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Souvenirs, anecdotes, émotions partagées écrivent un récit où éclatent les couleurs d’une vie.

• Catherine Pouyet

Les témoignages recueillis dans cet ouvrage, émanant de ceux qui l’ont connue, côtoyée et aimée, dessinent le portrait sensible d’une femme de son époque, qui a su concilier vie professionnelle et familiale. Par petites touches se trouve restitué le parcours d’une femme engagée dans les combats pour la diffusion de la culture et la promotion de la citoyenneté.

Les couleurs d’une vie

Chercheuse en sciences politiques, puis conservatrice générale des bibliothèques, Catherine Pouyet (1944-2015) a dirigé le réseau des bibliothèques municipales de Grenoble, avant de devenir présidente du Conseil de développement de la Communauté d’Agglomération de Grenoble.

Les couleurs d’une vie Catherine Pouyet 1944 • 2015

Prix : 12 euros isbn en cours


Les couleurs d’une vie Catherine Pouyet (1944-2015)


Les couleurs d’une vie Catherine Pouyet (1944-2015)


Edouard, Régis, Juliette et Antoine Pouyet

➔ p. 6

Laurence Brugère-Dupuy

➔ p. 8

Monique Montivier

➔ p. 10

Prologue Annie Bouillon Benbassa

1

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➔ p. 11

L’énergie en projets Introduction Jean-Pierre Saez

➔ p. 20

■ Yves Jocteur Montrozier

➔ p. 35

■ Danielle Maurel

➔ p. 22

■ Madeleine Bouverot

➔ p. 40

■ Bernadette Aubrée

➔ p. 24

■ Francisco d’Almeida, Raymond Weber

■ Claudine Chassagne

➔ p. 25

■ Catherine Cœuré

➔ p. 26

■ Katy Feinstein

➔ p. 30

■ Lydie Valero

➔ p. 32

■ Annie Vuillermoz

➔ p. 33

et Valeria Marcolin

➔ p. 43

■ Jean-Louis Caen

➔ p. 44

Paroles de femmes (Le Figaro Rhône-Alpes, octobre 1995)

➔ p. 46

L’élégance de la relation Introduction Henry Torgue

➔ p. 50

■ Marie-Claude Bajard

➔ p. 69

■ Françoise Folliot

➔ p. 53

■ Jean Dupuy

➔ p. 72

■ Sylviane Teillard

➔ p. 55

■ Marie-Laurence Hollett

➔ p. 73

■ Ervée Chassouant-Marce

➔ p. 58

■ Marie-Françoise Bois-Delatte

➔ p. 74

■ Marie-Hélène Trembleau

➔ p. 60

■ Christine Moigneteau

➔ p. 76

■ Anne Châtel-Demenge

➔ p. 61

■ Luc Gwiazdzinski

➔ p. 77

■ Marion Lhuillier

➔ p. 62

■ Maryvonne Arnaud

➔ p. 81

■ Anne Theureau

➔ p. 65

■ Eve Vincent-Fraenckel

➔ p. 66

Discours de Catherine lors de son départ en retraite

➔ p. 82

■ Nadia Wolff

et Emilie Bolusset

➔ p. 67


Sommaire

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L’intelligence du doute Introduction Alain Faure

➔ p. 90

■ Jean Guibal

➔ p. 103

■ Sylvie Burgat

➔ p. 92

■ Philippe Mouillon

➔ p. 104

■ Claude Bouchet

➔ p. 93

■ Pierre Arnaud

➔ p. 105

■ Noël Terrot

➔ p. 94

■ Alain Faure

➔ p. 106

■ Francois Gillet

➔ p. 96

■ Karine Ballon

➔ p. 97

■ Françoise Novarina

➔ p. 99

■ Geneviève Fioraso

➔ p. 100

Discours de Catherine lors de sa prise de fonction comme présidente du Conseil de développement de la Métro ➔ p. 108

La passion de la cité Introduction Bernadette Aubrée ➔ p. 114

■ Christophe Ferrari

➔ p. 128

■ Françoise

■ Jean Frebault

➔ p. 130

■ Henri Biron

➔ p. 131

■ Marc Baïetto

➔ p. 132

■ Jean-Philippe Motte

➔ p. 134

■ Marie-Christine Simiand

➔ p. 136

■ Laurence Kahn

➔ p. 138

et Jean-Louis Quermonne

➔ p. 116

■ Annie Brigant

➔ p. 117

■ Michel Destot

➔ p. 118

■ Jean-Pierre Saez

➔ p. 120

■ Sylvie Truc

➔ p. 127

■ Geneviève Lefaure

➔ p. 128

Bernard Pouyet Ce livre que nous te devions est écrit ➔ p. 140


Edouard, Régis, Juliette et Antoine Pouyet

Maman nous a quitté au plus fort de l’été. Elle est partie « tout doucement, sans faire de bruit », comme dans une chanson de Prévert, avec aux lèvres et au coin des yeux, un tendre et merveilleux sourire. Nous nous sommes r éunis, ses quatr e enfants, sur la terrasse de la maison de Charavines, au bord du lac de Paladru, ce lac de son enfance, ce lac de toutes nos enfances, pour composer ensemble ce témoignage sur une personne qui se voulait avant tout une maman toute simple et qui nous a ouv ert les yeux sur le monde. Maman a vécu de très nombreux étés au bord du lac de Paladru. Les étés heureux de son enfance, les étés plus tristes qui ont suivi le divorce de ses parents, les beaux étés de la maturité. Elle était la fille aînée de Jacques Robert, journaliste, écrivain et scénariste, auteur de Marie-Octobre, du Désordre et la N uit et des D ents Longues, homme flam boyant et bâtisseur de maisons. Sa mère Marie-Louise était elle aussi une femme passionnée qui a v écu avec son mari la grande époque de S aint-Germain desPrès à la Libération. Ils ont élevé Catherine et sa sœur Laur ence avec un mélange de grande exigence et de fantaisie. La séparation br utale des parents de Maman, exceptionnelle pour l’époque, ouvrit en elle une blessure profonde. Elle dût quitter la capitale, et son père qu’elle adorait, pour redescendre à Grenoble à quatorze ans. Mais le destin avait eu le temps de s’accomplir : la jeune Catherine avait désormais chevillé au corps un amour pour les ar ts et la littérature, et le désir de le faire partager au plus grand nombre. Consciencieuse, Maman réussit son bac avec mention bien, puis rejoint les bancs de Sciences-po Grenoble et de la F aculté des Lettres. Maman était une tr ès belle étudiante, charismatique, sincère et touchante par sa timidité. En contemplant des photos d’époque tirées d’une vieille malle, son petit-fils M arius a eu ce joli mot d’enfant : «  J’aurais aimé être né plus tôt pour connaîtr e Maminou jeune fille, elle était si jolie ! » Notre Maman attira autour d’elle pléiade de courtisans. Qui serait le prince charmant qui enlèverait la belle ? Et bien ce fut Papa, le frère de sa copine Françoise, un fringant jeune homme, plein d’humour, et dont l ’allure altière plut à la jeune princesse. Ajoute z-y une bonne dose de tendresse et de sincérité et v ous avez tous les ingrédients d’une belle histoire d’amour, celle de Bernard et Cathinou, qui allait durer plus d’un demi-siècle. On ne peut pas compr endre Maman sans l ’affectueuse et inspir ée présence de Papa. Ils formaient un vrai couple, passionné, tr ès uni, dialoguant sur tout, déci dant ensemble. Nous sommes le fr uit et les témoins de cette fantastique compli cité. Papa était l’arbre auprès duquel les fleurs de maman ont grandi. Monique Montivier, la tante de Maman qu’elle considérait comme sa fille, ar tiste comme son frère Jacques Robert, formidable d’audace et de gentillesse, mais aussi 6


sa fidèle sœur Laur ence et son époux H enri, compagnons de notr e enfance, ont toujours veillé sur Catherine et sur nous. Ils sont toujours présents, à nos côtés. Maman nous a enseigné les v aleurs qui fondaient son engagement en amitié et dans la cité : l’optimisme, la lutte contre les injustices, la curiosité et l’acceptation de la modernité, la tolérance, une ouverture à l’autre, la croyance dans la diffusion de la culture, notamment dans les quartiers, la fidélité en amour et en amitié. Cette amoureuse de la vie et des êtres aimait recevoir, dans les maisons qu’elle avait arrangé avec passion, sa famille et ses amis. Les r epas qu’elle organisait avec papa étaient autant de moments où la parole se libérait, où les éclats de rire fusaient, où l’on buvait des coups dans la joie... Les soir ées se finissaient parfois par des rocks très enlevés... Ses quatre enfants, elle les a élevé avec ses règles à elle : très aimante et très tendre dans l ’enfance, plus économe en mots par la suite, mais tout en témoignant de son amour par de petits signes, des encouragements impor tants. Cette femme passionnée aimait par-dessus tout raconter ses av entures professionnelles et amicales à table et en famille. Et elle était une bonne conteuse, malicieuse, choisissant ses mots, sachant comme son pèr e ménager le suspens. N ous étions ses enfants, cela nous semblait natur el, c’était à la fois simple et ex ceptionnel. Maman ne ménageait pas ses for ces, consciente de l ’importance de son combat. Elle avait des moments de découragement mais elle puisait toujours à la limite de ses ressources.

Catherine, Lise-Marie et Miléna

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Quand elle a appris la gravité du mal qui la frappait, elle a témoigné d’un courage et d’un amour exceptionnels. Elle ne s’est jamais plainte, malgré la douleur, ni n’a montré la moindre amertume. Elle avait toujours un mot gentil pour chacun. Son seul souci, c’était de ne pas nous faire de peine. De nous renvoyer une image positive de nous-mêmes. Q u’au fond du cœur de chacun brille la lueur d ’une épouse, d’une mère, d’une grand-mère. Car la grande joie de ses dernières années, c’étaient le plaisir et l’émerveillement que lui procuraient la famille agrandie avec ses belles-filles Carole et Anne Lise, son gendr e Lucas, et ses huit petits-enfants : Milena, Lise-Marie, Solal, Jules, Marius, Swann, Gabriel et Madeleine. Avec chacun des nouveaux membres de la famille, Maman avait noué de fortes et vraies relations. Spontanément, toute la famille a essayé d’être à la hauteur de sa lutte héroïque contre la maladie. Les nombreux témoignages de soutien et de sympathie ont aidé notre maman, nous ont aidés aussi. Pour son départ, Maman souhaitait que toutes les personnes différ entes qu’elle a croisées, et en lesquelles elle voyait souvent le merveilleux, se réunissent autour d’un verre dans la joie et l’amour de la vie et des êtres. Maman, tu es à jamais inscrite en nos cœurs. Nous essaierons d’être forts et courageux comme toi. Parce que la vie continue et que tu aimais passionnément la vie. Nos dernières pensées vont aux petits-enfants qui aimaient tellement leur M aminou. Et à notre cher Papa, si courageux et aimant dans l ’épreuve. Nous comptons sur lui. Nous sommes derrière lui. Laurence Brugère-Dupuy

Ma sœur chérie, Mon regard va différer des autres témoignages, car ce qui me revient surtout depuis que tu es partie ce sont des flashs de notre enfance : Toi avec tes chaussettes «  blanches  » auxquelles tu tenais plus que tout, malgr é les conseils maternels et la menace de les laver tous les soirs... Tes poupées soigneusement coiffées et habillées de tes pr opres réalisations cousues ou tricotées main, ton sens de l’esthétique et de la perfection déjà perceptibles. Toi et ton désir si fort d’aller l’été à la table des grands, où pourtant il fallait se taire et se tenir droit comme un « i ». À Paris, notre excitation partagée mêlée de trac et de fier té la veille des auditions de piano à la salle Pleyel, ou des petits spectacles de danse où l’on nous traitait en vraies danseuses. Dans notre chambre, au fond du couloir, toutes les deux accrochées l’une à l’autre en entendant l’Ogre s’écrier : « ça sent la chair fraîche ! », terrifiées devant cette horreur grandissante, jusqu’au point final où nous restions hébétées, juste avant de remettre à nouveau l’aiguille au début du vieux 78 tours gr ésillant, et nous v oilà reparties... Et les images floues des remises de cadeaux à Noël au journal où notre 8


père travaillait à l’époque comme journaliste, chaque année nous étions toutes les deux les seules à nous retrouver en larmes devant l’intermède de Walt Disney destiné à égayer les enfants... Et les soirées, assez fréquentes, où nos parents recevaient gaiement au salon jusqu’à tard dans la nuit. On entendait au loin la rumeur de la musique et des rires, pendant que Marguerite Touboulic, notre chère nounou bretonne, venait nous apporter « en douce » 4 pommes de terre sautées et 2 escargots. Le « en douce » avait son importance, multipliant le plaisir et le sentiment de complicité sans bornes. Plus tard à l’adolescence, ta vivacité, tes bouffées d’excitation la veille des surprisesparties tant attendues, mais aussi ton application de bonne élèv e, invariablement prix d’excellence chaque année (ce qui faisait une moyenne avec mes errances scolaires...), toujours désireuse de plaire, de comprendre, de répondre à ce que l ’on attendait de toi. En vacances, où que l’on soit, tu ne tardais pas à te faire un petit cercle d’admirateurs, de plus en plus épanouie, habitée par ton amour de la vie et ton besoin de séduire. Au sortir de l’adolescence, tu étais le charme incarné. Chez nous, les relations étaient parfois tendues. Hypnotisée par ce père charmeur lui aussi et absent, tu t ’opposais à notr e mère avec une mauv aise foi égale à la sienne... Tu avais arrêté le piano, mais perfectionné le ski et le tennis, m’avais initiée au rock, bref les journées étaient bien remplies. Jusqu’au soir où tu as fait irr uption dans ma chambr e, me secouant impérativ ement, interrompant brusquement les songes où je flottais tranquille : « Tu ne devineras jamais, devine ! » (Dernière image de vraie complicité entr e nous, dans l ’impulsion, l’excitation, la joie impossibles à contenir). Elle était sortie avec son trio habituel d’amoureux, et ça y était. L’heureux élu était le frère de sa meilleure amie connu depuis longtemps à la maison, tellement familier et sérieux que, c’est vrai, je ne pouvais pas deviner, et ne parvenais pas à bien comprendre pourquoi ce soir, pourquoi ce choc... J’arrête là l’évocation de mes souvenirs, sur ce coup de foudre qui, bien que différé, n’en était pas moins un... À par tir de là, Catherine est vraiment passée che z les « grandes », pendant que j’émergeais à mon tour,  et nos vies se sont séparées. Beaucoup d’années ont suivi, pleines de moments de pur bonheur, avec ton compagnon de vie, tes amis, et tes quatr e enfants (exactement le nombre que tu avais annoncé à l’âge de 14, 15 ans...). De la souffrance aussi bien sûr , avec des malentendus incompr éhensibles, des protestations virulentes, mais je cr ois sincèrement que les moments de joie l ’ont emporté car tu étais douée pour la vie. Tu aimais rir e et c’est cette image de toi que je gar de aujourd’hui, et que nous sommes sans doute nombreux à partager. 9


Catherine, Voilà un an que ton sourire a disparu de notre vie. En pensant à toi je me demandais quel était le trait le plus caractéristique de ta personnalité, et sans hésitation ton sourire est venu à moi. Car tu avais un sourire qui se donnait. Toute ta personnalité s’y reflétait. Le pétillement de l’intelligence dans le regard, l’ironie et surtout un charme infini qui disait si bien ta présence à l’autre. Quand je pense à toi, ma Catherine, tu me souris et comme je pense si souvent à toi. Tu ne me quittes pas. Monique Montivier

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Prologue Annie Bouillon Benbassa

« Un livre... en faire un livre... » C’étaient les dernièr es paroles de J ean-Pierre Saez dans l ’hommage rendu à Catherine Pouyet lors de la cér émonie d’adieu le 17 août 2015. L ’idée s’en est envolée. Elle a fait son chemin... D’abord posée sur le cœur aimant de Bernard, son mari, elle a ricoché puis atterri sur le nôtre, celui d’une petite équipe1 réunie pour tenter de donner forme à quelque chose qui semblait précieux, fragile comme l’est une vie quand on tente de la saisir dans sa subtilité, son éclat, sa vulnérabilité : un livre avec des textes écrits pour raconter Catherine. 1 - Bernadette Aubrée, Annie Bouillon, Alain Faure, Hervé Frumy, Hélène Monin, Bernard Pouyet, Jean-Pierre Saez et Henry Torgue

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Les témoignages de sa vie relationnelle et professionnelle qui sont ici réunis, sollicités ou spontanés, tracent le portrait vibrant d’une femme de son époque, mais pas seulement. Ils impulsent une formidable énergie qui nous concerne tous. Ces textes, font entendr e la voix de celles, de ceux qui l’ont connue, côtoyée et aimée dans les différentes étapes de sa vie, de la jeune chercheuse, à la grande aventure des bibliothèques, jusqu’à son dernier engagement au Conseil de développement. Ils sont intimes. Ils disent l’épaisseur d’une existence, prise dans sa r éalité charnelle presque quotidienne. Il a semblé que de les pr ésenter regroupés sous quatre grandes rubriques poétiquement dégagées : l’énergie en projets, l’élégance de la relation, l’intelligence du doute, la passion de la cité, pouvait donner un reflet de la personnalité rayonnante de Catherine. Un peu comme par l’éclairage périodique « d’un phare à éclats », un paysage se dévoile par intermittence avant de regagner l’obscurité. Pour introduire à la lecture, je voudrais dessiner Catherine dans son parcours de femme. Un parcours de femme moderne qui me semble tr ès lié à son époque. Une formidable époque de mutation pour les femmes... J’ai connu Catherine, en deçà de sa sphèr e professionnelle, dans la quintessence de ses dernières années, et j’ai eu la chance de cheminer av ec elle dans l’amitié, jusqu’à sa fin de vie. Le courage moral et la dignité dont elle a fait preuve pour s’engager dans le mystère du grand passage et construire sa dernière demeure m’inspirent respect et humilité. J’admire la force d’âme qu’elle a su trouver, pour elle, pour les siens, le rayonnement de sa présence rendue à l’essentiel. Elle m’a appris que l’on pouvait être jusqu’au bout une personne qui se tient et s’abandonne en même temps à l’inéluctable. Son âme légère inspire sans doute ces lignes. Dans les cahiers du GRIF de juin 1975, Chantal Akerman dit de son filmJeanne Dielman « J’ai voulu, parler du vécu féminin. Il y a par exemple beaucoup d’images de dos : La ménagère, ma mère, mes tantes. Je me souviens qu’elles étaient toujours penchées sur des choses... Pour moi une femme c’est quelqu’un qui est de dos et qui marche ». Eh bien, lorsque je pense à Catherine, elle est cette femme qui marche, mais par un retournement, dans ma vision elle avance, elle est de face, elle a le visage ouv ert, son sourire est éclatant, ce sourire qui sera souligné dans de nombreux textes, elle avance avec énergie, elle a des projets, elle a des choses à faire. Quelque chose a pris naissance en elle qui la pousse et la tiendra jusqu’au bout. Catherine, en ses débuts, c ’est une enfance parisienne av ec un père écrivain, scénariste célèbre et très admiré, une fracture à l’adolescence avec la rupture houleuse du couple de ses parents, un choix imposé, un exil av ec sa mère à Grenoble, puis une route de jeune femme relativement classique, des études brillantes, licence d’anglais, Sciences politiques, un mariage heureux, le désir irrépressible d’avoir des enfants et de créer une famille. 12


Dans cet itinéraire, il y a des r encontres bénéfiques, des pr ofesseurs investis, qui lui donnent confiance en elle, la guident. Elle devient chercheuse au Centre de recherche sur l’aménagement du territoire (CERAT - Institut d’études politiques de Grenoble), son premier poste. Elle étudie alors la ville et ses quar tiers du haut d’une grille idéologique de lutte des classes, comme il se doit en ces temps de sociologie mar xiste. Mai 1968, la société remue, les pulsions aussi qui font que du ventre partent des vibrations nouvelles. Le corps qui sollicite, des envies, laisser tomber les vieilles peaux, les discours auxquels on s’accrochait et par cela avoir conscience d’autre chose, de la terre où avancer plus en accord avec ce qui se pressent. Le corps... oser, désobéir, tout faire à l’envers, porter la tête haute et les désirs libérés... Sortir des sentiers tracés ! Comme d’autres de son équipe, du coup, elle s’en va. Elle quitte son laboratoire de recherche ; la transformation est en marche qui réussira à donner un nouvel élan à sa vie. Catherine a retrouvé un sol où mettre ses pas, de la r encontre avec une bibliothécaire qui la touche au cœur, elle dit « mais c’est ça que je veux faire », ça qu’elle veut être, qu’elle va devenir... Un premier fils est né, trois enfants suivront, ce n’est pas toujours simple, le mari tient bon. Il n’était pourtant pas préparé à ça : une femme féministe. Le corset de l’éducation a fini par s’ouvrir, les épreuves viennent stimuler les ressources personnelles et interpersonnelles, il y a des opportunités, elles sont saisies. Peut être par la remise en route des émotions, la mobilisation d’une force de caractère se manifeste et se confirme par des choix. Après un passage au CUIDEP, Catherine, sur un poste de sous-bibliothécair e à la Villeneuve, puis à M eylan entame le chemin que l ’on connaît. Poussée par ce mari universitaire, qui la soutient dans son désir d ’évolution, elle prépare l’ENA, où elle va être reçue au pré-concours, puis elle est admise première au concours d’entrée à l’École nationale supérieure des Bibliothèques, elle devient cette femme engagée de tout son être dans une fonction : conservatrice à la bibliothèque municipale de Grenoble, mais pas seulement, elle porte haut les couleurs de la culture dans la vie citoyenne. Est-ce un hasard si elle a rejoint le domaine du père, la littérature, l’écrit, la lecture ?... Elle a fait sa révolution « son printemps du livre ». Elle ne va pas cesser de créer et d’innover en la matière. En l’occurrence, la matière et le milieu de ces années sont ultraconservateurs et essentiellement masculins, il faut en inventer des tours et détours pour en contourner les diktats... Elle a l’avantage d’être habitée de l’intérieur par sa foi inébranlable en la culture comme « outil d’émancipation » et suscite de ce fait la sympathie. Et puis, elle sait créer des liens et ceux qu’elle tisse vont bien au-delà des habituels enjeux et rivalités, fréquents dans la 13


sphère de la politique urbaine. Ils sont respectueux des personnes, chaleureux, vivants et font grandir celles et ceux qui travaillent avec elle. Des équipes deviennent des compagnons de l’œuvre « comme une armée d’anges » selon la formule que l’on lira plus loin... Et dont on retrouve la texture d’émotion dans plusieurs récits. De cet échange sans faille avec d’autres, elle a besoin. Son sentiment se nourrit du partage et la soutient. « L’élégance de la relation », oui bien sûr, le qualificatif décrit son élégance d’esprit, son élégance du cœur, mais il définit aussi l’exemplaire expression d’un pouvoir exercé par une femme, qui sait ce qu’elle veut et comment elle le veut. Car Catherine sait investir le pouvoir, elle est exigeante, « elle ne mâche pas ses mots », elle a une vision claire de ce qu’elle entend réaliser, de ses missions, mais en même temps elle écoute, elle est curieuse des autres, elle cherche à comprendre, elle ne lâche pas le terrain, « Les relations les plus riches restent celles entretenues quotidiennement avec le personnel » , écrit-elle (le Figaro Rhône-Alpes, octobre 1995). Pourrait-on penser que Catherine, comme beaucoup de femmes en ces temps de lutte, a conquis le pouvoir et a innové en voulant, en installant un pouvoir qui ne décalque pas le modèle masculin ? Cela se déclinerait-il au féminin le pouvoir ? On pourrait diriger, conduire et se soucier des individus que l ’on côtoie ? C’est ce que Catherine a su incarner : être une femme de conviction, déterminée, puissante et devenir un individu qui entend bien rester fidèle à lui-même, dans toutes les dimensions qu ’il conçoit de la vie. Il ne s’agit pas cependant de faire de Catherine une fausse Mère Teresa de la culture et de la lecture, ce serait déplacé. Elle est d’ailleurs bien trop flamboyante pour cela avec sa « furieuse énergie », mais c’est souligner que, pour elle, la relation est au centre, c’est le fondement, c’est le condensé, le prix de son échappée des chemins balisés, ce qu’elle a gagné avec son humilité. Cela fait partie d’elle. C’est d’ailleurs ce qu’elle avait choisi, dira-t-elle en ses tout débuts professionnels : « bibliothécaire : un métier où la relation semble l’emporter sur la technique. » Que l’aventure l’ait entraînée avec le brio que l’on reconnaît à s’éloigner du terrain, à conquérir les espaces institutionnels, à s ’ouvrir vers les partenaires extérieurs, l’univers des médias, des auteurs, des politiques, des ar chitectes, des informaticiens pour constr uire de nouvelles bibliothèques, lancer les idées et les bases du monde de la lecture de demain ne change rien à sa trajectoire profonde, sensible. En somme, elle serait comme beaucoup de femmes de sa génération, une femme qui a tout voulu, sans rien abandonner et qui serait parvenue à réussir cette alchimie : un parcours professionnel magnifique qui laisse des traces dans la ville et dans les mémoir es, une consistante vie de femme, épanouie avec sa famille et son environnement. 14


Mais, mais, parce qu’il y a toujours un “ mais” dans l’histoire des femmes. Comme dans les contes de fées, quand à sa naissance toutes les fées ont énumér é les qualités de la future princesse, il arrive la très vieille fée tout du haut de sa tour , celle que l’on avait oublié d’inviter et qui vient énoncer : elle se piquera avec l’aiguille de son fuseau. S’ensuivra une série de péripéties avant que la femme ne s’éveille... et nous savons que sans ce maléfice provocateur de destin, il n’y aurait certainement pas eu d’histoire... Que l’on ne s’imagine pas en effet que la route de Catherine se soit déroulée avec seulement facilités, créations, ou ouvertures ! Il en a fallu des pressions d’ombre, des blessures secrètes enfouies, des doutes pour alimenter une si viv e impatience, une telle soif de vivre et de créer pour aller plus avant dans la réalisation de ce qui lui paraît fondamental ! « La fureur du livre » fut d’ailleurs le titre d’une exposition mémorable... « Inquiétude primordiale et inhérente à tout homme qui le fait sortir de lui-même et se jeter dans l’infini » comme l’énonce Stefan Zweig pour nommer cette force qui pousse certains créateurs avec effervescence ou plus simplement, pour Catherine, une inquiétude féconde. Jamais complètement rassurée sur ses possibilités, elle av ance, elle fait de sa fragilité une force, la force des femmes... Voilà ce qu’écrit précisément Geneviève Fioraso dans son témoignage  : « Elle s’était ouverte à moi et je m’étais reconnue dans cette réaction, cette réaction commune à beaucoup de femmes de notre génération que l’on peut résumer ainsi : vais-je être à la hauteur de la situation ?  ». Catherine exprime souvent ce sentiment « de ne pas être à la hauteur de la tâche », et pour compenser consacre encore plus d’énergie pour surmonter les obstacles et réaliser ses projets. Elle ne peut faire autrement ! Elle fait de ses doutes une compétence , en consultant plus encore son désir, en évitant le confort des idées toutes constr uites, en vérifiant jusqu’au plus petit détail (y compris pratique) que c’est ce qu’elle a pensé, voulu et... qu’on la suit. Un des textes souligne « ce sens profond et indispensable qu’elle mettait absolument par tout ». Une grande exigence intérieure est source d’insatisfaction mais, chez Catherine, cette insatisfaction se transforme, devient un moteur qui la pousse au-delà de sa personne et de ses intér êts personnels et l’amène à s’engager dans la cité avec passion. Et l’on sent bien que, au cours de ces dernières années, partant de la « conviction de l’importance centrale de la culture pour chaque être humain », elle en vient à une vision de l ’homme dans sa complexité beaucoup plus large. Elle s’y implique. Corps, esprit, âme, une passion, ça ne laisse rien de côté ! Elle cherche à incarner dans la ville et l’aménagement du territoire sa vision des intérêts de chacun, renoue avec le goût qui ne l’a jamais quittée de la nécessité d’un cadre adapté pour vivre. Il y a dans cette démarche qui se poursuit jusqu’au bout quelque chose qui transcende l’individuel et s’apparente à l’universel. 15


Le soir du décès d’Umberto Eco, j’ai écouté la retransmission d’une de ses interview lors d’une émission ancienne d ’Apostrophes. À la question traditionnellement posée par Bernard Pivot : « Et pour vous Dieu ? ». Ce dernier avait répondu : « Si Dieu existait, ce serait une bibliothèque ». Et il avait montré une partie de sa bibliothèque, un long couloir de son appartement tapissé de livres. L’après-midi de ce même jour réunis pour l’élaboration de ce livre, nous avions évoqué la venue à Grenoble d’Umberto Eco, le plaisir que Catherine avait éprouvé à cette rencontre et la possibilité de le contacter. Et bien sûr, j’ai associé à cette par ole, Catherine avec son investissement jamais démenti dans « les bibliothèques... » en me disant : ce sentiment du sacré n’est-ce pas ce qui l’habite, avec sa foi en la nature humaine ? Elle, si confiante, si convaincue que par la lecture, l’accès à la connaissance, se trouvera éveillée en chacun, une étincelle qui l’amènera, à se développer, à grandir, à se tenir debout. Nul doute que cette flamme brillait en elle et qu ’elle a contribué à faire advenir cette femme rayonnante que nous connaissons, et dont nous gardons mémoire. Catherine marche, elle vient vers nous. L’envie est grande de la prendre par la main, de continuer à avancer avec elle. Une force invisible la pousse en avant. C’est un mouvement joyeux, c’est la vie, la couleur de la vie.

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Umberto Eco entouré de Michel Destot et Catherine Pouyet, en visite au Musée de Grenoble, 1997.

« Il faut choisir si l ’on veut protéger les livres ou les fair e lire. Je ne dis pas qu ’il faut choisir de les faire lire sans les protéger mais il ne faut pas non plus choisir de les protéger sans les faire lire. Et je ne dis pas non plus qu’il faut trouver un juste milieu. Il faut faire prévaloir l’un ou l’autre idéal puis on essaiera de faire les comptes avec la réalité pour défendre l’idéal secondaire [...] Si nous transposons les problèmes de revenu économique en termes de revenu culturel, de coût et d’avantages sociaux, ils concernent aussi les bibliothèques... Accepter plus de risques pour la pr éservation des livres, mais avoir tous les avantages sociaux de leur plus large circulation. Si la bibliothèque est comme le veut Borgès un modèle de l’univers, essayons de le transformer en un univers à la mesure de l’homme, ce qui veut dire aussi, je le rappelle, un univers gai, avec la possibilité d’un café crème, et pourquoi pas, pour nos deux étudiants, de s’asseoir un après-midi sur un canapé, et je ne dis pas de s ’abandonner à d’indécentes embrassades, mais de vivre un peu leur flirt dans la bibliothèque pendant qu ’ils prennent et remettent sur les rayons quelques livres d’intérêt scientifique ; autrement dit une bibliothèque où l’on ait envie d’aller et qui progressivement se transforme en une grande machine pour le temps libre.» Extrait de De bibliotheca, Umberto Eco, Édition de l’Échoppe, 1986

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L’énergie en projets

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Illustrations des façades des bibliothèques de Grenoble, réalisées par Thomas Lemot


Introduction Jean-Pierre Saez

La première fois que j’ai r encontré le sourir e de Catherine P ouyet, ce fut dans une petite salle de Sciences-P o, aux alentours de 1985. E lle préparait, entre autres concours, celui de conservateur de bibliothèque. Bernard Pouyet passait régulièrement l’encourager avec l’air de dire : « bon, bosse si ça peut te r assurer… mais ce concours, tu vas l’avoir sans problème ! » Bien entendu, Catherine ne pouvait s’empêcher d’être studieuse, et bien entendu elle obtint fort brillamment son concours. Mais ce sourire de Catherine, qui irradiait tout son visage, lui plissait les y eux et les faisait pétiller, que signifiait-il ? I l était une invitation au dialogue, au par tage des idées. Catherine avait un sourire qui écoutait l’autre comme personne parce qu’elle avait cette attention, ce goût des autr es, comme personne. Tous les témoignages de ce chapitr e, comme de l ’ensemble de ce livr e, confirment cette génér osité qui la caractérisait. S a disponibilité, associée à son attirance pour l ’innovation, l’une et l’autre soulignées notamment par B ernadette Aubrée, lui donnait des ailes pour regarder plus loin, au-delà de toute frontière. Elle agissait avec la même détermination au sein des quar tiers de la ville comme à trav ers le monde comme en témoignent Francisco d’Almeida et l’équipe de Culture et Développement pour le travail mené avec l’Afrique. Nourrir sans cesse de nouveaux projets, telle était sa nécessité. E lle était visionnaire sans être geek pour autant confie joliment Claudine Chassagne. Elle avait compris très tôt la nécessité d ’intégrer la révolution numérique dans l’écriture de tout nouveau projet de bibliothèque. D e même, sut-elle entendr e ces nouveaux besoins culturels qui s’exprimaient dans la société et qui la conduisir ent à penser la bibliothèque non pas seulement comme un lieu de conser vation et de diffusion, mais comme un lieu hybride, ainsi qu ’elle s’en expliqua auprès de Danielle Maurel au moment de faire un bilan de son action à la tête des bibliothèques de G renoble. Catherine inscrivit systématiquement son action professionnelle dans une démarche collective. On comprend mieux alors la grande complicité qui la liait à ses compagnes et compagnons de travail et qui transparaît si bien dans les r écits de Katy Feinstein ou de Lydie Valero. De leur côté, Yves Jocteur Monrozier, Annie Vuillermoz ou Madeleine Bouverot insistent particulièrement sur l’enthousiasme et le dynamisme très communicatif de Catherine. Je la r evois aussi pr ésidente du Conseil de dév eloppement de la Communauté d’agglomération de Grenoble, la voix de la société civile… I ci, nous dit Jean-Louis Caen, la cito yenne Catherine s’est mobilisée pour bien des causes et, encor e une fois, pour tenter de donner une nouv elle chance à la cultur e, notamment à trav ers l’éducation artistique et culturelle. Quoi de plus logique en même temps de penser 20


un tel projet à l’échelle du territoire où vivent nos enfants et nous-mêmes, au-delà des chapelles communales, afin d’assurer la plus grande équité possible en matièr e de participation à la vie culturelle ? Mais que d’énergie il fallut pour faire progresser cette idée ! Ici, elle m’avait invité à plusieurs r eprises et on ne pourra sûr ement pas lui reprocher de ne pas av oir bousculé les conser vatismes locaux. Seulement voilà, si Catherine était une femme de r esponsabilité, elle n’était pas une personne de pouvoir. Son défaut majeur, et sa qualité intrinsèque, c ’était son humilité, sa tr op grande réserve dans un monde de pouvoir très masculin comme le rappelle également Katy Feinstein. Pour surmonter les difficultés, elle av ait une r ecette que rappor te Catherine Cœuré : ne jamais baisser la garde de l’exigence, faire de la durée son alliée, persévérer… … Garder le sens de son engagement. J e me souviens ainsi de la dernièr e grande manifestation où je r etrouvai Catherine et B ernard, en hommage aux victimes de l’attentat contre Charlie-Hebdo et l’Hyper Cacher. Elle tenait à être là. Elle était venue avec son attirail médical en bandoulière et dont elle plaisantait. Il n’était pas question pour elle de manquer ce moment de rassemblement fraternel pour les libertés. À côté d’elle, Bernard s’inquiétait de sa fatigue. Mais Catherine n’avait pas envie de ménager sa peine. Jusqu’au bout, elle voulait être avec les autres, au milieu des autres. Lors de notre dernière conversation, fin juillet 2015, elle parla fort peu d’elle mais elle parla d’une voix claire. Rien dans cette v oix ne laissait entrevoir la gravité de la maladie. J’en étais surpris. E lle parlait des siens, de B ernard, de ses enfants, de ses petitsenfants. Elle était à l’hôpital à ce moment-là et elle attendait av ec gourmandise la visite de deux d ’entre eux, comme la pr omesse d’un moment de bonheur . Dans ses paroles, sa lucidité, son goût de la vie et son goût des autres étaient entièrement mêlés. Sa lucidité, cette « blessure la plus r approchée du soleil » disait R ené Char, était totalement désarmante. Que faire d’autre que de lui apporter les nouvelles de la ville et du monde puisque c ’est ce qu’elle voulait, pour se sentir viv ante jusqu’au bout, malgré l’inéluctable qu’elle osait regarder en face av ec une sérénité qui me r emplit d’une admiration infinie ? La délicatesse même... Quoi de plus juste alors qu’un livre, sous la forme de ce chant choral impromptu, pour rendre justice à cette grande dame que fut notre amie, Catherine Pouyet ?

