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VIDOCQ

DU ROMAIN APICIUS À PAUL BOCUSE

DEPUIS QUAND A-T-ON PEUR DES

AUX ORIGINES DE LA

LE BAGNARD DEVENU FLIC

MIGRANTS ?

QUAND LES HOMMES ADORAIENT

LES DÉESSES

JANVIER-FÉVRIER 2019 N° 52 5,95 €

GASTRONOMIE FRANÇAISE NOS RECETTES DE FÊTES INSPIRÉES DES ANCIENS BONIMENTEURS, RÉMOULEURS, TROTTINS, MARCHANDS DE COLLE, AFFÛTEURS DE SCIES…

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JANVIER-FÉVRIER 2019 N° 52  AUX ORIGINES DE LA GASTRONOMIE FRANÇAISE  VIDOCQ, LE BAGNARD DEVENU FLIC  DEPUIS QUAND A-T-ON PEUR DES MIGRANTS ?  QUAND LES HOMMES ADORAIENT LES DÉESSES

E X P L O R E R L E PA S S É P O U R C O M P R E N D R E L E P R É S E N T


NO UV EA U Ce second numéro de la revue Explorer vous propose un voyage sublime et émouvant mais aussi une véritable leçon d’humilité face à ces événements qui dépassent l’Homme. De Hawaï à Pacaya au Guatemala, découvrez des photographies aussi rares que spectaculaires.

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L’ É D I T O

DE TOUT CŒUR, NOUS VOUS SOUHAITONS UNE BONNE ANNÉE 2019. On n’a pas de boule de cristal, mais une chose est sûre, elle sera forcément meilleure que l’an 536. Cette année-là, un brouillard tenace plonge l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient dans l’obscurité. Pendant dixhuit mois. L’été, il fait 2 °C à l’ombre. Ne parlons même pas des récoltes ! Des chroniques irlandaises parlent d’un « manque de pain pendant les années 536-539 ». C’est la famine. Les historiens s’accordent à dire que, vraiment, 536 inaugure une sale époque. Sans doute la pire de l’Histoire. Depuis novembre dernier, grâce à une étude publiée dans la revue Antiquity, on connaît la cause de cette annus horribilis. Une analyse d’un glacier suisse a révélé que des éruptions volcaniques majeures avaient eu lieu en 536, en 540 et en 547. Un volcan d’Islande aurait rejeté des particules dans l’atmosphère, formant un voile occultant la lumière du soleil, et entraînant un refroidissement. Et la santé ? Pas top non plus. Une vilaine peste se manifeste en 541 au port de Pelusium, en Egypte. Terrassant des organismes déjà affaiblis, elle envoie ad patres entre 30 et 50% de la population de l’Empire romain d’Orient. Une décennie faste pour la Grande Faucheuse. BONNE NOUVELLE, L’APOCALYPSE N’A PAS EU LIEU ! Sûrement parce que l’espèce humaine est championne du monde de survie en milieu hostile, comme le prouve notre article sur le réchauffement climatique il y a 14 000 ans (lire p. 12). L’autre bonne nouvelle, c’est que, même quand la catastrophe couve, nous autres humains restons optimistes. Ainsi, le 31 décembre 1967, le président des Français lance dans le poste : « L’année 1968, je la salue avec sérénité » (voir notre quiz p. 7). Bien parlé, Charles ! Quelques mois plus tard, en mai, la France se révolte. Alors, soyez fous ! Festoyez en avalant des bons petits plats issus de notre longue tradition gastronomique (lire notre dossier p. 28). Sans penser aux lendemains de fête difficiles. Oui, vraiment, nous vous souhaitons une excellente année !

ERIC GARAULT/PASCOANDCO

E ÉLIE DE LA SEIGLIÈR DR-MONTAGE : AUR

ET SURTOUT LA SANTÉ !

CYRIELLE LE MOIGNE-TOLBA Rédactrice en chef adjointe

 SUIVEZ-NOUS : facebook.com/CaMinteresseHistoire

@cm_histoire 3


N°52 J A N V I E R- F É V R I E R 2 0 1 9

Vive la gastronomie française P.28


SOMMAIRE Mbappé, c’est un peu de Gaulle, la vie érotique à Pompéi, le nouveau kilo...

