sont les traits caractéristiques de cet âge adulte, qui est en train de se redéfinir. Et deux remarques pour conclure : D’abord il ne s’agit pas, encore une fois, de prescrire des normes extérieures, de dire aux gens : vous n’êtes pas authentiques, vous n’êtes pas

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responsables, vous n’avez pas d’expériences, mais bien sûr de décrire ce que nous sentons être la définition de l’âge adulte. Et puis, deuxièmement, et c’est sans doute là le problème principal : authenticité, responsabilité, expériences, à proprement parler, aucune de ses expériences existentielles de l’âge adulte ne peut, à proprement parler, s’apprendre. Le but de l’éducation, c’est être adulte. Le problème, c’est qu’être adulte ? Ça ne s’apprend pas. Les voies de la transmissions sont ici très compliquées, relativement impénétrables. Elles passent sans doute par l’exemple, plus que par l’instruction. Il n’y a pas de règles pour devenir adulte. Et aujourd’hui, le problème de l’école, c’est qu’on demande peut-être pour la première fois dans l’histoire, à l’école, de former des adultes, de donner la recette pour devenir adulte. Ce qui est très compliqué, et ce que l’école n’a sans doute pas, jusqu’à présent, eu comme mission. Donc, accordons lui un peu de crédit, un peu de patience pour qu’elle remplisse, si jamais c’est son rôle, cette mission. Et çà passe évidemment par l’exemple, par l’illustration, par une espèce de maïeutique, Socrate le disait bien : « Je n’apprends rien, je fais sortir la sagesse ». Eh bien, il faut faire sortir la sagesse, l’adulcité, la majorité, la maturité de l’individu lui-même ; Evidemment il est absurde de donner un cours : comment devenir adulte en 50 leçons ? Impensable. C’est quelque chose qui est à chaque fois individuel. Qu’est-ce que grandir ? C’est donc devenir authentique, expérimenté, responsable. Qu’est-ce que vieillir ? C’est élargir ces trois dimensions. Du coup la vieillesse reprend un sens, parce que l’authenticité n’a pas de fin, ni l’expérience, ni la responsabilité. On cesse de grandir, on s’élargit, d’une certaine manière, et si la vieillesse doit avoir un sens à l’âge moderne, c’est sans doute ce sens de l’élargissement – ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire de régime - mais c’est ce sens de l’élargissement qui effectivement va en ce sens- là : pas de frein. Si l’adulte est plus grand que l’enfant et le jeune, le vieillard, lui, est infiniment plus large.

Parution de l’ouvrage en avril 2007 aux éditions Grasset « Philosophie des âges de la vie » Auteurs : Eric DESCHAVANNE et Pierre-Henri TAVOILLOT.

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