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De Mauvaise Augure Avec l’exposition IZI, Nicolas Daubanes et Pablo Garcia n’en sont pas à leur coup d’essai. Artistes intervenants régulièrement en milieu carcéral, ils en abordent les problématiques dans leurs pratiques respectives, complémentaires dans leurs approches et leurs enjeux. Pour cette exposition au Frac Languedoc Roussillon, dont ils sont à l’origine, ils développent deux nouvelles propositions, autonomes et singulières, en lien avec le milieu carcéral : #2 VLM, et De Mauvaise Augure. Leurs précédentes interventions en prison ont été les points de départ d’un questionnement sur la valeur du travail carcéral et les enjeux qu’il soulève. De ces réflexions est né le projet #2 .VLM : ni tout à fait une œuvre d’art, ni tout à fait un projet d’insertion ; ce projet interroge et déjoue l’économie à l’œuvre au sein du travail en milieu carcéral, et des tabous qui l’entourent. #2. VLM est une marque de t-shirt imaginée par les artistes, dessinés et imprimés en sérigraphie par un

groupe de détenus de la maison d’arrêt de Villeuneuve-lèsMaguelones. Les vêtements imprimés ont ensuite été proposés à la vente le temps de l’exposition au FRAC. L’intégralité des bénéfices a permis aux artistes de financer l’achat de livres d’art pour la bibliothèque de la maison d’arrêt de Villeuneuve-lèsMaguelones. Le projet existe tour à tour sous une forme différente dans chacune des temporalités nécessaires à son existence (impression des t-shirts, vente, et constitution d’un fond documentaire).

Le choix de la constitution d’un fond documentaire par les artistes renvoie par ailleurs à l’œuvre Hétérotopie (2011) de Pablo Garcia, bibliothèque

mobile aménagée dans un container maritime et permettant au visiteur/ lecteur un retrait du temps de la société pour se constituer, dans un autre temps, un savoir comme source d’un autre regard sur la réalité. Hétérotopie est un dispositif qui permet de s’isoler dans un espace intime ; tandis que la lecture est ici une forme de ralentissement et d’alternative face aux médias de masse. Quant aux ouvrages choisis par Pablo Garcia pour Hétéropie, ils sont autant des éléments de réponses possibles qu’un questionnement propre à l’artiste sur la possibilité d’une alternative à la réalité politique et sociale qui nous entoure.

En déplaçant l’objet t-shirt depuis son contexte de production jusqu’à un contexte d’exposition, il s’agit

pour les artiste de rendre visible la « valeur travail » dissimulée lorsqu’elle concerne les personnes en détention, et de reconsidérer le geste de création comme vecteur potentiel de cette valeur. #2. VLM ne revendique aucune hiérarchie entre les dessins des détenus et ceux des artistes, mais s’instaure plutôt comme une action rendue possible par un travail de mise en commun. Une œuvre sans auteur(s), c’est aussi une œuvre sans autorité1 ; restituant une certaine liberté à l’égard de ceux qui l’ont pensée et produite, détenus comme artistes. En posant la question de la référence à travers celle de l’auteur, les artistes rappellent aussi les leurs ; qu’elles soient issues de l’art (Claire Fontaine par exemple) ou de la culture populaire. Le titre de leur exposition, IZI, est d’ailleurs un emprunt à la chanson « IZI-Monnaie » du rappeur Booba. De cette façon, les artistes-curateurs questionne à travers leurs choix 1. Eric Watier, conférence à La Panacée, Montpellier, 2013.


d’œuvres la « valeur travail » et les liens qu’elle entretient avec la notion d’argent ; à la fois dans le milieu carcéral et dans le milieu de l’art. L’exposition est pensée pour instaurer un dialogue entre les œuvres choisies (Mohamed Bourouissa, Alain Declercq, John Deneuve, Philippe Meste, Monsieur Moo & Louise Drubigny, Laurent Pernel) ; chacune prolongeant des réflexions sur les situations d’enfermement et les contraintes économiques et sociales de notre société contemporaine. Sans être en lien direct avec le milieu carcéral (excepté Temps Mort de Mohamed Bourouissa), toutes les œuvres de l’exposition offrent pourtant une double lecture au visiteur : à la fois dans leurs autonomies et leurs statuts propres, et dans celle plus globale de l’exposition. Chaque œuvre amènent un questionnement nouveau lorsqu’elle appréhendée en rapport avec le milieu carcéral. La série Aquarelle de Philipe Meste par exemple, page de publicités de magazines représentant des mannequins sur lesquelles l’artiste a

éjaculé. Le choix de ces images de visage par l’artiste provoque un effet de réel et une certaine violence à son geste, rendu compréhensible par le cartel de l’oeuvre. Dans le contexte de l’exposition, la masturbation rejoint la condition solitaire du détenu et Aquarelle peut alors être lue comme une interrogation sur la sexualité en prison.