P.50 AU CINÉMA Vidocq, le super flic venu du bagne

Plongée dans le Paris de Napoléon.

P.12 RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE Nos ancêtres champions de la survie

Il y a 14 000 ans, Homo sapiens a eu très chaud du côté d’Angoulême.

P. 14 ÇA VIENT D’OÙ ? P. 16 LE SUJET QUI FÂCHE Les migrants vont-ils nous envahir ?

Une peur qui remonte à l’Antiquité.

P. 78

P. 52

P. 22 Les femmes de Mucha s’affichent à Paris

2 500 ans de “fake news”

Bien avant Trump et Twitter, nos aïeux ont connu la désinformation.

Révolution dans la pub en 1900.

Elle a le pouvoir, mais ce qu’elle désire avant tout, c’est être libre.

P. 82 L’ŒUVRE DÉCRYPTÉE Le Pont de l’Europe

Caillebotte raconte les mutations rapides de la révolution industrielle.

P. 58 SHOPPING A Noël, offrez de l’Histoire

P. 84 La torture en Algérie

P. 62 Et si Dieu était une femme ?

P. 90 LE GRAND ZAPPING DE L’HISTOIRE P. 94 DANS LE JOURNAL D’HIER P. 98 L’HISTOIRE INSENSÉE Le match fantôme à la gloire du général Pinochet

Une sélection de cadeaux à tous les prix. Avant Notre Père, le monde aurait commencé par célébrer des déesses.

P. 68 C’EST VOTRE HISTOIRE “Enfant, j’ai été caché pendant la guerre” P. 70 RÉTRO PHOTOS Les petits métiers du pavé P. 24

Christine de Suède, la reine indomptable

Témoignage d’un ancien para et décryptage de l’affaire Maurice Audin.

A l’aube de XXe siècle, une cohorte de débrouillards animent les rues de Paris.

Les petits secrets de Simone de Beauvoir Une intello au fort tempérament.

P. 28 EN COUVERTURE

Vive la gastronomie française

Nous sommes les numéros 1 des arts de la table. Une excellence héritée d’un long passé de traditions culinaires. Notre dossier spécial va vous ouvrir l’appétit en ces jours de fêtes.

P. 74

Antoine et Octave L’impitoyable combat des chefs

Tous les coups sont permis pour faire main basse sur l’Empire romain.

Ça vient d’où le strass ? P.14

PROCHAIN NUMÉRO LE 7 FÉVRIER 2019 VOUS AIMEZ NOS RUBRIQUES ? ABONNEZ-VOUS PAGE 88

Crédits de couverture : Yuri Arcurs/Getty Images/IStockPhoto, Photos Roger Arpajou © Mandarin Production – Gaumont – France 2 Cinéma – France 3 Cinéma, www.bridgemanimages.com, Jacques Boyer/Roger-Viollet Ce numéro comporte un encart tout-en-un multi-titres posé sur une sélection d’abonnés.

Ullstein bild via Getty Images, Photo Josse/Leemage, Hulton Archive/Getty Images, North Wind Pictures/Leemage, Heritage Images/Leemage.

P. 6 L’HISTOIRE ÉCLAIRE L’ACTU


LE CHIFFRE

58%

C’est la proportion de Français qui sont allés au moins une fois au cinéma durant les 12 derniers mois. Une habitude ancrée depuis longtemps : en 1973, cette proportion s’élevait déjà à 51,7%

L’HISTOIRE ÉCLAIRE L’A C T U

92 ans, et Khieu Samphan, 87 ans, deux anciens dirigeants khmers rouges ont été condamnés à la perpétuité le 16 novembre par un tribunal parrainé par l’ONU. Un jugement historique car, pour la première fois, on emploie le mot « génocide » dans une condamnation d’un ancien khmer rouge.

