Graphistes, permacultivons !

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«Graphistes, permacultivons !»

De la permaculture au design graphique, une aventure méthodologique

NOTE À L’INTENTION DU LECTEUR Veuillez déplier la jaquette durant la lecture du mémoire, celle-ci vous aidera à comprendre la permaculture par l’explication des 12 principes qui la régisse. En dépliant cet objet, vous pourrez également découvrir la matrice du projet, située dans la première et la dernière de couverture de l’ouvrage.


Photo réalisée dans le cadre du workshop photographie avec le photographe finlandais, Antti Ahtiluoto. Le mobile y représente l’équilibre nécessaire et permanent dans la nature. Cette série photographique met en valeur la nécessité d’avoir une vision globale et holistique de l’environemment qui nous entoure. La série apparaît au fur et à mesure du mémoire donnant des clefs successives pour comprendre le tableau d’ensemble. Sur cette image, le temps est suspendu et ce calme apparent nous incite à observer la nature avant d’agir sur elle. Par sa composition, la structure relate les liens présent dans les écosystèmes qui relie entre eux les différents éléments naturels (végétal, animal, huamin et minéral). C’est une mise en scène d’une nature sous une forme sauvage, organisée et en tension.

| Nous sommes déconnectés de notre environnement, pour lutter contre ce phénomène en tant que designer, nous devrions nous intéresser aux fondements même de cette relation qui prend sa source, en partie, dans l'agriculture. Pour pouvoir repenser ce lien à l'environnement, le graphiste pourra puiser dans la permaculture qui s’est développée face à l'agriculture intensive. À la fois applicable à l'ensemble des domaines humains et agricoles, la permaculture est aussi une philosophie et un ensemble de principes basés sur une approche hollistique du monde. Par son bon sens, elle sera une source d'inspiration pour les graphistes, leur permettant de repenser les systèmes visuels qui nous entourent de manière créative et éthique. Par une adaptation à un contexte spécifique, le design permaculturel pourra accompagner les citoyens dans leur relation au territoire. Ce transfert entre la permaculture et le design graphique nous emportera dans une aventure méthodologique.



Les 12 principes de la per

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OBSERVER & INTERAGIR

CAPTER & STOCKER L’ÉNERGIE

OBTENIR UNE PRODUCTION DE RICHESSE

«À mesure que les combustibles fossiles disponibles se raréfieront, les répercussions négatives de cette surexploitation seront plus sensibles. En langage financier, on pourrait dire que nous dépensons sans compter le capital mondial, ce qui condamnerait n’importe quelle entreprise à la faillite. Nous devons apprendre à économiser et à réinvestir l’essentiel de la richesse».

«Tout système doit être conçu pour nous permettre d’être autonomes, à tous les niveaux (y compris individuel): il faut exploiter efficacement l’énergie captée et stockée, afin d’entretenir le système et de capter plus d’énergie encore. Plus largement, il nous faut être flexibles et créatifs pour élaborer de nouvelles façons de produire adaptées à la descente énergétique.»

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CONCEVOIR LE DESIGN D’ENSEMBLE AVANT D’EN VENIR AUX DÉTAILS

INTÉGRER PLUTÔT QUE SÉGRÉGUER

FAVORISER LES SOLUTIONS LENTES, MODESTES & À PETITE ÉCHELLE

«Une conception réussie nécessite une relation libre et harmonieuse avec la nature et les hommes. D’une observation attentive et d’une interaction réfléchie naissent l’inspiration, le répertoire et les structures. Ce processus ne peut naître dans l’isolement : il lui faut une interaction continue et réciproque avec le sujet.»

«Les points communs entre les structures naturelles et sociétales nous permettent de comprendre ce que nous voyons et de transposer une structure donnée dans un autre contexte à une autre échelle. La reconnaissance des motifs, traitée dans le principe : Observer et interagir, est la condition sine qua non de tout processus de conception.»

« Au sein d’un organisme comme d’un écosystème, la nature nous montre que les liens entre les éléments sont aussi importants que les éléments eux-mêmes. C’est pourquoi la conception fonctionnelle et autorégulatrice est de disposer les éléments de façon à ce que chacun d’eux réponde aux besoins des autres et reçoive leurs apports. »

«Les systèmes doivent être conçus de manière à fonctionner à l’échelle la plus petite possible, tout en restant pratiques et sobres en énergie.», «L’échelle et les capacités humaines doivent constituer la référence de toute société humaniste, démocratique et soutenable.»


rmaculture

Les citations sont issues de Permaculture, principes et pistes d’action pour un mode de vie soutenable de David Holmgren. Ces principes ont été imaginés par Bill Mollison et David Holmgren en Tasmani dans les années 70, ils régissent la conception de tout projet en permaculture et ils sont directement inspirés du fonctionnement de la nature.

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APPLIQUER L’AUTO-RÉGULATION, ACCEPTER LES RÉACTIONS

UTILISER & VALORISER LES RESSOURCES RENOUVELABLES

LIMITER LE GASPILLAGE

«Ce principe traite des aspects autorégulateurs de la conception permaculturelle, qui limitent ou découragent toute croissance ou tout comportement inappropriés. Une meilleure compréhension du fonctionnement des réactions positives et négatives dans la nature nous permettrait de concevoir des systèmes qui autorégulation davantage, ce qui réduirait le nombre d’interventions correctives, sévères et répétées.»

«La conception permaculturelle doit tendre vers l’usage le plus approprié possible des ressources naturelles renouvelables afin de gérer et d’entretenir une production, même si la phase d’établissement d’un système peut s’appuyer sur des ressources non renouvelables.», «L’injonction laisser faire la nature nous rappelle que l’intervention des hommes, leur tendance à complexifier certains processus, peut faire plus de mal que de bien, et que nous devons respecter et honorer la sagesse des systèmes et processus biologiques.»

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FAVORISER LA DIVERSITÉ

REPÉRER & FAVORISER LES EFFETS DE BORDURES

RÉAGIR AUX CHANGEMENTS DE FAÇON CRÉATIVE

«Le sol vivant qui ne fait parfois que quelques centimètres d’épaisseur - constitue une bordure entre la terre minérale inerte et l’atmosphère. Pour l’ensemble de la vie terrestre, c’est l’interface la plus importante.» «La spiritualité orientale et les arts martiaux considèrent la vision périphérique comme un sens éminemment important, qui nous relie au monde de façon très différente de la vision focale», «C’est en bordure de toute chose, de tout système ou de tout milieu que se produisent les évènements les plus intéressants.»

«Ce principe possède deux dimensions : l’usage délibéré et coopératif du changement, et de l’adaptation, créative, aux changements des systèmes à grande échelle qui dépasse notre contrôle. (...) C’est souvent à travers l’accélération de la succession écologique au sein des systèmes cultivés que s’exprime le plus couramment ce principe.» «Même si la stabilité est importante en permaculture, le changement demeure essentiel (...) cette durabilité est indissociable d’une certaine flexibilité.»

«La grande diversité des formes, des fonctions et des interactions au sein de la nature et de l’humanité explique la complexité des systèmes issus de l’évolution.» La diversité est «le résultat de l’équilibre et des tensions dans la nature, entre la variété et les possibilités d’une part et la productivité et la puissance de l’autre.»

«Ce principe rassemble tout à la fois les vertus traditionnelles que sont la sobriété et le soin porté aux biens matériels, les préoccupations classiques en matière de pollution, et le point de vue plus radical selon lequel les déchets sont des ressources et des opportunités.»

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« Graphistes, permacultivons ! »  De la permaculture au design graphique, une aventure méthodologique


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le constat

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la volonté

Un homme déconnecté de la terre

1.1 - Une alimentation mondialisée 1.2 - Les limites du graphisme hors-sol 1.3 - Notion de rapport discontinu à la nature 1.4 - Une approche pour renouveler notre rapport au monde

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Une liaison à la terre

2.1 - Se reconnecter à la terre par la permaculture 2.2 - La nourriture comme lien physique et métaphysique 2.3 - Des outils pour passer à l’action 2.4 - Hybrider pour mieux créer

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les moyens

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Avant Propos Introduction

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Quand les imaginaires génèrent les méthodes

3.1 - Recherches méthodologiques en design 3.2 - Développer une méthode adaptée 3.3 - Recherche contextuelle 3.4 - Quelle application sur l’île de Batz ? 3.5 - Vers un tourisme respectueux de l’environnement

Conclusion Bibliographie Annexe


← Table des matière


| Avant propos Le graphisme m’a toujours semblé appartenir à une expérience du sensible fondée sur une relation particulière à la terre. Mon rôle en tant que graphiste écoresponsable, tel que je l’imagine, serait de faire le lien entre les hommes et leur environnement pour qu’ils puissent comprendre et donc respecter ce qui les entoure. J’aime créer la rencontre, la surprise en me faisant l’intermédiaire, c’est pourquoi, une connexion entre des domaines qui pourraient sembler aussi éloignés que la permaculture, une ingénierie agricole et philosophique et le graphisme me semble être un défi motivant. Devenir traductrice, médiatrice, voilà une définition du graphiste qui me plaît. La permaculture nous invite à un équilibre ternaire mettant en relation le respect de la terre, le respect des hommes et le partage équitable des ressources. Ce mémoire tentera d’effectuer un transfert entre la permaculture et le design graphique pour mener à une méthodologie de travail plus éthique pour les designers, les citoyens et leur environnement. Le transfert permet de créer la rencontre entre deux disciplines pour en faire émerger une troisième ou pour renforcer celles-ci. Cette pratique du transfert est déjà utilisée dans le design en intégrant les principes du cradle to cradle ou le biomimétisme par exemple, il est donc envisageable de l'appliquer à la permaculture. L'emprunt à un domaine extérieur au design permet de nourrir un projet tout

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en l'ancrant dans un contexte particulier. Le transfert permettra donc de générer à la fois une forme de créativité, un cadre et une réalité dans la recherche en design. Cette recherche ouvrira une voie permettant de réfléchir aux multiples possibilités de vivre un paysage.

Je vous invite à suivre cette réflexion en commençant la lecture par la couverture de l'ouvrage, qui dépliée, donne à voir l'ensemble des principes de la permaculture. Par la suite les pictogrammes visibles dans la marge du texte feront référence à des principes de la permaculture, cet outil vous aidera donc à vous y référer. Enfin le dépliant situé dans la couverture vous accompagnera pour comprendre le transfert entre la permaculture et le design et la méthodologie de travail mise en place. Cet objet éditorial invite à s'installer pour lire, choisissez bien le lieu. « Au fil du temps, je me suis rendu compte qu'en valorisant le métier de jardinier, je sortais de mon rôle et que c'était la force du concept : associer des personnes qui ne se rencontrent jamais, trouver une passion commune, faire collaborer les différences pour faire voir et sentir. » Gilles Clément, Des jardins et des Hommes, 2 016

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| Le point de non-retour 1 Environnement : situation, localisation, c’est ce qui nous entoure. C’est le milieu, le cadre de vie bâti et naturel. Il englobe l’étude des milieux naturels et l’impact de l’homme sur celui-ci.

The Shadow of Success est une exposition présentée aux Rencontres de la photographie d’Arles en 2017 par Pablo Ernesto Piovani. Le photographe a sillonné l’Argentine pendant huit ans pour témoigner du « massacre silencieux » causé par les pesticides.

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Notre environnement1 tend à se complexifier, et il devient de plus en plus difficile de le comprendre davantage. L’industrialisation a modifié notre connaissance de l’environnement et il nous est difficile de discerner les subtilités des écosystèmes naturels et les conséquences qui découlent de nos actes. Notre manière de cultiver et de nous nourrir est représentative de notre rapport au monde, c’est pourquoi elle est un point de départ pertinent à la recherche en design. Pablo Ernesto Piovani nous donne à voir un exemple de déconnexion par rapport à la terre à travers l’histoire de Fabian Tomasi, ancien ouvrier agricole, dans le reportage argentin The shadow of success2. Le photographe nous présente un ouvrier qui scrute l’aube à l’autre bout d’un champ à la recherche d’une solution pour un avenir meilleur. Cette terre est nue, elle semble hostile et évoque un désastre écologique. Fabian Tomasi, pendant 30 ans, a eu comme tâche de déverser du glyphosate sous forme de fumigène par avion sur des parcelles de soja. Une polyneuropathie a ensuite été diagnostiquée chez cet ouvrier, ce qui aujourd’hui, l’empêche de manger des aliments solides, de marcher normalement ou d’avoir l’usage de ses mains. Il est un exemple humain du massacre silencieux qui dévaste le monde vivant auxquels faisait allusion dès les années 1960 Rachel Carson

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dans Silent Spring3. Cet ancien ouvrier semble comme impuissant face aux conséquences écologiques qui l’ont dépassé. Ses côtes apparentes font écho à la terre sur laquelle il se tient encore, là où les traces du tracteur et des cocktails chimiques ont épuisé la fertilité du sol. Le cadrage le place au milieu du champ agricole et photographique, comme s’il se tenait responsable de l’état de la terre. Les chocs visuels comme le travail de Pablo Ernesto sont parfois nécessaires pour admettre la réalité. Selon Adrien Frutiger4 « l’homme est au centre d’un cercle, sa place réelle est toujours celle du milieu, la constellation humaine est inévitablement égocentrique. » Cela place l’homme dans une position de contemplation, de domination mais aussi de responsabilité face à ce qui l’entoure. Fort de la remarque d’Adrien Frutiger, nous devons prendre conscience de notre inconscience. Nous aurions perdu le contrôle. Selon la mythologie grecque, l’agriculture serait un don de Déméter, déesse de la terre féconde et fertile. Déméter, maîtresse des saisons, qui ne se laissait pas dompter, offrit aux hommes le savoir de l’agriculture leur permettant de créer avec la terre. Or si l’agriculture est un don précieux elle ne nous donne pas pour autant les pleins pouvoirs sur la terre. Nous avons rendu malade la terre donc il est de notre devoir de la soigner, d’autant plus que nous en avons les capacités techniques et scientifiques. Si nous fûmes capables de construire des cathédrales, nous devons être à même de soigner nos sols.

