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Zone d’architecture possible Numéro — 01 Gratuit / 09.2018

Dossier (re)fabriquer la ville•

École nationale supérieure d'architecture de Strasbourg


Rétrospective La vie de l’école

Directeur de la publication Jean-François Briand

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Tribunes

— Franky, Rudy, Jean Prouvé et les autres, par François-Frédéric Müller

Coordination de projet Frédérique Jeanroy

— Lefebvre et le droit à la ville, par Alexandra Pignol

— L’architecture et les défis sociétaux, par Anne-Sophie Kehr

04

Contributeurs Joël Danet Antonio Gallego Anne-Sophie Kehr François-Frédéric Müller Alexandra Pignol

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Travaux d’école. Densifier la ville en hauteur et profondeur : trois visions d’étudiants.

Remerciements à Éric Albisser, Géraldine Bouchet-Blancou, Denis Bocquet, Guillaume Hansmann, Georges Heintz, Anne Jauréguiberry, Mylène Lach, Didier Laroche, Alexandre Puech, Irene Sartoretti, Simon Théberge.

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Dans l’atelier. Des étudiants de master imaginent des projets pour Naples.

Une publication réalisée par chicmedias

Dossier (re)fabriquer la ville 14

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Étude de cas. Gros plan sur l’étude ensemblière de Grigny et Viry-Châtillon.

28 Perspectives.

Vers une métropole écologique.

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Dans l’histoire.  ue nous dit la forme des villes Q sur la société qui les a conçues ?

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Plan large. Entretien avec l’urbaniste Laurent Théry, qui a notamment dirigé le renouvellement urbains de Saint-Nazaire et de l’île de Nantes.

Rédaction en chef Sylvia Dubost Direction artistique et mise en page Hugues François Rédacteurs Cécile Becker Marie Bohner Sylvia Dubost Photographes Pascal Bastien Hugues François Henri Vogt Illustration couverture Laurence Bentz

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Lectures d’espace. Balade à Strasbourg, entre les Docks et le quartier du Port du Rhin.

44

Carnet de voyage. Regards sur la ville de Graz.

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Du grain à moudre. Cadavre exquis et filmographie.

54 Extra-muros.

Le point de vue des partenaires de l’ENSAS.

56 Agenda

Ce magazine est édité par l’École nationale supérieure d’architecture de Strasbourg 6-8, boulevard du président Wilson BP1003 67068 Strasbourg cedex www.strasbourg.archi.fr Tirage : 4000 ex Dépôt légal : septembre 2018 ISSN : en cours Impression : Ott imprimeurs Diffusion : Novéa


003

Lieu des possibles Par Jean-François Briand, directeur de l’École nationale supérieure d’architecture de Strasbourg

— Victor Hugo disait de la beauté d’un édifice qu’elle appartient à tout le monde. Parce que l’architecture est d’intérêt public, il était indispensable que l’ENSAS se dote d’un magazine qui permette d’aller à la rencontre de tous, et témoigne du formidable laboratoire d’idées que constitue l’école dans la cité, afin d’en faire partager les réflexions et les expérimentations. À l’instar d’autres magazines en libre accès, il rend compte du rôle culturel de l’école, non seulement localement mais dans sa dimension européenne et internationale. Sous forme d’articles courts et de chroniques, il témoigne de la multiplicité des sujets abordés et de leur intensité dans un contexte d’évolution des savoirs face aux urgences environnementales. L’architecture et l’urbanisme constituent en effet la principale pierre de touche de notre cadre de vie et de ses évolutions. ZAP : zone d’architecture possible, le titre se veut un clin d’œil à d’autres acronymes : ZAC, ZAD, etc. Mais un clin d’œil optimiste car il évoque l’architecture et l’urbanisme comme le lieu des possibles, où il est non seulement permis mais indispensable d’inventer et d’innover. Lieu des possibles car la parole de ce magazine est volontairement libre, elle témoigne de l’énergie et de la conviction de nos enseignants, mais également de l’enthousiasme et de la maturité de nos étudiants face aux responsabilités qui les attendent. Je souhaite que chacun s’en saisisse, non pas comme une tribune isolée mais comme un lieu de partage et d’échanges, qui sans exclure la confrontation des idées, s’inscrit dans la longue tradition de tolérance et d’humanisme de notre cité.


LA VIE DE L'ÉCOLE

RÉTROSPECTIVE

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CONFÉRENCES

Manuelle Gautrand 24.10.17 Invitée sur une proposition de Georges Heintz, Manuelle Gautrand exerce dans sa propre agence depuis 1991. Elle développe avec son équipe de 20 architectes des projets poétiques, contemporains et engagés. Sa conférence carte blanche est une expression de sa vision de l’évolution du métier d’architecte. « Le métier évolue et, d’après moi, les commandes d’aujourd’hui sont plus passionnantes qu’il y a 20 ans. Nous sommes de plus en plus amenés à reconstruire et à densifier la ville sur la ville. Les sujets sont plus imbriqués et mélangent restructurations, démolitions, reconstructions, sur-élévations… Ce sont des projets plus complexes qui demandent, je pense, plus d’amour du tissu existant. Aujourd’hui, faire un projet avec quatre façades sur un terrain vierge m’inspirerait presque moins que de modifier un bâtiment existant ou de venir se glisser dans un terrain improbable et tout petit. Les clients aussi, sont moins simples. On travaille beaucoup dans le privé avec des clients qui ne sont pas des sachants. Ça a des inconvénients mais ça a beaucoup d’avantages, celui en particulier de nous donner un rôle plus important, si on veut le prendre. Un rôle de chef d’orchestre, de conseil, qui peut influer en amont, au moment de la programmation. Et finalement, si on sait bien s’y prendre, on a un rôle très politique aussi. »

« Les villes sont le foyer de notre civilisation, vers lequel on est inexorablement attiré. Et si on regarde bien, les villes sont magnifiques. Ce sont quand même des chefs d’œuvre de l’humanité, d’une complexité et d’une richesse incroyables. Beaucoup de savoirs se mettent en place dans une ville. Elles sont aussi les lieux de nos rêves. » [À propos du projet de logements Housing block à Paris, livré en 2019.] « Ce projet est co-conçu avec les habitants, et toutes les études ont été réalisées avec eux. Toutefois, quand nous avons remporté la commande, nous ne les connaissions pas encore. Quand le maître d’ouvrage a lancé l’appel à manifestation d’intérêt, 1600 dossiers ont été déposés… pour seulement 16 logements ! Ça questionne forcément la capacité des villes à accueillir beaucoup plus, plus vite et mieux. » manuelle-gautrand.com


005

Enseignement de première année de Master, la semaine intensive d’art permet aux étudiantes et étudiants d’explorer les marges de l’architecture à travers une pratique artistique. Sept workshops ont été proposés aux étudiants du 16 au 20 avril ; ils y ont interrogé l’espace et ses modes de réappropriation, ses vides, ses bruits, ses circulations et ses volumes, à l’échelle de la ville, d’un bâtiment ou d’un châssis entoilé. Leur travail a ensuite été exposé à l’école pendant un mois.

WORKSHOP & EXPOSITION

Intensif ’Art 2018. 16.04

18.05.18


RÉTROSPECTIVE

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WORKSHOP

L’abri d’urgence, une architecture minimum. 30.05

1.06.18

Les tremblements de terre en Haïti ou au Népal, la tempête Xynthia, les migrants, la jungle de Calais, les réfugiés climatiques engendrés par le réchauffement de la planète… Autant d’événements de notre histoire contemporaine qui nécessitent le recours à l’abri d’urgence. Dans le cadre de ce workshop, organisé pour la 3e année consécutive, les étudiants ont deux journées pour construire, en groupe, un abri à l’échelle 1, installé dans la rue. Ce dernier rempart de la dignité humaine confronte « permanent » et « provisoire » ; il soulève des questions d’architecture, de technologie, d’éthique et de société. Au-delà des aspects techniques et architecturaux, ce workshop permet également d’appréhender l’abri d’urgence par ses aspects politiques. Sous la direction de Xavier Génot, architecte spécialisé dans la réponse aux désastres naturels, d’Anne-Sophie Kehr et de Bruno de Micheli, architectes et enseignants de l’école.


007

CONFÉRENCES

Atelier Martel

Sophie Delhay

9.01.18

29.05.18

Invités sur une proposition de Lionel Debs, les architectes Laurent Noel et Marc Chassin exercent au sein de l’atelier Martel, co-fondé avec Stéphane Cachat. À travers trois projets, ils ont décrit leur vision d’une architecture à la fois forte, sensuelle et sensible, où les formes et les matériaux servent le triptyque art, territoire et architecture.

Invitée sur une proposition de Dominique Coulon, l’architecte Sophie Delhay est diplômée de l’ENSA de Lille et enseigne, en parallèle à sa pratique, à l’ENSA de Paris-Versailles. La production de son agence parisienne se concentre principalement sur des projets de logements. Sa conférence intervient au plus fort des débats provoqués par la loi ÉLAN, votée quelques semaines plus tard, notamment concernant la suppression annoncée du concours d’architecture pour les projets de logements sociaux.

« Notre volonté est, avec toute la culture des modernistes qui nous a bercés et qui nous anime, de construire à nouveau des formes simples, des formes fortes, des objets bien construits, avec une matérialité singulière. Des objets bien écrits, qui répondent à un programme et à des sites singuliers, et aux besoins du maître d’ouvrage. » « L’idée est de toujours rechercher l’optimum dans la forme que l’on dessine. Et de trouver des stratégies de projets qui vont permettre de donner toujours plus avec de moins en moins de budget. Notre volonté est d’offrir des espaces de grande qualité en termes d’usages, de sensibilité et de sensualité. » [À propos de la maison d’accueil spécialisée Épi Grand Est à Dommartin- lès-Toul, livrée en 2014] « Ici, il s’agit de personnes atteintes d’épilepsie, parfois dépendantes. Il fallait créer une certaine intimité, tout en assurant la sécurité et la protection des usagers et en permettant une ouverture sur l’extérieur. Nous avons conçu un plan sans culde-sac, avec des percées et des transparences par le biais de plusieurs patios. […] L’artiste Mayanna von Ledebur est intervenue sur la façade en béton, apportant rondeur, douceur et sensualité à ce matériau brut et à l’ensemble monolithique. Dans les circulations, une fresque de 100m2 réalisée en laine colorée anime autant qu’elle sert de signalétique. » ateliermartel.com

« Depuis les années 60, l’accroissement global de la population et la diversification des formes de foyers ont modifié et complexifié nos manières de concevoir du logement. Comment nous, architectes, construisons-nous pour une société en constante mutation ? D’après moi, cette situation est une chance pour les architectes, car elle autorise un travail interrogatif plus ouvert et multipolaire, pour que des modes de vie encore inconnus aujourd’hui puissent trouver leur place demain. » « Concevoir un projet de logement, c’est combiner une multitude de petites pièces qui feront 1m2 pour un sanitaire, 9m2 pour une chambre, 20m2 pour un séjour… Parfois, à l’agence, on a l’impression d’être des dentelières, de ne travailler que sur des points très fins, très précis, combinatoires, mathématiques. Et toute la difficulté est de prendre assez de distance pour s’assurer que le motif réalisé est bien celui qu’on a en tête, tout en se concentrant sur le moindre petit point. Car la plus petite erreur peut nuire à l’ensemble. » « Nous créons une architecture qui commence au moment où elle nous échappe, au moment où l’habitant s’en saisit. » « Nous défendons l’idée que la ville peut se dessiner à partir du plus petit élément et que les relations interpersonnelles influencent et reconfigurent l’espace public et la ville elle-même. » sophie-delhay-architecte.fr

Toutes les conférences sont visibles sur la chaîne Youtube de l'ENSAS.


TRIBUNES

FRANKY, RUDY, JEAN PROUVÉ ET LES AUTRES LA TRIPLE MORT

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DE JEAN PROUVÉ Par François-Frédéric Müller

 rançois-Frédéric Müller est F architecte et maître de conférences associé à l’ENSAS, en théories et pratiques de la conception architecturale et urbaine, atelier Projet, Histoire, Patrimoine.


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L’architecture réserve bien des surprises. Aux vivants et aux morts. Il y a quelques mois, j’ai découvert en Arles une exposition proprement édifiante sur Jean Prouvé. Une grande partie de ses maisons et de ses écoles ont été patiemment collectionnées, restaurées et reconstruites dans la Grande Halle de la Fondation Luma. Chaque construction était accompagnée de documents originaux, plans, schémas de montage, croquis, ainsi que de vidéos du remontage des premières maisons. Comme beaucoup de mes confrères, et j’espère de nombreux étudiants en architecture, j’ai été saisi par la recherche patiente de Prouvé, la recherche d’une vie pour abriter le plus grand nombre avec la juste quantité de matière. Toutes les publications du monde ne permettent pas de réaliser à quel point l’intelligence peut se nicher dans la conception d’un poteau central, doublé pour en faciliter l’érection, ou à quel point l’élégance peut surgir au détour d’une gouttière ou d’une paroi d’aluminium gaufré. Certaines constructions de Prouvé ont été exposées hors de la Grande Halle, au pied du chantier de la tour que Gehry a conçue pour Luma. Après la modestie et l’économie de moyens, c’est le gigantisme et l’absurde complexité des détails qui frappe. On se demande si c’est par ironie, pure provocation ou cynisme que les commissaires de l’exposition Prouvé ont choisi de confronter ces deux architectures. La première est modeste dans sa matérialité mais grandiose dans ses intentions – Prouvé a conçu un pavillon d’urgence pour l’Abbé Pierre – la deuxième procède exactement de l’inverse. Maja Hoffmann, mécène de la Fondation Luma, a voulu mettre Arles sur la carte du monde à coup d’effet Bilbao, mais le résultat est indigeste malgré Van Gogh et les Arènes d’Arles dont Gehry prétend s’être inspiré. Il reste aux arlésiens à avaler la couleuvre, censée rapporter activité et emplois. L’exposition Prouvé est temporaire, on regrette que la tour de Gehry ne le soit pas.

