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JosEPh l’insoumis une aventure cinématographique Photographies Elisabeth Roger

Textes Jacques Weber Anouk Grinberg Caroline Glorion et les équipes artistiques et techniques du film… Photos de couverture : François Philiponeau / Elisabeth Roger © ELYTIS 2011

51, avenue Jeanne d’Arc 33000 BORDEAUX www.elytis-edition.com ISBN : 978-2-35639-083-7

elytis


PRéfACE CE QUE CAROLINE GLORION a réussi dans le film Joseph l’insoumis et qu’Elisabeth Roger a su restituer avec intensité dans les photos de ce livre, inscrit dans le réel l’utopie rêvée par le Père Joseph quand il a fondé le Mouvement ATD Quart-Monde en 1957. Il n’y a plus ici d’un côté des acteurs professionnels et de l’autre des figurants confrontés dans leur vie quotidienne à la misère, il y a des deux côtés des acteurs qui prennent ensemble le risque de faire revivre, face à une caméra, une histoire qui mène inévitablement à la transformation de tous. Les uns et les autres, en décidant de s’associer dans cette création artistique extraordinairement exigeante, parviennent avec force vérité et authenticité à faire en sorte qu’il n’y ait plus d’un côté une histoire de fiction, et de l’autre une histoire de réalité. De son vivant, Joseph, l’insoumis, a exprimé le rêve qu’un jour l’humanité n’ait plus qu’une seule Histoire à raconter à ses enfants, celle où l’égale dignité voulue et reconnue par tous a raison de l’humiliation et de l’assistance. Qui aurait pu penser, au milieu de cette boue du bidonville de Noisy-le-Grand, que des femmes et des hommes initieraient une nouvelle histoire d’alliance aussi espérée qu’inattendue ? Qui aurait imaginé que, cinquante ans plus tard, cette histoire essaimerait aussi bien au flanc des ravines à Port-au-Prince, que dans les quartiers où l’eau monte d’année en année à Dakar, sur les décharges à Guatemala City, ou dans les banlieues les plus abandonnées de l’Occident ? C’est là en effet que des citoyens .5.


reconnus ou méconnus, s’inspirant de l’aventure vécue par le père Joseph et ces familles de Noisy-le-Grand, agissent aujourd’hui ensemble pour que, dans l’égale dignité, chacun puisse offrir à tous sa dimension d’acteur à part entière. C’est pourquoi ce film est attendu aussi bien à Manille qu’à Varsovie, à Ouagadougou qu’à New-York. Il est attendu partout où les Droits de l’Homme sont piétinés, forçant à l’exil, chassant et privant de tout des communautés entières. Il est attendu aussi là où certains s’emmurent dans des sécurités illusoires, au prix d’une totale insécurité pour d’autres. Il est attendu encore là où les uns continuent à réfléchir, à décider à la place des autres, sous prétexte de les protéger. Il est attendu par tous ceux, riches et pauvres, qui s’investissent ensemble dans le monde de l’art, dans celui des sphères politiques, économiques, environnementales. Il est attendu par ceux qui agissent dans le champ de la paix, de la spiritualité. Parce que ce film crée et rend compte des possibles qui rapprochent les humains, il est attendu partout. Ainsi, comme le dit dans ces pages Geneviève Avril : “Celui qui va me voir pour la première fois, il va peut-être partir en courant mais s’il accepte de parler avec moi, on va peut-être devenir amis, comme si on se connaissait depuis toujours.” EUGEN BRAND, DÉLÉGUÉ GÉNÉRAL DU