Chaque œuvre choisie par les artistes-curateurs se double ainsi d’une seconde lecture contextuelle, de manière à évoquer plus qu’à montrer ; et faisant écho à une réalité carcérale. Une réalité contenue, construite dans un espace sans liberté, et qui se donne à appréhender dans la globalité des œuvres de l’exposition IZI. La seconde lecture, c’est

aussi la référence comme nouveau regard. C’est un écho qui revient au spectateur, et l’interroge sur les « milieux de l’image ». Le glissement entre milieu carcéral et art contemporain opéré par l’exposition renvoie aux modalités d’existence et de lecture des images que chacun de ces contextes génèrent et modulent. L’exposition est alors une façon pour les artistes de questionner notre propre rapport à l’image, et à la construction morale de sa perception dans un contexte donné. Point central de l’exposition, l’œuvre De Mauvaise Augure développe un questionnement autour de l’image carcérale comme « image contenue », comme image construite aussi. L’œuvre se présente sous la forme d’une BMW 324 td break repeinte en noir mat à la bombe et depuis laquelle émane un morceau de musique, en sourdine. Le rendu aléatoire de la peinture confère un aspect camouflage au véhicule, jusqu’à la furtivité. Les phares sont allumés, le sample d’ouverture de Demain c’est loin d’IAM résonne à l’intérieur de la voiture et dans la salle du FRAC. Seule une bande

non-peinte le long des vitres et et du pare-brise permet de voir à l’intérieur, pour mieux découvrir les bombes de peintures utilisées et laissées en l’état. A l’avant, un bélier soudé à la calandre reprend le mot « IZI » à l’horizontale et termine de transformer le break familial en arme de braquage.

Si De Mauvaise Augure est une voiture-bélier qui échappe au regard ; c’est aussi l’absence d’images carcérales devenue forme autonome. Alors que les administrations pénitentiaires ne laissent filtrer aucunes images des prisons françaises, c’est le cinéma, entre autre, qui a ainsi produit des images de ces lieux que nous connaissons dès lors par la fiction. Cette absence d’images réelles


provenant de l’intérieur du milieu carcéral entraîne chez chacun de nous un réflexe, celui de substituer des images de fiction à ce manque d’images réelles. Ce phénomène de substitution entre image réelle et image de fiction, donc construites, peut se retrouver dans chaque société ayant un système d’incarcération. Il génère une forme d’imagerie présente dans l’inconscient collectif, qui peut également y projeter des valeurs morales. Pour comprendre, faut-il représenter ? Avec De Mauvaise Augure, Nicolas Daubanes et Pablo Garcia viennent questionner les systèmes de représentation à travers les liens qu’ils entretiennent avec leurs contextes d’origine. De Mauvaise Augure, c’est aussi une relecture de l’histoire du grand banditisme à travers celle de la BMW, et qui se trouve ici réactualisée dans un double contexte (artistique et carcéral). Dans les années 1970, la RAF2 2. Fraction Armée Rouge, organisation terroriste allemande d’extrême gauche se présentant comme un mouvement de guérilla urbaine et qui opéra en Allemagne fédérale de 1968 à 1998.

circulait dans une BMW New Class. Le lien existant entre la RAF et BMW était alors tellement fort en Allemagne que la police allait jusqu’à n’arrêter que les BMW lors de barrages routiers ; et qu’une expression populaire voulait que les lettres « BMW » signifie non plus « Bayerische Motoren Werke » (Manufacture Bavaroise de Moteur) mais « Baader-Meinhof Wagen » (voiture de Baader et Meinhof). A la même époque en France, c’est l’ennemi public n°1, Jacques Mesrines qui est abattu dans sa BMW 528i E12. L’image de la voiture criblée de balle fait la une des journaux. La BMW de De Mauvais Augure renvoie à autant d’occurrences médiatiques potentielles, et opère une synthèse formelle de ces évènements historiques.

