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Université Paul Valéry- Montpellier III Lettres et Sciences sociales

Master 1 d’Histoire militaire, défense et politiques de sécurité

Les relations franco-bavaroises de 1852 à 1871

Présenté par Romain Cano, sous la direction de M. Heyriès, maître de conférences.

2004/2005 1


Remerciements

Je remercie pour ce dossier tous les organismes, bibliothèques auxquels j ai eu affaire : pour leurs accueils et leurs attentions. Je remercie bien sûr mon maître de master 1 Mr Heyriès pour sa bienveillance et sa disponibilité. Et enfin ma famille pour le soutien qu’elle m’apporte chaque jour.

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« Pour qu’un peuple sache où il est et où il va, il faut qu’il sache d’où il vient. Ceci vaut tant sur le plan de l’histoire en général que sur le plan des racines culturelles et spirituelles. »

Franz Joseph Strauss

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Sommaire

SOMMAIRE

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INTRODUCTION

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A. L’établissement de la diplomatie impériale 10 1. Une nouvelle équipe de diplomates ?.............................................................................................................10 2. La direction des affaires en France et en Bavière .........................................................................................12 3. Un conflit sourd dans la diplomatie française ?.............................................................................................14 B. Munich, Paris et la guerre de Crimée (1853-1856) 16 1. Causes et déroulement de la guerre ...............................................................................................................17 2. Bavière et France : des intérêts antagonistes ?...............................................................................................19 3. Bavière et France à la fin de la guerre............................................................................................................22 C. De Paris à l’Italie : la méfiance bavaroise (1856-1859) 25 1. L’apogée de la diplomatie française en Europe .............................................................................................25 2. La Bavière et la France au cours de la guerre d’Italie (1859)........................................................................28 3. Enseignements sur les rapports franco-bavarois............................................................................................31

II. LA BAVIÈRE FACE AU RÉVISIONNISME FRANÇAIS (1859-1866)

35 35

A. Paris et Munich face à la question allemande 35 1. La Bavière et la Confédération germanique : vers une réforme ?.................................................................35 2. Napoléon III et l’Allemagne : la préférence prussienne ?..............................................................................39 44 B. Paris et Munich face à la crise des duchés danois 44 1. La question des duchés...................................................................................................................................44 2. La Bavière face à la question des duchés.......................................................................................................48 3. De la fin du conflit danois au statut précaire de Gastein ...............................................................................50 C. Paris et Munich lors de la guerre austro-prussienne 53 1. De la convention de Gastein à l’entrée en guerre ........................................................................................53 2. Paris et Munich : de l’escalade à la guerre austro-prussienne........................................................................55 3. Enseignements sur les relations franco-bavaroises........................................................................................58

III. DU RÉCHAUFFEMENT À LA FIN DES RELATIONS FRANCO-BAVAROISES (1866-1870)

63 63 4


A. Paris et le monde germanique 63 1. La politique des compensations......................................................................................................................63 2. Echec de la politique de compensations.........................................................................................................66 3. Vers un rapprochement avec l’Autriche.........................................................................................................68 B. Munich et l’Allemagne : le projet « Triade » 70 1. 1866 : fin du projet ?.....................................................................................................................................70 2. Le ministère Hohenlohe : vers la prussification ?..........................................................................................74 C. La guerre de 1870 : fin des relations franco-bavaroises 79 1. Causes et rapports de force au déclenchement de la guerre...........................................................................79 2. Paris et Munich dans le conflit......................................................................................................................83 3. Les relations franco-bavaroises à l’épreuve de l’unité allemande..................................................................86

CONCLUSION

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BIBLIOGRAPHIE

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TABLE DES MATIÈRES

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Introduction

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A l’heure où le couple franco-allemand demeure le moteur de l’Europe en construction, il apparaît intéressant de s’interroger sur la Genèse de cette entente. Les trois guerres, que les deux puissances se livrèrent, trouvent leurs racines dans le 19 ème siècle européen. Quelles relations la France entretenait avec l’espace germanique ? Cet espace, divisé en divers Etats au 19ème siècle, constituait un terrain de jeu de politique extérieure pour les grandes puissances européennes telle la France, l’Autriche et la Prusse. La Confédération germanique, crée en 1815 au sortir de l’épopée napoléonienne, devait, selon l’article 2, « maintenir la sécurité intérieure et extérieure de l’Allemagne comme l’indépendance et l’inviolabilité de chacun des Etats. »1 ; mais elle correspondait plutôt à une zone tampon entre les grandes puissances continentales. Dans cette Confédération, le royaume de Bavière occupait une place de premier choix. Royaume depuis 1806, la Bavière des Wittelsbach était le premier Etat allemand de second ordre. Elle était peuplée de cinq millions d’âmes environ. Son territoire était coupé en deux : d’une part, la Bavière transrhénane et d’autre part, le Palatinat cisrhénan récupéré au congrès de Vienne. La France et la Bavière avaient été, depuis le 17ème siècle, plusieurs fois allié lors des conflits majeurs comme la guerre de trente ans, ou l’aventure napoléonienne. La France avait besoin de la Bavière pour avoir un pied dans le Saint Empire Romain Germanique et la Bavière avait besoin de la France pour maintenir sa sécurité et son indépendance face à la maison des Habsbourg, qui dominait l’espace germanique. Au 19ème siècle, trois évènements majeurs marquèrent les relations francobavaroises : l’alliance avec l’Aigle français, les révolutions de 1848 et la restauration de l‘empire français en 1852, et enfin, la guerre de 1871. L’aventure napoléonienne permit à la Bavière de se constituer en royaume. Mais en contrepartie, elle devint un satellite de la 1

Sandrine KOTT, L’Allemagne du 19ème siècle, Paris, Hachette, 1999, 254 p

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France, au sein de la Confédération du Rhin. Son revirement à temps contribua à faire de la Bavière un des vainqueurs de Napoléon Ier. Elle eut sa part du gâteau en 1815. Pourtant l’oeuvre de Napoléon ne disparut pas. Les idées des Lumières s’étaient propagées dans toute l’Europe. Le sentiment national subsistait dans les esprits. En Bavière, comme dans toute l’Allemagne, la guerre face à l’Aigle avait créé les conditions propices à l’émergence d’une force nationale allemande transcendant tous les particularismes : l’idée de nation allemande se propageait. Le Discours à la nation allemande de Fichte, en 1806, montrait l’aspiration de certains allemands à vivre au sein d’une même unité politique. Fichte, avec d’autres intellectuels allemands comme Herder, entreprit une introspection de l’histoire allemande, donnant corps au sentiment national allemand. En France, la restauration monarchique essayait d’effacer les acquis de l’œuvre révolutionnaire et napoléonienne. Vingt-six ans après la Révolution, la monarchie reprenait ses droits mais ne parvenait pas à rétablir l’absolutisme. Les restrictions faites aux libertés furent parmi les causes des révolutions de 1830 et 1848. Celle de 1848 eut un retentissement européen. Elle inaugura le « printemps des peuples », vaste mouvement insurrectionnel, qui toucha toutes les capitales européennes. En Allemagne, la révolution échoua, mais elle laissa des traces durables dans les consciences. En Bavière, le mouvement insurrectionnel eut raison du trône de Louis Ier, qui abdiqua en faveur de son fils Maximilien. Mais la situation revint à la normale. Sauf dans le Palatinat où l’insurrection fut réprimée, à la demande de Munich, par les troupes prussiennes. A Paris, la révolution triompha. La proclamation de la Seconde République mit fin à la restauration monarchique. Pour les chancelleries européennes, l’établissement d’une République en France créait une nouvelle configuration du rapport de force international. La République française devenait aux yeux de l’Europe un Etat subversif, car il se référait à des valeurs en totale contradiction avec la notion de monarchie de droit divin. Or, la volonté

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d’établir la démocratie, par le suffrage universel, amena à la présidence de la République Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de l’Aigle. De 1849 à 1852, il créa les conditions propices à la restauration de l’empire. Le 2 décembre 1851, Louis-Napoléon réédita le coup d’Etat de son oncle. Un an après, jour pour jour, l’Empire fut proclamé. A l’extérieur, les chancelleries lui étaient reconnaissants d’avoir rétabli un ordre personnel en France : la hantise des Etats européens était de voir se pérenniser une République en France. A propos des relations franco-bavaroises, la restauration de l’Empire changea les rapports. Alors que la République se voulait la sœur de toutes les Nations, Napoléon III, tout en conservant cet héritage, lui donna une forme moins belliciste. Une définition plus acceptable pour les puissances européennes. Pour la Bavière de Maximilien II, la politique des nationalités, formulée par Napoléon III, devait inaugurer une nouvelle ère dans les relations qu’elle entretenait avec la France. Quels éléments caractérisaient les rapports franco-bavarois au temps du second empire français ? Quels étaient les déterminants idéologiques et conjoncturels qui définissaient les relations entre Paris et Munich ? Dans quelle mesure les politiques extérieures des deux Etats étaient-elles compatibles ? Nous nous intéresserons de prime abord à l’instauration des nouveaux rapports bilatéraux à partir de 1852 : de la proclamation de l’Empire à la guerre d’Italie. Ensuite, nous nous pencherons sur la période 1859-1866, c’est à dire de la guerre d’Italie à la victoire prussienne de Sadowa : période où les rapports entre la France et la Bavière entrent dans une nouvelle phase. Enfin, nous étudierons la période 1866-1871, qui débouche sur la fin de l’Empire napoléonien et sur l’intégration du royaume bavarois au sein du Reich bismarckien, ce qui signifie la fin de l’existence bavaroise dans le concert des puissances européennes.

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I. De nouvelles relations bilatérales (1852-1859)

A. L’établissement de la diplomatie impériale 1. Une nouvelle équipe de diplomates ?

Avec l’établissement du Second Empire, la diplomatie française s’inséra dans la continuité de la diplomatie de la monarchie de Juillet et de la II ème République. Napoléon III, installé dans la dignité impériale, n’avait pas été accompagné par des diplomates qui partageaient ses vues en matière de diplomatie. Le principe des Nationalités, qu’il érigeait volontiers en maxime, contribuait à semer le trouble dans le corps diplomatique. Ce dernier était habitué à soutenir une politique extérieure basée sur le principe monarchique. Cette politique aurait permis, selon Jacques Bainville 2, d’acquérir à la veille des évènements de 1848 le Palatinat bavarois avec la bénédiction des puissances européennes. Mais l’établissement d’une diplomatie, servant un régime impérial issu du suffrage universel, était de nature à inquiéter les monarchies européennes. En outre, l’héritage napoléonien, qui constituait un avantage en politique intérieure, demeurait un inconvénient dans les affaires extérieures. Pour les chancelleries européennes, la question était de savoir si la carte européenne issue du congrès de Vienne allait perdurer face au nouveau régime français. Car Napoléon III, auréolé de son nouveau prestige, ne pouvait se permettre de rester attentiste. Mais, à la différence de son oncle, il

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Jacques.BAINVILLE, Louis II, Bismarck et la France, Paris, Fayard, 1927, p 543

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pensait pouvoir obtenir beaucoup sans effusion de sang : devant le Corps législatif, en mai 1854, il déclara que « le temps des conquêtes est passé sans retour, car ce n’est pas en repoussant les limites de son territoire qu’une nation peut désormais être honorée et puissante, c’est en se mettant à la tête des idées généreuses, en faisant prévaloir partout l’Empire du droit et de la justice.3 » Cette déclaration était de nature à inquiéter, car les « idées généreuses » se référaient sciemment aux idéaux des courants nationalistes européens. Cependant elle apparut comme non belliciste pour les chancelleries d’Europe : la volonté d’expansion territoriale semblait laisser place à la volonté de répandre une Idée. Cette conception de la mission historique française fut dûment commentée par les contemporains et les historiens. Pour les contre-révolutionnaires, ce but fixé par l’empereur amena la décadence française et la création de deux puissances aux frontières orientales de la France : le royaume d’Italie et le Reich allemand. Jacques Bainville s’insère dans cette vision historique.4 Monarchiste, membre de l’Action Française et spécialiste de l’Allemagne, il considère la politique des nationalités comme l’antithèse du principe fondateur d’une politique extérieure. Selon lui, seul l’intérêt « matériel » de la France compte. Ainsi, une Italie et une Allemagne morcelées constituent le but ultime de la conduite diplomatico-stratégique française. Pour les historiens, la défaite de 1870 fut un obstacle majeur dans la compréhension de cette époque. De la condamnation du régime par Victor Hugo à l’admiration de Philippe Seguin5, en passant par le plaidoyer d’Emile Ollivier, la vision historique du régime impérial a considérablement évolué. L’histoire des relations internationales n’y a pas échappé. Désormais, Napoléon III est considéré comme un homme du 20 ème siècle6, conscient que le nouvel ordre interétatique à venir devait se fonder sur le concept d’Etat-Nation.

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Jean TULARD, Dictionnaire du second empire, Paris, Fayard, 1995 Jacques BAINVILLE, Louis II, Paris, Tallandier, 1927, 269 p 5 Philippe SEGUIN, Louis Napoléon le Grand, Paris, Grasset, 1990, 6 Suzanne DESTERNES, Henriette CHANDET, Napoléon III, homme du 20ème siècle, Paris, Hachette, 1961 4

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Pourtant, comme dit auparavant, Napoléon III n’ébranla pas la manière et les conditions de la conduite de la diplomatico-stratégique française. La répartition des postes diplomatiques resta inchangée : en 1853, il existait trente-quatre postes diplomatiques dont six ambassades et vingt-huit légations.7 En 1870, le régime impérial comptait trente-deux postes diplomatiques constitués de sept ambassades et vingt-cinq légations. 8 Auprès des Etats de la Confédération germanique, l’Etat français était représenté par des légations : à Francfort, Brunswick, Dresde, Darmstadt, Stuttgart, Hambourg, Weimar, et enfin Munich. Deux ambassades clôturaient cette distribution des postes : Vienne et Berlin. Cette dernière reçut une ambassade au moment de la signature du traité de commerce entre la Prusse et la France en 1862. Ainsi, c’est avec une diplomatie inchangée, mais avec de nouvelles idées, que le nouvel empereur français rentra dans le concert des grandes puissances.

2. La direction des affaires en France et en Bavière

Les Affaires étrangères demeuraient un domaine à part dans les structures politiques de l’Etat. En France, comme dans le royaume de Bavière, le souverain était le seul à décider une entrée en guerre. En Bavière, Maximilien II était monté sur le trône à l’occasion des évènements de 1848-1849. Le 6 mars 1848, Louis 1er abdiqua en faveur de son fils Maximilien. Les munichois n’appréciaient pas la liaison du roi Louis 1er avec Lola Montès. Ce fut un des motifs de l’abdication du roi, selon Max Spindler.9 Maximilien II, le pouvoir consolidé, 7

Jean BAILLOU, Les Affaires étrangères et le corps diplomatique français, Paris, éditions CNRS, 1984, 833 p ibidem 9 Max SPINDLER, Bayerische Geschichte im 19 und 20 Jahrundert 1800 bis 1970, Munich, CH Beck, 1978, 8

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organisa les Affaires étrangères autour de sa personne. Il avait de sa fonction une haute idée, conscient qu’il participait à la marche du monde. Roi philosophe et constitutionnel pour nombres de ces biographes10 et de ces contemporains, il évoluait dans un univers idéel « ancien » : fier d’être le descendant d’une grande famille, les Wittelsbach, qui possédaient la Bavière depuis le milieu du 13ème siècle. Ce sentiment, lié au particularisme bavarois et à l’éducation catholique, contribuait à faire du sentiment national allemand du roi un concept lointain et vague. L’idée d’Etat-Nation, propagée en Europe par Napoléon Ier, s’était traduite dans la pratique par des occupations, des désastres. Ces constats ne permirent pas de convertir les allemands aux vues françaises : la tradition impériale restait encrée dans l’imaginaire collectif allemand. Surtout la masse des princes ne voulait pas perdre un pouvoir qu’ils avaient obtenu à force de combats séculaires. C’est dans ces conditions que Maximilien II s’inséra dans le jeu des relations interétatiques. En Allemagne, il faisait la promotion

d’une conception fédéraliste de

l’Allemagne contre le dualisme austro-prussien. Afin de mener à bien cette politique, le roi fit confiance au ministère du baron Ludwig von der Pfordten. 11 Issu d’une famille protestante de Franconie et ancien ministre des Affaires étrangères de Saxe en 1848-1849, il faisait parti de cette « caste » de politiciens et de juristes, tels Beust ou Hohenlohe, serviteurs d’un potentat local et toujours prêt à changer de maître quand les circonstances l’obligeaient. Néanmoins, pour la plupart, et s’en était ainsi de Ludwig von der Pfordten, ils servaient loyalement l’intérêt du souverain et du royaume. Le baron franconien mena la politique intérieure et extérieure du royaume de 1849 à 1859. Il essaya de faire entendre la voix de la Bavière, aussi bien dans la Confédération germanique, que dans le concert des grandes puissances, avec plus ou moins de succès.

10 11

M DIRRIGL, Maximilian 2, König von Bayern 1848-1864,1984 Jean TULARD, op.cit, p 125

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En France, le nouvel empereur prit naturellement la direction de la politique extérieure. Comment organisa-t-il le ministère des Affaires étrangères ? Avec qui entama-t-il cette nouvelle ère impériale, synonyme de diplomatie active voir agressive ? A son avènement, il se garda de changer totalement l’institution diplomatique. Un décret en date du 3 juin 1853, confirma le décret de 1844 sur l’organisation du ministère. 12 La direction politique, elle, fut remaniée en quatre sous-directions : celle du Midi et de l’Orient, celle du Nord, celle de l’Amérique et Indochine, et

enfin une concernant les affaires

contentieuses. Comme ministre des Affaires étrangères, l’empereur choisit, à partir de juillet 1852, Drouyn de Lhuys.13 Cet homme, descendant d’un chevalier de Saint-Louis, appartenait à la tendance conservatrice. Napoléon III cherchait, avec la nomination de ce conservateur, à s’attacher les cours européennes conservatrices, plus particulièrement l’Autriche et la Russie. Cette nomination permettait aussi de s’assurer les forces traditionnelles françaises ainsi « que les doctrines qu’une longue expérience avait fait considérer comme la meilleure sauvegarde de nos intérêts extérieures. »14 Drouyn de Lhuys s’attacha à rehausser le prestige de la France auprès des cabinets étrangers.

La crise orientale allait constituer sa première épreuve

internationale.

3. Un conflit sourd dans la diplomatie française ?

Selon Emile Ollivier, la diplomatie française aurait connu un conflit interne, qui aurait contribué à créer des dissensions au sein de l’institution. Ces oppositions étaient surtout

12

Jean BAILLOU, op.cit Jean BAILLOU, op.cit 14 Bernard D’HARCOURT, Les quatre ministères de M. Drouyn de Lhuys, Paris, Plon, 1882, 62 p 13

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d’ordre idéologique, mais elles connaissaient des implications pratiques. La politique des Nationalités constituait la pierre d’achoppement du conflit. Néanmoins, dans un premier temps, les diplomates se rangèrent du côté de Napoléon III, car ils lui étaient reconnaissants d’avoir rétabli l’ordre en France. Mais du fait de leurs extractions aristocratiques, les hommes de la Carrière ne pouvaient être en accord total avec les principes formulés par l’empereur. Par exemple, sur cent ministres plénipotentiaires, soixante-dix étaient originaires de familles titrées. C’est ce constat qui amena les contemporains et historiens à s’interroger sur un éventuel conflit sourd entre le pouvoir impérial et le corps diplomatique. Il n’est pas ici question de trancher la question, mais il est intéressant pour le sujet qui nous concerne de décrire ce cas. Ce fut Emile Ollivier, dans son Empire libéral15, qui en parla le premier. Selon l’ancien ministre, l’origine sociale du corps diplomatique n’aurait pas permis à l’empereur d’attribuer sa pleine confiance aux diplomates. De plus, Napoléon III, dans sa conduite de la diplomatie, avait souvent la propension à intriguer. Les diplomates se plaignirent de cette diplomatie officieuse : les célèbres entrevues de Plombières et de Biarritz furent des exemples notables de cette pratique « occulte », qui faisait abstraction de l’appareil officiel. Bernard d’Harcourt notait que « dès son entrée à l’Elysée, l’empereur a entretenu des correspondances, noué des relations ou accueilli des ouvertures auxquelles ses conseillers officiels restaient étrangers.» 16

C’est

surtout, au-delà des oppositions idéologiques, « la manière dont l’empereur a conduit sa politique extérieure »17, qui fit souffrir le corps diplomatique. Les ambassadeurs étrangers pouvaient avoir accès directement à l’empereur. Comme le constatait Emile Ollivier, « l’empereur [ ] leur créait des facilités de le pénétrer, de l’influencer, de l’engager, de profiter

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Emile OLLIVIER, l’empire libéral, Bernard D’HARCOURT, op.cit 17 Jean BAILLOU, op.cit 16

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de ses premiers mouvements irréfléchis, en les admettant parmi les familiers de sa cour. »18L’empereur déclara même à l’ambassadeur de Prusse qu’une « déclaration d’un de ses ministres n’aurait pas d’importance. Je sais seul quelle sera la politique extérieure de la France. »19 Ces sur ces dires que le comte Von der Goltz, ministre de Prusse à Paris, a pu informer Berlin de ne pas prendre en compte les pressions diplomatiques venant du ministère des Affaires étrangères français. Autre exemple : Walewsky, ministre des Affaires étrangères en 1859, fut mis au courant de la discussion de Napoléon III avec Cavour cinq mois après qu’elle eut lieu. De même pour le duc de Gramont, en poste en 1869 à Vienne, qui apprit des années plus tard par ses homologues autrichiens, l’existence de négociations entre Paris et Vienne. Avec ce genre de conflits, la diplomatie française ne pouvait peser d’un poids plus considérable dans le concert des puissances européennes. Elle était discréditée, court-circuitée par la conduite du souverain. Les étrangers en poste à Paris ne le savaient que trop bien ; ainsi ils disposaient de moyens supplémentaires pour parvenir à leurs fins. Ce conflit sourd contribua à semer le trouble et le doute au sein du corps diplomatique français, mais aussi auprès des chancelleries européennes. Elles se méfiaient du « neveu de l’Aigle », qu’elles soupçonnaient de vouloir affranchir la France du « joug » des traités de 1815. Pourtant Napoléon III avait fait preuve de « pacifisme » en déclarant à Bordeaux le 9 octobre 1852 : « l’empire, c’est la paix.»20 Or, un an plus tard, l’affaire des chrétiens d’orient lui permettait de sortir la France de son isolement diplomatique.