MOUVEMENT INTERNATIONAL ATD QUART-MONDE

BIENVENUE DANS CE LIVRE construit comme un voyage à travers des photos, des témoignages ou des textes assemblés comme les pièces d’un puzzle. Nous l’avons voulu impressionniste, une invitation à partager notre aventure cinématographique à travers les allées du décor, le croisement d’un regard, le moment d’une rencontre ou le mystère d’une silhouette en silence. Je n’ai découvert ces photos que le dernier jour du tournage. Elisabeth Roger avait été si discrète et moi sans doute si concentrée sur le plateau… Nous ne nous étions pas parlé, à peine croisées mais en regardant ses images, j’ai été saisie par la simplicité des cadres, la force des regards, l’intelligence avec laquelle elle avait capté des moments de calme et de confiance, de concentration, de gravité et de légèreté. Qui est qui ? Acteurs ou figurants ? Professionnels ou non ? Techniciens ou artisans ? Réalité ou fiction ? C’étaient les coulisses du plateau, l’énergie et l’humanité de toutes ces personnes qui ont travaillé ensemble. Partager les coulisses de ce tournage, c’est partager nos émotions, notre travail mais c’est aussi raconter une démarche, celle que j’ai souhaité en rassemblant, pour réaliser le film, des acteurs talentueux, des techniciens chevronnés mais aussi des hommes et des femmes qui étaient étrangers au monde du cinéma. Des familles qui aujourd’hui, en 2011, se battent encore quotidiennement pour vivre dignement dans une société dure où le travail, le logement manquent cruellement, où les plus fragiles sont laissés de côté. Avec Julie Lecœur, nous les avons rencontré grâce au centre social de Bègles, ville où le tournage s’est déroulé, et à l’équipe du Mouvement ATD Quart-Monde de Bordeaux. Ils ont accepté ainsi de prêter leur voix, leur corps, leur visage, pour incarner les personnages

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du film. Au cours de la préparation, nous nous sommes retrouvés plusieurs fois pour improviser, découvrir ensemble le scénario, nous apprivoiser et apprivoiser ce “métier” d’acteur de complément, plus connu sous le nom de “figurant”. Souvent je répétais : “C’est ce qui se passe à l’intérieur de vous que je vais filmer, ce qui se passe dans votre esprit, dans votre cœur… Ce sont vos émotions, vos pensées qui imprimeront la pellicule…” Alors précisément c’est cette intimité qui se dévoile à travers les photos et les textes de ce livre. Avec pudeur et générosité. L’expérience de la vie dure, du combat quotidien a nourri l’interprétation de chacun et a permis d’incarner avec fierté la vie et le combat de ceux qui entouraient, à l’aube des années 60, le Père Joseph Wresinski dans le bidonville de Noisy-le-Grand. Je crois fermement à la force du partage des expériences, à la rencontre d’univers souvent très éloignés. Ce qui nous a rassemblés, c’est l’exigence dans le travail, la curiosité et le respect de chacun, le plaisir de créer et la responsabilité de raconter cette histoire. Joseph l’Insoumis est mon premier film de fiction. C’était pour moi aussi une aventure inédite, intimidante et parfois un peu effrayante. La confiance et l’engagement de chacun a été un moteur puissant. Tous m’ont encouragée avec fermeté et enthousiasme à raconter cette histoire d’hier qui résonne si fort avec la réalité et nos combats d’aujourd’hui. CAROLINE GLORION RÉALISATRICE

UN FILM INSPIRÉ DU COMBAT DU PÈRE JOSEPH WRESINSKI FONDATEUR DU MOUVEMENT ATD QUART-MONDE Début des années 60, un bidonville aux portes de Paris. Des familles survivent sous des abris en forme d’igloos dans une misère effroyable et une violence quotidienne. Un homme, le Père Joseph Wresinski, vit là, au milieu de ceux qu’il appelle “son peuple”. Parmi ces familles, celle de Jacques et de sa mère Alicia. Leur vie va être transformée par leur rencontre avec le Père Joseph. Celles aussi de ceux qui vont rejoindre le combat de ce curé révolutionnaire. Un combat contre l’assistance et la charité qui, dit-il, “enfoncent les pauvres dans l’indignité”. Joseph chasse les soupes populaires et installe dans le bidonville un jardin d’enfants, une bibliothèque mais aussi un salon d’esthétique et un foyer pour les femmes. Il propose aux familles de se rassembler pour faire entendre leur voix. Venus du monde des nantis, des jeunes gens s’engagent à ses côtés ; Suzanne, Catherine mais aussi Geneviève de Gaulle, la nièce du général, ancienne résistante et déportée qui va lui ouvrir les portes vers les pouvoirs politiques. Mais les oppositions sont farouches, les responsables politiques traitent Joseph de “curé de la racaille” et le considèrent comme un dangereux agitateur. Dans le bidonville, certains, habitués à survivre de la charité publique et de trafics en tous genres, réclament le départ de ce curé qu’ils prennent pour un illuminé. Bagarres, incendies criminels, dénonciations et coups tordus vont ébranler la lente progression qui réunit ceux qui suivent le Père Joseph. Un quartier en dur sera pourtant construit à la place du bidonville. Pour le Père Joseph c’est un échec car il rêvait “d’un vrai projet politique ambitieux” mais comme il le dit à Jacques à la fin du film : “Nous avons tout de même gagné une chose : la dignité, la fierté d’avoir lutté ensemble… et on va continuer…” Trente ans plus tard au cours d’une grande manifestation en plein Paris, le Père Joseph, fondateur du Mouvement ATD Quart-Monde rassemble des familles venues des quatre coins de la planète. Ce jour-là, ils prennent la parole et le monde les écoute.