Quelques semaines plus tard, Prouvé revient dans l’actualité. Cette fois, ses pavillons n’ont pas été remontés au pied d’une tour, c’est une tour qui doit être construite directement sur un des bâtiments emblématique de sa production, la Maison du Peuple à Clichy (conçue avec Eugène Beaudoin, Marcel Lods et Vladimir Bodiansky). En Arles, Gehry a fait du Gehry et c’est pour ça qu’on le sollicite, à Clichy, c’est Rudy Ricciotti qui commet l’irréparable, sous la forme d’une tour avec appartements de standing et hôtel de luxe, un « scoubidou géant » comme nous le vend son auteur. Jean Prouvé, défenseur acharné de la construction métallique avait perdu en son temps la bataille contre le béton, on n’attendait pas Ricciotti pour retourner le couteau dans la plaie. Malgré les coups de boutoirs de starchitectes que plus rien ne semble arrêter, l’architecture et les combats de Prouvé sont d’une brûlante actualité, lui qui voulait trouver des solutions simples et belles pour redonner leur dignité aux sinistrés Lorrains à la sortie de la 2e guerre. A la Fondation Luma ou à Clichy, notre époque construit une architecture à son image mais Jean Prouvé est toujours vivant pour nous rappeler à quoi peut toujours servir un architecte.


LEFEBVRE ET LE DROIT À LA VILLE UNE LECTURE 50 ANS APRÈS Par Alexandra Pignol

Henri Lefebvre en 1971

TRIBUNES

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Alexandra Pignol est docteur en philosophie et enseigne l’esthétique et la théorie de l’art à l’Université de Strasbourg (membre du laboratoire AMUP)


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Le Droit à la ville d’Henri Lefebvre a cinquante ans. Écrit au cours de l’année 1967 (l’année du Centenaire du Capital de Karl Marx). Publié en 1968. Ainsi Le Droit à la ville a cinquante ans. Mai 68 aussi a cinquante ans. Lefebvre et mai 68 sont intimement liés. Pourtant la pensée de Lefebvre, son importance pour les événements de mai 68, ont longtemps été éclipsées. On a pu mettre en avant plutôt Foucault, ou Althusser et d’autres. Ou encore les Situationnistes, Debord, qu’il a pourtant fréquenté, ou Asger Jorn. Ou les artistes du groupe Cobra, et notamment Constant Nieuwenhuys. Quelle est notre lecture de Lefebvre aujourd’hui ? Comment nous réapproprier sa pensée ? Comment lire Le Droit à la ville aujourd’hui ? Le Droit à la ville propose une approche critique de la ville. Il constate deux difficultés majeures dans la pensée de la ville : la difficulté d’une pensée globale, philosophique, elle pourrait rester vague. Et la difficulté d’une pensée spécifique, spécialisée, qui se présenterait comme une somme de données lacunaires. Alors il s’agit de « créer des situations nouvelles » comme celles que Constant a initiées, « en mettant en rapport des parties, des quartiers de la ville qui étaient séparés dans l’espace ». La dérive urbaine des Situationnistes permet de faire cela. « Et c’était ça le premier sens de la “dérive”. Ça s’est fait à Amsterdam au début de la technique des talkies-walkies. » La technique de la communication par talkie-walkie permet de mettre en relation des personnes ou groupes de personnes qui se trouvent dans deux parties de la ville. Gardons l’idée du talkie-walkie, et l’idée qu’il est capable de faire le lien entre parties de la ville séparées. Faire le lien, permettre de redéfinir les besoins de la société urbaine, réinventer, stimuler l’activité créatrice d’œuvre. Faire du lien, voilà l’objectif, créer du lien entre personnes pour surmonter les motivations de la société de consommation à ne nourrir que nos besoins individuels, à faire de nous des êtres attachés simplement à la valeur d’échange (quantitative, économique), non des êtres soucieux de la valeur d’usage, qui, elle, est qualitative. Car nous avons un besoin crucial d’activité « créatrice d’œuvre », nous avons des besoins « d’information, de symbolisme, d’imaginaire ». Comment aborder, comment redéfinir les enjeux d’une théorie de la ville ?

Lefebvre montre le caractère ardu, conflictuel de la tâche : il s’agit de créer une approche utopique - une utopie concrète de la ville, fondée sur une praxis. On peut chercher des signes dans la ville, fonder une sémiologie urbaine. On pourrait, et cela malgré les relations « ambigües » entre la philosophie et la ville, esquisser les contours d’une pensée phénoménologique de la ville. On peut comprendre la ville par le récit, le récit utopique notamment. Lefebvre mentionne le récit utopique d’Azimov dans La Fondation, et son hypothèse d’une ville englobante, Trentor, une ville totale qui aurait recouvert l’ensemble de la surface terrestre. Ces utopies nous font-elles sourire ? Elles permettent pourtant peut-être de développer des outils pour penser les développements futurs des grandes villes, de grandes métropoles comme Paris, New York ou Athènes. La ville « s’écrit et se prescrit, c’est-à-dire qu’elle signifie : elle ordonne, elle stipule ». Ce qu’elle stipule, c’est à la réflexion de le découvrir. Comprendre l’urbain, questionner les pratiques quotidiennes, accepter que les structures de la ville ne doivent pas se contenter de formes figées, « inertes ». Comprendre, avec Lefebvre, que l’art est un moyen pour s’approprier l’urbain : « l’art peut devenir praxis et poièsis à l’échelle sociale : l’art de vivre comme œuvre d’art. »

Henri Lefebvre Philosophe et sociologue, Henri Lefebvre enseigne à la faculté de sociologie de Strasbourg de 1962 à 1965, puis à l’Université de Paris X-Nanterre de 1965 à 1968. Il influence directement les étudiants qui initient le mouvement de Mai 68, notamment les Situationnistes. Lefebvre insiste sur l’importance politique de la vie quotidienne, et présente la ville comme le cœur de l’insurrection esthétique contre le quotidien.

Selon lui, l’urbanisme ne prend pas en compte les besoins sociaux anthropologiques de l’homme. Il formule notamment la nécessité de l’affirmation d’un nouveau droit, le droit à la ville, qu’il définit comme un droit à une qualité de vie urbaine. Voir aussi agenda p.56 À lire : Henri Lefebvre, Le Droit à la ville (1968), éditions Economica, 2009


L’ARCHITECTURE ET LES DÉFIS SOCIÉTAUX CONTRE

TRIBUNES

LA LOI ÉLAN* Par Anne-Sophie Kehr Photo Hugues François

 nne-Sophie Kehr est architecte A et maître de conférences à l’ENSAS, en théories et pratiques de la conception architecturale et urbaine, atelier Projet, Histoire, Patrimoine.

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L’architecture est une expression de la culture. La création architecturale, la qualité des constructions, leur insertion harmonieuse dans le milieu environnant, le respect des paysages naturels et urbains ainsi que du patrimoine sont d’intérêt public. — Loi sur l’architecture du 3 janvier 1977

L’architecture façonne notre cadre de vie et notre rapport au monde. Aussi, elle doit rester un acte social et politique au cœur des préoccupations humaines vitales, et proposer des solutions aux défis sociétaux. Loger les plus démunis est l’un de ces défis. Selon la 23e édition du rapport de la Fondation Abbé Pierre, 4 millions de personnes restent mal logées ou privées de domicile, tandis que 12 millions voient leur situation fragilisée par la crise du logement. Alors oui, il y a urgence à agir ensemble. Construire oui, vite oui, mais de manière décente et réfléchie. Tout en questionnant les modes d’habiter de demain. Le logement doit rester un territoire d’exception de notre cadre de vie, il est le foyer de nos usages les plus nobles : ceux de la famille, du lien, de l’éducation, de la transmission, de la protection. L’habitat, ce manteau entre Soi et la ville, comme le dit si bien Jean-Philippe Vassal… Le logement est aussi vecteur d’urbanisme ; il est au cœur des questions de mixité sociale, programmatique et de surcroît architectonique. Il est porteur des valeurs communes pour une future cité heureuse. La conception du logement social doit alors être défendue comme le lieu de la réflexion sociale et spatiale riche et porteuse de valeurs. Ses enjeux vont bien au delà de la seule économie. Sa méconnaissance peut briser la société.

Chaque projet se construit avec de nombreux acteurs, divers par leurs compétences et leurs approches technologiques, culturelles, esthétiques, normatives, économiques. L’architecte donne une cohérence à ce réseau complexe. Par sa capacité de synthèse acquise par un enseignement pluridisciplinaire, il sait réunir les pensées transversales nécessaires à la conception de l’espace comme un lieu de bonheur. Le concours est le lieu propice de rencontres de tous ces intervenants. Il offre à l’architecte un terrain de travail collaboratif. C’est aussi un outil ressource : un laboratoire expérimental et de recherche sur l’évolution des modes d’habiter, un levier d’innovation pour la création. Il permet les possibles renouvellements du mode d’habiter, sans cesse remis en question par l’évolution de notre société et les défis majeurs de notre temps : migration des populations, pauvreté, pollution, environnement fragilisé, étalement urbain, mitage de nos campagnes. Il offre enfin la possibilité d’un regard critique, voire politique au sens noble du terme, sur le programme proposé. C’est un travail de synthèse, une pensée plurielle menée sur le site. Il est le garant du dépassement du plan unique. Défendre le concours, c’est lutter contre la standardisation. Écarter l’architecte de la réflexion de l’espace d’habiter social, c’est l’écarter de la pensée de la ville. Le réduire au dépôt de permis de construire, c’est faire de nos villes des alignements de façades sans épaisseur, sans substance ; c’est mettre l’architecte en défaut de son éthique et de son code professionnel ; c’est anéantir la pensée urbaine. * Votée le 12 juin 2018, la loi ÉLAN (Loi sur l’évolution du logement, de l’aménagement et du numérique) supprime notamment l’obligation d’organiser un concours pour la construction de logements sociaux


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Dossier (re)fabriquer la ville•

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Dessin Antonio Gallego, artiste et maître de conférences à l'ENSAS

Que la ville se fabrique en permanence sur elle-même, c’est une évidence. Au fil des siècles, et parfois même en quelques années, les bâtiments changent d’usage, d’allure, les parcelles vacantes finissent par être occupées, reliées par de nouveaux espaces publics et de nouveaux modes de transport, formant une mosaïque toujours en mouvement, plus ou moins harmonieuse. Si cette évidence devient aujourd’hui un sujet, c’est que la ville doit accueillir toujours plus d’habitants alors que la raison écologique lui interdit de s’étendre davantage. Et cette première donnée appelle un cortège de questions, pas vraiment nouvelles mais nécessairement réactivées.

La densification est-elle la seule solution ? Que faire du patrimoine ? Comment créer une ville à la fois dense et vivable ? Comment réparer les erreurs du passé ? Comment faire beaucoup avec peu ? Quid de la verticalité ? Comment anticiper les futurs usages ? Quelles nouvelles formes ? Avec qui fabrique-t-on désormais la ville ? Refabriquer la ville, c’est la repenser. Aujourd’hui, c’est plus précisément trouver les moyens de conjuguer esthétique, dynamique économique, écologie, tout en assurant aux habitants un bien-être quotidien. Et comme en 2050 65% de la population mondiale sera urbaine, donner envie de ville est une absolue nécessité. (S.D.)


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(RE)FABRIQUER LA VILLE• TRAVAUX D’ÉCOLE 1

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A C

D

E F B

A B B D

D

C C

E D

D F

Pour leurs projets de fin d’études, trois étudiants de l’ENSAS questionnent la densification de la ville, et explorent la verticalité.

En hauteur et profondeur Par Sylvia Dubost

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Alexandre Puech Réinvestir l’autoroute du soleil à Marseille Directeur d’études : Dominique Coulon / 2017

Le contexte Le point de départ est l’obsolescence annoncée de l’autoroute A7, en partie surélevée, qui traverse la ville. « Plutôt qu’elle ne soit détruite et que le foncier ainsi libéré ne soit revendu à des promoteurs pour construire des logements, ce qui serait un acte aussi radical que sa construction dans les années 70, explique Alexandre Puech, elle pourrait devenir un support pour faire la ville, notamment une promenade urbaine. » Celle-ci prendrait place sur la partie surélevée, comme la High Line à New York ou la Coulée verte à Paris. En amont, l’entrée de l’autoroute est retravaillée comme une entrée de ville, où l’on quitte la voiture pour prendre les transports en commun (non visible ici).