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Silent Spring, (1 962) est un ouvrage sur l’utilisation des pesticides (DDT) aux États Unis. Rachel Carson a largement contribué au lancement de la pensée écologiste dans le monde occidental.

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4 Adrien Frutiger (1928-2015), typographe suisse, a écrit en 1983 Des signes et des hommes, ouvrage dans lequel il donne des clefs pour concevoir et comprendre les signes qui nous entourent.


Face à l'état actuel des choses, aujourd’hui certaines initiatives tendent à inverser cette tendance : la permaculture permet de recréer des écosystèmes autonomes en repensant profondément les méthodes agricoles.

Elle se présente comme un cadre méthodologique pour repenser nos relations à la nature, offrant une relecture des relations entre l’homme, les vivants et le territoire. Elle s’appuie sur l’observation du fonctionnement de la nature. Comment le graphiste peut-il aider les citoyens à se placer dans une vision holistique du monde pour qu’ils prennent conscience de la complexité des écosystèmes qui les entourent dans le but de mieux respecter leur environnement ? Arrivés à ce point de non-retour qui engendre une surexploitation des ressources disponibles dans la nature, une pollution des milieux naturels et une disparition de la biodiversité, comment décidons-nous d’agir pour inverser la tendance ? Notre pouvoir en tant que graphiste est infini car nous pouvons convaincre, initier et fédérer les initiatives déjà existantes pour changer les modes de vie. Les créatifs ont la possibilité de pousser les collectivités au changement. Ce mémoire initie une révélation : celle des liens étroits entre permaculture et design graphique, deux pratiques montrant la voie d’une autre façon de penser les rapports à la nature, les cycles naturels de la vie, menant au respect de la temporalité humaine ; par l'apport de propositions applicables et crédibles.

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← Pablo Ernesto, Fabian Tomasi, Le revers de la médaille, 2017, Les rencontres internationales de la photographie d’Arles ©Pablo Ernesto

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L’homme,   un être   déconnecté   de la terre →

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← © Katie Scott, Giant Waterlilly, format A2, œuvre d’art, aquarelle, impression numérique.

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1.1 l Une alimentation mondialisée Si le premier lien qui nous connecte à la terre est la force gravitationnelle, l’une des forces fondamentales qui régit l’Univers, nous retenant au sol, le second lien serait l’alimentation.

Les conséquences de la culture intensive sur l’environnement sont désastreuses engendrant une pollution des nappes phréatiques, des sols et de l’air, une dissémination de substances cancérigènes, ainsi qu'un risques sanitaires pour les agriculteurs et les consommateurs et une diminution des pollinisateurs et de la biodiversité générale Etc. Par Attac et Civic city dans Notre monde a changé !

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Notre modèle alimentaire s’est mondialisé depuis les années 1950 avec l’avènement de l’agriculture mécanisée d’après guerre et l’arrivée du tracteur dans nos champs. Il a ensuite évolué avec l’industrialisation, le développement des transports et celui des pesticides, le tout dans un but de rentabilité. Ce mode de production et de distribution dominant a, par la suite, fait courir à sa perte la biodiversité et le savoir-faire paysan en forçant les agriculteurs à se soumettre à ce modèle5. Aujourd’hui ceux qui occupent 20 % de la surface de la planète consomment plus de 86 % de ses ressources. L’agriculture biologique ne représente que 5,8 % de la surface agricole utile en France. La nourriture est ainsi devenue un produit de consommation comme un autre dont le carcan capitaliste a modifié les différentes étapes comme le soin accordé aux sols, la façon de se nourrir, les modes de production, de distribution, le temps accordé au repas et ses rituels dans une temporalité accélérée. Alors que l’alimentation et l’agriculture nous questionnent sur la soutenabilité de nos systèmes, notre aveuglement face à la finitude de notre planète nous

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empêche de remettre en question nos modes de vie. D’un point de vue social le système dans lequel nous nous trouvons a réduit le nombre d’agriculteurs à 3,6 % de la population en France contre 27 % en 1955. Les aliments perdent leurs qualités nutritives et les semences continuent d’être privatisées. Ce système agricole verrouillé par les directives européennes arrive à ses limites, engageant un gaspillage au calibrage des produits. Le gaspillage se manifeste dans le comportement individuel des consommateurs et dans l'attitude des collectivités. Socialement et économiquement le système agricole conventionnel n’est pas soutenable pour la planète ni pour l’ensemble de la population, de plus, il n’est pas en mesure de remédier aux problèmes d’alimentation des 9 milliards d’habitants. Cette surindustrialisation est un facteur de la déconnexion à la terre que nous ressentons. Les pétrolégumes6, ou légumes issus de l’industrie pétrochimique et alimentaire et ayant parcouru plusieurs milliers de kilomètres7, sont ensuite enchantés par des graphistes, qui doivent promouvoir ces produits à travers un storytelling, un packaging, une manipulation des codes chromatiques et typographiques. Ainsi sur la majorité des produits alimentaires transformés, il y a une omission du parcours du produit ou des conditions de sa transformation. Le graphiste a tendance à valoriser par des superlatifs les informations non reliées à la santé ou à l’environnement. Le designer utilise une stylistique et une abstraction des codes pour dire ce qui relève de l’alimentaire. Il est également de son ressort de travailler sur les produits phytosanitaires, alors qu’ils sont à utiliser avec grande précaution, les descriptifs de ces produits

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6 Pétrolégumes est un terme employé par les Faltazi, écodesigners nantais, dans leur projet : les Ekovores. Ce terme évoque les légumes bourrés d’engrais, ayant parcouru parfois des milliers de kilomètres avant d’arriver dans nos assiettes.

7 Environ les trois quarts des émissions de CO2 de la planète sont directement causés par l’utilisation de combustibles fossiles tels que le charbon, le pétrole et le gaz. Par Attac et Civic city chez Lars Müller Publishers.


ne sont pas lisibles par les néophytes, la seule information qui peut attirer leur attention est un épi de maïs en « pleine santé ». Par conséquent, le packaging ne renvoie pas l’image d’un produit dangereux mais scientifique (les tableaux et la grille très structurants) cela engendre un problème de représentation mentale. On peut observer que la hiérarchisation de l’information est savamment pensée pour détourner l’attention du consommateur des informations relatives aux aliments. Cette distance graphique entre l’aliment, la terre et l’utilisateur ne permet pas d’appréhender l’environnement de façon compréhensible. Par le traitement graphique de ces produits, nous sommes face à une sous-représentation de quelque chose d’important. Le traitement graphique de l’information relèverait-il d’un choix de société plus que d’un choix de la part du graphiste ? En effet, par ses choix plastiques et techniques, le graphiste peut étendre le fossé de l’incompréhension du réel en brouillant les pistes, par l’utilisation d’images retravaillées, en adoptant des corps de caractères illisibles ou par l’emploi d’abréviations et d’acronymes inconnus des non-initiés sur les suremballages. Souvent ce langage lui est imposé par les distributeurs. Mais peu importe ici qui génère le contenu du message, le fait est que le graphiste accentue l’opacité de l’information, creusant un fossé entre le produit et ses enjeux environnementaux, en utilisant une abstraction des codes graphiques. Ces traitements graphiques résument notre connaissance erronée et distanciée de la nature. Leur puissance est aussi l’indice de la faible éducation visuelle dont dispose

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← EmblemFlo, Herbicide anticotylédones de postlevée, agroterra.com ©DR ← © Monoprix, packaging d’un jambon blanc

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L’occidentalisation du monde est un essai publié pour la première fois en 1989 par Serge Latouche, animateur de La Revue du MAUSS, président de l’association La ligue d’horizon, économiste, philosophe ainsi que professeur à l’université Paris-XI.

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la population. Le graphiste donne à voir et de ce fait, s’il produit une communication distanciée, l’information restera inaccessible. Le traitement de l’information sur les produits alimentaires n’accompagne pas l’acheteur à une pleine compréhension des enjeux de chaque produit. L’esthétique et la force du graphisme qui ont conduit à l’hyperconsumérisme font ici l'objet d'une critique investiguant les univers qui nourrissent nos imaginaires et induisent un paysage visuel qui valide des choix agricoles dangereux. Il sera nécessaire d’analyser ces codes pour comprendre comment ils sont apparus, on peut supposer qu’ils découleraient d’une forme d’occidentalisation du monde8. Il s’agit là d’une perception du monde soutenue par Serge Latouche dans son essai sur la signification, la portée et les limites de l’uniformisation planétaire.

1.2 l Les limites du graphisme hors-sol 9 Gaïa : dans la mythologie grecque représente la personnification de la terre. Elle fut la déesse suprême, dont la majesté s’imposait aux hommes et aux dieux mêmes.

Selon Serge Latouche, notre rapport à l’environnement est intimement lié à notre culture occidentale. Ce déracinement planétaire et la tendance à l’uniformisation du monde sont une cause de notre déconnexion à Gaïa9. Dans L’occidentalisation du monde, l’auteur met

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en avant les rouages de notre système qui se voudrait reproductible à l’infini. Malheureusement cette uniformisation ne valorise pas la diversité, qui elle, nous est nécessaire et vitale du point de vue culturel et agricole. L’auteur nous invite à nous interroger sur « les formes possibles d’aménagement d’une vie humaine plurielle dans un monde singulièrement rétréci ». Car dans une société qui gomme les différences, qui prône la monoculture et qui brouille les signes, nous aurons besoin de clairvoyance pour conserver les bases identitaires locales. La standardisation des modes de vie passe par une nouvelle temporalité et spatialité qui nous font entrer, selon Serge Latouche, dans une « extraordinaire uniformisation des modes de vie et de pensée et une mimesis10 généralisée. Dans le monde déterritorialisé des avions et des aéroports, on croise des gens de toutes couleurs et de toutes provenances, habillés de la même façon, descendant dans les mêmes hôtels des chaînes internationales, parlant l’anglais international et mangeant la cuisine internationale. » Selon lui « Le temps du monde fini a bien commencé et il a commencé comme fin de la pluralité des mondes. » D’après l’auteur, ce phénomène a effacé les repères traditionnels qui régulaient nos vies et l’uniformisation de nos cultures nous procure un vide culturel. L’homogénéisation de la société a supprimé en grande partie nos différences, nos saveurs, nos styles et nos rythmes de vie spécifiques. La standardisation de nos modes de vie nous offre un idéal, un confort qui nous empêche de découvrir et d’aller à la rencontre de l’inconnu. Les designers, quant à eux, tendent

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10 Mimesis : création artistique considérée comme une imitation du monde.


11 Je vous invite à vous référer à la couverture du mémoire contenant l'explication des pictogrammes pour comprendre les relations entre les principes de la permaculture et le fil du mémoire.

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à uniformiser leurs propositions pour offrir un rêve et des aspirations globalisées à une population mondialisée. Ce phénomène influence notre subconscient et nos désirs. Peut-on dire qu'il induit et génère des modes de reproduction ? Les signes graphiques, comme l’agriculture, se standardisent. L’utilisation des linéales, du dessin vectoriel, l’utilisation systématique de l’anglais ou des styles qui sont relayés à travers le monde, via une mise en réseau, génère des invariants graphiques dont le déploiement est sur le plan géographique très étendu. Ainsi, nous sommes en train de sacrifier la pluralité culturelle au profit d’un modèle dominant. Cette uniformisation gomme les différences, les savoirfaire, les singularités en voulant imposer un modèle reproductible par souci économique. Qu’en est-il du lissage du langage graphique observable dans des zones très éloignées les unes des autres ? L'idée d'un graphisme universel, dont les codes seraient uniformisés pour l’ensemble des cultures est-il soutenable ? La liberté ne se situerait-elle pas dans la diversité des langages graphiques ? L’auteur défend l’idée selon laquelle c’est la relation entre les cultures qui leur donne du sens, les cultures se définissant dans le contraste entre elles, « Il ne s’agit donc pas d’imaginer une culture de l’universel, qui n’existe pas, il s’agit de conserver suffisamment de distance critique pour que la culture de l’autre donne du sens à la nôtre ». C’est dans cette opposition entre les cultures qu’elles peuvent se révéler et faire sens. Avons-nous un besoin d’identité culturelle, qui transcende la culture mondialisée symboliquement pauvre, pour pouvoir nous définir comme des êtres

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cultivés ? En contrepoint de cette uniformisation forcée, émergent des replis, des réactions violentes et de l’ethnicisme, et non la coexistence.

|  Neutralité du graphisme ? D’un point de vue graphique, la standardisation dans la construction de nos imaginaires questionne le besoin de contextualisation de l’image pour qu’elle fasse sens. C’est la question de la géographisation du signe qui entre alors en jeu. Les signes graphiques sont-ils reproductibles et diffusables hors contexte ? Peut-on réaliser un graphisme hors-sol ? Sans une analyse du contexte, le graphiste peut engendrer des situations catastrophiques, ce fut le cas avec le packaging des rations envoyées en Afghanistan par les États Unis en 2001. Les rations larguées par avion et difficilement reconnaissables à distance, avaient exactement la même teinte jaune que les bombes américaines, elles aussi larguées sur le sol afghan par avion. L’ouvrage The politics of design, a (not so) global manual for visual communication de Ruben Pater12 considère le graphiste comme le détenteur d’un immense pouvoir visuel, qui influence nos vies. L’ouvrage questionne la manipulation parfois approximative des contextes sociopolitiques dans lesquels s’inscrivent les images et les signes. L’auteur nous met en garde face à l’utilisation des clichés et de ses images copiées collées dans différents contextes planétaires. Puisque le design n’est jamais neutre, mais toujours politique et culturel, le graphiste doit avoir conscience des limites du langage universel.