1884 Détail du tableau The Garden Court, d’Edward Burne-Jones.

THE FARINGDON COLLECTION TRUST

PAR NICOLAS FRANÇOIS

BOURREAUX À LA BARRE. Nuon Chea,

La nouvelle pub Gucci s’inspire d’un peintre anglais du XIXe D

es mannequins à l’allure mélancolique présentent le nouveau parfum du couturier italien (image ci-dessus). Un clin d’œil au préraphaélisme, ce mouvement artistique de la seconde moitié du XIXe siècle.

6

Comme dans cette œuvre d’Edward Burne-Jones où les modèles alanguis sombrent dans le sommeil. A l’époque, le peintre anglais rejette la révolution industrielle et son cortège de progrès. Pour lui, tout

2018 va trop vite : il préfère les modèles mythologiques ou médiévaux. L’artiste souhaite faire travailler l’imaginaire de ses contemporains et les inviter au rêve. Pas sûr qu’il aurait apprécié cette récupération par la société de consommation…

DR

LE REMIX

Campagne de pub pour le parfum Bloom de Gucci.

JANVIER-FÉVRIER 2019


Comme il faut regretter le temps où chacun jouait pour le plaisir de se distraire sainement, pour l’amour du sport, de son club ” ÉRIC CANTONA, DÉNONÇANT LES DÉRIVES DU SPORT-BUSINESS RÉVÉLÉES PAR LES DOCUMENTS FOOTBALL LEAKS ? Non, le journaliste Jean Ducasse, en 1921, dans le journal Le Ballon rond regrettant la professionnalisation du football.

DANS LE RÉTRO

KEYSTONE-FRANCE / GAMMA-RAPHO

LES BONS VŒUX DES PRÉSIDENTS De Gaulle présentant les vœux de l’Elysée, le 31 déc. 1968.

RENDEZ LES MOAI ! Deux statues de l’île de Pâques, territoire administré par le Chili, font l’objet d’une demande de rapatriement par le peuple autochtone Rapa Nui. Ces sculptures monumentales sont actuellement au British Museum. Elles ont été dérobées dans le village d’Orongo par le navigateur britannique Richard Powell en 1868. D’autres sont dispersées en France (Quai Branly et Louvre), aux Etats-Unis, en Belgique, etc.

KAREN SCHWARTZ/AP/SIPA

QUI A DIT ?

ÇA VIENT DE LOIN

Le kilo ? Un poids, deux mesures POUR CONNAÎTRE LA MASSE EXACTE DU KILOGRAMME, on utilise désormais une formule mathématique : la constante de Planck. Ainsi vient d’en décider le Bureau international des poids et mesures, situé à Saint-Cloud. Depuis 1883, un cylindre en métal servait d’étalon. Mais en 135 ans, sa masse a baissé de 50 millionièmes de grammes… Nos mesures de poids et de distance sont un héritage de la Révolution. En 1795, la Convention votait le système métrique, uniformisant les centaines d’unités locales. Aujourd’hui, seuls les Etats-Unis, le Libéria et la Birmanie ne l’ont pas adopté.

E

1 “N’écoutez pas les apprentis sorciers de l’extrémisme.” 2 “Ne séparez jamais la grandeur de la France de la construction de l’Europe.” 3 “Nous ne sommes pas les plus riches, mais nous sommes parmi les plus heureux.” 4 “Salut à toi, 1975.” 5 “Tout comme un navire sur la mer n’est le maître des vents ni des flots, un peuple ne peut à lui seul commander au calme ni au remous du monde.” 6 “Si tous les gars de France voulaient se donner la main.” Réponses : 1. Jacques Chirac (2006), 2. François Mitterrand (1994), 3. Georges Pompidou (1971), 4. Valery Giscard d’Estaing (1974), 5. Charles de Gaulle (1962), 6. Valery Giscard d’Estaing (1976).

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Indigenous Peoples’ Day à New York en 2017.

EDUARDO MUNOZ / REUTERS

n 1960, le général de Gaulle inaugure la tradition des vœux télévisés au Français. Un exercice auquel se plie chaque année le président de la République. Saurez-vous retrouver qui a prononcé les phrases ci-dessous (ainsi que l’année si vous êtes très fort) ?