B. Munich, Paris et la guerre de Crimée (1853-1856)

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Emile OLLIVIER, op.cit Emile OLLIVIER, op.cit 20 Jean TULARD, op.cit, p 19

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1. Causes et déroulement de la guerre

La guerre de Crimée, qui opposait les grandes puissances européennes, fut l’occasion pour Louis-Napoléon de créer une fissure, voir de briser en entier, l’ordre international issu du congrès de Vienne. Jeu complexe, auquel s’est adonné le souverain, qui n’alla pas sans risques et calculs de forces. En quoi une affaire religieuse, loin de la France, pouvait-elle intéresser l’empereur ? Quelles étaient les causes profondes et immédiates de la guerre? Que pouvaient espérer les différents belligérants dans ce conflit ? La crise eut pour point de départ un banal problème entre moines latins et grecs. La protection des « Lieux Saints » et des chrétiens d’orient constituait un antagonisme francorusse. La Russie de Nicolas Ier cherchait à obtenir auprès du sultan la protection des chrétiens d’orient. Aux yeux des ottomans, la protection russe des chrétiens d’orient équivalait à une ingérence inacceptable de la Russie dans les affaires intérieures du sultanat. Alors que Menchikov, ambassadeur russe auprès de la Porte, avait obtenu un premier protectorat en mai 1853 grâce à un firman, il réclama, sous forme d’un ultimatum, la protection russe pour tous les chrétiens d’orient. Avec l’appui britannique, l’empire ottoman, « homme malade de l’Europe »21 selon Nicolas Ier, repoussa la demande russe : le 23 mai 1853, Menchikov quitta Constantinople ; les relations russo-ottomanes furent rompues. Dans ce conflit, Napoléon III joua la carte anglaise. Pourquoi une telle attitude ? Il était décidé à se rapprocher de l’Angleterre victorienne. Il y vit l’occasion d’entamer une alliance, qu’il voulait durable, avec les britanniques en s’alignant sur leurs vues. Pour le souverain, l’Angleterre demeurait le modèle politico-économique le mieux adapté aux valeurs « nouvelles.» Sa vie passée, en exil, en Angleterre l’avait convaincu de la pertinence du

21

Jean TULARD, op.cit, p 378

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système économique capitaliste. Le modèle politique, aussi, obtenait les faveurs de LouisNapoléon. Dans le domaine intérieur, il devait aussi faire face à la majorité catholique, qui ne voulait pas laisser ses frères d’orient passer sous protection russe, alors que la France était le protecteur des catholiques latins d’orient depuis 1740.22 Ces aspirations amenèrent l’empereur à entreprendre une politique extérieure active en accord avec le cabinet britannique. Pourtant la guerre ne fut que l’ultime recours. L’entrée des troupes russes dans Bucarest, le 6 juillet 1854, ne déclencha pas l’intervention militaire franco-anglaise. Une médiation de l’Autriche fut envoyée à la Russie qui l’accepta. La conférence n’aboutit sur rien de concret, car les prétentions russes apparaissaient disproportionnées pour les ottomans. Soutenue par l’Angleterre, le sultan Abd ul Medjid prit l’initiative de la rupture : une flotte anglaise arrivait vers les Dardanelles. Le 27 mars 1854, la France et L’Angleterre déclarèrent la guerre à la Russie, après avoir constaté l’échec de la conférence. En avril, le siège russe de Silistrie dans le Bas Danube était de nature à inquiéter l’Autriche. La coalition occidentale essaya de s’allier l’Autriche. L’équilibre balkanique était en jeu : ne rien faire signifiait pour Vienne qu’elle n’obtiendrait aucun gain de quelque nature que ce soit. Les russes, voyant la menace autrichienne se concrétiser et le débarquement de la flotte franco-britannique dans le port de Varna, levèrent le siège de Silistrie, le 22 juin, afin d’évacuer les principautés danubiennes et de préparer la défense de la Russie. L’Autriche souhaitait s’engager plus aux côtés des franco-anglais. Mais elle ne put y parvenir. Buol, ministre d’Autriche, avait fait dépendre l’intervention autrichienne dans le conflit d’une approbation de la Confédération germanique. La Prusse et la Bavière, principalement, contribuèrent à neutraliser l’organisation allemande. 22

ibidem

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Le conflit fut donc localisé : la guerre ne tournait pas en guerre européenne voir mondiale. Mais, il prit des proportions, d’un point de vue militaire, tel que les historiens 23 l’ont désigné comme le premier conflit moderne. Sur le plan militaire, la coalition francobritannique débarqua, le 14 septembre 1854, dans la baie d’Eupatoria en Crimée. A partir du 20 septembre commença le siège de Sébastopol, qui allait être la bataille déterminante du conflit. La guerre de Crimée, du fait de sa dureté inédite, mit à rude épreuve les relations entre Etats européens : un nouveau rapport de force pouvait-il sortir du conflit ? L’ordre de 1815 allait-il s’effriter face aux manœuvres diplomatiques des puissances ? Quelle position le royaume de Bavière a-t-il adopté ? Sa position évolua-t-elle face aux évènements ? Quelles furent les discussions entreprises entre la France et la Bavière afin d’aboutir à une position commune?

2. Bavière et France : des intérêts antagonistes ?

Alors que la guerre se profilait, en Bavière, Maximilien II et son ministre Von der Pfordten décidaient d’agir et de proposer leurs bons services aux grandes puissances. Pour la Bavière, un démembrement de l’empire ottoman pouvait coïncider avec un accroissement territorial du royaume de Grèce ; royaume dirigé par le frère de Maximilien II, Othon I er de Grèce. Cela aurait contribué à faire des Wittelsbach, une famille d’Europe des plus importantes et ainsi rejaillir sur le prestige de la Bavière. Car le royaume bavarois n’abdiquait pas dans sa volonté de mener une diplomatie indépendante et active. La promotion au titre de roi ; le gain du Palatinat (der Pfalz), au début du dix-neuvième siècle, avaient donné raison à la diplomatie bavaroise menée par Montgelas. La Bavière, devenue royaume, en 1806, par la 23

Alain GOUTTMAN, la guerre de Crimée, Paris, Perrin, 2003, 437p

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grâce de Napoléon Ier, fut admise au rang des vainqueurs au congrès de Vienne. Elle comptait toujours peser sur les règlements des conflits internationaux. La question d’orient, soulevée par la Russie, intéressait donc le souverain bavarois au plus haut point : intérêt familial et diplomatique s’accordaient. Pour la diplomatie, une aide à la Russie et aux orthodoxes des Balkans permettrait de rendre la Bavière totalement indépendante et de la hausser au rang de puissance incontournable. De plus, aider la Russie permettrait de consolider le trône de Grèce et peut être de l’agrandir. 24 Allier le sentiment religieux avec le sentiment national : voilà ce qui aurait pérennisé le trône grec du Wittelsbach. La France et L’Angleterre se sentaient-elles menacées par cette éventuelle extension des alliances ? Napoléon III et le cabinet britannique ne pouvaient rester insensible à cette approche bavaroise de la crise. Pour couper court à toute velléité grecque, les francoanglais occupèrent le port du Pirée au printemps 1854.25 Ainsi un soulèvement anti-ottoman en Grèce devenait de moins en moins probable. Maximilien II et son ministre Von der Pfordten ne purent que constater l’échec de la politique bavaroise. A partir du printemps 1854, la Bavière décida d’aligner sa politique extérieure sur les orientations de la Confédération germanique. Au sein de la Confédération, l’Autriche cherchait à entraîner le Deutsches Bund au côté de la coalition occidentale. En Autriche, la crise orientale révéla l’existence de deux camps antagonistes : les conservateurs préféraient l‘alliance russe par respect des traités de 1815, alors que Buol et Bach, à la tête de l’appareil étatique, penchaient plutôt vers une alliance anglaise afin d’éviter un encerclement russe de l’Autriche dans les Balkans.26 Ils pensaient pouvoir compter facilement sur les Etats du Bund. Or, il n’en fut rien : la Bavière avait fait son deuil de la grande politique et s’opposait, dans le

24

Max SPINDLER, op.cit, p 279 Pierre MILZA, Napoléon III, Paris, Perrin, 2004 26 Peter RASSOW, Histoire de l’Allemagne, Lyon, éditions Horvath, 1969, p 571 25

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cadre du Deutsches Bund, aux prétentions autrichiennes. La neutralité était de mise aussi parmi les Etats allemands petits et moyens ; « ils se jugeaient menacés par la puissance renaissante de la France. »27 La Bavière n’échappa pas à cette peur, et voir l’Autriche, et peut-être la Confédération, s’associer à l’empire français n’éveillait que des soupçons dans les pays allemands. La volonté de rester neutre, malgré les approches russes, n’empêcha pas Maximilien II et son fidèle ministre von der Pfordten d’essayer de défendre les intérêts des Wittelsbach de Grèce. L’occupation du Pirée par la flotte franco-britannique, au printemps 1854, amena la Bavière à organiser une conférence avec les Etats

moyens allemands

(Bavière, Saxe, Hanovre, Wurtemberg, Nassau, Bade, Hesse électorale, et la Hesse) à Bamberg.28 Tenue du 25 au 30 mai 1854, cette conférence permit de trouver une ligne commune contre les intentions antagonistes de l’Autriche et de la Prusse. Elle aboutit à la demande, adressée aux grandes puissances, de garantir le droit des grecs. Déclaration de pure forme, qui n’annihila pas les tensions ouvertes par le conflit dans le Bund. L’obstacle majeur résidait dans l’attitude des deux grandes puissances allemandes. La Prusse, comme le souligna Bismarck, envoyé de la Prusse à la Diète confédéral, ne devait pas s’ « enchaîner au vaisseau de guerre vermoulu qu’était l’Autriche. »29 En février 1855, alors que Vienne contractait une alliance avec les puissances occidentales, qui stipulait qu’en cas de refus russe d’une médiation autrichienne, cette dernière était en droit de rentrer en guerre contre la Russie, la Prusse en profita pour se séparer de l’Autriche. Elle protesta à la Diète confédérale et fut suivie par les autres Etats allemands. Ils n’admettaient pas que Vienne se serve de l’intérêt du Deutsches Bund pour le sien propre. Maximilien II de Bavière s’arrangeait bien du refus prussien de mobilisation contre la Russie. La Prusse fit adoptée par la Diète confédérale en février 1855, un vote qui

27

ibidem Max SPINDLER, op.cit, p279 29 Peter RASSOW, op.cit, p572 28

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adoptait une neutralité armée, mais sans spécifier d’adversaire.30 Pour la Bavière, c’était la garantie nécessaire pour protéger le Palatinat bavarois d’une éventuelle agression française. La France et la Bavière, devant les évènements qui se dessinaient, n’ont pu se retrouver sur une position commune : les buts recherchés par chacun des deux Etats ne pouvaient se concilier.

3. Bavière et France à la fin de la guerre

La guerre de Crimée n’avait pas empêché les discussions diplomatiques de se poursuivre. Cependant, chacun des Etats aux prises cherchaient un avantage militaire pour pouvoir s’asseoir autour d’une table. Cet avantage, ils pensaient le trouver à Sébastopol. La prise de la tour de Malakoff par Mac-Mahon, commandant de la première division de l’armée d’orient, décida du sort de Sébastopol. La Russie dut reprendre le chemin de la diplomatie afin de minimiser la défaite ; mais elle était résolue à continuer la guerre. En Allemagne, la défaite russe incita les Etats moyens à demander au nouveau tsar Alexandre II de signer des préliminaires de paix : La Bavière se joignit à cette initiative afin de jouer un rôle dans le règlement du conflit.31Ces démarches appuyées fortement par l’Autriche, la France et l’Angleterre, aboutirent à la conclusion des préliminaires de paix, le 4 février 1856. 32 Les différents belligérants allaient se retrouver à Paris pour un congrès. L’heure des armes était révolue ; vint le temps des cabinets et des discussions en commissions. Paris choisie, cela manifestait du rôle nouveau que Napoléon III jouait. Son armée impressionna les chancelleries européennes, et il supplanta la Russie dans son habit d’arbitre de l’Europe continentale. Paris apparut, donc, comme le lieu idéal pour réunir les puissances concernées. 30

Max SPINDLER, op.cit, p279 Alain GOUTTMAN, op.cit, p369 32 Pierre MILZA, op.cit, 31

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A la conférence de Paris, la Russie fut contrainte d’appliquer les « quatre points »33 : garantir l’intégrité de l’Empire ottoman en renonçant au protectorat des principautés danubiennes ; renoncement au protectorat des chrétiens d’orient ; neutralisation de la mer noire. Enfin l’Autriche n’obtint que la liberté de navigation sur les bouches du Danube. Son comportement ne fut pas apprécié par la France et l’Angleterre, et la Russie sut se souvenir que Vienne occupa les principautés danubiennes (Moldavie et Valachie). La France, outre le prestige inhérent à toute victoire militaire, obtint la protection des chrétiens d’orient. Napoléon III, surtout, réussit à ébranler

le front de 1815. Ensuite Walewsky,

ministre des Affaires étrangères française et président du congrès, fut autorisé à soumettre la question des nationalités aux participants. Cela représentait une avancée majeure pour les tenants de la politique des nationalités. Ainsi l’union des principautés moldavo-valaques sous le même hospodar fut acceptée par les dirigeants européens ; ce qui représentait une avancée de taille pour les tenants de la politique des nationalités. La Bavière, elle, ne fut même pas conviée au congrès. Maximilien II ressentit durement le coup porté à la Bavière. Pourtant, elle tenta au cours du conflit de se démarquer des deux grandes puissances allemandes ; elle offrit ses bons offices aux principaux acteurs. Ludwig Von der Pfordten mena une activité diplomatique considérable, mais les possibilités d’influence n’étaient pas grandes. L’armée bavaroise se trouvait dans un état déplorable. 34 Ce fut de loin qu’elle assista au règlement du conflit. Le souverain bavarois constata la destruction du front de 1815 : ses territoires n’étaient plus garantis. Le Palatinat pouvait devenir l’enjeu de l’appétit des puissances. Surtout, la France de Napoléon III était abhorrée par les dirigeants bavarois, car la France jetait son dévolu sur les pays de la rive gauche du Rhin, « frontières naturelles » de la France35 : le Palatinat était clairement menacé. 33

Alain GOUTTMAN, op.cit, p379 Max SPINDLER, op.cit, p279 35 la théorie des « frontières naturelles », fortement propagée en France désignait les pays de la rive gauche du Rhin comme des pays à vocation française. Louis Girard, dans sa biographie de Napolèon3, estime que Louis- Napoléon a abandonné cette idée d’incorporer les pays allemands de la rive gauche du Rhin. 34

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Ainsi, Maximilien II comprit qu’il ne pouvait plus agir seul pour influencer les grandes décisions internationales. L’armée bavaroise n’était pas assez performante pour mener une politique extérieure efficace. Clausewitz ne fit pas école dans toute l’Allemagne. La Confédération devint l’organe par lequel le royaume de Bavière essaya désormais d’influencer les mesures internationales. La priorité, pour le souverain et son ministre, consistait à aboutir à une réforme du Deutsches Bund. Cette réforme devait amener un gain de pouvoir en Allemagne. La Bavière, troisième plus grand Etat d’Allemagne, estimait qu’elle devait jouer un rôle majeur dans les destinées du Bund. La réforme désirée s’insérait dans le contexte de la question allemande. Les révolutions allemandes de 1848 avaient montré le vif intérêt que portaient une partie des allemands pour la question de l’unité. Mais, les années 1850 avaient laissé place à l’« ère de la Réaction » : la Prusse et l’Autriche étaient apparues comme les gendarmes de l’espace germanique. La Bavière, elle, n’essaya pas de s’attirer les nationalistes, alors que le royaume bavarois présentait un modèle de monarchie constitutionnelle qui plaisait aux nationalistes. Cependant, l’univers idéel du roi et le particularisme bavarois ont eu raison de l’intérêt que les nationalistes pouvaient manifester à l’encontre de la Bavière. La guerre de Crimée et le congrès de Paris marquèrent la réalisation d’un nouvel ordre européen. La France et l’Angleterre furent les grands vainqueurs du conflit. La Russie était renvoyée à sa modernisation, ainsi que l’empire ottoman qui, en plus, devint tributaire des anglo-français. L’Autriche se retrouvait isolée pour avoir « eu une politique un peu trop subtile.»36 Les Etats allemands moyens se voyaient écartés. Cela se ressentit dans les rapports franco-bavarois. Napoléon III incarnait tout ce qui fallait éviter en Bavière : le régime impérial basée sur le suffrage universel ; l’idée nationale, et les agissements diplomatiques de Napoléon III inquiétaient. Après avoir ébranlé le front de 1815, où allait-il agir ? L’heure de 36

Peter RASSOW, op.cit, p572

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l’agrandissement territorial était-il venu ? Maximilien II et son ministre s’interrogeaient sur les manœuvres françaises. La défense de la Bavière, en piteux état, passait dès lors par la refonte de la Confédération ou par une alliance durable avec l’une des deux puissances allemandes.

C. De Paris à l’Italie : la méfiance bavaroise (1856-1859)

1. L’apogée de la diplomatie française en Europe

Au sortir de la guerre de Crimée et du congrès de Paris, toute l’Europe constata que « l’empereur victorieux apparaissait comme l’arbitre de l’Europe. »37 Avec le retrait russe et les difficultés de l’Angleterre aux prises avec une gigantesque révolte dans l’Inde, « une période de prépondérance française s’ouvrait à nouveau. »38 En plus des clauses territoriales du traité de paix de mars 1856, Napoléon III « attendait davantage de cette imposante réunion des négociateurs de l’Europe. »39 Il espérait qu’elle « procéda un tour d’horizon de tous les problèmes qui se posaient sur le continent pour éviter les difficultés futures. »40 Cette volonté fut manifeste quand le ministre du Piémont, Cavour, fut autorisé d’ « exposer les revendications piémontaises sur l’état de l’Italie. »41 Cavour expliqua « aux représentants des puissances que si l’Autriche persistait à maintenir sa domination sur le nord et le centre de la péninsule italienne, [ ] personne ne pourrait empêcher que se développe une nouvelle flambée révolutionnaire mettant en péril l’ordre européen et la paix entre les nations. »42 37

Louis GIRARD, Napoléon III, Paris, Hachette, 1983, p 259 ibidem 39 ibidem 40 ibidem 41 ibidem 42 Pierre MILZA, op.cit, p 354 38

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Paradoxalement, le congrès, en plus d’entériner la défaite russe, vit se concrétiser un rapprochement franco-russe. En novembre 1855, le duc de Morny, demi-frère de l’empereur français, était entré en relations secrètes avec le ministre Gortchakov. Morny était partisan d’ « une alliance conservatrice » avec le tsar. L’amitié russe apparaissait plus efficace que l’alliance autrichienne. Pour la Russie, l’alliance autrichienne devenait caduque : l’enjeu balkanique prenait le pas sur le maintien en Europe du principe de légitimité monarchique. Napoléon III avait senti le vent tourné pour l’alliance des deux monarchies. En plus des correspondances de Morny avec Gortchakov, Napoléon III noua

des relations avec le

chancelier Nesselrode par l’intermédiaire de M. de Seebach, ministre de Saxe à Paris.43 Le souverain français pressa Alexandre II de demander la tenue d’un congrès, tout en faisant entrevoir un rapprochement des deux peuples qui, « fut-ce sur un champ de bataille, ont eu l’occasion de se rencontrer et de s’estimer mutuellement. »44 Au congrès, l’empereur se posa, ainsi, comme l’arbitre des différends entre la Russie et l’Angleterre appuyée par l’Autriche. L’intervention de Cavour au congrès, le 8 avril 1856, attesta des nouvelles relations que la France entretenait avec le Piémont. Appuyer le royaume italien dans sa politique extérieure, n’était-ce pas se mettre à dos l’Autriche, qui domine l’espace italien ? Cavour le savait que trop bien. Dans ce cas-là, l’appui russe eut été plus appréciable. l’Angleterre, elle, ne pouvait intervenir sur le continent européen. Son armée de terre ne tenait pas la comparaison avec l’armée française ou russe (par le nombre). Dans tous ces calculs complexes, Napoléon III comprit qu’il fallait courtiser Alexandre II afin d’isoler Vienne et de mener une politique révisionniste aux frontières françaises. Pour parvenir à ces fins, Napoléon III sut, après le congrès, s’attirer la Russie en l’appuyant dans les Balkans. Comme l’atteste Louis Girard, l’empereur « déploya une intense activité dans les Balkans [ ], avec la complaisance russe, et souvent au grand dépit des 43 44

Alain GOUTTMAN, op.cit, p 371 Alain GOUTTMAN, op.cit, p 375

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gouvernements de Vienne. »45 La première manœuvre manifestant le rapprochement francorusse fut le soutien apporté par Napoléon à l’union des deux principautés danubiennes. Elles élirent le même hospodar en la personne d’Alexandre Couza, un noble roumain francophile. 46 Ensuite, il orienta son action vers la Serbie et le Monténégro. Ces deux pays étaient ballottés entre les puissances ottomane, autrichienne et russe. Ils recherchaient leurs autonomies, mais étaient tributaires de la bonne volonté de l’une des deux puissances chrétiennes pour s’affranchir du joug ottoman. Napoléon III soutint l’autonomie de la Serbie et du Monténégro en accord avec la Russie. La France de Napoléon III, à partir de 1856, s’appliqua à se créer une clientèle d’Etats. Le Piémont de Victor-Emmanuel, qui, à partir de 1855, avait participé à la guerre de Crimée, recherchait des appuis afin d’agrandir son royaume et, par là, capter le mouvement national italien. Napoléon, qui se désignait comme le « prince des nationalités », avait, dans sa jeunesse, participé à des mouvements insurrectionnels dans l’Italie pontificale. Il lui apparaissait évident qu’il allait se décider à « faire quelque chose pour l’Italie » au moment opportun.47 Une Italie à prépondérance française, souhaitée par une partie du pouvoir, dont principalement le prince Napoléon-Jérôme, chef du camp des « italianistes », emportait les faveurs du souverain. Il pensait pouvoir contenir la future force du royaume piémontais. Les années 1857-1858 furent mises à profit pour créer une alliance militaire solide avec le royaume piémontais tournée contre l’Autriche. En quatre ans de régime napoléonien, la France recouvrait son honneur d’antan. L’armée française, par son intervention déterminante dans la guerre de Crimée, redevenait aux yeux de l’Europe, la première armée du monde. Napoléon III pensait que le moment était venu de mener, au cœur de l’Europe, une diplomatie active au service du

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Louis GIRARD, op.cit, p 259 Pierre MILZA, op.cit 47 Louis GIRARD, op.cit 46

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principe des nationalités. L’Italie, par l’intermédiaire du Piémont, allait être son prochain terrain de jeu.