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12 Ruben Pater est un designer et chercheur hollandais. Dans cet ouvrage, il tente de démontrer par des exemples visuels l’importance des contextes politiques et culturels de la communication.


13 Ruedi Baur, graphiste francosuisse revient sur les notions fondamentales du graphisme dans cet ouvrage. Il souligne l’importance du graphisme contextualisé. Il travaille sur le manque de cohérence de nos systèmes visuels.

Même le système visuel normé ISO 7 010 créé en 1974 pour le département des transports aux États Unis, ne peut être universel. Le pictogramme représentant un humain est toujours masculin, le féminin étant utilisé pour signifier uniquement le genre féminin dans des situations spécifiques (les toilettes, l'espace table à langer ...), le pictogramme définissant le restaurant est représenté par un couteau et une fourchette qui sont des outils propres à l’occident, et la lettre P pour parking se réfère à l’alphabet latin. L’échelle de diffusion des signes devrait-elle être réduite afin d'être en accord avec des contextes spécifiques et des cibles particulières ? Selon Ruedi Baur13 dans les 101 mots du design graphique, les symboles traditionnels tendraient à disparaître, ils seraient de plus en plus unifiés, le tout accentué par une uniformisation des choix techniques de la part des graphistes. L’homogénéisation des signes graphiques engendrerait un désengagement du terrain de la part du graphiste. Or sans cet engagement sur le terrain, le graphiste ne pourrait plus réaliser une analyse précise des besoins et des codes d’un lieu spécifique.

L’utilisation de ces signes uniformisés transmet des messages globalisés et erronés, puisque culturellement, ces signes ne sont pas adaptés, les usages et les pratiques étant différents d'une zone géographique à une autre. L’image, dans la singularité de ses codes culturels informe tout autant qu'elle participe à la spécialisation des territoires.

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← © Humanitarian daily rations, The politics of design

← Humanitarian daily rations, © The politics of design

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� Pictogrammes Iso 7001, dÊpartement des transports des E.U, 1974, Roger Cook et Don Shanosky


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Ces spécificités culturelles comme le sens de lecture, les symboles, la langue, les codes colorés, les outils utilisés sont-ils inhérents aux cultures ? En quoi cette richesse graphique est-elle nécessaire au bon fonctionnement d’une société et à la bonne compréhension des messages ? Si la monoculture est dangereuse en agriculture, qu’en est-il de la monoculture des signes ? Est-ce que l’importance de la biodiversité en agriculture peut faire écho à la nécessité d’une pluralité de langage en graphisme ? En revanche, pour contrer cette unification des signes, le graphiste peut se rattacher, entre autres, aux spécificités culturelles et graphiques des communautés pour réaliser des projets plus adaptés. En effet, cette prise en considération de l'existant culturel fait écho à la permaculture qui, elle aussi, nous invite à adapter nos langages à chaque situation et aux utilisateurs, aussi différents soient-ils, par son principe d'intégrer plutôt que de ségréguer. Ruedi Baur est très attaché à la notion de contexte en design graphique. Dans les 101 mots du design graphique, il insiste sur la participation, et donc la responsabilité, du graphiste dans la standardisation de notre environnement visuel. « Au centre de la modernité et en lien direct avec les logiques expansives de l’industrie puis avec l’idéologie du marketing, le design a souvent participé, il faut l’avouer, à cet acte de décontextualisation qui consiste à remplacer le particulier par la meilleure solution universelle du moment ». Bien qu’il mette de côté les mouvements alternatifs, Ruedi Baur exprime l’idée selon laquelle le graphisme est appréhendé

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depuis la modernité selon des logiques stylistiques et non contextuelles. Il soulève ensuite la question « Comment réaliser le projet en se démarquant de cette écriture globale interchangeable liée plus à la mode qu’à la situation de son implantation ? ». Le signe fait le lieu, pour répondre à cette problématique, le designer pourra s’emparer de techniques et de supports spécifiques tout en élaborant un travail volontairement contextualisé ou bien, contre les effets de décontextualisation. Devrions-nous valoriser davantage le travail in situ ? En déduisons-nous qu’il est impératif de travailler in situ ?

|  Interagir sur le terrain Dans l’article « Graphic Design as a Live Art » issu du magazine Baseline Sans Serif Issue, Hans-Rudolph Lutz souligne l’importance de la relation entre le terrain et le graphiste qui fait émerger des singularités culturelles. L’auteur explique qu’au Mexique dans les années 1950 le graphiste à qui l'on commandait une enseigne ou des éléments de signalétique ne s’enfermait pas dans son studio aseptisé, préférant travailler dans la rue avec de la peinture et des pinceaux comme matériel et le mur comme seul support. Les citoyens pouvaient ainsi interagir en direct avec le graphiste, participant donc à la création. S'exposer directement dans la rue et s'introduire dans l'espace public, implique une responsabilité partagée entre les créateurs. Ce travail manuel, réalisé à découvert surgissait dans la relation au support préexistant et dans une économie de moyens dictée par le terrain, créant un

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dialogue adapté aux autres signes graphiques urbains. Cependant, quand avons-nous néanmoins l’utilité de signes universels pour réguler la vie en société ? Dans quelles circonstances faut-il favoriser la production de signes génériques ?

|  Universalisme Le phénomène d’internationalisation des signes commença dans les années 1920. Pour la signalétique des routes, il sembla important d’opter pour un système cohérent, lisible et uniforme. John Kinneir et Margaret Calvert ont entrepris d’apporter entre 1957 et 1967 de la cohérence au système de signalétiques routières de la Grande Bretagne. Dans un contexte d’urgence, les graphistes ont dû choisir un système pour simplifier les déplacements des automobilistes. Les graphistes ont opté pour une représentation en plan des carrefours et des intersections, orientée par rapport au véhicule du conducteur. Ces représentations intuitives du code de la route, sont néanmoins soumises à un apprentissage pour être entièrement assimilés par les conducteurs. Les graphistes furent également quelque peu limités dans le choix de la représentation graphique car ils devaient nous donner une vue d'ensemble de notre déplacement dans le réel. Le signe n’est lisible qu’à travers une situation. Au-delà de ce cas pris dans l'univers routier, Ruedi Baur dans les 101 mots du design graphique, remet en cause l’efficacité du style international de façon plus générale, selon lui nous serions tout à fait aptes à former

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â†? Baseline Magazine, Design as a live art, ŠDR


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des familles de signes très complexes. Bien que ces signes soient efficaces, ils ne sont pas toujours les meilleurs outils visuels pour une reconnaissance rapide et ne permettent pas de s’adapter en détail à la situation. En voulant satisfaire l’idéal d’un système de communication lisible pour une masse d’individus, le style international ne propose probablement qu'une réponse partielle au désir d’un graphisme pour tous. Par conséquent, le style international simplifie les formes tout en tentant de rendre plus accessible l’information à un plus grand nombre de personnes mais cette démarche reste insuffisante en un sens, car elle ne rend pas compte de la complexité du monde qui nous entoure. Cette prise de distance volontaire face à la complexité de notre environnement pourrait découler de notre rupture avec l’environnement qui serait issue d’une relation conflictuelle antérieure entre l’homme et la nature.

1.3 l notion de rapport discontinu à la nature. Notre déconnexion à l’environnement est aussi intimement liée à notre rapport discontinu à la nature

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â†? Jock Kinneir et Margaret Clavert, signalisation Britannique, 1957-1957, Index Grafix, 2 013 par Augustin, ŠDR


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et à notre relation naturaliste14 à celle-ci. La relation occidentale moderne à la nature voudrait une séparation bien tranchée entre l’homme et la nature, mais d’autres perceptions existent, fondées sur l’interrelation entre les espèces ou encore sur une sobriété qui inviterait à ne pas marquer tout le monde de notre empreinte. La permaculture pourrait nous apprendre à faire un pas de côté pour observer les cultures ancestrales. Les activités humaines comme le design pourraient devenir à biodiversité positive si nous prenions en compte dans nos process de création, les 3 pans de la biodiversité : le vivant, l’espace et le temps. La notion de culture ne trouve pas la même définition selon les cultures, ainsi pour Masanobu Fukuoka15 la véritable culture naît dans la nature, elle est simple et pure alors que la vision occidentale opte pour une séparation plus tranchée entre la nature et cette dernière. L’anthropologue Philippe Descola insiste bien sur le fait que seule la vision occidentale (naturaliste) crée une frontière entre soi et l’autre à travers l’idée de nature. La permaculture est intéressante pour le graphiste car elle renoue avec une attitude où préside l’écoconception, intégrant l’environnement dans le projet qu’il soit agricole ou graphique. Ainsi trois notions s’imbriquent entre elles pour élaborer un projet en design graphique permacole : l’agriculture du latin agricultura, composé du latin ager signifiant à la fois champ et colère, qui signifiera ensuite territoire. La nature signifie littéralement l’action de faire naître et la culture est l’ensemble des savoir-faire, des traditions, des coutumes, propres à un groupe humain, à une civilisation et conditionne en grande partie les comportements individuels et collectifs.

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15 Masanobu Fukuoka, précurseur de l’agriculture sauvage, a écrit en 1975 le livre fondateur : La révolution d’un seul brin de paille, Shizen noho wara nippon no Kakumei, au Japon. Il est un précurseur de la permaculture

Selon l'anthropologue Philippe Descola, l'ontologie naturaliste fonderait notre monde sur une séparation distincte entre la nature et la culture. Dans cette vision occidentale, la culture différencierait l'homme et le non humain.

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16 Philippe Descola : élève de Claude Lévi-Strauss, fut chargé dans les années 70 par le CNRS d’étudier les Jivaros Achuar en haute Amazonie. Il s’est appuyé sur ses recherches pour développer une anthropologie comparative des rapports entre les humains et nonhumains. (D’après l'ouvrage Par-delà nature et culture)

Philippe Descola16 dans l’émission radiophonique de France Culture Les rapports de l’humanité peuvent-ils évoluer ? fait un état des lieux de nos relations à Gaïa. Selon lui la séparation entre la nature et la culture n’aurait pas lieu partout dans le monde, ce serait un mouvement progressif qui aurait commencé en Grèce, et qui se serait ensuite accéléré avec le christianisme, jusqu’à ce que la nature ne devienne soumise à la technique, rompant nos liens avec l’universel. L’anthropologue nous invite à chercher une plus grande humilité face à la natusre par le biais d’autres cultures, dans son ouvrage Par-delà nature et culture il critique notre perception autocentrée. Philippe Descola s’intéressa particulièrement à la tribu des Jivaros Achuars d’Amazonie pour pouvoir expliquer les différents rapports existant entre l’homme et la nature. « En Sibérie comme en Amérique, donc, bien des peuples paraissent rebelles à l’idée d’une séparation tranchée entre leur environnement physique et leur environnement social, ces deux domaines que nous distinguons d’ordinaire n’étant pour eux que des facettes à peine contrastées d’un continuum d’interactions entre personnes, humaines et non humaines ». Ainsi la relation à la nature que nous considérons comme universelle et acquise ne l’est pas, la définition même de cette relation n’aurait pas de sens si nous nous placions dans un autre paradigme. La culture de certaines tribus découle directement de leur interaction avec la nature et cette opposition entre les deux termes n’aurait aucun sens. Les tribus qui entretiennent des liens forts et continus avec la nature par leurs modes de vie au sein de la nature confèrent aux vivants un respect naturel. Dans ces parties du monde, l’homme s’associe à la terre, il a une vision inclusive

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de l’environnement, il est connecté avec son milieu et entrevoit les rapports systémiques de son action sur celui-ci. Il a une vision systémique, liée à la proximité entre nature et culture dans cette zone du globe. La permaculture découle de l’enseignement de la culture précolombienne et de celle des Aborigènes d’Australie entre autres, c’est pourquoi questionner le rapport entre la nature et la culture permet de positionner les fondements de cette pratique. Les Achuars ont une relation inclusive à la nature, elle est un prolongement d’eux-mêmes, les êtres naturels sont appréhendés comme des alter ego des hommes. Les membres de cette tribu sont donc capables de s’intégrer dans la nature par une très grande proximité avec les autres espèces, dans une relation réglée vis-à-vis de la nature. Dans ces systèmes particuliers qui organisent les relations entre l’homme et la nature, chaque vivant trouve sa place dans une parfaite cohérence. Par opposition la situation écologique que nous avons engendrée est sans doute due à la place que nous nous sommes accordée au sein d’un organisme vivant plus grand. Le système des Achuars, comme la permaculture, prône une pensée plus systémique c’est-à-dire une approche qui se concentre sur les interactions entre les éléments, à travers une vision globale en opposition avec notre pensée analytique, qui se concentre ponctuellement sur les éléments, s’appuyant sur la précision des détails et pensant de façon linéaire. En se saisissant d’une vision systémique, le designer pourrait-il trouver les clés pour faire un graphisme éthique et respectueux de l’environnement ?

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Bill Mollison, fut successivement : boulanger, marin, chasseur de requins, ouvrier meunier, trappeur, tractoriste, souffleur de verre. Il travailla ensuite à l’Inspection des réserves naturelles de l’Australie. En 1978, il créa la communauté Tagari à Stanley pour mettre en pratique la permaculture. Il fut récompensé par le prix Nobel alternatif en 1981.

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Cette observation du monde cloisonnée amène le design à s’ouvrir à d’autres domaines pour inscrire sa pratique dans un contexte humainement plus intéressant. En réaction aux rapports conflictuels à la nature, se développent des courants philosophiques et agricoles qui proposent de nouveaux rapports à la nature, c’est le cas de l’agroécologie comprenant l’agriculture biologique, l’agriculture sauvage ou encore la permaculture. Le design éthique peut trouver des résonances dans cette pratique, lui permettant de fonder une nouvelle méthodologie de travail.