Des verticales pour structurer l’espace Au bord de cette promenade dans l’axe de la basilique Notre Dame de la Garde, Alexandre Puech place des tours qui sont autant de repères et « pourraient accueillir des équipement publics ». Il conserve aussi ainsi le fantôme de l’autoroute. De part et d’autre, les quartiers nord de Marseille. 1

Un équipement mixte Une de ces verticales s’installe à la place de l’imposant échangeur. Cet édifice monumental regroupe logements, médiathèque, cinémas, piscine et spa, dispose de généreuses terrasses accessibles à tous et réorganise la vie du quartier. Il sert aussi d’articulation entre les deux parties, l’entrée de ville et la promenade urbaine. « L’idée d’articulation, de passage entre quartiers est très importante en urbanisme. Et l’architecture permet de créer des seuils. » Tout particulièrement ici, 2

où elle fait aussi le lien entre le niveau du sol et la partie surélevée. D’un point de vue esthétique, ce bâtiment mi-public, mi-privé, en plein cœur des quartiers nord, assume une brutalité qui met en valeur la composition des volumes. A Logements B Entrée principale C Terrasses D Salle de cinéma E Médiathèque F Départ de la promenade urbaine

Un jeu de volumes Les différentes composantes du projet sont imbriquées « pour créer des relations sociales et architecturales ». Le promeneur comme l’usager sont accueillis au creux du bâtiment. « Le hall d’entrée est comme une place du village » d’où l’on accède à toutes les parties du bâtiment, desservies par une large rampe qui débouche sur la promenade. Les espaces de circulation intérieure sont absorbés par la médiathèque (équipement gratuit, donc), où se succèdent « des espaces comprimés, où l’on se sent bien pour lire, qui soudain se dilatent ». Un jeu de volumes auquel répond un jeu de lumière, que les puits des patios amènent au centre. « C’est ce qui crée l’émotion architecturale. On n'a pas forcément besoin d’être initié pour ressentir ça. » 3

A Piscine et spa B Puits de lumière C Salles de cinéma D Médiathèque E Rampe de circulation F Hall d’entrée


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A

B

G

C D

D

F E

Guillaume Hansmann

Mylène Lach & Simon Théberge

Une tour des sports à Hong Kong

Habiter le métro londonien

Directeur d’études : Thierry Rey / 2016

Directeurs d’études : François-Frédéric Müller & Anne-Sophie Kehr / 2015

Le contexte Un ancien terrain militaire et sportif à Hong Kong, à proximité du quartier des affaires, dans une zone ultra-dense où les bâtiments culminent à 300m. Dans cette ville très amatrice de sport malgré un climat tropical (40°C l’été et un taux d’humidité de 80%), le manque de mixité fonctionnelle oblige les habitants à se rendre dans les zones d'habitation pour pratiquer leur activité physique. Le projet Cette tour dont la hauteur répond désormais à celle de ses voisines accueille des équipements pour plusieurs disciplines sportives. Les dimensions propres à chaque terrain et leur nombre, déterminé en fonction de la demande du public, produisent une structure où niveaux et demi-niveaux s’emboîtent, créant des vues intérieures sur les étages inférieurs. Cette structure donne aussi son rythme à la façade, vide et recouverte seulement d’un treillis qui permet à l’air de circuler. Des panneaux de bambous pivotants jouent le rôle de pare-soleil et singularisent le bâtiment dans son environnement. Au 23e et dernier étage, une piscine en plein air permet de tutoyer le ciel, et aussi d’alourdir cette structure très légère pour l’ancrer au sol. Au rezde-chaussée et au premier étage, on trouve des commerces, comme dans la plupart des bâtiments à Hong Kong.

Le contexte 800m de tronçon de métro désaffecté, deux stations en partie inexploitées, des tunnels de trolleybus inutilisés : le projet de Mylène Lach et Simon Théberge densifie la ville en sous-sol plutôt qu’en hauteur. Il donne de nouvelles fonctions aux espaces inutilisés, et traite aussi la rue qui, en surface, suit exactement la ligne de métro. Le projet est découpé en quatre séquences aux fonctions différentes.

Un quartier événementiel La première séquence correspond à la station encore partiellement en fonction, donc à la partie la plus fréquentée. Elle se veut événementielle : une structure modulable en échafaudages peut accueillir projections et concerts, la rue est rendue en partie piétonne, et la partie désaffectée transformée en un parc aquatique, dont les toboggans tirent profit des pentes existantes des escaliers. 1

A B C

Structure modulable + belvédère Niveau du trolleybus (hors d’usage) Couloir d’accès à la station, avec verrière donnant sur le parc aquatique D Tunnels de métro désaffectés E Ligne de métro en fonction F Parc aquatique


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A

B

3 B A

C

Du logement En Angleterre, les logements enterrés d’un ou deux niveaux sont assez fréquents (au 19e, on y logeait des domestiques). Dans cette 2e séquence de grandes cours sont creusées sur les bords de la rue pour permettre à la lumière d’éclairer tous les espaces, et de voir qu’une vie se déploie au sous-sol, évitant la déconnexion entre les deux niveaux. 2

A B

Niveau de la rue Logements

Culture et agriculture Dans cette 3e séquence, le projet vise à créer au sous-sol un échantillon de ville avec toutes ses fonctions. 3

A B C

Accès au sous-sol Serre visible depuis la rue Salle de théâtre

Là encore, le lien avec le surface, où se créent de nouveaux espaces publics, est primordial. « Ce qui nous avait marqué à Londres, explique Mylène Lach, c’est qu’il n’y a pas de lieux pour la vie collective sauf les grands parcs. » (La 4e séquence de ce projet n'est pas répresentée ici)


(RE)FABRIQUER LA VILLE• DANS L'ATELIER

Il y a une vingtaine d’années, des écoles d’architecture européennes ont initié un atelier international pour étudiants en master. À chaque session, ils étudient une ville européenne et imaginent pour elle des programmes réalisables, qui doivent répondre aux réalités du territoire. Objectif : intégrer l’architecture à son environnement. En 2018, l’atelier était consacré à Naples, et conduit à Strasbourg par l’architecte et professeur Georges Heintz.

Le trottoir d’en face Par Cécile Becker / Photos Henri Vogt

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Projet de groupe de Sergio Barajas et Lucia Tecles Peydro présenté lors du rendu intermédiaire à Bruxelles. Ce palais situé non loin du Duomo San Gennaro a été transformé en jardin public. Les grands escaliers typiques ont été transformés en rampes qui permettent d’accéder aux différents étages du palais. (Lucia Tecles Peydro a ensuite travaillé seule sur le parking réhabilité en aire de jeux pour enfants cité dans le texte.)

« Lorsque cet atelier international est né il y a une vingtaine d’années, explique Georges Heintz, il était surtout question de s’enrichir par les regards croisés émanant de différentes écoles [Strasbourg, Venise, Marseille, Bruxelles, Naples, Gand et Beyrouth, ndlr]. Ce programme permet de confronter deux représentations, deux manières d’envisager la ville : nordique et méditerranéenne. Cet inconfort est précieux. Il s’agit aussi et surtout de se pencher sur un territoire dans sa globalité. L’architecture ne s’arrête pas au trottoir, cette discipline est un emboîtement d’échelles. » Cette année, le territoire choisi est la ville de Naples. Pour en saisir les enjeux, des étudiants en master ont démarré l’atelier par un premier workshop in situ. Pendant une dizaine de jours, ils ont assisté à des conférences d’experts et de spécialistes tout terrain, entamé des analyses de sites et envisagé des programmes sur les parcelles qui leur ont été proposées. Chaque étudiant était guidé par un professeur d’une autre école, afin de favoriser la confrontation des pédagogies et des tendances architecturales. À mi-parcours, un second workshop à Bruxelles visait à soumettre les

étudiants aux corrections (dans le jargon, ces instants où l’on présente et défend son projet devant les enseignants lesquels formulent objections et conseils) avant un rendu final à Marseille en juin. « Ce qui distingue Naples des autres grandes villes, c’est ce qu’elle a en commun avec le village hottentot [peuple nomade d’Afrique du sud ouest, ndlr] : toute attitude et action privée est submergée par les flots de la vie sociale. » Cette phrase, issue du Journal de Naples de Walter Benjamin, illustre la porosité de la ville qui frappa le philosophe allemand. Elle pourrait aussi être le leitmotiv de cet atelier. Cette porosité entre espaces publics et privés, caractéristique des espaces méditerranéens, est aussi celle du sol, de la pierre volcanique sur lequel Naples est construite. Une notion qui invite les étudiants, ici encore plus qu’ailleurs, à considérer les interactions entre l’architecture et ses habitants, leur environnement social, économique, géologique, donc à dépasser dans leurs projets la seule question du bâti.


Naples. Une carte d’identité par Georges Heintz Référence architecturale « La période baroque a instauré ces immeubles sur cour autour de rues très étroites, des palais avec des coursives et de grands escaliers, souvent en ruines et typiques de l’architecture napolitaine. Typologie « La ville a été construite en strates : le tuffeau a été extrudé pour servir à la construction, ce qui a créé des cavernes en sous-sol, de véritables cathédrales qui ne sont pas exploitées. Le sous-sol est le négatif du dessus. Le Vésuve, dont les Napolitains avaient oublié pendant 15 siècles qu'il était un volcan, s’est réveillé et a créé une très forte instabilité. La ville se présente en pente, donnant sur la mer et le port. »

Densité « La situation est saturée, tous les espaces sont architecturalement occupés. Ce centre-ville en ruine manque d’équipements modernes et de lieux de rencontre. Il y a énormément d’églises et de cloîtres laissés à l’abandon… autant d’espaces à conquérir en sous-sol… » Économie / Port « Le centre-ville est très populaire, il incarne la folie napolitaine avec à la fois une vitalité extraordinaire et la Camorra qui y sévit. Ville phocéenne puis angevine, la richesse de Naples vient des croisades, qui ont amené la fortune mais aussi les maladies, notamment par le biais du port qui reste encore aujourd’hui associé à la pauvreté. La bourgeoisie s’est installée en dehors de la ville. Avec la mondialisation, le port s’est peu à peu transformé et est devenu plus industriel, avec des containers qui passent des bateaux aux trains. De fait, les Napolitains n’ont plus accès à leur port, et il est question de revenir à une situation plus balnéaire, de reconquérir la mer, en ouvrant ces grilles longtemps érigées entre la ville et le port, tout en préservant l’emploi et l’activité, ce qui suppose des programmes favorisant la mixité. »

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Programme de Justine Jung : projet d’extension de l’hôpital des Pèlerins à Naples. L’hôpital, aujourd’hui dédié à la chirurgie orthopédique, se voit remodelé et agrandit par l’étudiante qui y associe notamment un centre de rééducation fonctionnelle.


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Dans leurs propositions, « il y a eu deux approches, explique Georges Heintz, qui encadre les 16 étudiants strasbourgeois. Investir les sous-sols de la ville et y imaginer des programmes, ce qui suppose de faire descendre la lumière et de prendre en compte les contraintes thermiques, ou bien réhabiliter ou construire sur des ruines : des espaces abandonnés, très souvent des églises ou des cloîtres. Avec cette idée prégnante que la vie napolitaine est très organisée en communautés : il s’agissait aussi de favoriser les rencontres. » Inventer la ville Ce matin-là (nous sommes à la mi-avril), trois étudiants présentent les avancées de leur programme. Le premier, signé Lucia Tedes Peydro, vise à transformer un parking aérien en un espace vert/aire de jeux pour les enfants. Sa proposition : un bâtiment composé de plateformes reliées par 16 escalators qui créent un jeu géométrique, une structure en moucharabieh qui fait office de garde-corps et permet une ventilation naturelle, le tout ponctué de végétation. Problèmes : le coût des escalators, les normes sécurité plus contraignantes encore lorsqu’il s’agit d’enfants, la fonction même du bâtiment, entièrement réservé à un jeune public dans un quartier où les équipements culturels sont inexistants, la gestion de la végétation placée dans un ensemble bétonné et de la température, rapidement insupportable sous un soleil estival. Malgré une « jolie » intention, des « détails constructifs » intéressants, et un mode de représentation de plan basé sur des formes et couleurs quasiment picturales – Georges Heintz pousse à l’originalité dans le dessin des projets – l’étudiante devra retravailler son programme. Hana Bouabdallah a quant à elle réhabilité un hôpital inoccupé en une structure culturelle intégrant écoles de danse et de musique, bibliothèque, théâtre et salle de spectacles, dans un quartier très passant mais où les habitants ne s’arrêtent que rarement. Derrière son idée, il est question de recréer du lien, notamment à travers un parc-terrasse avec accès direct. Si l’étudiante a pris en compte l’environnement général et favorisé les espaces de rencontre, là encore, la protection solaire a échappé à sa vigilance. Elle devra aussi se pencher de manière plus précise sur la circulation des passants, puisqu’une sortie de métro jouxte le bâtiment. Enfin, Théo Cozzi s’est penché sur « le rêve de tout architecte » selon Georges Heintz : un lieu spirituel. Partant du principe

que la population italienne est pratiquante et de plusieurs confessions, il a imaginé un lieu neutre (un bloc de béton blanc aux multiples ouvertures) et interreligieux, où les croyants peuvent investir salles communes ou alcôves pour prier. Il a pris en compte les spécificités de chaque religion (entrées séparées pour les hommes et les femmes notamment, orientation des salles, etc.), et favorisé les espaces communs pour susciter la rencontre. Les questions fusent et soulèvent de passionnants débats : est-il possible, dans les faits, que les religions se croisent ? Comment respecter leurs grands principes tout en instaurant un climat favorable à la rencontre ? L’architecte peut-il, et comment, comprendre une religion qu’il ne connaît pas et concevoir un lieu qui l’accueille ? Si chaque projet témoigne de la difficulté à intégrer une multitude de contraintes, l’enseignant et les étudiants sont attachés aux libertés que permet cet atelier : « Cet atelier permet de traduire une pensée et une originalité en geste architectural non dénué de sens », précise Georges Heintz. Et Hana Bouadbdallah d’ajouter : « Ce qui est intéressant, c’est de travailler sur une ville aussi complexe que celle de Naples. Cette pédagogie basée sur le faire nous met dans la position d’un architecte qui se pose lui-même ses contraintes, en soumettant nos programmes à leur environnement, à une culture, à une population, à un milieu que l’on connaît mal puisque nous n’y habitons pas. Ce décalage culturel nous force à regarder un programme avec plus d’attention encore. » Se sentir étranger à un lieu pour mieux le comprendre et l’habiter avec plus d’acuité encore, et « rendre à l’architecture sa dimension citoyenne » : autant de clés pour instiller de nouvelles manières de fabriquer la ville…