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Vues sur un espace incertain Danielle Maurel

Si elle a v écu une enfance cernée par l’écrit, Catherine Pouyet, née R obert, n’en a pas pour autant choisi une tra jectoire simple et dir ecte vers le livr e. Son père, Jacques Robert, écrivain et scénariste reconnu, rencontre très vite le succès et ses v ertiges, la vie pari sienne, son faste, ses tourbillons. M ais après les premières années dans la capitale, Catherine revient vivre à Grenoble avec sa mèr e et trace sa v oie vers des études en sciences politiques. De son passage préalable en propédeutique, elle retient l’image d’un professeur Del Litto impr essionnant, celle d’un Sansot aux chev eux courts. Elle sera longtemps une personne timide. La jeune femme pr olonge son cursus à Sciences-Po par un diplôme d’études supérieures, sas d ’entrée dans un pr emier emploi aupr ès de P ierre Bolle – encore un homme qui en impose  – pour une enquête sur les unions de quartier. Ce sont les années d ’effervescence autour de la question urbaine, où s’invente une certaine forme de démocratie participative autour d ’Hubert Dubedout. Catherine Pouyet entre au CERAT, nouvellement créé, qui deviendra le grand laboratoir e en sciences sociales que l’on sait. Elle restera peu de temps « collaboratrice scientifique » du CNRS, puisqu’à l’instar de ses collègues et dans la v ague libertaire de Mai 68, elle démissionne de la grande maison. « On a du mal à l’imaginer aujourd’hui. C’était une époque étonnante, mais

surtout je n’avais plus envie de faire de la recherche, dans un milieu tout de même très macho, et je rêvais plus que tout d’un métier de terrain. » Le terrain, ce sera l ’espace accueillant d’une bibliothèque de M eylan, où la mère de famille découvre, tout en reprenant une formation, les bonheurs de la littérature jeunesse. Elle ouvre les yeux sur un possible métier, où la relation semble l ’emporter sur la techni cité. Elle s’engage d’instinct mais, après avoir réussi le CAFB et le concours d’entrée dans les bibliothèques gr enobloises, elle découvre d’abord les rudes réalités des fonctions de bibliothécair e « volante » dans des quartiers pas aussi douillets qu’elle avait pu le rêver. Retour assez rapide à Meylan où, dans un équipement neuf, elle constitue le fonds jeunesse. « Je garde le souvenir d’années formatrices, le bonheur d ’un travail de terrain encouragé par une municipalité innovante... », dit-elle aujourd’hui. Au détour d’une alternance, l’arrivée d’élus de droite très regardants sur les acquisitions l’avertit de manière cinglante que le livre reste un enjeu idéologique fort, qu’il n’y a pas de politique neutr e en matière de lectur e publique, mais des affrontements sourds ou éclatants. Sur cela et le r este, à sav oir l’emprise des réalités sociétales sur le contenu du métier, Catherine Pouyet est conduite à méditer for tement lors d ’une phase essentielle de son par cours. Ouvrant une parenthèse, elle r etourne en effet 22


à Sciences-Po, prépare et r éussit le concours d’entrée à l ’ENSSIB, où elle vit l’année de formation comme un pensum, mais où elle engrange d’utiles réflexions sur l’évolution nécessaire de la bibliothèque. Son deuxième par cours grenoblois semble une ascension sans pr écipitation. D’abord conservateur-adjoint à la B ajatière, elle r etrouve les r éalités contrastées des quartiers, à une époque où les villes – G renoble, mais aussi Saint-Martin-d’Hères, la grande v oisine – croient à une proximité de petite échelle, via des micr o-équipements doués pour le lien social. Le r etour en arrière des années r écentes sera d ’ailleurs parfois mal per çu, un peu à la manière d’un renoncement. Quand elle entr e à la dir ection générale des bibliothèques, au 7 e étage de l’imposant bâtiment néo-stalinien du boulevard Liautey, c’est comme responsable de la lectur e publique. « Jusqu’alors, tout était tr ès scindé, tr ès cloisonné. Peu à peu, nous avons créé des services communs. L ’heure était v enue aussi de la communication, av ec JeanMarc Vidal, quand il s’est agi de donner une visibilité à quelque chose qui prenait vraiment l’allure d’un réseau... » Catherine Pouyet intègre ensuite les fonctions de directrice, et ce pour douze ans. Du temps pour d’autres aventures, le rayonnement du secteur jeunesse avec Kathy Fenstein, le développement

de la lectur e avec Maryse Oudjaoudi, et bien d’autres. De cette dynamique en période de crise, Catherine Pouyet retient la création collective d’un parcours du livr e dans la ville, où chaque étape compte : de la bibliothèque de r ue à l ’équipement inter-quartiers, jusqu’aux grandes bibliothèques dont le dernier fleu ron, la bibliothèque Kateb Yacine, au sud de G renoble, est l ’ultime vitrine. « Je regrette juste l’absence d’une grande médiathèque d’agglomération, mais c’est un autre et vaste débat... » La bibliothèque hybride, tous publics, tous supports, où les usagers se cr oiseraient vraiment, lui paraît la moindr e des nécessités aujourd’hui. Son regard se porte par ailleurs v ers le devenir du métier. «  La révolution numérique est un bouleversement. La collection phy sique n’est plus qu’une part de la fonc tion. Aujourd’hui, il s’agit d’organiser les parcours d’accès aux savoirs. L’heure de la médiation a vraiment sonné, mais je ne suis pas certaine que tout le monde en ait conscience.  » Elle, si. O n peut en êtr e sûr. Mais à pr ésent des horiz ons plus personnels s’ouvrent à elle, et le sort de la bibliothèque risque de s ’y estomper tranquillement, ainsi qu’il est normal. C’est tout le bien qu ’on lui souhaite, après tout. ■ Article paru dans Livre et Lire, le mensuel du livre en Rhône-Alpes, n° 220, janvier 2007

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Un phare à éclats et une référence Bernadette Aubrée

Ce que je sais de Catherine, je l ’ai appris petit à petit pendant les quelques 40 années où nous nous sommes côtoyées, parfois proches, parfois plus éloignées, mais jamais distantes. Le CERAT, centre de recherche de l’IEP de Grenoble d’abord, dans la même équipe de recherche en sciences sociales, équipe pour laquelle la vie locale, la place du citoyen dans la commune était déjà un questionnement. Nous nous sommes ensuite retrouvées à Meylan où sa pas sion pour la lecture publique avait trouvé son premier lieu d’exercice pendant que j’apprenais le b-a-ba des finances locales.

Quand il a été l’heure de laisser la place aux plus jeunes dans notr e profession, nous nous sommes r etrouvées au Conseil de développement de la Métro pour questionner, interpeller, alimenter, évaluer les politiques locales, espérant apporter notre pierre à la constr uction d’une métropole vivante. Catherine, pour moi, a été un phar e à éclats et une r éférence ; une femme d’écoute et de conviction, de persév érance et d’innovation ; une personne qui faisait confiance tout en exigeant beau coup d’elle-même et des autres. Sa détermination et sa capacité de négociation, ses qualités d ’accueil et d ’organisation, son attention et sa joie de vivre y compris dans les moments difficiles, sa capacité de travail et son intelligence d ’interprétation et de transformation, sa curiosité et sa culture, son engagement pour la vie de la cité et pour sa famille, son courage et sa volonté jusqu’au bout de la r oute, je me suis parfois surprise à m’interroger sur les ressorts qui les soutenaient et souvent à admirer cette vitalité inébranlable qui rayonnait autour de Catherine.

En 1979, après la naissance de ma fille, dont elle fût la marraine civile, nous avons caressé un temps le r êve d’ouvrir une librairie consacrée aux enfants. Nos prospectives et réflexions ne se sont pas concrétisées mais l ’amour de la lectur e et de son partage nous ont toujours réunies et encore ces dernières années dans un groupe de lectur e où la r onde des livres est tr ès intense. N ous avons partagé, dans des domaines et des lieux dif férents, notre attachement pour l’action locale pendant toutes ces années.

Nous n’avions pas fini de nous rencontrer. ■

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Aucun sujet ne l’effrayait Claudine Chassagne

J’ai eu la chance de r encontrer Catherine une pr emière fois dans les années 90 pour un pr ojet professionnel. C’était au tout début de l ’internet et du web : le Centre inter-universitaire de calcul et le Pôle européen portaient le projet REDOC, réseau documentaire grenoblois. Catherine, en dir ectrice de bibliothèque avisée et visionnair e s’était engagée à fond dans l’opération. J’étais chargée d ’initier les personnels des bibliothèques aux charmes des ser vices réseaux. Avec le recul, c’était certainement très technique, tellement nous étions enthousiastes dev ant cette révolution technologique !

Dans ce cadr e, nous av ons poursuivi notre collaboration sur les enjeux des technologies numériques. Aucun sujet ne l’effrayait : elle a soutenu av ec beaucoup de fer veur et de détermina tion nos divers projets sur les données ouvertes (l’open data) et les tiers-lieux comme vecteurs de l’appropriation du numérique par et pour tous. Je me souviendrais toujours de notr e dernière rencontre  : le 5 mars 2015, j’étais revenue à la M étro pour pr ésenter, lors d ’une séance plénièr e du Conseil de dév eloppement, le rap port final du pr ojet des tiers-lieux. Catherine avait tenu à faire l’introduction de la séance puis s’était retirée dans l’assistance. Lorsque j’ai eu terminé, je suis allée l ’embrasser et la r emercier pour son soutien sans faille. Je ne savais pas alors que je ne la reverrai plus. Catherine restera un modèle pour moi : elle m’a donné le goût de la politique au sens noble du terme, par sa capa cité à rassembler sans rien lâcher de ses convictions et à fair e avancer ses idées et ses valeurs. Il m’arrive souvent, dans mes fonctions actuelles d ’élue municipale et communautair e, de me demander comment elle aurait réagi ou procédé face à telle situation. ■

Catherine n’était pas une « geek » mais elle a tout de suite compris tout l’enjeu pour les bibliothèques et a été un v éritable moteur dans ce projet. Comme elle l ’a été, également, des décennies plus tard lorsque nous nous sommes retrouvées au Conseil de développement. Cette fois, c ’est elle qui m’a beaucoup appris sur la « chose publique  »  ! Auprès d’elle, j’ai appris comment obtenir un consensus sans jamais rien lâcher sur le fond et sur ses idées.

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Je me souviens de la précision et de l’inventivité qu’elle montrait en parlant... en rêvant plutôt, de la grande multi-médiathèque Catherine Cœuré

Tristesse à la disparition de Catherine Pouyet, quel souvenir privilégier parmi des moments forts : elle m’a tant apporté au fil d’années de rencontres, de colla borations parfois, de conversations ! Nos affinités étaient nombr euses autour de l’écrit, de l’image, du livre et de la lecture. J’ai admiré, lors de nos discussions devant les œuvr es aux cimaises des musées, la sûr eté et la finesse de ses choix esthétiques  ; j’ai pu obser ver sa constante curiosité aussi pour l ’art contemporain, qui n’excluait pas, mâtinés d’humour, des jugements acér és, des refus... Nous savons combien elle a v eillé à ce que chacun, à tout âge, puisse acquérir et exercer une connaissance intime de l’art et pas seulement dans les musées : bibliothèques-médiathèques, rayons fournis en livres d’art... En témoigne son intér êt pour l ’artothèque, «  art à por tée de mains  », estampes, photographies que tout lec teur peut « lire » et accrocher chez lui et s’approprier pour un temps, belle idée héritée de la M aison de la cultur e des années 70, dont elle a encouragé le fort développement lors de la création de la médiathèque Kateb Yacine... Ainsi indissociables, les images et les mots pouvaient – devaient – Catherine

en était conv aincue, cohabiter et se mêler pour être lus, vus, diffusés dans le même espace : je me souviens de la précision et de l ’inventivité qu’elle montrait en parlant – elle qui a su pourtant prendre à bras le corps les réalités, souvent terre à terr e, d’une gestion rigoureuse de l ’énorme ensemble des bibliothèques – en r êvant plutôt, de la grande multi-médiathèque (et pourquoi pas, en plus, musée du papier et de l ’estampe), qu’elle aurait v olontiers installée dans l ’ancien musée de peinture. En ce lieu déjà, argumentait l ’utopiste projetée dans l ’avenir, les livr es d’une bibliothèque et les tableaux d’un musée avaient été r éunis, pourquoi ne pas bâtir, à partir de ce passé de bâtiment historique, le patrimoine du futur, non pas en substituant au livre, à l’imprimé, à la lente lectur e, un autr e monde de l’immatériel, du zapping érigé en dis cours de la méthode vir tuelle, des images fugitives, mais en poursuiv ant par tous les mo yens possibles issus du progrès technologique, les vieux idéaux humanistes, toujours à r éactiver, selon elle, du savoir et de la culture mis à disposition de tous. Un « homme-bibliothèque », Umberto Eco en avait été convaincu par Catherine Pouyet, lors de sa venue à l’université 26


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Affiche HervĂŠ Frumy


Stendhal comme docteur honoris causa, et avait partagé ce projet généreux, lui qui participait alors à r ésurrection de la bibliothèque d’Alexandrie. On peut entendre sans doute dans le N’espérez pas vous débarrasser des livr es publié quelques années apr ès, les échos de leurs conversations grenobloises !

petits, les bibliothèques pour enfants ne s’est jamais démenti... Ensuite, faire entrer facilement dans les bibliothèques, les constr uire en réseau dans l’agglomération pour que tous les quartiers, à commencer par les moins favorisés, soient irrigués, et dans ces lieux, petits ou grands, organiser la circulation des idées av ec celle des livr es, inciter à la cr éation par les bibliothécaires, et soutenir , des animations en tous genres : venue des auteurs, des illustrateurs, films, «  café littéraire  » convivial ; pour av oir participé à quelques-unes d’entre elles j’ai pu v oir comme Catherine sav ait apprécier ces rencontres, les échanges, les discussions, même houleuses, elle en retenait tout ce qui était à dév elopper, toute idée nouvelle pour inciter à la lecture...

« Protéger les livr es ou les fair e lire  », dilemme des bibliothécair es selon Eco, partagé par tous ceux qui en sont chargés et premier souci de Catherine Pouyet. Protéger, maintenir le patrimoine à l’abri, construire des lieux aussi sûrs qu’accueillants, les G renoblois peuvent en témoigner , elle a su efficacement y veiller. Mais protéger sans enfermer, ouvrir ces lieux à tous, y attirer de nouv eaux lecteurs, fair e lire enfin, la tâche est plus rude, et sans fin. Que de conv ersations et de contr overses parfois, et de doutes  : à l ’occasion de colloques, de contacts av ec l’université Stendhal, de rencontres au Tramway nommé cultur e nous av ons pu échanger sur les meilleurs chemins à ouvrir aux étudiants, plus largement aux jeunes gens qui ont abandonné la lecture à l ’adolescence et donc à tant d’adultes ensuite, pour la leur fair e redécouvrir.

Travail de longue haleine, il lui a fallu ténacité, dynamisme, par tagés avec ses équipes, pour r épondre à l’attente, toutes les attentes des lecteurs – et surtout en susciter de nouv elles – et des nouveaux lecteurs. Les r ésultats de ce travail, constatation par fois décourageante, les enseignants le sav ent aussi, se voient parfois peu dans l ’immédiat mais demandent foi dans l ’avenir... « Ville lecture », bien au-delà d’un label honorifique, ce fut une r éalité grenobloise : grâce à Catherine P ouyet, une politique du quotidien, exigeante, généreuse, a porté des fruits et toutes celles, tous ceux qui en ont bénéficié, qui en ont, comme moi, vécu et vu les acquis s’en souviennent. ■

Femme de conviction et de passion Catherine cherchait et faisait par tager ses enthousiasmes, raisonnés comme toujours chez elle. D’abor d, faire lire les tout jeunes pour ancr er les habitudes : son intérêt pour la lectur e des

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Offrir un livre aux bébés grenoblois, mais aussi une carte de lecteur Katy Feinstein

Il faut toujours raconter des histoir es pour ne pas oublier... C’est un tout petit bout de l ’histoire de Catherine P ouyet, grande dame des bibliothèques et de la lecture publique, que je vais vous conter. En 1976, Catherine doit me r emplacer à la bibliothèque de l ’Arlequin pendant mon congé de maternité. Quelques angoisses de ma par t  : comment, jeune débutante, pourra-t-elle assumer ce poste dans un quartier en création où le travail de bibliothécaire n’était pas évident ? Une rencontre « en privé » me convaincra très vite que Catherine, malgré les difficultés certaines qu’elle ne manquera pas de rencontrer à la bibliothèque Arlequin, sera à la hauteur car Catherine est curieuse, a soif de comprendre et d’agir. Et effectivement, avec l’enthousiasme qui la carac térise, elle trouvera tout naturellement sa place dans l’équipe et auprès des enfants. Cette première rencontre scellera notr e amitié. Notre passion commune pour la lecture publique, pour donner le goût de lire aux enfants, pour raconter des his toires encore et toujours et former les bibliothécaires nous permettra de nous retrouver sur des pr ojets à constr uire et à défendre. Son accompagnement et son sou tien seront sans faille. P uis, nous nous sommes retrouvées en 1987 pour cr éer Mediat Rhône Alpes : nous savions toutes deux que la formation des bibliothécaires était un enjeu majeur . Dans le cadre de Médiat Rhône Alpes, Catherine œuvrait

pour former les bibliothécair es des sec tions adultes et moi pour les bibliothé caires des sections jeunesse. E lle adorait enseigner : donner des points de repères, apprendre à ex ercer un esprit critique, penser et r énover la lectur e publique pour permettre aux bibliothécaires d’être de bons professionnels innovants. Elle défendait l’idée que les bibliothèques sont là aussi pour transmettr e le patri moine oral que sont les contes et les récits, au bénéfice des enfants comme des adultes. Elle m’a accompagnée et soute nue dans la création et la grande aventure des Arts du récit. L’opération « Les livres c’est bon pour les bébés » fut une inno vation des bibliothèques de Grenoble. Le réseau de notre ville a été un des premiers à dire l’importance de lire des livres aux tout-petits. Le dispositif «  Un bébé un livre » a pu vivr e et se dév elopper parce que Catherine était là. Je me souviens, lors de la deuxième édi tion, de son enthousiasme quand r evenant d’un voyage d’étude au Québec, elle nous a convaincues qu’il fallait non seulement offrir un livre aux bébés grenoblois mais aussi une carte de lecteur. Pour terminer ma petite histoire, je voudrais redire toute mon admiration pour Catherine qui a su de surcroît prendre sa place de dir ectrice d’une grande biblio thèque dans un univ ers où les grands équipements étaient alors dirigés par une majorité d’hommes. ■ 30


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« Une Région très livre » Lydie Valero

Alors que je dirigeais l ’Office RhôneAlpes du livr e, je r eçus un appel télé phonique de Cécil G uitart, chargé de mission pour le livr e et la lectur e à la DRAC Rhône-Alpes, pour me parler d’une jeune femme en train d ’achever sa formation de conser vateur des bibliothèques à l’école de Villeurbanne. Il me dr essa un por trait très élogieux de Catherine et m’annonçait sa future nomination à G renoble. Je pris avec sérieux cette information en provenance de Cécil dont les conseils m ’ont toujours été précieux. Et quelques mois plus tard, j’eus effectivement le plaisir de fair e la connais sance de cette jeune femme au grand sourire chaleureux et au r egard franc. Mon impression fut très bonne et je ne doutais pas qu ’elle serait un élément important du trav ail de coopération entre les métiers du livre que nous mettions en place en Rhône-Alpes depuis quelques années seulement. Je cherchais depuis quelques temps à développer la communication autour des auteurs et éditeurs de la r égion, dont les puissants médias parisiens traitant du livre et des auteurs se sou ciaient peu, et ce, malgr é la div ersité et la qualité de ce qui se pr oduit dans cette grande région. J’eus alors l’idée de créer un év énement à G renoble, ville universitaire où existent de nombreuses librairies et un r éseau dense de biblio thèques. Je fis alors appel à Catherine dont j’avais eu l’occasion de vérifier les

qualités professionnelles et humaines. Je la retrouvais rapidement à Grenoble pour l’interroger sur ce pr ojet. Elle s’enthousiasma immédiatement et tr ès vite nous sollicitâmes E liane Baracetti, alors responsable de la communica tion à la FNAC de Grenoble pour l’intégrer au pr ojet. C’est ainsi que dans nos échanges à tr ois, pris corps ce qui devint la r entrée littéraire de RhôneAlpes, sous l’intitulé « Une Région très livre ». Créée à la rentrée de 1989, cette manifestation était appelée à se r enouveler chaque année à la même période. Elle avait pour objectif de mettre en valeur auteurs et éditeurs de la r égion et de cr éer un év énement tel qu’il ne pourrait être ignoré des médias r égionaux ou nationaux. Catherine pris immédiatement le pilotage de la manifestation en mettant à disposition les locaux et les services techniques de la bibliothèque. Chaque édition pr ésentait une expo sition importante sur un auteur et autour de thématiques invitait auteurs et éditeurs à des tables r ondes et à des lectures. Philippe Jacottet, Charles Juliet, l’édition d’art, les publications univ ersitaires, le livre de théâtre, la poésie, les livres pour enfants, etc. autant de sujets qui furent mis à l ’honneur de cette manifestation. À l’épreuve de la mise en œuvr e de cet événement lourd à monter, je ne pus 32


que constater que Cécil G uitart avait vu juste. Catherine fut une com plice joyeuse, avisée, efficace, intelli gente et toujours disponible. Ayant quitté la région en 1991, je sav ais laisser en de bonnes mains la pérennité de cette « Région très livre » que Catherine poursuivit malgré les lour des charges que la dir ection des bibliothèques de Grenoble exigeait d ’elle. Je découvris

avec plaisir dix ans plus tar d, sur l’invitation de Catherine, que la « R égion très livre » existait toujours ; elle avait évolué mais ses objectifs étaient toujours respectés et c’est avec plaisir que je r etrouvais alors Grenoble et Catherine pour fêter l’événement. J’ignorais alors que je la v oyais pour la dernière fois. ■

Sous son égide est ainsi née une autre façon d’être bibliothécaire Annie Vuillermoz

Quand on m ’a demandé de parler de Catherine, de lui rendre hommage, j’ai tout de suite dit oui... et puis j’ai tardé. J’ai dit oui comme une évidence. Tant de choses nous ont rappr oché pendant les très nombreuses années que nous avons partagées dans les bibliothèques de Grenoble, puisque j’ai eu la chance de travailler aux côtés de Catherine pendant près de 20 ans, entre 1986 et 2007.

Sur ce terrain délicat et complex e, Catherine a été plus qu ’un appui indéfectible ; elle a été moteur , aiguillon, acteur de terrain aussi pour la mise en place d’actions diversifiant le trav ail conduit par les bibliothèques de quar tier auprès et av ec les personnes en difficultés.   Elle était là quand il a fallu soutenir et défendre la mise en place des « bibliothèques de r ue  » hebdomadaires dans les quartiers Teisseire et Mistral... Sous son égide est ainsi née une autr e façon d’être bibliothécaire, pour faire vivre la bibliothèque hors les murs, pour por ter le livre au plus près de chacun, pour être sur l’espace public, toutes notions maintenant intégrées dans notre profession. Elle était là quand nous avons renouvelé les modes de classement dans ces mêmes bibliothèques... quel beau souv enir que cet été où ensemble nous avons retroussé nos manches, fait des piles de livr es,

Et puis j’ai tar dé. J’ai tar dé car il est dur de tr ouver des mots à la hauteur de l’estime et de l ’attachement portés, trouver des mots pour dir e la for ce de ce qui nous a uni dans la v olonté professionnelle de s’adresser à tous ceux qui demeurent éloignés des bibliothèques. Comment parler simplement et for tement de ce combat jamais fini, de cette ambitieuse volonté qui vise à développer des façons de trav ailler aptes à « élargir les publics » comme on dit ? 33


décollé et r ecollé des étiquettes pour présenter les documents par « centres d’intérêt  » avec la v olonté de faciliter l’appropriation de nos collections. C’est aussi grâce à Catherine qu ’est née la «  bibliothèque des r elais lecture  », donnant ainsi un nouv el élan au « service aux collectivités » imaginé et mis en actes par Cécil Guitart, illustre prédécesseur. Ce ser vice marque l’originalité de la lecture publique grenobloise puisqu’il agit pour porter le livre là où il n’est pas, en créant un réseau de relais, partenaires de terrain dans les champs socio-édu catifs, auprès des personnes en grande précarité, des détenus, des personnes trop âgées pour se déplacer... Catherine tenait  à ce mot « relais » accolé à celui

de bibliothèque pour dire la nécessité de travailler avec un réseau d’acteurs. Avec Catherine, ce fut aussi l ’épopée Biblex (bibliothèque et lutte contr e l’exclusion), trois années pour un par tenariat européen piloté par M édiat. Là encore, il s’agissait de mettre en acte des valeurs, de faire évoluer les façons de fair e pour s’adresser à chacun et développer les formations professionnelles adéquates. Ce furent de belles années. E t tout ce qui fut semé continue à germer pour mettre l’écrit au ser vice de chacun, comme tu le v oulais Catherine, chèr e directrice enthousiaste, fidèle et géné reuse. Ce fut un bonheur et un hon neur de batailler ainsi à tes côtés. ■

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Une énergie constante : aussitôt projeté, aussitôt réalisé Yves Jocteur Montrozier

Directrice des bibliothèques avisée, femme organisée, Catherine P ouyet savait faire face à tous les impr évus de la vie d’un chef d’établissement.

temps avant sa disparition comment l’empressement maladroit des médias locaux lui avait déplu. Et elle mar qua immédiatement son territoire : décoration fonctionnelle de son bureau, constitution d’une équipe dirigeante, action dans le domaine de la communication, du management interne (réunions régulières) etc. et elle devint très vite « une femme pressée », pressée de fair e bouger les choses, de mettre en place de nouveaux modes de fonctionnement, avide de r encontres culturelles. Qui dit urgence, dit nécessair ement confiance dans ceux qui par ticipent aux décisions. Combien de fois l ’aije entendue me poser à br ûle-pourpoint des questions sur le patrimoine, ses atouts, ses carences, les moyens de le valoriser. Un des pr oblèmes de la bibliothèque d’étude de G renoble a toujours été son opacité. Ce grand bâtiment austère où l ’on n’était accueilli avant sa prise de poste qu ’au 6e étage est en effet peu (pas asse z) connu des Grenoblois, c’est pourtant une des plus riches bibliothèques de F rance en matière de collections bibliophiliques.

Je n’ai travaillé à ses côtés que pendant six années, et d’autres dans le domaine des bibliothèques l ’ont côtoyée beaucoup plus que moi, pourtant en tant que responsable à ses côtés d’un secteur où ses compétences étaient nécessair ement circonscrites, en l ’occurrence le Patrimoine, ce fut l’occasion d’un partage constant et singulier. Je ne la connaissais que d ’une manière superficielle en tant que dir ectrice de la lecture publique des bibliothèques de Grenoble, mais c’est en 1995, lorsqu’elle prit effectivement la dir ection de l ’ensemble du r éseau que j’appris en tra vaillant avec elle à bien la connaîtr e. Quoique nos bur eaux fussent situés à deux étages différents de la bibliothèque d’étude, elle n ’hésitait pas à descendr e, agenda à la main, me poser des questions, prévoir un rendez-vous ou une r éunion, recevoir une personnalité ou au contraire à me faire monter pour éclaircir un point ou donner mon opinion. Son arrivée à la bibliothèque d ’étude orchestrée par la presse locale et par son réseau d’amis fut plutôt fracassante, dans un établissement où, jusqu ’alors, une discrétion feutrée était de mise, elle me raconta cependant quelque

Des actions de valorisation furent mises en place. Le très riche carnet d’adresses de Catherine la mit en contact avec Jacques Glénat, ce qui fut l ’occasion de mettre doublement en v aleur les collections, par la parution d’un livre, 35


Partie de Bible (XIIe siècle) Bibliothèque municipale de Grenoble, Ms.30 Rés.