Bien qu’elle soit une oeuvre de collaboration entre Nicolas Daubanes et Pablo Garcia, De Mauvaise Augure entretient des liens avec chacune des pratiques des artistes. En 2009, Pablo Garcia conçoit Marlene, installation sur la façade de la galerie Aperto à Montpellier. L’œuvre représente la voiture personnelle de l’artiste transformée en voiture blindée. A l’aide de quatre dessins schématisés façon mode d’emploi, l’artiste renvoie aux véhicules blindés créés artisanalement par la coalition CNTFAI3 durant la guerre d’Espagne4. La plupart des véhicules de la CNTFAI étaient bien trop lourds pour

3. CNT : Confédération Nationale du Travail (Confederación Nacional del Trabajo)(fondée en 1910). FAI : Fédération Anarchiste Ibérique (fondée en 1927). 4. Guerre d’Espagne : 1936-1939.

rouler et ne servirent finalement pas dans la lutte contre le franquisme. Marlene questionnait l’engagement politique et militaire de tous à travers un mode d’emploi pouvant amener chaque citoyen à transformer son véhicule s’il le souhaite. De Mauvaise Augure apparaît comme une des matérialisations de Marlene, et les deux œuvres contiennent dès lors une violence latente, celle de la transformation potentielle d’un véhicule en blindé. Jusqu’ici tout va bien de Nicolas Daubanes envisage une autre potentialité du véhicule comme forme et objet. L’artiste se sert de l’image de la voiture comme métaphore d’une évasion possible. En symbolisant l’enfermement par un circuit automobile fermé sur lequel il évolue, l’artiste choisit de s’approcher au plus près des limites de la vitesse pour tenter de s’en échapper. L’acte de Nicolas Daubanes est une action presque gratuite, futile mais nécessaire. Frôlant l’accident, la vitesse permet lui permet d’atteindre un mouvement d’atteinte des limites de l’enfermement, nous rappelant que l’évasion comme l’acte artistique est


aussi une forme de mise en danger, de prise de risque. Nicolas Daubanes utilise ici la puissance d’évocation de l’image cinématographique comme représentation d’une fiction, d’un rêve ou d’un fantasme. En ce sens, la matité, l’opacité et le manque de détails visuels identifiables de la BMW de De Mauvaise Augure renvoient à ces images en puissance. Elle constitue une forme d’avatar de ces images issues de la fiction, que les artistes ont prélevées dans leurs références.

Jusqu’ici tout va bien, c’est aussi la métaphore qui conduit l’intrigue dans le film La Haine de Mathieu Kassovitz. « C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de 50 étages.

Le mec, au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : « Jusqu’ici tout va bien... Jusqu’ici tout va bien... Jusqu’ici tout va bien. » Mais l’important, c’est pas la chute. C’est l’atterrissage. » »5 Une référence qui ne laisse rien au hasard. Film culte des années 1990, La Haine cristallise les fantasmes d’une génération à travers l’image de la BMW. Dans le plan-séquence où les personnages Vinz, Hubert et Saïd sont au volant et déambulent dans la ville de Paris, la caméra colle à la calandre de la voiture, supprimant tout recul. La BMW est aussi une « image prélevée » porteuse d’une fiction comme forme de résistance au réel.

5. Hubert, interprété par Hubert Koundé. Fermeture du film La Haine.

L’œuvre existe dans une temporalité « bouclée », amenée à se répéter et portée par le sample d’IAM émanant de la BMW. Attendant le premier couplet, nous n’entendons que les premières notes du morceau se répéter à l’infini, comme si les voix avaient disparues, nous laissant face à une absence. Au croisement des pratiques de Pablo Garcia de Nicolas Daubanes, La BMW apparaît ici comme un élément aux multiples lectures portées par de nombreuses références. L’œuvre intègre à la fois une « image médiatique » du fait divers et une « image cinématographique », les révélant tour à tour au spectateur. Ces deux sources d’images coexistent à travers la potentialité d’un passage à l’acte, d’une préméditation dans l’urgence. Entre elles, une tension, celle d’un passage de la réalité vers la fiction. De Mauvaise Augure se présente alors comme un dispositif à la fois de relecture, de prélèvement et de surgissement de ces images. Enfin, De Mauvaise Augure c’est aussi une réflexion sur la référence comme moteur de l’acte artistique.

Si tout est potentiellement une référence, comment produire des œuvres qui puissent être autonomes et exister entre ces références ? En choisissant le sampling issu de la culture rap et hip-hop, Nicolas Daubanes et Pablo Garcia parviennent à évacuer leurs propres références pour générer une nouvelle image du réel entre construction et répétition, à la manière d’une mosaïque leur permettant dès lors d’imaginer leur propre action. À travers les multiples références qui s’égrènent, c’est une forme de sampling du réel que les artistes opèrent, et qui permettent à l’œuvre de basculer dans un espace limite, point de contact entre espace réel et fictif. L’œuvre De Mauvaise Augure construit des scénarios possibles, effectifs dans la réalité et invite le spectateur à s’y projeter pour mieux s’en évader. Emma Cozzani, 2014.


Garcia/Daubanes, les milieux de l'image