(RE)FABRIQUER LA VILLE• LE CAS DE GRIGNY

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Architecte, urbaniste et maître de conférences à l’ENSAS, Anne Jauréguiberry travaille sur une étude ensemblière sur les villes de Grigny et Viry-Châtillon, en région parisienne. Cette opération d’ampleur exceptionnelle, encore en cours, où un territoire urbain est repensé dans sa totalité, offre un exemple à la fois singulier et éclairant de fabrique de la ville. Carte du cadre de vie de Grigny et Viry-Châtillon et de ses qualités paysagères. Ces indicateurs doivent, parmi d’autres, aider à identifier les énergies positives de ce territoire et à renverser le regard. La surface verte au centre correspond au quartier de La Grande Borne. © Agence Aupa


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La ville par le projet Propos recueillis par Sylvia Dubost

Quoi ? Une étude ensemblière est un diagnostic approfondi d’un secteur dans son ensemble, de ses problématiques et des stratégies d’évolution possibles pour aboutir à l’écriture d’un projet de territoire. Celle de Grigny et Viry-Châtillon porte sur le logement, les espaces et les équipements publics, les services, le commerce et l’activité économique, la formation. Durée : 18 mois, de novembre 2017 à mai 2019. En parallèle, les deux agglomérations pilotent un projet de renouvellement urbain qu’elles présenteront à l’ANRU, l’Agence nationale pour la rénovation urbaine, sous l’égide du Ministère de la cohésion des territoires. Il concerne le quartier du Plateau de La Grande Borne et Grigny 2, avec construction d’équipements, démolitions, rénovation de logements, réfection des réseaux, aménagements d’espaces publics… Objectifs Offrir aux habitants un cadre de vie « normal » et renouveler l’image du territoire. Qui ? Différentes équipes interviennent sur différentes spécialités : architectes, urbanistes, paysagistes, conseillers en économie urbaine, programmation d’équipements publics et de logements, etc., « qui doivent se coordonner pour aboutir à un seul projet ».

Les maîtres d’ouvrage, c’est-à-dire « les clients », sont les deux agglomérations de Grand Paris Sud et de Grand Orly Seine Bièvre, soit 48 communes qui co-financent le projet et ont voix au chapitre. Le contexte « Il y a 25 000 habitants à Grigny, et le quartier de La Grande Borne compte 3700 logements sur les deux communes. En 1956, Grigny est encore un village. On a nettoyé le quartier national dans le 13e arrondissement de Paris, on a construit les Olympiades à Paris et La Grande Borne pour reloger les habitants. 90 % de l’habitat a été construit en 10 ans. Émile Aillaud [l’architecte du quartier de la Grande Borne, ndlr] écrivait déjà dans les années 70 que l’état n’avait pas fait ce qu’il faut pour que ce quartier devienne une ville. Une seule cabine téléphonique, des écoles faites à la va-vite… aujourd’hui, la ville est toujours en cours. C’est une juxtaposition de formes urbaines fortes, mais le minimum de confort urbain et de ce que la République doit à ses citoyens n’y est pas : espaces publics, écoles, lieux de formations… Il n’y a pas de lycée à Grigny, pour s’y rendre il faut changer trois fois de bus ; c’est l’une des causes du décrochage scolaire. » « Il y a une facilité à parler de la drogue, des migrants, de sujets un peu fleuris et qui intéressent. Le vrai sujet, c’est qu’il y a ici une population qui travaille, qui fabrique aussi de la citoyenneté. Ces gens se débattent comme des loups, ils manquent de tellement de choses qu’ils fabriquent de la virtuosité pour aller chercher ce à quoi ils ont droit malgré tout. Il faut


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Carte des situations urbaines de Grigny et Viry-Châtillon, avec les lieux stratégiques où des actions à court, moyen ou long terme peuvent être envisagées, dans une perspective globale de transformation du territoire. © Agence Aupa

les aider, leur rendre un peu de confort à vivre. Que fait-on de l’argent versé par l’État pour le renouvellement urbain ? Philippe Rio, le maire de Grigny, dit : ‹ L’argent on n’en a rien à faire, ce qu’on veut c’est un projet. On s’en fout des emplois francs, il faut former les gens, leur donner accès à la culture. › » Quelques directions « Grigny est la 2e porte d’entrée des primo-arrivants en France après Saint-Denis. Une personne sur trois ne peut pas communiquer en français, et pas d’accès à la langue, c’est pas d’accès au droit. Or il n’y a pas de structure pour accueillir la population allophone,


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tout est en français, partout. Il faudrait proposer une forme urbaine qui réponde à cet accueil. Comment faire pour qu’une personne qui arrive à Grigny puisse être accueillie par la République et entamer un parcours vers l’accès à ses droits ? Les écoles doivent être des démonstrateurs, des catalyseurs. Quand on y réfléchit, on se dit que peut-être les écoles de demain, ouvertes, généreuses, pourraient être des équipements plus hybrides où l’on donnerait aussi des cours de langue aux adultes, où l’on pourrait les aider. Elles pourraient devenir des édifices qui racontent cette histoire ? C’est un enjeu urbain car cela doit percoler ensuite dans toute la fabrique de la ville. » Méthode « Les richesses restent peu lisibles et peu visibles. Pour amorcer un changement d’image, il faut commencer par changer de regard sur le territoire. Alors au lieu de faire la carte de tous les dysfonctionnements, ce qui se fait en général, on a réalisé une carte de tous les points positifs. Dans cette ville où cohabitent 85 nationalités, on a mis en avant l’ingéniosité collective et la solidarité communautaire, de la marchande de maïs à la dame qui a une voiture et peut assurer le déplacement pour son voisin handicapé, la richesse architecturale et tout ce qui se dit de positif sur la ville. Présentée au premier comité de pilotage, la démarche a étonné. Au bout de la première phase de diagnostic, nous avons identifié des situations urbaines stratégiques, avec des enjeux transversaux. Sur chacune, on s’interroge : comment améliorer la situation, changer l’image, et faire en sorte que chacune s’accroche aux autres pour créer la cohésion urbaine. » Exemple « La situation urbaine n°2 : les places hautes de La Grande Borne. C’est un spot de drogue, sans doute 350 logements à démolir. Une décision à confirmer par les élus et par l’ANRU, encouragée par l’État et l’EPFIF (Établissement Public Foncier d’Île de France). On va monter un atelier participatif pour essayer de questionner voire d’infléchir ces décisions ou d’ouvrir d’autres pistes, et mettre en place des outils didactiques pour montrer que tout cela à un poids social et humain. Lorsqu’on détruit des barres, on détruit des villages. Ces destructions-constructions pèsent aussi sur nos impôts, or il faut déjà payer tout ce qui manque. Et si pour construire, on continue à être sans écoles, sans formations, alors le bilan est à zéro…

Quel est le véritable enjeu ici ? La grande plaine des jeux à l’arrière a beaucoup de valeur. C’est un espace traversé, occupé en permanence et qui a un certain contrôle social, en termes de sécurité, parce que tout le monde voit tout le monde. On décide que cette grande plaine est l’image forte de La Grande Borne. Dès lors, toutes les rives bâties vont être interrogées. Est-ce que cette grande plaine ne devrait pas être visible depuis la RD 45 ? Peut-être faudra-il alors détruire en partie pour ouvrir la vue sur cet espace et changer la façade générale qui stigmatise le quartier de La Grande Borne. » La suite « On procèdera ainsi sur chaque situation. Avec la maîtrise d’ouvrage, les aménageurs, les bailleurs, etc., on travaille sur la problématisation des sites, on propose plusieurs scénarios, on fait travailler les gens en groupe, chacun donne ses conclusions, tout aura été exploré. Chaque situation peut faire l’objet de plusieurs actions : réfection d’une place, construction d’un équipement, destruction de bâtiments, réfection des rez-de-chaussée, etc. Ensuite, il faut arbitrer, et ça c’est le rôle du politique. Et voir les lignes budgétaires, ce qui est pris en charge par la ville qui a des capacités financières limitées, l’État, la Région, l’agglomération, etc. Là, on commence à percevoir la difficulté de la chose… » Conclusion « Ce modèle d’étude, il n’en existe pas beaucoup en France. On invente la méthode, la stratégie, tout ça dans une grande économie de moyens. Il faut inventer, innover à partir de ce qui existe. Créer des équipements hybrides qui n’existent pas, révéler et faciliter l’entraide locale, faire monter la population en niveau de formation, améliorer la qualité des logements. On travaille pour les 25 ans à venir. On travaille sur la mise en commun des énergies des acteurs du territoire, on pense ensemble au futur, à notre cadre de vie, on fabrique quelque chose qui bouge en permanence, et on sait que le projet peut devenir caduc. Mais si on n’a pas planifié, on ne fait pas. La ville est un mouvement. C’est la vie, c’est tout. »


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(RE)FABRIQUER LA VILLE• PERSPECTIVES

Peut-on planifier la ville en favorisant la biodiversité, en limitant la pollution et la consommation d'énergies, en développant les circuits courts ? Oui, répond Éric Albisser, architecte et enseignant à l’ENSAS, qui travaille avec ses étudiants sur des projets de Biodivercités.

La métropole écologique Propos recueillis par Sylvia Dubost

Alors qu’il semble y avoir aujourd’hui consensus sur la nécessité de densifier la ville, vous prônez une autre manière de faire : pourquoi ? La densification urbaine apparaît comme une réponse évidente à l’étalement urbain qui sacrifie des biotopes et des terres agricoles au bénéfice de lotissements qui n’assurent qu’une faible densité d’habitants, souvent sans emplois locaux, et génèrent un maximum de déplacements en mode individuel, donc des infrastructures routières proliférantes et surchargées. Alors pourquoi ne pas adhérer à la doxa de la ville compacte, verte qui plus est ? Tout d’abord parce qu’une agglomération très dense implique un accroissement des nuisances sonores, de la pollution, et de la tension des rapports sociaux. Maximiser la densité d’édifices et d’habitants signifie augmenter encore l’imbrication des mobilités et des croisements de flux de personnes, de matières et d’énergies. La complexité croissante de la machine urbaine impose le recours à davantage de technologies de l’information et de la communication pour optimiser les déplacements, limiter les bouchons et les alertes à la pollution. Le concept de smartcities s’affiche alors comme la panacée pour des métropoles denses et durables, comme le paradigme de la ville de la croissance verte, par sa capacité supposée à tout digérer au moyen d’une sophistica-

tion technologique créatrice d’emplois. Son envers serait un territoire agricole bio-normé et robotisé, déjà qualifié de smart ruralité. Dans une métropole hyper comprimée comparable à une ruche, dans des espaces multiplement parcourus et tarifés, imposant des rapports économiques et sociaux cybernétisés, de quelles libertés, de quel pouvoir, de quelles temporalités disposent les citoyens ? Ensuite, une autre raison importante de douter, c’est qu’une ville très dense et compacte ne laisse logiquement pas assez de place aux espaces naturels indispensables à une gestion urbaine écologique. Car l’échelle de la ville dépasse l’étendue de l’espace construit, elle englobe les espaces agricoles et naturels de sa sphère d’influence. Il faut situer la réflexion à la grande échelle, celle du territoire et de l’économie, celle de l’agriculture post-pétrole et des trames d’espaces naturels qui doivent être reconnectés à la ville centre, s’infiltrant dans les agglomérations pour devenir le support de mobilités douces, de la trame bleue d’infiltration des eaux de pluie, d’espaces de maraîchage et de jardins partagés, de foyers de biodiversité.


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Maquette collective réalisée en 2017 par les étudiants de l’atelier « Mutation des formes urbaines » sur une ville fictive de la région mulhousienne, découpée en îlots par des réseaux routiers limités en nombre et de multiples trames vertes, investies notamment par du maraîchage.