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I Des regards qui s’apprivoisent

DES REGARDS QUI S’APPRIVOISENT La misère est l’œuvre des hommes, seuls les hommes pourront la détruire. JOSEPH WRESINSKI


Dans les réunions de préparation, il fallait accepter l’idée que je représentais “une gueule”, celle de quelqu’un qui vivait dans un bidonville dans les années 60. Il fallait accepter que

j’avais été choisie pour

ça. Il me fallait m’accepter

telle que j’étais. Mais au fur et à mesure du tournage, la manière dont on était regardé par la caméra, par les acteurs, par Caroline, j’ai oublié. Nous n’étions pas simplement des images en fond de décor. GHISLAINE GERARD

Dans le film, je suis Madame Dubois. Comme je savais tricoter, on m’a demandé de montrer à Anouk comment faire pour qu’elle apprenne. On s’est donné une semaine, une heure par jour. Elle n’avait jamais touché à des aiguilles, ne savait pas comment on monte des mailles. On n’a fait que le jersey et la maille à l’endroit. FRANÇOISE HAMEL

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De mon bureau, j’ai souvent jeté un coup d’œil sur ces “figurants” qui attendaient leur tour avec une patience infinie. Jamais un soupir, jamais de lassitude, les amoureux

semblaient bienheureux sous

le barnum et ne

voyaient pas le temps passer, les enfants passaient le temps à jouer. Aucun malaise n’émanait de cette discrétion étonnante. Puis tout le monde se mettait au boulot. ISABELLE GIES

Anouk Grinberg, c’était pas une

actrice, c’est quelqu’un

qui s’est mélangé à notre

vécu.

DOMINIQUE DHONT .14.


La peur d’être rejetée, de ne pas réussir ma vie, de rester au bord de la société… Je vis avec cette hantise en permanence. Sur le tournage, j’ai rencontré des personnes, des “vrais gens” qui connaissent ce sentiment, qui ont éprouvé ou éprouvent réellement cette peur car leurs conditions de vie sont dures, précaires. Leur

courage, leur force

et leur dignité m’ont convaincue

que j’avais tort d’avoir peur.

Et plusieurs fois, en

leur présence sincère et chaleureuse, je pensais au vers de Rimbaud : “Et le regard qu’il me jeta me fit baisser les yeux de honte”. LAURENCE CÔTE

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C’est autour d’un poème que j’ai rencontré Anouk Grinberg. Elle voulait savoir comment j’avais connu le Mouvement ATD Quart-Monde. “En écrivant des poèmes” lui ai-je répondu… Elle a voulu les lire. Voici un extrait de mon poème : Le marcheur aux semelles de vent Le marcheur aux semelles de vent C’est le cri de désespoir Que tous veulent ignorer Ou ignorent d’ignorer C’est le Poulbot dans les mauvais souvenirs Et toutes les déceptions Qui pleuvent en grêlons Sur son cœur meurtri, Son cœur en agonie. Le marcheur aux semelles de vent C’est l’enfant aux illusions perdues, Aux rêves ensevelis Dans les décombres de nos vieux passés, Au Noël interdit. Le marcheur aux semelles de vent C’est ce petit prince Qui, passant devant une boulangerie, Touche avec les yeux, Regarde avec les mains. Comment peut-on le laisser souffrir ainsi ? Mais l’être est sourd à la douleur. MARIE-FRANCE TAHAR .20.