2. La Bavière et la France au cours de la guerre d’Italie (1859)

Comme le précise Jean Ganiage, « les affaires d’Italie furent certainement la grande préoccupation du règne. »48 L’attentat d’Orsini, le 14 janvier 1858, constitua l’évènement décisif. Pas de paix en France si Napoléon n’intervenait pas dans les affaires d’Italie : voilà le message que comprit l’empereur. Quatre mois après, le 21 juillet, Napoléon III rencontra le ministre Cavour à Plombières. En sortit une alliance en bonne et due forme dans laquelle Cavour savait qu’il aurait le cas échéant, et malgré la divergence de vue, l’appui militaire de la France. Napoléon III, selon Pierre Milza 49, n’était pas prêt à voir se réaliser l’unité de la péninsule. Il optait plutôt pour la création d’une confédération sous influence française. L’important résidait dans le fait que le Piémont devait apparaître aux yeux des puissances comme l’agressé. Dans tous ces calculs, Napoléon ne cherchait pas à obtenir les bonnes grâces des Etats moyens allemands dont la Bavière. Il savait qu’il n’y avait pas « grand-chose à attendre de la Bavière et de la Saxe, trop proches des Habsbourg pour ne pas au moins rester neutre dans le conflit. »50 Les manœuvres de Napoléon en Italie ne pouvaient qu’éveiller des soupçons sur la conduite diplomatique française. La Bavière, comme toutes les autres unités politiques de moindre importance, se sentait menacée dans son existence même. Napoléon III ne déclarait-il pas que les individus ont tendance à se réunir dans de grandes unités politiques. En Bavière, cette ligne de conduite allait à l’encontre des principes fondateurs du 48

Jean TULARD, op.cit, p 656 Pierre MILZA, Napoléon III, op.cit, p 345 50 ibidem 49

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royaume. Bien que le royaume bavarois était l’un des Etats les plus avancés, aussi bien au niveau politique avec la monarchie constitutionnelle que dans le domaine économique (c’est le premier Etat allemand à avoir construit une ligne de chemin de fer entre 1833 et 1835) 51, il ne pouvait adhérer aux conceptions politiques françaises ainsi qu’au tour que prenait la politique extérieure impériale. Maximilien II penchait du côté de l’Autriche. Le roi était plutôt partisan, au sujet de la question allemande, de la solution « Grande Allemagne » englobant les possessions non germaniques des Habsbourgs.

Bouter Vienne d’ Italie

équivaudrait à un affaiblissement de la position bavaroise en Allemagne. Pourtant, Napoléon III était décidé à en découdre avec les Habsbourg. Le 1er janvier 1859, Napoléon III lâcha, lors de la réception du corps diplomatique aux Tuileries, au comte Hübner, ambassadeur d’Autriche : « je regrette que nos rapports ne soient pas aussi bons que je désirais qu’ils fussent, mais je vous prie d’écrire à Vienne que mes sentiments pour l’empereur sont toujours les mêmes. »52 Dans le Piémont, Victor-Emmanuel ne pouvait rester « insensible au cri de douleur » qui provenait « de tant de parties de l’Italie. »53 Le 26 janvier 1859 fut conclu l’alliance franco-sarde. Cette alliance offensive et défensive était tournée contre l’Autriche. « Il était précisé que le but de l’alliance était d’affranchir l’Italie de l’occupation autrichienne et de créer un royaume de Haute-Italie de onze millions d’habitants. »54 La France obtiendrait la Savoie et le comté de Nice. De plus, « la souveraineté du pape serait maintenue dans l’intérêt de la religion catholique. »55 Enfin la France s’engageait à déployer 200 000 soldats aux côtés des 100 000 sardes. L’alliance fut

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Jean TULARD, op.cit, p123 Pierre MILZA, op.cit, p 348 53 Pierre MILZA, op.cit, p 349 54 ibidem, p 349 55 ibidem, p349 52

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officialisée avec le mariage du prince Napoléon et la princesse du Piémont, Marie-Clotilde. Le 3 mars fut conclu un traité secret franco-russe.56 La Russie s’engageait dans une neutralité bienveillante et promettait une pression amicale vers la Prusse. Alors que Napoléon III tergiversait et voyait avec effroi les conséquences de ces manœuvres en Italie, « ce furent les autrichiens qui, en fin de compte, prirent la responsabilité de déclencher la guerre. »57 « Les difficultés intérieures de l’Empire ne permettaient pas au gouvernement de Vienne de maintenir très longtemps sur le pied de guerre une armée nombreuse. »58 Le 23 avril 1859, l’empereur d’Autriche François-Joseph envoya un ultimatum au Piémont leur donnant trois jours pour « cesser leurs préparatifs militaires et pour démobiliser leur armée. »59 Victor-Emmanuel et Cavour rejetèrent les exigences autrichiennes. La guerre était donc déclarée. Napoléon III prit le commandement de l’armée. Le 27 avril 1859, l’armée autrichienne, commandée par Guilay, franchisait le Tessin. Mais au lieu d’attaquer les piémontais, Guilay attendit la jonction des français avec les piémontais. La première grande victoire franco-piémontaise eut lieu le 4 juin 1859 à Magenta. Elle ouvrit la route de Milan, qui fut atteint le 8 juin. Le reste de l’Italie se souleva, tant et si bien que l’Autriche n’occupait plus que la Vénétie. Le 24 juin, la coalition francosarde remporta la bataille de Solferino, au sud du lac de Garde. Cette victoire obtenue grâce à un lourd sacrifice des soldats (40 000 morts au total ; 17 500 soldats français)60 devait amener François-Joseph à accepter les demandes de paix formulées par le général Fleury. Le 11 juillet fut signé les préliminaires de paix de Villafranca.61

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Peter RASSOW, op.cit, p 576 Peter RASSOW, op.cit, p 351 58 ibidem, p 351 59 ibidem, p 351 60 ibidem, p 356 61 Jean TULARD, op.cit, p 659 57

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3. Enseignements sur les rapports franco-bavarois

Ainsi, avec Villafranca, les armes avaient laissé leur place à la négociation. Alors que la campagne fut assez rapide et que les franco-sardes étaient en mesure de conquérir la Vénétie, Napoléon invita Vienne à entamer des pourparlers. Pourquoi un tel revirement ? Au cours du conflit, l’Allemagne s’était réveillée sous la pression de la Prusse. Magenta et Solferino contribuèrent grandement au revirement allemand. 62 La Prusse profitait des difficultés autrichiennes pour « prendre en main les destinées de l’Allemagne. »63 Vienne invita les autres Etats allemands au nom du « germanisme bafoué par la France »64 à mobiliser leurs troupes. L’opinion publique allemande, dans sa grande majorité, s’était enflammée et le mot d’ordre suivi expliquait que « le Pô devait être défendu sur le Rhin. »65 La Prusse, elle, décréta la mobilisation partielle le 28 juin et concentra six corps d’armées dans ses régions rhénanes.66 La Confédération germanique n’avait pu trouver un accord, car François-Joseph n’acceptait pas de voir la Prusse prendre la tête des armées du Bund.67 Cette intervention de la Prusse ne permettait pas à l’armée française de combattre sur deux fronts. Villafranca arrivait donc à point. Le traité définitif fut signé à Zürich le 11 novembre 1859. Cependant, il ne contentait personne : le Piémont, qui obtenait la Lombardie, avait été lâché par la France. l’Autriche, elle, conservait la Vénétie. Les souverains du reste de l’Italie étaient restaurés dans leurs prérogatives.68 Napoléon III n’avait pu réaliser « l’Italie libre jusqu’à l’Adriatique. »69 et ne réclama pas la Savoie et Nice. Les patriotes italiens se sentirent abandonnés par l’ancien

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Max SPINDLER, op.cit, p 281 Pierre MILZA, op.cit, p 357 64 ibidem 65 Peter RASSOW, op.cit, p 577 66 Jean TULARD, op.cit, p 659 67 Peter RASSOW, op.cit, p 578 68 Pierre MILZA, op.cit, p 358 69 Pierre MILZA, op.cit, p 358 63

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carbonari, et lui vouèrent une haine durable. Aussi, le sentiment national allemand réveillé, il prenait progressivement une tournure anti-française, même après la signature du traité de paix. Napoléon n’allait-il pas après l’Italie s’ingérer dans les affaires allemandes ? Le principe des nationalités, qui guidait les actes de Napoléon III, ne faisait-il pas de l’Autriche et de ses alliés, empire multinational, l’ennemi privilégié du souverain français ? Pour les Etats allemands petits et moyens, ces interrogations subsistaient. Face à l’appétit napoléonien, que pouvaient-ils faire ? Se jeter dans les bras d’une des deux puissances allemandes ou réformer le Bund, pour en faire une entité plus efficace sur le plan militaire, constituaient a priori les deux seules possibilités d’action pour ces Etats-là. En Bavière, la guerre avait exacerbé le sentiment pro-autrichien Le cercle des catholiques conservateurs au Parlement avait apporté son soutien aux revendications autrichiennes. Ils demandaient la mise en alerte de l’armée bavaroise, quitte à se ranger définitivement du côté autrichien. 70 Ils reculèrent devant l’état lamentable (kläglich) de l’armée.71 Cependant, le 1er mai 1859, Maximilien II, pressé par la frange des conservateurs catholiques, fut obligé de se séparer de son premier ministre Ludwig Von der Pfordten, qui dirigeait les affaires bavaroises depuis 1849. Il fit appel à Karl Freiherr von Schrenk-Notzing et le nomma ministre d’Etat.72 Il réduisit la capacité d’action de la Bavière à l’extérieur. 73 La position officielle bavaroise était de protéger la force du président du Bund, Vienne en l’occurrence. Mais la paix signée à Villafranca, sans consulter la Confédération, ne plut guère à Munich, qui avait soutenu l’Autriche. La Bavière fut, avec les autres Etats allemands moyens, consciente de la nécessité criante de réformer le Bund. Mais la Prusse et l’Autriche n’admettaient pas que cette initiative vienne des autres Etats allemands. La France était honnie par le souverain bavarois et l’opinion publique bavaroise. Ils voyaient d’un mauvais 70

Max SPINDLER , op.cit, p 280 ibidem 72 ibidem, p 281 73 ibidem 71

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oeil la nouvelle configuration territoriale de l’Europe. La révision des frontières de l’est, objectif de Napoléon III, entretenait la haine des bavarois et des allemands de l’ouest. Bien que la paix fût conclue à Zürich, les passions anti-françaises prenaient une forme singulière en Bavière et en Allemagne. Toutes les couches de la population étaient concernées. Les petits princes et les monarques se sentaient menacés dans leurs prérogatives. Napoléon III le sentait, et pour couper court à toutes rumeurs, il proposa une entrevue au prince-régent de Prusse, Guillaume, afin d’apaiser les craintes des princes allemands. Elle eut lieu en juin 1860 à Baden-Baden. Les princes allemands, dont le roi Maximilien de Bavière, y furent conviés. Cependant Napoléon III, comme le confirme Louis Girard, « en dépit de ses efforts, [ ] ne put calmer leurs appréhensions. Il semblait puissant, prépondérant ; en fait, il était isolé. »74 Dans les couches populaires, le nationalisme connut une certaine recrudescence avec la multiplication des fêtes patriotiques, au sein desquelles les sociétés de tir, de gymnastiques et les chorales jouèrent un rôle prépondérant.75 Maximilien II, dans le souci de donner « plus de moyens à la recherche historique sur le passé allemand », créa, en 1859, une Commission pour la recherche des sources et l’étude de l’histoire de l’Allemagne. 76Les partisans de la grande-Allemagne et de la petite-Allemagne aiguisaient leurs arguments à renforts de faits historiques. La Bavière était animée par le sentiment patriotique particulariste. La revue catholique la plus répandue en Bavière était les « Historischpolitische Blätter » (Cahiers de Politique historique). Fondée par Görres, et repris par Edmund Jörg, elle « menait le combat du point de vue politique et social tel que l’avait défini le romantisme. Ils s’attaquaient à l’Etat libéral et constitutionnel et à la négation de la société chrétienne. »77 Ils contribuaient à encrer dans les esprits bavarois le sentiment particulariste et le lien « indéfectible » qui l’unissait à l’Autriche, sa sœur catholique. 74

Louis GIRARD, op.cit, p 297 Jean TULARD, op.cit, p35 76 ibidem 77 Peter RASSOW, op.cit, p 581 75

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De 1852 à 1859, les relations franco-bavaroises connurent une période tourmentée. L’établissement d’un régime impérial qui reprenait les idéaux de la Révolution de 1789 et de l’aventure napoléonienne effrayait les dirigeants bavarois. La crise orientale et son prolongement dans le conflit de Crimée ouvrirent une période de méfiance. Napoléon III n’avait pas cherché à se lier Maximilien II. Pourtant Maximilien aurait pu être intéressé par une intervention avec les Occidentaux afin de faire valoir les droits de son frère en Grèce. Maximilien préféra au départ se lier avec la Russie, qui symbolisait la puissance du statu quo issu du congrès de Vienne. De plus, la Russie orthodoxe possédait un lien religieux fort avec les Grecs. Aider la Russie pouvait permettre la croissance du royaume d’Othon Ier. L’occupation du Pirée en 1854 changea la ligne fragile que tenait la Bavière. La défense du droit des grecs passait par le poids de la Confédération en matière internationale. Le congrès de Paris mit fin au conflit. Les relations franco-bavaroises s’en ressentirent. Le roi bavarois n’apprécia pas sa mise à l’écart lors du congrès : les destinées de l’Europe pouvaient être faites sans la Bavière. Douloureux constat pour ce souverain conscient de la mission historique et « divine » qu’il lui était attribuée. Tout cela ne pouvait aider le souverain à apprécier Napoléon III. Ils ne pouvaient trouver un modus vivendi afin d’entrevoir une politique commune. Du congrès de Paris à l’intervention en Italie, les relations des deux pays se tendirent. La Bavière craignait aussi bien un éventuel conflit austro-français que la révision des frontières de la France à l’Est, corollaire, semblait-il, d’une quelconque défaite autrichienne.

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Avec l’intervention en Italie, Napoléon III avait réveillé les sentiments nationalistes dans toute l’Europe. Les cercles nationalistes européens pensaient avoir trouvés en Napoléon

un prince de la Providence, un serviteur de la cause des Nations contre

l’oppression des monarchies de droit divin. Seulement, le nationalisme en Allemagne se développa contre Napoléon III : ils ne pouvaient admettre au nom du concept d’Etat-Nation la perte d’un morceau de territoire de langue germanique .78 Plus Napoléon montrait des velléités de révision des traités de 1815, plus il devenait urgent pour les Etats allemands moyens en général et la Bavière en particulier d’organiser une réforme de la Confédération germanique dans une perspective plus unitaire.

II. La Bavière face au révisionnisme français (1859-1866) A. Paris et Munich face à la question allemande 1. La Bavière et la Confédération germanique : vers une réforme ?

Avec la guerre d’Italie, le sentiment national allemand avait été ranimé. Les journaux se déchaînèrent contre la France, ennemi héréditaire de l’Allemagne. L’Autriche s’était vue châtier en Italie. Son pouvoir s’amenuisait et elle perdait son influence en Allemagne au profit de la Prusse. Aussi, les menaces de Napoléon III sur les frontières de l’est poussaient les Etats moyens allemands, dont la Bavière, à hâter une réforme du Bund.

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Pour le concept d’Etat-Nation, voir Thomas NIPPERDEY, Réflexions sur l’Histoire allemande,

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La réforme du Bund n’était pas une question neuve. Dès la dissolution du Saint Empire Romain Germanique, en 1806, la question de l’organisation politique allemande s’ouvrait. La création de la Confédération germanique en 1815 constituait un retour aux principes « anciens » et ne satisfaisaient guère les partisans de l’unité. Ainsi les révolutions de 1848 s’étaient manifestées contre cet ordre. Le parlement de Francfort cherchait une solution à la question allemande, mais il achoppait sur le problème des frontières et du fédéralisme. Car, comme le souligne Peter Rassow, « la réforme de la Confédération allait être soumise uniquement au jeu des forces politiques intérieures de l’Allemagne… »79 Chaque Etat cherchait à préserver ses intérêts au mieux. Pour l’Autriche et la Prusse, le but de la réforme était de bouter l’autre grande puissance des affaires allemandes. Trois évènements allaient contribuer à éclaircir la situation politique de l’Allemagne. La Prusse, qui menait une politique hostile à l’égard de l’Autriche, avait cherché, au cours de la guerre d’Italie, à prendre le contrôle militaire du Deutsches Bund, mais Vienne s’y opposait fermement. Berlin continuait pourtant à promouvoir une résolution de la question dans une vue petite-Allemagne. Les classes sociales allemandes attachées à l’idée de l’unité nationale étaient tiraillées entre les deux grandes puissances. Un mouvement de libérauxdémocrates se forma en 1859, et prit le nom de Deutscher National Verein (Ligue nationale allemande), avec à sa tête le libéral hanovrien Rudolf von Bennigsen. 80 Cette ligue se donnait pour mission de promouvoir la convocation d’une assemblée nationale et de délimiter la future Allemagne dans sa version petite- Allemagne. 81 Toute cette effervescence donnait à Guillaume, prince-régent de Prusse, des moyens d’actions afin d’augmenter le pouvoir royal en Allemagne. Il proposa de commencer la réforme du Bund par « une réforme du règlement de guerre de la Confédération. »82 Pour Rassow, le prince-régent de Prusse « n’avait vraiment 79

Peter RASSOW, Histoire de l’Allemagne, des origines à nos jours, Paris, J.Horvarth, 1972, p 588 Jean TULARD, Dictionnaire du second Empire, Paris, Fayard, 1995, p 35 81 ibidem 82 Peter RASSOW, op.cit, p 588 80

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pas d’arrière-pensée et ne méditait pas de constituer une Grande-Prusse. Son projet était simplement né du besoin d’assurer la défense de l’Allemagne en face de la puissance française. »83 Seulement les Etats allemands, ainsi que Vienne, ne pouvaient accepter cet acte de « pure générosité ». Berlin dirigea son action ensuite vers l’Autriche en lui faisant miroiter une solide alliance qui rendrait la Mitteleuropa inexpugnable. Les négociations semblèrent aboutir, « mais dans le fond on était devenu encore plus méfiant et plus étranger l’un et l’autre qu’auparavant. »84 Parallèlement, le Royaume de Bavière tentait, avec les Etats moyens allemands, de trouver une place ente les deux puissances majeures. Plusieurs conférences eurent lieu de 1859 à 1861. Elles s’efforcèrent de dégager une autre voie à l’unité.85 Lors de ces conférences, Maximilien II demandait l’élargissement des compétences du Bund : l’institution d’une citoyenneté allemande ; instauration d’un même système judicaire et d’un même code civil et pénal. La Prusse et l’Autriche rejetèrent ces propositions. A propos de la réforme de la constitution militaire de la Confédération (die Bundeskreigsverfassung), les Etats moyens demandèrent la création de trois haut-commandements militaires. Deux reviendraient aux deux grandes puissances allemandes. Le troisième était quémandé par la Bavière. Mais le projet échoua devant la résistance prussienne et l’incapacité des Etats moyens à contraindre la Prusse.86 De fait, la question allemande, réveillée par l’intervention française en Italie, n’obtenait de solution politique. Le seul domaine, où il semblait que l’unité progressait, était le domaine économique. La période 1859-1863 vit la politique du Zollverein (Union douanière) prendre une tournure plus politique. Crée en 1830, à l’instigation de la Prusse, elle avait pour but de créer une grande association économique d’Etats. La Bavière s’était jointe à 83

ibidem ibidem 85 Max SPINDLER, Bayerische Geschichte im 19 und 20 Jahrundert 1800 bis 1970, Munich, CH Beck, 1978, p257 86 ibidem 84

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l’association dès sa création, et en avait tiré des bénéfices substantiels. La Prusse maintenait l’Autriche hors du Zollverein, mais certains Etats membres, dont la Bavière, poussaient la Prusse à accepter l’entrée de l’Autriche. Pour Berlin, l’instrument de politique international que représentait le Zollverein, ne pouvait être partagé avec l’Autriche. C’est dans ces conditions qu’eut lieu, le 29 mars 1862, la signature d’un traité de commerce francoprussien.87 La Prusse n’avait pas demandé l’accord de ses partenaires du Zollverein, alors que « leur approbation était indispensable. »88 La Bavière, suivie par les autres Etats membres de Zoll et « aiguillonnés par l’Autriche, »89 rejetèrent le traité franco-prussien. S’en suivit une lutte d’influence entre la Prusse et l’Autriche. La Bavière et les Etats moyens allaient-ils soutenir Vienne jusqu’ à la dénonciation totale du Zoll ? Un traité avec la France ne permettait –il pas à la Prusse de se passer de la Bavière et des autres Etats allemands ? Dans cette lutte d’influence, le troisième évènement notable fut la proposition d’une réforme du Bund par l’Autriche. Le traité de commerce franco-prussien emmena Vienne à réagir sur le plan politique. Alors que la Prusse était empêtré dans un conflit institutionnel entre le Parlement et le Roi à propos de la Constitution prussienne, Vienne proposa en août 1863 un nouveau projet de réforme du Bund. Ce projet visait à maintenir le « système d’une confédération d’Etats »90 tout en renforçant les institutions fédérales. Un directoire de six princes aurait pour tâche le domaine exécutif. Il serait réparti entre trois sièges permanents (pour l’Autriche, la Prusse et la Bavière) et trois renouvelables. 91 Ce projet constituait « un compromis avec les aspirations du mouvement national, »92 mais Berlin ne voyait dans cela qu’une tentative de plus pour accroître le pouvoir de Vienne au sein de la Confédération. Bismarck, chancelier de Prusse depuis septembre 1862, déclarait que toute 87

Jean TULARD, op.cit, p 35 Peter, RASSOW, op.cit, p 590 89 ibidem 90 Jean TULARD, op.cit, p 36 91 ibidem 92 ibidem 88

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réforme du Bund devait se faire sur la base de l’égalité entre la Prusse et l’Autriche. Le conflit rebondit lors de la conférence des princes de Francfort, le 16 août 1863, qui devait discuter le projet autrichien. A deux reprises, le nouveau roi de Prusse Guillaume refusa de venir à la conférence. Bien que le projet fut entériné par vingt quatre des trente souverains présents, dont Maximilien II, le fait que la Prusse n’y participa pas, sonna le glas du projet. En 1863, la question allemande n’avait toujours pas trouvé de solution. Maximilien II n’avait pourtant pas ménagé ses efforts, mais il ne pouvait trouver des moyens coercitifs pour amener les deux grandes puissances à aboutir à un modus vivendi. Ainsi, deux constats étaient certains: d’une part l’entente austro-prussienne était précaire en ces temps. D’autre part la réalisation de l’unité allemande ne pouvait sortir de discussions purement diplomatiques. Comme l’annonçait Bismarck dès son arrivée au pouvoir, en commission du budget : « les grands problèmes de l’heure ne seraient pas tranchés par des discours et des votes parlementaires, mais qu’ils le seraient par les armes et par le sang. »93

2. Napoléon III et l’Allemagne : la préférence prussienne ?

Napoléon III, victorieux en Italie, entreprit une politique allemande dans deux directions : dans le cadre économique, avec le traité franco-prussien de 1862, et dans le cadre politique avec l’appui apporté à la Prusse dans les affaires allemandes. Les relations francobavaroises n’étaient pas au beau fixe : Maximilien II n’acceptait pas une éventuelle éviction de l’Autriche de la Confédération qu’impliquait une entente entre la France et la Prusse. Il n’avait pu accepter l’éviction de la Prusse en 1863 lors de la conférence des Princes, il n’allait pas accepter celle de l’Autriche.