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Vous avez expérimenté avec vos étudiants ce nouveau type de ville : à quoi ressemble-t-il ? Les formes urbaines produites par les étudiants s’appuient sur un maillage de boulevards urbains et de trame verte entrelacés. Un ensemble de règles de jeu, une sorte de PLU [plan local d’urbanisme, ndlr], permet de distribuer les densités bâties et les circulations par rapport au boulevard ou à la trame verte. La voiture y est présente mais elle ne peut traverser la trame verte que de loin en loin, et elle est particulièrement canalisée par des boucles, des impasses et des stationnements très localisés, afin d’en libérer l’espace public. Il en résulte des villes qu’on peut qualifier de moléculaires ou de mosaïques, constituées de bourgs entrecoupés de corridors écologiques, dans lesquels les sensations oscillent entre des ambiances très urbaines, denses, et des sensations quasi-rurales. L’idée est de trouver, plutôt qu’un modèle, des principes articulés de complémentarité ville-campagne, une formule d’étalement judicieux, paradoxalement plus propice à respecter les équilibres naturels et humains que la ville ultra-compacte. Ce modèle pourrait-il être adaptable à tous les espaces urbains ? Pour ne pas être doctrinaire et violent, un modèle se doit d’être adaptable, et cela à un maximum de situations. Mais il n’est pas forcément pertinent de l’appliquer partout. Je verrais d’un très mauvais oeil la démolition de bâtiments des centres urbains historiques ou fortement bâtis pour y implanter des trames vertes. En périphérie et en frange urbaine, il est par contre urgent d’appliquer ces principes de contrôle des mobilités et d’assurer la présence significative d’espaces naturels s’insinuant à toutes échelles entre les zones imperméabilisées. En Europe, de gros fragments urbains sont parfois planifiés. En Asie, et surtout en Afrique, la croissance urbaine galopante génère la création de villes nouvelles. Le modèle devient là très intéressant à appliquer car il tend à préserver au maximum le site naturel. Les expérimentations ont été menées par des étudiants sur des sites d’autres continents et la formule fonctionne en adaptant les typologies architecturales et la botanique locales.

À Strasbourg aussi ? Il est possible de métamorphoser certains quartiers ou morceaux de ville, et je pense en particulier au Neudorf. Il faut commencer par un repérage des rues qui conserveraient leur statut de voies de circulations dures et des rues qui seraient transformées en dessertes ponctuelles et destinées à être supports de mobilités douces et végétalisées. Le corollaire est de créer un réseau de silos de stationnements situés à 400m maximum des logements, à l’instar des arrêts de bus ou de tram. Que faut-il pour le mettre en place ? Techniquement, comme on le fait dans les PLU pour anticiper les voiries futures, il s’agit prioritairement d’inscrire un réseau de réservations foncières pour maintenir ou accueillir des trames vertes et corridors écologiques. Économiquement, politiquement, philosophiquement, cela pose d’emblée des problèmes très ardus ; ceux du contrôle foncier et de la nature des échanges, celui de nos styles de vie ancrés dans la croissance illusoirement infinie.

Il est possible de métamorphoser certains quartiers ou morceaux de ville, et je pense en particulier au Neudorf. Éric Albisser


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(RE)FABRIQUER LA VILLE• DANS L'HISTOIRE

Que nous dit la forme des villes sur la société qui les a conçues ? Beaucoup de choses, à condition de bien savoir regarder. Extrait d’une conversation avec Denis Bocquet, professeur d'histoire et théories de l'architecture et de la ville à l'ENSAS.

Villes-modèles Propos recueillis par Sylvia Dubost Photos Pascal Bastien

La cité-jardin du Stockfeld…

… et les quartiers HLM au Neuhof

La forme est un leurre « La forme d’une ville ne résulte jamais de l’application mécanique d’un modèle, mais d’un ensemble d’inter-actions complexes, de négociations… Pour comprendre la forme, il faut étudier le processus autant que le résultat, qui peut nous laisser croire ce qu’il affiche. […] En même temps, le modèle c’est l’oubli du sens critique. Aujourd’hui, celui qu’on ne remet pas en question, c’est celui de la ville durable. »

…celle du Stockfeld en particulier « Il y a une jonction intéressante avec le quartier du Neuhof, qui raconte deux phases du logement social. La première a été construite entre 1910 et 1912 pour les expulsés de Grande-Percée [notamment la rue du 22 Novembre, ndlr]. Le processus était violent mais la forme douce. La deuxième raconte celui d’après-guerre avec l’émergence du paradigme HLM, l’histoire de la migration, la stigmatisation sociale qui a augmenté assez précocement et s’est doublée d’une perception critique de l’immigration. Cela résume de nombreux débats urbains »

L’exemple de la cité-jardin en général… « C’est une idée de l’urbaniste Ebenezer Howard, appropriée par des gens très différents, dans des contextes très différents. Les premières cités-jardins britanniques tentaient d’approcher ce modèle. À la même époque, il est exporté vers le monde germanique, par exemple à Berlin-Frohnau dans années 1920, où l’on est pourtant très loin de l’idée sociale de base puisqu’il s’agit de vendre des villas très cher à de riches propriétaires. On le retrouve également dans le contexte de l’apartheid, où il devient matérialisation d’une séparation raciale. »

La ville contemporaine « Depuis le milieu du 19 e siècle, on a mis en place pas mal d’instruments pour protéger des valeurs de bien commun. Aujourd’hui, on arrive à un tournant, et on assiste aussi à sa traduction urbaine. Dans le passé, les opérations d’urbanisme étaient parfois violentes et décontextualisées, mais elles représentaient une vision, une exigence de bien commun. Aujourd’hui, on dessine des cases pour des investisseurs. Je l’ai particulièrement étudié pour Berlin. Alors que la ville était réputée pour ses instruments d’urbanisme tournés vers l’équité sociale, elle a renoncé a beaucoup de choses dans l’espoir d’attirer les investisseurs. Aujourd’hui, on n’a plus les instruments pour réexiger du bien commun. »


(RE)FABRIQUER LA VILLE• PLAN LARGE

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Porté par l’idée que la ville fait société, l’urbaniste Laurent Théry a notamment dirigé les projets de renouvellement urbains de SaintNazaire et de l’île de Nantes. Pour lui, la ville est un terreau fertile, qui doit porter un urbanisme de projets, forcément singulier.

Un art contextuel Propos recueillis par Sylvia Dubost Portrait Hugues François

Laurent Théry de passage à Strasbourg le 3 juillet pour une table ronde à l'Éna.


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C’est une qualité intrinsèque des villes que de se refabriquer sur elles-mêmes : faut-il les  accompagner ? C’est sûr ! Car les facteurs d’immobilité sont forts. Il faut une volonté politique pour que les acteurs de la construction, les organismes sociaux et promoteurs, les entreprises, créent un mouvement commun. Ce que je crois, c’est que la ville se transforme avec des acteurs, et les projets qu’ils portent. Bien sûr, il faut de la réglementation, de la planification, cela construit un cadre, mais ce sont les projets – architecturaux, culturels, sociaux, économiques – qui viennent participer à l’évolution de la vie en ville. Je suis surtout intéressé par cette mobilisation des acteurs que par la participation. Cette phase est essentielle. La ville est un terreau, elle fait société, et son mouvement entraîne des initiatives. Comment mobiliser ces acteurs ? Chaque ville a un sens. Il faut prendre le temps de le comprendre, de resituer la ville dans son histoire, sa géographie, et porter quelques orientations pour son développement. Paul Chemetov [architecte et urbaniste, ndlr] avait écrit : « La stratégie, c’est quelques objectifs de guerre. » À Saint-Nazaire, j’avais ainsi mis en place un plan de référence sous l’autorité d’un maire visionnaire, Joël Batteux, c’est-à-dire un projet global, et une équipe d’ingénierie, une agence de développement qui soutenait les projets dans l’ensemble des domaines : urbanisme, architecture, développement économique, social, tourisme, culture, sport. Il faut surtout ne pas être en surplomb, prendre la modestie comme une valeur et montrer aux acteurs que ce que vous faites leur sert. La transformation de l’île de Nantes est vue par beaucoup de villes comme un modèle. Qu’est-ce que cela vous inspire ? C’est tout sauf un modèle : c’est totalement contextuel. Alexandre Chemetoff [urbaniste et architecte, auteur du plan-guide de l’île de Nantes, ndlr] m’a appris qu’on fait la ville avec ce qui est déjà là, et ce n’est pas forcément le patrimoine. Tous les éléments qui composent l’espace doivent être respectés, et c’est vrai qu’on parle aujourd’hui beaucoup de frugalité. Chemetoff insistait souvent par exemple sur le toit moussu d’un hangar à côté du palais de justice, me disant qu’il fallait le

conserver. Un bâtiment neuf a finalement repris ce toit. De ce palimpseste se dégage le vocabulaire architectural de l’île. Le fait que la culture soit au centre de la transformation est aussi regardé en exemple… Avec Jean Blaise, directeur à l’époque du Lieu Unique, on considérait que l’art était une dimension essentielle à mettre en œuvre dans un projet urbain, et que les artistes avaient quelque chose à nous dire sur la ville. Il fallait le permettre, l’assumer et le financer, c’est comme ça que l’initiative de la biennale l’Estuaire est née. Elle a changé le regard des Nantais sur le fleuve et sur l’estuaire. Même si on n’est pas amoureux de l’art contemporain, il crée de la valeur symbolique, et c’est définitif. Vous dites que ce sont les espaces publics qui font la ville. Oui, l’espace public est la composition essentielle de la fabrication urbaine. C’est l’espace qui inscrit dans le territoire les rapports entre les habitants, la place faite aux plus faibles (les enfants, les personnes âgées…), la possibilité de rencontre entre les différents groupes sociaux. Rien de pire que les espaces clos ou si spécialisés qu’ils excluent toute forme de voisinage ou de partage. À ce titre, l’architecture d’un immeuble comme d’un îlot ou d’une opération doit reconnaitre cette primauté et s’inscrire dans une démarche urbaine. Ce qui est intéressant, c’est la qualité de la relation entre architecture et urbanisme. On n’a pas envie de se promener dans une opération d’aménagement trop typée. Le mélange à Nantes est réussi car on y vient vivre et travailler, qu’il y a des logements et des entreprises, qu’on a accueilli des initiatives. Il faut veiller à la mixité, on est là pour ça. Des acteurs de la promotion immobilière m’ont longtemps reproché de ne pas faire de quartiers d’affaires, car c’est économiquement plus intéressant pour eux. Mais j’y ai toujours été opposé : cela crée du vide, du silence, c’est une réponse valable pour seulement une partie de l’activité économique, où les PME n’ont pas leur place. Quand la crise de 2008 a affecté l’immobilier d’entreprise, ces mêmes opérateurs immobiliers étaient heureux que, sur la ville de Nantes, les programmes soient balancés : ça leur a permis de passer les creux.


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Que peuvent l’architecte et l’urbaniste face aux promoteurs ? La puissance publique peut beaucoup, si elle veut. Sur un terrain public comme privé, on commence par un exercice de faisabilité urbaine : on imagine quel volume, forme, organisation de l’espace, rapport à la rue, quelle hauteur, et on choisit le promoteur qui répond le mieux à cette faisabilité, pas le plus disant. C’est le rôle du politique. Quelle place pour les architectes ? Une fois qu’on a cette composition urbaine, on choisit un architecte, avec le promoteur. Il ne choisit pas tout seul mais c’est lui qui décide à la fin. À Nantes, on a créé un véritable espace pour les architectes, mais il n’y avait pas forme privilégiée. Il y a eu des expressions assez originales, d’autres banales. Un projet va très bien quand on ne le voit plus, quand la ville l’a intégré dans son écosystème. La ville n’a pas toujours besoin d’exploits architecturaux, c’est un mélange assez unique qu’il faut trouver. Et on peut se tromper. Justement, on dépense aujourd’hui beaucoup de temps et d’argent à réparer les erreurs du passé… On n’est pas qualifié pour dire que c’était une erreur, parce qu’il aurait fallu être là quand cela a été fait. On peut certes critiquer : l’architecture du mouvement moderne est passionnante, mais la ville qu’elle crée est désespérante. Saint-Nazaire n’est pas une belle architecture, Nantes était en partie démolie et reconstruite, mais je n’aurais pas voulu qu’on remette en cause ce qui a été construit à cette époque. Ce que je crains plus, c’est la médiocrité contemporaine, ce qu’on qualifie d’architecture de promoteurs. Ceci dit, depuis quelques années, il y a eu pas mal de progrès chez les promoteurs privés : le goût de l’architecture n’est pas venu spontanément, mais on fait mieux que dans les années 80-90. Dans les pays nordiques, je suis toujours frappé par la qualité urbaine ordinaire. Là-bas, le public a un intérêt pour la question architecturale plus significatif qu’en France.