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Mille ans d’écrits, un des tout pr emiers que Glénat consacra au patrimoine régional, ce qui devint par la suite un de ses axes de collection. L uxueux par sa présentation, le livr e mettait non seulement l’accent sur la richesse du patrimoine grenoblois mais aussi sur la pertinence de ses enrichissements. Une exposition rondement réalisée fut l’occasion de présenter une belle sélection des rar etés de la bibliothèque de Grenoble. Par la suite, Catherine ne négligea aucune occasion de montr er ce patrimoine.

changeaient totalement. E t puis quel outil ! Nous avons passé des journées à peaufiner le programme, à réfléchir sur les aménagements, sur les types de collections. Malheureusement, un pr ojet concurrent dans un autr e domaine enterra notre beau programme. Ce fut néanmoins l’occasion pour Catherine et pour nous, l’équipe patrimoniale, de confronter nos conceptions du patri moine et d’enrichir mutuellement nos réflexions. L’autre domaine sur lequel nous apportions chacun nos compétences, ce fut celui du musée S tendhal. Ce musée, émanation de la bibliothèque d ’étude, ne disposait d ’aucun budget. U n des premiers actes de Catherine fut de faire créer une ligne budgétaire qui manifestait auprès des élus l’existence du musée et de ses besoins, et permettait, une fois alimentée, de disposer d ’un minimum de ressources. Très sensible à la communication, Catherine nous encouragea à multiplier les expositions à G renoble, mais aussi à l ’étranger, particulièrement en Italie, où une délégation grenobloise rencontra les stendhaliens de Milan, puis à G ênes dans un palais de la Strada nuova où fut inaugurée Italie, il sogno di Stendhal. Les organisateurs n ’avaient pas lésiné sur les mo yens, aussi la bibliothèque et le musée S tendhal furent-ils particulièrement généreux dans les pr êts. Catherine m’accompagna pour aller voir la « mostra » et revint enthousiaste. En effet, jamais les liens de Stendhal et de l ’Italie n’avaient été si bien mis en relief. Je la revois lors du r etour en train, agenda en main, multipliant les

Toujours dans le domaine du patri moine, vers les années 1999-2000, nous travaillâmes ensemble pour un pr ojet qui nous tenait tous les deux à cœur . Il a toujours manqué et il manque toujours au r éseau des bibliothèques de Grenoble, ce qu’on appelle en argot de métier « une tête de r éseau  », c’est-àdire une très grande médiathèque, mais qui soit en même temps une biblio thèque de r éférence. Une opportunité s’offrait avec la «  friche  » superbe que représentait le M usée-bibliothèque de la place de Verdun. C’était l ’occasion de créer en plein centre de la ville un outil cultur el de pr emier ordre, de redonner sa dignité à ce bâtiment remarquable, qui coûta lors de sa cr éation en 1870 deux ans du budget total de la Ville de G renoble. Le bâtiment offrait des contraintes, mais un cer tain nombre pouvaient être levées et une fois les collections de lectur e et de multimédia et les milliers d’ouvrages de référence installés dans des salles à l’architecture spectaculaire, l’offre documentaire, la vision des B ibliothèques 37


questions, sautant les obstacles, organisant tout, élaborant avant notre arrivée un projet définitif pour fair e venir l’ensemble de l’exposition à Grenoble. Le manque de mo yens chronique du musée Stendhal y mit fin. Catherine possédait bien des quali tés qui font un bon chef d ’établissement, le tout manifesté par une énergie constante : aussitôt pr ojeté, aussitôt réalisé. Son enthousiasme était rar ement rebuté. Cet enthousiasme abou tissait parfois à des situations cocasses, notamment lorsqu’elle conduisait en discutant passionnément sans r egarder la route, c’était pour nous le moment de tous les dangers.

lecture par tous les mo yens, engager des actions, inaugur er de nouv eaux locaux, fédérer les projets. Elle avait un goût cer tain pour l ’élégance qui ne la quitta jamais. I l fallait la voir discuter de la présentation d’une exposition (mise en espace, couleurs, signalétique), elle v oulait tout discu ter, tout voir, et généralement quelques heures avant l’inauguration, elle inspectait tout av ec soin, faisant r ectifier tel ou tel détail. Sans élégance de cœur, il n’y a pas d ’élégance, et Catherine pouvait la manifester par l ’attention portée aux autr es dans les moments difficiles, j’en puis témoigner. Je garderai de Catherine le souv enir d’une directrice passionnée, efficace, exigeante dans son trav ail, capable de stimuler et d ’enrichir ceux qui l ’ont côtoyée, mais chez qui avec bonheur se devinait, en filigrane d ’une vie professionnelle débordante, un versant familial et amical tout aussi impor tant, un goût de la nature, manifesté par son jardin qui l ’apaisait, nous disait-elle, apportant ainsi à l’image d’une femme dynamique, une touche sensible, harmonieuse, bien dans sa natur e de femme équilibrée. ■

Dans ses fonctions, on l ’a montrée comme une « battante  » et je peux témoigner pour ce qui me r egarde de la façon dont elle défendit à plusieurs reprises le patrimoine de la biblio thèque d’étude contre les conv oitises d’autres établissements. B attante, elle fit aussi l ’admiration de notr e équipe lorsqu’après un grav e accident de la route, minerve autour du cou, elle dirigeait les r éunions, continuait à bras ser les pr ojets sans jamais se plaindr e. Battante enfin pour démocratiser la

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Bible dite Grosse bible de Chartreuse (XIIe siècle) Bibliothèque municipale de Grenoble, Ms.5 Rés.


Ce jour-là, une des partenaires italiennes l’a qualifiée de « femme puissante » ! Madeleine Bouverot

À la fin des années 1990, F rédéric Saby, directeur de MÉDIAT (Centre de Formation aux métiers du livr e, des bibliothèques et de la documenta tion, composante de l’université Pierre Mendès-France de Grenoble), présenta un dossier de candidatur e ambitieux répondant à un appel à pr ojet de la Commission européenne, dans le cadre des programmes-pilotes européens Léonardo da Vinci. Ces pr ogrammes ont pour but de constr uire et expé rimenter des modules de formation professionnelle, en menant un trav ail réunissant obligatoirement des par tenaires de différ ents pays eur opéens et des financements croisés.

dans ses dimensions pur ement bibliothéconomiques mais également dans ses dimensions sociales. E lle a rapide ment convaincu le ser vice culturel de Grenoble, et fut nommée officielle ment « référente  » pour le pr ojet par Michel Destot, député-maire, qui soulignait que la lutte contre les exclusions était une des priorités dans sa ville... Non seulement elle par ticipa activement à l ’élaboration du pr ojet, mais également à la recherche de partenaires étrangers acceptant de se joindr e au programme. Le projet sera v alidé et accepté par la Commission eur opéenne sous le nom de «  BIBLEX  » (Les Bibliothèques publiques et la lutte contre les exclusions : nouvelles fonctions, nouveaux enjeux), et se déroulera de 1997 à 2000. Catherine sera présente, avec toute l ’équipe du réseau des bibliothèques de Grenoble, pendant ces 3 années, et travaillera dans 4  pays européens (Allemagne, France, Hongrie, Italie), avec des par tenaires de qualité : pouvoirs publics, collectivités territoriales, universités, organismes de formation, bibliothèques (biblio thèques de Böblingen, de Budapest, de Turin et de Moncalieri). Elle participera à 7 séminair es internationaux, dont le premier et le dernier se sont déroulés à Grenoble, avec éclat et en pr ésence de nombr euses personnalités poli tiques et culturelles des 4 pays partenaires.

MÉDIAT proposait de contribuer au développement de la lectur e publique dans plusieurs pays, en créant des outils de travail et des formations originales et innovantes pour les bibliothécair es et ayant pour cible les publics absents ou peu présents dans ces équipements, les publics dits « exclus », « empêchés ». Voici Médiat sur le pied de guerre, créant un département de formation à l’international, et recherchant des partenaires pour le projet. Bien entendu, un partenaire français est indispensable... Catherine Pouyet, directrice du réseau des bibliothèques grenobloises, a été naturellement sollicitée. Elle s’est immédiatement enthousias mée, a saisi tout l’intérêt du projet

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Lors de la cér émonie d’ouverture du premier séminaire (18-20 février 1998) à l ’hôtel de ville de G renoble, Catherine semblait connaître un grand nombre des personnalités présentes, et a charmé toute l’assistance par son élégance naturelle et la connaissance parfaite des enjeux du projet... Ce jour-là, une des partenaires italiennes l’a qualifiée de « femme puissante » ! Le dîner officiel qui suivit la cér émonie d’ouverture laisse sans aucun doute de bons souv enirs à ceux et celles qui y prirent part. Mais tout a failli mal tourner au dernier moment. M algré le travail important des spécialistes du protocole de l’UPMF qui avaient planché sur les plans de table pour déterminer la place idéale de chaque convive en fonction des préséances et des egos, il y eut un couac...

Catherine, ayant l’œil à tout, remarqua un détail appar emment anodin, mais d’une véritable importance culturelle : la table de la délégation italienne comportait 13 couverts ! On frisa le miniincident diplomatique  ! Les I taliens, craignant le mauvais présage et redoutant que le mauv ais sort ne s ’acharne sur tout le projet, refusèrent tout net de s’asseoir... Une solution dut êtr e trouvée : on rajouta un 14e couvert pour le chauffeur de l’attaché culturel de Turin pour compléter la table. Comme tout Italien, il était habillé d ’un costume irréprochable et fut un convive parfait. C’est dans ces détails que l’on pouvait voir l’étendue des talents de Catherine, aussi à l‘aise dans le grand monde que soucieuse du moindre détail... Sous son impulsion, les bibliothécaires grenobloises firent un trav ail 41


remarquable dans le cadr e de B iblex, et participèrent pour une part majeure aux résultats et à l ’élaboration de 18 documents importants qui résultent du programme, après un impor tant apprentissage de trav ail en commun  : outils pédagogiques et d ’analyse, grille d’analyse des besoins des publics, dia gnostic des compétences-clé des professionnels, cursus et nombr eux modules de formation, glossair e multilingue, études, analyses, ar ticles, thèse, bulle tin de liaison. Annuair e international des professionnels Biblex.

Quant à moi, j’ai été heur euse de travailler aux côtés de Catherine, qui, au milieu des mille autr es tâches qui lui étaient dévolues, a toujours r épondu avec courtoisie et efficacité à mes sollicitations parfois pressantes, se rendant disponible malgré un agenda écrasant, et prouvant non seulement qu ’elle était parfaitement au courant des moindres péripéties de ce pr ogramme mais qu’elle était l ’une des pr otagonistes importantes de la belle aventure Biblex ! ■

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Elle voyait loin Francisco d’Almeida, Raymond Weber et Valeria Marcolin

C’est un long chemin qu ’à l’association Culture et dév eloppement, nous avons parcouru avec Catherine Pouyet. Le festival Afrique Noire de 1982 nous avait donné la pr emière occasion de travailler ensemble pour pr ésenter une exposition de jouets et des contes afri cains dans les bibliothèques munici pales de Meylan qu’alors elle dirigeait.

Catherine avait porté tout son soutien et son attention à ce projet dont le souvenir est encore vivant dans la mémoire de certains enseignants et élèv es de Ouagadougou. Soucieuse de contribuer au dév eloppement de la lectur e à Ouagadougou, Catherine a mis l ’expertise des bibliothèques de G renoble à la disposition de la mairie de O uagadougou pour élaborer le projet de ce qui est dev enu des années plus tar d la médiathèque municipale et M aison des sav oirs de Ouagadougou.

Cette collaboration s’est ensuite poursuivie dans le cadr e des bibliothèques municipales de Grenoble avec la Banque Rhône-Alpes du livr e pour l’Afrique, un pr ogramme régional de don raisonné de livr es aux biblio thèques d’Afrique francophone dans le cadre duquel les bibliothécair es de Grenoble ont joué un r ôle essentiel pour la vitalité de ce réseau. Puis, grâce à Sylviane Teillard, notre partenariat s’est focalisé sur O uagadougou pour la résidence croisée de l ’écrivain JeanYves Loude et de l ’illustrateur Nemo dans des collèges et lycées de Grenoble et de Ouagadougou. Celle-ci a donné naissance aux deux beaux ouvrages Je t’offre ma ville . Attentive à sa qualité,

Enfin, pour contribuer de plus pr ès à notre action en fav eur d’un environnement lettré dans l ’espace francophone, elle a r ejoint en 2008 notr e conseil d’administration au sein duquel elle nous a prodigué des conseils et fait nouer des contacts qui, aujour d’hui encore, accompagnent notre action. Catherine Pouyet était une femme de conviction. Elle voyait loin et avait une exigence de qualité. Elle est irremplaçable. ■

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Elle a navigué avec hauteur, pleine conscience et très grand courage Jean-Louis Caen

Dès le pr emier abord, j’ai été sensible chez Catherine, belle jeune femme pleine d’éclat, au r egard vif et souriant, à son ouverture d’esprit, son intelligence, ses centres d’intérêt multiples. J’ai toujours eu un grand plaisir à échan ger des idées avec Catherine, qui était tellement investie dans la cité et posait un regard pertinent sur la culture et la société. La famille Pouyet m’a adopté comme leur médecin traitant, pendant des années. À partir de 2011, Catherine, qui pr ésidait le Conseil de dév eloppement de la Métro, a travaillé, entre autres, sur de nombreux sujets médico-sociaux et envi ronnementaux. Nous avions r égulièrement des discussions pleines de sens dans ces domaines. Je me souviens d’un long échange, à l’automne 2013 au sujet de l’impact de la pollution sur la santé publique, notamment à Grenoble, et sur la grande difficulté de faire agir les politiques sur les ques tions environnementales face au lobbies professionnels et aux contraintes obliga toires imposées aux citoyens, notamment en période électorale. Ce thème s ’était imposé, suite à la démission de mon ami Jean-Marc Uhry, vice-président à l’Environnement, aux énergies et au climat de la Métro. Pour mémoire, ce dernier tra vaillait sur un P lan de protection de l’atmosphère dont une par t entrait dans le cadre d’un dispositif ministériel : Zones d’actions prioritaires pour l ’air voté en 2012. Or, avant les élections municipales

de mars 2013, sans concer tation, la préfecture, sur avis du mair e de G renoble et du président de la Métro, avait décidé de reporter l’enquête d’utilité publique qui devait précéder la mise en œuvr e de ce plan. Q uant Catherine est tombée malade, j’étais retraité, je suis resté proche d’elle et de B ernard, en tant qu ’ami et médecin. Je voudrais témoigner de mon admiration devant son attitude face à sa dernière terrible maladie. E lle a navigué avec son copilote chéri B ernard à travers ses souffrances, ses moments d ’angoisse, ses doutes face à des cheminements médicaux complexes et sinueux. Elle l’a fait avec hauteur, pleine conscience et tr ès grand courage. À chaque occasion où son corps lui accordait un minimum de répit, elle se faisait belle, elle était pr ête à recevoir toute l ’affection de ses pr oches et à leur distribuer la sienne. Elle a aussi voulu rencontrer les amis et, s’intéressant encore à tout, av oir avec chacun des conv ersations animées sur n ’importe quel sujet... comme avant. L’œil pétillant, elle a pu se réjouir pleinement, à l’annonce de bonnes nouvelles touchant sa famille. En cela elle s’est soutenue elle même, elle a aidé ses proches à garder leurs forces et leur apti tude à l’entourer comme ils l’ont fait. En cela aussi, elle les a aidés, dans le présent et l’avenir, à s’engager dans leur deuil. Je suis r econnaissant à la vie qui m ’a permis de rencontrer Catherine, d’avoir reçu son amitié et de m ’être enrichi auprès d’elle. ■ 44


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Je me demande certains jours si je suis encore bibliothécaire. J’avais choisi cette profession par coup de cœur, parce que j’aimais les livres certes, ce qui ne saurait suffire, mais surtout par intérêt pour des activités qui me semblaient se situer aux confins du culturel, du social et de l’éducatif. L’image transmise par les bibliothécaires avait déjà bien changé et si mes premières intuitions étaient les bonnes, je ne pouvais imaginer toutes les mutations qu’allait traverser cette profession qui rassemble, d’après une étude récente, trente et un métiers exigeant des compétences spécifiques. Après avoir exercé pendant plusieurs années sur le terrain, je suis devenue de fait, pour reprendre la nomenclature évoquée, généraliste des bibliothèques et responsable d’équipements culturels, un peu

moins proche des livres et des publics, mais toujours attentive à leur rapprochement. C’est donc avec enthousiasme que j’acceptai mes nouvelles fonctions de direction, dans la mesure où elles prenaient en compte l’ensemble des missions des bibliothèques. Ces missions, larges et ambitieuses, sont liées à l’histoire de l’institution créée en 1772 par souscription publique, qui a su développer dès les années 1970 un réseau de bibliothèques de quartiers particulièrement performant. Leur évolution est dépendante des choix réalisés par les élus de la ville qui en ont la tutelle. Travail scientifique et rayonnement culturel Au directeur et à son équipe à développer les activités qui permettent de remplir ces missions. Une première mission, liée à l’héritage, consiste à conserver, développer,

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valoriser le patrimoine écrit et iconographique de la bibliothèque municipale classée de Grenoble, qui avec son fonds ancien, fait partie des quelques grandes bibliothèques de province, retenues comme partenaires de la Bibliothèque nationale de France. Ce patrimoine exige travail scientifique et rayonnement culturel ; grâce aux nouvelles technologies et à la mise en place d’actions pédagogiques comme « les classes patrimoine », nous souhaitons mieux le faire connaître du grand public. Une deuxième mission consiste à mettre à la disposition de tous les publics des collections encyclopédiques où se côtoient livres, disques, cassettes vidéo, mais aussi logiciels, partitions, méthodes de langues, CD-ROM, pour mieux répondre à leurs besoins de culture, de loisirs, d’éducation et de formation. Institution


essentiellement porteuse d’un projet démocratique, la bibliothèque s’efforce de donner le goût de lire dès le premier âge, d’aider à la maîtrise de l’écrit, de susciter le désir de la connaissance et de favoriser l’esprit critique en développant des actions en partenariat avec les professionnels sociaux et éducatifs, les parents d’élèves, les militants associatifs. Projet ambitieux où l’imagination des bibliothécaires fait merveille. Si le directeur doit veiller à la qualité de la mise en œuvre de ces missions pour satisfaire au mieux les usagers, mais aussi les élus politiques qui doivent pouvoir être fiers de la bibliothèque de leur commune, il doit s’efforcer de gérer dans la rigueur, pour assurer le meilleur service au moindre coût, ce qui représente un autre défi. Il doit être attentif

à tous les changements technologiques, sociaux, « bibliothéconomiques», qui nécessitent une réorganisation des modes de travail, une redéfinition des missions et des activités. Ainsi, à côté de la légitimité culturelle et sociale de la bibliothèque, devrait lui être reconnue une légitimité économique, comme lieu de ressources et d’accès à l’information. Un métier utile et passionnant Une direction implique également d’être en relation avec de nombreuses instances institutionnelles, des partenaires extérieurs publics, privés et associatifs, le monde des médias, les formateurs. Le dialogue est encore plus naturel avec tous les acteurs de ce qu’on appelle la chaîne du livre l’auteur, le traducteur,

l’illustrateur, l’éditeur, le libraire, mais aussi le comédien, le critique littéraire, chacun œuvrant à sa façon au soutien de la création. J’allais oublier qu’il faut également travailler avec des architectes et des informaticiens pour construire de nouvelles bibliothèques et gérer nos réseaux. Mais les relations les plus riches restent celles entretenues quotidiennement avec le personnel qu’il faut comprendre, motiver et surtout soutenir tant son engagement et son professionnalisme sont exceptionnels. Alors, malgré ces fonctions très gestionnaires, je continue à me considérer avant tout comme une bibliothécaire, fière de partager avec tous mes collègues, un métier utile et passionnant. » Catherine Pouyet.

Extrait de la chronique « Paroles des femmes », Le Figaro Rhône-Alpes, le 7 octobre 1995.

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L’élégance de la relation


Introduction Henry Torgue

Elle est entrée dans la grande salle comme une artiste qui a le trac. Un coup d’œil l’a rassurée : les fleurs r esplendissaient, le buffet ouvrait l ’appétit, le service d’accueil était tout sourire. Porter un projet ambitieux certes mais enraciné ici et maintenant dans le concr et. Il s’en était fallu de peu que la nouv elle plaquette ne soit pas là ; obtenir l ’imprimatur de chaque échelon de r esponsabilité était un vrai parcours diplomatique. E t ni il ne fallait, ni elle ne souhaitait, v exer personne. Les piles de documents encadraient fièrement la porte par laquelle l’assemblée des notables allait arriver – les notables... et le public ! N e jamais l’oublier, un de ses dix commandements. Son discours était dans sa poche. Des notes en pointillé pour le contenu du propos mais la liste bien détaillée des personnes à remercier, et jusqu’aux stagiaires. Quand une équipe gagne, c’est chaque membre qui gagne même si c ’est le capitaine qui lève la coupe. Ainsi était Catherine. Loin de tout snobisme malgr é sa culture et ses fonctions, veillant à ce que chacun ait sa place, les humbles comme les puissants. Son oreille était bienveillante à tous, pour par tager une décision impor tante comme pour compatir à un chagrin personnel. Si elle travaillait plus que sérieusement, son sourire témoignait souvent de la distance ironique avec laquelle elle tenait en laisse la tentation du pouv oir. L’humour est d’abord un miroir et Catherine utilisait fr équemment ce reflet tonique pour ne jamais dominer ni, surtout, humilier. Toute sa personnalité exprimait cette élégance avec laquelle elle abordait les autres quelle que soit leur position hiérar chique, que ses collaborateurs soient habituels ou occasionnels. Générosité du cœur, certainement ; reconnaissance face aux dons de la vie, sans doute ; mais aussi trav ail de l’intelligence pour harmoniser maîtrise de soi et respect de l’autre. Les témoignages qui composent ce chapitr e sont autant d’illustrations du charme extraordinaire qui caractérisait son contact. Auprès d’elle, on se sentait accueilli, on était invité à un par tage et l’énergie en était galvanisée. Autre point remarquable, ces hommages proviennent de toutes les étapes du riche parcours professionnel de Catherine, tant elle a fait de sa qualité relationnelle une constance de sa personne. Avant la grande professionnelle, avant la militante engagée, av ant la directrice ou la présidente, chaque interlocuteur r encontrait une femme à l ’écoute, libre de préjugés et ouverte au dialogue. Car, dans ses manières d’être, Catherine avait une qualité particulière : en elle, se superposaient en temps réel les multiples images de 50


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la femme, de la petite fille jusqu ’à la grand-mère. Il suffisait d’un éclat de rire ou d’un œil émerveillé pour que la petite fille resurgisse en pleine fraîcheur, invitant à la plus sympathique des complicités. Dans son large cercle d’amis, qui lui aussi réunissait tous les milieux traversés au fil des ans, la liberté des échanges et la passion politique poussaient souvent à monter le ton. A u cours des discussions les plus enflammées, quand le v erbe s’envolait au-delà des intentions, elle savait d’une remarque rappeler à la tolérance et instiller un soupçon de doute. Ecouter, se fair e entendre, s’entendre, une trilogie qu ’elle incarnait comme une politesse naturelle. Catherine, ou l’art raffiné de la rencontre.

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Rares sont les personnes avec qui dès le premier instant un sentiment de reconnaissance, d’appartenance se fait jour Françoise Folliot

Je ne crois pas pouvoir un jour oublier le regard de Catherine, ce mélange d’acuité et de douceur , son sourir e et sa voix, si chaude, si clair e, si colorée, son énergie. C’est tout cela qui d’abord s’impose lorsque je pense à elle. Car bien au-delà de ce qui nous lie à ceux que nous rencontrons dans un univers professionnel, avec Catherine immédiatement s’est ouvert autre chose. Rares sont les personnes avec qui dès le premier instant un sentiment de reconnaissance, d’appartenance se fait jour.

et la for ce de ses convictions. C’est avec Catherine que toute jeune direction de librairie  j’ai compris combien l’engagement dans la cité était primor dial pour qui voulait faire avancer «  la cause du livre ». Maîtresse dans l’art de faire converger les projets, les idées, les désirs, elle a, pendant toutes ces années, été véritablement au cœur du combat que les acteurs cultur els menaient en faveur de la lectur e. Elle a, inlassable ment, défendu l’idée qu’elle avait de la lecture et de ses acteurs essentiels, les bibliothèques d’une part et les librairies indépendantes de l’autre.

C’est autour des livr es, de l’amour des livres bien sûr que la r encontre s’est faite. La R égion très livre, celle qui nous a r éunies, à laquelle nous av ons travaillé pendant toutes ces années. Je me souviens de la pr emière réunion. Quatre ou cinq autour de la table, et Catherine, directe, précise et à la fois très attentive, laissant la parole s’installer, passionnée et sensible. Un mélange si fructueux de rigueur et de goût pour l’aventure qu’elle emportait l’adhésion de tous et les menait à imaginer sans cesse de nouvelles voies.

Mais si cette place-là a été pour la ville, pour les grenoblois et au-delà, pour nous tous, d ’une importance capitale, pour moi, ce qui fait la singularité, la richesse de Catherine c’est ce qui transparaissait, ce qui irradiait d ’elle à tout moment, ce que chacune de ses paroles, l’inflexion de sa v oix, son sourire, son rire disaient d’elle, de son humanité. Jamais je n ’oublierai ce qui r este un des moments de grande complicité avec elle. Nous avions décidé, non sans devoir entraîner l’adhésion de certains, du thème d’une des premières éditions d’Une Région très livre, ce serait l’érotisme ! C’était, v ous vous en doute z, une certaine prise de risque, comment

Rien ne lui faisait peur et si sa capa cité à l ’écoute, sa gentillesse faisait de chaque rencontre un moment ser ein, cela n’oblitérait en rien son dynamisme 53


rallier un public large, comment garder à la manifestation son caractèr e vraiment littéraire, quels auteurs inviter ? Mais jamais nous n ’aurions imaginé ce qui s’est passé à la «  Maison de la culture  » où av ait lieu la manifesta tion cette année-là. L ’écrivain invité sur scène s’est lancé dans un stupéfiant monologue. Commencé av ec retenue, poursuivi avec un peu plus de passion, au fil de l’attention d’un public de plus en plus interloqué, fasciné, rieur ...le discours se color e d’intimité, puis se déploie avec brio jusqu’à expliquer avec force détails drolatiques les tribulations d’un éjaculateur précoce. Rien de vulgair e, au contrair e, une sorte de parole nue, libre, pleine d’auto dérision, comme rarement on peut en entendre.  Nous avons avec Catherine qui était à côté de moi vu la salle d’abord timide, s ’enflammer, rire aux éclats, exploser littéralement au fil de la rencontre. Nous étions l’une et l’autre à la fois par tie prenante de cette salle et spectatrices d’une séance réussie audelà de toute espérance. Est-ce malvenu d’évoquer ce grand moment, cette r encontre iconoclaste d’un auteur à l ’humour ravageur avec un public médusé  et hilare ? N on je ne crois pas car cela montr e combien

l’ouverture d’esprit, la liberté que l’on s’accorde et pr écisément celle que s’accordait Catherine, en accor d avec ses exigences, a pu génér er des ins tants exceptionnels et peut-êtr e faire venir à la littérature d’improbables lecteurs. Est-ce si étrange de conv oquer Eros lorsque Thanatos nous env ahit ? Les livres comme la vie nous disent que l’un et l ’autre nous habitent en permanence. Longtemps, le souv enir de ce jour-là nous a fait sourire. Encore aujourd’hui je me souviens de ces sourires et du fou rire irrépressible qui nous a secouées alors.   Ces moments d ’amitié, de convergence parfaite remontent telles des bulles pr éservées de l ’atteinte du temps lorsque je pense à elle. Très simplement il me faut dir e que je n’ai que rarement rencontré dans mon univers professionnel quelqu’un d’aussi attachant et d ’aussi formidable que Catherine. Je la vois devant moi, passer la porte de la librairie, souriante et affair ée, gourmande de nos dernièr es lectures, les yeux pétillants du plaisir des livres à emporter... ■

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Ne lui manquait que... du temps Sylviane Teillard

Catherine fut directrice de notre réseau de bibliothèques de G renoble treize années durant. Confiante en la liber té qu’apporte la lectur e comme dans les ressources de chacun, elle avait le talent de fédérer les initiativ es et v alorisait le partage d’expériences et l ’ouverture culturelle.

resté cher à nos cœurs suite à une mise en scène à l’Arlequin, elle ne savait pas toujours éviter les « voleurs de temps », et la fameuse r ègle du « une heure par jour sans dérangement  » ne lui fut jamais applicable. Je me souviens de ses départs en vacances en Corse, cer tains vendredi soir de juillet, qui donnaient des sueurs froides à sa famille.

Vision, stratégie, persuasion, éthique, ces mots av aient en elle grande r ésonance. Elle savait identifier les moti vations de ses collaborateurs, les challenges individuels et collectifs, et privilégiait la transmission des sav oirs et des savoir-faire. Les bibliothécaires, elle les voulait avides d’apprendre, engagés génér eusement, pour ce r oyaume enchanté que fur ent pour elles les bibliothèques, en cela elle assurait une continuité irr emplaçable avec son collègue Cécil G uitart, qui l’avait précédée à la tête de ce réseau multiforme et exigeant. Les idées sans cesse la traversaient et pour elle, les réussites les plus stimulantes v enaient de ce que l’on réfléchissait ensemble, que l’on expérimentait ensemble. Son attachement sensible aux livr es et à tout ce qui constituait nos collections étaient d’une évidence vibrante. Ne lui manquait que... du temps. Sa porte était largement ouv erte et à l’instar du r oman de M ichael Ende1

Elle donnait sens, coordonnait et régulait, tout en r estant accessible et sans se priver de petits moments pr écieux d’échanges qui pouv aient être très personnels. L’élan vital était che z elle irrépressible, l’intelligence à vif. Pas de risque d’isolement professionnel avec elle, ni d ’évitements ou rétention d’information, ce qui aurait été incompatible avec son besoin de vision partagée sur enjeux et objectifs. Si la négociation était en mode souple, la part de non-négociable qu ’elle estimait ne souffrait d’aucune restriction. Jamais d’homériques colères, mais des émotions intenses oui, et des petites contrariétés qui ne pouv aient se tair e (souvenons-nous de son av ersion pour la satanée moquette de la salle d’animation remise à neuf de la bibliothèque du Centre Ville, sur laquelle se pose raient les semelles d ’hôtes littéraires illustres). Les signes de r econnaissance qu’elle nous témoignait donnaient le senti ment d’exister. L’intensification des échanges avec des personnes de tous

1 - Michael Ende, MOMO ou l’étrange histoire des voleurs de temps et de l’enfant qui rendit aux gens le temps qui leur avait été volé, 1973, Thienemann édition, derniè e édition en 2009 par Bayard Presse.

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horizons se dev ait être la r ègle car les individus, à ses yeux, avaient des savoirs singuliers, et ces cr oisements semblaient la fortifier. Sa 4L aux couleurs de la Ville, repérable à son mode de stationnement très personnel, sillonnait les quar tiers, les pleins de gaz étaient souvent tracassiers pour elle dont les passages tar difs au garage municipal contrariaient la réouverture des grilles automatiques.... et pouvaient solliciter B ernard séance tenante.... Je n’oublie pas un déplacement av ec elle à L yon, pour une r éunion dont l’adresse méconnue nous av ait imposé de coller une série de post-it jaunes sur le tableau de bor d, (le GPS n’étant pas encore généralisé), à suivr e évidemment scrupuleusement. Catherine ouvrant inopinément la vitr e, nous vîmes nos post-it s ’envoler friponnement, nous privant sans délai de toute information. Son rire résonna haut et clair dans l’habitacle. Les retours de r éunion de la DRAC pouvaient inclure quelques itinérair es inattendus et dévoreurs de son précieux temps quand la conv ersation s’engageait fébrilement après un rendez-vous, au détriment d’une attention sur l’embranchement voulu. Et je ne saurais tair e les audacieuses retouches de maquillage que s ’osait Catherine tout en r oulant, avant un rendez-vous important. Je ne suis pas la seule à l’avoir expérimenté. Avec les élus, elle nous semblait tou jours avoir un relationnel marqué par sa très bonne éducation (d’aucunes moins policées auraient souhaité plus de véhémence musclée mais c’était ainsi) et par

l’estimation de l ’impact fort qu’une relation « apaisée » pouvait avoir sur le fonctionnement de son service. Ni complaisance ni surenchère. Il devenait évident que ce qu’elle demandait, il le lui fallait vraiment. D’où l’amertume douloureuse quand elle appr enait par voie de presse certains renoncements. Elle avait du panache, l ’élégance du cœur et de l ’esprit, la volubilité lettrée et ce, avec naturel, la plume rapide et sûre, comme « en rafale », la proximité rassurante et affectueuse, l’énergie sans repos. L’enthousiasme contagieux, l’implication fougueuse mais toujours maîtrisés, un talent que j’ai déjà eu ’loccasion de qualifier de « Majuscule ». Amour de la vie, fidélité à ses amis comme à ses idées. Effacement même pour laisser la place à une collaboratrice, une photo pleine page du numéro de Télérama du 15 avril 1992 sur les bibliothèques de Grenoble en témoigne, et c ’est peu de dire qu’un tel geste est exceptionnel. Lors de notr e dernière rencontre, fin juin 2015, à la bibliothèque du Jardin de Ville où elle av ait tenu à saluer le départ de Katy F einstein, l’insoutenable réalité s’imposait pour elle mais elle se disait «  privilégiée  » (!!!) par l’amour profond que lui av ait toujours manifesté sa famille et la présence réconfortante de nombreux amis. Si «  son cœur de battr e s’est arrêté  » selon la douce formule empr untée au cinéma, nul doute qu’elle reste présente et vivante en chacun de nous, lumi neuse et poignante tout à la fois. ■

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H.F.


Bon nombre de ses partenaires doivent se souvenir de sa « furieuse » énergie Ervée Chassouant-Marce

La première fois que j’ai r encontré Catherine Pouyet, à la fin des années soixante, elle était accompagnée de sa belle-sœur Françoise Pouyet. C’était deux jeunes étudiantes souriantes et confiantes. Ce fut une r encontre furtive dans le hall de Sciences-P o de Grenoble. Louis M arce, mon futur mari, étudiant dans cette école, m’avait glissé à l ’oreille : Catherine est une étudiante brillante, elle se pr ésente à l’ENA. Je fus tr ès vite intimidée moi qui venais de r epasser laborieusement mon bac. E t je fus séduite par son regard chaleureux et plein d’acuité, par sa beauté méditerranéenne.

des bibliothèques : mon seul loisir , la lecture, devenait mon activité essen tielle. C’est ainsi que pendant onz e ans nous av ons vécu des soir ées merveilleuses en compagnie de nombr eux écrivains de France et du monde entier. Daniel Bougnoux qui v enait animer ces rencontres s’en souvient lui aussi aujourd’hui avec bonheur. Que de fous rires ! Que de situations rocambolesques (on ne peut pas tout dire...). Catherine «  la patronne  » n’était pas un chef de service honteux, elle ne mâchait pas ses mots, elle savait exiger. « Bien sûr nous eûmes des orages » et bon nombre de ses partenaires doivent se souvenir de sa «  furieuse  » énergie. Je pense notamment à ces témérair es ou inconscients architectes qui osaient procéder à l ’aménagement des nou velles bibliothèques sans son accor d ni ses conseils... Pendant cette décennie, j’ai r eçu les échos –  nos bureaux étaient mito yens et nous trav aillions portes ouvertes  – de ses conversations et de ses r éactions bouillonnantes et pleines d ’humour. Cela nous permettait de communiquer plus spontanément.