1.4 l Une approche pour renouveler notre rapport au monde David Holmgren a étudié les problèmes environnementaux à l’Université de Tasmanie, où il s’est intéressé à l’aménagement du sol, à l’écologie et à l’agriculture. Il y a fait la connaissance de Bill Mollison. 17

La permaculture se présente comme une réponse aux écueils de l’agriculture intensive. Cette philosophie, issue d’une observation détaillée de la nature a vu le jour au milieu des années 1970 en Tasmanie par la rencontre entre David Holmgren17, concepteur écologiste, Australien d’origine, et Bill Mollison18, alors maître de conférences à l’université de Tasmanie où il a développé le département de Psychologie Environnementale. Bill Mollison et David Holmgren ont publié l’ouvrage fondateur

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Permaculture One en 1978 ce qui amorça la permaculture et son enseignement. Le fait que la conceptualisation de la permaculture a eu lieu sur une île n'est pas anodin. En effet les îles contribuent à un système générateur d'idée. Dans le cadre de cette recherche, l'île pourrait devenir un terrain privilégier pour tester le transfert issu de la rencontre des domaines, monde à part entière, c'est un véritable laboratoire à ciel ouvert. Pour faire émerger les ébauches de ce transfert, cette typologie de territoire, dense et intense stimule les créateurs et les concepteurs. C'est donc en Tasmanie, sur "l'État de nature", ou "l'île de l'inspiration" comme elle est nommée que tout a commencé. « La permaculture, ce sont des valeurs et des projections dans l’avenir, des concepts et des systèmes de gestion basés sur une approche holistique, et notamment sur nos connaissances et notre sagesse bio écologiques et psychosociales. La permaculture, ce sont surtout les relations que nous entretenons avec les systèmes de gestion des ressources naturelles et l’attention que nous portons à la conception, dans le but de garantir aux futures générations bonne santé et bien-être. » affirme David Holmgren dans Permaculture, Principes et pistes d’action pour un mode de vie soutenable. La permaculture, traduisible par agriculture pérenne, est issue de savoir-faire ancestraux, de bon sens et d’une connaissance biologique et scientifique aiguë de la nature et de son fonctionnement. Elle a pour vocation d’apprendre aux hommes à s’inspirer de la nature et de son fonctionnement pour créer des systèmes nourriciers autonomes et respectueux de l’environnement. Cette méthode se déploie autour de

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Systémique : forgé à partir du grec ancien systema, signifiant « ensemble organisé », la systémique est une approche globale et holistique, qui met en relation différentes perspectives et qui prend en compte les relations et interactions.

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François Léger est ingénieur agronome et docteur en écologie, il est enseignant-chercheur à AgroParisTech et ingénieur de recherche du ministère de l’agriculture ainsi que président du conseil scientifique du Conservatoire du Littoral. 20

Il a été calculé en 2014 que la surface biologique productive nécessaire pour régénérer les ressources consommées est de 1,7 hectare par habitant. D’après Notre monde à changer ! Par Attac et Civic city chez Lars Müller Publishers.

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12 principes qui entretiennent un intérêt pour les êtres humains et les systèmes naturels. Elle permet de vivre de façon autonome, d’être économe dans sa production par l’observation et l’adaptation au fonctionnement d’un lieu tout en développant la production, la diversité et l’organisation sociale. Cette technique limite l’utilisation de la pétrochimie, en favorisant des sols extrêmement vivants ainsi que des écosystèmes autonomes et résilients, dans une vision systémique19. Bernard Alonso et Cécile Guiochon dans Permaculture humaine expliquent qu’elle « s’inspire du fonctionnement des écosystèmes naturels, des ensembles dynamiques d’organismes vivants qui interagissent entre eux et avec le milieu dans lequel ils vivent, et qui échangent de l’énergie et de la matière pour maintenir et développer la vie ». La philosophie de la permaculture peut s’adapter à tout type de projet individuel ou collectif, c’est ce qu’on appelle la permaculture humaine. Ce déploiement n'est-il pas pour le graphiste une invitation au transfert ? François Léger20, ingénieur agronome a travaillé sur une ferme en permaculture française : Le Bec Helloin en Normandie. Dans son interview sur l’étude de la rentabilité de cette exploitation dans le magazine Nexus n° 108, il affirme que « Seulement 1 000 m2 peuvent suffire à rémunérer correctement une personne dans l’environnement de cette ferme. Néanmoins, cela n’est pas compatible avec nos modes de consommation (...)». D’après le rapport de l’INSE, cette surface21 permettrait de dégager un revenu entre 850 et 1 500 euros mais pour assurer sa viabilité économique, il faudrait changer les systèmes alimentaires et pas seulement les techniques

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agricoles. D’après le rapport de L’INSE, cette parcelle de 1 000 m2 permettrait d’obtenir un revenu horaire entre 5,40 et 9,50 euros pour une semaine de 43 heures, ce qui apparaît comme tout à fait acceptable en comparaison avec le maraîchage biologique. L’ingénieur agronome conclut à la performance économique du maraîchage permacole, puisque selon lui elle est une proposition agricole crédible et en devenir. La permaculture peut s’expliquer selon douze principes décrits par David Holmgren dans Permaculture, principes et pistes d’action pour un mode de vie soutenable. Ils sont à prendre en considération lors de la conception d’un projet. Curieusement ces douze principes s’avèrent trouver des échos quasi immédiats avec les actions du design graphique. Regardons les preuves de ce qui pourrait relever d’un transfert de pratique. L’observation et l’interaction pourraient s’assimiler à la phase de co-conception et d’élaboration d’un état des lieux pour un projet spécifique. L’intégration au lieu de la ségrégation pourrait évoquer la collaboration de différents acteurs dans un projet et une accessibilité renforcée au design. Le principe de partir des structures d’ensemble avant d’en venir aux détails pourrait évoquer la vision globale nécessaire sur un projet et le développement d’un méta regard. Il semblerait que chaque principe puisse être combiné à des paramètres régissant le projet en design graphique comme la typographie, l’édition, la signalétique, l’utilisation des supports, la création de l’image, et ainsi probablement devenir des entrées méthodologiques pour le projet en design.

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← Carte de l'australie, carte-du-monde.net ©DR

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Une   liaison à la  terre

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2.1 l Se reconnecter à la terre par la permaculture Perceptible comme un resserrement du monde, de l’échelle de diffusion et du message en communication tout en diffusant un mode de pensée mondialement applicable, la permaculture adaptée au graphisme pourrait permettre d’interagir avec des territoires spécifiques. Le graphisme lui-même généralement se déroule selon un système linéaire, de la production à la transformation, en passant par la distribution, la consommation, jusqu’aux déchets. Comment pourrait-on aller vers un système circulaire, local et résilient en s’inspirant de la permaculture ? Comparable à une conception permacole, le projet en design est un processus complexe. Par une analyse très fine du terrain, une longue phase de conception et une adaptation permanente au terrain, le graphisme permaculturel pourrait s’inscrire éthiquement dans l’environnement. Le design permaculturel pourrait offrir un graphisme désirable pour l’environnement, les citoyens et les écosystèmes. Cette méthode développerait un questionnement sur le métier de graphiste à l’intérieur d’un mode de vie cohérent par rapport à l’environnement. Nous avons besoin d’un extérieur à la cité, d’une zone que nous ne maîtrisons pas pour rester surpris et trouver des nouvelles solutions. Enfin les permaculteurs

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|  Trajectoire de création Apprentissage théorique de  la permaculture d d

Le territoire   de l'île de Batz   en Bretagne

Rencontre avec des agriculteurs, des permaculteurs et des cuisiniers. Allers-retours sur le territoire choisi pour réaliser le projet.

d d La matrice de projet les principes de la  permaculture

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Création d'une méthode issue des 12 principes de la permaculture, applicable sur un territoire choisi.


aujourd’hui se défendent de ne pas développer simplement des théories mais de travailler de manière concrète à l’élaboration de ces alternatives, c’est pourquoi il sera important de mettre en action ces principes en graphisme. Cette mise en mouvement ne pourra se faire qu’à travers un projet concret sur un terrain spécifique avec des acteurs locaux, experts, designers ou citoyens. Cette approche du design permettrait de rentrer en résistance par le biais de l’agriculture.

2.2 l La nourriture comme lien physique et métaphysique La nourriture regorge de sens et de symboles, elle nous construit et nous influence. L’alimentation et l’agriculture sont propices à la compréhension de nos modes de vie et de nos choix car elles figurent la base même de nos cultures. La permaculture nous ramène à nos relations aux vivants, elle permet une mise en évidence du rituel et du sacré. En effet, malgré la situation écologique dans laquelle nous nous trouvons, l’homme entretient un rapport

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ritualisé et privilégié avec la nourriture et elle n’est pas seulement essentielle à la survie, elle est aussi un vecteur de notre identité culturelle, de notre rapport aux autres, aux animaux, aux végétaux et à nous-même. Dans l’émission Le sens des choses sur France culture avec Jacques Attali et Stéphanie Bonvicini, les intervenants parlent de « La nourriture comme poésie de l’existence », ils évoquent aussi « le repas comme la fabrication de la société ». Selon Jacques Attali, l’enjeu du XXIe siècle se situera dans notre rapport à la nourriture, comment on la cultive, et comment on la consomme car notre rapport à l’alimentation contient en germe notre rapport aux autres vivants, et nous pouvons à travers cette donnée repenser le modèle social de la nourriture de demain. Manger ensemble permet de lutter contre la mécanisation, car c’est une pratique qui inclut de la préparation, un rituel, une mise en commun des ressources, un partage et qui permet de lutter contre la tendance à l’anonymat, le repas reste un acte de résistance comme la fabrication d’image et de message. Ainsi, par transposition, le graphisme local, élaboré à petite échelle avec des acteurs locaux fait naître des moments de convivialité. Corinne Pelluchon22, défend dans Les nourritures, philosophie du corps politique, l’acte de se nourrir comme un acte économique, moral et politique. « (...) c'est à la reconstruction du monde et même l’institution d’un monde commun que la phénoménologie des nourritures aspire, en affirmant le lien essentiel entre le fait de bien manger et le fait de bien vivre, entre le respect de soi et le respect des autres, humains et non humains, présents et futurs, entre la jouissance et la justice. »

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22 Corinne Pelluchon est professeure de philosophie à l'université ParisEst-Marne-la-Vallée, elle s'intéresse à la question animale, à l'économie politique et à l'éthique de l'environnement.


L’auteur dans son ouvrage met en avant les liens qui existent entre la nourriture, sa production et son partage. Notre manière de nous nourrir est à l’image de notre rapport aux autres, elle dépasserait le temps présent et le domaine du visible, car nos choix alimentaires ont des répercussions à travers le monde et sur une durée indéterminée. De même le graphisme dans sa production et sa diffusion doit prendre en compte l’écosystème social et naturel pour devenir éthique et humainement viable. Il s’agit là de repérer tous les niveaux d’échange où le graphisme peut intervenir et émettre des signes d’une part qui poussent au questionnement, et d’autre part proposent un changement « Les nourritures désignent ce dont nous vivons et dont nous avons besoin, le milieu dans lequel nous baignons et tout ce que nous nous procurons, la manière dont nous nous le procurons, nos échanges, les circuits de distributions, les techniques qui conditionnent nos déplacements, nos habitations, nos œuvres, mais aussi les écosystèmes, constitués de biocénoses - c’est-à-dire les vivants qui existent et que souvent nous ne connaissons pas. » La philosophe replace l’alimentation dans un schéma beaucoup plus global incluant des paramètres sociaux et politiques, les nourritures ne sont donc pas une ressource comme une autre, de plus nous sommes reliés les uns aux autres et nous sommes interdépendants avec les autres espèces. L’auteur propose de repenser la notion même de démocratie à travers les nourritures. Cette vision globale donne conscience à l’homme qu’il fait partie d’un tout, en l’obligeant à prendre conscience des acteurs invisibles des nourritures. L’image et l’alimentation sont fondatrices, ce sont des actions politiques et sociales qui construisent les modes de vie de demain.

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À travers l’expression de cette vision globale via la question alimentaire, l’objectif est de faire converger des domaines a priori distincts et d’élargir l’angle de vue avec lequel on considère le monde. Se placer dans un écosystème c’est décider d’orchestrer une communication sur un territoire resserré, avec des acteurs que nous connaissons et des répercussions que nous anticipons, et cela permettrait de garder la main sur nos productions. Otl Aicher23 dans le monde comme projet affirme que « l’acte de manger fait partie des activités humaines à dimension culturelle. aujourd’hui une tendance à la simplification industrielle et à la généralisation économique de notre alimentation est indéniable. cependant manger et boire, cultiver et faire la cuisine sont un domaine culturel qui échappe largement à la normalisation. le monde entier est concerné. cuisiner, rôtir et épicer constituent de grandes performances culturelles ». La cuisine reste un espace de liberté immense qui fonde nos cultures, puisqu'il appartient à chacun de suivre des règles strictes ou non et d'utiliser tout type d'aliments, elle est par ailleurs dépendante d’un terroir, des rites, traditions familiales et elle résiste à l’influence d’une uniformisation totale. Le graphisme et la cuisine sont des pratiques inséparables du territoire et de son histoire. Alexandre Couillon chef étoilé du restaurant de la Marine à Noirmoutier est un témoin de cette expérience sensible du territoire. En 1999 suite à la marée noire Erika24 qui déferle sur les côtes, il crée son plat éponyme, composé d’une huître noire froide pochée dans un bouillon de lard

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Otl Aicher (1922-1991) était un graphiste allemand, ancien professeur de l’école d’ULM. Conformément au texte original d’Otl Aicher, son texte est restitué sans majuscule.