93

Peter RASSOW , op.cit, p 592

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Le traité économique fut proposé par Napoléon III au régent de Prusse Guillaume dès la conférence de Baden-Baden en juin 1860. 94 Napoléon III relança l’idée auprès de Guillaume, lors de l’entrevue de Compiègne, en octobre 1861. Guillaume y fut favorable et des négociations commencèrent. Celles-ci aboutirent à la signature du traité de commerce franco-prussien de mars 1862. Pour la Prusse, le lien nouveau, qui l’unissait à la France et aux puissances occidentales (Angleterre, Belgique), mettait à mal les projets de création d’un Zollverein d’Europe centrale poursuivie par l’Autriche. Pour Napoléon III, les traités libreéchangistes, outres leurs causes intérieures, avaient des motifs d’ordre extérieur. Dans la question allemande, le traité avec la Prusse allait en l’encontre des intérêts autrichiens. Napoléon, par ce traité, isolait un peu plus l’Autriche dans le monde germanique et s’impliquait dans une solution petite-Allemagne. De plus, l’empereur pensait obtenir, avec le traité, « des sympathies en Allemagne, notamment celles des milieux d’affaires, et aussi à obtenir l’accord de la Prusse et des Etats du Sud pour atteindre ses objectifs sur le Rhin. »95 En politique extérieure, la France recherchait en plus du traité, l’appui prussien, le « Piémont du Nord », pour mettre un pied en Allemagne. Avec la nomination du comte Otto von Bismarck comme ambassadeur de France, et surtout ensuite comme nouveau chancelier de Prusse à partir de septembre 1862, les relations franco-prussiennes semblaient se réchauffer. Bismarck était un farouche partisan d’une alliance française .afin « de soustraire l’Allemagne à la pression autrichienne. »96 Il eut d’abord pour tâche de faire appliquer le traité commercial par les membres récalcitrants du Zollverein (Wurtemberg, Bavière, Hesse grandducale, et le Nassau).97 La tentative autrichienne de 1863 pour créer un grand Zollverein d’Europe centrale tout « en se déclarant prête à reconstituer une Association douanière avec les Etats qui accepteraient le traité franco-prussien, [mit] les Etats du Sud au pied du mur. »98 94

Jean TULARD, op.cit, p 35 Raymond POIDEVIN, les relations franco-allemandes, p 65 96 Raymond POIDEVIN, op.cit, p 56 97 Raymond POIDEVIN, op.cit, p 57 98 Raymond POIDEVIN, op.cit, p 58 95

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Seules le Wurtemberg et la Bavière tentèrent de maintenir la pression, mais devant la panique des milieux économiques, ils cédèrent face aux exigences prussiennes. Le 1er juillet 1865 rentrait en application le traité de commerce franco-prussien élargi à l’ensemble du Zollverein. Napoléon III a ainsi aidé la Prusse à accroître son influence économique en Allemagne. Pour Bismarck, le traité fut utilisé « pour satisfaire les libres-échangistes et se donner un air libéral et surtout pour renforcer la mainmise prussienne sur le Zollverein. »99 Napoléon III pensait bien pouvoir avec ce traité économique inaugurer une alliance politique. Bismarck n’y était pas contre. Seulement il ne voulait pas se sentir tributaire. Bismarck fut accueilli à Paris en octobre 1862. Il cherchait de bonnes relations avec la France en vue d’un conflit entre la Prusse et l’Autriche. Mais comme l’affirme Raymond Poidevin, aucune cession territoriale n’a été avancé au cours des conversations entre Bismarck et Napoléon III.100 Ces conversations ne débouchèrent pas sur une alliance, mais chacun pensait avoir obtenu les bonnes grâces de l’autre dans l’éventualité d’un conflit. Car pour les deux Etats il existait un ennemi commun, Vienne en l’occurrence : il était peut être possible de trouver une entente sur quelques points. Néanmoins, les évènements internationaux rattrapèrent cette entente. Les évènements d’Italie, de la fin de la guerre avec l’Autriche à la proclamation du royaume d’Italie en mars 1861, donnèrent un nouvel espoir aux peuples, qui vivaient dans des conditions politiques similaires.101 L’Europe de l’Est fut particulièrement touchée. La Pologne, en tant qu’unité politique, n’existait plus depuis les traités de 1815, mais le sentiment national demeurait, aidé par une ferveur religieuse, qui plaçaient les polonais, en majorité catholique, sous la domination de deux puissances non-catholiques : la Prusse et la Russie. En 1861, le clergé polonais incita ses fidèles, dans la Pologne russe, à manifester

99

ibidem Raymond POIDEVIN, op.cit, p 66 101 Jean TULARD, op.cit, p 661 100

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pacifiquement en chantant des prières et des cantiques. 102 Cet évènement marqua le début de l’affaire polonaise. Les puissances européennes ne restèrent pas indifférentes. Car les russes, pour répondre aux revendications polonaises et « sous prétexte de conscription, déportèrent les hommes en âge de porter les armes.»

103

Le cycle guérilla-contre-guérilla, avec comme point

culminant l’insurrection du 22 janvier 1863, marqua les opinions publiques occidentales (France, Belgique et Angleterre) et plus particulièrement Napoléon III. Il ne pouvait oublier que son oncle avait ressuscité le duché de Varsovie. Ressusciter une Pologne à influence française serait indéniablement un avantage considérable. De plus « Nation catholique persécutée par des orthodoxes, elle était chère aux fidèles catholiques. »104 « Des républicains à Montalembert » l’opinion publique française était unanime et elle désirait voir son empereur intervenir auprès des puissances pour plaider la cause polonaise. Dans ses démarches diplomatiques, il s’aperçut que seules la Prusse et la Russie refusaient de voir la résurrection de la Pologne. Même l’Autriche, qui détenait une partie de la Pologne, se joignit à la démarche de la France. Mais Napoléon III hésitait à entrer en guerre pour la Pologne. Cela gênait les relations avec la Prusse et la Russie. Pouvait-il aller jusqu’à la guerre ? Il préféra demander la tenue d’un congrès international pour sauver la Pologne. Pour lui, « chaque fois que des crises profondes ont secoué les bases et déplacé les frontières des Etats, des pactes solennels sont intervenus pour coordonner les éléments nouveaux consacrer, après une révision, les transformations accomplies. »105 Mais comme l’atteste Louis Girard « il y a dans tout cela une part d’utopie, de rêve. Les grandes assises européennes ont mis fin à de longues guerres :

102

Louis GIRARD, Napoléon III, Paris, Fayard, 1986, p 328 Louis GIRARD, op.cit, p 329 104 ibidem 105 Louis GIRARD, op.cit, p 332 103

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comment les Etats du 19ème siècle accepteraient-ils de céder des provinces sans même avoir été vaincus. »106 Car Napoléon III, en même temps, esquissait un remaniement conséquent de l’Europe. Des projets furent lancés, comme celui de l’impératrice Eugénie avec l’ambassadeur autrichien Richard de Metternich, en février 1863, auprès de l’Autriche afin de l’emmener à s’allier à la France contre la Russie et la Prusse. 107 En échange de la Vénétie, et de la Galicie, Vienne obtiendrait la Saxe, la Silésie prussienne, voir la Bavière. 108 La Suède annexerait la Finlande et peut-être le Danemark. L’Empire ottoman disparaîtrait et laisserait place à une confédération d’Etats. La France obtiendrait des compensations sur la rive gauche du Rhin. 109 Ces

remaniements impliquaient une alliance solide avec Vienne. Mais Vienne refusa,

méfiante à l’égard de la politique française. De plus elle « aurait dû céder des provinces qu’elle possédait contre des espérances fort problématiques. »110 La crise polonaise a eu pour conséquence le refroidissement des rapports francoprussiens. La Prusse, par l’intermédiaire de Bismarck, se rangea du côté russe. En février 1863, il dépêcha le général Alvensleben à Saint-Pétersboug afin « de négocier un accord prévoyant, en cas de besoin, une intervention armée de la Prusse. »111 Le rapprochement prusso-russe se fit sur le dos de la Pologne. Ils avaient un intérêt commun : garder la Pologne sous la domination du condominium prusso-russe et contrer les prétentions de la France pour la défunte Pologne. Les évènements polonais inauguraient ainsi une période d’entente entre la Prusse et la Pologne. Ces frictions franco-prussiennes n’empêchèrent pourtant pas un certain rapprochement de s’opérer. L’expédition du Mexique, réalisée en grande partie par la France, 106

Louis GIRARD, op.cit, p 333 Raymond POIDEVIN, op.cit, p 67 108 Pierre MILZA, Napoléon III, Paris, Perrin, 2004, p 517 109 Pierre MILZA, op.cit, p 518 110 Louis GIRARD, op.cit, p 331 111 Raymond POIDEVIN, op.cit, p 66 107

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vit un Hohenzollern monter sur le trône. La Roumanie, ensuite, vit monter un autre Hohenzollern sur le trône. Napoléon III n’avait pas été passif dans ces manœuvres diplomatiques. Il pensait bien s’offrir les faveurs de la Prusse. Bismarck en était conscient, mais pour lui seul l’intérêt de son pays prévalait. Ce rapprochement culmina lors de l’entrevue de Biarritz, en octobre 1865. Pour les relations franco-bavaroises, les évènements évoqués ne pouvaient que mettre à mal une éventuelle entente. Les projets français de remaniement complet de l’Europe faisaient même de la Bavière un enjeu des puissances. La Bavière pouvait-elle être rayée de la carte ? De plus, la famille des Wittelsbach était de plus en plus isolée en Europe. Mise à part l’Autriche, alliée « naturelle », Maximilien II ne trouvait guère d’appuis en Europe et dans la Confédération. Le trône de Grèce, occupé par un Wittelsbach, n’a pu être conservé. Après trente années de règne, Othon dû s’enfuir en octobre 1862. 112 La France et les autres puissances n’essayèrent pas de rétablir le trône du Wittelsbach, et se mirent à la recherche d’un nouveau souverain.113

B. Paris et Munich face à la crise des duchés danois

1. La question des duchés

La cause profonde, qui amena la crise, résidait dans l’antagonisme des nationalismes danois et allemand.114 Cette crise s’insérait aussi dans l’antagonisme austroprussien. Les duchés du Schleswig, du Holstein, et de Lauenbourg appartenaient depuis

112

Georges CASTELLAN, Histoire des Balkans, Paris, Fayard, 1991, p 269 ibidem 114 Jean TULARD, op.cit, p 449 113

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1460115 au roi du Danemark, mais « il y avait communauté de souverain, entre le royaume et les duchés mais pas d’union politique »116 : le Holstein et le Lauenbourg étaient peuplés d’allemands et faisaient partis de la Confédération, alors que le Schleswig était composé d’allemands et de danois.117 Au 19ème siècle, tant que les duchés gardaient un aspect fédéraliste, le roi du Danemark y maintenait son pouvoir. Seulement le roi Christian VIII et son successeur Frédéric VII, cherchaient à incorporer le duché du Schleswig dans le royaume danois. La tension fut à son comble en 1848. La crise fut résolue par la conférence de Londres de mai 1852. Il fut reconnu que les trois duchés « auraient dans le cadre de l’Etat danois, leur propre administration et leurs propres assemblées régionales. »118 De plus, la famille des Augustenbourg renonçait à ses droits sur les duchés.

Cependant, « cet

arrangement, vu l’entrecroisement des droits, ne pouvait constituer qu’un statut provisoire. »119 En 1863, l’agitation nationale au Danemark fit ressurgir la question des duchés. Frédéric VII, et son successeur Christian IX de Glücksburg poursuivaient une politique d’union nationale. Ils cherchaient à proclamer la constitution des Danois de l’Eider « c’est à dire l’incorporation du Schleswig au royaume. »120 Cette politique impliquait une « dégermanisation » du Schleswig, et en premier lieu l’interdiction de l’allemand dans les églises et

écoles. Seulement, cette politique se heurtait aux nationalistes allemands du

Schleswig-Holstein. Le 19 mars 1863, l’assemblée des Etats du Holstein demanda la protection de la Confédération germanique en réponse à la violation du protocole de Londres. Le Schleswig fit

115

Jean TULARD, op.cit, p 450 ibidem 117 Jacques BINOCHE, Histoire des relations franco-allemandes de 1789 à nos jours, Paris, Armand Colin, 1996, p 30 118 Peter RASSOW , op.cit, p 600 119 ibidem 120 ibidem 116

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de même, mais la Confédération se dit incompétente juridiquement. 121 Dans un premier temps, la Bavière, en accord avec le Hanovre, envoya un ultimatum allemand à Copenhague. Devant le refus danois, la Bavière décida, le 9 juillet 1863, de mettre cette menace à exécution, sans grand effet.122 Au congrès des Princes de Francfort d’août 1863, l’Autriche, conjointement avec les autres princes, décida de stopper toute nouvelle initiative danoise. Le ministre saxon von Beust essaya de convaincre François-Joseph de proclamer le droit des Allemands sur les duchés. Ainsi, il se mettrait en tête du mouvement national, et court-circuiterait les initiatives prussiennes.123 Le 18 octobre 1863, les Etats de la Confédération germanique optèrent pour une exécution fédérale à l’encontre du Danemark pour qu’il respecta la patente de Londres. 124 En réponse, le Parlement danois décida, le 13 novembre 1863, d’appliquer une nouvelle Constitution commune au Danemark et au Schleswig. Le 17 novembre mourrait Frédéric VII. Son successeur Christian IX ratifia la nouvelle Constitution. Frédéric d’Augustenbourg réclama des droits sur les deux duchés. Pour lui, seul son père avait renoncé à ses droits lors de la conférence de Londres. En Allemagne, la Prusse et l’Autriche s’opposèrent, le 23 décembre 1863, à l’initiative de la Bavière et des Etats moyens allemands de reconnaître les droits de Frédéric d’Augustenbourg sur les duchés.125 Par contre, les troupes saxonnes et hanovriennes occupèrent, au nom de la Confédération, le Holstein afin de contraindre le Danemark à respecter les clauses de Londres.126 Pour les deux grandes puissances allemandes, cette crise devait se régler entre les puissances garantes du traité de Londres. Or, des cinq puissances 121

Jean TULARD, op.cit, p 125 ibidem 123 Jean TULARD, op.cit, p 451 124 ibidem 125 ibidem 126 Jean TULARD, op.cit, p 37 122

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cosignatrices de la patente, seules Vienne et Berlin semblaient se soucier du problème. Paris laissait les mains libres à la Prusse. Londres cherchait à préserver l’intégrité du Danemark, mais elle ne songeait pas à intervenir militairement pour aider un allié traditionnel. Londres fit, tout de même, des avances à Napoléon III pour aboutir à une médiation armée. 127 Et pour St-Pétersbourg, empêtré dans ses réformes de modernisation, elle n’interviendrait pas tant que ses intérêts étaient sauvegardés. Face au déchaînement du patriotisme allemand, « seul Bismarck semblait garder son sang-froid.»128 Son but, dans cette affaire, était « non seulement de séparer les duchés du Danemark, mais encore de les incorporer à la Prusse. »129 Pour ce faire, il ne devait pas provoquer l’Europe. Il restait sur la ligne des traités de Londres. Ainsi il proposa à Vienne une action diplomatique commune. Il demanda aussi à la Diète de Francfort d’expulser Frédéric d’Augustenbourg du Holstein, qui l’occupait avec les troupes fédérales saxonnes et hanovriennes. Le 16 janvier 1864, Vienne et Berlin s’accordèrent sur une attitude commune. 130 Ils annonçaient leur volonté d’agir contre le Danemark en qualité de puissances cosignatrices du traité de Londres. Ils refusèrent de reconnaître les droits de Frédéric d’Augustenbourg sur les duchés. Parallèlement, ils envoyèrent au Danemark un ultimatum réclamant le retrait de la Constitution des danois de l’Eider. Appuyée par le cabinet britannique de Palmerston, le Danemark rejeta les exigences austro-prussiennes. Le 1er février 1864, les armées austro-prussiennes franchirent l’Eider et pénétrèrent dans le Schleswig. La guerre contre le Danemark débutait.

127

Raymond POIDEVIN, op.cit, p 67 Jean TULARD, op.cit, p 451 129 ibidem 130 Jean TULARD, op.cit, p 37 128

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2. La Bavière face à la question des duchés

Dans la question des duchés, la France s’était abstenue d’une quelconque intervention. Napoléon III avait préféré laisser les mains libres à Bismarck, espérant ainsi avoir quelques compensations sur le Rhin.131 Maximilien II de Bavière et son successeur Louis II tentèrent de résoudre la question des duchés dans le cadre de la Confédération. Cela pouvait –il déboucher sur une réforme du Bund favorable à la Bavière ? Lorsque la crise éclata, en mars 1863, la Bavière, en accord avec le Hanovre, proposa d’envoyer un ultimatum au Danemark. Le 9 juillet, elle mit à exécution sa menace. Sans véritable effet. Le roi du Danemark persistait dans sa politique de « dégermanisation.» Au congrès des Princes d’août 1863, Maximilien II encouragea, avec le ministre saxon von Beust, François-Joseph à intervenir fermement au nom de la Confédération germanique. Mais l’Autriche préféra, après quelques tergiversations, s’allier à la Prusse que de reconnaître les droits de l’Augustenbourg. Car la Bavière était résolue à défendre les droits de Frédéric d’Augustenbourg. Elle cherchait à promouvoir l’idée de l’indépendance des duchés dans le cadre de la Confédération germanique. Une bonne partie de l’opinion publique bavaroise et allemande s’étaient rangée du côté de Frédéric d’Augustenbourg. Des intellectuels, tels l’historien Ranke, attendaient, avant tout, la proclamation « du droit qu’ [avaient] les duchés à disposer d’eux-mêmes »132 car « c’est là un droit imprescriptible appartenant à tous les peuples. »133 La Bavière obtint des soutiens d’autres Etats allemands tels que le Wurtemberg, la Saxe et le Bade. Cependant dans cette tentative de Munich, « l’Autriche et la Prusse avaient vu une initiative des Etats moyens tendant à contester leur leadership. »134 131

Louis GIRARD, op.cit, p 335 Jacques BAINVILLE, Louis II, Paris, Tallandier, 1927, p 92 133 ibidem 134 Jean TULARD, op.cit, p 126 132

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De plus, « elles craignaient [ ] que toute atteinte aux accords de Londres n’aboutit à l’intervention des puissances européennes »135 Le 3 mars 1864, François-Joseph demanda énergiquement à Maximilien II de renoncer à défendre les droits du duc d’Augustenbourg. Car deux guerres venaient de commencer. Une concernait le Holstein, occupé par des troupes saxonnes et hanovriennes, qui était dirigée par la Confédération. L’autre était menée par les deux grandes puissances allemandes afin de faire respecter par le Danemark les accords de Londres pour le Schleswig.136 Du 1er mars 1864 au 9 mai 1864, les évènements militaires démontrèrent la supériorité du duo austro-prussien. Le 9 mai, devant la débâcle danoise, les puissances européennes décidèrent d’intervenir en imposant un armistice aux belligérants. La tenue d’une conférence à Londres fut alors décidée. Cette conférence réunissait les signataires des accords de Londres. Pas question d’admettre les Etats moyens allemands. Les droits d’Augustenbourg ne furent pas reconnus. Mais la conférence ne déboucha sur rien de concret : l’attitude résolue des danois, le refus russe et anglais d’un plébiscite, souhaité par Napoléon III, eurent raison des bonnes intentions. La Prusse et l’Autriche étaient donc dégagés, pour un temps, des pressions internationales.137 Parallèlement, le duc Frédéric d’Augustenbourg tentait auprès de Guillaume Ier de faire valoir ses droits. Il consentait à devenir duc des nouveaux duchés tout en abandonnant certains attributs de la souveraineté à la Prusse. Guillaume Ier y était favorable, mais refusa sous la pression véhémente de Bismarck. Car les évènements militaires continuaient et pouvaient peut-être créer un rapport de force plus favorable à la Prusse. Le prince Frédéric-Charles de Prusse avait pris le commandement des troupes. Il poursuivit l’invasion du territoire danois, dont les plans

135

ibidem ibidem 137 Peter RASSOW, op.cit, p 603 136

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avaient été préparés de longue date par le général von Moltke. Ironie du sort, il avait servi en tant que jeune officier dans l’armée danoise.138 Le 25 juin 1864, les troupes austro-prussiennes débarquèrent sur le port d’Alsen.139 Tout l’archipel danois était désormais sous la menace directe des troupes austro-prussiennes. Le 1er août 1864, le Danemark signait, à Vienne, des préliminaires de paix.140 Le Danemark devait céder les trois duchés du Schleswig, du Holstein et du Lauenbourg aux deux puissances victorieuses. En Bavière, la crise des duchés constituait la première épreuve internationale du nouveau roi Louis II. Comme le déclarait Jacques Bainville : « on veut que la mort du roi Maximilien ait été hâtée par les inquiétudes que lui causait le sort de la Bavière. »141 A son avènement sur le trône de Bavière, le 10 mars 1864, Louis II était un jeune homme de dixneuf ans.142 Il poursuivit, dans un premier temps, la politique de son père. Il chargea Von den Pfordten de défendre les droits de Frédéric d’Augustenbourg. Pour le ministre, il ne fallait pas régler la question des duchés hors de la Confédération. Ce qui concernait les allemands, devait concerner la Confédération. Mais comment contraindre les deux puissances à concerter les autres Etats allemands ?