Puis il y a eu les méandr es de la vie et je l’ai retrouvée dans les années quatrevingt-dix alors que j’étais r esponsable d’un centre de documentation en centre-ville, que je dev ais fermer et dont je devais répartir le fonds dans différents services de la Ville de Grenoble. Catherine venait évaluer et choisir le matériel (les étagèr es, les bur eaux et les tables) pour les bibliothèques dont elle était la dir ectrice. Comme je l ’ai dit dans mon discours de dépar t « en grandes vacances  », elle m’a emmenée avec le mobilier et av ec elle j’ai dév eloppé l’action culturelle dans les bibliothèques et en par ticulier dans celle du centre-ville. Je me souviens av oir pensé «  la vie est belle  » après sa proposition de m ’intégrer dans le r éseau

Je me souviens d’une soirée singulière, j’avais invité un écriv ain renommé, le sud américain Luis Sepulveda, qui était un grand voyageur et que j’avais poursuivi téléphoniquement les semaines 58


précédentes d’Argentine au M exique, jusqu’à Hambourg où il était en r ésidence d’auteur. Catherine n ’était pas rassurée par ma confiance absolue dans cet auteur insaisissable et impr évisible. Elle doutait de sa capacité à tenir ses engagements. M oi, résolument optimiste, je lui assurais qu ’il viendrait. Le jour arriv a. Sepulveda n’avait pas donné signe de vie depuis une huitaine de jours. Le soir , la salle de la bibliothèque du centr e-ville était bondée. Plus l’heure approchait, moins Catherine tenait en place et elle me jetait des regards anxieux. Q uant à moi, ma belle confiance s’effilochait. Entre nous deux, la tension montait, silencieu sement. Le public s ’impatientait. On attendit un quar t d’heure encore puis Catherine se décida à inter venir pour tenter d’expliquer la situation au public. Elle tapota ner veusement sur le micr o crachoteur. Que pouvait-elle dire ? Quand, soudain, dans un grand fracas, la porte vitrée s’ouvrit, un brouhaha se répandit et l ’on vit un grand chapeau mexicain décrire un large ar c de cercle.

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C’était Sepulveda qui, avec des accents latinos et théâtraux, déclama « C’est moi, Sepulveda, j’arrive, je suis là ! ». Catherine et moi avons éclaté de rire, soulagées. Je me souviens qu’elle est venue m’embrasser en s’excusant. Pourtant, son inquiétude était largement justifiée, j’avais pris un vrai risque. Nous avons eu ainsi des soirées pleines de découvertes et de r ebondissements pas toujours maîtrisés. Catherine était presque toujours pr ésente et malgr é ses journées de trav ail bien r emplies, elle   nous rejoignait même tar divement, toujours enthousiaste. E n quelques minutes, elle entrait dans l’univers de l’auteur, totalement impliquée et disponible. O n terminait souvent la soirée par un buffet convivial au milieu des livres de la bibliothèque. Au printemps 2015, peu de temps avant son dépar t, nous dînions ensemble chez des amis av ec Bernard, son mari. Malgré le mal, elle s’y montra telle que je l’ai toujours connue : combative, présente, digne. ■


Elle savait donner envie de la suivre Marie-Hélène Trembleau

« À sa clarté, nous ne faisons plus d’ombre. » Philippe Jaccottet

J’ai pu aussi appr écier au moment de l’exposition Philippe Jaccottet en 1991 l’élégance avec laquelle elle savait manifester sa r econnaissance d’une tâche accomplie. J’assurais alors la coor dination des secteurs musique et sachant combien les discothécair es (comme on disait alors) étaient hostiles au concept de fond sonor e elle m ’avait demandé avec quelques pr écautions oratoires de prévoir une illustration musicale à dif fuser dans l’exposition. J’ai donc fait un choix qui me semblait le plus proche de l’univers du poète. Le soir du vernissage Catherine a eu la délicatesse de me pr ésenter à Madame Jaccottet pour qu’elle me confirme que ces pièces de Purcell, entre autres, convenaient parfaitement. C’est par des attentions de cet or dre que Catherine créait les liens qui provoquaient notre adhésion à ses demandes. Elle savait donner envie de la suivre non seulement par son engagement person nel mais aussi par ce qu’elle ne doutait pas de celui de ses équipes.

Comme de nombr euses collègues de ma génération j’ai beaucoup admir é Catherine mais sans que ce senti ment ne m ’empêche d’avoir avec elle des moments d’échanges que j’ai v écu comme amicaux. D ès qu’elle jugeait qu’elle pouvait accorder sa confiance elle le faisait avec une telle spontanéité qu’il était impossible de penser qu ’on ne la méritait pas. Elle a eu une tr ès grande par t dans la réussite de ma vie pr ofessionnelle car grâce à la vigilance qu ’elle mettait dans ses r elations hiérarchiques vis à vis de « l’encadrement intermédiaire » elle m’a permis de surmonter mes pr emières responsabilités de bibliothé caire. Nous avons partagé l’aventure du projet Saint Bruno et sa pr ésence aux réunions de chantier souvent houleuses avec les ar chitectes et l ’équipe était on ne peut plus rassurante. E lle était là aussi à la v eille de l ’ouverture pour faire baisser le stress des délais de livraison non respectés et autres anicroches de dernière minute. Très fraîchement promue, j’ai toujours été assurée de son soutien qu’elle accordait sans calcul et même débordée elle-même de tâches diverses et v ariées, elle par venait toujours à passer en coup de vent ou à donner le coup de fil qui atténuait toutes les angoisses.

Un voyage en sa compagnie dans la 4L de service au gaz pour un r etour de Lyon avec la jauge quasiment à zéro et aucune pompe sur le trajet pr ouvait qu’elle croyait aussi en sa bonne étoile et elle av ait raison puisque nous sommes arrivées à bon por t ! M onter en voiture avec Catherine faisait d ’ailleurs partie des expériences dont le récit alimentait bien des légendes mais j’at teste qu’elle parvenait à se r emaquiller 60


tout en conduisant entr e Grand Place et le centr e ville et un petit ralentisse ment avenue Jean Perrot lui permettait même un petit coup de peigne. Et nous l’admirions aussi pour ça. Peu de temps après son départ en retraite j’ai eu la très agréable surprise de la voir entrer un mercredi matin à la bibliothèque du conservatoire : elle commençait ses activités de grand-mère accompagnatrice pour une de ses petites-filles inscrite au cours de danse. Nous avons alors durant plu sieurs semaines eu des échanges libér és de toute contrainte qui me semble-t-il

nous faisait du bien à toute les deux. J’ai éprouvé alors à quel point Catherine respectait les autr es, elle pouv ait être critique sans rabaisser , se livrait av ec sincérité et une confiance souvent désarmante. Même pour des sujets apparemment anodins il était facile de susciter son enthousiasme et elle bouillonnait toujours de projets. J’ai passé là de tr ès bons moments qui m’ont confirmé tout ce que je dev ais à Catherine tant pr ofessionnellement qu’humainement et combien le v ers de P hilippe Jaccottet l’évoque tellement bien. ■

Un jour, j’ai surpris son regard Anne Châtel-Demenge

Catherine Pouyet m’a délivrée de la tyrannie. La tyrannie des apparences. Lorsque nous nous sommes connues au plus fort de nos obligations professionnelles, j’ai pensé que je n ’aurai ni le goût, ni le temps de fr équenter plus avant cette pr emière de la classe, tr op belle, trop professionnelle, trop chic, trop entourée. Et bonne skieuse par dessus le marché. À peine aurais-je pu pointer une petite faiblesse, en apprenant qu’autrefois elle avait piétiné dans le tr oupeau de ceux qui affichaient un por trait du «Che» dans leurs salles de bains installées dans les quartiers chics. Mais le souvenir de mes propres erreurs de jeunesse m ’en a dissuadée. P uis un jour , j’ai surpris son regard, de ceux qui en disent long

quand on ne se croit pas observé. Le sujet de cette conférence était grave – la dignité humaine – et le public bien installé entre les grincements de chaises et la bien-pensance. C’est là que j’ai senti Catherine authentiquement bouleversée, capable de libér er une émo tion vraie sans souci de son image. Par la suite, j’ai découv ert à petits pas une femme scintillante, mère de famille attentive aux aléas de l’existence, actrice tenace de la lectur e publique, hôtesse subtile dans les situations délicates, et combattante élégante face à l’irruption de la maladie. Catherine, tu es partie au moment où tu devenais une vraie amie. Tu me manques. ■ 61


Une solide flamboyante et un modèle de femme Marion Lhuillier

2000-2007, sept années de partage de la belle aventure de la Bibliothèque municipale internationale de Grenoble ; cela laisse des souvenirs...

La réponse était positive mais la suite des évènements a montr é qu’il n’était pas si facile de passer d ’une fonction publique à une autre... Quelques mois de galère, soutien indéfectible de Catherine. Effectivement, si mon entr etien s’est révélé moins catastrophique que je ne le craignais puisque j’étais embauchée au poste de bibliothécair e responsable de la BMI, plusieurs mois ont été nécessaires pour que l ’Éducation Nationale consente à me lâcher dans la F onction Publique Territoriale. Mois de grande anxiété pour moi, d’inquiétude et sans doute de colèr e pour Catherine qui s’était déjà longuement battue contre les réticences et les oppositions pour faire démarrer un pr ojet qui n’entendait pas moins que de fair e collaborer une bibliothèque municipale et un établissement scolaire.

Mon entretien d’embauche, première rencontre avec Catherine. Je n’en connais plus la date mais c’était une belle journée de fin de printemps ou de début d ’été et je me souviens fort bien de ma détermination et de ma déambulation dans le couloir de la mairie avant l’entretien. On m’appelle, j’entre  : petite pièce, très ensoleillée, tr ois personnes dont Sylviane Teillard et Catherine P ouyet. Se présentent-elles  ? Sans doute, mais je n’en ai pas le souvenir. Par contre j’ai encore dans l’oreille la première phrase de Catherine  : «  vous avez lu la des cription du poste parue dans... ? » et ma réponse : « Non ». Je ne me suis pas r endu compte de l’énormité de ma r éponse et apr ès coup, je me suis dit que j’av ais raté l’entretien. Je garde de la suite le souvenir plaisant de deux femmes attentiv es à ce que je racontais de mon expérience à l’étranger, concises et rapides dans leurs remarques, impressionnantes dans ce qu’elles savaient du monde des bibliothèques que je ne connaissais pas. Encore une question de Catherine, réitérée plusieurs fois  : «  Vous êtes bien titulaire à l ’Éducation Nationale  ?  »

Période riche de la découverte du monde des bibliothèques (lectures intensives de la littérature spécialisée, par ticipation à quelques réunions en « auditrice libre ») et riche surtout du soutien indéfectible et de la pugnacité de Catherine. S on insistance auprès du Maire, l’action de celui-ci auprès du Ministre de la Culture de l’époque finirent par aboutir à ma nomination à Grenoble ! L’été 2000, j’intégrais les locaux flam bants neufs et inachevés de la BMI/CDI de la cité scolaire internationale. 62


contre vents et marées, avec une marge de manœuvre bien étroite. Souvenir d’une réunion solennelle dans une très grande salle de r éunion de la mairie : d’un côté d’une immense table le S ecrétaire général du r ectorat (qu’on ne déplace que rarement m’avait susurré Catherine) et le proviseur de la CSI, de l’autre le directeur des Affaires culturelles de la Ville de G renoble, Catherine, Sylviane et moi. Le sujet de la r éunion  ? Je l’ai complètement oublié. Il me r este en mémoir e la solennité du moment, notre tension à toutes les trois, la logorrhée du chef d ’établissement, la per tinence d’une de mes remarques, le silence qui s ’en est suivi et la conviction, forgée à l’issue de cette réunion, que je n ’étais pas faite pour ce genre de confr ontation. Catherine avait toute mon admiration pour s ’y mêler souvent. À la r éflexion, c’était une combattante...

Deux côtés à cette aventure. Un côté pile sombr e : une biblio thèque encore en chantier, à laquelle il manquait surtout un escalier d ’accès, initialement prévu pour conduir e à la passerelle qui devait enjamber les voies ferrées situées derrièr e le bâtiment et ainsi désenclaver le quartier Jean Macé. La disparition de la passer elle sur les plans avait du même coup fait dispa raître l’escalier qui dev ait desservir la bibliothèque... Deux ans d ’attente et d ’inquiétude, y compris pour Catherine, doublées de rogne pour elle, je crois. Une cohabitation extr êmement difficile avec la cité scolair e internationale (à l’usage, je cr ois qu’aucun montage de ce type n ’a jamais fonctionné cor rectement), dont Catherine av ait déjà eu à souffrir grandement dans les années précédant notre installation  : hostilité des documentalistes en place comme des enseignants, animosité (jusqu’à l’agression verbale  !) de deux chefs d’établissements successifs (le troisième fut le bon !) et de la première gestionnaire, indifférence au mieux du second. L’atmosphère quotidienne était faite de chausse-trappes et je r edoutais que mon manque de souplesse ne fasse capoter l’entreprise : « Si vous continuez ainsi, je vais faire installer un mur entre le cdi et la bibliothèque » me dit un jour un des proviseurs au cours des premiers mois de notre installation. Ma hantise et celle de Catherine. J’ai admiré alors sa diplomatie, son courage, son énergie, l ’intérêt qu’elle portait à la fonction politique des bibliothèques, en br ef le souffle dont elle disposait pour por ter ce pr ojet

Côté face, un vrai bonheur : la BMI ? Une bibliothèque unique en son genr e en France, une r éelle aventure, avec tout ce qu ’il fallait de domaines à explorer, de chemins de traverse à utiliser, d’idées reçues à déconstruire, d’innovations à tester, de r encontres avec des gens venus d’ailleurs, avec d’autres langues, d’autres littératures, d’autres façons de voir ! En vrac  : le casse-tête de la constitu tion du fonds (documentaires, fictions, albums pour enfants, musique, films, journaux, jeux ? quel budget pour chaque langue  ? quelle cotation r etenir  ? pourquoi le fonds en portugais 63


ne tourne-t-il pas ? Désherbage, inventaire, signalétique...), le plus sympa thique  : les animations (les clubs de lecture en langues étrangèr es animés par des lecteurs parlant ces langues, les lectures bilingues à haute v oix devant des classes d ’école primaire, la recherche toujours à r eprendre de « native speakers », le club d’acquéreurs et de catalogueurs en langue arabe, le premier dépliant multilingue pr ésentant la BMI...), les lecteurs dans la salle : anglais, pakistanais, coréens, américains, chiliens, syriens, argentins, portugais, espagnols, allemands..., les premières inscriptions et visites guidées de la bibliothèque en anglais...

l’inauguration de la BMI en 2003 (ou 2004 ?) et la pr emière Journée européenne des Langues à y av oir été célébrée en 2006 (ou 2007 ?). L’inauguration d’abord  : Catherine sous tension, une cér émonie plutôt compassée, pleine de longs discours de circonstance où rien des désaccords rencontrés ne transparaissait. La J ournée européenne des Langues ensuite  : un travail de titans, une affluence r ecord, l’impression d’un objectif atteint. Je l’ai vue pour la dernièr e fois à la maison lors de la lectur e de L’Intranquille par Benoît Olivier. Elle allait bien, curieuse de la lectur e, de la genèse du livr e... Elle parlait de son inv estissement au sein de la Métro, on la sentait toujours passionnée.

Beaucoup de trav ail et beaucoup de plaisir avec une équipe r estreinte mais motivée et sur tout une car te blanche de Catherine et Sylviane et leur soutien sans faille... Me reviennent en mémoire

Je garde d’elle le souvenir d’une solide flamboyante et pour moi d ’un modèle de femme. ■

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Jouer la carte de la générosité, du plaisir et de l’enthousiasme Anne Theureau

Le plus dur dans la vie, c ’est d’apprendre à vivr e avec nos mor ts. C’est un gouffre béant, un manque difficilement supportable, un chagrin qui gêne la respiration. En même temps, il y a tellement de choses, par tout, qui font qu’ils sont toujours viv ants ; tellement de façons d’être, de penser, de parler, de rire, d’aimer, de travailler, de s’énerver ! C’est un peu comme si on leur dev ait ces façons d’être, pour les honor er, les fêter et les maintenir parmi nous, av ec tout ce qu’on aimait d’eux, et qu’ils aimaient eux. Alors, on les év oque et on est tranquille avec soi-même.

J’avais fini par conv aincre mes collè gues qu’il nous fallait beaucoup r épéter, et nous l ’avions ensuite chantée avec fougue et jubilation... un grand moment. Je garde précieusement le souv enir de ses discours à la galette, d ’où nous ressortions boostés à bloc, car sa r econnaissance était sincère. Une des dernières fois où je l’avais vue, elle m’avait dit « je me dis qu ’on est de toute façon tous en sursis, B ernard vient de perdre sa filleule accidentellement ; j’espère juste que je ne souffrirai pas trop » Que répondre à cela  ? Rien... j’étais restée sans voix.

De Catherine, je gar de précieusement cette lettre manuscrite posée par elle dans notre bureau, pour nous féliciter et nous remercier du succès de la F ête de la musique au centre ville, en 1999. Je garde précieusement la chanson qu’on lui av ait faite pour son dépar t à la retraite, un medley de 14 airs dif férents, si difficile à accompagner que j’avais cherché des accords de transition pendant des heures sur mon piano, au grand dam de mes pr oches, qui en avaient marre !

Vous me direz : « on a toujours tendance à idéaliser les disparus » Cela m’est égal, les traces sont ce qu’elles sont... de sa lettre, je retiendrai toujours ces mots : « je suis d’accord avec vous sur l’esprit de la manifestation, qui doit jouer la car te de la génér osité, du plaisir et de l’enthousiasme ». Trois petits clignotants sur mon chemin professionnel, même par temps de brouillard ou de tempête. ■

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Solaire, rayonnante et sensible Eve Vincent-Fraenckel

Il m’arrive très souvent d’évoquer Catherine et à chaque fois je suis émue tant sa présence est encore forte et tant ce qu’elle a transmis est bien réel. J’ai beaucoup aimé travailler sur cer tains dossiers avec elle. S on intelligence, sa vivacité, son humanité, son sourir e, son

énergie, ses combats, autant d ’images qui me r eviennent quand je pense à Catherine... Je suis heur euse d’avoir eu la chance de croiser sur mon chemin une person nalité aussi forte, solaire, rayonnante et sensible. ■

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Bien plus qu’une présidente Nadia Wolff et Emilie Bolusset

N.W. : Catherine Pouyet est dev enue présidente du Conseil de dév eloppement de Grenoble-Alpes Métropole en 2011, un peu malgré elle et avec beaucoup de modestie mais aussi av ec la volonté inébranlable de faire bouger les lignes par la force de la concertation, de la réflexion collective et de la rencontre des forces vives du territoire.

était présente, soit physiquement lorsqu’elle pouvait, soit dans nos cœurs et nos esprits. N ombre de fois, je me demandais : qu’aurait fait Catherine  ? Qu’aurait-elle pensé ? Je continuerai à me poser cette question, car je suis intimement persuadée que Catherine était profondément moderne, visionnaire et j’espère devenir comme elle, une per sonne généreuse à tout point de vues. Merci Catherine pour ces beaux moments, et mer ci à v ous, sa famille, ses proches, d’avoir un peu par tagé avec nous le trésor qu’elle avait en elle.

E.B. : Profondément animée par le débat citoyen, elle était convaincue du rôle que pouvait jouer tout un chacun dans la définition et la mise en œuvr e des politiques publiques. Elle souhaitait que les territoir es se parlent, que la solidarité entr e vallées et montagnes soit une r éalité, que la culture soit placée au centr e des poli tiques métropolitaines.

E.B. : Je retiendrai de Catherine, son intelligence, son ar t de la diplomatie, sa curiosité, sa compr éhension fine des événements, mais aussi sa grande humilité. Autant de qualités qui fai saient d’elle une personne rare. Toujours soucieuse de notr e équilibre ou de la santé de nos enfants, confi dente parfois de situations plus personnelles, elle a su être pour Nadia et moi bien plus qu’une présidente. Catherine m’aura prouvé que la vie professionnelle est l ’occasion de r encontres uniques et marquantes. Vous resterez et demeurerez un modèle pour moi. J e vous remercie encore une fois pour tout ce que v ous m’avez apporté et appris par le simple fait d’avoir travaillé à vos côtés. ■

N.W. : Lors des Rencontres nationales des conseils de développement, ou plus proche de nous du Réseau des conseils de développement de la r égion grenobloise, beaucoup nous enviaient cette présidente si dynamique. Pour moi, Catherine a d ’abord été une présidente bienveillante, pleine d’énergie et de courage. Rapidement, elle est dev enue plus que tout cela et nous av ons partagé une amitié au delà des générations. D epuis plusieurs mois, malgré sa maladie, Catherine

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H.F.


Des yeux pétillant de malice Marie-Claude Bajard

Peu de temps apr ès notre arrivée à Grenoble, au début des années 80, des amis de longue date habitant M eylan ont eu la bonne idée de nous pr ésenter leurs voisins et amis Catherine et Bernard. Très vite des r elations d’amitié se sont installées entre nous. Nous avions tous la trentaine et le début de la quarantaine, aimions festoyer, rire, danser et plaisanter. Catherine à cette époque préparait à Lyon le concours de conservateur bibliothécaire. Malgré ses études, ses quatr e enfants, les trajets Lyon-Grenoble, elle gérait le tout avec le sourir e et l ’efficacité que nous lui connaissons. J’étais admirative devant tant d ’énergie ! Il est vrai que Bernard jouait le r ôle de papa poule et assumait avec humour le quotidien de la maison. O ui, l’humour régnait au sein du couple de Catherine et de Bernard. Catherine riait des plaisante ries de Bernard, avec des yeux pétillant de malice et lui r envoyait aussitôt la balle avec finesse et complicité !

Un événement malencontreux a par ailleurs renforcé notre amitié : son premier cancer. Ayant subi le même quelques années auparav ant, nous avons pu par tager longuement les mêmes angoisses, par fois le même moral à z éro, les r emèdes de bonne femme pour soulager les souffrances du corps, mais sur tout des moments d’échanges très riches autour de nos lectures communes. M erci Catherine de m’avoir fait découvrir Christian Bobin ! En effet, le livr e et la lectur e constituèrent les assises de notr e amitié, s’appuyant sur nos pr éoccupations professionnelles respectives. En tant que directrice des bibliothèques de Grenoble, Catherine sut poursuivr e et renforcer la politique de la lectur e initiée par Cecil G uitard. Éducation Nationale et bibliothèques ont colla boré, non sans difficultés parfois, pour promouvoir ensemble l ’accès au livr e pour les jeunes et les moins jeunes lec teurs. Pour nous deux ce tandem sem blait fondamental et évident, mais, lors de colloques organisés par le Ministère pour les cadres académiques, ce binôme que je présentais ne semblait pas du tout flagrant, v oire insurmontable, et pr ovoquait soit de l ’admiration pour cer tains, soit de la jalousie pour d’autres. Catherine, directrice de la lecture et moi responsable de la mission académique lectur e avions essay é

Durant de nombr euses années nous avons partagé des repas délicieux et chaleureux où Catherine, ray onnante de beauté, régnait en parfaite maîtresse de maison, animait les conv ersations avec son sourire mutin, son art du récit, son sens de l’ironie et l’attention qu’elle portait à chacun de ses convives. Gravement malade, elle savait encore manifester de la compassion pour ses ami(e)s. B elle leçon de noblesse du cœur ! 69


de fédérer nos deux institutions. N ous avions pu le mettr e en œuvr e grâce à notre ministre commun C ulture et Éducation Nationale Jack Lang qui dans son plan lecture avait promu cette collaboration. À Grenoble, grâce à Catherine et à ses collaboratrices bibliothécaires – en particulier Sylviane Teillard et Katy Feinstein – nous avons su la vivifier et l’appliquer en bonne intelligence, que ce soit dans les stages nationaux ou académiques de formation des enseignants ou le F orum lecture écriture, ou les universités d’été dont j’avais la charge. Catherine et moi considérions que la présence d’une bibliothécaire était indispensable dans les stages de formation des enseignants afin de leur pr oposer une autr e approche du livr e et de leur offrir une ouverture vers l’extérieur. Nous avions même envisagé des stages communs bibliothécair es-enseignants, mais en v ain ! Une utopie, car nos deux institutions ne mar chaient pas au même rythme !

Malgré nos mises à la r etraite respectives, les changements de ministre, nos préoccupations autour de la lecture restèrent identiques et alimentèr ent très souvent nos conversations ! Comment donc développer la lecture ? Cependant, la maladie qui tout à coup a terrassé Catherine, m ’a profondément bouleversée mais a aussi renforcé l’admiration que j’avais pour elle. E lle a su assumer av ec courage et lucidité des moments doulour eux, sans jamais gémir, s’enquérant même de la santé de notre couple, se pr ésentant à nous toujours coquette, maquillée, élégante, souriante, tournant en dérision les traitements qu’elle subissait à l’hôpital pour atténuer ses souffrances. Son récit de la séance de sophr ologie fut une perle ! Deux mois avant son départ elle m’avait confié : je suis prête à partir car je suis entourée d’amour par mon mari, mes enfants et mes petits-enfants ! Quelle belle et attachante personne ! ■

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H.F.


Une vie pleine, ouverte vers les autres et sur le monde Jean Dupuy

Catherine était de cette tr empe de femme qui demandait beaucoup à la vie. Une famille grande de préférence. Une vie professionnelle intense si pos sible, prenante, responsable. Des amis aussi, beaucoup d ’amis qui sont là aujourd’hui. Aussi, Catherine était une femme de passions, av ait une vie pleine, ouverte vers les autres et sur le monde. Bien sûr, ce n ’était pas tou jours facile. M ais, avec une énergie à toute épreuve, Catherine, accrochante, pugnace, volontaire a pu vivr e avec maîtrise toutes ses passions. Une famille de 4 enfants : Édouard, Juliette, Régis et Antoine, et aujourd’hui 8 petits-enfants. U ne vie professionnelle dévouée au ser vice public. Des maisons, autant de lieux d’accueil pour sa famille et ses amis. Tout était de bon goût, bien arrangé, impeccable. Catherine était là, dispo nible, soignée, attentiv e à ses pr oches comme à ses amis. D’esprit indépen dant, elle jugeait sans sectarisme mais

son franc-parler affichait des opinions sans détours. Peut-être était-elle un peu directive... idée qui pourrait vous venir à l’esprit en dansant le rock avec elle. Je me souviens de nos vies croisées à de nombreuses reprises : De nos séjours dans nos maisons à Paladru, dans les Cévennes, à Centuri, des lieux bruissants d’enfants et d’amis. Je me souviens aussi de notr e traversée du Queyras à ski. Mais la trace faite par Catherine r este indissociable de Bernard. Un couple Une évidence. Au-delà des heurts de la vie, une r elation fusionnelle où chacun est à sa place pour tenir le cap . Bernard tellement attentif, Bernard à l ’écoute des autres. Catherine nous quitte. Elle part tranquillisée, car elle sait Bernard, tout ce que tu as fait déjà et tout ce que tu feras pour mener la fratrie à bon port. Sans doute, depuis son petit nuage quelque part ne pourra-t-elle s ’empêcher de nous rappeler de temps à autre : « surtout ne lâchez rien ». ■

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L’image même de la belle vie... Marie-Laurence Hollett

À Catherine ma toute belle amie... Oui, belle de ton sourir e, de tes yeux rieurs, de ton élégance abso lue... cette beauté légèr e que tu diffu sais autour de toi, sans compter , dans l’harmonie, la simplicité, la douceur ... Belles les maisons, les tables mises pour les copains, belles et chaleur euses les fêtes... les jardins raffinés, soin de toute ton attention, les perspectiv es et... les vues en Corse et ailleurs... « Bernard, il faudrait tailler cette br anche de laurier , que l’on voit la mer derrière la chapelle »...

discussions et d’échanges autour de nos chers livres, les bonnes r ecettes échangées, les derniers potins du village... Et puis cette époque un peu folle d ’il y a 20 ans, le projet de construction improbable de la maison H ollett... Catherine, Bernard, Christian... tous les matins aux aurores aidant au chantier, Catherine en petite chinoise, triant des cailloux dans des petits seaux et servant à midi le pastis dans les verres bleus... À cette occasion, bien peu sav ent que Catherine  s’est vue décernée le « trophée du petit seau d’or », une décoration inédite pour la meilleure trieuse de cailloux...

On en r evient à la Corse qui depuis plus de tr ente ans nous a rappr ochés dans sa splendeur... un temps de vraies vacances avec les enfants, les amis, loin des bibliothèques et de la poli tique grenobloise, autour d ’apéros, de couchers de soleil, de balades, de

Catherine, joyeuse, déterminée, pleine de projets, l’image même de la belle vie... Au revoir ma belle... Au revoir belle Catherine. ■

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Ton élégance en toutes occasions Marie-Françoise Bois-Delatte

Je me souviens de Catherine.

Je me souviens de ton enthou siasme – par tagé – lorsque notr e dossier de numérisation des collections de « nos tr ois Dauphinois » (B erlioz, Champollion et S tendhal), sur lequel nous nous étions tant inv esties, avait finalement été retenu.

Je me souviens, Catherine, de ma toute première rencontre avec toi, dont j’avais déjà entendu parler dans notr e petit monde du livre, lors d’un vernissage à la bibliothèque municipale de Meylan.

Je me souviens de ton intér êt bienveillant lorsque je te faisais par t d’activités ou de pr ojets patrimoniaux que j’étais en train de mener.

Je me souviens de l ’élève-conservateur, puis de ton arriv ée dans le réseau des bibliothèques municipales de Grenoble, comme r esponsable de bibliothèques de secteur , enfin des contacts chaleureux que nous avions alors noués.

Je me souviens de mes fray eurs lorsqu’assise à tes côtés, toi qui conduisais en continuant à développer tes pensées, tu étais montée sur un tr ottoir à Villeurbanne, ou tu avais changé de file inopinément au péage de l’autoroute.

Je me souviens combien tu balançais pour sauter le pas et poser ta candida ture comme directrice de cette grande institution, et comment tu t’es lancée.

Je me souviens de ton sourire lumineux.

Je me souviens d’échanges – professionnels et personnels – à bâtons r ompus, dans un train au retour d’une réunion à Lyon et du temps qui avait ainsi si vite filé ; déjà arrivées ?

Je me souviens de ton courage face aux aléas de la vie dont tu n ’étais pas épargnée, et de la pudeur av ec laquelle tu les évoquais. Je me souviens de ton élégance en toutes occasions.

Je me souviens des pages que de ta grande écriture hâtive tu noircissais. Je me souviens du dynamisme qui jamais ne te quittait.

Je me souviens de notr e dernière rencontre au v ernissage de notr e exposition patrimoniale, de mon émotion de te voir toujours fidèle à nos côtés, et de l’intense admiration que j’ai épr ouvée pour ta vaillance. ■

Je me souviens de tes multiples demandes – toujours urgentes – pour faire avancer tel ou tel dossier.

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Le champion des dames, par Martin Le Franc (XVe siècle.) Bibliothèque municipale de Grenoble, Ms.352 Rés.

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Elle avait un très grand cœur, toujours une excuse ou un mot gentil pour arrondir les angles Christine Moigneteau

Catherine était une tr ès grande dame, radieuse, une v éritable amie, mon amie...

Gabriel... et la petite M adeleine ! Tous ont leur place dans son cœur. Catherine : une par faite maîtresse de maison. Tout était toujours impec cable. La belle nappe blanche sur la grande table à manger de La Tronche, la belle vaisselle pour nous, ses amis... Un peu comme dans nos rêves... Cela suscitait toute mon admiration... Tant d’énergie ! Nous partagions aussi le club de lec ture. Une fois tous les mois et demi nous nous r etrouvions, une dizaine de lectrices plus ou moins émérites, et c’est grâce à Catherine que tout cela a existé. Un grand mer ci de nous av oir ainsi éclairé.

Lors de tous ces derniers mois que nous avons passé ensemble, nous avons beaucoup parlé, parlé de choses gaies... ou pas, de la vie, de B ernard et de sa famille si belle, qu’elle aimait tant..., et aussi d’après, après quand elle ne serait plus là... toujours avec une grande sincérité et lucidité. Il fallait que tout soit prêt, rangé, réglé, réparé. Elle ne se ménageait pas et pensait sans cesse à tout le monde. E lle avait un très grand cœur, toujours une excuse ou un mot gentil pour arr ondir les angles... Quelle leçon de vie elle nous a donnée !

Nous avons aussi par tagé beaucoup de moments de silence et de grande fatigue. Tu étais belle et digne. Tu l’es restée jusqu’à la fin et c ’est cette belle image de toi que nous allons garder dans notre cœur. Certaines fois il n ’est pas besoin de mots. Ton regard lucide et percutant a su faire le lien entre nous deux. Ces épreuves que nous avons partagées ensemble nous ont rappr oché et aussi, sans doute, aidé à affronter les difficultés à suivre.

