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( Un) Bleu qui resta à jamais Rouge.

[NB : Penser à la femme morte en cours d’philo.]

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Le corps humain (1)

Ils m’ont tous toujours cru fou. Ils ont tous toujours cru bon de m’enfermer, de me droguer. En fait ils n’ont fait que m’insuffler une maladie que je n’avais pas. Leurs drogues étaient sans égales ; la poudre blanche n’était qu’un amuse-gueule en comparaison avec leurs injections. C’était une nourriture sous formes de cachetons de couleurs et tous n’étaient là que pour labourer des esprits déjà meurtris, déjà bien loin de toute réalité. Il y avait ceux qui se laissaient entraîner vers le bas, qui acceptaient cette façon peu commune de se détruire, de se défoncer. Et il y avait ceux comme moi, ceux qui gardaient cette pâte infâme sous la langue puis crachaient dans les plantes. Peut-être étaient-elles en plastique, sinon comment auraient-elles pu survivre à cet amas infâmes de produits neurochimiques ? Ils offraient des médicaments de luxe, ceux que les dealeurs s’arrachent dans les quartiers huppés, pour les revendre à des célébrités qui n’ont un compte en banque que pour ça, que pour leur petite autodestruction dorée. Le but n’était autre que de créer une dépendance suffisamment coûteuse pour assurer la pérennité de la clinique. Mais ça, c’était avant. Avant que quelqu’un s’en occupe d’un peu plus près. Prenez un cœur qui bat. Un cœur en pleine santé. Mettez-le au cœur d’un système complexe qu’on appellera organisme humain. Chaque battement assure la vie. Chaque pulsion propulse du sang de part et d’autre du corps, profitant aux muscles mais aussi aux autres organes. La clinique était le cœur ; elle diffusait les médicaments aux divers patients, représentatifs des organes malades ou gangrénés. Et dans tout ça, il y avait le virus. Le parasite qui se développe dans sa petite bulle tiède, à l’abri de toutes attaques. Un virus qui a bien l’intention de donner du fil à retordre aux corps immunitaires. Ce ne serait pas le loup dans la bergerie, mais plutôt un mouton belliqueux, errant parmi quelques loups aux mâchoires trop édentées pour croquer pareille proie.

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Le jour où d’exister je m’arrêtai. « L’ego est un je d’enfant. » Denys Lessard