Un projet urbain sera-t-il fatalement remis en cause par les générations futures ? On ne pense pas une ville, on la fait. Je ne suis pas dans l’invention de la ville de demain, et très réfractaire aux démarches prospectives. Ceux qui l’ont fait par le passé, l’histoire leur a souvent donné tort. Que sera la ville numérique ? Je ne sais pas, je sais seulement qu’il faut aujourd’hui prendre en compte le numérique. La smart city n’est pas la ville de demain, c’est seulement une déformation de technologues. Les grands ensembles étaient-ils une erreur ? L’histoire a montré que les grands ensembles monofonctionnels, où il n’y a que des logements, très homogènes socialement, sont une spécificité française qui n’a pas servi le développement harmonieux des villes. Cela dit, il y a des réalisations architecturales remarquables, qu’on ne peut pas balayer. Quel regard portez-vous sur la politique de rénovation urbaine ? C’est une question plus compliquée… On a d’abord mis en place ce qu’on appelle la politique de la ville. L’expression n’est pas très bonne, car elle concerne uniquement les quartiers en difficulté, mais il y avait là l’idée qu’il faut s’occuper de l’ensemble des politiques publiques : éducation, équipement, commerces, diversité fonctionnelle. C’était une politique fructueuse même si de longue haleine. On nous renvoie souvent qu’elle aurait servi à peu de chose, mais elle a permis de réduire les inégalités, et sans elle, la dérive dans ces quartiers aurait été pire. Elle permettait notamment la mise en place de contrats de ville, dont le contenu était discuté librement entre les villes et l’État. L’étape suivante a été celle du plan Borloo avec l’ANRU [Agence Nationale de Rénovation Urbaine, ndlr] et l’ACSÉ [Agence Nationale pour la Cohésion sociale et l’Égalité des chances, ndlr], et là l’État a été plus impératif, notamment par les opérations de démolitionreconstruction, devenues la question principale de la rénovation urbaine. C’est une politique d’injonction quantitative non justifiée, où les villes devenaient secondes par rapport à l’État. Or il ne peut pas y avoir de politique locale qui ne soit pas sous la conduite des élus locaux.


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Installations lumineuses de Yann Kersalé, base sous-marine de Saint-Nazaire, 1991 © Dominique Macel / Ville de Saint-Nazaire

Parc des Chantiers sur l'île de Nantes © Vincent Jacques/Samoa


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La ville qui m’a servi de modèle, à moi et à un paquet d’urbanistes, c’est le Barcelone des années 80. Laurent Théry

Laurent Théry | Biographie 1985-1995 travaille au projet de développement de la ville de Saint-Nazaire (maire : Joël Batteux) 1996-2003 directeur du District, puis directeur général de la communauté urbaine de Nantes (maire : Jean-Marc Ayrault) 2004-2010 Directeur de la Samoa (Société d'aménagement de la métropole Ouest Atlantique), maître d'ouvrage du projet d'urbanisation de l'île de Nantes

2010-2012 Directeur de la société anonyme d'économie mixte Euralille. Grand Prix de l'urbanisme pour le réaménagement de l'île de Nantes 2012 Préfet délégué au projet de création de la Métropole d'AixMarseille-Provence

Vous dites que « transformer la ville influe sur les relations entre vie publique et vie privée autant que sur les rapports sociaux », et ajoutez que c’est une évidence mais qu’elle est rarement partagée. Quelle vision de la ville avez-vous le plus souvent rencontrée ? La plupart des acteurs n’entendent pas la ville comme un système complexe. On ne peut pas avoir sur elle un discours simpliste, ou spécialisé, sans tomber dans les ornières d’une ville qui ne devient pas une ville pour tous. J’ai souvent vu, dans la répartition des rôles entre élus, et services, que chacun s’approprie son domaine, défend son intérêt, persuadé d’être dans l’intérêt général. Cela manque de vision, de voisinage, d’attention, et c’est très difficile à transformer. Quelle ville vous a le plus inspiré ? La ville qui m’a servi de modèle, à moi et à un paquet d’urbanistes, c’est le Barcelone des années 80. Ça a été la première marque de la transformation de la ville par l’espace public. Il n’y avait pas beaucoup de moyens, donc ils se sont attaqués à une série de situations, de places, de rues, ont redonné un goût à la ville par l’espace public. Dans les années 80, on allait à Barcelone comme allait à La Mecque ! Faut-il de l’architecture iconique pour donner une identité ? Il ne faut pas l’exclure. Il peut y en avoir, mais l’histoire nous dira si elle a vraiment transformé une ville, un quartier. La recherche de l’architecture iconique comme condition de réussite d’un projet urbain, je ne suis pas sur cette voie. Je pense même que c’est un contre-sens à la qualité architecturale comme urbaine. Le dogme contemporain de la ville dense, qu’en pensez-vous ? Oui, il faut densifier, mais cela ne veut pas dire accumuler. Il faut toujours le faire dans l’amabilité urbaine. C’est-à-dire le plaisir, l’envie de flâner, de cheminer. L’un des héritages des grands ensembles, c’est tout sauf la ville aimable. La ville est devenue un endroit qu’il faut fuir, et aujourd’hui on a la responsabilité de réparer cela.


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Le projet de développement de Saint-Nazaire

Le Centre République dit « Le Paquebot » de Claude Vasconi (Équerre d'argent 1988) a marqué le début de la renaissance de la ville © Martin Launay / Ville de Saint-Nazaire

Détruite à 90% pendant la Seconde Guerre Mondiale, la ville est reconstruite et se développe autour des chantiers navals. Secteur en crise au début des années 80, la ville compte alors 25% de chômeurs et se dépeuple. Le maire Joël Batteux, alors encore candidat, demande une étude sur l’évolution urbaine, portée par Laurent Théry. Elle détermine comme objectifs une centralité retrouvée, l’ouverture sur la mer et sur le port,

dont la ville est coupée par la base sous-marine construite par l’armée allemande. La première opération s’attache au commerce, et choisit d’implanter un bâtiment en plein cœur de l’avenue peu vivante qui traverse le centre-ville. L’architecte est Claude Vasconi, qui vient de construire les Halles à Paris. « On voulait que la question première soit celle de l’espace public, commente Laurent Théry, avec des commerces ouverts sur la rue, et que cet

espace bénéficie à la qualité de la vie en ville. À partir du moment où la ville se transforme, elle ne meurt pas. On a organisé des sortes de promontoires pour voir le chantier, qui a reboosté le moral des habitants. » Ce succès a eu un effet déclencheur, « Saint-Nazaire a commencé à changer d’image » et l’opération de transformation du front de mer se poursuit depuis 25 ans.


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(RE)FABRIQUER LA VILLE• LECTURE D'ESPACES

Le 5 juin dernier, balade avec trois enseignants de l’ENSAS à travers Strasbourg en chantier. Entre les Docks et le quartier du Port du Rhin, à bord du nouveau tram D, observatoire mobile de la fabrique de la ville.

D’un bassin à l’autre Par Marie Bohner Photos Pascal Bastien

PROMENEURS Irene Sartoretti (IS) Docteur en Sciences humaines et sociales Géraldine Bouchet-Blancou (GBB) Doctorante architecte Didier Laroche (DL) Architecte et historien


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10h30 — Arrêt Winston Churchill Ici, entre les “vieux quartiers” de l’Esplanade et de Neudorf, de part et d’autre de la route du Rhin, s’articulent l’ancien et le nouveau Strasbourg. D’un côté, les Black Swans tout juste terminés s’imposent devant les Docks et la médiathèque déjà bien installés ; de l’autre, la tour Elithis fraîchement inaugurée ouvre sur l’écoquartier encore en chantier. En ce début de promenade, il fait déjà 29°C.

Il reste des traces du patrimoine industriel dans ce bout de ville rénové… IS L’ex-infrastructure portuaire de la presqu'île devient un point central, après avoir été périphérique. En général, les villes contemporaines répondent à la désindustrialisation par des mégaprojets, optant pour une stratégie de développement qui utilise la production et la consommation de culture pour se distinguer. DL La réaffectation du secteur portuaire pour en faire un centre-ville est un excellent choix, parce que cela permet de récupérer ces bassins.

IS

La récupération de la relation avec l’eau est une autre caractéristique de la ville contemporaine. À Séoul, la simple ouverture de deux canaux au centre de la ville a permis de créer un espace public incroyable. Cela questionne : a-t-on besoin de beaucoup d’argent pour faire un beau projet urbain ? DL Si l’on en croit les Strasbourgeois, il y a un fort attachement à cette partie de la ville et à ce passé commercial. Des biens matériels aux biens culturels, finalement l'idée d'échange perdure. La médiathèque a dépassé les espoirs des initiateurs du programme. Mais parfois les choses ne marchent pas. Il faut donc prévoir des adaptations futures, en interrogeant les gens sur leurs usages. Existet-il des villes qui mettent en place un observatoire des usages ? IS Certaines font des « analyses post-occupationnelles », avec l’objectif de voir ce qui a marché ou non. Après, la question, bien sûr, c’est de savoir POUR QUI ça marche. Les groupes sociaux sur un même espace sont variés et nombreux, et ne répondent pas tous de la même façon. DL L’architecte Anne Démians a fait un travail très poussé sur les Black Swans, pour que le gestionnaire puisse répartir les espaces en fonction


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de la demande. C'est un excellent exemple de la façon dont la ville peut choisir de s'adapter à l’évolution des marchés, des usages et du travail, par exemple en permettant de transformer rapidement des logements en bureaux, ou vice versa. IS Il y a tout un discours en ce moment à l'école sur le logement évolutif et la flexibilité des espaces. C’est une préoccupation contemporaine, pour ne plus se retrouver avec les problèmes des grands ensembles : périphériques, vétustes et figés dans certains types d’usages. Ce quartier fait la part belle aux architectes… DL C’est ce qu’on appelle « l’architecture iconique ». La ville peut-elle se faire uniquement par addition d’objets les uns à côté des autres, même de haute qualité architecturale ? On sait que non… Les urbanistes parlent beaucoup de « tissu » urbain pour évoquer la continuité nécessaire entre les différents éléments qui constituent la ville. Quand ce tissu commence à devenir un patchwork, bon… Mais ici, c’est assez réussi. IS L'urbaniste Bernardo Secchi appelait ça « l’esthétique du fragment ». Il décrivait la ville contemporaine comme des fragments juxtaposés, selon une logique de hiatus plutôt que de fluidité. L’aménagement qui est fait autour des bâtiments joue un rôle essentiel pour la cohérence. GBB [La 3e promeneuse vient de nous rejoindre, ndlr] Il y a ici une qualité architecturale indéniable. Un style « métropole », reconnaissable à l'international. Doit-on mettre autant d’argent pour obtenir cette qualité ? Une grande partie des logements contemporains sont portés par les promoteurs qui deviennent maîtres d’ouvrage à la place de la municipalité. Cela renforce la pression foncière sur les cœurs de ville en gonflant les prix. DL Je parlais de réussite architecturale, mais il s’agit, effectivement des logements les plus chers de Strasbourg…

11h15 — Arrêt Aristide Briand Sorti du tram, l'œil est happé par les poids lourds qui forment un mur coloré et mouvant sur la 4 voies qui file vers l'horizon. Le son est assourdissant. Errance machinale en direction de l'origine du capharnaüm, longeant des bâtiments neufs à étages multiples, laissant le vieux Neudorf derrière nous. La 4 voies est une rivière en crue.

DL

C’est la partie la plus volontariste du projet urbain, dont la 4 voies est l’épine dorsale. On est ici frappé par la densité de la ville. La municipalité a fait un choix logique : c’est un endroit difficile, alors il faut investir beaucoup pour que le projet marche, et que la ville soit agréable. GBB L’autre fait marquant est l’usage du bois. Le gymnase est un manifeste splendide pour l’utilisation du bois en architecture. On en voit aussi à droite, en bardage, sur les balcons. Mais le bardage pose le problème du vieillissement… DL Les architectes se sont emparé du bois pour redorer leur image de « bétonneurs compulsifs ». Or on a beaucoup d’exemples contemporains où le bois, non-protégé, vieillit mal. Les matériaux et les techniques de construction évoluent constamment, d’où l’importance de leur enseignement pendant les études. GBB Il y a un malaise aussi de la part des habitants du quartier ancien, parce que la Ville investit beaucoup juste à côté de chez eux, alors que leurs besoins de rénovation et d’occupation d’espaces vides sont criants. On se retrouve ici avec une rupture entre deux quartiers. IS Une zone comme celle-ci donne aussi à réfléchir sur les espaces intermédiaires [espaces de transition entre deux dimensions spatiales distinctes, comme le privé et le public, l’individuel et le collectif, ou encore le « dedans » et le « dehors ». Par exemple, les parties communes et les espaces extérieurs d'une résidence, ndlr]. Différentes études ont démontré que ce sont ces espaces de transition qui font que l’on se sent attaché à un lieu, plus que le logement lui-même. Or, lorsqu’on regarde autour de nous, on voit beaucoup de barrières, d’espaces clos et non accessibles autour des immeubles.


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La ville peut-elle se faire uniquement par addition d’objets, même de haute qualité architecturale ? Didier Laroche

DL

Si il n’y avait pas la clôture, les gens pourraient s’asseoir devant les immeubles, mais là c’est impossible, parce que si un objet tombe par la fenêtre, cela pose un problème de responsabilité. Ces barrières sont la transcription matérielle, dans l’espace, de la façon dont on fait de l’urbanisme à l’heure actuelle… Cela s’est produit à partir du moment où l’urbanisme s’est totalement dissocié de l’architecture pour devenir une sorte de science abstraite. Malgré la qualité et la bonne volonté des gens qui y travaillent il y a des outils qui engendrent un certain type d’espace.