Bernard et sa Cathinou ! Quel couple merveilleux : toujours présents et prêts à nous faire tout partager... Les balades en vélo où Catherine avait toujours les derniers bons mots de ses petits enfants à raconter , elle qui les aimait tant ! Les sorties de ski de fond à Serre-Che où nous r entrions plus fatiguées d’avoir parlé que d ’avoir skié... les descentes de la Casse du Bœuf où Edouard et les gar çons Solal, Jules et Marius nous laissaient sur place. Les tenues diverses et variées de Lise-Marie, les exploits scolair es de M ilena... et

En se quittant tu m’as dit : « tu vas me manquer », mais si tu sav ais comme tu me manques déjà. ■

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Elle savait parler à chacun comme s’il était unique et indispensable Luc Gwiazdzinski

À l’épreuve du r éel. Quelqu’un se tient debout au fond d’une grande salle bondée en cet apr ès-midi d’été. Il fait chaud mais il a froid. Autour de lui des dizaines de personnes se pr essent pour écouter les orateurs se succédant sur la scène. Un prénom revient régulièrement dans les discours parfois étranglés par l’émotion : Catherine. J e vais me réveiller et oublier cet étrange cauche mar et ces mortuaires hommages. C’est pourtant bien moi là-bas derrièr e, cet homme perdu avec son petit bouquet de lavande à la main. O n ne vient pas les mains vides à un rendez-vous. C’est son époux B ernard, le visage épr ouvé que j’ai embrassé tout à l ’heure à l’entrée du centr e funéraire. C’est donc bien vrai. J’ai fait la r oute depuis l’ailleurs pour assister aux obsèques de Catherine. Autour de moi, quelques visages familiers et une foule d’amis de la défunte. Catherine n ’est plus. Dans l’esprit de celles et ceux qu ’elle a su réunir une dernièr e fois autour d ’elle, ELLE EST encore.

Henry l’ami fidèle et courageux chargé – par elle – d ’animer la cér émonie ; son fils Edouard pour un très beau discours, les petits-enfants si touchants et la foule des amis cherchant une place dans la salle bondée. Q uelques notables, des personnalités et des ano nymes, témoins vivants de ses r esponsabilités, de ses engagements, de son goût des autres et de la différence. Pour moi la mort rime plutôt avec l’hiver, la blancheur de la neige et le gris du ciel. J’éprouvais donc un étrange sentiment pendant cette cér émonie estivale suspendue entre congés et rentrée. La gravité et les larmes semblaient en décalage avec le soleil et les visages halés, trahis sant un r etour précipité de v acances. Je me souviens d ’une cérémonie parfaite et de la qualité des discours et des silences. Les hommages et les morceaux de musique se sont succédés fabri quant le bruit de fond lancinant de nos recueillements respectifs autour d ’un mot : réussite. Carrière, vie de famille, amitiés, engagements. Tout était réussi même ce dernier r endez-vous imaginé par elle. Catherine était une pr ofessionnelle parfaite, une femme parfaite, une responsable associative parfaite, une mère et une amie géniale. M ême son ultime combat contr e la maladie avait été un modèle. D e son lit, elle régnait et rayonnait encore. J’ai appris les maisons ouv ertes de Corse et du lac Paladru. J’ai imaginé les intérieurs

Art de vivre. Août 2016. Un an déjà que Catherine s ’en est allée. U n an bientôt que nous lui av ons dit adieu. Le contenu précis des hommages s ’efface peu à peu de la mémoir e. Seules subsistent quelques images saillantes, incrustées pour toujours : Bernard très digne, à la fois présent et ailleurs ; toute la famille alignée dev ant à gauche  ; 77


décorés avec soin, les jardins parfaits et les tables dressées pour les convives. Je peux témoigner qu’elle avait l’art de la conversation, celui de recevoir ses amis et une foule de bonnes manières dignes de figurer dans un livr e à destination des générations futures.

connaissais qu’une ou deux. La « présidente » et l’amie. Elle avait succédé à Jean-Jacques Payan à la tête du Conseil de développement et j’av ais accompagné à ses côtés ce pr ojet toujours en mouvement d’une instance consul tative métropolitaine. Je me souviens des paroles de son prédécesseur : « vous allez voir ce que vous allez voir ». Et l’on a vu. Je savais son engagement pr ofessionnel comme dir ectrice des biblio thèques de la ville, sa passion pour la littérature et son attachement au débat citoyen, à G renoble et à S tendhal. J’avais imaginé son parcours de femme dans des mondes encore très masculins mais j’ignorais tout le reste. Je n’avais pas posé de questions, jamais cherché à en savoir davantage par respect et parce qu’on aurait le temps. J’av ais pleinement profité des échanges dans l ’instant, partagé des doutes et engagé avec elle tant de projets collectifs et d’événements publics. Elle avait fait du conseil un « laboratoire d’idées » et nous l’avions suivie sur cette v oie. Il aura fallu attendre ces funérailles pour que d’autres visages de Catherine surgissent et que son éclectisme et son extr ême modernité m’apparaissent au grand jour. Nous n’avions pas eu le temps.

Retour en arrièr e. Mille idées se bousculent dans les têtes pendant les obsèques. Dans un étrange lâcher prise, l’esprit vagabonde au gré des musiques et des mots. Nous sommes sonnés par la nouvelle, emportés par la nostal gie, comme dépassés par notr e propre humanité mais rassurés de se retrouver, de se rassembler encor e. Une dernière fois. La vie, les r egrets, notre pauvre condition humaine. On pleure en pensant à la défunte, à l ’amie, à la com pagne, aux enfants désormais seuls, à la nature humaine. On pleure en pensant à nos pr opres doutes, souffrances et pertes. J’ai pleur é. Comme tout le monde j’ai songé au sens de la vie et au chemin qui m’avait conduit jusqu ’ici. J’ai pensé à Catherine et à nos premiers échanges. La rencontre eut lieu dans un bureau. La suite est faite de réunions de travail, de débats, de têtes à têtes et de conférences où il était question de territoire, de par ticipation et d ’innovation. Il fallait fair e vivre le conseil, l’ouvrir, le sor tir hors les murs, fair e connaître le travail des commissions et les productions pour la métr opole en devenir. Nous l’avons fait.

Élégance de la relation. De Catherine je conserverai toujours l ’image d’une femme élégante, digne et souriante. Quelqu’un de pr évenant et d ’aimant. Elle avait pourtant mille vies, autant d’amis et une tr ès grande famille. Comment faisait-elle pour vivr e tout ça à la fois sans jamais paraître surchargée ? Il faudra que je finisse par demander son secr et à B ernard. La dernièr e

Rencontres. Parmi celles et ceux qui témoignent aujourd’hui je suis sans doute celui qui connaissait le moins Catherine. Plus exactement, je n ’en 78


fois que je l ’ai aperçue c’était un soir pour une assemblée de l ’association Laboratoire qu’elle présidait. Elle semblait amaigrie, les traits tirés mais attentive. Elle avait quitté l’assemblée un peu avant la fin sans doute épuisée. Tout le monde était touché par sa v enue et par son courage. Tout le monde sav ait le combat. Tout le monde se taisait et espérait.

vues grandir au fil des semaines dans et par cette proximité. Ce jour d’août j’ai vu dans leurs regards qu’elles étaient un peu orphelines. Modernité. À la sortie des funérailles la parole s’est libérée validant nos intimes synchronisations : « elle a eu une belle vie » ; « elle s’est battue jusqu’au bout » ; « c’était une grande dame » ; « son parcours force le respect » ; « elle avait tout ». Manière de clor e la cér émonie, d’engager la conv ersation, de par tager ou répartir la douleur et de cher cher des alliés pour démarrer son deuil. Manière de qualifier et de classer pour tenter de se rassur er encore. Faire semblant de gérer l’événement en or donnant les parcours et les êtr es. Se moquer de ce qui nous échappe et nous rattrape. Reprendre pied av ant de se quitter et de se per dre soi-même. S e blinder avant de fuir à nouv eau vers les tour billons du quotidien. La vie continue. La cérémonie laissera longtemps des traces. Des témoignages accumulés et de nos échanges, ma mémoire a extrait un portrait impressionniste et une évidence  : «  Catherine était une femme moderne  ». Par moderne j’entends le sens du pr ogrès, la détermination, la raison, la cr oyance dans des lende mains meilleurs et dans l ’organisation et l’énergie mises à les constr uire. Moderne pour une femme inscrite et engagée dans la société, dans son tra vail, dans sa famille, dans ses mul tiples activités, réseaux et amitiés. Une modernité fragilisée par les doutes mais masquée par l’engagement et l’organisation jusque dans la mort. En écoutant s’égrener les étapes de sa vie, on lit un

Je retiendrai de mes échanges av ec Catherine sa rigueur , son exigence et sa chaleur humaine. Tous les lecteurs auront naturellement ajouté l’élégance. Ce qualificatif dépassait la seule appa rence physique. I l s’agissait d’une élégance de la relation, mélange de charme et d’assurance. Dans sa fonction de présidente Catherine régnait avec tendresse sur ses équipes pr ofessionnelles, animait un par terre de personnalités aux tempéraments affirmés et gérait les liens avec les édiles locaux avec un indéniable talent. E lle naviguait entr e les écueils et ne s ’en laissait pas compter . Les questions de Catherine étaient toujours de vraies questions. S on écoute une vraie écoute. Je l’ai mille fois vérifié. Elle savait parler à chacun comme s’il était unique et indispensable. Après un échange avec elle, on se sentait toujours utile. Dans tous les cas, on repartait avec un pr ojet à dév elopper, une mission à accomplir et un mer ci. Elle prenait toujours le plus grand soin des conseils qu’elle réclamait. Autour d’elle les équipes étaient dévouées comme une armée d’anges au service d’un projet collectif et par tagé. Les jeunes femmes qui trav aillaient à ses côtés étaient en admiration. Je les ai 79


roman de l ’autre siècle grignotant sur l’actuel. On découvre la lente construction d’une vie, d’une famille, d’un parcours professionnel, d’un engagement dans la vie de la cité, d’une fidélité. S’il fallait chercher un qualificatif on choisirait tous le terme « exemplaire ». En ce sens ce par cours unique de femme publique s’inscrit dans son temps, témoigne de son époque, de ses pra tiques et de ses usages. Catherine était de son temps, unique mais à l ’image d’une époque. Elle était une « honnête femme » à un moment de l ’histoire de son pays et du monde. J e me souviens m’être demandé si dans notr e société « liquide » et fragmentée, de telles tra jectoires seraient encor e possibles. Le parcours de vie des femmes qui suivront sera sans doute plus sinueux, plus éclaté, moins rectiligne et unifié. Il sera autre et ce n’est pas très grave. Puisset-il être heureux et éclectique.

Profiter d’un déplacement, d ’un lieu, pour transmettre un peu de soleil et de lumière et pr endre des nouv elles. Les messages sont toujours sur mon por table. Impossible d’effacer ce numéro et ces conv ersations d’avant. Sans doute une autr e ruse pour tenter de conjurer la mor t. En février, elle r éagissait à un envoi : « merci Luc pour ce nouveau message toujours plein d’énergie. Cela m’aide pour cette sixième et dernière chimio ». Ma dernière photo du 5 avril 2015 montrait un panier d ’œufs de Pâques accompagné d’un message d’espoir « pensées pascales ».  Mon dernier texto resté sans r éponse envoyait un « Petit bonjour du sud. Magnifique journée d’été  ». Son dernier message disait « convenons d’un rendez-vous ». C’est elle qui l’a organisé. Ce fut bien. La cérémonie est terminée. Le cor billard s’en est allé. J’ai finalement conservé les fleurs de lav ande fanées et suis r eparti vers le sud. R eprendre la route et poursuivr e ainsi l ’échange. Fuir l’automne, les pr emières feuilles jaunies, les bleus fatigués, les corbeaux messagers, l’existence ordinaire et faire comme-ci en attendant la r entrée, la vraie. On s’était promis des balades, des repas et des échanges ici et ailleurs.

Lien virtuel. Au cours de ces quelques années, les échanges av ec Catherine ont emprunté une voie inattendue, un chemin parallèle à nos r encontres professionnelles. Depuis quelques mois nous dialoguions sur tout par texto. Jamais de longs r omans. Quelques mots, une idée, une impr ession de voyage, une image, une couleur pour maintenir le lien, conser ver le contact et avancer. Être là sans déranger .

La promesse tient toujours. ■

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Voici la photographie que je souhaitais offrir à Catherine Maryvonne Arnaud

Prête à s’envoler pour de nouveaux horizons, dans un entrelacs de branches une corneille observe le monde. ■

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Comment ne pas être confuse, ne pas être émue après tout ce que je viens d’entendre... Merci à toutes celles et à tous ceux qui sont venus m’encourager pour franchir une étape délicate après 41 ans de vie professionnelle, dont 20 ans passés à la Ville de Grenoble et 12 à la Direction de ses bibliothèques. Je ne retracerai pas ce parcours déjà largement repris et trop magnifié. C’est aussi ce soir un moment de grand bonheur grâce à votre présence à tous. Je voudrais simplement évoquer quelques souvenirs qui m’ont particulièrement marquée et remercier tous ceux et toutes celles qui m’ont permis d’avancer, qui m’ont aidée à développer – vaille que vaille – le service public de la lecture auquel je suis attachée. J’évoquerai d’abord, Monsieur le Maire, des souvenirs que nous avons partagés, principalement dans cette bibliothèque d’étude, maison-mère du réseau, qui détient les collections

fondatrices achetées par les Grenoblois et qui constitue la mémoire de Grenoble et du Dauphiné. Bibliothèque qui a connu des moments forts comme l’inauguration de grandes expositions sur les trésors médiévaux ou Mille ans d’écrits et, il y a juste un an, Stendhal - La révolte et les rêves ; Bibliothèque où a été lancée la première fête de l’internet à Grenoble et, dans le même temps, le premier site web du réseau ; Bibliothèque où, au printemps dernier, nous avons découvert les manuscrits du Journal de Stendhal que nous ne pensions plus jamais revoir. J’évoquerai aussi des moments particulièrement heureux comme les fêtes inaugurant la bibliothèque de l’Abbaye – il y a 10 ans déjà ! –, la bibliothèque de l’Arlequin, la bibliothèque municipale internationale, le nouveau Bibliobus, la bibliothèque Kateb Yacine ; fêtes faisant suite à des projets et des chantiers souvent difficiles mais où la 82

joie du public nous récompensait largement, élus et services. Permettez-moi d’évoquer un souvenir plus personnel : la visite d’Umberto Eco à Grenoble, cette belle conférence qu’il a donné dans l’ancienne Bibliothèque, place de Verdun, suivie d’un déjeuner où a été évoqué le projet d’une grande bibliothèque. Des projets, je sais qu’il y en aura d’autres car je connais votre attachement à la lecture publique et la confiance que vous accordez aux bibliothécaires et dont j’ai bénéficié personnellement depuis des années. Les projets de développement, de requalification de bibliothèques, que j’ai eus à conduire tout au long de ma vie professionnelle, ont été possibles par la volonté d’adjoints à la Culture particulièrement convaincus. Je voudrais rendre ici hommage au premier élu avec qui j’ai travaillé alors que j’étais bibliothécaire à Meylan, sous la municipalité Gillet : Bernard Smagghe. Il m’a communiqué sa


foi en la culture. J’ai eu la chance, plus tard, de bénéficier de la confiance de Bernard Betto, de Jean-Jacques Gleizal et puis, ces dernières années, de Jérôme Safar. J’ai essayé de répondre à leurs attentes. Ils ont eu la patience de m’écouter, de supporter parfois mes récriminations. Je sais que les dossiers de la Culture sont de plus en plus difficiles à porter, aussi suis-je particulièrement reconnaissante à Jérôme Safar de comprendre et de défendre les nouveaux enjeux de la lecture publique. Son écoute, sa présence, son soutien dans les moments difficiles m’ont été précieux. L’action des bibliothèques étant transversale à d’autres politiques publiques, je me sens aussi redevable à d’autres élus pour leur soutien et leurs conseils et je pense particulièrement à Marie-José Salat, à Marie-France Monery, à Jean-Philippe Motte, mais aussi à Cécil Guitart, Jean-Marc Cantèle, François Suchod, Jean Caune, Hélène Millet, Jean-Paul Roux, Michel Vannier et

à tous les élus de secteur. Ce soutien, il s’est concrétisé par l’implication de très nombreux services de la Ville et du CCAS dans le fonctionnement et le développement des bibliothèques. Que ce soit à l’échelle des territoires ou au niveau central, j’ai pu apprécier le professionnalisme et l’investissement personnel des chefs de services et de leurs équipes. Et je voudrais les remercier tous très sincèrement. Bien sûr, une pensée toute particulière ira à la direction des Affaires culturelles, et à Éve Vincent-Fraenckel avec qui j’ai partagé de nombreux projets depuis plus de 12 ans. Mais j’ai surtout travaillé, tout au long de ces années, sous la responsabilité de plusieurs directeurs des Affaires culturelles et directeurs du département Culture, Sport et Éducation. J’ai bien conscience de leur avoir créé beaucoup de problèmes malgré tous les efforts de gestion que j’ai pu faire. À Muriel Lejeune et à Michel Roussel, je voudrais 83

dire que je regrette vraiment de les quitter car cette collaboration de quelques mois m’a semblé très fructueuse et particulièrement agréable. Je sais aussi que les bibliothèques inquiètent souvent le Direction générale par leurs projets, leur budget, leurs effectifs. J’ai toujours apprécié la clarté des débats, parfois âpres, que nous avons pu avoir et je suis très reconnaissante à Stéphane Siebert de la compréhension dont il a su faire preuve à l’égard d’un service particulièrement budgétivore. Au-delà de la ville et pour mieux remplir l’ensemble de nos missions, les bibliothèques sollicitent conseils et soutien d’autres collectivités. Je me souviens que je suis conservateur d’État, aussi, je voudrais remercier en premier lieu les services de la Direction régionale des affaires culturelles de Rhône-Alpes et leurs directeurs successifs ainsi que ceux de la Direction du livre du ministère de la Culture. Comment


ne pas mentionner cette longue complicité avec Gilles Lacroix avec qui j’ai partagé de nombreux projets plus ou moins couronnés de succès et des voyages professionnels toujours très formateurs. Cette complicité, je ta retrouve également aujourd’hui avec Noëlle Drognat-Landre autour de nombreux projets liés au patrimoine. C’est l’occasion pour moi d’évoquer également le travail conduit avec les services de la Région sous l’impulsion de Bernadette Laclais et d’Abraham Bengio et, plus directement, toutes les actions menées en partenariat avec les bibliothécaires de RhôneAlpes et coordonnées par l’ARALD. Cette agence est pour moi un modèle de compétence et de professionnalisme et je veux remercier ici Geneviève Dalbin, sa directrice, et son équipe de chargées de mission pour leur chaleureux soutien. Plus près de nous, les élus et les services du Département participent à nos projets de développement. Mes remerciements

très sincères à André Vallini, Christine Crifo, Claude Bertrand et aux directeurs des Affaires culturelles avec qui j’ai eu l’honneur de Mais si les bibliothèques ont pu développer leurs missions autour d’axes forts comme le développement de la lecture, le patrimoine, l’action culturelle, c’est grâce à tous les partenariats dont elles ont bénéficié sur Grenoble et l’agglomération. Ce qui m’a peut-être le plus passionnée au cours de ces années, ce sont les contacts, les projets que nous avons pu mettre en œuvre avec une très grande diversité d’acteurs : Université, Éducation Nationale, secteur social, milieu culturel, équipements et associations, monde du livre : auteurs, traducteurs, illustrateurs, éditeurs, libraires. Chaque rencontre m’a donné l’occasion de découvrir de nouveaux univers, de nouveaux publics à approcher, de nouvelles pratiques à mettre en place pour que nos bibliothèques soient davantage en phase 84

avec la réalité sociale et au service de toutes les expressions culturelles et artistiques. Le mise en œuvre d’expérimentation, de nouveaux projets m’a toujours motivée et j’ai trouvé à Grenoble, ville pleine de talents, un terrain particulièrement propice. J’ai trouvé également dans le métier de bibliothécaire un environnement professionnel réactif, pratiquant le travail en réseau, en coopération, à toutes les échelles du territoire : commune, agglomération, région, national, international. C’est l’occasion pour moi de remercier tous les collègues que j’ai croisés tout au long de ces années. Ils m’ont beaucoup appris et m’ont toujours étonnée par l’exigence de leur engagement professionnel. Cette exigence, je l’avais déjà perçue au cours de mon court passage à la Bibliothèque de l’Arlequin en 1976, du temps de la direction de Cécil Guitart. Je l’ai retrouvée dans un contexte différent en 1986 lorsque j’ai été nommée conservatrice à la bibliothèque


Une programmePrLiv07:Mise en page 1

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14:41

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www.bm-grenoble.fr 5e ÉDITION DU 14 AU 18 MARS 2007

pierre girardier, photos bruno moyen / pablo boulinguez / sylvain frappat

passer les frontières

Jardin de ville et dans les bibliothèques de Grenoble et de l’agglomération

Affiche de Pierre Girardier

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municipale de Grenoble à ma sortie de l’ENSSIB. Au cours de mes différentes fonctions, j’ai toujours été frappée par la permanence de cette exigence professionnelle au sein des équipes, exigence qui a contribué à valoriser l’image des bibliothèques municipales de Grenoble en France. J’ai essayé d’en être digne, en étant peut-être, à mon tour, trop exigeante avec mes collègues, surtout avec mes proches collaborateurs, trop impatiente dans la conduite de projets. Aussi, je ne sais comment les remercier aujourd’hui pour toutes les réalisations, les changements qu’ils ont mis en œuvre pour s’adapter aux nouvelles technologies, pour mieux répondre à la demande de publics de plus en plus spécifiques, et ce, quels que soient leurs fonctions et leur niveau de compétence au sein du réseau. Ainsi, je suis sûre que mon successeur pourra compter sur eux. Nous avons partagé ensemble des moments très forts, des batailles parfois, des échecs aussi, des drames, des émotions

lors de l’ouverture d’un équipement, lors d’une rencontre d’auteur, lors d’un accueil d’enfants, de personnes âgées. Notre satisfaction commune, c’est aujourd’hui cette dynamique du livre et de la lecture qui se concrétise chaque année un peu plus à travers le Printemps du livre de Grenoble. Et comment ne pas se réjouir d’avoir pu concilier, dans le même temps, une rencontre avec l’écrivain irlandais Mc William Wilson et les détenus de la maison d’arrêt de Varces et la découverte par Hélène Cous du manuscrit d’Henri Brulard. Notre proximité avec la population (49% des Grenoblois déclarent fréquenter une bibliothèque), nos liens avec les acteurs de terrain, nous rendent très sensibles à la vie de la cité dans toutes ses composantes. Cet engagement professionnel citoyen qui donne toute sa dimension au travail des bibliothécaires m’aura comblée pendant toutes ces années car il correspond à mon attachement au service 86

public. Il s’inscrit aussi dans la continuité de ma première recherche que j’avais entreprise à l’IEP de Grenoble il y a juste 40 ans sur la « participation des habitants au développement urbain : le cas des Unions de quartier de Grenoble ». Toutes ces années ont donc été pour moi particulièrement riches, difficiles aussi, mais je ne suis parvenue à les traverser que grâce au soutien patient et permanent de mon mari. Que ce soit lors de mes reconversions professionnelles, de mes apprentissages de nouvelles fonctions, de difficultés et de conflits divers, il m’a conseillée, il m’a aidée à progresser. Il a surtout permis que notre vie familiale résiste à cet engagement professionnel quelque peu envahissant, à ces « histoires » de bibliothèques que mes enfants, en grandissant, ont eu de plus en plus de mal à supporter. Aussi, je voudrais les remercier ce soir, tous les quatre, de m’avoir permis de vivre cette


aventure professionnelle, d’avoir accepté que je leur sacrifie le temps qui leur était dû, d’avoir su grandir malgré tout. J’espère que mes petitsenfants n’auront, eux, qu’à profiter des vraies histoires que l’on trouve dans les bibliothèques et que j’aurai le temps de leur raconter. J’adresserai le même message à tous mes amis qui sont venus me soutenir ce soir et je leur promets d’être enfin disponible. Alors, pour finir et il est bien temps, je me tourne à nouveau vers vous,

Monsieur le Maire, pour vous dire tout le plaisir que j’attends désormais des bibliothèques municipales de Grenoble en tant que « jeune retraitée », selon la formule consacrée. Certes, j’aurai tout le loisir de consulter de chez moi des services en ligne de plus en plus performants sur le site web du réseau. J’espère surtout pouvoir me rendre dans des bibliothèques de plus en plus belles, confortables et conviviales, véritables salons de lecture où je pourrai continuer à

apprendre, à découvrir, à débattre, où je pourrai rencontrer et me confronter à des gens de tout âge et de toute origine. Comme vous pouvez le constater, je n’ai pas fini de militer pour la bibliothèque tant j’ai la conviction que c’est une institution profondément démocratique sachant participer à la lutte contre les exclusions, que c’est un espace public permettant l’apprentissage de la liberté et de la résistance.

« La bibliothèque, espace public permettant l’apprentissage de la liberté et de la résistance. » Discours de Catherine lors de son départ à la retraite, Hôtel de ville de Grenoble, mars 2007.

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L’intelligence du doute


Introduction Alain Faure

Les femmes ont-elles une façon de s ’engager dans le collectif qui bouscule et qui renouvèle le jeu politique? A cette question sociétale d ’une extrême actualité, on perçoit, au fil des témoignages sur Catherine P ouyet, que cette dernièr e a su tracer une voie originale et précieuse. Son rapport au pouvoir combine en effet la pugnacité et la douceur, soit deux r essorts chargés d’émotion, qui font rar ement bon ménage dans les ar ènes de la compétition politique. C’est en quelque sor te une combinatoire improbable associant l’intelligence et le doute, la raison et les imaginaires, la force et la persuasion, le concret et l’existentiel. Sans doute faut-il, pour décrypter cette curieuse équation, se pencher sur la texture militante et professionnelle de sa trajectoire de vie. Certes, il nous manquera ici des empreintes décisives situées dans son enfance et son adolescence. O n y trouverait les prémisses d’une telle joie de vivre, d’un appétit aussi souriant pour les autres, d’une croyance si ferme dans la constr uction d’un monde plus juste et plus beau. Au fil des textes néanmoins, on per çoit quelques indices sur la passion politique qui l’a toujours habitée. L’intelligence du doute, voilà toute la modernité politique de son parcours, qu’elle endosse les habits de la militante dans les années 19601970, de la patr onne dans les années 1980-1990 ou de la visionnair e dans les années 2000-2010. 90


Une militante critique (les années université) Peu de gens connaissent son implication dans les débats univ ersitaires juste après Mai 68, quand la politique se r églait d’abord au compas des grandes joutes intellectuelles entre partisans de G ramsci, d’Althusser et de P oulantzas. Claude Bouchet, François Gillet et Noël Terrot pointent ici quelques indices éclairants sur sa façon d’affronter les combats d’idées (fussent-ils très rugueux), de ne jamais perdre de vue les priorités de justice sociale (même dans les micr o-luttes locales) et de toujours penser la formation et la cultur e au tamis de leur « utilité sociale ». C’est la pr emière clef de l ’équation : de solides convictions de dépar t et une capacité critique aiguisée («  la meilleure trieuse de caillou  », comme l ’a rappelé Marie-Laurence Hollett...). Une patronne sans certitude (les années bibliothèques) Le tableau se complexifie lorsque Catherine P ouyet rejoint et conquiert l’univers professionnel des bibliothèques. D ans les par ties 1 et 2, l ’ouvrage foisonne de témoignages sur sa facilité déconcer tante (en appar ence) à dev enir une actrice centrale du développement de la lecture publique à Grenoble. Les récits soulignent tous l’énergie et l ’élégance de la démar che. Dans cette tr oisième partie, Karine Ballon, Geneviève Fioraso et Jean Guibal montrent comment la vitalité joyeuse de la patronne des bibliothèques se doublait d ’une capacité étonnante à r ésister aux coups durs et aux échecs. B ien sûr, nous dit avec admiration un obser vateur, elle n’est « pas du genre mollasse ». Mais les trois auteurs rappellent que la carapace se doublait d’une extrême sensibilité à la complexité du monde. C’est la deuxième clef de l’équation : sans cesse, elle se demandait si elle serait à la hauteur, et jamais, du pouvoir elle ne tirait quelque once de vanité. Une visionnaire à l’écoute (les années « conseil de développement ») On peut enfin considér er que la dernièr e décennie inaugur e le pouv oir de velours et la sér énité partagée. Catherine Pouyet devient « la présidente » pour 300 000 habitants dans un univers politique hyper masculin. Placée en situation d’écoute, d’arbitrages et d’impulsions, elle ne se départ pas de sa joie communicative dans la « lutte pour accueillir l’inattendu ». C’est Philippe Mouillon qui esquisse le tableau en rappelant av ec quel entrain elle s’est attelée au défi « vain, épuisant, impossible  » de l ’harmonie métropolitaine. C’est P ierre Arnaud qui témoigne ensuite sur son incroyable ténacité à conjuguer Culture, Solidarité et Démocratie (titre de la bien nommée commission où ils firent leurs premières armes ensemble). Catherine Pouyet vivait la politique en 3D : avec énormément de détermination, de douceur et de doutes. E t sa présidence au conseil des citoyens de la métropole nous a permis de bénéficier de la facette la moins banale de son engagement dans les jeux de pouv oir  : à un poste cr éé pour canaliser les mille et une demandes contradictoires des habitants de la métr opole, elle s’est payée le culot (et le lux e) d’être la plus visionnaire de nous tous... 91


Comment dire... Sylvie Burgat

Catherine, chère Catherine, rencontrée il y a trente sept ans déjà. Catherine disparue pour toujours, comme dans un mauvais rêve, et encore si présente.

dessécher le tout. P our moi, mettr e en mots Catherine revenait en quelque sorte à la trahir, à ne pas r endre compte de sa complexité. J’ai donc r enoncé, et me contente seu lement de dir e aujourd’hui que j’ai beaucoup aimé Catherine, que je l ’ai beaucoup aimée et admirée aussi. Parce que Catherine était une femme merveilleuse, libre, joyeuse, éthique, pleine de courage, menant tout de front sans jamais r enoncer à rien, for te de ses pr ojets qu’elle portait avec compétence, élégance et charisme, for te de tout l’amour qu’elle recevait et qu ’elle donnait, admirablement solide dans les épreuves, mais aussi habitée par le doute, fragile, extrêmement attentive aux autres, profondément tolérante, par faitement humaine. Il est impossible aujour d’hui de prendre la mesure de son absence. ■

Tout au long de ces années, j’ai par tagé avec Catherine de nombr eux et formi dables moments, amicaux, familiaux, professionnels, mais aussi une r elation d’affectueux voisinage, de fêtes en vacances communes, de débats d ’idées en confidences complices, de joies en inquiétudes maternelles, avec le goût du rire, notre passion commune pour les livres et les échanges de toutes sortes. Et pourtant, quand B ernard m’a demandé il y a quelques temps d ’apporter mon témoignage, il m ’a été impos sible d’opérer un tri dans le flot de souvenirs, d’émotions, de sensations qui me revenait à la mémoir e, sans avoir la désagréable impression de r éduire et de

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Se débattre... toujours avec une honnêteté absolue Claude Bouchet

Souvenirs de Catherine Le début des années 70 a été pour beaucoup une tranche de vie mouv ementée. Mai 68 était passé par là. Tout était ébranlé, à r epenser, politique, écono mie, savoirs, institutions... Pour l’équipe du CERAT, Centre de R echerche en Aménagement du Territoire, que je venais d’intégrer, que Catherine av ait rejointe, ce fut un maelstr om, le lieu et le temps d’une énergie qui nous aspirait. Althusser, Castels, P oulantzas, Mao... nous servaient alors de socle pour (r e) penser le monde. Dans un tel contexte, les liens humains, les liens affectifs se condensent. E t Catherine s’est retrouvée dans ce chaudron. La vie, la pensée semblaient à reconstruire. Il faut s’imaginer des réunions de trav ail longues, denses, des paroles, des écrits à r ebours de l ’institution où nous trav aillions. Nous recherchions la v érité, au défi du flux

normal de la vie, professionnelle et personnelle. Catherine, jeune femme, je l’ai vue se débattre, comme nous tous, dans un quotidien plein de contradic tions, mais toujours av ec une honnê teté absolue, un r espect, une attention aux autres qui n’était pas si répandue que ça à l’époque. Ce temps électrique a fini par pr oduire des for ces centrifuges et chacun s’en est allé sur un autre chemin. Je l’ai alors perdue de vue mais j’ai gardé en mémoir e, son sourir e, sa vivacité, sa voix si caractéristique. J’ai partagé avec Catherine une tranche de vie étonnante, difficile, av ec le sentiment d’approcher la face cachée des choses mais au risque de per dre pied, de ne plus les contrôler. Quand nos r outes se sont ponctuelle ment croisées ces dernières années, audelà de l’échange amical, restaient dans nos regards, les traces de ce temps indicible. ■

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Catherine partageait comme nous tous ce sentiment d’utilité sociale Noël Terrot

Pendant un peu plus d ’une année et demie, de février 1974 à octobr e 1975 Catherine a trav aillé au CUIDEP (Centre d’information de documentation et de conseil sur l ’éducation permanente). Malgré la brièv eté relative de sa pr ésence au Centr e ce passage a représenté pour elle une transition déterminante dans sa carrièr e professionnelle entre son séjour au CERAT (Centre de r echerche sur le territoir e rattaché à l ’IEP de G renoble) dans lequel elle se tr ouvait de plus en plus mal à l ’aise et le début de son entr ée dans le monde de la lecture publique.

centres de formation et d ’information... Pour sa par t, Catherine inter venait dans le secteur des collectivités locales et nationales et par ticipait aux formations, ainsi qu’à la rédaction de la revue bi-mensuelle. Grâce à ce contact étr oit avec la r éalité sociale et par suite de l ’effort qui était demandé à chacun, Catherine était confrontée à une action quoti dienne bien différ ente de celle qu ’elle avait connue antérieur ement et s ’y impliquait pleinement. E lle partageait comme nous tous ce sentiment d ’utilité sociale et le r essentait d’autant plus, me semble-t-il, que son séjour au CERAT s’était déroulé dans un climat fait de violents débats stériles à propos du maoïsme et d ’analyses sans fin du dernier ar ticle d’Althusser et de quelques autres ayant perdu tout sens de la réalité sociale qu’ils remplaçaient par une fantasmagorie née de leurs certitudes. L’atmosphère au CUIDEP était bien éloigné de tout cela. D u fait de la div ersité d’origine d’âge et d ’expérience humaine et pr ofessionnelle régnait un climat apaisé et heur eux ce qui se traduisait par un cer tain plaisir voire une sorte de bonheur de travailler ensemble. Le CUIDEP, c’était Sylvie, la plus jeune d’entre nous et dont l’entrée fracassante était ponctuée chaque jour d’un « Salut les filles » lancé à tue-tête, dans un grand éclat de rire.