Je suis un arnaqueur. Et lui est voleur comme il en existe peu. Il est comme Robin des Bois mais je suis moins idéaliste. Il ne vole pas les riches pour servir les pauvres. Il fait en fonction de son propre intérêt ou bien celui de ses clients… Des gens qui ont le bras long. Je ne m’intéresse pas aux comptes en banque avec quelques sous déposés par des grands-mères. Je suis loin d’être un héros méritant reconnaissance et médaille. Je ne mérite même pas un article dans un torchon de bourgade. Lui, peutêtre. En vérité, je ne cours après aucune forme de gloire car je sais que c’est peine perdue. Lui n’a pas besoin des autres pour sentir si ce qu’il fait est de qualité ou non. Je ne prétends pas être objectif, mais peut-on seulement l’être tout en étant bassement humain ? Dans une autre vie, peut-être aurais-je prendre exemple sur César. Il est autosuffisant et d’autant plus étouffant mais cela compte comme une qualité dans notre travail. Ne pas être dépendant des autres. Il pourrait vendre mes parents pour qu’on nous offre le droit de jouer sur un nouveau terrain, mais ils ne sont plus suffisamment vivants pour ça. Je suis un criminel traqué par des gens d’un autre genre. Des types sortis tout droit du cinéma américain, mais qui ne plaisantent guère sur les moyens qu’ils emploient. Avec eux, l’expression liquider quelqu’un prend tout son sens. Si cela peut faire frissonner les plus faibles, cela ne fait que m’offrir un peu plus d’adrénaline. Des fois j’oublie la différence entre lui et moi. Ai-je déjà parlé de lui ? Qu’importe. Cela me force à avoir un coup d’avance, voir deux. Les meilleurs joueurs n’ont pas besoin de plusieurs coups d’avance pourvu que l’unique qu’ils possèdent soit le bon. Je ne pourrais prétendre être le meilleur, chacun fait des erreurs. Des erreurs de parcours, de choix, de partenaires, de goût, de sentiments. Certains mettent un t-shirt rouge le jour où il ferait mieux d’en porter un noir et c’est la signature qu’il manquait en bas de leur contrat de mort. C’est un mauvais choix le rouge. Rouge comme le sang. Rouge ostentatoire. Rouge provocateur. Rouge aguicheur. Rouge agressif. ROUGE. La couleur qui restera à jamais fidèle à elle-même. Sans que je sache pourquoi cette idée, aussi dérangeante soit-il, a toujours été ancrée en moi. Ne parle-t-on pas de la mort rouge ? Mais revenons aux choix. Tout a commencé de la façon la plus banale qu’il soit, tout élément féérique omis. Je m’appelle Philéas Lonstrige, ce qui m’a valu nombreuses blagues stupides durant mon adolescence. Je suis passé des surnoms les plus stupides aux plus honteux, sans oublier ceux qui sont recyclés depuis des décennies. Je passe plus de temps à répéter mon prénom et mon nom de famille et à l’épeler que serrer les mains des gens que je rencontre. On peut passer toute une vie à en vouloir à ses parents. Je pense que même mort j’en grincerai encore des dents, pour peu que le service des pompes funèbres commette une erreur de débutant. Avant de rencontrer Arsène Vaudan, j’étais étudiant. Avant de rencontrer Arsène, j’étais quelqu’un de bien. Mollusque semblable à tant d’autres, j’allais m’échouer comme un cachalot tous les jours dans l’amphithéâtre pour écouter des cours qui n’étaient qu’un bruit de fond lors de mes siestes ponctuelles. Je n’avais rien de distinctif. Je n’avais pas de belle voiture, je n’avais aucun goût pour les vêtements ou quoi que ce soit d’autre. Je n’attirais pas spécialement les filles et ne pouvais pas espérer battre Kasparov aux échecs un jour. Je n’étais qu’une tête de plus dans une masse d’endormis. Mes parents n’avaient jamais fais la une des journaux, et je n’étais pas en train d’écrire le prochain roman à succès. Tout ce que j’écrivais à cet époque c’était des texto, et avec fautes s’il vous plaît. Je n’avais jamais eu de prix d’orthographe en primaire. Je n’avais pas dans ma tête suffisamment de choses pour faire en sorte que Socrate se retourne dans sa tombe, ni même Shakespeare. Le plus parfait inconnu parmi d’autres inconnus. Mais à cause d’un type portant un prénom tout droit sortir d’une blague absurde, ma vie a changé. Ou bien c’est moi qui ai changé. Peut-on seulement faire la différence ? C’était un jour comme un autre. Un jour de plus à se lever en retard à cause d’un réveil capricieux qui ne sonne que lorsque les piles décident de fonction, c'est-à-dire, pendant les vacances, après les soirées un peu trop arrosées de préférence. Ce n’était qu’un jour de plus avec une boîte de céréale vide rangée dans le placard. Un jour où j’allais de toute façon rater mon bus pour encore arriver en retard. Passer une vie à être en retard devient un art au-delà de la perception des gens normaux. C’est un peu comme mettre deux chaussettes de couleur différentes. Personne ne sait que l’un est orange et l’autre bleu, mais vous, vous en avez conscience ; et même si ce n’est pas avec ça que vous aller inverser le sens