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24 Erika était un pétrolier qui a fait naufrage le 12 décembre 1999 au large de la Bretagne, transportant alors 30 884 tonnes de fioul lourd en provenance de Dunkerque et à destination de Livourne. Les côtes furent soulliées du Finistère à la Charente Maritime sur 400 km de long, faisant environ 300 000 oiseaux morts.


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← Alexandre Couillon, cuisinier, Noirmoutier, portrait de Hadrien Picard ©DR

← Alexandre Couillon, cuisinier, Noirmoutier, portrait de Hadrien Picard ©DR


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de Colonnata et d’encornets, avec des perles du Japon cuites en acidité et une pastille de sucre. Ayant ressenti le besoin d’extérioriser le souvenir traumatisant de cette catastrophe naturelle, il souligne par cette composition culinaire le lien de dépendance qu’entretiennent les cuisiniers avec la nature. Cette création culinaire montre le caractère cathartique de certains artefacts. Par ce plat le cuisinier sensibilise le citoyen à la fragilité des écosystèmes. À sa manière, Alain le Quernec, graphiste breton engagé, par son affiche Boycott total, avait réagi de façon assez similaire suite à cette même catastrophe. Cette proximité entre le cuisinier, le graphiste, l’agriculteur avec sa terre est issue d’une relation étroite avec le territoire. Ces métiers sont des connecteurs entre le culturel et le corporel. L’action de cuisiner ou d'imager le sens implique le corps et une connaissance du territoire qui font partie, ou qui forment une résistance culturelle. Ce sont les derniers remparts culturels à notre portée. En utilisant les ressources locales, un langage vernaculaire adapté, une main-d’œuvre et un savoir-faire local, le graphisme comme la cuisine gagnent une valeur culturelle et une authenticité. Cependant, aujourd'hui en France Selon Malte Martin25, Les graphistes auraient un problème de terrain, valorisant le graphisme d’auteur plutôt que le design d’information. C’est-à-dire qu’en France le graphisme aurait tendance à surinvestir la stylistique issue d’une personnalité de plasticien aux dépens de réponse émanant des besoins du terrain. Le graphiste aurait peut-être intérêt, à la manière du designer de service, à développer un travail du terrain, en favorisant l’intégration des futurs usagers sur un lieu singulier. Le contexte selon Ruedi Baur dans les 101 mots du design graphique permettrait de se concentrer

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Malte Martin est un graphiste franco-allemand, il développe avec son atelier Agrafmobile, des projets visuels dans l’espace public.

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← Alexandre Couillon, cuisinier, Erika (huître noire au bouillon de lard et encornet), Focus Magazine ©DR

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← ← Erika, Erika, Le Le télégramme, télégramme, 11999 999 ©DR ©DR

← Alain le Quernec, Boycott total, 1999, ©DR


← Naufrage de L'Erika, mer et marine, 1999, ©DR

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sur la particularité de la problématique pour trouver des réponses justes et précises. L’appréhension du terrain permet d’ouvrir le dialogue, créant des rencontres entre les designers et les citoyens, pour cocréer et mieux se respecter. Écouter, s’immerger, analyser, s’unir, interagir, prototyper, améliorer, co-créer permettra de s’impliquer sur site. De là s'impose la nécessité d’ancrer le design dans une conscience agricole qui lui fait défaut dans la société actuelle. C’est donc à partir de ce contexte que le graphiste pourra développer des méthodes innovantes.

2.3 l Des outils pour passer à l’action La graphiste occupe une place fondamentale comme moteur d’initiative, il est un acteur décisif car il dispose d’un ensemble d’outils, facilitant la création de ces connexions allant de la signalétique, aux drapeaux et emblèmes en passant par les guides, outils d’enquêtes et autres cartographies qui offrent des visions d’ensemble permettant de faciliter l’appréhension du territoire (dans le cas d’un branding territorial par exemple). Ruedi Baur dans les 101 mots du design graphique insiste sur ce rôle qui appartient au graphiste d’orienter, de situer,

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et de mettre en perspective un « ici », ce qui permettrait de dénouer des situations complexes.

|  Stratégies Avec la notice Direction for use, Angie Rattay26 nous démontre l’importance du choix de ces outils. Elle a décidé d’utiliser un transfert des codes de la notice dans l’objectif de sensibiliser à l’environnement. Par ce détournement des codes du graphisme pharmaceutique, Angie Rattay incite au bon comportement, au bon usage vis-à-vis de la planète. En utilisant la terre comme « objet à prendre avec précaution » la graphiste valorise le fait que l’environnement est relié directement à l’homme dans un support qui induit une vision systémique du monde. Elle a créé des guides sur l’atmosphère ou la lithosphère, le tout dans une approche didactique et globale des problèmes environnementaux. Elle détourne les codes pour donner de la force au contenu ce qui permet d’intéresser davantage le lecteur. Le détournement permet au citoyen d’être critique et de se responsabiliser puisqu’en appréhendant ces objets graphiques, il réussira à comprendre le sens caché des supports. Grâce au décalage des codes, l'usager pourra se questionner par lui-même en devenant plus critique. Par la créativité d’Angie Rattay, le regardeur se laisse happer par un contenu vers lequel il ne serait peutêtre pas allé. C’est l’effet de surprise. Le choix stratégique de la part de la graphiste, comme les choix techniques, ou ceux du ton ou des codes peuvent modifier l’appréhension du contenu de l’objet graphique. Le graphiste devra donc s’outiller avec ingéniosité pour

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26 Direction for Use a reçu un Green design Award en 2008


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← Formes Vives, Carte ZAD, Notre-Dame-Des-Landes, 2016, carte vendue à prix libre, 96x67 cm ©Formes Vives

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← Introduction à la Permaculture de Bill Mollison, 2012, Passerelle de l’éco, ©DR


← Introduction à la Permaculture de Bill Mollison, 2012, Passerelle de l’éco, ©DR

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← Angie Rattay, Direction for use, 2009, © Matthias P, Kempt


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faire passer des messages importants. Lorsque le message est visuel cela engendre un ressenti psychologique et influence l'appréhension cognitive du contenu par le regardeur. Donc l’interaction avec le support permet de réveiller le lecteur. Le support graphique militant doit être capable de décaler les codes, de les briser pour qu'on les utilise mieux. Pour aller plus loin dans le graphisme permaculturel, il faudra choisir ses outils avec justesse.

|  Supports Choisir un support, c’est prendre position. Par la cartographie, le collectif de graphistes Formes vives, choisit de sensibiliser les citoyens à un débat politique et environnemental à propos de Notre-Dame-des-Landes, à l'aide d'une approche graphique holistique du problème de la préservation de ce territoire. Sur leur carte, le collectif a choisi de représenter les zones de maraîchage, les parcelles occupées, les parcelles boisées ou encore celles redistribuées par AGO/ VINCI ainsi que les zones de luttes historiques sur la ZAD. Par leurs choix de représentation, les graphistes ont choisi de rendre lisible ce territoire au plus grand nombre, en permettant à tout un chacun de prendre du recul sur ce conflit. Cette typologie de support offrant une vision globale permet de valoriser l’invisible, l’infiniment petit ou encore les relations entre les différents éléments. Elle donne à voir une nouvelle vision de Notre-Dame-Des- Landes par les éléments qu’elle figure, mettant en valeur les terres cultivées, les lieux de vie ou encore les espèces végétales et animales

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présentes. Ce support, au lieu de véhiculer des images négatives de manifestation, recentre le débat sur ce qu’il est nécessaire de préserver sur ce lieu, elle permet de prendre du recul tout en comprenant par la lecture, le fonctionnement d’un espace. Ainsi la cartographie rend compte de l’existant, et renvoie à la réalité humaine et naturelle de ce site. De tout temps, la cartographie a illustré les avancés et les nouveaux défis des générations, elle a toujours représenté un outil de domination politique et militaire essentiel aux jeux de pouvoir, ce n’est nullement un support anodin. C’est un instrument de connaissance et un outil de négociation, Le graphisme devient alors une arme politique pour laquelle les choix des codes et des supports sont primordiaux. Elle est d’ailleurs très utilisée en permaculture, avec une grande densité d’informations et une mise en exergue des relations. Elle est nécessaire lors de la phase de conception d’une ferme, d’un jardin ou d’un projet social. Les cartographies conventionnelles en permaculture sont réparties en cinq zones qui aménagent les relations entre l’habitation, les végétaux, les animaux et les hommes ou encore avec les zones sauvages. Ces zones sont réparties selon la fréquence des déplacements et des actions nécessaires à son bon fonctionnement. De là nous pouvons déduire qu’en réalisant des images d’utilité publique, les graphistes de Formes Vives se positionnent comme des acteurs impliqués dans cette reconnexion. La cartographie est un registre d’expression du projet qui géographise, collectivise, et résume le projet. Elle a une forte dimension inclusive. Cet engagement de la part des graphistes prouve la nécessité de leur action et leur place prédominante dans le système social. La

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← Graphistes, permacultivons !

cartographie amène un niveau de lecture très élevé. Elle est l’emblème de la vision holistique. Pensés à partir de la permaculture, les outils du graphiste devront être systémiques, permettant de travailler en profondeur les interrelations entre les différentes entités du projet : acteurs, territoire, environnement, habitants, temporalité. distance, témoignage, voyage, politique.

2.4 l Hybrider pour mieux créer Quand on projette un changement, il faut être innovant pour obtenir une bonne réceptivité. Il est notable qu’aller chercher des réponses dans les domaines extérieurs à sa discipline, comme les sciences humaines ou l’ingénierie pour alimenter sa pratique, permet de régénérer celle-ci et de répondre avec pertinence aux problèmes complexes qui nous entourent. Si la permaculture est un mode de pensée et d'action qui peut permettre de reconsidérer différentes disciplines comme la politique, les relations humaines, ou encore l’économie, il est naturel de l’envisager dans le domaine du graphisme. L’hybridation des domaines, c’est aussi l’engagement dans de nouvelles relations, dans le but d’engager des projets plus innovants.

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En sortant de sa zone de confort, le graphiste traduit, s’implique, découvre et s’adapte à des situations nouvelles pour répondre de façon adaptée à un problème. Par la flexibilité de sa posture, il pourra s’intégrer davantage à la société en traitant de problématiques proches des usagers, en produisant des communications de qualité sur le plan humain et environnemental. La relation entre la permaculture et le graphisme peut se réaliser par l’apport de différents acteurs comme des agriculteurs, des plasticiens, des cuisiniers ou des habitants.

Sur le site de Formes Vives, les graphistes affichent leur positionnement à travers un ensemble « d’hypothèses », véritables lignes directrices de leur conduite en graphisme.

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À la manière des designers de service, le graphiste devra s’appuyer sur l’existant et les relations humaines pour améliorer le quotidien des citoyens. Par le décloisonnement des disciplines, le graphiste rejettera alors l’entre-soi et pourra développer un graphisme abordable pour les citoyens. La mutation du domaine se situe peut-être dans cet interstice entre deux disciplines. Comment un designer pourrait-il trouver une réponse innovante en design médical sans fréquenter des soignants, des médecins, des patients ? Bien entendu, le designer n’est pas omniscient, c’est pourquoi l’interdisciplinarité, ou une relation entre deux domaines est nécessaire pour pouvoir appréhender notre monde qui se densifie ; si le graphiste agit comme une « éponge » au contact de domaines extérieurs au sien, il améliorera son expertise. Dans les hypothèses des Formes vives27, formulées sur leur site, ils emploient une citation de Pierre Bourdieu qui affirme que « le graphiste n’est ni un prophète ni un maître à penser. En tant que chercheur, il doit écouter, chercher et inventer, cela pour au mieux

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← Graphistes, permacultivons !

assister en fournissant des instruments. » Par cette affirmation, l’auteur définit la place du graphiste qui se situe à la rencontre de différents domaines. Selon eux, le graphiste doit se rendre médiateur entre des réalités pour pouvoir choisir et opérer des changements. Il doit se nourrir de cet extérieur pour proposer des outils adéquats dans le but d’effectuer une transition assistée par le graphiste. Dans cette citation, Pierre Bourdieu légitime la position du graphiste comme traducteur entre différents mondes, ainsi le créateur n’a pas à connaître pleinement tous les domaines, il ne peut pas s’arrêter à ses connaissances préexistantes mais il se doit de chercher pour mieux inventer. Cette posture défendue par le sociologue, entre en corrélation avec le problème de recherche en design qui est mis au point à chaque projet où le designer est face à un thème qu'il ne connaît pas ou ne comprend pas encore pleinement, c’est de cette ignorance palpitante du graphiste que peut naître l’innovation. Cette passerelle interdiscipline est également revendiquée par un des protagonistes de la permaculture, David Holmgren dans son ouvrage, Permaculture, principes et pistes d’action pour un mode de vie soutenable. Selon lui « Les conceptions les plus novatrices passent par l’hybridation des possibilités tirées de sources sans lien apparent les unes avec les autres, voire contradictoires, afin de créer une harmonie nouvelle » ; l’innovation tiendrait dans la mise en tension entre des possibilités, dans ce « pari » qu’est l’association des possibles, par une forme de rencontre fortuite.

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|  Décloisonnement

28 Paola Antonelli : Auteure italienne et conservatrice principale de la section « Architecture & Design » et également Directrice de la Recherche et du Développement du Museum of Modern Art de New York.