Les universités grenobloises n’avaient pas attendu la loi de juillet 1971 pour s’engager sur le champ de la formation professionnelle continue (on parlait alors d’éducation permanente). D ès octobre 1970 av ait été cr éé dans cha cune d’entre elles un service de formation continue. E n outre, à G renoble, un organisme inter-univ ersitaire d’information et de documentation, le CUIDEP, a été mis en place en accor d avec les responsables du patronat et des syndicats locaux de salariés. Rattaché à l ’Université des sciences sociales, le centr e était constitué d ’un secrétariat et de six juristes ou sociolo gues, chacune ou chacun d ’entre eux couvrant un champ d ’activité particulier : entreprises, comités d’entreprise, 94


C’étaient André et Yvonne qui, à plus de 40 ans et après des expériences professionnelles bien différ entes apportaient un grand bon sens et une certaine retenue aux plus jeunes qu ’étaient Martine, Danielle et J ean-Pierre. Et moi-même... là au milieu. Nous avions entouré et aidé Catherine à l’époque à s’intégrer dans des tâches et une équipe nouvelle avant qu’elle ne se lance ensuite dans la lectur e publique et nous pou vions constater combien elle était heu reuse d’être là. ■


Une fonction critique tout à fait bénéfique et stimulante François Gillet

Catherine attachait une grande impor tance à la discussion et aux débats d’idées. Elle y mettait beaucoup d’ardeur, de passion et faisait preuve de convictions marquées. J’aimerais en évoquer ici quelques aspects. J’avais fait sa connaissance au sein du GIAM (Groupe d’information et d’action municipale) de Meylan dans les mois qui précédaient les élections municipales de 1971. Dans la période qui suivit la mise en place de la nouv elle équipe munici pale, nous av ons commencé à débattr e vigoureusement des orientations poli tiques et du contenu des diverses actions que nous commencions à mettr e en œuvre.

au niveau communal av ec la v olonté, clairement affichée, d ’une meilleure prise en compte des multiples problèmes et difficultés de la vie quotidienne des habitants n’étaient pas à la hauteurs des enjeux et ne r emettaient guère en cause, sauf à la marge, les contraintes et aliénations subies par un grand nombre de personnes. Quant à l’ambition de rendre le pouvoir au citoyen (thème récurrent des Groupes d’action municipale GAM) et à notre volonté de fav oriser, à par tir de problèmes concrets, une meilleur e prise de conscience politique des habitants, elle considérait que c ’était une illusion sympathique. Nous avions là un débat asse z classique sur la différence qu’il peut y av oir entre se préoccuper de problèmes vis-à-vis desquels on ne peut pas grand-chose (si ce n’est la pr oduction d’écrits, aussi justes et pertinents soient-ils) et les actions tr ès concrètes qui affectent dir ectement et positivement la vie des personnes dans leur quotidien. Nous avons ainsi souvent longuement débattu. Catherine y mettait toujours beaucoup de passion et d ’énergie et nos discussions se terminaient dans la bonne humeur avec Colette et Bernard autour d’un bon repas. Catherine exerçait de fait une fonction critique tout à fait bénéfique et stimulante. Une telle fonction est tr ès utile et même indispensable car elle oblige à s ’interroger, à remettre en perspective les décisions

Sans être véritablement en désaccor d, nous n’étions pas dans la même logique et dans la même appr éciation de la r éalité sociale. À l ’époque, elle était for tement influencée par les travaux auxquels elle apportait sa contribution au sein de l’équipe du CERAT (Centre d’études et de recherche sur l’aménagement du territoire - Sciences Po Grenoble) à laquelle elle appartenait. Elle me faisait part de ses idées (inspirées notamment par Gramsci) sur le rôle des intellectuels pour ex ercer une influence déterminante sur les représentations culturelles des populations (des masses) et fav oriser ainsi les év olutions politiques indispensables. Dans une telle perspectiv e, elle estimait alors que les actions que nous menions 96


et les projets qui, soumis aux contraintes variées de la réalité qui nous entoure, perdent souvent de vue les objectifs sociaux et politiques pour lesquels ils sont conçus. Puis le contexte a évolué : l’équipe du CERAT s’est dissoute et chacun de ses membres s’est reconverti dans des activi tés concrètes, manuelles pour certains. Après quelques hésitations, Catherine a choisi de devenir bibliothécaire en y mettant toute son énergie et son sav oir-faire. Nos discussions se sont poursuivies mais

sur un r egistre un peu différ ent, polarisées par la conception et la mise en œuvre d’une politique de la lectur e publique, sans oublier cependant une analyse plus large des div erses composantes de la vie communale. Là aussi, sa vision des pr oblèmes de la société, son aptitude à concevoir des pr ojets puis à conv aincre ses divers interlocuteurs (grâce en par ticulier à son sens du débat) ont pr oduits les excellents résultats que l’on sait, résultats reconnus par tous. ■

Catherine en « jetait » comme on dit Karine Ballon

« On est bien peu de chose Et mon amie la rose me l’a dit ce matin... » Pierre de Ronsard revu par Cécile Caulier et chanté par Françoise Hardy, Natacha Atlas...

cet été là en Arles, une bibliothécair e qui l’avait pratiquée et me dit : « tu vas travailler dans le r éseau de Grenoble. Tu y rencontreras des pr ofessionnels formidables et sur tout, tu ne t ’ennuieras pas. Notre Directrice n’est pas du genr e mollasse. Elle a toujours trois projets d’avance. Avec elle, il faut que ça av ance ». Et c’est exactement comme ça que ça s’est passé. La langue française permet le « tu » et le « vous » pour entrer en relation avec l’autre. Avec Catherine, le « vous » s’imposa. Non parce qu’elle incarnait l’élégance. Ni par r espect de la hiérar chie. Ou pour quelque autr e alibi. M ais parce que, comme de rar es hommes et femmes qui sont une chance pour ceux qui les rencontrent, Catherine était une personne hors du commun. Visionnaire, douée de conscience, elle portait les v aleurs républicaines (« liberté, égalité, service public »), avec l’intelligence du doute.

Catherine en « jetait » comme on dit. Elle ne pouvait laisser indifférent quiconque la rencontrait pour la première fois. Ainsi en fut-il lorsque la vie la mit sur ma route. «  Cette Catherine P ouyet, quelle classe... » fut la conclusion inté rieure éblouie d ’un entretien d’embauche inoubliable. Catherine décryptait, valorisait, projetait, anticipait, faisait des liens, par tageait, captait au quar t de tour, et, s’il lui arrivait de caler, cherchait à com prendre, encore, et toujours. Pour aller de l’avant... avec l’autre avant tout. L’affaire fut conclue, et je r encontrais 97


Ce doute, elle me le formula lors des obsèques de Cécil Guitart, autre grand directeur de la lectur e publique qui l’avait précédée. « Quand il m’a proposé de prendre la suite, je me suis demandé si je serais à la hauteur de l’homme et de la tâche ». Enfin, voyons, Catherine.... À v otre manière, vous incarniez cet héritage-là. Cela ne vous apparait donc pas comme une évidence ? Je sentais bien que ce « vous » embarrassait Catherine. Comme peut gêner un compliment. Catherine avait tendance à balay er le grandiose en elle, quand on s ’aventurait à le souligner . D’un haussement d’épaules, en lev ant les y eux au ciel, « Enfin, voyons... ». L’essentiel, c’était d’aller de l ’avant. Avec l’autre avant tout. L’impatience qu’elle avait souvent dans la jambe le disait pour elle.

Je partis ainsi v ers d’autres horizons professionnels où j’eus l ’occasion de la recroiser. Toujours avec bonheur. Mise en commun des réseaux. Pensée étoilée. Catherine, retraitée, ne pouvait que continuer à aller de l ’avant. Avec l’autre avant tout. Et puis, vint ce matin, où je me réveillais après un mauvais rêve, avec cette unique question : « Comment allait Catherine ? ». La réponse fut rude. Elle héritait fort injustement d’un cancer.

Je passais six belles années de ma vie professionnelle dans le r éseau. Mais le contexte changeait, et j’av ais d’autres projets. Et puis, Catherine après avoir tant donné, allait par tir vers une r etraite bien méritée. J e ne v oulais pas v oir ce qui marquerait inéluctablement le déclin d’une époque bénie et la fin d’une conception du métier . Sans vouloir jouer les Cassandr e, je pr essentais intimement que son dépar t ne pouvait que por ter un coup aux bibliothèques de Grenoble. Car sans elle, le r éseau perdrait irrémédiablement du sens. Ce sens pr ofond et indispensable qu’elle mettait absolument partout.

Jusqu’au bout, Catherine ne cessa de dire la chance qu ’elle avait d’être entourée par des gens qui l ’aimaient. Et d’en remercier la vie. Le cer cle se fit autour d’elle, pour l’accompagner, jusqu’au dernier souffle. La chaleur d’août eut raison du feu sacr é qui brûlait en elle. Comme lors de son adieu au r éseau des bibliothèques, Catherine eut un beau départ qui lui r essemble. Un départ qui parle d ’une vie accom plie. Un départ qui permit de consoler ceux qui, ce jour-là, se sentir ent en quelque sor te, orphelins pour la seconde fois. M ais la vie est bien faite, et grâce à la perte de Catherine, je retrouvais une personne qui m ’est

Mais avec ses trois longueurs d’avance, son courage et son inégalable for ce de vie, elle dépassa dans un pr emier temps cet hôte indésirable. C’était sans compter sur le fait qu’elle ne laissait personne indiffér ent. Le cancer avait fini, lui aussi, par s’attacher profondément à elle. Hélas. « Le mal, cette fois-ci est for t redoutable... Continuez votre belle vie... ».

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chère et qui dit d ’elle : «  Catherine, c’est celle qui m’a donné ma chance   ». Depuis cet automne, ensemble, et avec d’autres, nous chantons, à tr ois voix, et dans des langues qui ne sont pas la nôtr e. Et cela nous v a plutôt bien. La for te énergie que Catherine faisait vivre entre les gens continue

ainsi à suivre son chemin. Merci infiniment Catherine pour tout ce que tu as fait avec, et pour nous. E t pour tout ce qui, parti de toi, continue à exister , dans ton vivant souvenir, et dans l’esprit de ce que tu as été. Une bâtisseuse. Et une femme superbe. ■

Un livre d’ardoise Françoise Novarina

Catherine, j’ai écrit la couleur dans un livre d’ardoise, pour toi dont l’œil fut si fertile.

Françoise Novarina, 1990. Pigments fixés sur ardoise et bois

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Une orchidée sauvage, belle, rare, à la fois forte et délicate Geneviève Fioraso

Catherine, c’était d’abord un sourir e, lumineux, à son image, l ’élégance de l’esprit, du cœur et une compréhension des personnes et des situations particulièrement aiguë. Sa beauté, son intelli gence pouvaient intimider au pr emier abord. Mais la chaleur de son contact et l’attention portée à chacun dissi paient immédiatement toute distance.

des sciences humaines et sociales Pierre Mendes France de Grenoble. Je me souviens du r egard déterminé de Catherine lorsqu ’elle allait négo cier d’un pas décidé les derniers arbi trages budgétaires auprès du dir ecteur général des ser vices de la ville... et de son regard heureux en sor tant de son bureau lorsqu’elle avait pu obtenir – ce qui était toujours le cas, car comment résister à sa for ce de conviction ?  – le financement qui manquait pour le festival du livr e ou tel ser vice aux habi tants dans une bibliothèque de quartier. Longtemps, grâce à la v olonté initiale d’Hubert Dubedout, de ses adjoints à la cultur e Bernard Gilman et R ené Rizzardo, de Cécil Guitart, Grenoble a été la ville de r éférence pour la culture et au pr emier rang pour la lectur e publique. Catherine a su poursuivre et amplifier cette action publique, tout en l’ouvrant aux nouveaux médias, au numérique et à l’organisation de manifestations inédites : je pense à la médiathèque Kateb Yacine à G rand’Place, qui lui doit tant, ou aux manifesta tions qu’elle a lancées, «  une région très livre  », les «  arts du récit  », à son attachement à l’histoire et à l’œuvre de Stendhal... Je me souviens aussi de ses doutes, lorsque nous av ons été quelques-uns –  quelques-unes d’ailleurs plutôt...  – à lui pr oposer de pr ésider le Conseil de développement de la M étro. Elle

À la ville de G renoble, à laquelle elle a consacré tant d ’énergie et de talent au service de la lecture publique, nous avons tous pu appr écier ses compé tences professionnelles et son enga gement sincère et total en fav eur de la culture et de sa diffusion auprès du plus grand nombr e. Car elle était convaincue, à juste titr e, que le par tage d’une émotion, d ’un savoir, par l’art et la cr éation, est le plus for t des liens, qui fait oublier les différ ences sociales, générationnelles et permet d’atteindre l’universalité. La lectur e, individuelle ou collective, le récit partagé sont aussi un levier pour la pr omotion sociale, l ’ouverture à d ’autres horizons : Catherine et ses équipes ont pris de nombr euses initiatives au plus près des habitants, des scolair es, avec une attention par ticulière pour attir er les publics les plus éloignés. Elle partageait cette valeur de l’émancipation par la connaissance av ec Bernard, son mari, pr ésident honoraire et « de référence » de l’université 100


s’en était ouv erte auprès de moi et je m’étais reconnue dans cette r éaction, commune à beaucoup de femmes de notre génération, que l’on peut r ésumer ainsi   : «  Vais-je être à la hauteur de la situation  ?  » Aujourd’hui, je suis convaincue que la qualité et la valeur particulière de l ’engagement professionnel et politique de Catherine doivent beaucoup à ces doutes qui l ’ont poussée à consul ter, à fédér er, à créer des r éseaux, pour la lectur e publique comme pour les différentes instances démocratiques locales et r égionales qu’elle a si bien su fédérer, au service, toujours, de l’intérêt général, loin des luttes de pouvoir et des v aines querelles d’ego. Et, bien entendu, son mandat municipal à la commune de La Tronche comme sa présidence du Conseil de développement de la Métro, ont été remarquables d’efficacité, de mise en relation, d’intelligence collective. Et puis Catherine, c’est aussi Catherine et Bernard, indissociables, tous deux engagés dans l’action de la cité, que

Stéphane et moi avions toujours plaisir à croiser, souvent le dimanche matin, sur le chemin du mar ché des halles Sainte Claire. Un couple dont nous connaissions la for ce et l ’attachement à leurs enfants et petits-enfants aux si jolis pr énoms. Ces prénoms poétiques, nous les avons découverts dans une annonce bien triste, celle du départ de Catherine, après une mauvaise récidive d’une maladie qui a eu raison de son énergie vitale. Sa disparition, annoncée par Bernard en plein été, il y a un peu plus d’une année, nous a fait beaucoup de peine, comme à tous ses amis et nous avons pensé, bien sûr, au chagrin de ses proches. Son sourire, son humanité, son exi gence intellectuelle et morale, son énergie joyeuse restent dans la mémoire de tous ceux qui l’ont connue. Catherine, c’était une grande dame, une or chidée sauvage, belle, rar e, à la fois for te et délicate. ■

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Notre rêve de doter Grenoble et son agglomération d’une grande bibliothèque-médiathèque Jean Guibal

D’une longue fr équentation professionnelle, je ne r etiendrai ni l’exposition sur Stendhal (« La révolte et les rêves », 2006), ni les innombrables r éflexions et pr ojets sur l’appartement Gagnon qui nous ont pourtant souvent rapprochés sur des visions par tagées. Pas même l ’idée un temps caressée d’installer un « vrai » musée consacré au plus illustr e des Grenoblois dans le palais du Parlement. Persuadé que les échecs ont autant d ’importance que les succès, je pr éfère me souvenir de notre rêve de doter Grenoble et son agglomération d ’une grande bibliothèque-médiathèque. Et surtout de l’hypothèse de la déplo yer dans... l’ancien musée-bibliothèque de la place de Verdun ! Ce r etour aux origines du bâtiment édifié par Questel, dont les boiseries de la grande salle de lecture présentent aujourd’hui des faux dos de reliures, avait quelque chance de plaire, nous semblait-il. Et ce d’autant que la « friche de luxe » que constitue toujours ce v aisseau fantôme a besoin d’une affectation prestigieuse, d’un équipement très fréquenté, pour justifier les importants moyens que requiert sa restauration. C’était au temps où le bâtiment voisin (le cercle des officiers) était mis en vente par l’État et où personne n’imaginait que les pouvoirs locaux allaient laisser ce bien à un promoteur. Nous avons donc tenté d’imaginer de compléter les espaces de

l’ancien musée par ceux du bâtiment voisin, et de réunir l’ensemble soit par un passage souterrain soit par une passer elle aérienne, sur la r ue Hébert. Des amis architectes nous ont assur é que la chose était possible... et nous r êvions en outre de développer à l’arrière dudit cercle une construction très contemporaine. Le label « bibliothèque à vocation régionale » venait de sortir, l’Alcazar ouvrait à Marseille, Champs-libres à R ennes, etc. et ces grands équipements étaient aussi tôt adoptés par les publics, devenant partout les institutions cultur elles les plus fréquentées. Pourquoi Grenoble, longtemps à la pointe de l’innovation dans le domaine de la lecture publique, se laissaitelle distancer, alors même que sa biblio thèque préparait activement et de façon efficace l’évolution vers l’ère numérique ? Ou plutôt, pour quoi la Communauté d’agglomération (la Métro) ne dotait-elle pas les réseaux de bibliothèques publiques de l’agglomération d’une figure de proue de la sorte ? Incompréhensible. Le rêve n’a duré que deux ou tr ois réunions. Je ne sais même plus si un dos sier demeure quelque part pour garder le témoignage de cette idée, qui n’est jamais devenue un projet. De l’amitié de cette grande dame, de l’admiration que j’ai pour elle… je ne dirai rien. ■ 103


Complice de cette lutte pour accueillir l’inattendu Philippe Mouillon

Lorsque Catherine est dev enue présidente en 2008 de l ’association Laboratoire, nous ne nous connaissions que très peu. Je connaissais son combat pour partager la lecture publique auprès du plus grand nombr e. Je conservais notamment le souvenir de la v enue, à son invitation, d ’Umberto Eco dans l’ancien musée de peintur e de la place de Verdun, et de cette r emarque d’Eco qualifiant l’œuvre ouverte « Le caractère poétique d’un poème est lié au désor dre, à la désorganisation des mots et phr ases, par rapport au système habituel de lan gage ». J’assimilais en quelque sor te cette remarque à Catherine. Et puis, nous sommes allés, Maryvonne et moi, dîner che z elle et B ernard. Au mur du salon, une sérigraphie de Bram van Velde me faisait face. J’ai passé des heures à lire et relire les conversations de Charles Juliet avec Bram ou émerge

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cette même confiance en l ’instable, à l’inattendu, au désor dre que che z Umberto Eco. Bram van Velde commente ainsi ses gouaches : « On sent qu ’elles recèlent je ne sais quoi d’inévitable. D’où leur intensité. A chaque gouache, c’est un nouveau combat, de nouveaux risques, une nouvelle invention, de nouv elles couleurs, un nouv eau périlleux et chancelant équilibr e. Et à chaque fois, c’est la même déception, le même sentiment d ’avoir échoué, d ’être attelé à une tâche ô combien vaine, épuisante, impossible ». Catherine reste, pour moi, complice de cette lutte pour accueillir l ’inattendu. Elle assumait cet effort constant et sans doute perdu d’avance, tant sont puis santes les illusions de la clôture, de l’affirmation, de la cer titude, mais qu’elle avait choisi de mener, toujours et sans s’économiser. ■


Droguée à la vie et avide de la rendre meilleure Pierre Arnaud

« Mais qu’est-ce vous avez fait à ma mère : elle qui n’est pas spor tive ne jure plus que par le spor t  !  ». J’étais av ec Catherine au parc Paul Mistral pour la Semaine sport-santé 2013 quand passe son fils en v élo, m’apostrophant l’air un rien goguenard. Je n’avais bien sûr rien fait à Catherine... c ’était simplement elle, curieuse et ouverte, droguée à la vie et avide de la r endre meilleure, ancrée dans son territoir e et soucieuse de son devenir. J’ai rencontré Catherine au Conseil de développement, dans la commis sion Culture, Solidarité, Démocratie. J’ai aujourd’hui l’impression que, sans le sav oir, nous avions inv enté cette locution pour elle, tant ces tr ois mots la caractérisent, la dessinent, la sculptent  : Culture, Solidarité, Démocratie. Catherine fait par tie de ces personnes dont v ous savez dès les premiers échanges qu ’elles vont vous rendre plus intelligent, plus humain  : quand plus tard vous la connaissez un peu mieux ainsi que son parcours, vous n’êtes pas surpris... juste heur eux de l’avoir croisé et d’avoir fait un bout de chemin ensemble.

Ce chemin s ’est continué au sein du bureau du Conseil de dév eloppement, sous ta pr ésidence Catherine. Des moments for ts dans des temps pas faciles pour cette institution, forts de partage, d’écoute, de respect : pour toi Catherine, l ’autre ne r elève pas du vir tuel mais du sensible. D es moments forts de discussion, d ’argumentation, de confr ontation  : pour toi, la différence est nécessaire pour se dépasser. Des moments for ts de déci sion, d’orientation, de « penser autr ement » : pour toi, ténacité et volonté ne se confondent pas avec conformisme et volontarisme. Catherine, j’ai aimé ces moments, y compris ceux de doute et parfois de découragement. Tu les rendais supportables. Tu nous poussais à aller au-delà. Ce chemin n’est pas fini... il ne peut pas finir. Ton courage devant la maladie nous a impr essionné, ton souci d’un avenir meilleur pour ce territoir e et ses habitants nous anime, ta volonté de le constr uire ensemble sera notr e madeleine... pas pour le seul souv enir de ta mémoire mais pour la fair e fructifier. Merci. ■

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Faire tenir ensemble la douceur, la détermination et le doute Alain Faure

Catherine Pouyet, une G rande Dame. « Catherine la présidente », Catherine la femme politique placée aux commandes du conseil de dév eloppement de la métropole, c’est une facette qui n’est pas forcément très visible pour ses pr oches mais qui nous raconte des choses sur la question du lien qui se tisse entre les individus, la culture et le pouvoir local. Dans mon panthéon des personnes qui ont mar qué la scène cultur elle grenobloise sur ce tripty que essentiel, j’ai côtoyé et j’ai admiré un Grand Monsieur, René Rizzardo. Il y a maintenant à ses côtés une Grande Dame. Catherine ne faisait pas de la politique comme les hommes, dit-on. O n pense à sa gentillesse, son élégance, son écoute, sa discrétion, sa bienveillance, ses sourires et son sens de l’humour aussi. Autant de qualités qui ont pu détonner dans un univers souvent rugueux. A la tête du Conseil de développement, elle a expérimenté un style où l ’on découvre que le pouvoir est, fondamentalement, autr e chose que de la domination et des rapports de force. Certains anthropologues qui travaillent sur les origines de l ’État considèrent que ce qui caractérise l ’exercice du pouvoir, bien avant la coercition, c’est la capacité à susciter et à incarner les symboles de la communauté. Catherine a fait de la politique à la Métro sur ce mode fondateur du politique en combinant trois attitudes très fortes : la douceur, la détermination et le doute. 106

La douceur pour elle, ce n ’était pas de la démagogie mais de l’empathie : quand les gens lui parlaient, elle était av ec eux, de leur côté, dans leurs souffrances comme dans leurs enthousiasmes et leurs pr ojets. Elle avait besoin de saisir les choses de l’intérieur, sur un mode sensible et nuancé. La détermination, ce n ’était pas de la domination. Dès son discours inaugural au Conseil de développement, Catherine a revendiqué son goût à sortir des sentiers battus et à r elever des défis compliqués, au rang desquels la question sociale occupait une place prioritaire. Elle avait beaucoup de finesse pour décrypter le monde du pouvoir, l’univers de « ces messieurs » comme elle disait par fois en souriant avec malice, sur tout lorsqu’elle repérait des combats de coqs qui parasitaient les débats de fond. Le doute enfin, c ’est une jolie forme d’humilité et aussi une intuition pr écise  : la conviction que l ’on ne change les choses qu’au terme d’un long temps de débat, de discussion et d ’argumentation, un moment indispensable pour digérer et surmonter les contradictions, pour imaginer ensemble la métr opole de demain. Elle voulait par exemple une grande réforme du conseil pour bousculer les prés carrés. Résolument, elle préférait les idées en mouvement à l’idéologie. Faire tenir ensemble la douceur, la détermination et le doute, c’est une forme inédite de modernité en politique. Catherine Pouyet nous a montré la voie. ■


Séance plénière du Conseil de développement de la Métro et intitulés des contributions du C2D (2008-2015)


En me proposant la présidence du Conseil de développement de la Métro, son président m’accorde une confiance qui m’honore. Cette confiance, je la dois essentiellement à JeanJacques Payan, qui dès mon entrée au Conseil de développement, alors que je traversais une période difficile, m’a délégué des responsabilités et m’a obligée à dépasser des problèmes personnels. Au cours de ces trois ans, l’intérêt des travaux conduits au sein du conseil, la diversité des acteurs rencontrés et la qualité des débats m’ont conduit à m’engager davantage. Cependant j’ai résisté, mais sûrement très mal, à une reconnaissance plus officielle de cet engagement. Je trouvais en effet que le fonctionnement du conseil était satisfaisant, tant au sein du bureau que dans la conduite des commissions et des plénières. L’autorité morale de Jean-Jacques Payan y était pour beaucoup, mais aussi sa capacité à écouter et à faire confiance.

Je voudrais rendre hommage au travail qu’il a accompli durant ce mandat malheureusement brutalement écourté. Il a su structurer le conseil, mobiliser des compétences, apaiser les relations avec les élus et les services. Son expérience et ses réseaux lui ont permis d’ancrer davantage la position du Conseil de développement dans la démarche de construction des territoires. Aussi je mesure bien que lui succéder sera difficile. Je crois traduire notre pensée à tous en lui souhaitant de poursuivre un plein rétablissement et de nous rejoindre, quand il le souhaitera, au sein de ce conseil. Les Présidents qui m’ont précédé avaient une stature, une expérience que je n’ai pas, mon parcours professionnel dans des champs très différents des leurs m’ont conduite cependant à partager les mêmes valeurs, le même enthousiasme et c’est peutêtre ce qui nous rapproche à vouloir construire des territoires, une société plus équilibrée, à promouvoir l’intelligence 108

collective. Quelques mots pour me présenter et préciser ce parcours professionnel. D’origine grenobloise, j’ai fait des études d’anglais et de sciences-politiques qui m’ont conduite à intégrer le centre de recherche de l’IEP. Mes premiers contrats ont porté sur les unions de quartier de Grenoble et sur la participation des habitants au développement urbain. Est arrivé 68, avec comme pour beaucoup, le désir de rupture, j’ai démissionné du CRNS pour partir à la recherche d’engagements plus concrets et après un passage au CUDEP où j’ai découvert la formation continue avec Noël Terrot, j’ai entamé des études de bibliothécaire et présenté des concours de la fonction publique territoriale. Première expérience à la Villeneuve de Grenoble puis à la bibliothèque Mi-Plaine à Meylan, à l’époque de la municipalité Gillet. Avec l’ensemble du personnel municipal, j’ai alors partagé une formidable expérience de développement


d’un territoire. Mes quatre enfants avaient grandi, je souhaitais découvrir de nouveaux horizons, retour à l’IEP pour préparer d’autres concours, et c’est comme conservateur d’État que j’intégrais les bibliothèques municipales de Grenoble. Une aventure passionnante qui m’a conduite à la direction d’un réseau exemplaire, créé par Cécile Guitar, à l’époque d’Hubert Dubedou, Bernard Gilman et René Rizzardo. Si j’ai participé à la vie culturelle de l’agglomération grenobloise, j’ai côtoyé d’autres univers, en développant l’action des bibliothèques, dans les domaines du social, de l’éducation, de l’information, des pratiques du numérique. Dans ma fonction de direction j’ai été confronté au problème du management, le réseau comptait près de 200 agents, au dialogue avec les élus et les services municipaux avec différentes tutelles. La construction et la requalification des

bibliothèques m’a rapproché des services techniques et de la prospective urbaine, le travail en réseau au niveau local, régional et national m’a convaincu de l’intérêt des démarches collectives. Puis est venu le temps de la retraite de conservateur de l’État, de l’engagement associatif, de l’élection dans une commune de l’agglomération et enfin l’engagement au Conseil de développement. Enfin, vous n’êtes pas sans savoir que je suis mariée depuis de longues années. Arrive une nouvelle étape et j’avoue avoir beaucoup hésité avant d’accepter cette responsabilité, doutant de mes forces et de mes capacités à assumer cette mission. Si j’ai finalement accepté, c’est sachant que les conditions actuelles étaient particulièrement favorables pour poursuivre nos travaux collectivement. En effet, un bureau motivé, qui rassemble des personnalités ayant pour certains une longue et précieuse expérience du fonctionnement du Conseil de développement, 109

animateurs de commissions et groupes de travail, se sont eux les piliers du conseil et je les remercie pour leur soutien ; une équipe de chargées de mission toujours aussi compétente et efficace; des commissions dynamiques et productives dans la réponse aux saisines du conseil communautaire, en capacité d’élaborer des auto-saisines et d’intégrer des compétences extérieures ; enfin, une assemblée plénière d’une grande diversité, qui se renouvelle par l’arrivée de personnalités extérieures. [...] et le renouvellement de l’assemblée par une meilleure représentation des organismes accueillis au conseil. Cette assemblée plénière, nous la souhaitons, dans la mesure du possible, ouverte au public et moins contraignante dans les formes d’expression. Il nous appartient à tous de faire de ces temps de travail des moments forts, de partage de l’information, de confrontation des idées, d’inventivité. Aussi c’est déjà une invitation à vous engager dans les commissions, dans les


groupes de travail, à y prendre des responsabilités d’animation, de rédaction de rapports, et d’organisation de débats, bien sûr en fonction de vos centres d’intérêts et de vos compétences. C’est ainsi que vous rendrez votre engagement motivant. Mais il est évident que votre seule présence dans les instances du conseil, avec le souci de faire circuler l’information dans les deux sens, en lien avec les institutions que vous représentez ou les réseaux auxquels vous appartenez donnent déjà beaucoup de sens à votre engagement. Ces conditions favorables, qui motivent mon engagement, je les repère également dans l’écoute et l’attente du Président Marc Baïetto, et de l’exécutif de la Métro, dans les très bonnes relations que nous entretenons avec Philippe Loppé, Annie Mouraille, Pierre Tonneau, et maintenant Sylvie Barnezet, avec qui nous allons poursuivre de nombreux projets, enfin dans le dialogue de plus en plus constructif

avec divers services de la Métro, dans le soutien que nous accorde le service communication, soutien essentiel. Mais ce qui s’avère le plus porteur pour nous tous bénévoles, engagés dans une démarche citoyenne, c’est la pertinence et l’actualité des dossiers ouverts aujourd’hui par la Métro et auxquels nous sommes associés : dossier sur la définition d’une politique sportive intercommunale, sur la réflexion autour d’une politique culturelle d’agglomération et la construction d’un grand événement, sur l’acceptabilité des risques, sur la démarche grand public du plan climat, sur la mise en oeuvre du ScoT et la réforme territoriale, enfin sur l’application de la charte de la participation. (...) Il faut également se poser des questions sur le rôle, l’efficacité et le rayonnement de notre conseil de développement, sur la responsabilité de la société civile organisée dans la construction des territoires. Quelle place faisons-nous aux jeunes ? Comment relayons-nous la parole des invisibles, des plus 110

éloignés de la décision publique ? Comment faire entendre notre voix sur les problèmes essentiels concernant le développement durable ? Comment informer les citoyens ? Susciter des débats sur des enjeux comme l’éducation tout au long de la vie, des relations Université territoires, la lutte contre les inégalités, le développement culturel ? Des sujets qui mériteraient débat, comme celui que nous avons organisé, avec succès je crois, au printemps dernier sur la réforme territoriale. Il me semble que nous saurons d’autant mieux répondre à ces questions, que nous continuerons à dialoguer avec d’autres conseils de développement, à l’instar de ce que nous avons déjà mis en place avec ceux de la Région Grenobloise ou dans le cadre du comité d’animation de la coordination nationale et demain avec ceux qui sont concernés par le projet de pôle métropolitain. C’est ensemble que nous essayerons de construire un conseil de plus en plus visible et


responsable, affirmant son indépendance dialoguante, sa capacité d’expertise, sa dimension critique et innovante. Mais j’ai bien conscience que le chemin sera étroit, car il nous faudra concilier notre rôle d’organe de la communauté d’agglomération, un peu sous contrôle, mais aussi d’instance représentative de la société civile, nécessairement indépendante. Résoudre des tensions entre la nécessité de produire une vraie expertise

par la qualité de nos avis, propositions ou rapports sans devenir une instance technique, vécue comme concurrente ou intimidante pour certains conseillers. Être attentif à la traçabilité de nos avis dans le processus décisionnel métropolitain pour motiver les membres du conseil, toujours inquiets sur l’utilité de leur engagement. Il nous faudra aussi satisfaire les conseillers plus intéressés par la réflexion, le débat, l’imaginaire et le sens,

sachant que d’autres ont besoin d’activités plus concrètes, souhaitant mettre en œuvre des projets, des expérimentations. C’est cette complexité qui fait la richesse d’un conseil de développement, à nous, selon la formule d’Alain Faure, de continuer à inventer un modèle démocratique à tâtons, à l’échelle d’une agglomération qui a un long passé en matière d’innovation municipale et de dynamique citoyenne.