UNE “JOURNÉE DE COLOMB” DÉDIÉE AUX AMÉRINDIENS

L

e 12 octobre dernier, Joseph Curtatone, le maire de Somerville (Massachusetts), a décidé de remplacer la Journée de Christophe Colomb (Columbus Day) par une Journée des peuples autochtones. Depuis 1934, les Américains fêtaient ce jour-là l’arrivée du navigateur sur leur continent, en 1492. Cause de ce retournement ? La prise de conscience du rôle de l’explorateur du XVe siècle dans la disparition de certaines ethnies indigènes, notamment les Taïnos, premier peuple en contact avec les colons à Haïti. 7


L’HISTOIRE ÉCLAIRE L’A C T U

ALIK KEPLICZ/AP/SIPA

Des ouvriers démentèlent un monument à la gloire de l’Armée rouge, à Varsovie le 23 octobre 2018.

COMME DES BÊTES

C’était chaud à Pompéi

La Pologne se débarrasse de ses vestiges russes

T U

ne femme dénudée porte un cygne sur ses genoux et fixe les spectateurs. C’est la toute dernière découverte archéologique faite à Pompéi. Cette fresque représente l’accouplement légendaire entre Léda, reine de Sparte, et Zeus, le roi des dieux, qui a pris l’apparence d’un cygne pour l’approcher. Après ces ébats, Léda pond deux œufs qui donnent naissance à deux garçons – Castor et Pollux –, et deux filles – Clytemnestre et Hélène, dont l’enlèvement par Pâris provoquera la guerre de Troie. Cette découverte intervient sur la zone Regio V, au nord de Pompéi. Jamais explorée auparavant, elle révèle peu à peu ses trésors. 8

LE PORTRAIT-ROBOT

Kylian Mbappé, le jeune prodige

L

e champion du monde n’affole pas que la planète foot. En octobre dernier, il a fait la une du Time. Il partage cet honneur avec le général de Gaulle qui, à la tête de la France, fut élu « homme de l’année » par l’hebdomadaire américain en 1959. A 19 ans, Mbappé est déjà une star mondiale. Une précocité digne de Françoise Sagan. En 1954, à 18 ans, la jeune écrivaine publie Bonjour Tristesse. Le succès est phénoménal : 850 000 exemplaires vendus en un an. Kylian est une vraie flèche. Pendant le mondial, contre l’Argentine, sa course fut chronométrée à 37 km/h. Comme Jesse Owens : ce fut sa vitesse moyenne lorsque ce sprinter Américain remporta l’épreuve du 100 mètres en 10,3 secondes, lors des JO de 1936 à Berlin.

25%

THE ASAHI SHIMBUN VIA GETTY IMAGES, ISADORA/LEEMAGE, FRANCESCA MANTOVANI/OPALE/LEEMAGE, TOPICAL PRESS AGENCY/GETTY IMAGES.

ABBATE CESARE/ANSA/ABACA

rente ans après la chute du communisme, il n’y a plus de monument de « Reconnaissance aux soldats de l’armée soviétique » à Varsovie. Construit en 1946 en hommage aux combattants de l’Armée rouge tombés lors de la libération de la Pologne, il a été rasé en novembre en vertu d’une loi de 2016 interdisant de « propager le communisme ». Objectif : se débarrasser des traces visibles du passé russe dans le pays. Occupée par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, les résistants polonais se soulèvent en 1944. Les Soviétiques laissent les nazis écraser les rebelles. L’épisode ne passera jamais. Le 17 janvier 1945, l’Armée rouge pénètre dans la capitale polonaise mettant fin à l’occupation allemande. Mais Staline y installe un gouvernement communiste à la solde de Moscou qui tiendra jusqu’en 1989.

de Charles de Gaulle

(1890-1970)

50% de Françoise Sagan (1935-2004)

25%

de Jesse Owens (1913-1980)