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de rotation de la Terre comme Clark Kent, cela vous rendra excentriquement invisible. Votre petit plaisir personnel qui ne rime à rien en quelque sorte. Un jour de plus où la connexion internet de mon ordinateur allait échouer. Et pour cause, je possédais un survivant de la guerre en guise de technologie. Un portable pas suffisamment léger pour être transporté. Un ordinateur pas suffisamment rapide pour que je ne manque pas de l’insulter quatre ou cinq fois avant que quoique ce soit parvienne à s’afficher à l’écran – si tant est que le frigo qui me sert d’écran en soit réellement un. J’aurai tout aussi bien pu tenter de brancher un aquarium. Les poissons rouges auraient été plus actifs que le processeur qui peinait. – Mais ce jour là, action d’un bon dieu en lequel je ne croyais pas, je n’avais pas envie d’aller m’entériner dans un amphithéâtre bondé de gens désintéressés et comateux. Et au lieu d’enfiler des chaussettes désunies, je préférais encore m’asseoir devant mon antiquité électronique, songeant que, pris de court au réveil, je serais moins susceptible à quelques accès de rage… L’espoir fait vivre accorde volontiers la sagesse populaire. Et quelle sagesse ! Mais en vérité, tout aussi utile qu’un coup de pied dans un ballon crevé, la machine avait décidé d’en rester là pour aujourd’hui. Un bref clignotement puis un couinement que j’aurai pu qualifier d’animal si l’électricité n’avait pas sauté immédiatement après. Ce fut une excellente excuse pour me servir un verre de lait entier, histoire de m’assurer que mon cœur me ferait faux bond avant la date limite. Une artère bouchée serait une mort moins dégradante que la vieillesse cumulée à de violents troubles de mémoires, pas vrai ? J’avais suffisamment bavé lorsque je n’étais qu’un nouveau-né, et la perspective de revenir à l’état de légumes baveux et gazouillant pour s’exprimer ne m’enchantait guère. Etait-ce seulement mon ordinateur qui avait causé un désastre pareil ? Les choses s’étaient liguées contre moi pour une journée et le pacte était scellé de façon inéluctable. Les objets en avaient après moi. Tout avait commencé par un réveil. Ma télévision risquait-elle d’imploser sous prétexte qu’elle en avait la possibilité, et repeindre ainsi en gris cendré les murs rose-hôpital-miteux ? J’avais beau être mauvais en probabilité, je connaissais déjà la réponse, et elle ne me plaisait pas. L’idée me vint même de la défenestrer avant qu’elle ne me fasse un caprice, mais il restait une chance pour qu’elle marchât normalement, non ? Un objet peut-il avoir le vertige ? Toujours est-il que c’est ce jour-là que tout a changé. Si le monde a inversé son sens comme une horloge défectueuse ? Sans doute que non, mais mon pendule interne, lui, s’est sacrément déréglé. Et ce, en partie à cause de la mort prématuré de mon ordinateur. C’est comme ça que tout a commencé. Les souvenirs s’effacent facilement. Arsène dit que c’est à force de trop tirer sur la couverture trop petite qu’on la déforme. J’ai toujours supposé qu’il sousentendait qu’à trop vouloir vivre autrement on se construit un passé qui vaut toujours mieux que le véritable. Peut-être avais-je pris une douche avant d’aller en ville, peut-être pas. Etudiant et paresseux comme je l’étais, il y avait de forte chance pour que je prenne la seconde option mais aussi imprévisible que je sois, il m’arrivait -et m’arrive toujours- de faire des choses en dépit de toute logique. Un hasard venu d’une quatrième dimension, un peu comme lorsque je rangeais des objets dans des endroits improbables, souffrant d’une amnésie entre sommeil éveillé et coma. Il n’existe aucun raisonnement mathématique capable d’expliquer pourquoi certaines personnes âgées rangent les clefs de voiture dans le réfrigérateur, pourquoi ils cherchent les lunettes qui sont sur leur nez. Aucun raisonnement scientifique ne pourrait donner un sens à la démence.

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Le corps humain (2)