L’hybridation du design a été mise en valeur dans l’exposition Design With the Elastic Mind, orchestrée par Paola Antonelli28 au MoMA en 2008. L’exposition proposait une rencontre entre les sciences et le design pour rassembler deux disciplines qui façonnent le monde et qui auraient tout intérêt à travailler davantage ensemble. Elle présentait des exemples de design faisant appel au plus haut degré scientifique pour créer des objets, et des services innovants accessibles au grand public permettant de vulgariser et de stimuler les découvertes scientifiques. En effet dans la communication même de l’événement, l’exposition fut représentée sous une forme de mise en tension graphique, par des jeux plastiques imageant la flexibilité du design. Selon la conservatrice, l’intelligence des designers est avant tout une faculté d’adaptation et une forme d’élasticité, et c’est grâce à cette faculté qu’ils peuvent innover car leurs forces se situent dans leurs capacités à se saisir du monde extérieur. Elle affirme que le design fait partie des indicateurs qui éclairent le grand changement culturel que nous vivons. Parce que sans l’implication des designers au côté des scientifiques pour mettre en pratique ces innovations, les découvertes scientifiques resteraient bien souvent incompréhensibles par les citoyens. Le rôle de traducteur que peut tenir le designer entre les usagers et les révolutions techniques et scientifiques est fondamental pour aider les populations à faire face aux changements. Ainsi, par un travail didactique et une fusion avec des concepts scientifiques, les designers peuvent faciliter la visibilité

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et la lisibilité des informations pour le plus grand nombre. Ainsi l’hybridation permet de comprendre des informations de qualités, issues d’expertises biologiques, scientifiques, agricoles ou autre, développant en même temps le savoir collectif par l’intervention du designer. Cette traduction du savoir apporte des connaissances de qualités pour les citoyens lui permettant d’accéder à des hauts niveaux de compréhension de phénomènes complexes. La conséquence directe de cette vulgarisation est une démocratisation du savoir. En mettant ce savoir à la portée de tous, on accorde une accessibilité du design et du savoir au plus grand nombre. Hybrider permet également de mieux innover dans sa pratique. À sa manière, la danseuse et chorégraphe allemande, Pina Bausch29 a su également décloisonner sa pratique. En effet, en engageant des non-danseurs pour donner vie à ses spectacles, elle a ouvert le monde de la danse contemporaine à ceux qui ne dansent pas. Pour son spectacle Kontakthof, elle a choisi délibérément de travailler avec des adolescents et des personnes âgées non issues de ce domaine artistique et qui ont pu ainsi apporter dans un premier temps non pas une maîtrise technique mais une forme de narration au spectacle. Cette méthode a permis de développer une nouvelle manière de bouger et par son engagement à faire intervenir le réel dans la danse, elle a configuré des contraintes créatives qui influencent sa pratique. Par cet apport extérieur à la danse, elle a pu créer un nouveau style : Tanztheater (danse, théâtre). Un jour qu’on lui demandait pourquoi elle mettait autant d’obstacles sur le chemin de ses danseurs, Pina répondit « Ce n’est pas une façon gratuite de leur rendre l’interprétation plus difficile :

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29 Pina Bausch (1940-2009) était une chorégraphe allemande. Elle a fondé la compagnie Tanztheatre


il s’agit de leur faire prendre conscience de la réalité. J’aime le réel. La vie n’est jamais comme un plateau de danse, lisse et rassurant. » La chorégraphe réalisait un travail en contexte, fuyant la facilité d’un plateau nu et l’expression dominée de danseurs professionnels, elle s’ancrait définitivement dans le réel. Pina Bausch démontrait alors que sa démarche et les trajectoires de projet qui en découlaient faisaient partie intégrante de son processus créatif, au même titre que la finalisation de ses spectacles. Le décloisonnement enrichi et démocratise le domaine du design en le questionnant. Pour mener à bien un transfert entre la permaculture et le design graphique, il sera donc nécessaire de fonder une méthodologie de travail pour pouvoir ensuite la mettre en application à travers un projet définit.

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← Exposition Design and the Elastic Mind, Paola Antoneli, MoMA©DR

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← Pina Bausch, Kontakthof, groupe des adultes, culturebox, ©DR

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Les ignorants est un roman graphique d'Etienne Daveaudau, paru en 2011 chez Futuropolis. Cet ouvrage relate la rencontre complice entre un illustrateur et un vigneron en biodynamie. À travers leur rencontre se dessine un transfert entre ces deux disciplines. Cette rencontre, pleine de bon sens, présente avec des objectifs et une sensibilité parfois similaires ces deux domaines. L’auteur ouvre les frontières entre la viticulture et la création illustrée.

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← Étienne Davodeau, Les ignorants, 2011, Futuropolis

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← Étienne Davodeau, Les ignorants, 2011, Futuropolis

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� Étienne Davodeau, Les ignorants, 2011, Futuropolis


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Quand les  imaginaires  font naître  la méthode

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3.1 l Recherche méthodologique en design Pour pouvoir élaborer une rencontre lisible et applicable entre la permaculture et le design graphique, il faudra élaborer une nouvelle méthodologie de travail. En effet, le but premier de ce transfert n’est pas de démocratiser la permaculture mais bien de s’en saisir pour l’appliquer au domaine du design, par le biais d’une méthodologie. Cette méthode confrontera des paramètres inhérents au travail en design et les principes de la permaculture pour faire émerger des propositions créatives. Mais pourquoi les designers ont-ils besoin d’une méthode de travail ?

Veuillez vous saisir du dépliant situé dans la couverture afin de suivre l’approche méthodologique du projet

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Le design peut être défini comme une méthode créative qui pourrait être généralisée à chaque problème de conception. Cette définition place la méthode au cœur de cette discipline. La méthodologie de travail en design peut s’assimiler au chemin sinueux que le designer choisit de prendre ou à la stratégie qu’il met en place pour parvenir à ses objectifs. Dans le cadre de ce transfert, les supports méthodologiques seront destinés à générer des actions créatives par le biais de la permaculture. Ils seront matérialisés sous la forme d’une matrice,30 d’un livret pédagogique et d’un set de pictogrammes. Il sera nécessaire de percevoir cette méthode comme

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une pièce déterminante de la recherche. Comme l’expriment Ian Noble et Russel Bestley*31, dans l’ouvrage Recherche visuelle, Méthodologies de recherche en graphisme « La conception peut être une discipline, mais sa nature doit se distinguer des disciplines possédant des thèmes définis. La conception est une discipline où la création du thème, la méthode et l’objectif font partie intégrante de l’activité et des résultats ... Pas des produits en tant que tels, mais l’art de concevoir et de planifier des produits. » Ce positionnement révèle la place importante du processus de recherche et de la méthode comme partie intégrante de la conception. Cette définition dans l’ouvrage nous incite à tendre vers une réflexion lucide sur l’importance de la méthode et le choix des thèmes de recherche en design au même titre que les objets graphiques finalisés. Le fait de concevoir, d’opérer des stratégies de recherche seraient des actions centrales dans le travail du designer. Par ailleurs, tester une nouvelle méthodologie permettra de sortir de ses habitudes de travail pour obtenir des productions originales, tout en impliquant davantage le designer, puisqu’il choisira alors en pleine conscience, ses trajectoires de projets. La méthode, semblable à un protocole sera encadrée par un ensemble de règles que le designer s’imposera à lui-même pour conduire sa recherche. De surcroît, il n’existe pas de méthode parfaite correspondant à tout type de projet, celle-ci devra être adaptée au mieux au contexte, au designer et au projet, pour être efficiente. Bien que des méthodes telles que le design thinking, la méthode ck ou encore la méthode agile existent déjà, aucune d'elles n'émane d'une relation aussi étroite au vivant. Dans le cadre de ce projet il sera important de créer une méthode spécifique à partir du transfert opéré grâce à une lecture des règles qui régissent la permaculture.

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Ian Noble est designer dans l'édition et enseignant. Directeur de recherche en design graphique au collège d'imprimerie de Londres et coordonnateur du master of arts, master of fine arts de communication design à l'Université à Kingston. Russel Bestley est directeur du département Postgraduate en Graphic Design au London Collège of Communication. Ils partagent ensemble une pratique de recherche en design.

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LES PARAMÈTRES DU PROJET

le graphIsme

le maCro-projet

Discipline du design. Le graphiste propose des interfaces entre les hommes et leur environnement, il est un traducteur et un messager. le graphiste dessine des configurations du visible. Il fournit des instruments propice à l’action.

C’est une recherche triple : une recherche contextuelle, une recherche graphique fondamentale et une recherche méthodologique. Il s’articule autour d’un branding territorial sur le territoire de l’île de Batz. Il a pour vocation de déterminer l’apport de la permaculture pour le design graphique.

la permaCulture discipline agricole et philosophie qui découle des principes observés dans la nature. Elle permet de repenser notre rapport à la nature dans une nouvelle temporalité et à une échelle réduite. Elle développe des éco-systèmes autonomes et résilients.

l’île de batz Territoire restreint, fragile et dense symboliquement. Il permet d’expérimenter pour réfléchir à la relation entre le graphisme et le territoire. C’est mon support contextuel de recherche en design.

la pratIque plastIque & médIatIon C’est l’expérimentation permettant de tester mes principes et leurs limites en m’appuyant sur l’île de batz. L’île sert de contexte et de matière principale au développement des tests.

la méthode Cheminement de recherche en design. C’est une combinaison entre les principes de la permaculture et des paramètres en graphisme. Chaque test sera ensuite évalué et mènera ou pas à un développement en Macro-projet. C’est le fil conducteur du projet.

le mémoIre Il opère une fusion théorique entre la permaculture et le graphisme.

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CHRONOLOGIE GLOBAL DE CE PROJET engagement du dialogue entre le graphisme et la permaculture/ approche théorique/ mémoire

déductions/ bilan/ pousser les principes les plus intéressants/ choix des expérimentations pour le MMP

Choix de l’île de batz pour le macro projet/ Stage en design de service / état des lieux de l’île/ observation in situ

macro projet/ expérience à grande échelle/ dispositif de sensibilisation/ branding territorial/ signalétique ?

Cadre de travail et approche méthodologique / des supports pour encadrer la recherche/ Rédaction du mémoire

Installation sur l’île de batz ? bilan et retour sur expérience/ ajustements

recherches en pratique plastique et médiation / ouverture des ateliers, expérimentations sur les principes/ expansion/ didactique

soutenance macro projet/ bilan/ apport pour la discipline, pour le designer, les citoyens, le territoire ? vers un design graphique permaculturel ?

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3.2 l Développer une méthode adaptée Pour donner une visibilité à ce projet, il faudra avoir à l’esprit l’imaginaire d’un contexte spécifique associé à celui de la permaculture, puisque c’est l’association de ces données qui donnera la force et l'ancrage du projet. L’imaginaire peut-être définit comme notre capacité à nous représenter le monde par une association de signes, d’images qui lui donne un sens dans une narration cohérente. C’est donc la puissance des imaginaires de la permaculture et du contexte du projet qui valideront la méthodologie.

Les pictogrammes sont présentés sur la jaquette de l'objet éditorial

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Des objets graphiques pourront accompagner cette méthode, ce sera le cas de la matrice qui accompagnera les propositions à résoudre successivement, elle sera au cœur de l’investigation, aidant à collecter des données, puis à les exploiter graphiquement, avant de les évaluer selon des hypothèses viables pour le terrain d’application. Un ensemble de pictogrammes32 servira à la médiation entre les deux domaines, ainsi qu’entre les aspects théorique et pratique du projet ; enfin des supports pédagogiques pourront accompagner le décryptage de cette démarche de recherche. Cette première partie du projet sera reliée à la recherche fondamentale, englobant l’étude de langages graphiques et visuels d'une manière ouverte et hors commande. Ces résultats graphiques, issues de la recherche fondamentale et méthodologique seront formulés par la suite sous forme de propositions

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← Graphistes, permacultivons !

graphiques et offriront des solutions visuelles potentielles à des questions de design non définitives car ouvertes. C’est dans un second temps, par une application concrète que ces recherches seront mises en pratique à travers la phase du projet ressemblant davantage à une commande. Cette méthode répondra aux différentes phases de ce qu’on peut qualifier de problème de recherche, il s’agit d’après l’ouvrage Recherche visuelle, Méthodologie de recherche en design de Ian Noble et Russel Bestley d’une adaptation du designer à un thème qu’il ne connaissait pas avant de démarrer sa recherche (ici le lieu entre la permaculture et le design graphique) et qui a fourni une question spécifique à explorer dans la suite du processus. Dans cette forme d'investigation, c’est dans un second temps que les connaissances acquises grâce à la recherche seront appliquées à un problème pratique, ici via une application méthodologique à un territoire choisit. Nous nous demanderons alors s'il est possible de pratiquer un graphisme moins éloigné des exigences biologiques ? Ainsi la méthodologie mise en place sera influencée par cette typologie particulière de recherche. Le point de départ sera une analyse de la permaculture, du terrain puis un transfert entre la permaculture et le design graphique avant de devenir une application permettant de tester la méthodologie. La volonté du designer de venir se saisir d’une discipline comme l’agriculture, qu’il ne connaît pas entièrement influencera la conduite de la recherche même.

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← Île de Batz, Finistère, Bretagne, novembre 2017 ©Elora Michel


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3.3 l Recherche contextuelle Dans le but d’effectuer ce transfert, une recherche triple sera de rigueur, il s’agira donc d’un questionnement en design fondamental, d’une recherche méthodologique et enfin d’une recherche contextuelle. Cette dernière permettra d'encadrer la recherche fondamentale, et de mettre en application la méthodologie développée. La permaculture offrant un champ d’application extrêmement étendu, il sera nécessaire d’arrêter un cadre de travail précis pour pouvoir évaluer l’apport de ce transfert. Nous nous dirigerons sur l’île de Batz33, en Bretagne, pour évaluer cette méthodologie. Ce territoire, par ses qualités climatiques et son histoire agricole sera un lieu propice à la reconnexion pour les touristes notamment, qui n’y passent seulement que quelques heures. Le choix d’un territoire véhiculant des signes et symboles forts permettra de favoriser un nouvel imaginaire. De plus, le choix d’une île comme terrain d’action sera propice puisque, par sa finitude elle agira comme un accélérateur de démonstration.