JANVIER-FÉVRIER 2019


FINEARTIMAGES/LEEMAGE, SOTHEBY’S

LE CHER PENDENTIF DE LA REINE

PENSE-BÊTE

En 2019,

32 ,7 MILLIONS D’EUROS. C’est le prix atteint aux enchères, à Genève, par ce pendentif doté d’une perle naturelle de 26 mm sur 18 ayant appartenu à Marie-Antoinette. En 1791, avant la fuite à Varenne, l’épouse de Louis XVI prend le temps d’emballer ses bijoux dans du coton puis de les placer dans un coffre en bois. Ils sont envoyés à Bruxelles, où règne sa sœur Marie-Christine d’Autriche. Après l’exécution du couple royal en 1793, c’est leur fille Marie-Thérèse de France qui les récupère.

pensez à fêter les … …500 ANS du

château de Chambord.

…30 ANS de la chute du mur de Berlin.

…100 ANS de la Citroën Type A, premier modèle du constructeur.

A Rio, des dissidents tentent de rallier des 1964 militaires loyalistes à leur cause.

…220 ANS de la

naissance de Balzac.

…100 ANS du traité de Versailles.

…150 ANS du canal AP/SIPA

de Suez.

…75 ANS du D Day,

le débarquement des Alliés en Normandie.

…200 ANS de la

naissance de Gustave Courbet.

LEO CORREA/AP/SIPA

BRÉSIL

…130 ANS de

Bolsonaro, un président nostalgique de la dictature

A

partir de janvier 2019, Jair Bolsonaro sera le nouveau chef d’Etat du Brésil. Il assume : il admire la dictature militaire instaurée entre 1964 à 1985. L’historien Richard Marin, co-auteur d’Histoire du Brésil, nous éclaire sur cette période.

o : Comment la dictature militaire s’est-elle installée ? Par un coup d’Etat. Fin mars 1964, les haut gradés de l’armée estiment que le président João Goulart ne contrôle plus la situation : dans l’armée les soldats et officiers de rang inférieur tentent de s’organiser en syndicats ; dans la rue, le peuple demande des réformes. Le 31 mars 1964, le putsch éclate à Rio de Janeiro.

o : Quel était le quotidien des Brésiliens sous ce régime ? Les généraux mettent en place un contrôle

o

absolu de la population. Tout le peuple devient suspect. Mais pour peu qu’on ne se mêle pas de politique, on peut passer entre les gouttes. Le nombre des morts et disparus est d’environ 300 : 144 exécutions sous la torture ou à la suite de simulacre de fuites, entre 125 et 152 disparus, dont les corps n’ont jamais été restitués aux familles.

o : Alors pourquoi cette nostalgie ? La plupart des Brésiliens n’ont pas connu cette période (l’âge moyen y est de 27 ans, ndlr). Il n’y a pas eu au Brésil de recherches sur la responsabilité des militaires. Idéalisée, la dictature incarne la croissance économique et l’ordre, sans la corruption qui gangrène la société actuelle. Aujourd’hui en crise économique, le Brésil rêve d’un passé largement mythifié qui n’a en réalité jamais existé. Propos recueillis par Guilherme Ringuenet.

la tour Eiffel.

DÉCRYPTAGE

2018 Jair Bolsonaro en campagne dans les rues de Rio, le 7octobre 2018, trois semaines avant son élection.

Sur France Info, le 21 novembre, l’ancien secrétaire d’Etat chargé des Transports, Dominique Bussereau évoque le mouvement contre les taxes sur le carburant des “gilets jaunes” et craint que « ça ne se transforme en chemises vertes ». L’homme politique fait référence au surnom des comités de défense paysanne des années 1930. Ces « chemises vertes », issues des milieux paysans et ruraux de l’ouest de la France, prônaient notamment la grève de l’impôt et s’inspiraient des idées fascistes de Mussolini. Avec cette référence au passé, Dominique Bussereau met ici en garde contre l’influence de l’extrême-droite dans les récents mouvements de protestation. 9