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11h50 — Arrêt Port du Rhin Loin devant, 6 voies charrient un trafic dense de véhicules de toutes tailles. Juste derrière s'élèvent les nouveaux bâtiments du quartier Rives du Rhin, extensions de l’espace urbain de Strasbourg vers Kehl et le Rhin, en voisinage quasi-direct à l'ancien quartier du Port du Rhin et du site industriel. À l’arrêt Port du Rhin, une grande place pré-existante aux dernières constructions fait le lien entre le nouveau quartier et l’ancien. Deux petites églises s’y font face. Didier Laroche lit « Dom » sur celle de droite : « On se croirait déjà à Kehl (Dom : cathédrale en allemand, ndlr]. » Installation sur les grands bancs en croix, au centre, face à la 6 voies, la pharmacie en axe diagonal. GBB

Les deux petites églises et la pharmacie ont demeuré, ce qui est fabuleux. Leur présence rappelle le passé et contredit le reste. Comme à Aristide Briand, le lien entre les nouvelles habitations et l’ancien quartier fait défaut… DL Dans d'autres pays du monde, un quartier comme celui-là, avec une densité aussi importante de logements, verrait immédiatement apparaître des commerces, formels ou informels,

en réponses à la demande. La réglementation estelle trop stricte ? Et puis, quelle est l’histoire de cette pharmacie, qui est posée comme un cheveu sur la soupe ? Ce sont aussi des choses comme ça, pas forcément planifiées, qui font la ville. GBB

Ce grand espace est très agréable, mais la grande question reste celle de l’usage. Je passe régulièrement par ici en voiture, et depuis la création de ce grand bâtiment à l’angle, j’ai repéré des locaux commerciaux en rez-de-chaussée et au premier. L’un d’eux est vraiment visible, beau, vitré. Et pourtant, il me semble qu’il n’est toujours pas alloué. Peut-être que le coût de location est élevé… La vie de quartier va commencer à se créer une fois que le plein potentiel des bâtiments sera atteint. Ce qui est dommage, pour rejoindre Didier, c’est qu’on pourrait voir là l’émergence de petits commerces temporaires. Des édicules, des marchés réguliers, qui animent et fortifient l’idée de vie dans le quartier plutôt que de sectoriser. Il s’agit du dernier espace urbain fort avant la traversée du pont pour Kehl. On pourrait s’attendre, dans un espace comme celui-là, à un vrai mélange. Plus qu’un pont, plus qu’un tram. Moi, j’espère un vrai échange transfrontalier. Ce lieu-là est une main tendue vers l’autre côté : il faut qu’il y ait du contenu dedans.


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12h30 — La Coop Promenade du Port du Rhin jusqu'à la Coop, le soleil au Zénith. La rue du Port du Rhin est intensément fréquentée, en plus des travaux. Il y a de la poussière dans l'air et une forte odeur chimique un peu déplaisante. Sur les murs d'enceinte de la Coop, plusieurs panneaux : « permis de détruire », « permis de construire », qui racontent la transformation d’un patrimoine industriel fort de Strasbourg en vaisseau amiral du cœur de ville à venir, voulu comme un tiers-lieu, ouvert aux artistes, à l’économie sociale et solidaire et aux expérimentations citoyennes et urbaines. DL

La Coop. Le mot suffit à évoquer à Strasbourg tout un pan de l’économie locale auquel tout le monde était attaché. Faut-il désenclaver ce quartier en l’intégrant dans un projet d’urbanisme général ou au contraire lui garder sa spécificité due à la forte présence des routes et de la voie ferrée, qui le coupent du reste de la ville ? Et puis il y a la présence des artistes qui squattaient ici depuis longtemps, et les manifestations culturelles à succès. On peut penser qu’au final le choix de la Ville est plutôt bon. Mais on peut aussi se demander si l’art doit rester enclavé. IS Nous sommes dans l’air du temps. Des solutions globales de « régénération urbaine », appliquées avec succès dans d’autres villes du monde, sont vues comme une sorte de garantie pour la suite de l’opération : l’esthétique forte des friches industrielles est aujourd’hui très appréciée et la présence des festivals comme L'Ososphère focalisent l’attention des citoyens sur les lieux.

La différence entre ce qui se passe ici et dans d’autres villes, c’est que le port industriel reste fonctionnel. GBB Après les avoir éloignés, je trouve intéressant de reconnecter le travail et l’usine avec la vie de tous les jours. Il faut réussir à assurer le confort des logements pour ne pas recréer des habitations en marge et offrant de mauvaises conditions de vie. La circulation sur cette route, notamment, est impressionnante. Est-ce qu’une zone de passage peut devenir une zone d’arrêt ? GBB En théorie oui, ce n’est pas une autoroute. Les grands boulevards de Strasbourg sont d’ailleurs bordés de commerces de proximité. IS À Shanghai, j’ai été frappée par la manière dont les autoroutes s'intègrent aux autres espaces de la ville sans représenter une fracture : cela prouve que c’est possible… DL On se rend dans des lieux à cause de leur spécificité : le calme, la verdure, l’animation… Si aujourd'hui ce n’est qu’un lieu de passage, cela ne va affrioler ni les artistes ni les gens. Sauf s’ils arrivent à créer une petite enclave, non pas gauloise mais artistique, comme le village d’Astérix. C’est possible, hein, après tout…


(RE)FABRIQUER LA VILLE• CARNET DE VOYAGE

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Découvrir, comprendre, représenter… Le voyage a toujours joué un rôle fondamental dans la formation des architectes, et constitue un passage obligé pour les étudiants de l’ENSAS, qui se sont imprégné cette année de la ville de Graz en Autriche. Quelques pages de leurs carnets.

Touchés par la Graz


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Croquis Ahmet Yegenoglu

Parce que le voyage est l’occasion de découvrir une autre culture architecturale et urbaine, 115 étudiants de 2e année se sont immergés dans la capitale culturelle de la Styrie. Graz s’est engagée depuis plusieurs décennies dans une politique de renouvellement du centre-ville et des anciens quartiers autour du Schloßberg, et de réappropriation de la rivière Mur qui traverse la ville. Une production de plus de deux générations d’architectes-urbanistes-designers autrichiens internationalement reconnus (la Grazer Schule, avec notamment Günher Domenig & Eilfried Huth, Helmut Richter, Klaus Kada, Volker Gienke, Szyszkowitz & Kowalski, Riegler-Riewe, etc.) a contribué à positionner la ville comme vitrine de la production « avant-gardiste et déconstructiviste » autrichienne, voire internationale. L’urbanisation

récente pose des questions pertinentes sur les modes de vie et la qualité des quartiers périphériques en lien avec l’arrière-pays, riche en culture et en histoire. Organisé dans le cadre de leur enseignement de projet, où il s’agit de « penser l’habitation dans son contexte » (habiter un logement, un immeuble, une rue), les étudiants ont dû ici élargir le questionnement au contexte de la ville (le quartier, la ville, le territoire). Il s’agit pour eux de s’engager dans une observation sensible, clé d’entrée pour une lecture d’un quartier et d’une ville, d’apprendre à faire émerger des idées et leur trouver des modes d’expression, et faire converger plusieurs champs disciplinaires (sociologie, urbanisme, construction) pour construire leur regard singulier.


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Croquis et collage Lydie Tassot

Collages Marie Stemart


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Croquis ClĂŠmence Diringer


048 Croquis ClĂŠmence Diringer

Croquis Lydie Tassot


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Collage et croquis Lydie Tassot

Dessin Rémy Weiss


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(RE)FABRIQUER LA VILLE• DU GRAIN À MOUDRE

Villes (in)connues « Recette : vous prenez des tonnes de béton, le fer, le feu, l’argent, l’électricité, plus quelques décades.

Vous acceptez la démesure et vous bâtissez New York belle oh mortels, comme un rêve de pierre » 1

« Regarde-la ma ville, elle s’appelle Bidon, Bidon, Bidon, Bidonville, Me tailler d’ici à quoi bon,

Pourquoi veux tu que je me perde dans tes cités, à quoi ça sert ! » 2 « Toutes les villes génériques sont nées d’une table rase ; s’il n’y avait rien, à présent elles sont là ; s’il y avait quelque chose, elles l’ont remplacé. Il ne peut en être autrement ; sinon elles seraient historiques. » 3 « Et nos villes ? Des murs, des murs, des murs.

Une proposition de cadavre exquis par Anne-Sophie Kehr

« Que s’est-il passé ? J’ n’y comprends rien. Y’avait une ville et y a plus rien.

Y a plus rien qu’un désert de gravats, de poussière, qu’un silence à hurler à la place où il y avait une ville qui battait comme un cœur prodigieux, une fille dont les yeux étaient pleins du soleil de mai. » 5 « Toutes les villes sont belles au crépuscule, mais certaines le sont plus que d’autres. Les reliefs deviennent plus souples, les colonnes plus rondes, les chapiteaux plus déliés, les corniches plus nettes, les flèches plus élancées, les niches plus profondes, les apôtres plus drapés et les anges plus aériens. Les rues s’assombrissent mais il fait encore jour sur les quais et sur ce gigantesque miroir liquide où bateaux à moteur, vaporetti, gondoles, canots et barges tels des souliers dépareillés jetés çà et là piétinent avec zèle les façades baroques ou gothiques, sans empêcher pour autant votre réflexion ou celle d’un nuage qui passe.

Nous ne voulons plus de murs, « Dépeins-le », chuchote la plus d’encasernement, du corps lumière d’hiver arrêtée net par le mur de et de l’esprit, de toute cette véritable civilisation qui encaserne, avec ou sans ornements, nous voulons : un système de tension dans l’espace libre, le changement de l’espace en urbanisme, aucun fondement, aucun mur, se détacher de la terre, suppression de l’axe statique, en créant de nouvelles possibilités de vivre, il se crée une nouvelle société. » 4

brique d’un hôpital où se retrouvant enfin chez elle, après sa longue pérégrination dans le cosmos, au paradis qu’est le fronton de San Zaccaria. (…) C’est la plus pure des lumières d’hiver. (…) C’est une lumière intime, celle de Giorgione ou de Bellini, pas celle de Tiepolo ou du Tintoret. Et la ville s’y abandonne et savoure son toucher, caresse de l’infini d’où elle est venue. Un objet après tout, est ce qui rend l’infini intime. » 6


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« Les ombres s’échinent à me chercher des noises. » 7

« Combien plus mystérieuse et attirante la rue d’une ville ancienne avec l’alternance de ses zones d’obscurité et de lumière, que les rues d’aujourd’hui toutes également éclairées ! Une lumière faible et la pénombre stimulent l’imagination et le rêve éveillé. Pour penser clairement, il faut supprimer l’acuité de la vision, car les pensées voyagent avec le regard absent et vague. » 8 « Je voudrais construire pour moi et entièrement de mes mains, pierre par pierre, brique par brique, une ville comme moi.

Je me ferais architecte, maçon, manœuvre, stucateur, je ferais tous les métiers, pour que la ville fût mienne, vraiment mienne, depuis les caves jusqu’aux toits,

mienne comme je la voudrais. Une ville qui me ressemblerait, qui serait mon portrait et en même temps ma biographie. » 9 « Les villes contemporaines sont-elles comme les aéroports contemporains – « toutes les mêmes » ? Peut-on théoriser cette convergence ? Et, si c’est le cas, vers quelle configuration finale tend-elle ? La convergence n’est possible que si l’on se débarrasse de l’identité. (…) Que reste-t-il une fois que l’identité a été abandonnée ? Le Générique ? » 10

« Dans la ville inconnue, je n’aime rien, je prends toujours des rues qui vont trop loin, d’interminables rues, où je me perds, des quais des avenues et des boulevards déserts, puis, entre deux maisons, j’entends le tintamarre d’un long train sur un pont qui s’en va quelque part ! » 11 « On atteint Despina de deux manières : par bateau ou à dos de chameau. La ville se présente différemment selon qu’on y vient par terre ou par mer. Le chamelier qui voit pointer à l’horizon du plateau les clochetons des gratteciel, les antennes radar, battre le manches à air blanches et rouges, fumer les cheminées, pense à un navire,

il sait que c’est une ville mais il y pense comme à un bâtiment qui l’emporterait loin du désert, un voilier qui

serait sur le point de lever l’ancre, avec le vent qui déjà gonfle les voiles pas encore larguées, ou un vapeur dont la chaudière vibre dans la carène du fer, il pense à tous les ports de marchandises d’outre-mer que les grues déchargent sur les quais, aux auberges où les équipages de diverses nationalités se cassent des bouteilles sur la tête, aux fenêtres illuminées du rez-de-chaussée, avec à chacune une femme qui refait sa coiffure. » 12

01— Françoise Sagan,

04— Frédérick Kiesler,

07— Alain Bashung, J’passe

10— Rem Koolhaas,

Bonjour New York, 1956

De Stijl, 1925

pour une caravane, 1994

Junkspace, 2001

02— Claude Nougaro,

05— Claude Nougaro,

08— Juhani Pallasmaa,

11— Edith Piaf,

Bidonville, 1966

Il y avait une ville, 1958

Le Regard des sens, 2010

La Ville inconnue, 1960

03— Rem Koolhaas,

06— Joseph Brodsky,

09— Curzio Malaparte,

Junkspace, 2001

Acqua Alta, 1992

Une ville comme moi

12— Italo Calvino, Les Villes invisibles, 1972


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(RE)FABRIQUER LA VILLE• DU GRAIN À MOUDRE

Scènes de ruines, de chantier, de fête : trois moments de cinéma qui racontent la ville défaite ou en train de se faire, sélectionnés et commentés par Joël Danet, programmateur documentaire et enseignant à l’ENSAS.