3. De la fin du conflit danois au statut précaire de Gastein

Les préliminaires de paix allaient aboutir à la signature du traité de paix du 30 octobre 1864.143 Les hostilités avaient cessé à partir du 1 er août. Le 22 août, à Schönbrunn, eut lieu une rencontre entre Guillaume Ier et François-Joseph, les deux vainqueurs. Dès ce 138

Jean TULARD, op.cit, p 38 Peter RASSOW, op.cit, p 603 140 ibidem 141 Jacques BAINVILLE, op.cit, p 91 142 Max SPINDLER, op.cit, p 293 143 Jean TULARD, op.cit, p 38 139

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moment-là, Bismarck annonçait que la Prusse devait annexer les duchés car l’Autriche n’avait pas d’intérêts dans cette partie de l’Allemagne du nord. L’Autriche, pour Bismarck, n’avait pas le choix si elle voulait conserver de bonnes relations avec la Prusse. 144 François-Joseph réclama, en compensation, le comté de Glatz, mais Guillaume Ier refusa catégoriquement. Le 23 août, en visite à Munich, Bismarck réitéra ses dires au ministre Ludwig Von den Pfordten.145 Pour le ministre bavarois, cette prétention constituait une menace directe pour la Bavière et les autres Etats allemands. Un rapprochement avec l’Autriche était souhaitable afin de contraindre la Prusse à revoir ses exigences. La paix définitive fut signée le 30 octobre 1864 à Vienne.. Le Danemark cédait ses droits sur les trois duchés du Schleswig, du Holstein, et du Lauenbourg. A la place était créé un condominium austro-prussien. Pour l’Autriche, cette paix équivalait à une quasi-défaite. Les intentions avouées de Bismarck n’annonçaient rien de bon pour elle. Comment pouvaitelle défendre ses intérêts dans cette région sans le concours des petits Etats allemands ? Ne venait-elle pas de les ignorer dans la résolution de la crise des duchés ? Comment retrouver leurs confiances ? Vienne était donc dans l’embarras, sans appuis solides en Allemagne. Pour Bismarck, cette paix devait inéluctablement déboucher sur l’annexion des duchés à la Prusse. Dans la crise, il « avait clairement montré que tout ce qui pouvait contribuer à accroître la puissance de la Prusse passait, pour lui, avant le problème de l’unification de l’Allemagne. »146 La réaction de Vienne arriva le 12 novembre. Tentant de reprendre la main et de se liguer les Etats de la Confédération, François-Joseph souhaitait voir les duchés être remis au duc d’Augustenbourg. Ce souhait, il l’exprima en déclarant qu’il voyait dans Frédéric d’Augustenbourg le futur duc de Schleswig-Holstein.147 Pour la Bavière et les autres Etats de 144

ibidem Max SPINDLER, op.cit, p 295 146 Jean TULARD, op.cit, p 38 147 ibidem 145

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la Confédération, l’appui de Vienne venait à point nommé. Seule la Prusse refusait de reconnaître le duc. Bismarck réagit à la manœuvre diplomatique autrichienne en réclamant des droits spécifiques pour la Prusse en Schleswig-Holstein. Il réclamait l’adoption par le futur duc d’une convention militaire prévoyant que les soldats du duc devraient prêter serment devant le roi de Prusse.148 Le duc refusa devant les prétentions exorbitantes de Bismarck. En mars 1865, Bismarck prit la décision unilatérale de transférer la marine de guerre prussienne de Dantzig à Kiel «

où il fit commencer d’importants travaux

d’aménagement à visées militaires. »149 En même temps, les juristes du roi de Prusse affirmèrent que le duc d’Augustenbourg n’avait aucun droit d’héritage sur les duchés. En réponse, Vienne demanda à ce que l’avenir des duchés fût résolu par la Diète de Francfort. Bismarck rétorqua qu’il n’était possible pour Vienne de s’écarter de la ligne du traité de Vienne. L’appel à la Diète de Francfort constituait pour la Prusse une violation du traité. Le 14 août 1865, alors que la guerre se précisait, les deux puissances arrachèrent un accord. La convention de Gastein prévoyait le maintien de la souveraineté austroprussienne sur les duchés. Elle attribuait l’administration du Holstein à l’Autriche et celle du Schleswig à la Prusse. La Prusse était autorisée à transférer sa flotte de guerre à Kiel. Le duché de Lauenbourg était donné contre paiement d’une indemnité à Guillaume Ier. La convention de Gastein entérinait un statut précaire des duchés. Bismarck l’avait voulu ainsi. Il se liait l’Autriche dans une partie de l’Allemagne où les intérêts de Vienne étaient faibles. L’intransigeance autrichienne devait amener la rupture. Pour les Etats moyens allemands, Bavière en tête, cette convention constituait un précédent juridique. Un pays allemand avait vu son sort réglé par deux puissances sans consultation de la Diète ? Après le

148 149

ibidem ibidem

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Schleswig-Holstein, les deux puissances pouvaient–elles s’accorder pour faire de même avec d’autres Etats allemands ?

C. Paris et Munich lors de la guerre austro-prussienne

1. De la convention de Gastein à l’entrée en guerre

Comme l’avait prévu Bismarck, la convention de Gastein ne constituait qu’un statut précaire. Il devait lier Vienne aux prétentions prussiennes, ou, en cas de refus de celleci, créer un élément de rupture entre les deux puissances. Car Bismarck était décidé à employer la force pour bouter l’Autriche des affaires allemandes. Il cherchait à gagner du temps pour préparer au mieux la rupture. En Europe, les puissances semblaient neutralisées. L’affaire danoise avait clairement montré que dans cette partie de l’Allemagne, les intérêts étrangers étaient forts, mais qu’une mésentente entre Londres et Paris, plus une bienveillance russe à l’égard de la Prusse, était à l’origine de la passivité des puissances européennes. Pour Bismarck, il suffisait de rééditer le même coup contre Vienne. Londres n’avait aucun intérêt majeur à défendre en cas de conflit austro-prussien. La Russie était en mauvais terme avec Vienne dans les Balkans, et « conservait une neutralité bienveillante à l’égard de la Prusse»150, seule puissance à l’avoir aidé contre l’insurrection polonaise. La France s’était apparemment rangée du côté prussien espérant quelques compensations. Le nouveau royaume d’Italie était tenté de s’affranchir de la France et recherchait des appuis pour récupérer Rome et la Vénétie. L’Autriche récoltait les fruits de sa politique extérieure des plus ambiguë : de son attitude 150

Peter RASSOW,op.cit, p 606

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envers la Russie lors de la guerre de Crimée au rapprochement austro-prussien dans l’affaire danoise, Vienne n’a pu trouvé d’alliés solides. En Allemagne, la reconduction du Zollverein en 1864, après d’âpres résistances des Etats du Sud, constituait un nouvel élément de puissance pour la Prusse. Comme évoquée plus haut, la Mitteleuropa économique ne se réalisa pas. Les Etats du Sud avaient tenté d’organiser une résistance afin d’admettre l’Autriche dans le Zoll, mais ils ne pouvaient rompre totalement avec la Prusse, car l’Union douanière apportait bon nombres d’avantages économiques.151 La convention de Gastein, compromis précaire, montrait ses limites dès 1866. L’Autriche cherchait à reprendre la tête de la Confédération, en soutenant ouvertement la propagande en faveur du duc d’Augustenbourg dans le Schleswig-Holstein. Le 23 janvier 1866, une manifestation eut lieu à Altona, dans le Schleswig-Holstein. Appuyée par Vienne, elle réclamait la réunion d’une assemblée des Etats des deux duchés.152 Pour Bismarck, cette initiative, si elle persistait, constituait un motif de rupture de la convention de Gastein. 153 Vienne répliqua en informant Berlin que toute ingérence de la Prusse dans le Holstein serait considérée comme la fin de l’alliance. A Berlin, lors du Conseil de la Couronne du 28 février, la question de l’entrée en guerre fut abordée. 154 « Chacune des deux puissances décida de son côté, de ne rien faire pour précipiter la guerre, mais de ne rien faire non plus pour l’éviter désormais »155 Les préparatifs de guerre commençaient. Le 9 avril 1866, Bismarck déposa un projet de réforme du Bund. Le projet prévoyait l ‘élection d’un parlement élu au suffrage universel.156 Il serait chargé de discuter les projets de réformes de la Confédération.157 Ce projet constituait une atteinte majeure aux 151

Jean TULARD, op.cit, p 41 ibidem 153 ibidem 154 Peter RASSOW, op.cit, p 607 155 ibidem 156 ibidem, parlement élu « d’après la loi électorale révolutionnaire de 1849 » 157 Jean TULARD, op.cit, p 41 152

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intérêts de l’Empire d’Autriche en Allemagne. De plus le projet se référait sciemment aux préceptes des libéraux, des démocrates et des nationalistes de toute l’Europe. Accepter ce projet signifiait pour l’Autriche la perte probable, par le même procédé, de ses possessions non-allemandes. François-Joseph, en réponse, décréta la mobilisation générale. Le 1er juin, il demanda à la Diète de résoudre le problème des duchés de l’Elbe. Bismarck dénonça la convention de Gastein et envoya ses troupes occuper le Holstein. Le 10 juin, Bismarck se montra plus agressif. Il déposa un projet de réforme dans le sens petite –Allemagne : « exclusion de l’Autriche, commandement des troupes fédérales du Nord à la Prusse, de celles du Sud à la Bavière, élection d’un parlement au suffrage universel direct. »158 Le 12 juin, Berlin rompit les relations diplomatiques avec Vienne. Le 14 juin, Vienne demanda la mobilisation générale de tous les contingents non prussiens de la Confédération, à l’exception des trois corps d’armées autrichiens. En réponse, Berlin déclara qu’elle quittait la Confédération. La guerre, qui allait décider du sort de l’Allemagne, commençait.

2. Paris et Munich : de l’escalade à la guerre austro-prussienne

Dans le conflit qui se précisait, Paris et Munich eurent des politiques différentes et peu convergentes. Que pouvaient bien rechercher les deux capitales dans un conflit austroprussien ?

158

Jean TULARD, op.cit, p 42

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En France, le rapprochement opéré par la France et la Prusse, dès 1860, porta ses fruits en 1865. Avec la convention de Gastein, Napoléon III avait compris que ce n’était que le début d’une politique d’exclusion de l’Autriche des affaires allemandes. Soit il fallait s’y opposer et donc renouer avec Vienne, l’ennemi de la veille. Soit consentir en espérant obtenir quelques « pourboires ». En octobre 1865, eut lieu la rencontre de Napoléon III et de Bismarck à Biarritz. Bismarck y vint s’assurer de la neutralité française dans l’éventualité d’un conflit austroprussien. Cependant aucun engagement précis ne sortit de l’entrevue, malgré la cordialité de celle-ci.159 Au préalable, Bismarck avait déclaré au chargé d’affaires français à Berlin, que la France pourrait obtenir des accroissements territoriaux « dans la sphère d’action que la similitude de langue et de race lui assignait. »160 Lors de l’entrevue, par contre « chacun restait sur ses gardes.»161 Napoléon III évoquait principalement le « boulet vénétien » et restait évasif sur d’éventuelles compensations en cas de victoire prussienne.162 Bismarck retint de l’entrevue que la France n’interviendrait pas dans un conflit austro-prussien. Napoléon III poussa même Bismarck à rechercher une alliance du côté italien, qui se concrétisa le 8 avril 1866 par un traité militaire. Comme le déclara Thouvenel, Bismarck « [était] un gaillard heureux d’avoir pour rien ce qu’il nous aurait payé, si nous l’avions voulu. »163 Mais, en cette année 1866, Napoléon III hésitait à se ranger si facilement d’un côté. Il reprit une position plus neutre, cherchant à se faire l’arbitre du conflit en marche. Il chercha auprès de Vienne quelques garanties. Le 12 juin 1866, alors que les relations austroprussiennes étaient rompues, l’empereur français conclut un traité secret avec Vienne. Dans ce traité, la France garantissait sa neutralité contre la cession de la Vénétie en cas de victoire

159

Pierre MILZA, op.cit, p 540 Jean TULARD, op.cit, p 40 161 Pierre MILZA, op.cit, p 540 162 ibidem 163 ibidem 160

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autrichienne.164 De plus, l’Autriche devrait autoriser la création d’un « nouvel Etat indépendant allemand sur le Rhin.»165 A Bismarck, il donnait son approbation à l’agrandissement de la Prusse en terre germanique avec des agrandissements français en Allemagne. Bismarck ne voulait pas s’engager de trop. Il s’accommodait de la neutralité française alors que la guerre débutait. En Bavière, Louis II était dans une situation délicate. Il ne pouvait explicitement rester neutre. Naturellement, il se rangea du coté autrichien. Pour le souverain, c’était la nation allemande, par l’intermédiaire du Bund, qui était agressée par la Prusse. Mais, dans la préparation de la guerre, l’attitude bavaroise serait déterminante pour les autres Etats moyens, c’était pourquoi elle était courtisée par Vienne et Berlin.166 Bismarck proposa à Von den Pfordten, ministre de Bavière depuis décembre 1865, de créer une confédération des Etats du Sud à hégémonie bavaroise.167 Malgré l’intérêt que pouvaient porter les puissances envers la Bavière, cette dernière préférait éviter une guerre austro-prussienne afin de prévenir une intervention française dans le Palatinat bavarois.168 Pourtant, la guerre se précisait. Le 9 mai 1866, face au discours de Napoléon III qui était une attaque en règle des traités de 1815, la Bavière mobilisa dans le Palatinat. Parallèlement, une conférence des Etats moyens se tint à Bamberg. Elle appela les deux puissances allemandes à interrompre les préparatifs de guerre.169 Cependant, en tant que puissance de la Confédération, elle ne pouvait rester neutre. Devant les diverses propositions de Bismarck de réformes du Deutsches Bund, elle se rangea du côté autrichien. Louis II ne pouvait accepter l’établissement d’un parlement élu au suffrage universel. Avec l’occupation du Holstein et le nouveau projet de réforme du Bund proposée 164

ibidem ibidem 166 Jean TULARD, op.cit, p 126 167 Max SPINDLER, op.cit, p 168 Jean TULARD, op.cit, p 126 169 ibidem 165

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par la Prusse le 10 juin 1866, la rupture était inévitable. Le 14 juin, La Bavière vota avec l’Autriche une exécution fédérale à l’encontre de la Prusse. Les forces de la Confédération furent mobilisées.

3. Enseignements sur les relations franco-bavaroises

Le 3 juillet 1866, les prussiens et autrichiens se rencontrèrent à Königgrätz (Sadowa). L’antagonisme austro-prussien devait se jouer dans cette partie de la Bohême. La défaite autrichienne marqua la fin de la domination de la famille des Habsbourg sur l’espace germanique. La Prusse venait d’obtenir, par sa victoire, son affranchissement à l’égard de l’Autriche. Faire l’unité allemande, Bismarck n’y songeait pas, pour l’instant. Car l’Autriche, le lendemain de Königgrätz, fit appel à la médiation de Napoléon III. 170 Cette dernière aboutit à la signature des préliminaires de paix de Nickolsbourg, le 26 juillet 1866. Le 23 août, la signature du traité de paix entre l’Autriche et la Prusse reprit les stipulations de Nickolsbourg. L’Autriche acceptait la dissolution du Deutsches Bund et les annexions de la Prusse au nord (Schleswig-Holstein, Hanovre, Hesse électorale, Nassau et Francfort). De plus, elle devait payer une indemnité de quarante millions de thalers. Enfin, elle était exclue de tout système d’union avec les autres Etats allemands. Königgrätz symbolisait ainsi la rupture définitive des allemands avec la maison des Habsbourg. La voie de la petite-Allemagne était tracée. Mais beaucoup d’obstacles subsistaient à l’extérieur et à l’intérieur de l’espace germanique. La France et la résistance des Etats moyens allemands devaient empêcher la réalisation de cette Allemagne prussienne. La 170

Jean TULARD, op.cit, p 43

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Confédération de l’Allemagne du Nord, qui se créa à la sortie du conflit, ne correspondait qu’à une Grande-Prusse : tant que la ligne du Main n’était pas dépassée, cette configuration devait subsister. En France, Sadowa avait été mal accueilli. Tous les calculs de Napoléon III reposaient sur l’espoir de voir le conflit perdurer. 171 Soit il faisait payer sa neutralité au prix fort, soit il intervenait militairement, aux côtés d’une des puissances. Avec Sadowa, bien des calculs tombèrent. Pourtant Napoléon III reprit la main grâce à la demande de médiation autrichienne du 4 juillet 1866. Il pensait pouvoir limiter les prétentions prussiennes. Mais la France ne pouvait offrir qu’une médiation amicale : une médiation armée, souhaitée par Drouyn de Lhuys, était exclue à cause du pacifisme de l’opinion publique française et de la possibilité de créer un vent de patriotisme en Allemagne, qui pourrait se retourner contre la France.172 Cette médiation « timide » aboutit aux préliminaires de paix de Nickolsbourg et à la paix définitive de Prague. Napoléon III s’était fait l’arbitre du conflit. Il avait obtenu la Vénétie et contraint la Prusse à négocier. Mais les français avaient tout de même « le sentiment d’avoir été vaincus sans avoir combattu.»173 La ligne suivie, après Sadowa, était de trouver quelques compensations à cet agrandissement de la Prusse. En Bavière, la mobilisation avait commencé dès le 9 mai 1866. Devant l’inéluctabilité de la crise, le 2 juillet, Louis II exhorta son peuple à se battre au côté de l’Autriche « pour les droits et l’honneur de l’Allemagne, pour la dignité et l’indépendance et pour l’avenir de la grande nation, [ ] et pour le maintien de la Bavière en tant que membre indépendant et respectable de la grande patrie allemande.» 174 Les armées du Sud, formées de 80 000 soldats, étaient relativement bien équipées et formées. 175 Elles étaient divisées en deux corps d’armées et commandées par le prince Karl de Bavière. Cependant, elles ne 171

Pierre MILZA, op.cit, p 540 Pierre MILZA, op.cit, p 541 173 Louis GIRARD,op.cit, p 380 174 Jean TULARD, op.cit, p 127 175 Max SPINDLER, op.cit, p 297 172

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s’impliquèrent pas fortement dans le conflit. Louis II et son ministre cherchaient à « laisser les alliés et l’ennemi s’user et se combattre. »176 La défaite des hanovriens à Langensalza le 29 juin contraint les armées du sud à se replier sur la Bavière. Du 9 juillet au 16 juillet, les armées du Sud sont balayées à Kissingen, Helmstadt et Rossbrunn. 177 La défense du territoire de chaque participant avait pris le pas sur une défense militaire commune avec l’Autriche : ils préférèrent gaspiller « leur forces dans des engagements locaux. »178 Alors que les armées prussiennes, mieux formées et équipées, s’enfonçaient dans le pays bavarois, von den Pfordten tenta de régler la situation diplomatiquement. Lors d’une conférence à Munich, du 20 et 21 juillet, le Bade, la Bavière et le Wurtemberg s’accordèrent pour demander un armistice et l’ouverture de négociations de paix. Le ministre bavarois cherchait à négocier avec l’Autriche afin d’apaiser les exigences prussiennes. Bismarck, lui, préféra dissocier les négociations. La Bavière était isolée. La Prusse neutralisait la France en lui faisant miroiter le gain du Palatinat bavarois.179 Le 22 août 1866, la Bavière signa le traité de paix. 180 Elle devait verser une indemnité de trente millions de florins. Elle cédait un cinquième de son territoire à la Prusse. Le traitement apparaissait doux par rapport à d’autres souverains, tel Georges V au Hanovre, qui se voyaient dépouillés de leurs biens. »181 Enfin, elle signait un traité secret d’alliance offensive et défensive avec la Prusse, qui outrepassait l’idée d’une confédération des Etats du sud émise lors du traité de paix de Prague. Avec la défaite face aux armées prussiennes, la Bavière revenait à la situation qu’elle connut dans la Confédération du Rhin du temps de Napoléon Ier : indépendante théoriquement, elle subit peu à peu les exigences militaires de la Prusse. C’était un premier 176

Jacques BAINVILLE, op.cit, p 101 ibidem 178 Jean TULARD, op.cit, p 42 179 Jean TULARD, op.cit, p 127 180 Max SPINDLER, op.cit, p 298 181 Jacques BAINVILLE, op.cit, p 104 177

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pas franchi vers l’unité version petite-Allemagne. Elle était des plus isolée : son allié traditionnel venait de se faire bouter des affaires allemandes. La France cherchait auprès de Bismarck le gain du Palatinat bavarois. Cette affaire du Palatinat bavarois avait permis à Bismarck de contracter un traité militaire avec Louis II. La Bavière préférait-elle être sous influence prussienne, française ou ne plus avoir d’existence réelle : voila les questions que dû se poser le jeune Louis II.