L’HISTOIRE ÉCLAIRE L’A C T U PAR NICOLAS FRANÇOIS

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IER SIÈCLE

CHINE NOUVELLE/SIPA

APRÈS NEUF ANS DE TRAVAUX, LE PRÉSIDENT CHINOIS Xi Jinping a inauguré fin octobre ce pont maritime de 55 km de long. Un record ! Plus de 400 000 t d’acier, soit 50 fois plus que pour la tour Eiffel, ont été nécessaires à la fabrication de ce viaduc reliant Hongkong à Macao, deux métropoles du sud du pays. Cet exploit technique n’est pas dépourvu de sens politique. Pour l’Etat chinois, c’est une manière de renforcer les liens entre le continent et l’île de Hongkong, qui n’a été rétrocédée à la Chine qu’en 1997, après un bail britannique de 99 ans. Une prouesse architecturale pour montrer sa puissance ? Cela rappelle la stratégie romaine en Gaule. Au Ier siècle, l’empereur Auguste veut faire de Nemausus (Nîmes) une vitrine du savoirfaire latin dans ces territoires nouvellement conquis. Pour acheminer de l’eau depuis Uzès, les Romains bâtissent un aqueduc de 50 km (seulement cinq de moins que le pont chinois). Le pont du Gard, avec ses trois niveaux et ses 50 000 tonnes de pierres, est le bâtiment le plus remarquable de cette entreprise. De quoi attirer du monde : rapidement, Nemausus compte plus de 20 000 âmes. Depuis, le système politique romain s’est écroulé. Le pont antique, lui, est toujours debout.

AKG-IMAGES

TITANESQUE !

Les trois niveaux du pont du Gard culminent à 48,77 mètres, ce qui en fait le plus haut des ponts romains. L’aqueduc permit l’acheminement de l’eau à Nîmes pendant près de cinq siècles.


2018

Enjambant la mer de Chine mĂŠridionale, ce pont relie Hongkong et Macao. DĂŠsormais, les automobilistes peuvent effectuer ce trajet en 45 minutes, contre 3 heures en passant par les terres.


LA SCIENCE ÉCLAIRE L’HISTOIRE

Sur le site de l’îlot Renaudin, à Angoulême, les chercheurs ont mis au jour 200 000 pièces de silex.

RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE

nOS anCÊTreS CHaMPiOnS De La SUrvie ! IL Y A 14 000 ANS, Homo sapiens a connu un sacré coup de chaud ! Un site de fouilles près d’Angoulême nous révèle ses secrets pour s’y adapter. PAR GUILHERME RINGUENET

a «

ttention ! Vous foulez un sol qui a au moins 9 000 ans », sourit Miguel Biard, archéologue de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives). Sur le site de l’îlot Renaudin à Angoulême, son équipe a fait bonne pioche. Entre avril et novembre  2018, 200 000 pièces de silex dont 400 pointes de flèches ont émergé de 6 000 m³ de terre. Le tout « extrêmement bien préservé » grâce à la protection d’une épaisse couche de tuf, déposée il y a 6 000 ans. Une bénédiction pour les chercheurs, façon Pompéi préhistorique ! « Le tuf a enfermé les vestiges comme dans une couche de béton », précise Grégory Dandurand, géomorphologue. « Mais surtout, ces découvertes sont les témoins d’un changement climatique apparu entre le paléolithique final et le mésolithique », se réjouit Miguel Biard. Comment nos ancêtres se sont-ils adaptés ? Les réponses des experts.

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Retour en arrière. Nous sommes au mésolithique, en – 11 900. Au pied de la côte sur laquelle poussera Angoulême, la Charente coule dans une zone marécageuse. La terre commence à se réchauffer. « Les moyennes sont plus basses de deux à trois degrés Celsius par rapport à notre époque », précise l’archéologue. Les silhouettes affûtées des bouleaux et des sapins laissent place à une forêt plus dense d’arbres feuillus. Les rennes se font de plus en plus rares ; leur migration vers le nord a commencé. Nos ancêtres, les chasseurs-cueilleurs, s’effraient-ils de ce réchauffement climatique ? A l’époque, le processus est lent : il s’étale sur 4 000 ans. Et le mode de vie de nos aïeux, respectueux des ressources, ne menace pas l’équilibre naturel. Au contraire, le nouveau climat attire sur place des tribus de chasseurs avisés. « Il y a de l’eau, c’est giboyeux. Le plateau leur permet de trouver du silex de qualité tout en offrant un bon point