« Continuer à inventer un modèle démocratique à tâtons » Discours de Catherine lors de sa prise de fonction comme présidente du Conseil de développement de la Métro, 20 septembre 2011.

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La passion de la citĂŠ


Introduction Bernadette Aubrée

Échanger, débattre, à pr opos de tout et av ec le plus grand nombr e possible. Porter des projets susceptibles de naître à partir de visions différentes. Permettre à chacun de s ’écouter et de se compr endre. Encourager l’implication et la prise de responsabilité. Faire jaillir idées et pr opositions. Renforcer les pr ojets de coopération. Dessiner le visage du territoire de demain. Catherine a mis en action chacun de ces infinitifs. Aucun sujet ne l’effrayait comme le rapportent plusieurs témoignages. Son intérêt pour la participation citoyenne et pour l’évolution des territoires restera, pour elle, une préoccupation constante que l’on retrouve à chacune des étapes de son parcours. Chercheuse au Centre d’Étude et de Recherche sue l’Aménagement du Territoire de Sciences P o (CERAT devenu PACTE), ses questionnements por tent déjà sur l’implication citoyenne locale : les Unions de quartier à Grenoble, la participation des habitants au développement urbain à Roanne. Puis la promotion de la lecture va la dévorer, mais c’est elle qui mordra à belles dents dans une conception ample du lire et de son instrument, la bibliothèque publique comme lieu privilégié de l ’ouverture à la cultur e et d’une politique publique en direction du plus grand nombr e. La bibliothèque est un tiers-lieu où se cr oisent l’accès au livre évidemment mais aussi l’information, le social, l’éducation. Active dans la campagne pour les municipales de 2008 sur la commune de la Tronche, elle est élue de l ’opposition et s ’implique particulièrement dans la Commission culturelle et la Commission finances. À l ’occasion des débats en Conseil municipal sur l ’aménagement et le dév eloppement urbain elle manifeste son « indignation devant l’absence totale de r éflexion de la majorité actuelle sur les enjeux de nos territoires ». Elle démissionnera de son mandat d’élue en 2011 pour se consacrer au Conseil de développement de Grenoble-Alpes Métropole. Présidente du Conseil de dév eloppement, elle a engagé celui-ci à r elever le défi des Rencontres métropolitaines, «  scène de discussion non institutionnelle entr e des acteurs d ’horizon différents, expérience inédite d ’échanges volontaires dans le cadre d’une réflexion prospective et par ticipative sur les enjeux métr opolitains  ». La tenue et les propositions issues des cinq R encontres sont d’autant plus précieuses qu’elles sont le fr uit d’une coopération av ec les Conseils de dév eloppement de la région urbaine gr enobloise, l’Agence d’urbanisme, des univ ersitaires, des associations. Cette coopération, Catherine a largement contribué à la r enforcer malgré les difficultés rencontrées entre territoires aux logiques différentes et parfois contradictoires. Convaincue de l’absolue nécessité du dialogue dans la durée, d’une 114


vision prospective adossée à l ’écoute de chacune et chacun, d ’un engagement collectif outrepassant les fr ontières administratives et imaginair es, elle a por té l’idée des balades métropolitaines ouvrant les portes de la connaissance des espaces métropolitains. De beaux moments qui, du S ud Grésivaudan au Voironnais, du Grésivaudan au Trièves en passant par une trav ersée en v élo d’une partie de l’agglomération grenobloise, ont ouvert la porte au partage d’un vaste territoire.

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Pionnière de sa génération Jean-Louis Quermonne

En fin de carrièr e, surgit souv ent à la mémoire d’un universitaire le souvenir de quelques étudiants qui ont mar qué sa vie de pr ofesseur. Catherine Pouyet fut pour moi de ceux-là. J e la r evois par la pensée, assise à côté de B ernard, écoutant attentivement mon cours de doctorat et posant des questions per tinentes susceptibles d’ouvrir le dialogue et de favoriser la discussion. Un peu plus tar d, je la r etrouvai à l’Institut d’études politiques parmi les chercheurs du CERAT, associant la recherche collective à la recherche individuelle, étudiant les unions de quartier à Grenoble, enquêtant sur l ’évolution de la ville de R oanne et contribuant à l’exécution de contrats conclus av ec la Délégation à l ’aménagement du terri toire. Elle était pionnière de sa géné ration ; peu de femmes accédant alors au CNRS ou osant préparer le concours d’entrée à l ’École nationale d ’administration, qu’elle n’eut d’ailleurs pas besoin de r emporter, ayant d ’emblée réussi celui des bibliothèques.

Étudiante puis cher cheuse en science politique, son sourire animait les qualités qui illustrèrent sa carrière : la rigueur intellectuelle assortie d’une véritable culture. Elle les mettait au service d’un vaste réseau de bibliothèques qu ’elle animait et développait à Grenoble dont elle avait reçu la direction. À quoi s’est ajouté un sens civique qui la conduisit à présider le Conseil de développement de la métropole grenobloise, avant que celle-ci n’ait reçu son statut. C’est la fier té d’un professeur d’avoir rencontré au cours de sa carrièr e une étudiante de cette qualité. ■ Françoise Quermonne

Le brillant par cours professionnel de Catherine ne saurait occulter le souvenir de la femme élégante et pleine de charme, toujours si pr ésente pour ses amis.

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Le tempo d’une femme engagée Annie Brigant

Quand elle r entrait d’un déplacement professionnel – visite de bibliothèque, journée d’étude...  – Catherine av ait pour chacun un petit «  cadeau  » dans sa besace  : le nom d ’un fournisseur de mobilier, le contact d ’une collègue menant un pr ojet inspirant à l ’autre bout de la F rance, une idée pour amé liorer la signalétique... Rien de commi natoire dans ces mille tuyaux pr odigués avec volubilité et enthousiasme mais le désir obstiné de transmettre, de partager et d’insuffler le goût de l’innovation. On pourrait en conclur e hâtivement que le moteur de cette grande dame des bibliothèques était l ’insatisfaction –  mais rien de cela. Q ui, dans son équipe, n’a un jour ou l ’autre reçu encouragements, témoignage d’enthousiasme, félicitations... Être fier du travail accompli sans jamais se r eposer sur ces acquis, telle était peut-êtr e sa devise ; tel était en tout cas l’esprit qu’elle faisait souffler dans les bibliothèques munici pales de Grenoble. On pourrait aussi en déduir e qu’elle cédait aux sir ènes de ces modes qui fleurissent dans tous les univ ers professionnels et dans les bibliothèques en particulier. Mais c’est à l’aune de sa foi

inébranlable dans la lectur e publique comme outil de démocratisation de l’accès à la culture et à l ’information qu’elle jugeait les pr ojets. Le goût pour les expériences nouv elles ou pour les nouveautés en matièr e d’architecture de bibliothèques r elevait de la convic tion que les bibliothèques, pour remplir pleinement leur r ôle, doivent être des lieux accessibles (visibles, tr ès ouverts), esthétiques (car le public n ’est jamais si bien que dans un espace harmonieux, à l’aménagement soigné) mais aussi vivants, accueillants, stimulant la découverte par des actions de médiation et des animations et favorisant les échanges. C’est armée de cette conviction qu ’elle n’avait de cesse de gagner à sa cause ses interlocuteurs, qu’ils soient habitants, partenaires ou élus. Quitte à passer pour obstinée – peu lui impor tait. Mais sans jamais s’enliser dans des positions dépassées, et sans jamais non plus céder à l’esprit du sérieux. Avec Catherine, le rir e était souvent au bord des lèvr es et pouv ait fuser à tout moment, contagieux, bienv eillant, témoignant d’une ironie constructive et d’un recul salutaire. Ostinato allegre. ■

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Catherine aimait Grenoble Michel Destot

« Durant mes mandats à la mairie de Grenoble, j’ai toujours souhaité que la culture se pr ofile partout, pour tous, par tous, donnant un sens, un cœur et une âme à une ville d›ex ception.  M’engageant pour la métr opolisation de Grenoble, je plaidais aussi pour que la future structure d’agglomération se dote d’une grande politique culturelle. Repensant à toutes ces années pas sées et à toutes les personnes qui m’ont guidé et accompagné, par tageant valeurs et convictions, la belle figure de Catherine P ouyet émerge. Bien sûr, cette humaniste passionnée de littérature croyait fermement au fait qu’il n’y avait pas de vrai et grand des sein sans grande ambition culturelle. Mais elle savait et exprimait, mieux que d’autres, qu’il n’y avait pas de grande politique sans une for te dimension culturelle insérée dans les territoir es, pour lui donner un sens collectif, une portée sociale et sociétale. Comment oublier nos échanges pas sionnés sur l’histoire de Grenoble, des politiques des années M istral faisant déjà de la lectur e publique un v ecteur de promotion sociale aux politiques des années D ubedout portant décentralisation culturelle dans tous les quartiers de Grenoble ? Nous voulions nous inscrire sans réserve dans cette belle lignée, tout en cher chant à marquer notre empreinte d’un prolongement contemporain en termes 118

d’ouverture au monde et de dimen sionnement territorial métropolitain. Pendant les tr eize années durant les quelles elle dirigea les bibliothèques de la ville de Grenoble, Catherine s’est investie avec bonheur dans toutes ces directions. Pour parfaire d’abord l’œuvre de décentralisation avec la r éalisation de deux nouvelles bibliothèques, A bbaye-lesbains et Kateb Yacine (à Grand’Place), cherchant inlassablement à transmettre à chaque Grenoblois sa passion pour le livre, le CD ou la vidéo. Et lors de son départ à la r etraite en 2007, on pou vait s’enorgueillir, à juste titr e, qu’un habitant sur deux soit un familier des bibliothèques de la ville. Pour donner ensuite à notr e politique de lecture publique une dimension internationale d’ouverture et d’accueil, en valorisant tout ce qui pouvait concourir à l’universalité de notre offre culturelle, en visant l ’excellence pour tous. Avec de nombreuses conférences autour de prestigieux auteurs venus du monde entier. Avec l’ouverture d’une médiathèque dans la Cité scolair e internationale. Avec la recherche intelligente de la promotion de Grenoble à l’étranger, comme Catherine le fit avec succès à travers les centres culturels de Constantine ou de Vilnius, donnant de l’allure à notr e politique de coopéra tion décentralisée. Catherine aimait Grenoble. Cette passion qu’elle avait plaisir à partager, elle


l’a mise au service de la Ville dans l’animation intelligente de ses équipes, dans le perfectionnement des outils culturels au profit de tous les publics, dans la politique de numérisation et d’internationalisation des bibliothèques. Catherine aimait S tendhal. Et sa pas sion pour l’enfant terrible de Grenoble l’amena à enrichir les fonds de la Ville, à les rendre au domaine public et ainsi à permettre à tous de consulter de précieux documents puis de bénéfi cier de l’ouverture d’un musée dédié à Stendhal, préservant le socle de notr e culture historique commune. Je me souviens de l ’émotion qui fut la sienne lorsque nous fur ent officiellement remis, préemptés par le minis tère de la C ulture pour le compte des bibliothèques de Grenoble, les derniers manuscrits de S tendhal restés dans le domaine privé, pour la r écupération desquels elle s’était tant battue. À ce moment de communion intense, nous sommes tombés dans les bras

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l’un de l’autre. Présidant le Conseil de développement de l’agglomération grenobloise à par tir de 2011, Catherine poursuivit sa tâche pour l ’intégration des politiques publiques à une échelle pertinente, celle de la métr opole, pour tirer avec efficacité la collectivité v ers le haut. E t elle ne m ’avait pas caché qu’elle aurait aimé r encontrer plus d’allant de la par t des élus de toute l’agglomération. Catherine Pouyet est par tie Trop tôt. Elle avait encore tant et tant à dir e, à faire et à donner . Nous avons perdu une grande dame, qui a indéniable ment concouru à ouvrir l’accès du plus grand nombre au savoir, indispensable à la vitalité d’une société démocratique. Elle restera pour moi une femme dont la détermination ne diminuait en rien l’élégance, signe d ’une belle intelli gence de cœur et d’esprit. Elle devrait rester pour tous une source inépuisable d’inspiration. » ■


Comment être bibliothécaire à l’ère numérique ? Jean-Pierre Saez

Comment être bibliothécaire à la fin du XXe siècle et au début du XXI e ? Telle fut l’une des questions qui anima Catherine Pouyet durant la majeur e partie de sa vie pr ofessionnelle où elle s’adonna à cette noble mission : faire vivre l’amour des livr es, des écriv ains et de l ’écrit à partir de cet espace par tagé que l ’on appelle une bibliothèque publique, mais le fair e tandis qu ’il importait d’intégrer, de s ’approprier, d’apprivoiser dans le même temps, et avec détermination, la r évolution numérique, elle-même annonciatrice de la fin de l’ère Gutenberg. Pourquoi cette foi dans les livres, qu’il soient imprimés ou numérisés ? S ans doute parce qu’ils détiennent, par leurs facultés de conservation, de transmission et de partage des connaissances du monde, une partie du secret de l’émancipation humaine. Catherine Pouyet dut ainsi gér er, à la tête des bibliothèques de la ville de Grenoble, l’entrée dans cet immense paradoxe de notre époque du livre, cette grande mutation qui allait transformer les métiers de la bibliothèque, de ses missions, dans un contexte culturel profondément renouvelé. Le plus r emarquable est qu’elle le fit avec audace, dans un esprit visionnair e et pragmatique, tout en inscrivant son action dans une philosophie de service public. Pour prendre la mesure des qualités de réactivité et d’anticipation de Catherine

Pouyet, il suffit de r elire son mémoire de conservateur bibliothécaire stagiaire présenté à l ’École nationale supérieur e des bibliothèques ( ENSB) en 1986 1. Elle développait dans ce texte un ardent argumentaire en fav eur de l ’évaluation des bibliothèques selon une conception coopérative et inno vante. D’une par t, elle concevait l’évaluation de telle sor te que les professionnels du livre en soient pleinement partie prenante. D’autre part l’orientation de sa r echerche l’incitait à poser une hypothèse tr ès novatrice alors : étudier comment un logiciel implanté dans les bibliothèques muni cipales de G renoble permettait d ’intégrer cette idée d ’évaluation. L’objectif était de constr uire une r éflexion partagée prenant appui sur la capacité de synthèse et de liaison en temps réel d’informations dispersées qu’autorisait l’outil numérique. I l s’agissait d’utiliser ce logiciel pour mieux apprécier le rapport entre les bibliothèques et leurs publics en vue d’améliorer les services dans leur direction. Elle situait cet objectif dans un raisonnement plus ample et d ’une remarquable prescience : «  Le contexte actuel, écrivait-elle en 1986, crise économique, décentralisation, développement des nouvelles technologies, oblige en effet les organisations, qu’elles soient publiques ou 1 - Catherine Pouyet, « EAO : Évaluation Assistée par Ordinateur », BBF n°1, 1987. Cet article est extrait de son mémoire de fin ’études : Informatisation et gestion des bibliothèques publiques : proposition d’un outil d’évaluation, ENSB, 1986.

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privées, à une adaptation rapide et permanente, ce qui les conduit à substituer aux pratiques bureaucratiques les pr atiques managériales ». Au fond, cette intuition que manifestait Catherine P ouyet dans ce mémoire, ce souci d ’être en phase avec son temps et avec les nouvelles possibilités de connaissance qu’il offre, cette quête permanente de l ’intérêt général fut sa ligne de conduite permanente.

avec ce bagage ? D ans l’atmosphère de l’après 1968, elle fut d’abord attirée par le monde vibrionnant de la recherche en aménagement du territoire et en socio logie urbaine qui se trouvait aux abords de sciences-po au sein du CERAT, le centre de r echerches affilié au CNRS. Elle fut tr op souvent sans doute à son goût témoin de ces débats d ’alors où s’entremêlaient, de manièr e plus que paradoxale, logorrhée r évolutionnaire abstraite et v alorisation d’une catégorie d’analyse qui creusait son chemin : celle du local. A u bout de quelques années, elle en vint à conclure qu’elle ne se retrouvait pas dans cer taines dérives idéologiques ou intellectualistes qu’emprunta une partie de ce milieu. Devenir bibliothécaire lui apparut alors comme la voie la plus per tinente pour asso cier son goût pour le par tage culturel et son envie de « faire du concret ». Le déclic qui l’amena à ce raisonnement ?

Au début de son activité professionnelle ,elle n’avait pas encor e l’idée de fair e de la lectur e publique son chev al de bataille. Certes, elle baigna dès sa nais sance dans l’univers du livre au contact d’un papa écriv ain, Jacques Robert. Mais si cette filiation détermina à coup sûr une sensibilité, elle ne saurait expli quer un choix de carrièr e aussi singu lier. Catherine Pouyet avait entrepris de brillantes études de sciences politiques ainsi qu’une licence d’anglais. Que faire 121


Une rencontre lumineuse : « à l’époque, j’habitais Meylan. Un jour, j’ai croisé une bibliothécaire épanouie et cela a suffi 2  ». Elle passa donc le concours qui allait déterminer toute sa futur e carrière et rejoignit avec brio le grade de sousbibliothécaire. Il fallait av oir confiance en soi pour accepter d ’être aussi mal nommée dans un métier que l ’on portait aussi haut en estime... E lle exerça son métier durant une dizaine d ’années à Meylan, puis s ’exerça aux concours les plus élev és. Elle fut r eçue première au concours d ’entrée à l ’ENSB, tout en continuant de cultiv er le doute visà-vis d’elle-même –  une forme d ’autostimulation inconsciente  –, malgré la confiance qui l ’entourait, celle de son époux B ernard Pouyet en pr emier lieu. Nommée directrice de la lecture publique de G renoble en 1989, elle s’inscrivit avec conviction dans la dynamique de r éseau initiée à par tir des années 1970 par Cécil Guitart, un de ses brillants pr édécesseurs à la dir ection des bibliothèques gr enobloises. La tâche n’était pas simple pour Catherine Pouyet car il lui fallut s’imposer en tant que femme dans un monde de pouv oir essentiellement masculin, tout en assu mant l’héritage de cette ex ceptionnelle génération de stratèges de la cultur e que connut G renoble avec Bernard Gilman, René Rizzardo, Cécil G uitart et d’autres, dans le gir on du mair e de l’époque, Hubert Dubedout. À la tête de cette grande entr eprise de proximité constituée d ’un maillage de bibliothèques dont elle n ’eût de cesse

de poursuivre l’enrichissement durant son mandat, Catherine définissait ainsi son programme : «  fédérer encore plus, rendre l’accès à la culture encore plus large, défendre la cr éation littéraire et pr évenir l’illettrisme 3  ». Fédérer signifiait qu ’il était essentiel de travailler en équipe, de stimuler le travail en réseau des bibliothèques, cette marque de fabrique de la lecture publique grenobloise, pour profiter de toutes les compétences, valoriser leurs complémentarités, fluidifier leurs relations et en fin de compte faciliter la vie des lecteurs afin notamment d ’aller vers l’établissement d’un catalogue commun mais aussi de donner la liberté d’emprunter un livr e catalogué dans le réseau à par tir de n ’importe quelle bibliothèque, ce qui impliquait en effet une vraie «  révolution managériale  ». Faire travailler les bibliothèques en équipe était une méthode de rassemblement des énergies et d’interactivité dont la finalité était av ant tout de r endre le livre et plus largement les connaissances accessibles et partageables : « Ici les personnes peuvent se r encontrer et échanger. Ici il n’y a pas d’exclusion » déclarait-elle à Ève Moulinier à pr opos des ateliers philosophiques ouverts par les biblio thèques 4. Elle avait une conscience aiguë des bouleversements induits par la révolution numérique et voyait bien en quoi ils modifiaient le rôle de la bibliothèque. Elle confiait ainsi à Danielle Maurel que « La collection n’est plus qu’une part de la fonction. Aujourd’hui il s’agit d’organiser les parcours d’accès aux sav oirs. L’heure de la médiation a vraiment sonné, mais je

2 - Citée in Philippe Gonnet, « Catherine Pouyet, parcours et objectifs », Le Dauphiné libéré, 12 octobre 1989.

3 - Philippe Gonnet, op.cit. 4 - Ève Moulinier, « La dernière page de sa carrière », Le Dauphiné libéré, 29 mars 2007.

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ne suis pas cer taine que tout le monde en ait conscience 5. » Dix ans plus tard, et en considérant tous les changements intervenus depuis, cette aler te n’a pas perdu une once de pertinence.

donc de culture au sens le plus plein du terme, ainsi que de r eprésentation des cultures vivant sur le territoir e, autrement dit comme un lieu de vie et de vivre ensemble quand le lien social se défait.

Catherine Pouyet avait aussi la fibr e bâtisseuse. À Meylan, elle joua un r ôle majeur dans la mise en chantier de la bibliothèque des Béalières. À Grenoble, elle veilla à requalifier toute une série de bibliothèques, du quartier Saint Bruno à La Villeneuve. Elle porta également de nouveaux projets de construction, de la Bibliothèque municipale internatio nale au sein de la Cité internationale en 2003 à la B ibliothèque Kateb Yacine à Grand’Place en 2005. I l serait juste de citer aussi la B ibliothèque de TeisseireMalherbe dont elle instruisit l’idée avec son équipe en 2005 et qui ouvrit ses portes en 2009, apr ès son dépar t à la retraite. Mais son projet le plus impor tant, celui qui lui tenait peut-être le plus à cœur, celui de cette grande média thèque d’agglomération qui manquait à Grenoble, celui-là ne vit finalement jamais le jour . Un rêve contradictoire à l’ère numérique ont pu penser d ’aucuns. Mais pour Catherine, ce point de vue était fondé sur un pr éjugé et une incompréhension des nouv eaux comportements sociaux. La grande biblio thèque devait être le rendez-vous d’une triple révolution : cognitive, culturelle et sociétale. Elle devait incarner un espace majeur de connaissance, de par tage des imaginaires, tout en s’affirmant comme un havre de sociabilité, de r encontre,

Ce projet devait en par ticulier réinvestir l’ancien musée de la place de Verdun – qui fut initialement une bibliothèque...  – et dev ait s’étendre à d’autres bâtiments de la même place. Un système ingénieux de passer elles et de tunnels dev ait relier l’ensemble. La grande médiathèque av ait bénéficié du parrainage prestigieux d’Umberto Eco et la municipalité l ’avait formellement approuvé dès janvier 1998. U ne étude de faisabilité avait confirmé l’idée et les plans étaient quasiment pr êts. Est-ce le doute sur la per tinence d’une grande bibliothèque comme lieu physique de travail à l’heure du développement fulgurant d’internet qui r etînt les élus ? D’autres villes, grandes et petites conti nuaient cependant de pr ogrammer des bibliothèques et de leur confier un r ôle encore plus important que par le passé dans la vie sociale et urbaine de la cité. C’est d’ailleurs encore le cas aujourd’hui en France et de par le monde. La chronique rapporte qu’à l’époque –  au début des années 2000  - ce pr ojet était en concurrence avec la constr uction du nouveau stade et c ’est ce der nier qui gagna la par tie. Dans la lettre des Bibliothèques municipales publiée à l’occasion du dépar t à la r etraite de Catherine en 2007, on pouv ait lire dans une discr ète rubrique intitulée « En attente » ce communiqué dont on peut supposer que son r édacteur avait

5 - Danielle Maurel, « Vues sur un espace incertain », Livre et lire. Le mensuel du livre en Rhône-Alpes, n°220, janvier 2007.

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l’humour plutôt grinçant : «  Envisagée dès 1995, annoncée en 1998, r eportée sine die en 2002, la gr ande bibliothèque de Grenoble verra le jour en 2019 pour clore en beauté la quatrième mandat de Michel Destot. C’est ce que le M aire a officiellement annoncé lors d ’une conférence de presse qui s’est tenue à l ’appartement Stendhal samedi 1 er avril (souligné par nous) 6. »

plus qu’un lieu de conser vation ou de prêt de livr es, d’objets multimédia ou de mise à disposition d’ordinateurs. Elle envisageait depuis longtemps la bibliothèque comme une autr e maison de la culture, ouverte à toutes les cultures, à tous les mondes ar tistiques et culturels et plus encore, un lieu de vie ouv ert à tous et relié à la ville et au-delà par mille et une connexions, un par tenaire local branché sur plusieurs mondes à la fois, « aux confins du cultur el, du social et de l’éducatif  » 7. D’où cette r éflexion en forme d ’introspection lorsqu’on lui demandait de décrire son rôle : « Je me demande certains jours si je suis encor e bibliothécaire  »8. Elle concevait aussi le réseau des bibliothèques comme un centre de pr ojets qui dev aient se déployer largement en dehors des murs de la bibliothèque. À la fin des années 80, elle trav ailla à l ’invention d’une manifestation conçue sur une large base coopérative impliquant institutions artistiques et cultur elles, centres sociaux, société civile, talents locaux... C’est sur cette base qu ’elle promut, en collaboration avec Lydie Valero alors directrice de l ’Office Rhône-Alpes du livre (ORAL) et Éliane Baracetti, responsable de la mission cultur e de la FNAC, l’événement intitulé «  une région très livre  » qui deviendra quelques années plus tard « Le printemps du livr e ». Ce festival d’un nouveau genre permit d’allumer quelques mémorables feux d’artifice symboliques dans la ville et laissa entrevoir ce que pourrait êtr e une politique culturelle fondée sur la conjugaison

On ne peut pas gagner toutes les batailles. Cependant, il en est une parmi tant d ’autres qui fit battr e le cœur de Catherine P ouyet jusqu’au dernier moment, ce fut l ’acquisition, aux enchères, du manuscrit du Journal de Stendhal en six v olumes en 2006. Pour Catherine, la ville de l ’auteur de La Chartreuse de Parme ne pouv ait se priver de cette occasion unique d ’enrichir la collection du M usée Stendhal conservée à la B ibliothèque municipale de Grenoble. Encore fallait-il que le prix reste accessible. L’épisode fut cer tainement l’un des plus intenses de sa carrière. Il couronna la création en 2002, dans l’appartement natal de S tendhal, propriété de son grand pèr e, le docteur Gagnon, situé r ue Jean-Jacques Rousseau, d’un lieu dédié à la cr éation littéraire et animé depuis par l’équipe du Printemps du livre. Pour Catherine P ouyet, en bibliothécaire informée des nouv elles tendances et des nouveaux usages, la bibliothèque « de demain  », dont elle av ait soutenu plusieurs « spécimens », était donc bien 6 - Les rendez-vous, Bibliothèques municipales de Grenoble, avril 2007, numéro spécial, « le fabuleux destin de Catherine Pouyet ».

7 - Le Dauphiné libéré, 7 octobre 1995. 8 - Le Dauphiné libéré, 7 octobre 1995.

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Journal de Sa Vie du 9 thermidor an 13 (juillet 1805) Jusqu’au 15 Avril 1806, par Stendhal, conservé à la bibliothèque municipale de Grenoble sous la cote R.9982.

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de tous les talents, la coopération de toutes les énergies. S i les écriv ains et le livre étaient à l’honneur, ils l’étaient dans un dialogue av ec tous les ar ts – de la musique aux ar ts plastiques, du théâtr e au cinéma –, toutes les cultures – qu’elle soit scientifique et technique, classique ou populaire – et tous les publics. A utre singularité de cette démarche, elle se voulait l’exemple même d ’un événement décentralisé, destiné à irriguer tous les quartiers de la ville, à s ’adresser à toutes les populations en impliquant chaque bibliothèque du réseau dans l’organisation de la fête. U ne région très livre et le printemps du livr e ont, depuis, sus cité bien des moments de grâce dans la ville. Parmi eux, je citerai v olontiers et fort subjectivement, Regards sur Prague, le rendez-vous de 1994, organisé peu après la Révolution de v elours avec les écrivains et les ar tistes de la r ésistance tchèque, qui mit G renoble en communion avec la nouvelle Europe, ou plutôt avec l’Europe telle qu ’en elle-même, débarrassée de ses anciennes fr ontières de fer et se projetant désormais en communauté de destin. U ne Europe qui semble s’être à nouveau oubliée depuis. Tout ce trav ail n’a pu por ter ses fr uits que parce que Catherine P ouyet savait « jouer collectif » avec ses collègues. Elle avait certes une haute idée de sa mission mais elle ne se v oyait pas en dir ectrice omnipotente et omnisciente. E lle était plutôt chef de file inspirée et chef d’une bande joyeuse d’inventer sans cesse de nouveaux projets, de nouv eaux dispositifs, de nouv elles solutions pour fair e vivre mille et unes situations de relations culturelles à partir des bibliothèques du réseau grenoblois. Lorsqu’on revisite

son action, la plupar t des noms de ses principaux collaborateurs (beaucoup de collaboratrices devrait-on dir e !) sont évoqués à ses côtés : S ylviane Teillard, Kathy Feinstein, Ervée Marce, Maryse Oudjaoudi, Jean-Marc Vidal... Retirée des bibliothèques, Catherine Pouyet continua de jouer un r ôle actif dans le champ cultur el. Comme présidente du Conseil de dév eloppement de la Communauté d ’agglomération de Grenoble à par tir de septembr e 2011, elle avait l’obligation de pr endre en compte tous les sujets qui impor tent dans la vie d ’une agglomération : le développement durable, aussi bien que la vie spor tive, la lutte contr e les iné galités aussi bien que la r elation entre Université et territoir es. À cette place, elle poursuivit av ec constance son combat en fav eur de la culture alors même que l ’agglomération grenobloise tardait à s’emparer du sujet. S a priorité à cet égard fut de mettre en valeur l’enjeu de l’éducation artistique et culturelle à travers plusieurs sessions du Conseil de développement et plusieurs rap ports. Elle considérait que l ’institution intercommunale devait non seulement se doter d’une compétence culturelle à l’échelle du territoire de vie de la population métropolitaine, mais le faire en se préoccupant de tous les jeunes et de tous les enfants. Avec le v ote de deux délibérations par les élus métr opolitains en fav eur de la culture, les premiers fruits de ce combat commencent à mûrir mais il faudra encore du temps avant que la récolte corresponde aux espérances visionnair es de Catherine Pouyet. ■

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Elle était très attentive à la beauté des lieux Sylvie Truc

J’ai travaillé avec Catherine à la Bibliothèque municipale de G renoble, jusqu’en 2005. Surtout les années où, à ses côtés à la dir ection du réseau, je me suis occupée de la politique documentair e, de l’évaluation et de la communication interne. Puis à la B ibliothèque d’étude et d’information et, transitoirement, à la bibliothèque Centre ville. Le trav ail avec elle était stimulant, car elle était toujours en recherche, en questionnement. S es yeux pétillaient, r eflet de l ’intensité passionnée de sa pensée. Il était exigeant, car elle était très rapide, et sa for ce de travail très grande. Comment pouvait-elle aligner de longues journées de travail, les réunions en soirée ou les manifestations culturelles liées aux bibliothèques, les lectures professionnelles ardues, livres accumulés sur sa table de chevet, et, nous le savions par bribes, une vie personnelle pleine de convivialité, et même des randonnées à ski le dimanche? Sa conviction de l ’importance centrale de la cultur e pour chaque êtr e humain et, partant, pour l’épanouissement de la société portait toute son action. Elle écoutait vraiment, puis décidait, selon son analyse. Je me souviens de sa concentration, attentive. Les réunions d’équipe, c’étaient de vraies réunions. Les idées se confr ontaient, c’était quelquefois dur, parce que les débats étaient réels. Elle écoutait aussi vraiment, quand quelqu’un de son équipe rencontrait une difficulté. Ils ne sont pas si fréquents, ceux qui ont un peu de pouvoir et n’en perdent pas leur humanité... 127

Elle s’intéressait profondément aux gens, révoltée quand elle constatait des injus tices. Nous avons, entre autres choses, défendu le projet d’une bibliothèque qui aurait, au cœur de la ville et de l’agglomération, porté encore plus haut les v aleurs que Catherine r eprésentait : un lieu où tous viennent et se rencontrent, pour une multitude d’usages, du plus savant au plus dilettante. Cela n’a pu se réaliser. Mais elle a soutenu et dév eloppé un beau r éseau, pour que les bibliothèques soient au plus près de chacun, et ainsi de ceux qui, pour diverses raisons, n’en poussent pas facile ment la por te. Elle était tr ès attentive à la beauté des lieux. Concev oir ou renouveler une bibliothèque, c ’était penser ses collections et ses services, en fonction des besoins et d’un projet ; mais c ’était aussi une harmonie de couleurs et de formes ; les êtres humains ont besoin de beauté. Les bibliothécaires (pour prendre ce vieux terme générique, un peu r étro, puisqu’ils s’occupent de tant de formes et de contenus différents...) sont le plus souvent des gens passionnés, militants, passionnée, militante  ; Catherine l’était, et de plus elle préfigurait les tr ès fortes évolutions à l’œuvre. Travailler avec elle, c ’était, à coup sûr, être en mouv ement, à l ’affût du nouveau qui naissait, incité à déployer sa propre pensée. La trace qui demeure le plus fortement, me semble-t-il, est là, dans cette incitation constante à chercher des chemins nouveaux par une r éflexion personnelle et ouv erte. Ce fut pr écieux d’en être partie prenante. ■


Dessiner une politique culturelle Geneviève Lefaure

Nombreux vont être ceux-celles qui évoqueront Catherine, ta finesse d ’esprit, ton intelligence des situations, l ’ampleur de ton champ d’action, ta capacité à dessiner une politique cultur elle, bien évi demment celle de la lectur e publique, ton exigence, ton désir d ’élargir au plus grand nombre l’accès aux Lettr es Belles et Populaires à travers la proximité, l’intimité dans des lieux où l ’on est che z soi avec les autr es. J’ai aimé te r encontrer à la sortie des spectacles. J’ai savouré

ton esprit critique et tes enthousiasmes. J’ai admiré l’élégance de tes pr opos. J’ai partagé ton engagement de cito yenne. J’imagine ta colèr e aujourd’hui face à l’actualité, mais aussi la per tinence de ta réponse, toi qui a mis toute ton énergie à ouvrir des bibliothèques. P lus intimement, il me reste aussi ces moments tr ès personnels où nous av ons évoqué notre bonheur d’être des grands mèr es « Au pays des vermeilles ». Un livre-lien... Tu es présente. ■

Susciter le débat et relayer la parole des plus éloignés de la décision publique Christophe Ferrari

Alors que la Métropole délibérera d’ici quelques mois sur l ’intérêt métropolitain en matièr e de cultur e, j’ai une pensée pour l ’ensemble du tra vail mené par Catherine P ouyet sur ces questions. La cultur e est restée un sujet de r éflexion omniprésent dans les travaux qu’elle a conduits en tant que co-animatrice de la commission Cultures, Solidarités et D émocratie, aux côtés de M arie-Christine Simiand et Pierre Arnau, puis comme pr ésidente du Conseil de développement de Grenoble-Alpes Métropole. La contri bution du Conseil de dév eloppement concernant les plus-v alues que pour rait apporter la M étropole dans les

pratiques culturelles des habitants et usagers de la M étropole grenobloise, se situe d ’ailleurs dans la continuité de la r éflexion qu’elle a menée sur les contours d’une politique cultur elle d’agglomération, et Catherine Pouyet serait très heureuse de la place impor tante donnée à la lecture publique dans cette contribution. Au sein du Conseil de développement, elle a poursuivi son engagement iné branlable au ser vice de la diffusion des savoirs et de l’engagement citoyen. Ainsi, elle a for tement participé à l’expérimentation sur un plan d ’accompagnement à la r éussite éducative et 128


citoyenne qui pr oposait à des seniors bénévoles d’accompagner des ly céens en difficulté. Dans son premier discours en tant que présidente du Conseil de dév eloppement, elle exprimait son souhait de participer à « construire des territoires, une société plus équilibrée, à promouvoir l’intelligence collective ».

développement de la région grenobloise qui a permis de trav ailler à l’échelle de ce grand territoir e sur des contribu tions sur la qualité de l ’air, l’économie ou encore les déplacements. Dans cette r éflexion sur l ’aménagement de notr e territoire, Catherine Pouyet n’a jamais cessé de se question ner sur la manièr e de susciter le débat et de relayer la parole des plus éloignés de la décision publique, sur l ’information des cito yens et la place faite aux jeunes au sein de notre territoire. Elle a toujours cherché à fair e entendre la voix de la société civile sur ces ques tions. Profondément convaincue de l’intérêt des démarches collectives, elle avait la v olonté de fair e du Conseil de développement un « laboratoire d’idées », inventant grâce à la diversité des acteurs qui la compose des idées nouvelles. La for ce de l ’engagement et de la volonté de Catherine Pouyet a permis de faire du conseil de développement, pour la M étropole, un acteur essentiel de la r éflexion sur le dev enir de notre territoire. ■

Ainsi, au-delà de son pr ofond engagement en faveur de la culture, dans une période de profonds bouleversements de l’intercommunalité, qu’il s’agisse de la fusion av ec les Communautés de communes du B alcon Sud de Chartreuse et du S ud Grenoblois en 2014, puis de la transformation en Métropole, elle s ’est fortement saisie des questions de pr ospective urbaine et d’aménagement du territoir e. C’est sous son impulsion que le Conseil de développement a développé son travail avec les territoires voisins par l’organisation de r encontres avec les conseils de développement du sillon alpin en octobre 2011, la cr éation d’une association des P résidents des conseils de

Accueil de jeunes volontaires du service civique au C2D en 2013.