Qu’est-ce qui pourrait s’élever là ? « Sur une musique tourmentée, un long travelling effectué dans les ruines 1949 de Berlin au sortir de la Seconde Guerre Mondiale. Des personnes trient les décombres ou se disputent un cheval mort. Un jeune garçon erre pour glaner de quoi survivre. Bousculé, refusé de toutes parts, même par ceux de son âge, il finit par se jeter du haut d’une de ces nombreuses façades délabrées. Ce moment de tabula rasa urbain ne présente aucun horizon, n’inspire aucun projet. Allemagne année zéro saisit une ville à un tel point d’urgence et de désespérance que sa jeunesse n’y trouve aucun territoire. » Roberto Rossellini,

Allemagne année zéro,

« Les Trente Glorieuses et leur envers, révélées caméra sur l’épaule avec Le joli mai, 1963 son synchro. Le joli mai ricoche d’une rencontre l’autre en arpentant un Paris en pleine reconfiguration. Dans un terrain vague borné par de hautes façades grises, deux architectes rêvent ensemble : qu’est-ce qui pourrait s’élever là ? Des logements comme « des très petites choses cachées dans les arbres. Les mômes seraient Chris Marker

et Pierre Lhomme,

là-dedans comme des petits écureuils ». Une pensée à deux, hors programme, et cette fois à hauteur d’enfants. Le terrain en friche est devenu une page blanche. » « À Bruxelles, une rue se ferme aux voitures. Pour cette journée de fête, les Extérieur rue, 2009 habitants investissent la chaussée avec leur mobilier : ici un canapé, là un guéridon, ailleurs une plante en pot. Les tapis persans recouvrent le pavé. Dedans et dehors, public et privé se confondent. En fin de soirée, des hommes et femmes se sont réunis dans un salon en plein air pour échanger leurs vues. Quelle rue voulons-nous ? Pour l’un, il faudrait que les plantations remplacent le béton. Pour l’autre, il faudrait prévoir de fermer une rue différente tous les mois pour la réserver à ses habitants. Un troisième imagine une mise en autogestion des services municipaux. Une parole publique éclot, qui intrigue, fait réagir. Générique à la nuit tombée, la fête continue avec chansons et jeux : un petit garçon traverse le champ, vêtu d’une robe de fées. » Anne Closset et Carmen Blanco Principal,


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Allemagne annĂŠe zĂŠro, 1949, de Roberto Rossellini


(RE)FABRIQUER LA VILLE• EXTRA-MUROS

Et vous, comment re-fabriquez-vous la ville ? Parce que la fabrique de la ville n’est pas que l’affaire des urbanistes et des architectes. Le point de vue de partenaires de l’ENSAS.

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Nicholas Beecroft — Association Colibris Strasbourg

Thierry Danet Directeur de La Laiterie et du festival Ososphère

« Les Colibris fabriquent de la ville de plusieurs manières. Nous avons participé à l’avènement de la monnaie locale, le Stück, mais aussi à la constitution du groupe Zéro Déchet en partenariat avec la Ville. Sur le quartier de Neudorf, nous avons contribué à une action citoyenne destinée à imaginer comment mieux vivre ensemble. Et puis l’Oasis Jacoutot est aussi portée par un ancien membre de Colibris. Les Colibris abordent la ville de façon systémique, par tout ce qui touche à la réflexion éco-citoyenne : l’économie, l’agriculture, l’énergie, l’alimentation, l’éducation. Les actions vont bien au-delà de l’écologie, et se mettent en place à travers des liens en profondeur et de l’écoute. »

« La ville, c’est du ‹ re › en permanence. Comme l’écrivait Baudelaire [dans Le Cygne, nldr] La forme d'une ville / Change plus vite, hélas ! que le cœur d'un mortel. Quand on vit dans une ville, il est inéluctable que sa forme change au cours notre vie. Notre relation à elle ne peut qu’être plastique, sinon on est condamné à la souffrance et à la nostalgie. Un des moyens de se sortir de cela, c’est de participer à ce changement. Le piège, c’est la participation organisée par l’administration de la ville… Je crois qu’il existe quelque chose de l’ordre du climat humain d’une ville. C’est l’égrégore. On est connecté à quelque chose qui nous traverse, qui nous met en interaction les uns avec les autres au-delà des générations, des classes sociales, du lieu d’habitation dans la ville. Une action culturelle et artistique située, ici et pas ailleurs, est une manière de participer à cette refabrication permanente. Pour peu que cette action soit publique, voire dans l’espace public, elle vient percuter et proposer quelque chose aux gens qui habitent la ville, qui la visitent ou s’y connectent à distance. Cela rejoint un autre enjeu : la place des artistes dans la fabrique de la ville. Je prétends qu’ils ont une place fondamentale, car ils posent des questions que personne ne pose. C’est mon idée d’art de ville. » (S.D.)

(M.B.)

Éric Chenderowsky — Directeur de l’urbanisme à la Ville et à l’Eurométropole de Strasbourg et Intervenant dans le cadre du master Urbanisme et Aménagement (ENSAS-INSA) « Je considère la ville comme un corps vivant qui évolue en permanence, sur différents temps. De la même manière, les projets doivent être pensés comme vivants, donc pouvoir s’adapter également.[…] Les architectes doivent servir des principes urbains : penser le rapport au sol, la pérennité des matériaux, la place de la nature, mais aussi se questionner sur la façon dont les habitants vont s’approprier les bâtiments tout au long de leur vie, ou la façon dont les voisins vont les percevoir. On fabrique la ville avec les habitants, avec les voisins, avec les usagers, avec les élus. On enrichit un lieu par l’architecture bien sûr, mais aussi par les usages. Ce qui suppose de bien observer la vie à l’endroit où on cherche à fabriquer la ville. À l’Eurométropole, on travaille ainsi beaucoup sur la notion de mémoire : on ne refabrique pas, on s’inscrit dans une histoire, on la prolonge, on l’enrichit. Nous faisons un travail de passeurs. Aujourd’hui, on envisage le bâti comme un véritable morceau de ville. »


AGENDA

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2- © Laurent Kronental, extrait de la série Souvenir d’un futur

1- James Turrell, Stone Sky, Stonescape, 2005 © James Turrell - Photo : Florian Holzherr

28.10.18

James Turrell

1

[Museum Frieder Burda Baden-Baden]

— Depuis les années 70, l’Américain James Turrell continue inlassablement de sculpter la lumière. Naturelle ou artificielle, il la met en scène la faisant dialoguer avec l’architecture, il crée des mondes d’une beauté saisissante, qui jouent avec notre perception. museum-frieder-burda.de 14.09

05.10.18

Projets de fin d’études 2018 [ENSAS]

— Cette exposition est l’occasion de découvrir des travaux de jeunes titulaires du diplôme d’État d’architecte, mais aussi d’embrasser la multiplicité des formes ou des interventions de l’architecture. De l’édifice au territoire, de la chambre à coucher à la zone d’activité commerciale, les architectes

créent, assemblent, traduisent et expriment des savoirs et expertises diverses, au service du projet, du cadre de vie et del’usager. strasbourg.archi.fr 20.09.18 04.2019

Prendre place 2 [Divers lieux]

— À l’occasion des 60 ans de la publication du Droit à la ville d’Henri Lefebvre, l’université (Facultés de Philosophie et des Arts), l’INSA et l’ENSAS proposent d’interroger l’actualité de ce texte. La question du droit à la ville est en effet redevenue centrale dans les débats intellectuels comme dans les pratiques sociales, notamment le mouvement des places (Tahrir, Taksim…). Au programme : déambulations urbaines, workshops, projections, conférences. (lire aussi la tribune d’Alexandra Pignol sur Henri Lefebvre p.10) prendreplace.eu

21 + 22.09.18

Innovative mobility and urban design mirroring contemporary metropolises [ENSAS]

— Organisé par la chaire internationale Mobilité métropolitaine innovante (IMM) de l’ENSAS, ce symposium est un temps fort d’approfondissement et d’échanges sur les mobilités, le territoire métropolitain et l’architecture. imm-chair.strasbourg. archi.fr


057

28.09

31.10.18

Journées de l’architecture : ensemble(s) gemeinsam(er) 3 [Strasbourg, Alsace, Baden-Württenberg, Bâle]

— Plus de 200 événements au programme de cette 18e édition des Journées de l’architecture, organisée par la Maison européenne de l’architecture. On retient les conférences de l’architecte et urbaniste Odile Decq le 28 septembre au Zénith de Strasbourg et de Daniel Libeskind (architecte, auteur notamment du mémorial du 11 septembre à New York et du Musée juif de Berlin) le 31 octobre à l’Oberrheinhalle d’Offenburg. À noter aussi, un temps fort autour de la réhabilitation de la Villa E-1027 d’Eileen Gray, co-porté par l’ENSAS et l’Aubette 1928. Sans oublier les désormais cultes circuits découverte à vélo. europa-archi.eu

3- World Trade Center © Hufton + Crow

05.10.18

17.02.19

I Want To Break Free - Joana Vasconcelos [MAMCS]

— Joana Vasconcelos transforme le MAMCS en demeure extravagante où les objets se voient dotés de pouvoirs extraordinaires. Les œuvres de l’artiste portugaise, à la fois fantaisistes et politiques, invitent à regarder le quotidien autrement. www.musees.strasbourg.eu 19.10

10.11.18

Album des Jeunes Architectes et Paysagistes [Cité de l’architecture | Paris]

Exposition des projets du concours biennal organisé par le ministère de la Culture, qui distingue des jeunes architectes et paysagistes européens de moins de 35 ans, ayant réalisé un projet ou participé à un concours en France. citedelarchitecture.fr

19

21.10.18

Journées nationales de l'architecture Avec pour objectif de développer la connaissance architecturale du grand public, ces journées dévoilent les richesses de l’architecture contemporaine remarquable partout où elle se trouve. journeesarchitecture.culture. gouv.fr 20.10.18

Folle journée de l’architecture [Grande halle Renaissance | Nancy

Organisée par l’École nationale supérieure d’architecture de Nancy, ce rendez-vous annuel propose ateliers pédagogiques, ludiques et variés. Le thème cette année : De la ruine au trésor, notre héritage est vivant. www.nancy.archi.fr


AGENDA

058

22.10

03.11.18

C’est très important [Syndicat potentiel]

— Un groupe d’étudiants de la HEAR Musique, de la HEAR Arts plastiques et de l’ENSAS investissent les locaux du Syndicat potentiel avec un dispositif hybride dont l’objet est d’interroger la place du spectateur dans l’espace d’exposition. syndicatpotentiel.free.fr

15

19.11.18

PARI - Biennale du réseau des Maisons de l’architecture [Divers lieux | Paris]

Cette 4e édition entend explorer les grands défis du 21e siècle et témoigner d’une « nouvelle architecture » qui fait le PARI de la transversalité, de la collaboration, de la sensibilisation, de la résidence, ou encore de la co-construction. paribiennale.com

21 + 25.11.18

REESAP 2018 [ENSAS + INSA]

— Strasbourg accueille les Rencontres étudiantes de l'enseignement supérieur en architecture et paysage, pour débattre des questions qui englobent et entourent l’enseignement du paysage et de l’architecture. Sur inscription www.uneap.fr

4- Le futur Maillon à Strasbourg © Agence LAN

05.12.18

29.11.18

09.01.19

4 assises Région architecture

Tou(r)s ensemble / Hoch(Hin)Haus

[Nancy]

[ENSAS]

Le cluster Région architecture (Grand Est) organise une journée de rencontre européenne sur le thème Architecture(s), nouvelles richesses pour l’Europe des régions. www.regionarchitecture.eu

— Depuis 11 ans, ce jeuconcours organisé par la Maison européenne de l’architecture, en collaboration avec la DRAC Grand Est et l’Académie de Strasbourg, s’adresse aux enfants et adolescents de la région du Rhin supérieur, et vise à les sensibiliser à leur environnement et à l’espace bâti. En 2017, plus de 3000 architectes en herbes d’une dizaine de villes du Rhin supérieur y ont participé. Cette année, ils exposent à nouveau le résultat de leur travail à l’ENSAS. europa-archi.eu

e

03.12.18

Umberto Napolitano / LAN architecture

4

[Cité de l'architecture & du patrimoine | Paris]

Conférence d'un des fondateurs de l'agence LAN, qui explore l’architecture en tant que matière au croisement de plusieurs disciplines et questions : sociales, urbaines, fonctionnelles et formelles. Parmi ses projets, le nouveau théâtre du Maillon à Strasbourg. www.citedelarchitecture.fr


ensemble(s) gemeinsam(er)

Alsace – Baden-Württemberg – Basel

059

les journées de l’architecture die Architekturtage 28.09 ,31.10 2018 www.europa-archi.eu


zap _ 01  

Découvrir et comprendre l'architecture et l'aménagement du territoire, pour mieux appréhender son cadre de vie et devenir un acteur du vivre...

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