Reprenons notre mouton belliqueux. Cet organisme-là n’avait pas la moindre envie de faire comme tout le monde. En fait, il faisait même tout le contraire. Alors que chacun vie pour la vie, lui vivait pour la mort. Il s’était lancé dans une course. L’équivalence de la course aux armements aux Etats-Unis et en URSS lors de la guerre froide. Mais lui, cet organisme, allait être seul à se battre contre tous. Mais il n’en restait pas moins une menace à abattre ; et il prenait la forme de la bête du Gévaudan. Un cauchemar dans un monde déjà apocalyptique. Associé du Diable, cet animal n’avait pas la moindre intention de rester tranquille. Pire que ça, il rêvait de sang. Il rêvait de violence. Et il tenait le rôle du virus dans un corps malade, n’aspirant qu’à tout détruire. Il n’était pas encore assez fort pour tout ravager sur son passage. Il commençait à peine à exister. Il rêvait d’hurler, de faire frissonner et de provoquer admiration, mais qui aurait pu dire que la création était suffisamment achevée pour déjà se lancer dans un jeu aussi dangereux que la vie à travers la mort ? Il ne ressemblait pas à la créature du docteur Frankenstein faite avec des morceaux différents de cadavre. S’il devait être qualifié de cadavre, il serait alors un cadavre exquis. Tiré de réflexions étrangères les unes aux autres, il s’était forgé lui-même sans attendre qu’on veuille bien penser à lui. Il avait une conscience. Conscience qu’il était indispensable à la survie de d’autres personnes. Indispensable à un équilibre précaire qui semblait déjà basculé. Il savait ce qu’il valait et spontanément son existence avait un sens. Il pouvait faire ce qu’il voulait, sans se soucier de limites préconçues. Aucune attaches ne le retenait où que ce soit et si un jour il lui prenait l’envie de changer de ville il le ferait. Changer de voiture sous un mauvais prétexte ? Une broutille. S’inviter dans les plus grandes soirées et finir adulé ? Passer pour ce qu’il n’était pas ? Voler dans un supermarché et se prendre pour un héros ? Monter une petite arnaque ? Faire un braquage minable dans une épicerie ? Enlever un bébé dans une riche famille qui à coup sûr pleurerait leur enfant jusqu’à donner tous leurs millions pour le récupérer ? Tout ça appartenait au faisable, à l’hypothétique réalisable. Tuer quelqu’un ? Il ne concevait pas encore la chose. Il ne parvenait pas à mettre d’idée sur ce qu’il imaginait précisément mais peut-être était-ce quelque chose dans ce genre là. Les possibilités se bousculaient dans sa tête comme autant d’animaux qui sentent l’orage arriver. Elles se déchaînaient en lui, faisant pression pour qu’il cède. Pour qu’il leur cède. Elles le ravageaient, labouraient, réduisaient en lambeaux sa lucidité ; elles se cabraient, faisaient du raffut autant que possible, hululant comme le vent sinuant dans les ruelles étroites. Oui, voilà, elles étaient à l’étroit. S’il continuait de les nourrir avec l’espoir, elles allaient vite devenir trop imposantes pour qu’ils les contiennent toutes. Mais peut-être cela pouvait-il être utile à quelqu’un. Il le savait au fond de lui. Sa renommée enflait avec la facilité d’un jeu d’enfant, et moins il se montrait intéressé, plus les gens se penchaient sur son cas. Le principe de l’offre et la demande fonctionnait à merveille parfois. Il lui suffisait de paraître indifférent au sujet pour que rappliquent quelques personnes en quête de son avis ; alors que s’il avait joué au passionné depuis le début, on l’aurait pris pour un fanatique de plus donc le vocabulaire ne dépasse pas les deux-cents mots et à tout autant de bonhommes souriants ou icones en tous genres. Mais non, son charisme coupait court à cette possibilité. Il était question d’honneur, mais pas seulement. Il avait commencé comme n’importe quel caniche de spectacle. Quelques cabrioles, une ou deux plaisanteries bien senties et en un claquement de doigt il se formait un public, une bande de gens translucides qui ne valaient rien. Le rôle de caniche n’avait rien d’intéressant. Il lui fallait plus, toujours plus. Il voulait des ficelles. Beaucoup de ficelles sur lesquelles tirer à loisir. Il voulait prendre de la place. Prendre une place. Il aspirait à une autre forme de pouvoir. Et cette soif maladive avait une explication, aussi horrible soit-elle, mais il n’en a parlé à personne, en dehors de moi. Mais je l’oublierai. Parce que parfois l’oubli est nécessaire. Il nous aide à bander quelques blessures. Lui, il s’en fiche de l’oubli. La seule chose pour laquelle il vie, c’est le regard d’autrui. Il dit souvent qu’on ne remercie pas suffisamment les connards qui nous haïssent. Il est comme un enfant qui souhaite se blesser pour se fasciner de la peau égratignée et du sang perlant, mais qui redoute la chute et la douleur. S’il pouvait tout contrôler, il distillerait la réalité pour n’en tirer que ce qui le captive. Et s’il pouvait le faire, peut-être que les globules blancs auraient du souci à se faire face à un virus pareil.

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Absurde  

Version corrigée d'une blague pas drôle.

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