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Sa confiance dans le débat citoyen Jean Frebault

Catherine, j’ai fait sa connaissance à travers mon engagement depuis 2006 dans le r éseau des Conseils de dév eloppement et le monde de la démo cratie participative. Je l’ai surtout côtoyée à par tir de 2011 lorsqu ’elle a succédé à Jean-Jacques Payan à la pr ésidence du Conseil de dév eloppement de Grenoble. Nous avons eu quelques moments forts d’échange, à Paris à la Coordination nationale des conseils de développement, à Lyon, à G renoble. Je me souviens par ticulièrement de la visite d ’une délégation ly onnaise à Grenoble en juillet 2014, à laquelle participait notamment Anne-M arie Comparini amenée à me succéder . Catherine nous av ait reçus chaleureusement avec ses collègues.

d’assister à une séance plénièr e très animée. Je garde en mémoire le sourire de Catherine, son calme et sa sér énité, sa finesse d ’analyse, sa confiance dans le débat citoyen et sa vision positiv e et dynamique de la société civile. Nous percevions bien, suite aux belles responsabilités qu’elle a ex ercées à la tête du r éseau des bibliothèques de Grenoble, la continuité de ses engage ments dans les champs de la cultur e, du social et de la citoyenneté. Michel Destot parle à juste titre d’une « femme d’une rare élégance d ’esprit et de cœur », comme cela est bien dit ! Le Lyonnais que je suis r essent chez elle comme chez Bernard un partage de valeurs exemplaires et un for t ancrage dans ce « terreau » grenoblois, qui aura souvent été en av ance et su explor er des voies nouvelles dans une société si mouvante. ■

Elle avait expliqué les pr ojets et initiatives innovantes qu’elle avait en tête pour l’évolution future du Conseil de développement et nous av ait permis

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Elle savait libérer l’intelligence collective Henri Biron

C’est à trav ers sa pr ésidence du Conseil de dév eloppement de Grenoble-Alpes Métropole que j’ai connu, apprécié et pour tout dir e aimé Catherine, cette femme ex ceptionnelle. Fallait-il que sa for te personnalité, ses compétences multiples, ses engagements dans l’action au service du bien public soient r econnus, pour que, elle, une femme, soit choisie par les élus pour pr ésider notre Conseil de développement !

Métropole que pour nos auto-saisines où ce qui comptait pour elle, l’humain d’abord ! Catherine savait, au besoin, ramener sur l’essentiel, avec un grand sens de synthèse, les échanges et débats parfois passionnés entre nous, acteurs de la société civile organisée, v enant d’horizons très différents, voire opposés.

Catherine savait libérer chacune et chacun pour exprimer sa vision, ses questionnements, ses critiques, ses propositions... Catherine savait libérer cette intelli gence collective nécessaire pour approcher au plus près la complexité sociétale et construire des pr opositions pour tous sur ce territoir e métropolitain. Tant pour les saisines du Conseil de

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Catherine savait aussi, le moment de la décision venu, permettre à nos plénières du Conseil de dév eloppement de s’engager sur le meilleur consen sus possible et acceptable par la large majorité du Conseil. E t cela est aussi la marque d’une grande Présidence de notre Conseil de développement. Oui, avec Catherine et à ses côtés, j’ai appris, j’ai milité avec plaisir ; j’ai aimé faire partie de ce Conseil de dév eloppement. ■


Rien n’est plus absurde que les frontières Marc Baïetto

« Le réel n’est jamais ce qu ’on pourrait croire mais est toujours ce qu ’on aurait dû penser  ». Cette phrase de G aston Bachelard dans La formation de l ’esprit scientifique exprime l’exigence dont Catherine Pouyet était por teuse, et qu’elle a portée dans la responsabilité de présidente du Conseil de développement à l’heure où celle-ci devait se préparer à de profondes mutations. Comme beaucoup, j’ai eu la chance comme président de la dite communauté de travailler avec elle. Comme tous ceux qui trav aillaient avec elle, j’ai beaucoup appris en l’écoutant, en dialoguant, en échangeant sur tous les sujets qui font le quotidien de la vie d’une institution. En disant cela, je ne veux pas parler de ces mille et une petites choses qui encombr ent souvent l’esprit mais des visions qui façonnent un paysage et surtout savent placer en priorité les femmes et les hommes qui habitent un territoire. Elle avait parfaitement compris que rien n’est plus absurde que les frontières, que rien ne peut se constr uire si on borne son regard aux clochers des villes et des villages, qu’aucun avenir ne peut naîtr e du repli frileux sur l ’entre soi. Elle a su faire comprendre cela aux conseils de développement des inter communalités voisines et les entraîner dans une lecture d’un grand territoire, celui qui, finale ment, ne connaît pas de bornes si ce ’nest transitoirement comme pour se r eposer et mesurer le chemin effectué, le par cours accompli. Elle savait que ce faisant

elle se heurtait à un immense paradoxe. Alors que le conseil de dév eloppement s’attache à donner la par ole aux habi tants et, à ce titr e, faire en sor te que chacun puisse compr endre les enjeux grâce à une politique de formation et d’information, elle déplaçait sans cesse les lignes au risque de r endre caduques des certitudes patiemment constr uites par le Conseil de dév eloppement. Mais elle avait la conviction que chacun peut trouver en lui les ressources pour mieux comprendre ce qui est en jeu, pour êtr e en capacité de se comporter en citoyen, c’est-à-dire en quelqu’un qui sait mettre entre parenthèses ses enjeux personnels pour se hisser à la hauteur de l ’intérêt général. Elle vivait cette conviction en tenant en quelque sor te ses interlocuteurs par la main pour les conduire avec patience et douceur (ce qui n ’excluait pas par fois quelques colères) vers ce qui, apr ès débat, lui apparaissait comme ce v ers quoi nous devions aller pour donner la pleine mesure à nos engagements poli tiques : faire en sorte que chacun puisse conduire sa vie dans la complexité du monde qui advient, veiller à ce que nul ne soit laissé au bor d du chemin. D e ces moments d ’échange toujours tr op courts, je garderai l’image d’une femme dont les fortes convictions s’alliaient avec une fermeté, une patience, une volonté, une capacité d’écoute qui ont toujours été mises au service des autres. ■ 132


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Autorité souriante, diplomatie et curiosité Jean-Philippe Motte

J’ai connu Catherine P ouyet comme directrice des bibliothèques et de la lecture publique à G renoble dans les années 1990-2000 et j’ai appr écié son engagement et sa fermeté dans l ’exercice de cette r esponsabilité. Elle cherchait constamment à élargir le cer cle des lecteurs et à fav oriser le ray onnement des livr es auprès des publics habituellement éloignés, poursui vant ainsi av ec force le sillon tracé par Bernard Gilman et Cecil G uitard dans les années 70. Mais c’est à la présidente du Conseil de dév eloppement de la Communauté d ’agglomération Grenoble-Alpes Métropole des années 2010 que je veux surtout apporter mon témoignage. Ayant moi-même v écu cette période comme élu communau taire, je peux malheureusement attester de la médiocre attention portée par le Conseil de communauté aux trav aux du Conseil de dév eloppement. Et je peux en même temps souligner l ’implication, l’opiniâtreté de Catherine Pouyet et sa capacité à susciter débats et dialogues, et à les mener v ers des convergences et des conclusions signi ficatives au regard du sujet traité, dans ce contexte pas toujours porteur.

En résonance avec les travaux menés à l’échelle du Schéma de cohérence territoriale de la région grenobloise (SCOT) sous la houlette de Marc Baïetto, elle a su réunir et fédérer les conseils de développement des différents ensembles qui constituent celle-ci, Grésivaudan, Pays du Sud Grésivaudan, Pays voironnais, la Métro des vingt-huit communes de ces années-là. Avec l’appui de l’Agence d’urbanisme, elle a su les associer au sein d ’une série de « Rencontres métropolitaines » destinées à «  fabriquer  » ensemble le ter ritoire métropolitain de demain dans les respect des spécificités de chacun – en tout cas à fav oriser l’émergence d’une conscience collectiv e communes aux différ ents acteurs rassem blés dans ces r encontres, élus et for ces sociales, associatives, universitaires. On sait la difficulté de la tâche quand on connaît la méfiance historique des ter ritoires ruraux et suburbains à l ’égard de la ville-centre et plus largement de l’agglomération-centre, et la v olonté d’autonomie qu’exprime volontiers le moindre élu communal.

Le champ dans lequel elle a montr é le plus de détermination et je crois de bonheur (pour elle-même et pour nous tous qui avons participé avec elle à cette démarche) est celui de l ’aménagement du territoire de la région grenobloise. 134

J’ai parlé de bonheur à pr opos de ces rencontres car je cr ois que Catherine Pouyet en était heur euse. Son seul regret était, me semble-t-il, de n ’avoir pu y faire venir les deux parcs qui font partie de l’identité grenobloise au sens large, Chartreuse et Vercors.


Mais bonheur aussi car ces r encontres étaient de qualité : pertinence des questions abordées (Plaines, vallées, montagnes  : un seul monde  ? Construire de nouvelles solidarités ? Quels espaces publics et quels par tages  ? etc.)  ; richesse des échanges et div ersité des points de vue ; dynamiques des débats libres et ouv erts. Dans ces domaines qui peuvent paraître éloignés des pr éoccupations du moment, des graines

ont été semées, des r éflexions esquissées, une prospective amorcée, qui ont et auront des suites. De tout cela nous sommes redevables à Catherine, à son autorité souriante, sa diplomatie et sa curiosité. Elle fut alors, comme auparavant, une cito yenne engagée, adonnée à cr éer du bien public. ■

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Cette incroyable alchimie qui lui donnait force et sérénité Marie-Christine Simiand

Femme de convictions, attentiv e aux propos de chacun, passionnée et riche d’une infinie délicatesse, asso ciant l’intelligence de l’esprit à celle du cœur, Catherine détenait le secr et de cette incroyable alchimie qui lui don nait force et sér énité et faisait mon admiration. L’énergie et le courage indéfectibles dont elle a fait preuve jusqu’au bout me laissaient penser qu’elle était invincible. Seul son dernier combat face à la maladie a eu raison de sa détermination. Particulièrement sensible à la place de chaque citoyen dans la vie démocra tique, elle y av ait consacré ses travaux de recherche. Tant sa personnalité que sa carrière de dir ectrice des biblio thèques de G renoble en ont fait une présidente de choix pour le Conseil de développement de la M étropole grenobloise. Elle a su mobiliser la société civile qui le compose et l ’intelligence collective de ses membres au service de l’amélioration de la qualité de vie des habitants de ce territoire. Convaincue de la nécessité de s ’ouvrir et de dialoguer av ec les conseils des intercommunalités voisines ou plus lointaines, Catherine s ’est fortement impliquée dans la cr éation du R éseau des Conseils de dév eloppement de la région grenobloise et par ticipait aux travaux de la Coor dination nationale des Conseils de développement. C’est à la B ibliothèque d’études et

de recherche, boulevard Maréchal Lyautey, que j’ai r encontré Catherine pour la première fois, non pas pour lui parler de livres ou de lectures mais pour lui demander s ’il serait possible d ’organiser dans le hall d ’accueil de cette bibliothèque une soirée conviviale rassemblant une tr entaine d’associations œuvrant dans le domaine culturel international. L’accueil fut très chaleureux. Je pense que l ’idée de réunir des habitants de Grenoble originaires de différents pays et permettre à tous de mieux se connaître, de fair e connaître leur association, leur cultur e, leurs spécia lités culinaires et d’appendre ensemble des pas de danse v enus d’ailleurs, cette idée avait retenu son attention, elle faisait écho à son esprit d ’ouverture. J’ai d’emblée pu apprécier ses qualités, perceptibles dès ce premier échange. Plus tard, nous nous sommes r etrouvées au Conseil de dév eloppement. Le président d’alors, Jean-Jacques Payan, a choisi de nommer Catherine viceprésidente, pensant qu’elle pourrait le seconder. L’avenir nous a montré qu’elle a fait bien plus puisqu’elle a finalement remplacé le pr ésident frappé par un sérieux souci de santé. Nous avons travaillé ensemble dans la commission C ulture, Solidarité et Démocratie, dans le pr ojet d’Accompagnement à la réussite éducative, dans l’exemplaire démarche des Rencontres métropolitaines, dans le cadr e de la 136


Coordination nationale des Conseils de développement où elle avait pris des responsabilités dans le groupe de travail des Métropoles. Et ce trav ail partagé était extrêmement enrichissant. Je pense que nous avions une confiance réciproque. Elle s’est d’ailleurs exprimée très concrètement lorsque Catherine m’a demandé d ’assurer une co-vice-présidence pour la relayer alors que face à l ’épreuve qu’elle traversait avec un courage admirable, elle sentait qu’elle aurait des difficultés à por ter le conseil av ec l’énergie et l ’investissement qui av ait été le sien jusque-là. Cette marque de confiance m’a profondément touchée. Lors de notr e dernière conversation, nous avons échangé sur la manièr e de faciliter la compréhension du fonctionnement et des enjeux métr opolitains pour tous sur l ’ensemble du territoire, une préoccupation que nous par tagions. La pr oposition que nous av ons élaborée au cours de cette discussion résonne en moi comme une ultime mission que m’aurait confiée Catherine et j’ai donc à cœur de tenter de la fair e aboutir. Elle pourrait êtr e mise en œuvre dans tous les territoir es. Nous voulions proposer d’installer dans les bibliothèques des communes de la

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métropole un rayonnage regroupant les principaux documents permettant de comprendre le pourquoi et le comment de la métr opole, (un fond documen taire métropolitain). Mieux encore, nous avions imaginé l ’intervention périodique et annoncée d ’un référent local à même d’apporter des éclaircissements complémentaires, d’entendre les interrogations des habitants et, ultime objectif, de susciter leur mobilisation. Catherine a mis la barr e très haute. Ce ne sera pas facile de lui succéder . J’espère que le Conseil de dév eloppement, qui vient de se mettr e en place, saura trouver en son sein une personne à la hauteur des enjeux métropolitains, alors que le conseil se trouve affaibli au milieu d’une machinerie dite participative : panels, focus gr oupes, forums... qui mobilisent une par tie du person nel et des financements qui lui étaient préalablement dédiés. Ces «  outils  » et «  dispositifs  » variés sont éloignés du véritable travail de dialogue, de réflexion et de constr uction de propositions tel que peut le mener la société civile réunie dans un Conseil de développement, au bénéfice du territoir e métropolitain. J’aurais tant aimé pou voir encore échanger av ec Catherine sur ces questions. ■


Femme de son temps Laurence Kahn

La Tronche, le 5 novembre 2016, inauguration des nouv elles boîte-à-livres par le maire, Bertrand Spindler. Boîte-à-livres : boîte dans laquelle chacun peut déposer librement un livre qui lui est cher, qu’un autre prendra et lira à son tour, puis un suivant. Catherine. Femme de son temps. Tu menais de fr ont quatre enfants, une opposition politique, un jardin potager et fleuri, un mari - intellectuel engagé et impliqué dans la cité, une carrière professionnelle pleine de défis, des dîners fins et chaleureux, sur la table de vrais débats nourris et du bon vin. Madamebibliothèque à G renoble, grand-mère tonique à Centuri, tu entourais sans relâche tes petits-enfants nombr eux  ; Catherine, femme d’action sensible et ferme. Élue à la Tronche jusqu’en 2011, tu nous passais jo yeusement le flambeau en 2014 lorsque cette fois-ci notr e liste divers gauche l ’emportait. Alors qu’autour d’un café nous év oquions les réalisations de nos pr édécesseurs, conspirions à demi-mot, tu me disais, un grand sourir e aux lèvr es, combien te « chiffonnaient » ces grands pots de fleurs rouges installés, de sur croît, à

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chaque entrée de la ville : « S’il te plaît, tu feras quelque chose, Laurence ». La première boîte est une cigogne de Jérôme Bayet, peut-être échappée d’une fable de la Fontaine. La deuxième est r éalisée par des habi tants, sous la houlette de J ean-Louis Bernard, sculpteur et sor te d’archéologue des âmes. La troisième est un peu la tienne, disons la nôtre. Elle se nomme l ’Antre Pot. Perchée sur un trépied, et juchée à 1,40m du sol, c’est une cloche en plastique rouge qui abrite 3 mètres linéaires de livres posés, déposés, reposés sur une étagère circulaire, en fr êne. Le lecteur qui a passé la tête sous le dôme, lèv e les yeux. La cloche est trouée : un panneau sens interdit posé sur le dessus en assure l’étanchéité. Le lecteur r essort, jette un œil dans son dos : à sa grande surprise, retourné sur le tr épied, c’est un pot de fleur r ouge, estampillé Ville de la Tronche ! Chère Catherine, puissent se glisser entre les pages de chacun de ces livr es, en compagnie d ’auteurs connus ou inconnus, un peu de ton esprit si vif , si éclairé, si militant, et l ’empreinte de ton engagement pour la lecture publique. ■


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© Clémence Avavian


Voilà, Catherine, ce livre que nous te devions est écrit. Ce livre n’est pas l’expression d’un quelconque travail de deuil. On ne dira jamais assez l’ambivalence de cette expression « faire son deuil », comme une incitation à passer à autre chose. Tu serais désormais « dans nos cœurs ». La formule est consolatrice aussi, mais peut rapidement, au fil du temps, renvoyer à une abstr action ; or c’est vivante, Catherine,  que nous te voulons dans nos cœurs. «  La vie a per du contre la mor t, mais la mémoir e gagne dans son combat contr e  le néant. »1 C’est bien de cela qu’il s’agit. Ce livre n’est pas de ceux que l’on referme après l’avoir lu ou parcouru. Ce livre, chacun pourra l’ouvrir, le rouvrir, pour te retrouver, Catherine. La petite équipe qui a sollicité les témoignages contenus dans ce livr e, qui a porté sa construction a travaillé dans la sérénité et la facilité, comme si Catherine l’accompagnait dans ses échanges. Très vite s ’est imposée l ’idée de composer l’ouvrage comme le récit d’une vie de femme dans son époque, er stituant Catherine dans ses choix, ses enthousiasmes, ses impatiences et ses doutes. Sa passion de projeter, d’agir, de développer est là, comme si elle continuait de nous entretenir de ce qu’elle vivait au quotidien dans ses engagements professionnels, dans l’exercice de ses responsabilités, dans ses activités familiales et ses relations d’amitié. Bien sûr, nous retrouvons la trace de ses combats, de ses succès et de ses déceptions. Mais, ce livre nous donne à v oir, avec force, à nous ses pr oches, un aspect plus secret de la vie extérieure de Catherine, sur lequel elle était complètement discrète : son rapport aux autres et l’importance qu’avait le regard des autres sur elle. Nombre de ces témoignages sont, en effet, des retours sur la perception qu’avait de Catherine ses collègues, ses collaborateurs, au-delà des distances hiérar chiques et par delà les difficultés, voire les différends, propres aux relations de travail. Or, d’un témoignage l’autre, revient un même constat : l’humanité de Catherine. Mieux, on peut penser qu’ils révèlent le fondement de son investissement personnel sans limite, que nous étions pr ompts, avec mes enfants, à considér er souvent comme excessif. Catherine cherchait dans le regard des autres la reconnaissance que son action était juste et r espectueuse. Catherine aurait certainement considéré les témoignages de ce livre comme exagérés, comme des hommages de circonstance ; elle aurait dit, av ec son petit sourir e ironique, qu’on est toujours mieux per çu et dépeint, après sa mort, que de son vivant... Mais au fond d’elle-même, elle aurait crû en la sincérité de ces mots qui disent sa profonde capacité d’écoute, l’empathie qu’elle provoquait et qu’elle recevait. Dans son dernier message, ses vœux pour « un au revoir le moins triste possible », ne réclame-t-elle pas des « témoignages de tous ceux qui ont participé à des activités, à des moments for ts de mon itinéraire familial, amical, professionnel. Ceux qui m’ont aidé à grandir » ? 1 - Tzvetan Todorov, Les abus de la mémoire, p. 16

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Le parcours professionnel de Catherine n’a pas été linéaire. Il a emprunté parfois des voies de traverse, a été ponctué sinon de ruptures, du moins de réorientations. Tout à l’inverse, une réelle continuité a caractérisé ses choix de vie personnelle. Plus que tout, elle tenait à un socle de vie familiale, qui lui avait manqué, dans son enfance après le déchirement du couple de ses parents. Elle a toujours estimé que la réalité d’un couple se mesure à sa capacité à dépasser les difficultés r encontrées, à en r elativiser la por tée, comme autant de péripéties insusceptibles d ’entamer l’essentiel. Elle voulait des enfants, beaucoup d’enfants. Elle ne manquait jamais de souligner qu’elle avait choisi d ’avoir chacun de ses quatr e enfants, r evendiquant son appartenance à la première génération de femmes, qui accédait à une pleine liberté de procréer. Elle était impatiente d’avoir des petits-enfants. « Pourquoi un jardin s’il ne résonne pas de leurs jeux et de leurs cris dans les bambous ? ». Madeleine, la huitième de nos petits-enfants est née un mois apr ès l’annonce de sa maladie. Catherine est aussitôt par tie à Paris, tenir ce bébé dans ses bras ; une manière de dire que toujours la vie l’emporterait sur la maladie et la mort. Intransigeante sur des valeurs comme la tolérance, le respect, le travail, Catherine distillait ses messages, av ec un souci constant de les mettr e en œuvr e et d ’être d’abord cohérente avec elle-même, r efusant les compr omissions, voire les compromis, n’acceptant pas le risque d’être prise en défaut. Cohérence. Voilà bien le maîtr e-mot qui désigne Catherine. Cohér ence dans ses choix de vie, entr e idées et compor tements, entre pensées et actes. P arce qu’elle était persuadée des v ertus de toutes les formes de métissage, Catherine r efusait les cloisonnements. Elle était entière, la même avec nous et avec les autres. Là est l’explication que sa vie professionnelle pouvait envahir notre sphère familiale et que les échos de cette dernière se prolongeaient dans sa vie professionnelle. Cohérence de Catherine, cohérence d’une vie qui s’exprime en une sorte d’accomplissement. Comment expliquer l’extraordinaire courage de Catherine, dix mois durant, face à sa maladie ? Comment comprendre la force exceptionnelle, qui était la sienne, qui « nous a tous tirés » ? Comment pouvait-elle nous dire qu’elle était « sereine », face à l’échéance d’une issue jamais dissimulée ? Ma conviction est qu’à travers les mots et la erconnaissance qu’elle a reçus, Catherine a pris conscience que son existence formait une vie accomplie. Catherine, je cr ois, nous cr oyons, les enfants et moi, que les couleurs d ’une vie, qu’expriment ce livre, sont bien les belles couleurs de ta belle vie. J’ai eu la chance de la partager, en t’aimant et en étant aimé de toi, et ce bonheur demeure en moi. Bernard Pouyet

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LES AUTEURS Maryvonne Arnaud

Sylvie Burgat

Photographe, Laboratoire - Sculpture urbaine

Directrice générale de la Biennale de Lyon

Pierre Arnaud

Jean-Louis Caen

Membre du bureau du Conseil de développement de la Métro, 2012/2015

Médecin

Claudine Chassagne

Bernadette Aubree

Membre du bureau du Conseil de développement de la Métro, 2012/2015

Membre du bureau du Conseil de développement de la Métro, 2012/ 2015

Ervée Chassouant-Marce

Marc Baïetto

Attachée territoriale, chargée de l'action culturelle des bibliothèques de Grenoble

Président de la Communauté d'agglomération Grenoble-Alpes Métropole de 2010 à 2014

Anne Châtel-Demenge Marie-Claude Bajard

Journaliste honoraire

Chargée de mission "lecture", Ministère de l’Éducation Nationale

Catherine Cœuré Universitaire, Université Stendhal de Grenoble

Karine Ballon Michel Destot

Bibliothécaire, ex-documentaliste de l'Observatoire des Politiques Culturelles

Député de l'Isère, maire de Grenoble de 1995 à 2014

Henri Biron Membre du bureau du Conseil de développement de la Métro, 2012/2015

Jean Dupuy

Marie-Francoise Bois-Delatte

Alain Faure

Architecte

Conservatrice des bibliothèques

Directeur de recherches au CNRS

Émilie Bolusset

Kathy Feinstein

Attachée territoriale, Communauté d'Agglomération Grenoble-Alpes Métropole

Bibliothécaire

Christophe Ferrari

Claude Bouchet

Brésident de la Communauté d'Agglomération Grenoble-Alpes Métropole

Ancien chercheur au Centre d’Études et de Recherches sur l'Aménagement du Territoire, (CERAT)

Geneviève Fioraso Députée de l'Isére, ancienne Ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche

Annie Bouillon-Benbassa Psychanalyste

Francoise Folliot

Madeleine Bouverot

Ex-directrice de la librairie Le Square

Coordinatrice du programme Biblex

Jean Frébault

Annie Brigant Conservatrice des bibliothèques

Ancien président du Conseil de développement du Grand Lyon

Laurence Brugere-Dupuy

Hervé Frumy

Cœur de Catherine

Artiste, graphiste

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François Gillet Maire de Meylan de 1971 à 1983

Bernard Pouyet

Jean Guibal

Jean-Louis Quermonne

Conservateur, ancien directeur du Musée dauphinois

Président honoraire de l'Université Pierre Mendès-France de Grenoble

Luc Gwiazdzinski

Jean-Pierre Saez

Universitaire, IGA, université de Grenoble-Alpes

Directeur de l'Observatoire des Politiques Culturellles

Yves Jocteur Montrozier Ancien conservateur en chef des bibliothèques

Marie-Christine Simiand

Florence Kahn

Membre du bureau du Conseil de développement de la Métro 2012/2015

Architecte, conseillère municipale de La Tronche

Anne Theureau

Marie-Laurence Hollett

Bibliothécaire

Universitaire, IUT Grenoble 2

Sylviane Teillard

Geneviève Lefaure,

Ancienne conservatrice des bibliothèques

Ancienne directrice de l'Espace 600

Noël Terrot

Marion Lhuillier

Ancien directeur du CUIDEP

Bibliothécaire, responsable de la Bibliothèque internationale de Grenoble

Henry Torgue

Valérie Marcolin

Compositeur, ancien directeur de recherches au CNRS

Association Culture et Développement

Marie-Hélène Trembleau

Francoise Maunoury-Quermonne

Bibliothécaire

Amie de Catherine

Sylvie Truc Ancienne conservatrice des bibliothèques

Danielle Maurel Journaliste littéraire

Lydie Valero

Christine Moigneteau

Ex-directrice de l'ORAL

Amie de Catherine

Eve Vincent - Fraenkel

Monique Montivier Tante de Catherine

Chef du service développement culturel et artistique, Ville de Grenoble

Jean-Philippe Motte

Annie Vuillermoz

Maire-adjoint de Grenoble de 1995 à 2012

Bibliothécaire

Philippe Mouillon

Reymond Weber

Plasticien, Laboratoire Sculpture urbaine

Association Culture et Développement

Françoise Novarina

Nadia Wolff

Artiste, a été professeur à l’École supérieure arts et design d'Annecy

Attachée territoriale, Communauté d'agglomération Grenoble-Alpes Métropole

Edouard, Régis, Juliette et Antoine Pouyet

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REMERCIEMENTS Ce livre résulte du travail d’un petit groupe de pilotage composé de Bernadette Aubrée, Annie Bouillon Benbassa, Hélène Monin, Alain Faure, Hervé Frumy, Henry Torgue et Jean-Pierre Saez. À ce dernier revient l’idée de cet ouvrage, qui a bénéficié du soutien continu de l’Observatoire des politiques culturelles, et notamment de l’efficacité souriante d’Hélène Monin. Ce groupe a conçu, en harmonie, ce livre dans sa forme et son contenu et a sollicité les témoignages réunis. Il a bénéficié notamment des apports d’Annie Brigant, Marie-Françoise Bois-Delatte et Carine d’Inca, et du groupe réuni autour de Marie-Claude Bajard, avec Sylviane Teillard, Ervée Marce-Chassouant et Kathy Feinstein. Les auteurs ont livré spontanément leurs contributions, en respectant les délais et l’esprit voulu pour ce livre. Hervé Frumy, et son équipe se sont chargés de la composition de l’ouvrage et de la mise en valeur de l’iconographie. Que tous soient, ici, chaleureusement remerciés. Bernard Pouyet

ISBN en cours


Souvenirs, anecdotes, émotions partagées écrivent un récit où éclatent les couleurs d’une vie.

• Catherine Pouyet

Les témoignages recueillis dans cet ouvrage, émanant de ceux qui l’ont connue, côtoyée et aimée, dessinent le portrait sensible d’une femme de son époque, qui a su concilier vie professionnelle et familiale. Par petites touches se trouve restitué le parcours d’une femme engagée dans les combats pour la diffusion de la culture et la promotion de la citoyenneté.

Les couleurs d’une vie

Chercheuse en sciences politiques, puis conservatrice générale des bibliothèques, Catherine Pouyet (1944-2015) a dirigé le réseau des bibliothèques municipales de Grenoble, avant de devenir présidente du Conseil de développement de la Communauté d’Agglomération de Grenoble.

Les couleurs d’une vie Catherine Pouyet 1944 • 2015

Prix : 12 euros isbn en cours

Livre pouyet issuu  

Chercheuse en sciences politiques, puis conservatrice générale des bibliothèques, Catherine Pouyet (1944-2015) a dirigé le réseau des biblio...

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