En effet, la relation à l’environnement sur ce lieu est singulière puisqu'elle est construite sur une dualité démographique, avec d’un côté les insulaires, qui ont fondé leur relation à la terre sur la contrainte et qui comprennent parfaitement bien l’importance de

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33 L’île de Batz est située dans le Finistère (Bretagne), à 15 minutes de traversée du port de Roscoff. Cette commune insulaire fait partie de la ceinture dorée, une zone reconnue comme fertile et exceptionnelle en termes de récoltes maraîchères dans le Pays du Léon, grâce à un climat doux. Les trois quarts de l’île sont agricoles, en maraîchage biologique. La communauté d’insulaires représente environ 500 personnes.


86 ← Gauguin, deux femmes tahitiennes, 73x 94 cm, huile sur toile, 1 889 ©DR L'île dans la peinture, l'imaginaire de l'île de Tahiti par Gauguin


← Gaughin, Femmes de Tahiti, 69x91 cm, huile sur toile, 1882, conservé au musée d'Orsay, ©DR

← Statue Moai couchée sur l’île de Paque, île de Pâques, vers 1250, notre planète info, © Huleroy0 / Pixabay

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← Attac et City, Notre monde à changer ! 2017, Lars Müller Publisher ©DR

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la préservation des ressources naturelles et de l’autre les touristes qui ne peuvent que difficilement saisir ce territoire dans toutes ces subtilités sans le connaître. Cette deuxième typologie d'êtres humains sera donc la cible de l’application sur l’île. L’île de Batz est considérée comme l’île la plus discrète des îles du Ponant constituées de Bréhat, Groix, Ouessant, ou encore Molène. La nature y représente la majeure partie du patrimoine. Sa fragilité en fait un lieu à préserver. Elle se démarque notamment des autres communes insulaires par son caractère agricole, véritable oasis bretonne. Elle allie l’exotisme avec son jardin Georges Delasselle et ses 2 500 espèces, et les traditions par ses techniques agricoles comme l’emploi du goémon dans les champs. Le Gulf stream, courant marin qui la baigne, lui prodigue son incroyable douceur, permettant aux végétaux de se développer naturellement. Sur cette commune, presque tous les agriculteurs pratiquent l’agriculture biologique, ils sont donc très sensibilisés aux répercussions de leurs actions sur ce territoire circonscrit. Curieusement, on peut remarquer qu’à l’échelle mondiale, proportionnellement, la surface cultivée en agriculture biologique est très importante sur les îles. Les îles Malouines arrivent première au classement mondial avec plus de 30 % de la surface agricole en agriculture biologique, elles sont suivies de près par la République Dominicaine, Samoa ou encore les îles Féroé. Par déduction on peut envisager le fait que la finitude du territoire et la rareté des ressources insulaires entraînent des choix pour un mode de vie durable, favorisée par un resserrement des échelles de production et un tissu social interne dense. 90


← Île de Batz, Finistère, Bretagne, novembre 2017 ©Elora Michel

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92 ← Île de Batz, Finistère, Bretagne, novembre 2017 ©Elora Michel

← Île de Batz, Finistère, Bretagne, novembre 2017 ©Elora Michel


← Île de Batz, Finistère, Bretagne, novembre 2017 ©Elora Michel

← Île de Batz, Récolte de l’artichaut, Kerguelen farm, Michèle F, janvier. 2015, Saint-Pol-de-Leon ©DR

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La commune insulaire de Batz est avant tout une île, elle agira donc comme un objet de fascination, un décanteur d’imaginaires que ce soit par ses paysages exotiques ou agricoles. Symboliquement, ce lieu situé dans le Finistère, traduisible en breton par fin ou naissance du monde, pourra se présenter comme un démonstrateur fort de cette volonté de changement.

Jacques Lescoat fut enseignant à l'Institut de Géographie et d'aménagement de l'espace de l'Université de Nantes au début de sa vie professionnelle puis il s'est ensuite consacré au monde territorial. C'est par la géographie qu'il exprime son attachement à la Bretagne et particulièrement à ses îles. 34

Comme l’exprime le géographe et romancier Jacques Lescoat34 dans Sein est son nom, sur une île « personne n’est pressé, pas même la mer. Car sur l’île, si la terre est restreinte, le temps ici est sans mesure. Il ne se compte pas » et « Ici rien n’est ressenti avec indifférence. L’île est si restreinte et son bourg si étroit, que l’esprit prend beaucoup d’importance et devient fort. » On comprend alors la forte présence des éléments naturels et leur influence sur le psychisme humain sur un territoire limité par la mer. Là-bas, la temporalité est plus lente et le ressenti des éléments naturels exalté et on peut imaginer que par ces modifications de leurs perceptions, les touristes seront peut-être plus enclins à ressentir ce territoire qui peut être envisagé comme une métaphore du monde. Dans l’ouvrage Des hommes et des îles, il est expliqué que par leur décalage avec le continent, « Les îles habitées apportent l’art de créer la différence, le moyen de rapprocher les hommes, l’obligation d’entretenir les relations étroites avec les lieux du quotidien ». Ainsi sur ces îles, l’homme a conscience en permanence d’habiter un lieu clos par la mer, il est donc par définition plus attentif aux ressources, ne pouvant fuir de son habitat, il se doit d’en être le garant. De plus par leur déconnexion au continent, les îles sont soumises à une intégration tardive à la société de consommation,

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c’est pourquoi les signes qui en émanent sont si puissants. Elles agissent donc comme des encouragements à naviguer, à aller voir ailleurs ou à dialoguer, comme une injonction à aller voir à côté et par leur finitude, elles encouragent les insulaires à en connaître les moindres recoins. Ce sera donc un lieu pour tester, pour faire un pas de côté. Un lieu où le designer va volontairement prendre du recul. Ce terrain d’application sera un tremplin, une rampe de lancement pour débuter la recherche en design graphique permaculturel.

3.4 l Quelle application pour tester la méthode sur l’île de Batz ? Il semblerait opportun d’envisager ce transfert dans une application de représentation territoriale. Le design permaculturel est intimement lié au territoire sur lequel il se déploie, et il est donc naturel de l’envisager comme un outil accompagnant la lecture du paysage. Bien que la permaculture, dans son approche théorique puisse être appliquée à un ensemble de projets décontextualisés, néanmoins, dans la continuité de sa philosophie, il sera plus adapté de la tester en contexte, pour pouvoir

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lutter contre le graphisme hors sol. C’est ainsi, par cette contextualisation que le graphiste pourra développer une véritable connexion à l’environnement entre les touristes et l’île de Batz. Le territoire agira comme un révélateur de la méthode autour de la question de la représentation du territoire et nous nous demanderons comment tendre vers une lecture plus dense et fine du territoire de l’île de Batz. Pour répondre à cette question, nous pourrons nous appuyer sur différentes stratégies d’orientation associées à la méthode mise en place au préalable. Cette question de l’orientation dans l’espace est traitée dans le n° 223 du magazine de graphisme Étapes, dans ce numéro il est expliqué que les objectifs de signalétiques sont d’actualité et que de surcroît dans un environnement de plus en plus complexe à saisir « faire comprendre un espace, sensibiliser son utilisateur à ses fonctions, à sa nature, à son histoire, lui en faciliter l’accès, les déplacements en son sein, l’amuser, ce sont des objectifs de signalétiques qui ne sont pas sur le point de disparaître. » Ruedi Baur intervient dans ce même numéro d’Étapes pour mettre en exergue la nécessité de travailler avec le réel. Selon lui « pour éviter que l’on passe notre vie sous lunettes virtuelles, il faut rendre la réalité fascinante ». Le designer pourra donc s’emparer de cette volonté de se reconnecter au réel, au milieu naturel à travers l'exercice de la représentation territoriale. Selon Ruedi Baur notre rôle ne serait pas de construire mais de rendre lisibles des lieux en améliorant la coordination visuelle par des stratégies de mise en

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mouvement, cela permettra aux touristes entre autres de se déplacer et de lire le paysage autrement. C’est dans l’articulation entre ces différentes parties de la recherche que sont la recherche contextuelle sur l’île de Batz, la recherche fondamentale et la recherche méthodologique que va naître ce projet. Le transfert entre la permaculture et le design graphique sera présent dans la méthodologie, avant d’être appliqué au contexte de l’île de Batz, à travers un ensemble de productions qui viseront à accompagner la lecture du territoire par les touristes. Pour mener à bien la mise en pratique de ce projet, il sera nécessaire de faire des allers-retours théoriques grâce à la matrice,35 de projet, pour faire émerger des pistes plastiques et des actions en design.

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Le dépliant ci-joint dans la couverture est un condensé de cette matrice de travail.

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98 ← L’agence touriste, Marseille, janvier 2012, ©DR

← L’agence touriste, Marseille ©DR


← L’agence touriste, Cartographie sensible, Mathias Poison,©DR

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3.5 l Vers un tourisme respectueux de l’environnement

L'éco-tourisme est une forme de tourisme centré sur la découverte de la nature ainsi que sur les cultures locales.

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Cette question de la représentation du territoire s’adressera à une cible très précise que sont les touristes. Sur l’île de Batz, le tourisme est nécessaire au bon fonctionnement de la commune, néanmoins il sera important de poser des limites et des règles pour favoriser une bonne cohabitation entre ces vacanciers et les insulaires. D’autant plus que le tourisme en milieu naturel devra être en mesure de préserver l’environnement du site. C’est pourquoi nous tendrons davantage vers une forme d’éco-tourisme,36 un tourisme plus durable centré sur l’interaction avec la nature et les éco-systèmes. Selon le linguiste Alain Rey, de tout temps, le touriste a été présenté comme un personnage paresseux, une figure méprisable et ridicule alors qu’à l’origine ce terme n’était pas péjoratif. Il était autrefois employé pour évoquer le tour de l’Italie qu’effectuaient les aristocrates et les intellectuels au XVIIIe siècle. Même avant que le tourisme de masse qui a démocratisé le voyage d’agrément n’existe, le tourisme était déjà imprégné d’une forme de ridicule. Selon Alain Rey, c’est au XXIe siècle que se sont répandus les effets dévastateurs du tourisme : entraînant une rupture des équilibres socioculturels dans les pays visités et une suppression

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brutale des formes de symbiose entre l’homme et la nature. L’île de Batz n’est pas soumise à un tourisme intensif, néanmoins par les navettes quotidiennes qui déferlent sur l’île, le rythme de celle-ci est modifié, engendrant des traces du passage de ces groupes au fil des ans. Ainsi, grâce au travail de représentation territoriale, l’image du touriste pourra s’en trouver modifiée auprès des insulaires. Le graphiste pourra accompagner ce visiteur dans une valorisation de cette relation au lieu visité. Mais qui sont réellement ces touristes ? Selon Michel Serres37 dans sa conférence USI, Humain et révolution numérique, la nouvelle génération n’aurait pas le sens paysan, elle aurait une vision idyllique et touristique des paysages. La jeune génération entretiendrait une relation vacancière au monde, au détriment d’une expérience direct avec le monde agricole. C’est dans cet interstice entre le monde agricole et le monde sauvage que se situeront peut-être les propositions graphiques les plus en adéquation avec les principes de la permaculture. Ces touristes qui traversent l’île de Batz sont des personnes qui pour la plupart ne connaissent pas bien l’écosystème si particulier du Pays du Léon et spécifiquement de l’île de Batz. On peut imaginer que par les supports de communication développés, ils pourront ressentir une connexion plus forte au territoire pour aller au-delà d’une vision incomplète de ce lieu. Dans le domaine du design, l’agence touriste 38 propose des alternatives au tourisme conventionnel. Cette association propose des excursions non

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Michel Serres est un philosophe, épistémologiste, historien des sciences et un homme de lettres.