De 1859 à 1866, les relations franco-bavaroises connurent une période de méfiance et d’animosité. La guerre d’Italie constituait une menace réelle pour les intérêts bavarois. Napoléon III déclarait bien volontiers que son pays avait les yeux tournés vers le Rhin. Mais, d’un autre côté, il déplorait que l’Allemagne n’ait pas de Savoie. En Allemagne, il poursuivit une politique pro-prussienne. Cette politique lui apparaissait en accord avec le principe des nationalités, qui guide son action diplomatique. De plus, la Prusse cherchait à évincer l’Autriche des affaires allemandes. Napoléon III vit dans la Prusse et à partir de 1862 dans Bismarck un acteur, qui pouvait être le continuateur de la politique impériale en Allemagne. Il pensait pouvoir maîtriser et contenir cette nouvelle force. Ce rapprochement se faisait sur le dos de l’Autriche et des autres Etats allemands. Napoléon III laissa les mains libres à Bismarck afin de réduire la puissance autrichienne en Allemagne. Car Vienne restait le principal Etat garant de l’ordre international.

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La réforme du Bund et la question des duchés constituaient au cours de la période 1859-1866 les questions brûlantes auxquelles s’attelaient les puissances. La réforme du Bund vit apparaître trois forces antagonistes : les deux puissances rivales Autriche et Prusse, et le groupe des Etats moyens. Les querelles à propos de la version d’une Allemagne nouvelle subsistaient. Mais dans ce début des années 1860, la situation en Allemagne était des plus précaire. La Prusse, vers laquelle étaient tentés de regarder les libéraux et nationalistes allemands, s’engageait dans un rapport de force avec son parlement contre les idées constitutionalistes. Par contre, Vienne s’engageait douloureusement dans une politique constitutionnelle à l’égard des minorités nationales de son empire. La crise des duchés danois allait régler la question de l’unité allemande. Ouverte en 1863, elle aboutit à l’éviction de l’Autriche des affaires allemandes. Le monde germanique rompait, sous le coup de force prussien, les liens séculaires qu’il entretenait avec la maison des Habsbourg. La Confédération de l’Allemagne du Nord, avec à sa tête la Prusse, devenait la force majeure de l’espace germanique. Les quatre Etats allemands du sud (Bavière, Wurtemberg, Bade, Hesse-Darmstadt) restaient indépendants mais comprenaient qu’un grand pas venait d’être franchi dans la réalisation de l’Allemagne à hégémonie prussienne. La France, elle, voyait que Bismarck n’avait pas eu besoin d’elle militairement : Napoléon avait consenti à l’accroissement de puissance prussienne, mais il s’apercevait qu’elle était déjà assez puissante pour balayer les armées autrichiennes. Pourtant, il poursuivit sa politique proprussienne, conscient qu’il était arrivé à un point de non-retour. Un retour « timide » à une politique pro-autrichienne fut entrepris, mais les désaccords étaient nombreux.

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III. Du réchauffement à la fin des relations franco-bavaroises (1866-1870)

A. Paris et le monde germanique

1. La politique des compensations

Avec la victoire de Sadowa, Bismarck venait de démontrer que la Prusse était une puissance de premier ordre. Elle venait de s’émanciper de la tutelle autrichienne. Napoléon III constatait sans plaisir que ses plans avaient échoué. Il cherchait à sauver la face en réclamant quelques compensations sur la frontière de l’Est. L’opinion publique française s’était retournée au cours du mois de juillet 1866 : l’élan pacifique laissait place à une envie de châtier la Prusse.182 La politique impériale était contestée par les français, qui reprochaient à l’empereur d’avoir mal joué. Comme l’écrivit Magne, un ancien ministre, « le sentiment national serait profondément blessé si, en fin de compte, la France n’avait obtenu de son intervention que d’avoir attaché à ses flancs deux voisins dangereux [Prusse et Italie] par leur puissance démesurément accrue. »183 Profitant de l’ouverture du régime, les partisans d’une politique traditionnelle en Allemagne et en Italie s’associaient aux opposants de gauche pour le déstabiliser. Selon le souverain, réparer Sadowa devenait un enjeu de politique intérieure. L’empereur ne pouvait qu’agir face à ce qu’Eugénie qualifiait de « commencement de la fin de la dynastie. »184 182

Louis GIRARD, Napoléon III, Paris, Fayard, 1986, p 382 ibidem 184 ibidem 183

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Alors qu’il avait accepté les conditions de Bismarck, il se mit à réclamer des compensations. Le 23 juillet, un jour après les préliminaires de Nickolsbourg, Napoléon III, par l’intermédiaire de Drouyn de Lhuys, fit sa première demande de compensation. Elle portait sur le retour aux frontières de 1814, sur la cession du Palatinat bavarois et la démilitarisation du Luxembourg.185 Le 5 août, Bismarck répondait à l’ambassadeur français Benedetti qu’il ne pouvait donner suite à ses requêtes : « Pas un pouce de territoire allemand » déclara-il à l’envoyé français. Cette demande permit à Bismarck d’obtenir un traité militaire avec la Bavière. Cette dernière constatait qu’elle ne pouvait trouver dans l’empereur français un protecteur : sa situation diplomatique et militaire lui ordonnait d’en trouver un. Valait mieux se fondre dans un ensemble dominé par le « mauvais frère »186, que d’être une monnaie d’échange entre les puissances. En réponse au refus de Bismarck, Napoléon III renvoya Drouyn de Lhuys, et affirma ne pas avoir réclamer de compensations. Rouher se chargea des affaires diplomatiques.187 Pour apaiser l’opinion publique, qui voyait que la France n’était plus cette grande nation, politiquement et militairement puissante, Rouher entama de nouveaux pourparlers avec le chancelier prussien. Cette fois-ci, il était question d’un agrandissement en Belgique et au Luxembourg.188 Bismarck ne pouvait refuser catégoriquement sans risquer une rupture avec la France. Elle cherchait à se lier la Prusse avec un traité. 189 Napoléon III espérait une bonne entente avec la puissance de l’Europe du nord. Cela aurait permis de créer un nouvel ordre européen. En attendant, les discussions traînèrent. Bismarck préférait se garder d’une alliance avec la France. L’annexion de la Belgique correspondait à un vieux et doux rêve qu’avait esquissé l’empereur dès le début de son règne. 190 Pour lui, il n’existait pas de 185

Louis GIRARD, op.cit, p 382 Jacques BAINVILLE, Louis II, Paris, Tallandier, 1927, p 103 187 Louis GIRARD, op.cit, p 384 188 Pierre MILZA, Napoléon III, Paris, Perrin, 2004, p 542 189 ibidem 190 Louis GIRARD, op.cit, p 385 186

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nationalité belge et « il ne se faisait pas de scrupules d’attenter à l’indépendance d’une petite nation voisine. »191 Seulement, il savait qu’il rencontrerait l’inimitié de l’Angleterre. Le Luxembourg, lui, appartenait au roi des Pays-Bas : pour l’annexer, Napoléon III devait compter sur le consentement de la Prusse, mais aussi sur celui de l’Angleterre. Le 16 septembre 1866, Napoléon III exposa, par l’intermédiaire de la circulaire « La Valette », ses intentions à propos de sa politique allemande. 192 Elle était une exposition claire de « la doctrine napoléonienne.»193 L’empereur déclarait que la coalition des trois cours du Nord (Prusse, Autriche, Russie) de 1815 était brisée ; qu’il ne fallait pas avoir peur d’une Prusse plus puissante, car, tout comme l’Italie, elle se rapprochait des conceptions politiques françaises. La France ne devait empêcher et être effrayée par l’émergence de grands Etats nationaux en Europe, dont elle serait à la tête. La circulaire se poursuivait sur une enquête démographique des Etats d’Europe. Ce recensement montrait la supériorité démographique française : France et Algérie avec 40 millions d’habitants contre 29 pour la Confédération de l’Allemagne du Nord par exemple. 194 Mais la circulaire finissait sur un constat amer : « Les résultats de la dernière guerre indiquent que nous avons besoin d’améliorer sans délai notre organisation militaire pour la défense de notre territoire. « 195 Comme le dit Louis Girard, « la destruction soi-disant tant attendue des traités de Vienne n’avait eu pour résultat que de contraindre la France à augmenter sa puissance militaire. »196 Les « idées napoléoniennes » pouvaient-elles mettre en danger la France ? C’était ce que dénonçaient les tenants d’une politique basée sur le morcellement politique de l’Italie et de l’Allemagne. La recherche de compensations devait ainsi satisfaire l’opinion publique et les opposants : c’était une question de prestige. 191

ibidem Louis GIRARD, op.cit, p 386 193 ibidem 194 Louis GIRARD, op.cit, p 387 195 ibidem 196 ibidem 192

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2. Echec de la politique de compensations

La politique française de compensations se heurtait ainsi à la volonté de Bismarck, qui ne comptait pas se laisser manipuler. Les manoeuvres françaises étaient mal venues : la France n’avait pas les moyens militaires et donc diplomatiques pour imposer sa volonté à Bismarck. L’homme d’Etat prussien savait bien que les armées françaises étaient empêtrées au Mexique, et dans les colonies africaines et asiatiques. La France avait constaté que la Prusse s’était agrandie sans son concours militaire ; que, contrairement à l’Italie, elle pouvait se protéger toute seule.197 Dans les pourparlers à propos des compensations, le rapport de force avait changé. Et il n’était plus favorable à la France. En septembre 1866, l’ambassadeur Benedetti avait soumis à Bismarck un projet de traité concernant l’annexion de la Belgique et du Luxembourg. Bismarck reçut le projet, mais il n’en dit rien.198 Napoléon III commençait à préparer l’annexion de Luxembourg, pensant que le silence de Bismarck correspondait à un acquiescement. L’annexion du petit duché devait être le prélude à l’annexion de la Belgique. 199 Dès novembre 1866, Napoléon III entama des pourparlers directement avec la Haye. 200 Le roi des Pays-Bas accepta la cession du duché contre une forte indemnité. Mais il demanda l’assentiment de la Prusse. Or, Bismarck déclara, le 1er avril 1867, qu’il n’acceptait pas cette cession sans l’accord du peuple allemand.201 Devant ce refus, le roi des Pays-Bas cessa les négociations avec la France. Ce retournement fut un camouflet pour la politique extérieure de la France. Napoléon III, devant 197

Louis GIRARD, op.cit, p 385 Jean TULARD, Dictionnaire du second Empire, Paris, Fayard, 1995, p 136 199 Louis GIRARD, op.cit, p 385 200 Jean TULARD, op.cit, p 136 201 Louis GIRARD, op.cit, p 394 198

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cette perte de prestige, songea à entrer en guerre contre la Prusse, mais il en fut dissuadé par le maréchal Niel, nouveau ministre de la Guerre. L’armée n’était pas préparée ; les effectifs étaient insuffisants et les meilleures unités n’étaient pas sur le continent.202 Il fut contraint d’accepter la tenue d’une conférence internationale à Londres pour mai 1867. La réunion déboucha sur la neutralisation du Luxembourg. Le duché restait la propriété du roi des PaysBas. La garnison prussienne devait évacuer le duché et la forteresse devait être démontée. 203 Avec la conférence de Londres, il apparaissait clair que Bismarck ne comptait aider la France à s’agrandir. Au lieu de résoudre le différend franco-prussien, la conférence l’avait exacerbé : « un diplomate [avait] compar[é] l’arrangement de Londres à celui de Gastein ; une simple halte dans la marche vers la guerre. » La discorde franco-prussienne rebondit en 1868 à propos des chemins de fers du Luxembourg. En janvier 1868, la compagnie de l’Est obtint, grâce à une société privée luxembourgeoise, l’exploitation des lignes du Luxembourg pour quarante-cinq ans. De plus, deux compagnies de chemins de fers belges, qui étaient endettées, rentrèrent en négociations avec la compagnie de l’Est pour l’exploitation du réseau belge. L’acquisition était en bonne voie et permettait à la France d’acquérir un avantage stratégique, avec la ligne BâleLuxembourg, en cas de conflit avec la Prusse. Il pouvait aussi permettre l’annexion à terme de la Belgique. Mais le gouvernement belge, poussée par Londres, refusa une telle acquisition. Clarendon, premier ministre anglais, sentait que Bismarck poussait Napoléon III vers la Belgique afin d’envenimer les relations franco-anglaises.204 L’affaire fut réglée en avril 1869 : les contrats étaient annulés et la Belgique garantissait des indemnités conséquentes aux entreprises ferroviaires françaises concernées.205

202

Pierre MILZA, op.cit, p 543 ibidem 204 Louis GIRARD, op.cit, p 401 205 Jean TULARD, op.cit, p 136 203

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Ainsi, après Sadowa, la politique extérieure menée par Napoléon III connaissait des difficultés considérables. La carte prussienne avait échoué et s’était même retournée contre son créateur. Les calculs, qu’il avait entrepris, tournaient en permanence autour de l’alliance avec la Prusse. Mais cette alliance, Bismarck n’en a pas voulu. Il préférait n’être redevable de personne. Face à ce camouflet, la diplomatie française allait se tourner vers l’Autriche afin de conclure une alliance pour effacer les erreurs nées de la défaite autrichienne.

3. Vers un rapprochement avec l’Autriche

A partir de 1868, il était clair pour Napoléon III, qu’il devait croiser le fer avec la Prusse. Elle avait affaibli le prestige de la France. L’alliance autrichienne aurait permis de reprendre la main en Allemagne. L’Autriche ne cherchait-elle pas à réparer les conséquences de Sadowa ? Une attaque franco-autrichienne contre la Prusse pouvait-elle satisfaire les deux parties ? Dans ce cas, n’est-ce pas pour Napoléon III se contredire ? Ce retour brusqué à une politique extérieure « traditionnelle » constituait-il un facteur de stabilité et de lisibilité pour l’opinion publique française ? En tout cas, dans la panique qui s’emparait du corps diplomatique tout entier, le rapprochement avec l’Autriche s’opérait. Dès avril 1867, Napoléon proposait à FrançoisJoseph une alliance offensive et défensive.206 Elle prévoyait après la victoire commune sur la Prusse, que l’Autriche puisse former une confédération d’Allemagne du Sud. L’Autriche pourrait s’emparer de la Silésie, perdue au début du 19 ème siècle. La France occuperait la rive 206

Pierre MILZA, op.cit, p 543

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gauche du Rhin. L’alliance n’aboutit pas, car Vienne ne consentait à céder des territoires allemands, mais les marques d’amabilités se multipliaient. Vienne était préoccupé d’abord par sa situation intérieure. La défaite de Sadowa correspondait à une défaite du camp allemand dans l’Etat habsbourgeois. Les Hongrois se sentaient renforcés dans la volonté de s’emparer d’une partie du pouvoir et d’obtenir une large autonomie. 207 Beust fut chargé de changer la Constitution. De ce changement naquit l’Autriche-Hongrie dernière version. Ceci devait amener des modifications dans la conduite de sa politique extérieure. La défense de l’indépendance des Etats de l’Allemagne restait tout de même une priorité de Vienne. Mais les intérêts à défendre passaient plus par les Balkans désormais que par un retour de la puissance habsbourgeoise en Allemagne. Beust cherchait, en cette année 1868, à recréer le front de Crimée : une coalition contre la Russie devait amener la Prusse à s’aliéner les courants nationalistes allemands en cas d’intervention aux côtés des russes. Napoléon III ne désirait pas s’en tenir à des paroles de pure forme avec FrançoisJoseph. En août 1867, le couple impérial français se rendit à Salzbourg rencontrer FrançoisJoseph et Elisabeth. Cette rencontre fut suivie de discussions politiques.208 Les discussions ne débouchèrent pas sur un traité définitif, vivement souhaité par Napoléon III. Malgré cet échec, l’Europe constatait que le rapprochement franco-autrichien prenait corps de jour en jour. Dans ce rapprochement, l’Autriche voulait élargir les discussions avec l’Italie de peur d’avoir une puissance hostile sur son flanc sud.209 Napoléon y était favorable. Mais les discussions achoppèrent sur deux obstacles. D’abord la question romaine entravait l’éventualité d’une entente. L’Autriche, en tant que puissance catholique ne pouvait se résoudre à laisser Rome au royaume d’Italie. Il en allait de même pour Napoléon III, qui ne voulait pas s’aliéner les catholiques français. Ensuite, l’Italie réclamait la cession par l’Autriche du Trentin. Refus

207

Peter RASSOW, Histoire de l’Allemagne, des origines à nos jours, J.Horvath, 1972, p 646 Jean TULARD, op.cit, p 87 209 ibidem 208

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catégorique de François-Joseph. L‘intransigeance des différents dirigeants sur la question romaine ne permit pas d’aboutir à la conclusion d’un accord. La politique pro-prussienne de Napoléon III dans la première moitié des années 1860 avait au bout du compte affaiblit le régime à l’extérieur mais aussi à l’intérieur. La politique « désespérée » de rapprochement avec l’Autriche n’eut pas de conséquences sécurisantes pour la France. Elle aurait pu être suivie d’un rapprochement avec les Etats du sud de l’Allemagne. Mais il n’en fut rien. De 1867 à 1870, la France apparaît de plus en plus isolée en Europe. Toute sa politique extérieure, depuis le début du régime impérial, venait de subir un revers important. L’ensemble des capitales européennes avait des griefs à l’encontre de Napoléon III. Le voir, dans une certaine mesure, subir une défaite diplomatique ou militaire ne les gênaient pas.

B. Munich et l’Allemagne : le projet « Triade »

1. 1866 : fin du projet ?

La Bavière, dans l’espace germanique, occupait une place de choix. Troisième Etat après la Prusse et l’Autriche, elle cherchait, depuis le début du 19ème siècle, à se créer une zone d’influence en Allemagne. Face à l’antagonisme austro-prussien montant, elle pensait pouvoir trouver son bonheur en proposant une troisième voie dans la réalisation de l’unité allemande. L’unité allemande restait la question la plus préoccupante dans les années 1850-1860. Mais

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chaque Etat avait une conception particulière de la future unité : le morcellement politique de l’Allemagne fut un des obstacles majeurs à l’unité prônée par les révolutionnaires de 1848. Ce projet de triade fut un des buts de la politique menée par Maximilien II et son ministre Von der Pfordten. Dès les conférences de Dresde du 23 décembre 1850 au 15 mai 1851210, elle cherchait à obtenir plus de suffrages à la Diète de Francfort. 211 Le royaume de Bavière proposa que les quatre royaumes (Bavière, Wurtemberg, Saxe et Hanovre) aient le même nombre de voix que les deux grandes puissances allemandes. 212 Les petits Etats, non concernés par la réforme proposée, refusèrent ce projet. La guerre de Crimée fit rebondir la question. L’attitude radicalement différente de l’Autriche et de la Prusse fit ressurgir l’importance d’une réforme du Bund.213 La Bavière, qui était économiquement liée à la Prusse, et politiquement à l’Autriche, pensait qu’une réforme du Bund dans un sens plus fédéraliste permettrait de « pouvoir assurer une fois encore la paix du monde grâce à l’appui d’une Allemagne forte de ses 70 millions d’habitants. »214 Elle réussit à s’affranchir de l’Autriche en soutenant la Prusse dans sa volonté de neutraliser le Bund dans la guerre de Crimée. C’était dans le but de contraindre l’Autriche à envisager une réforme tripartite du Bund. Pour arriver à leurs fins, huit représentants d’Etats moyens (Bavière, Saxe, Hanovre, Wurtemberg, Nassau, Les deux Hesse) se réunirent à Bamberg les 25 et 26 mai 1854. Il en sortit une attitude commune face aux prétentions autrichiennes, mais pas de réel projet de Triade, qui aurait pu contrebalancer le condominium austro-prussien. Avec la guerre d’Italie, les projets de réformes de la Confédération germanique se multiplièrent. Et la Bavière devenait un enjeu pour les deux grandes puissances. S’accorder avec la Bavière permettrait de balayer les résistances des autres Etats allemands. Le baron 210

Max SPINDLER, Bayerische Geschichte im 19 und 20 Jahrundert 1800 bis 1970, Munich, CH Beck, 1978, p 274 211 Jean TULARD, op.cit, p 124 212 ibidem 213 ibidem 214 ibidem