Nous nous sommes apprivoisés si rapidement. Aujourd’hui, je ne sais plus si j’ai travaillé avec vous, ceux qu’on appelle les figurants, ou si c’est vous qui avez travaillé avec moi. Une chose est sûre : grâce à nos

échanges, j’ai retrouvé une

sensibilité perdue et vous avez très certainement réussi à me montrer “le vrai sens de la vie”. Du premier au dernier jour, le courage, l’opiniâtreté et le sérieux dans le travail étaient là. JULIE LECŒUR

C’est là où c’était magique parce qu’on n’avait pas peur d’être jugés. Moi, j’ai pas

eu peur d’être

jugée

devant la caméra ! Quand Anouk Grinberg me parlait, je fermais les yeux et puis j’entendais sa voix. Je me suis fait bercer par la voix d’Anouk. RAPHAËLLE CHAPOULARD .24.

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On était tellement complice de ce film. La complicité s’est mise à l’intérieur de chacun. On s’est retrouvé comme une famille. ALEX DEVILLERS

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Dans le film, je jouais le rôle d’une personne très âgée parce que je n’ai pas de dents devant et que j’ai les cheveux blancs. On me donne 70 ans alors que je vais bientôt avoir 56 ans. Un jour qu’il pleuvait, je me suis retrouvée abritée sous une baraque avec Jacques Weber et Anouk. On n’était que tous les trois. Lui, il me regardait, alors je lui ai expliqué pour les dents, je lui ai dit combien on était remboursé et combien ça coûtait et il a compris. Je

suis comme

je suis.

Celui qui

va me voir pour la première fois, il va peut-être partir en courant mais s’il accepte de parler avec moi, on va peutêtre devenir amis, comme si on se connaissait depuis toujours. GENEVIÈVE AVRIL

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J’étais loin de penser que ce tournage serait aussi émouvant. Il y avait une harmonie chaleureuse avec les techniciens du film. La jeune fille blonde de l’équipe déco, par exemple, elle offrait souvent des cigarettes, elle était toujours attrayante, généreuse. Quand on a vécu dans la solitude, qu’on a jamais été entouré d’affection, ces attentions rendent vraiment heureux. Moi, j’ai passé mon enfance entre 5 ans et 12 ans à l’orphelinat. JAMES AVRIL .30.

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Les costumières nous aidaient à choisir notre costume, elles nous aidaient dans le tournage du film, elles nous pomponnaient… parfois, elles nous mettaient de la terre dans les cheveux pour qu’on soit plus sale pour le film. Moi j’ai appris avec elles, j’ai bien compris leur métier. MARIE-SOL POYATOS Il n’y avait pas de clans, on s’est tous mélangé, et c’était bien parce qu’on a passé des heures et des heures d’attente… avant de tourner. PRISCILLA BENMESROUK

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Appelons-la Claudine, mais ce pourrait être Jocelyne ou Maryline. Elle est figurante, l’un de ces visages qui vous sourit sur les photos. Cette femme est un vrai puits de science… une conteuse hors-pair. Elle m’a raconté pendant des heures ses passions, ses combats. Un jour, j’ai dû l’accompagner chez elle chercher une chemise de jeu. A ma grande surprise, je l’ai sentie honteuse de me montrer ne serait-ce que la façade de sa maison. Pourtant, cette femme possédait bien plus de

richesses que si elle avait possédé une

maison cossue ou un appartement moderne. MARIE SAINT-JOURS

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Livre Joseph L'insoumis  

Editions Elytis Photographies d'Elisabeth Roger Textes de Jacques Weber, Anouk Grinberg, Caroline Glorion et les équipes artistiques et tec...

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