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38 L’agence touriste est une "agence spécialisée dans l'égarement". L’agence touriste est un projet de l’association Able qui travaille essentiellement dans le sud de la France.


conventionnelles, en dehors des sentiers battus pour découvrir des lieux abandonnés ou des endroits « banals » comme les périphéries des villes, ainsi que des outils pour augmenter cette expérience. Ils questionnent, en admettant que notre monde a déjà été découvert, une nouvelle forme de tourisme par les biais d’outils qui permettent d’observer ce qui nous environne. Ainsi ils inventent d’autres formes de voyage et revendiquent le tourisme comme une pratique éthique et locale. L’agence touriste propose différentes définitions pour repenser cette pratique, l’altourisme qui consiste à faire le tour de ce qui nous entoure dans une temporalité plus lente et en suivant les chemins abandonnés qui existent déjà ou encore l’intratourisme c’est-à-dire se rendre dans le paysage pour fouiller assidûment sa matière, se perdre et écouter. Selon eux, « être détouriste aujourd’hui serait être étranger à son propre milieu. Ne plus connaître le monde, l’oublier, le perdre et puis se mettre à le chercher, le contacter et le sentir à nouveau. » Selon eux, le tourisme n'est pas un phénomène néfaste mais plutôt une posture d’ouverture au monde qui nous permet de nous rendre à nouveaux disponibles mentalement pour observer ce qui nous entoure. L’agence touriste repense le positionnement du touriste, comme un individu alerte prêt à développer une relation plus étroite à ce qui l’entoure. Ainsi, nous pourrons imaginer une relation plus harmonieuse au tourisme et à l’environnement en engageant le touriste à sortir des sentiers battus, à fuir lentement les parcours traditionnels tout en respectant les lieux et en améliorant la visibilité des écosystèmes. 102


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|  Lire le paysage La représentation territoriale sera l’exercice permettant de tester ce transfert entre les deux domaines à travers la méthode développée au préalable. Mais comment accompagner la lecture d’un paysage en graphisme ? C'est une problématique sur laquelle ont travaillé le studio Helmo et le graphiste et illustrateur Paul Cox, lors de leur collaboration pour l’identité de la scène nationale de Valence. Ainsi, en 2007, ils ont élaboré l'identité du paysage théâtral de cette scène artistique, ils se sont exercés à représenter l’intégralité des œuvres présentées sur la saison, à travers un système de cartographie. Par l’emploi d’un langage graphique complexe, stratifié, une abondance de signes et de niveaux de lectures, ils ont réussi à créer des images denses et complexes, tout en pensant le contexte et la diffusion du projet au préalable. Leur communication s’est ainsi étendue sur une durée longue, avec des supports complémentaires pour communiquer au fur et à mesure sur la programmation théâtrale. Les créateurs ont pensé des affiches dans lesquelles on peut se perdre, s’aventurer, voyager et travailler une gymnastique visuelle et mentale. Par l'utilisation de transparences, de textures et de rythmes, ils ont initié un vagabondage visuel. Un langage propre au paysage se déploie à travers ces propositions graphiques : microsignes, points de jonctions entre les formats, gamme chromatique étendue, spatialisation des informations, systèmes complexes ou encore variation d'intensité lumineuse. Toutes ces spécificités participent

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104 ← Identité pour Lux, la scène nationale de Valence, Helmo et Paul Cox, 2 007 ©DR


← Identité pour Lux, la scène nationale de Valence, Helmo et Paul Cox, 2 007 ©DR

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106 ← Identité pour Lux, la scène nationale de Valence, Helmo et Paul Cox, 2 007 ©DR


← Identité pour Lux, la scène nationale de Valence, Helmo et Paul Cox, 2 007 ©DR

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à la représentation d'un paysage vivant, dense et insaisissable au premier abord. Dans leur projet ils ont cartographié l’identité du théâtre Lux avec une multitude de strates et de supports pour évoquer la narration du théâtre en embarquant le spectateur dans la programmation et en le faisant voyager dans le récit. Cette complexité visuelle qui vise à ne pas donner immédiatement les clefs au regardeur, peut être une stratégie d'orientation visuelle. En effet le fait de créer des images complexes et de les séparer dans le temps et l’espace permet au spectateur de regarder l’image différemment. Pour évoquer un paysage imaginaire ou tangible, le graphiste peut oser l’audace dans la mise en forme en respectant un certain nombre de procédés propres à la représentation du paysage, ou propres aux supports privilégiés que peut être la cartographie par exemple. Ainsi, le studio Helmo et Paul Cox nous montrent à travers cet exemple l'étendue des possibles en termes de représentation spatialisante, ainsi que l'intêret plastique et technique pour le designer de transcrire des paysages. Cette pratique de la représentation territoriale de la culture nous laisse imaginer un ensemble de réponse qui pourront rentrer en résonance avec le transfert mis en place cette année entre la permaculture et le design graphique.

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l Conclusion C'est à travers un ensemble de voyages, d'allers retours sur l'île de Batz, une irrépressible envie de vivre le paysage, que j'ai pu élaborer ma propre histoire avec le territoire. À travers ce vécu et les rencontres avec les agriculteurs, les cuisiniers et les habitants de cette commune insulaire, j'ai pu saisir l'ampleur de ce sujet. Nous pouvons imaginer que les designers auront tout intérêt à se saisir de la permaculture, dans d'autres contextes géographiques. Cette pratique pourra permettre entre autres de limiter le graphisme hors-sol dans une nouvelle approche de notre environnement et d'orienter des pratiques inclusives et attentives à l'environnement et aux vivants. À travers son hybridation avec le graphisme, la permaculture ouvre un pan créatif et éthique immense dans la recherche. Transposer la permaculture dans son intégralité et dans toute sa complexité relèvera probablement d’un travail sur plusieurs années, ce projet de DSAA est donc à aborder comme une amorce des possibles du transfert entre la permaculture et le design graphique. Il y aura toujours une part de subjectivité dans la transposition, néanmoins, cette méthode permettra de poser les fondements d’une pratique plus éthique en graphisme, elle sera un outil de reconnexion au territoire et une matrice créative. Batz, aujourd'hui, ailleurs demain, ce transfert nous réserve encore de nombreuses surprises.

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|  recherche méthodologique POUR TRANSFÉRER Des supports de réflexion méthodologiques, matrice, générateurs et objets didactiques

|  recherche en design  fondamentale POUR INNOVER, CHERCHER

des pistes d’actions pour interroger le design en tant que discipline Des recherches plastiques et techniques, hors contexte et en contexte, directement issues du transfert

|  recherche contextuelle POUR DÉMONTRER, AMÉLIORER

Des supports d’application du transfert, pour faciliter la lecture du paysage POST DSAA

une méthode à développer, dans d’autres contextes, à d’autres échelles. Suite à l’application, le processus sera réévalué et ajusté pour améliorer la méthode de transfert. 110



|  Remerciements

Je remercie chaleureusement l’équipe pédagogique du DSAA écoresponsable pour son enseignement de qualité et son implication dans cette formation, et tout particulièrement mes deux tutrices de mémoire Élisabeth Charvet (enseignante en graphisme) et Sophie Clément (enseignante en littérature), pour leur aide et leur bienveillance à mon égard, Madame Dufour, proviseur du Lycée Raymond Loewy à la Souterraine. Merci à mes parents qui m’ont toujours soutenue dans cette voie ainsi qu'aux copains d'abord qui m’ont accompagné durant ces deux années de recherche et particulièrement merci à Léonie Bonnet, Clément Chaubet et Laurine Herpe pour avoir donné un sens particulier à cette aventure. Merci à l’ensemble des personnes rencontrées tout au long de ce projet : agriculteurs, permaculteurs, designers ou citoyens et particulièrement Baptiste Bodet, M. et Mme Prigent, Michel Querré et les agences touristiques de l’île de Batz et de Roscoff.


Cet ouvrage a été imprimé sur du papier amber 90g et rives sensation en 270g pour la couverture, la typographie Freight a été employée pour le corps de texte et la typographie Infini créée par Sandrine Nugue pour les titrages. Ce mémoire a été imprimé chez AGI graphique et au Lycée Raymond Loewy à La Souterraine. Les nuances employées font partie de la charte du projet en design et font le lien entre la théorie et la pratique.


|  Bibliographie

→ Aicher, Otl, le monde comme projet, 1 992 sous le titre, die welt als entwurf, (2 015) pour cette édition, Paris : édition B42, ISBN 978-2-917 855-60-7 → Alonso, Bernard et Guiochon Cécile, Permaculture humaine, Des clés pour vivre la Transition (2 016), Montréal : écosociété, ISBN 978-2-8919-287-7 → Baur, Ruedi, Les 101 mots du design graphique, à l’usage de tous (2 013), collection 101 mots, Paris : Archibooks + Sautereau Éditeur, ISBN 978-2-35 733-285-0 → Benyus, Janine M, Biomimétisme, Quand la nature inspire des innovations durables, édition originale 1998, à NY,(2011) pour cette édition, Paris : Rue de l’échiquier, ISBN 978-2-917770-23-8 → Carson, Rachel, Silent Spring, édition d’origine 1 962 aux États-Unis, (2014) pour cette édition, Wildproject, collection Domaine Sauvage ISBN 291849027X → Davodeau, Étienne, Les ignorants, Récit d’une initiation croisée (2 011), Paris : Futuropolis, EAN 978-27548-0382-3 → Desbrosses, Philippe, Nous redeviendrons paysans (2 014), première édition (1987), Escalquens : édition Dangles, ISBN 978-2703310709 → Descola, Philippe, Par-delà culture et nature (2 005), Paris : édition Gallimard, ISBN 978-2-07-046587-3

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→ Frutiger, Adrien, L’homme et ses signes, Atelier Perrousseaux éditeur, (2 004), première édition 1978-1981 Reillane : Atelier Perrousseaux, ISBN 2-911220-05x-6 → Hervé-Gruyer, Charles et Perrine (2 015). Permaculture, Guérir la terre, nourrir les hommes, Arles : Actes Sud. ISBN 978-2-330-03434-4 → Holmgren, David, Permaculture, principes et pistes d’action pour un mode de vie soutenable (2002), Paris : éditions de l’échiquier(2 014). ISBN 987-2-917770-63-4 → Lantenois, Annick, Le vertige du funambule, le design graphique, entre économie et morale (2 013), Paris : édition B42, ISBN 978-2-917855-47-8 → Noble, Ian et Bestley, Russel, Recherche visuelle, Méthodologies de recherche en graphisme (2012), Pyramyd ISBN 978-2350172774 → Latouche, Serge, L’occidentalisation du monde (2005), 9 bis, rue Abel-Hovelvacque Paris : éditions La Découverte. ISBN 2-7071-4591-2 → Masanaobu Fukuoka, La révolution d’un seul brin de paille, (1975 à Tokyo), traduction française 2015, Paris : Guy Tredaniel, ISBN 978-2-84445-624-3 → Mollison, Bill, Introduction à la permaculture (1991). TigneuJameyzieu (2012) Courand et Associés. ISBN 978-2-9533448-4-4

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→ Pelluchon, Corinne, Les nourritures, Philosophie du corps politique (2 015), éditions du Seuil : Mesnil-sur-L’estrée, ISBN 978-2-02-117037_ → Nobel, Ian et Bestley Russel, Recherche visuelle, Méthodologies de recherche en graphisme (2013), édition Pyramyd, ISBN 978-2-35017-277-4 → Jacques, Lescoat, Sein est son nom des îles et des hommes ( 2000), édition Finisterre, ISBN 2-9512072-3-9 → Baur, Ruedi, Notre monde à changer ! ( 2017), Attac et Civic city, édition Lars Müller, ISBN 978-3037785300

|  Vidéo → Chef’s Table est une série documentaire américaine créée par David Gelb et diffusée depuis le 26 avril 2015 par Netflix. Alexis Couillon, Noirmoutier → Conférence, Le Brand Territorial, Parole au graphisme, (8 octobre 2014) Centre Pompidou Paris, 1 h 32 → Marie Monique Robin, Le monde selon Monsanto, (2 008), 1 h 48 → Raymond Depardon, La vie moderne, (2 008), 2 h 30 → Adrien Belay, L’éveil à la permaculture, (2 015), 1 h 22 → Martin Esposito, Le potager de mon grand-père, (2 016), 1 h 15

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|  Sitographie → Macguffin : macguffindesign.wordpress.com, 12 janvier 2018 → Untold-stories.net/ The politic of design, 20 décembre 2017

|  Émission radio → Le sens des choses, France Cultutre, Jaques Attali, ensemble de huit émissions entre le 8 juillet 2017 et le 30 juillet 2017 → La Permaculture, pour renouer avec la terre ! De cause à effets, le magazine de l'environnement par Aurélie Luneau émission du 8 octobre 2017 → Rob Hopkins, le champion des Villes en Transition ! De cause à effets, le magazine de l'environnement par Aurélie Luneau émission du 9 avril 2017

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l Annexe


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← La femme et la nature, cycles naturels et cérémonies religieuses, pratique plastique et médiation, 2 016 La femme est, Peinture acrylique et encre, impression au traceur, 60 cm x 40 cm, © Élora Michel

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← Image concept qui présente le transfert entre les deux disciplines. Le filet orange représente la méthode qui lie les deux domaines. La permaculture est au centre de l'image, en défonce, elle vibre plastiquement et donne l'impulsion au design qui est situé à l'extérieur. Sérigraphie, 15 exemplaires, 4 passages d'encre, format A2, janvier 2018, © Élora Michel

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← Illustration de l'île de Batz, sérigraphie à tamis ouvert, deux couleurs, décembre 2017, format A2, © Élora Michel

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← L’expérimentation plastique à partir du principe N° 4 de la permaculture : ne pas produire de déchet. Des recherches sur les matériaux renouvelables permettent de repenser le support. Ainsi le filet de pommes de terre de l’île de Batz n’est plus un déchet mais une ressource. La création est réalisée à partir du terrain et de la méthode, décembre 2017, © Élora Michel

← Outil de médiation permettant de discuter du projet, en confrontant les acteurs, les actions possibles sur le territoire et les principes de la permaculture. Il s'agit d'un jeu de construction et de débat pour dynamiser le projet et le rendre lisible aux personnes extérieures au sujet. Décembre 2017, © Élora Michel

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← Graphistes, permacultivons !

← Illustration de l'île de Batz, sérigraphie, deux couleurs, décembre 2017, format A2, © Élora Michel

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← L’objet collectif, pour lutter contre le déchet et pour susciter la rencontre entre les citoyens. Le but est la lutte contre l’individualisme par le partage des signes. Recherche sur l'orientation et de la désorientation dans le format. A3, reliure centrale, sérigraphie et impression laser, février 2018, © Élora Michel

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← Graphistes, permacultivons !

← Frise représentant les signes et symboles de la ville de Nîmes. Il s'agit d'un test portant sur des limites géographiques et temporelles de la diffusion d'un symbole. Ce format fut le support d'un atelier mené autour des symboles territoriaux en présence de l'équipe de designers d'étrangeOrdinaire. 5 m x 1 m, août 2017, Nîmes, © Élora Michel

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← Expérimentation plastique à partir du principe N° 7 : partir des structures d'ensemble avant d'en venir aux détails. Sérigraphie et impression au traceur sur papier millimétré. Expérimentation fondée sur la lecture successive et la surimpression. Format raisin, mars 2018, © Élora Michel

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← Graphistes, permacultivons !

← Expérimentation plastique à partir du principe N° 7 : partir des structures d'ensemble avant d'en venir aux détails. Fond photographique : goémon et chemins agricoles. Sérigraphie et impression sur traceur. Expérimentation sur la lecture successive et la surimpression. Format raisin, mars 2018, © Élora Michel

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