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Ludwig Von der Pfordten, ambassadeur de Bavière à la Diète de Francfort à partir de 1859, pensait qu’inévitablement et « en raison de sa taille, de l’importance de sa population, de la mission culturelle dont elle était investie, la Bavière était appelée à prendre la tête de la troisième Allemagne. »215 Lors de conférences d’Etats moyens allemands à Munich et Wurzbourg en 1859, Maximilien II, soutenu par la Saxe,

proposa l’élargissement des

compétences du Deutsches Bund. Il demandait l’institution d’une citoyenneté allemande, tout en conservant les nationalités de chaque Etat. De plus, il réclamait l’instauration d’un même système judiciaire, d’un même code civil et pénal, d’une législation commune sur les patentes, d’un seul et unique système de poids et mesures. 216 Face à ses exigences, Vienne et Berlin y virent une tentative des Etats moyens de s’affranchir d’eux. La Prusse refusa ce projet. En 1863, l’antagonisme austro-prussien augmentait et la réforme du Bund devenait un enjeu majeur pour les deux puissances. Elles courtisèrent la Bavière chacune de leur côté afin de faire adopter sa vision de l’organisation politique allemande. D’abord l’Autriche, qui proposa une réforme lors de la conférence des Princes de Francfort du 17 août 1863. 217 Dans ce projet, la Bavière occupait une place équivalente à celle des deux grandes puissances allemandes. Le projet prévoyait un renforcement de l’exécutif, avec la constitution d’un directoire de six membres. La Prusse se sentait menacée par ce projet et refusa de participer à la conférence des Princes. La Bavière, devant le refus prussien, ne donna pas suite au projet : elle avait refusée l’Allemagne sans l’Autriche, elle ne pouvait et ne voulait voir l’Allemagne sans la Prusse.218 Avec la crise des duchés danois, la Bavière prit la tête des revendications des Etats moyens da la Confédération. Maximilien II, comme les autres souverains, n’acceptait pas que 215

Jean TULARD, op.cit, p 125 ibidem 217 Max SPINDLER, op.cit, p 277 218 Jean TULARD, op.cit, p 125 216

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l’affaire soit réglée par les deux grandes puissances sans concertation des autres Etats. Dans cette perspective, Maximilien II et son successeur Louis II se faisaient les défenseurs des droits de Frédéric d’Augustenbourg sur les duchés danois. La survie de la Confédération était en jeu. La Bavière réussit à influencer Vienne pour qu’elle accepta Frédéric d’Augustenbourg comme duc du Schleswig-Holstein. Seulement la convention de Gastein remit en cause cette initiative : Vienne retournait à l’alliance prussienne. La dernière tentative pour réaliser cette troisième force fut proposée par Bismarck. Le 10 juin 1866, Bismarck proposa la création d’un Etat fédéral dirigé par une conférence des ambassadeurs des Etats membres avec un Parlement élu au suffrage direct. L’Autriche serait exclue de l’Etat fédéral mais elle contracterait une alliance militaire avec. La Bavière recevrait le commandement des troupes de l’Allemagne du Sud. Tour à tour, Vienne et Berlin cherchaient à s’allier Munich. Mais la proposition de Bismarck ne pouvait convenir à Louis II. Son horreur de la démocratie ; le fait que les catholiques se retrouveraient en minorité dans ce nouvel Etat furent les motifs du rejet bavarois. La position, que la Bavière souhaitait avoir dans une éventuelle réforme du Bund, était fondamentalement précaire. D’une part ; elle ne possédait pas une armée équipée et formée, qui lui aurait permis d’ « être la continuation de la politique par d’autres moyens », comme le proclamait Clausewitz. Ensuite, afin d’arriver à ses fins, elle devait compter avec le duo austro-prussien. Or les « frères ennemis » n’étaient pas décidés à laisser une place au soleil à la Bavière. De même pour les petits et moyens Etats allemands, qui ne voulaient pas d’une tutelle bavaroise : le Bade, par exemple, préférait une tutelle lointaine, celle de la Prusse, plutôt qu’une tutelle bavaroise proche. La guerre de 1866 était l’ultime occasion de faire admettre l’idée d’une troisième force en Allemagne. Pour y parvenir, il fallait se montrer le plus militairement possible neutre malgré la participation bavaroise à la coalition antiprussienne. Seulement la supériorité prussienne contrecarra les projets de Louis II. L’armée

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prussienne avait la capacité de mettre en péril les armées bavaroises, et ceci n’avait pas été prévu par Louis II. Avec la victoire foudroyante de la Prusse, l’idée d’une troisième force allemande persistait, mais uniquement dans les pensées chimériques de certains responsables politiques bavarois. La réalité montrait bien que cette volonté devenait anachronique. La création d’une Confédération de l’Allemagne du Sud, évoquée lors des traités de paix de Prague, ne pouvait faire de cette entité qu’un pion dans les mains des grandes puissances. Dans ce cas, vers qui se tourner ? L’Autriche avait déçu. Du côté français, « la Bavière ne recevait plus que des menaces de démembrement territorial. »219 La Prusse, elle, n’accepterait pas la création d’une Confédération de l’Allemagne du sud : en témoignaient les traités militaires conclus en août 1866 avec les Etats allemands du Sud. A partir de 1866, la Bavière était donc dans une situation des plus alarmantes. Elle devenait un enjeu de l’appétit des puissances voisines. L’indépendance bavaroise risquait-elle d’être sacrifier par une grande puissance au cours du prochain conflit à venir ? Dans ce cas, comment préserver au mieux l’indépendance de la Bavière et le maintien de la dynastie des Wittelsbach ?

2. Le ministère Hohenlohe : vers la prussification ?

Dès le 29 août 1866, Louis II, conscient de la nouvelle donne politique, écrivait à son oncle de Prusse, Guillaume Ier : « Maintenant que la paix est conclue entre nous et qu’une ferme et durable amitié s’est établie entre nos Maisons et nos Etats, je désire lui donner une expression extérieure et symbolique, en offrant à Votre Majesté Royale la possession commune du burg de ses aïeux à Nuremberg. Lorsque au faîte de ce château le pavillon des Hohenzollern et celui des Wittelsbach flotteront au vent, en mêlant leurs plis, 219

Jacques BAINVILLE, op.cit, p 96

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puisse-t-on voir là le symbole de la bonne garde que font la Prusse et la Bavière unies sur l’avenir de l’Allemagne, avenir que la Providence a introduit dans des voies nouvelles par l’entremise de Votre Majesté. »220 Cette lettre témoignait bien de la nouvelle voie que prenait la diplomatie bavaroise. Son premier acte fort et symbolique fut l’éviction du baron Ludwig Von der Pfordten, partisan de la grande-Allemagne. Il le remplaça définitivement le 31 décembre 1866 par le prince Chlodwig von Hohenlohe-Schillingsfürst.221 Cette nomination représentait les intérêts prussiennes. Il était clairement un libéral, anticlérical, farouche partisan de la petiteAllemagne. Il réussit à entamer des réformes de types libérales grâce à un Landtag (Parlement) à majorité libérale jusqu’en 1868.222 Le principal obstacle à la « prussification »223 fut le catholicisme, ciment du particularisme bavarois. Le catholicisme bavarois était isolé au sein du catholicisme : le 19ème siècle marqua une recrudescence de l’ultramontanisme. Or, dans leurs combats en Bavière, les catholiques étaient divisés sur la marche à suivre face au mouvement national allemand. La condamnation du monde moderne par le Pape, en 1864, avec le Syllabus, amena des intellectuels catholiques, comme Döllinger, à se rapprocher des conceptions luthériennes et ainsi de la Prusse. Avec ces divergences au sein du catholicisme bavarois, il était plus facile de mener, pour Louis II, une politique libérale. Le ministre Hohenlohe put entreprendre, en prélude au Kulturkampf, une série de réformes, qui réduisaient le pouvoir du catholicisme dans la société bavaroise. La première tâche, qui lui incombait, était de commencer la séparation de l’Eglise et de l’Etat dans les domaines où le Trône et l’Autel étaient toujours associés. Dans le domaine social, le ministre fit adopter une loi, datée du 29 avril 1869, qui enlevait aux ecclésiastiques le soin des malades. 224 Ce furent les communes, qui se chargèrent 220

Jacques BAINVILLE, op.cit, p 105 Max SPINDLER, op.cit, p 301 222 ibidem 223 Jacques BAINVILLE, op.cit, p 97 224 Max SPINDLER, op.cit, p 302 221

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dès lors des soins aux malades. Le ministre, dans sa volonté de libéraliser l’Etat bavarois, adopta des lois en faveur de la mobilité des citoyens : mobilité, qui était l’un des fondements de tout système capitaliste et libéral. De plus, la loi du 30 janvier 1868 autorisa la liberté d’entreprendre dans tout le royaume, ce qui contrastait avec le système des concessions, qui était en vigueur jusque-là.225 Dans le domaine militaire, il introduisit une réforme, le 30 janvier 1868, qui tirait les conclusions du traité militaire bavaro-prussien d’août 1866. 226 La réforme s’engageait dans la voie de la conscription générale. Elle permettait de faire de la Défense un devoir pour le citoyen. L’armée put ainsi voir ses effectifs gonflés. Le service était de six ans, dont trois dans l’armée active et trois ans dans la Réserve. La Landwehr (Défense territoriale) devait s’inspirer du modèle prussien, qui en faisait « un instrument-modèle au point de vue technique. »227 Ainsi, elle « serait une armée absolument dévouée à la couronne et immédiatement prête à combattre. »228 Dans le domaine économique, la dépendance à l’égard de la Prusse s’accentuait. 229 Avec la création de la Confédération de l’Allemagne du Nord le 1er juillet 1867, le Zollverein devait être renouvelé. Bismarck cherchait à se lier plus fortement les quatre Etats du sud de l’Allemagne. La nouvelle organisation se composait de deux commissions. Un conseil fédéral du Zoll (Zollbundesrat) et un parlement du Zoll (Zollparlament). Le parlement devait être élu au suffrage universel direct. La Prusse obtenait le monopole du droit de veto. Le 8 juillet 1867, le nouveau traité fut signé.230 En Bavière, malgré la signature, les oppositions restaient vives. A la chambre des députés, les conservateurs dénonçaient « la sanction de la dictature économique prussienne»231 ; ainsi que la probable domination politique de la Prusse dans le cas où la réalisation de l’unité allemande se concrétisait. La Chambre Haute (Reichsräte) 225

Max SPINDLER, op.cit, p 304 ibidem 227 Peter RASSOW, op.cit, p 585 228 ibidem 229 Max SPINDLER, op.cit, p 302 230 ibidem 231 ibidem 226

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aussi, résista durablement à la ratification du traité économique. Seul en Bavière, le Parti du Progrès (Fortschrittpartei) pensait que le traité constituait une avancée souhaitable vers l’établissement d’une petite-Allemagne. Pourtant, le traité fut ratifié sous la pression de Louis II en accord avec son idée de ménager la Bavière face à « l’ogre » prussien. Des élections eurent lieu,

le 10 février 1868, pour le Zollparlament.232 Sur les quarante-huit députés

envoyés par la Bavière, trente s’opposait à la politique pro-prussienne du Zoll. De là se créa un Parti bavarois patriote animé par Ernst Zanders et Joseph Edmund Jörg. Au parlement et par l’intermédiaire du « Augsburger Postzeitung » ils propageaient des idées patriotiques et pro-cléricales. Ce parti se mit à concurrencer le Fortschrittpartei au sein des institutions.233 Sur le plan des relations internationales, le souverain bavarois, conscient de son isolement, cherchait à « conduire son Etat dans la voie qu’il jugeait la moins dangereuse. »234 Aider la Prusse dans ses revendications sans trop aller loin, voilà le « pénible mariage de raison » que Louis II dû entretenir. Il ne cachait pourtant pas son horreur de ce que représentait la Prusse : la bureaucratie, le militarisme. Cela contrastait avec le « lyrisme exalté », l’ « inutile rêverie » et la « solitude malsaine » qui caractérisaient le jeune souverain bavarois.235 Il confia même à M. de Cadore, ministre de France à Munich, que « Bismarck [voulait] faire de son royaume une province prussienne. »236 M. de Cadore pensait néanmoins que la Bavière marcherait avec la Prusse en cas de conflit avec la France. Les évènements internationaux de 1866 à 1870 n’étaient pas de nature à créer un rapprochement franco-bavarois. Alors que tous les éléments étaient réunis pour entrevoir une entente, l’affaire du Luxembourg entretint la méfiance des Etats allemands du sud, dont la Bavière qui possédait le Palatinat à la frontière française. Le Palatinat était une région convoitée par Napoléon III. Du moins, tout agrandissement de la France à l’Est passait quasi 232

ibidem ibidem 234 Jacques BAINVILLE, op.cit, p 107 235 Jacques BAINVILLE, op.cit, p 109 236 ibidem 233

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inévitablement par le Palatinat bavarois. Jusqu’en 1870, les manœuvres françaises en Belgique et au Luxembourg suscitèrent des craintes à Louis II. Bismarck sut en tirer profiter pour se lier la Bavière. Ainsi, la solution prussienne semblait, pour Louis II, la plus raisonnable pour maintenir quelques artifices de la souveraineté bavaroise. Mais les résistances en Bavière restaient vives. La politique libérale de Hohenlohe avait permis la constitution d’une force politique particulariste, le Parti bavarois. En mai 1869 et en novembre 1869, les élections au Landtag donnèrent une majorité aux catholiques conservateurs (quatre-vingt sièges contre soixante et quatorze sièges pour les libéraux).237 Sous la pression des deux Chambres, le 8 mars 1870, Louis II accepta la démission de Hohenlohe. Le comte Otto Graf Bray-Steinburg le remplaça au ministère des Affaires étrangères et devint ministre principal. 238 Cette nomination représentait le retour au

devant de la scène des tenants de la politique

particulariste et grande-Allemagne. Elle pouvait constituer une aubaine pour la diplomatie française qui s’évertuait à affaiblir par tous les moyens la puissance prussienne. Le retour à une politique d’influence dans les Etats du sud de l‘Allemagne avait des chances d’aboutir. Avec une alliance autrichienne solide, la Prusse devait s’attendre à une confrontation prochaine. La France se devait de réparer Sadowa, ainsi que les humiliations subies lors de la politique des compensations. Mais pouvait-elle attendre longtemps : son armée montrait des signes de faiblesses dans moult domaines importants. L’armée prussienne avait fait ses preuves au Danemark et face à l’Autriche. Elle était en confiance et n’était nullement inquiétée par un éventuel conflit avec la France impériale. Bismarck devait cependant tout mettre en oeuvre pour éviter une quelconque intervention des puissances européennes. Ce fut Bismarck, qui se décida à agir de façon plus agressive vis a vis de la France. La candidature Hohenzollern au trône d’Espagne allait mettre le feu aux poudres. 237 238

Max SPINDLER, op.cit, p 307 ibidem

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C. La guerre de 1870 : fin des relations franco-bavaroises

1. Causes et rapports de force au déclenchement de la guerre

Le conflit, qui éclata en juillet 1870, entre la France et la Prusse apparut pour les historiens comme un affrontement « inéluctable »239, préparé de longue date par Bismarck. Le chancelier savait que le dernier obstacle à la réalisation de l’unité allemande sous domination prussienne était la France. Il avait pu mettre en retrait la France lors du conflit avec l’Autriche en lui faisant miroiter quelques compensations à l’est. Mais la supercherie dura quelques temps jusqu’à ce que la France comprit que l’alliance prussienne était caduque. Dès lors, il fallait refaire ce qui avaient été défait, c'est-à-dire se tourner vers l’Autriche pour contrer la puissance arrogante prussienne. En Allemagne, Bismarck sentait que la réalisation de l’unité allemande lui échappait et que le particularisme reprenait de la force dans les Etats du sud de l’Allemagne. Une guerre contre la France, menée dans certaines conditions, lèverait les obstacles à la réalisation de l’unité. Mais il fallait trouver le prétexte adéquate pour rompre avec la France. Sans le savoir, la candidature d’un prince Hohenzollern au trône d’Espagne, allait devenir l’instrument de la rupture des relations avec la France.

239

Jean TULARD, op.cit, p 597

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Le trône d’Espagne était vacant depuis 1868. La reine Isabelle avait du quitter le trône et partir en France chercher asile.240 Napoléon III était naturellement intéressé par ce qui pouvait se passer dans l’Etat transpyrénéen. Mais il ne sut trouver un candidat pour le trône. En février 1869, la candidature du prince Léopold de Hohenzollern, qui appartenait à une branche catholique des Hohenzollern, au trône vacant d’Espagne, fut connue. Mais elle ne paraissait pas sérieuse. En février 1870, Bismarck relança la candidature du prince Léopold. Il savait qu’elle serait susceptible de froisser la France. 241 De février à juin 1870, Bismarck réussit à convaincre Léopold et le roi Guillaume de présenter la candidature. En juin, le général Prim, qui dirigeait l’Espagne, n’avait plus qu’à soumettre la candidature au Cortès. Le 2 juillet 1870, la candidature Hohenzollern fut rendue publique.242Selon Louis Girard et Pierre Milza, la réaction de l’opinion publique parisienne fut si explosive que la diplomatie française se devait de réagir énergiquement. Les républicains et les royalistes s’en prenaient allègrement à l’incohérence de la diplomatie française. Adolphe Thiers, dans un discours à l’Assemblée le 3 mai avait déjà mis en garde Napoléon III face à une résurrection de l’empire de Charles Quint.243 Les autres réclamaient une réaction forte : l’avenir de la dynastie impériale pouvait être en jeu. Napoléon III essayait de garder la tête froide face cette « hystérie ambiante. »244 Il devait tout de même relever la « provocation nouvelle », car il en allait du prestige et de l’honneur de la dynastie.245 Devant les pressions internationales, Guillaume Ier demanda le retrait de la candidature. Il fut officiel le 12 juillet 1870. A Paris, un sentiment de victoire s’installait au sein du pouvoir. Mais certains politiciens ne voulaient pas se contenter de ce 240

Louis GIRARD, op.cit, p 456 ibidem 242 Louis GIRARD, op.cit, p 457 243 Louis GIRARD, op.cit, p 458 244 Pierre MILZA, op.cit, p 579 245 ibidem 241

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simple retrait. L’impératrice Eugénie et les bonapartistes autoritaires poussèrent Napoléon III, « diminué physiquement et psychologiquement » par la maladie, à exiger des « garanties » à la Prusse.246Ces garanties correspondait à une renonciation du chef de famille des Hohenzollern, en l’occurrence Guillaume Ier de Prusse, à toute montée d’un prince Hohenzollern sur le trône d’Espagne. Benedetti, ambassadeur de France à Berlin, fut chargé de transmettre les demandes françaises au roi de Prusse. Le 13 juillet, Benedetti rencontra Guillaume Ier à Ems. Le roi de Prusse se refusa à donner des garanties par écrit, mais fit savoir à l’envoyé français que l’affaire de la candidature lui apparaissait comme de l’histoire ancienne. Entre-temps, le roi fit parvenir le compte-rendu de l’entrevue à Bismarck. Il s’en servit pour humilier l’honneur de la France. Il la manipula et la fit publier. Le 14 juillet, la fameuse dépêche d’Ems fut connue à Paris. Le 15 au matin, l’entrée en guerre de la France face à la Prusse fut décidée. Le 19 juillet, la déclaration de guerre fut remise à la Prusse. A l’entrée en guerre, quels étaient les rapports de force diplomatiques et militaires ? Sur le plan diplomatique, Bismarck avait des raisons de ne pas trop s’inquiéter. La France n’a pu trouver d’alliés sûrs pour cette guerre. En déclarant la guerre, la France s’aliéna un bon nombre d’Etats. L’Angleterre en premier lieu

resta neutre. Bismarck avait su

habilement faire publier dans le Times le projet de traité français, datant de 1866, d’annexion de la Belgique.247La Russie était favorable à la Prusse tant que ses intérêts n’étaient pas en jeu. Rester l’Autriche et l’Italie. Aucune des discussions pendant la période 1866-1870 n’avait abouti à un traité militaire. François-Joseph et son ministre Beust se déclarèrent neutres. Le fait que se fut Napoléon III, qui déclara la guerre, empêcha l’Autriche de mener une guerre contre son voisin du Nord. Ils rentreraient dans le conflit du côté français, si la France se montrait militairement supérieure. Avec l’Italie, les discussions ne durèrent pas longtemps. Le roi Victor-Emmanuel voulait payer « la dette d’honneur » envers son protecteur. Seulement, 246

Pierre MILZA, op.cit, p 580 Pierre MILZA, op.cit, p 585

247

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la question romaine ne trouvant pas de solutions, le royaume d’Italie choisit finalement de rester neutre. Napoléon III, pressé par Gramont, ne voulait pas « défendre son honneur sur le Rhin et le sacrifier sur le Tibre. »248 En Allemagne, la manœuvre habile de Bismarck déboucha sur l’entrée des Etats du sud en guerre au côté de la Prusse, comme prévue dans les traités militaires de 1866. Pendant le conflit, la tâche de Bismarck fut de ne pas l’élargir. Pour la France, le contraire apparaissait souhaitable. Diplomatiquement isolée, la France se devait de relever le défi dans le domaine militaire. Or les évolutions aussi bien techniques que tactiques et stratégiques ne furent pas nombreuses. La guerre de Crimée, la guerre d’Italie, les expéditions en Chine, au Mexique et en Afrique avaient montré la qualité du soldat français. Mais le commandement avait souvent fait défaut, malgré la réputation des généraux. A la fin août 1870, Napoléon III ne disposait que de 300 000 soldats alignés. La coalition allemande comptait 450 000 hommes plus les troupes de la Landwehr.249 L’artillerie allemande semblait supérieure ainsi que

son

organisation : Moltke avait, bien avant le conflit, préparé des plans d’attaques. Bien sûr, les responsabilités furent partagées : entrer en guerre sans avoir une connaissance précise des forces militaires en présence et en se fiant à la bravoure du soldat français paraissait a posteriori risqué.250 La défaite à venir trouvait ses responsabilités dans l’infériorité de la « capacité d’action collective » française.251 Cette responsabilité incombait à la Nation dans son ensemble, car la victoire, de tout temps, apporte une supériorité morale. La défaite ne peut que créer le phénomène inverse, c'est-à-dire une remise en cause des valeurs morales de l’époque. Comment ne pas attribuer la responsabilité aux français et à leurs représentants qui ont rejeté puis vidé de sa substance la loi Niel ? Cette loi de 1868 devait 248

ibidem Louis GIRARD, op.cit, p 476 250 François ROTH, La guerre de 70, Paris, Fayard, 1990, p 553-581 251 Raymond ARON, Paix et guerre entre les Nations, Paris, Calmann-Lévy, 1984, 8ème édition, p 225 en parlant de l’empire romain : « la supériorité qui a pour fondement une capacité d’action collective, en l’espèce la discipline militaire, n’est pas immédiatement transmissible, elle est liée aux structures sociales, elle exige un entraînement prolongé. » 249

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permettre d’atteindre un niveau militaire égal à celui de la Prusse. La création d’une garde nationale mobile, sur le modèle prussien rencontra de vives oppositions. La mort du maréchal Niel enterra le projet. L’impréparation de l’armée, l’isolement diplomatique n’annonçait rien de très réjouissant pour Napoléon III. L’empereur, pour préserver l’intérêt dynastique, était condamné à la victoire. Le 28 juillet 1870, il prit la tête des troupes françaises à Metz. 252 La guerre franco-prussienne débutait. En Allemagne, elle prenait des allures de guerre de libération nationale.

