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capitolo uno

Vous êtes six dans la pièce. Une pièce sombre, à l’unique fenêtre embrumée de barreaux. Vous vous êtes habitués à ces ombres anémiées, habitués à tel point que vos yeux ne saignent plus lorsque votre regard se heurte à la rouille torve. Vous êtes six, vous êtes las, avachis face à face trois par trois rangs d’oignons, reliquats solitaires d’un festin charognard. Vous devriez sentir à travers vos étoffes la structure en acier qui clive la moleskine. Bien sûr il n’en est rien. Bien sûr, évidemment. [3]


Vos orbites se dévident, les pupilles aiment s’enfuir vers le grand cendrier. Toujours plein à ras bords, le grand cendrier. Mégots, crachats, biscuits, papiers encore graisseux du hachis de paupières, petit tonneau replet détritus Danaïdes. Il est l’unique, l’élu, le grand cendrier brun aux multiples cabosses. Le point de convergence de vos trois doigts tendus, secondes phalanges index majeur en bouton d’or, pouce catapulte fébrile, secousse sèche, ongle rosse, c’est selon. Il reste l’épicentre de cette salle où ce jour, à cette heure, vous êtes six. Le lino est vieux vert, anciennement céladon tirant sur le tur[4]


quoise, autrefois rassurant. Enfin il est possible de le supposer. Des traces indélébiles, des cicatrices nombreuses, des cratères carboniques: tous ne furent pas ici adeptes, tous ne se soumirent pas à l’implacable règne du tyranniquement grand cendrier. Sièges et sol se répondent, insistant camaïeu. Vos cernes achromiques vous protègent, croyez-vous. Tout ce vert glissera, n’éclaboussera personne, tout ce vert se niera, sera neutralisé avant de kidnapper vos cœurs à fleur de bouche, avant que de l’attente vous n’ayez la nausée. C’est le lieu qui veut ça. Vos luttes donquichottesques brassent l’air du mauvais temps, la cécité noyaute [5]


coque de noix vos prunelles, calfeutrés tour d’ivoire vous rejoignez chaque jour davantage les sœurs Anne aux pupilles délavées de canonisation. Silence chauffé à blanc, juste vous adonner en premier de cordée, spéléologie intérieure, descendre seuls au tout dedans, vous heurter stalactites salines pleurs pétrifiés, de vos chagrins secrets vous repaître en écho. Les murs ne sont pas verts. Pour ne pas insister. Le sol doit être d’espoir pour que vos pieds s’y ancrent à défaut d’une assise dans la réalité. Alors les murs sont jaunes, d’un jaune ocre un peu sale, un peu terne, plus discret. A gauche de la porte sur laquelle en [6]


découpe une vitre opaque s’incruste, un tableau assez laid prend largement ses aises. Pastelle, grossier trompe l’œil. Un maladroit appel aux rêveries bucoliques, croisée charmilles ouvertes sur une Provence gluante de riches vallons rieurs et de bosquets touffus. Vous vous moquez éperdument de tout cela. Vous êtes devenus hermétiques à votre environnement encore plus qu’à vous-mêmes, cela fait longtemps déjà. Combien d’heures passées dans cette pièce sans chercher à l’apprivoiser, combien d’orangers dans vos cœurs et de vieux saules dans le jardin, combien. Combien. Je sais, vous l’ignorez. Parfois l’un d’entre vous ou un autre, un autre [7]


plus abîmé que vous si cela est possible, colle sa bouche au plexi, clôt paupières impavides, et souffle la fumée vers cet horizon tendre. Les volutes lui reviennent empoissées de lavande et effluves détergeant. Dans ce Sud le soleil est toujours mordoré, c’est l’auréole de nicotine qui en assure le scintillement. Vous êtes six et vous m’avez tué. L’un d’entre vous, ou bien chacun. Oui c’est bien cela. Chacun. Ceux qui m’aiment durent rater le train, banquette souillée Orient Express. Je ne suis pas un fantôme vengeur, un spectre familier, un grillon sans foyer, un esprit flageolant le vôtre en tambourinant les tablées. Je ne suis pas non plus un ange. Ça non, [8]


il n’en est rien. Je ne rachèterai pas vos fautes. Je ne vous châtierai pas. Je ne vous annoncerai rien. Je vous sens très déçus mais ce n’est pas mon rôle. Or chacun a le sien, ici, bien plus qu’ailleurs. Terriblement plus ici qu’ailleurs, vous le savez, chacun a le sien. Tout cela est très organisé. Je suis là et c’est tout. Pour le temps qu’il faudra. Le temps d’une simple partie, juste le temps d’une simple partie. La dernière pour vous tous. La dernière pour nous tous. Plus personne n’a le choix.

[9]

chloé delaume, certo che no  

il primo romanzo

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