2. Paris et Munich dans le conflit

Le conflit entre la Prusse, avec les Etats du sud de l’Allemagne, et la France impériale marqua un tournant dans l’histoire des relations internationales : un nouvel équilibre des forces allait en sortir. Dans cette épreuve de volonté, la France devait échouer. François Roth dans son livre la guerre de 70 a fait une description des évènements militaires majeurs. Ici, il est question de retracer les évènements, qui concernent la Bavière et la France. A Munich, Louis II ne pouvait se dérober au devoir qu’il lui incombait. La visite de Bismarck, le 14 juillet 1870, avait donné le ton sur l’attitude de la Prusse à l’égard de la Bavière au cas où celle-ci hésita.253 Il fit savoir qu’une hésitation bavaroise serait pour lui un signe de rupture d’alliance. Bien que la question de la neutralité fût évoquée, il semblait pour Bray et pour Louis II qu’une victoire prussienne sans le concours de la Bavière signifierait la 252 253

François ROTH, op.cit, p 25 Max SPINDLER, op.cit, p 309

83


fin du royaume bavarois.254 Le conseil des ministres du 15 juillet 1870 jugea que seul le roi pouvait décréter la mobilisation. Le 16 juillet, le roi Louis II franchissait « le Rubicon du particularisme.»255 La décision prise, il fallait faire voter les crédits de guerre. Le 18 et 19, la Chambre se saisissait de l’affaire. Le 19, après d’âpres oppositions, les demandes de crédits du gouvernement furent approuvées par 101 voix contre 47 : le sentiment d’être allemand prenait le pas sur le particularisme bavarois. L’armée bavaroise fut associée étroitement à l’armée prussienne. L’armée allemande était divisée en trois armées. Les deux corps d’armées bavarois étaient intégrés à l’armée du Sud, qui comprenait en plus trois corps d’armées prussiens, un du Wurtemberg, un de Bade et une division de cavalerie prussienne. 256 Chaque corps d’armée était composé de deux divisions d’infanterie, un corps d’artillerie et souvent un corps de cavalerie. 257 Sur le Rhin, trois grandes armées furent formées : une confiée au général Steinmetz, la seconde au prince Frédéric-Charles, et la troisième, celle du Sud, sous le commandement du prince Frédéric de Prusse.258 En face, l’armée française était organisé en deux armées : l’armée d’Alsace sous le commandement de Mac-Mahon et la deuxième, celle de Lorraine sous le commandement du maréchal Bazaine.259 Napoléon III préféra choisir une position défensive articulée autour de la ligne Metz-Strasbourg. Le 4 août, une division de l’armée d’Alsace fut accrochée à la ville frontière de Wissembourg. Elle tomba sur une division de l’armée du Sud. Les bavarois y prirent part. Dans la nuit, les français, conscients de leur infériorité numérique, se replièrent : 10 000 français venaient de combattre 40 000 allemands.260 Le 6 août, les bavarois attaquèrent, à 254

ibidem Jacques BAINVILLE, op.cit, p 116 256 Max SPINDLER, op.cit, p 309 257 François ROTH, op.cit, p 28 258 ibidem 259 ibidem 260 François ROTH, op.cit, p 46 255

84


Woerth (Frœschwiller pour les allemands) l’aile gauche du dispositif de l’armée d’Alsace. Devant la débâcle française, Mac-Mahon se retira sur Reichshoffen. La route de Strasbourg était dégagée. En Lorraine, la situation n’était guère meilleure pour les français. Le 6 août, la bataille de Forbach décida Napoléon III et Bazaine à se replier sur Metz. L’annonce des premières défaites fit chanceler le trône impérial : Emile Ollivier démissionna le 9 août. La population parisienne s’en prenait ouvertement au régime, seul responsable des défaites. L’impératrice Eugénie, aidée par Eugène Rouher, se chargea du gouvernement. Ce dernier fut composé de bonapartistes autoritaires tels Jérôme David et Clément Duvernois. Le nouvel homme fort du gouvernement fut le comte de Palikao. Car l’empereur était tenu à l’écart. Comme le constate François Roth, l’empereur « a été dépouillée de ses pouvoirs en moins d’un mois. »261 Même à Metz, il ne savait que faire. Le 12 août, alors que Nancy était occupée sans combat, Napoléon III abandonnait son commandement en chef au maréchal Bazaine. Il fut décidé de se replier vers le camp de Châlons. Mais sur le chemin, l’armée française rencontra la première armée allemande de Steinmetz. L’affrontement fut égal et chacun pensait avoir pris l’avantage sur l’autre. 262 Le 16 août, l’armée française subit une lourde défaite à Rezonville-Mars-la-Tour. 263 Le repli sur Verdun fut décidé côté français. Mais l’armée allemande ne laissa aucun répit aux français. En bon disciple de Clausewitz, Moltke cherchait à engager l’armée française principale dans une bataille décisive. Le 18 août, la défaite de Saint-Privat condamnait les français à se replier sur Metz. Le 20 août, le blocus de la ville lorraine commençait.264 Napoléon III, qui rejoignit Mac-Mahon dans sa retraite, allait être encerclé par les armées prussiennes entre Sedan et la frontière belge. Les allemands s’avancèrent vers Strasbourg, « ville allemande volée au Reich par Louis XIV. »265 Le 20 août, le siège de 261

François ROTH, op.cit, p 58 François ROTH, op.cit, p 73 263 François ROTH, op.cit, p 75 264 François ROTH, op.cit, p 87 265 François ROTH, op.cit, p 102 262

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Strasbourg et celui de Metz étaient effectifs. L’armée allemande du Sud, elle, traversait la Lorraine en écharpe. Le 18 août, elle se trouvait à Bar-le Duc. Son objectif était le camp de Châlons. Du côté français, le gouvernement Palikao demanda à Mac-Mahon de remonter vers le nord à la rencontre de Bazaine qui se repliait, semblait-il, sur Verdun. Le 22 août, MacMahon était à Reims. Il continua sa marche vers le Nord, sans savoir que Bazaine était enfermé à Metz. Mis au courant par la presse française, Moltke ordonnait, le 26 août, à l’armée du Sud de remonter vers le nord pour rejoindre Mac-Mahon. Ce dernier constata que l’étau se refermait sur lui. Le 29 août, il se résignait à s’enfermer dans Sedan. L’armée de Bazaine ne s’était jamais montrée. Le 30 août, l’encerclement de Sedan par les allemands débutait. Le 1er, les bavarois attaquèrent le village de Bazeilles, suivis par les autres armées prussiennes .266 Devant la défaite cuisante, le 1er septembre, Napoléon III décida d’hisser le drapeau blanc. Le colonel Bronsart von Schellendorf fut chargé de rentrer en contact avec l’armée française. Il entra dans Sedan et fut surpris de la présence de Napoléon III. Ce dernier lui confia une lettre pour le roi Guillaume : « Monsieur, mon frère ! N’ayant pas eu le bonheur d’être tué à la tête de mes troupes, il ne me reste qu’à remettre mon épée à Votre Majesté. »267 Le 2 septembre, la capitulation de Sedan fut signée. Napoléon III rendait son épée mais pas celle de la France.

3. Les relations franco-bavaroises à l’épreuve de l’unité allemande

La guerre franco-allemande n’était pas finie, mais elle venait de faire une première victime d’importance : Napoléon III et son régime. Le jour de la capitulation de Sedan, il fut 266

François ROTH, op.cit, p 121 François ROTH, op.cit, p 124

267

86


transféré et assigné à résidence au château de Wilhelmshöhe près de Cassel en Westphalie. Au soir du 3 septembre, la capitulation de Sedan fut connue à Paris. Mérimée, ami de l’impératrice écrivait : « je pense que l’empereur veut se faire tuer. Je m’attends dans une semaine à entendre proclamer la République et dans une quinzaine de jours, à voir les prussiens. »268 Le 4 septembre, le Corps législatif fut envahi et dispersé. La République était proclamée. La capitulation de Sedan fut le dernier acte politique de Napoléon III. Il avait pris le pouvoir par un coup de force, il le perdait par un coup de force. Sedan devint l’acte final, qui vouait le régime napoléonien aux gémonies pour de longues années. Il avait joué dans cette guerre le tout pour le tout : l’avenir de la dynastie en dépendait. Il avait perdu lamentablement, non la Nation française. Les républicains reprirent leur slogan de la « Nation en armes » pour mener la guerre face aux prussiens qui s’avançaient vers Paris. Du côté allemand, la décapitation de la France précipita ce que Bismarck avait en tête. Il était temps de réaliser l’unité allemande. Les Etats du sud de l’Allemagne s’étaient joints à l’effort prussien : d’une simple querelle franco-prussienne, Bismarck l’avait transformé en guerre nationale. La Nation allemande devait se protéger face à la menace française. La constitution d’une entité politique représentant la nation allemande sous direction prussienne devait sortir du conflit. Mais comment y parvenir malgré la levée de bons nombres d’obstacles ? Bismarck savait qu’il devait composer avec les susceptibilités des Etats du Sud. Il savait qu’il ne pouvait annexer purement et simplement ces quatre Etats. Mais le « révolutionnaire blanc » savait aussi que ces Etats, devant le rapport de force si favorable à la Prusse, ne pouvaient refuser de rentrer en négociations avec lui pour résoudre la question allemande.

268

Louis GIRARD, op.cit, p 487

87


Dans ces calculs, Bismarck pensait qu’une initiative de la Bavière condamnait les autres Etats du sud à accepter la domination prussienne sans aucunes réserves. Le cas du Hanovre en 1866 avait eu des répercussions psychologiques sur les dirigeants des quatre Etats. En Bavière, Louis II et son ministre Bray avaient compris qu’avec la victoire sur la France, la Bavière devait avancer dans la question nationale et transigeait avec une Confédération sous domination prussienne. Bismarck avait fait savoir à la Bavière que la Confédération pouvait se faire sans elle, et dans ce cas-là, elle perdrait le Palatinat au profit de la nouvelle Confédération. La Bavière deviendrait un enjeu des puissances si elle ne participait pas à la nouvelle organisation politique allemande. Le 11 septembre, Bray informa Bismarck qu’il avait tiré toutes les conséquences de la guerre, et qu’ainsi il ne pouvait s’opposer à l’ouverture de négociations pour la création d’une nouvelle Confédération allemande.269 A partir du 24 octobre, s’ouvrit des négociations à Versailles entre la Prusse et les quatre Etats allemands du sud.270

Le Bade et la Hesse demandaient prestement le

rattachement à la Confédération du Nord. Le Wurtemberg et la Bavière étaient les plus réticents. Bray cherchait à obtenir l’établissement d’une Confédération « plus large et une direction supérieure, presque dualiste, des affaires générales et surtout des affaires étrangères, en échange de quoi il était prêt à accorder le titre d’Empereur qui aurait plus correspondu à une situation prestigieuse qu’à une autorité réelle. »271 Bismarck ne pouvait accepter. Il laissa le temps jouer pour lui. En contrepartie, il apaisa l’amour-propre de Louis II. La Bavière gardait sa propre poste, ses chemins de fer et le système des impôts indirects touchant l’eau de vie et la bière. Elle conservait l’autonomie de son armée en temps de paix, mais les soldats

269

Max SPINDLER, op.cit, p 312 ibidem 271 Peter RASSOW, op.cit, p 657 270

88


devaient prêter serment d’obéissance au général en chef de la Confédération et le droit d’inspection était maintenu même en temps de paix. Elle obtenait la présidence de la commission de politique étrangère au sein du Conseil fédéral. Sur ces bases, Louis II signa le traité le 23 novembre 1870.272 L’apothéose de l’œuvre de Bismarck fut la renaissance du titre impérial. Ce titre marquait l’aboutissement de la guerre nationale face à la France ; « c’était un signe qu’une politique était arrivée à sa conclusion et que ses ambitions n’allaient pas s’étendre à l’infini, mais au contraire savaient se borner sagement. »273 Mais comment l’obtenir ? Seul le plus grand prince après Guillaume Ier de Prusse pouvait proposer la dignité impériale à ce dernier. Ce fut Louis II de Bavière, de la famille des Wittelsbach, qui devait jouer le rôle déterminant. Mais il réclamait, pour prix de sa complicité, un accroissement territorial pour relier la Bavière et le Palatinat bavarois, et le remboursement de l’indemnité de guerre de 1866. Bismarck refusa la première demande, mais il accepta le versement d’une indemnité de 5 millions de marks.274 Le 27 novembre 1870, Louis II reçut de Bismarck la Kaiserbrief, par laquelle le jeune souverain demandait au nom des princes allemands à ce que Guillaume de Prusse accepta la dignité impériale. Il signa la lettre le 6 décembre. Le 18 janvier 1871, dans la galerie des glaces de Versailles eut lieu le couronnement impérial de Guillaume Ier, premier empereur allemand. Louis II préféra ne pas y participer. Le titre impérial en poche, il fallait le faire accepter selon le droit de chaque Etat entrant. En Bavière, les deux Chambres devaient ratifier les deux traités. La première Chambre les ratifia. La deuxième Chambre refusa la ratification. Il fallut attendre le 21 janvier 1871 pour que la ratification fût votée. Elle le fut à deux voix près (102 pour ; 48 contre), car la majorité des deux-tiers était requise.

272

Peter RASSOW, op.cit, p 658 ibidem 274 Jean TULARD, op.cit, p 129 273

89


Ainsi, en 1871, les relations franco-bavaroises n’existaient plus. La Bavière venait d’être « avalée » par « l’ogre de Prusse. »275 La France de Napoléon III avait négligé « cette force de résistance de première ordre. »276 Elle payait chèrement les erreurs de sa diplomatie basée sur le principe des nationalités. L’établissement de la République en France n’était pas du genre à calmer les craintes qu’elle suscitait. Le régime de Napoléon III était abhorré par les puissances conservatrices. Elles n’appréciaient guère les caractères démocratiques du régime impérial. Comment pouvaient-elles alors se lier avec une toute jeune République ? La guerre de 1870 marquait ainsi le début de l’isolement diplomatique français et la fin de l’existence de la Bavière sur le plan international.

275 276

Jacques BAINVILLE, op.cit, p 136 ibidem

90


Conclusion

91


La guerre de 1870 mit ainsi fin à plusieurs siècles de relations entre la France et la Bavière. La force de l’idée nationale, exacerbée par l’attitude de Napoléon III, l’avait emporté, en Allemagne, sur une longue tradition particulariste. L‘empereur français avait inauguré une politique extérieure basée sur l’idée d’Etat-Nation ; il pensait que les nations devaient constituer les nouveaux acteurs interétatiques. Cette politique permit à Napoléon III de sortir la France de son isolement, mais elle contribua aussi à sa chute. Dans cette ligne de conduite, la politique allemande d’appui à la Prusse paraît a posteriori équivoque. La Prusse, comparé au royaume piémontais, ne correspondait pas au modèle d’Etat susceptible de devenir un Etat-Nation : il soumettait des polonais dans son territoire et quand bien même l‘unité allemande réalisée, la Prusse n’aurait pas accepté la perte de provinces avec la création d’un Etat-Nation polonais. Napoléon III pensait que l’Etat bavarois était trop différent du reste de l’Allemagne pour espérer réaliser l’unité : la Réforme, la guerre de trente ans, l’œuvre constitutionnaliste avaient encré dans la population bavaroise le sentiment particulariste et l’attachement à la dynastie des Wittelsbach. Aucun homme politique bavarois n’avait compris l’importance de l’idée nationale en tant qu’instrument de politique extérieure. C’est ce que Bismarck comprit et il mit cette idée au service du royaume de Prusse. Il en résulta la disparition sur le plan international de la Bavière et la création d’un nouveau Reich. Par cette

étude, nous avons analysé les causes profondes et immédiates qui

caractérisaient les relations entre la France et la Bavière de 1852 à 1871. Seulement, plusieurs interrogations subsistent. Le peu d’études entreprises sur le sujet, de part et d’autre du Rhin, nous incite à penser qu’une étude poussée peut être entreprise, qui nous laisse un champ historique considérable. Les historiens bavarois se sont plutôt intéressés au processus

92


d’intégration de la Bavière dans l’empire bismarckien. En France, la défaite de 1870 a entraîné les historiens à se pencher sur les relations franco-prussiennes : les relations avec la Bavière passèrent au deuxième plan. Seul Jacques Bainville brossait le portrait de Louis II, comme pour conjurer le sort. De plus, d’autres études transversales peuvent être entreprises. Dans le cadre d’une histoire des représentations, une étude sur la perception de la politique extérieure française dans le royaume de Bavière, selon le roi, le gouvernement, ou l’opinion publique peut contribuer à étoffer la connaissance des relations entre les deux Etats. Pour l’histoire militaire, une étude comparative peut nous renseigner sur la capacité d’action que possédait le royaume en matière de politique extérieure. En outre, une approche prosopographique du soldat bavarois pendant les guerres de 1866 et 1870 peut nous renseigner sur la formation du sentiment d’appartenance à la nation allemande. Toutes ces pistes nous renvoient à la spécificité bavaroise au sein de ce qui est communément appelée « l’exception allemande ». Exception qui se concentre sur le passé hitlérien et sur le long chemin vers l’occident. 277 Dans cette histoire commune des allemands, la Bavière fait toujours figure d’exception : elle fut un frein à la prussification de l’Allemagne ; elle s’opposa plus que d’autres régions du Reich à l’œuvre hitlérienne ; elle refusa la création de la RFA jusqu’en 1949. A l’heure de l’Europe du marché unique et avec l’élargissement aux pays de l’Est, la Bavière peut être tentée par un retour du particularisme politique : l’idée nationale, qui transcendait les particularismes, est tombée en désuétude avec le régime hitlérien. L’Europe, telle qu’elle est, propose un modèle supranational. Au sein du marché unique, la Bavière a une situation géographique centrale en plein milieu de la Mitteleuropa. Le sentiment nationaliste fait place à un sentiment pro-européen : dans ce cadre, Berlin apparaît comme un boulet. Tant que la capitale était Bonn, le Land de Bavière était le 277

Heinrich August WINCKLER, Histoire de l’Allemagne 19ème et 20ème siècle, le long chemin vers l’occident, Munich, C h Beck, 2000, 1154 p

93


plus puissant. Depuis le transfert de la capitale à Berlin, les ressentiments, à l’égard des anciens de la RDA, se font ressentir en Bavière : en témoigne les récentes déclarations d’Edmund Stoiber, ministre-président CSU (Union des Chrétiens Sociaux) du Land

de

Bavière, concernant les élections législatives du 18 septembre 2005 : « Je n’accepte pas que l’Est décide à nouveau qui sera le chancelier. Il ne faut pas que les frustrés décident du destin de l’Allemagne », considérant que les électeurs de l’ex-RDA sont « moins intelligents qu’en Bavière. »

94


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98


Table des matières SOMMAIRE

4

INTRODUCTION

6

6

A. L’établissement de la diplomatie impériale 10 1. Une nouvelle équipe de diplomates ?.............................................................................................................10 2. La direction des affaires en France et en Bavière .........................................................................................12 3. Un conflit sourd dans la diplomatie française ?.............................................................................................14 B. Munich, Paris et la guerre de Crimée (1853-1856) 16 1. Causes et déroulement de la guerre ...............................................................................................................17 2. Bavière et France : des intérêts antagonistes ?...............................................................................................19 3. Bavière et France à la fin de la guerre............................................................................................................22 C. De Paris à l’Italie : la méfiance bavaroise (1856-1859) 25 1. L’apogée de la diplomatie française en Europe .............................................................................................25 2. La Bavière et la France au cours de la guerre d’Italie (1859)........................................................................28 3. Enseignements sur les rapports franco-bavarois............................................................................................31

II. LA BAVIÈRE FACE AU RÉVISIONNISME FRANÇAIS (1859-1866)

35 35

A. Paris et Munich face à la question allemande 35 1. La Bavière et la Confédération germanique : vers une réforme ?.................................................................35 2. Napoléon III et l’Allemagne : la préférence prussienne ?..............................................................................39 44 B. Paris et Munich face à la crise des duchés danois 44 1. La question des duchés...................................................................................................................................44 2. La Bavière face à la question des duchés.......................................................................................................48 3. De la fin du conflit danois au statut précaire de Gastein ...............................................................................50 C. Paris et Munich lors de la guerre austro-prussienne 53 1. De la convention de Gastein à l’entrée en guerre ........................................................................................53 2. Paris et Munich : de l’escalade à la guerre austro-prussienne........................................................................55 3. Enseignements sur les relations franco-bavaroises........................................................................................58

III. DU RÉCHAUFFEMENT À LA FIN DES RELATIONS FRANCO-BAVAROISES (1866-1870)

63 63 99


A. Paris et le monde germanique 63 1. La politique des compensations......................................................................................................................63 2. Echec de la politique de compensations.........................................................................................................66 3. Vers un rapprochement avec l’Autriche.........................................................................................................68 B. Munich et l’Allemagne : le projet « Triade » 70 1. 1866 : fin du projet ?.....................................................................................................................................70 2. Le ministère Hohenlohe : vers la prussification ?..........................................................................................74 C. La guerre de 1870 : fin des relations franco-bavaroises 79 1. Causes et rapports de force au déclenchement de la guerre...........................................................................79 2. Paris et Munich dans le conflit......................................................................................................................83 3. Les relations franco-bavaroises à l’épreuve de l’unité allemande..................................................................86

CONCLUSION

91

BIBLIOGRAPHIE

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TABLE DES MATIÈRES

99

100


Master 1: les relations entre la France et la Bavière de 1852 à 1871