d’observation », explique l’archéologue. Parmi la masse de pièces de silex, les membres de l’Inrap découvrent des modèles confectionnés pour des missions précises : dépecer, gratter, retirer les peaux… Avec eux, des ossements de chevaux sont également présents. « Cet endroit-là était comme une boucherie », commente Miguel Biard. Dernier COUP De frOiD. Vers – 10 000, la routine des hommes préhistoriques est à nouveau perturbée par un caprice du climat, comme l’ont révélé la fouille et la datation des vestiges au carbone 14. A ces niveaux stratigraphiques, on repère la présence de grèzes, un dépôt de calcaire issu notamment de l’alternance entre le gel et le dégel. Cela correspond au dryas récent, « un dernier coup de froid qui voit les moyennes annuelles reculer de deux à trois degrés, soit cinq à six degrés par rapport à aujourd’hui, souligne Grégory Dandurand. Les hivers janvier-février 2019


UN PAYSAGE SOUMIS AUX CAPRICES DU THERMOMÈTRE G

régory Dandurand, géomorphologue à l’Inrap, nous explique comment la fouille et l’étude des pollens (palynologie) et des mollusques (malacologie) ont permis de retracer l’évolution de la flore dans la région d’Angoulême.

– 15 000 À – 12 000 : « C’est la période post-

CINQ DEGRÉS EN MOINS, DEUX EN PLUS… Que de changements ! « Une chose est sûre : au cours de ces 4 000 ans, l’homme a réussi à s’adapter à chaque fois », estime Miguel Biard. A l’holocène, quand le thermomètre grimpe, une flore plus luxuriante apparaît, avec des saules et des noisetiers. Or, à la même période, les lames de silex s’amenuisent. Les hommes sont-ils partis en masse ? Au contraire, ces champions de la survie ont changé de technologie. « Ils se sont servis davantage du bois , estime Miguel Biard, plus facile à travailler que la pierre. Ils ont tiré profit de ce que la “nouvelle” nature leur offrait. » Un exemple à méditer !

– 18 000

Pendant le magdalénien, les chasseurs-cueilleurs perfectionnent leurs armatures en silex ou en matières dures animales.

– 10 800 À – 9 500 : « Le climat continue à s’adoucir. La végétation se développe et la zone devient marécageuse. Le lit de la Charente s’élargit à mesure que disparaissent les chenaux. Les premières traces d’occupation humaine datent de la fin de cette période. »

– 12 000

Le mésolithique débute par un brusque réchauffement. La chasse à l’arc se généralise.

–6 000 à – 2 100

Le néolithique est marqué par l’invention de l’agriculture (blé et orge au départ) et la domestication des animaux (la chèvre et le mouton, puis le bœuf et le porc).

DR (X3)

redeviennent plus rigoureux. Les étés très humides. » Il faudra attendre mille ans pour que la terre se réchauffe à nouveau, aboutissant à ce que les scientifiques appellent l’holocène. C’est le climat tempéré tel que nous le connaissons actuellement !

LA CHRONO

DENIS GLIKSMAN / INRAP

glaciaire. Le paysage ressemble à la toundra. Le milieu demeure très froid, mais les températures commencent à s’élever, provoquant la fonte des glaces. Beaucoup d’eau s’écoule sur les versants. »

– 6 700 À – 3 800 : « Le climat est quasi identique au nôtre. La flore est luxuriante, avec des saules et des noisetiers. L’homme maîtrise l’agriculture et cela a des conséquences sur le paysage. C’est l’anthropisation : les humains modèlent l’environnement en déboisant les forêts pour permettre la mise en culture du sol ou le pâturage d’animaux comme les chèvres. Les archéologues ont retrouvé des haches polies de cette période. » 13


INVENTIONS, COUTUMES & EXPRESSIONS

ÇA VIENT D’OÙ...

PAR CAPUCINE FREY. ILLUSTRATIONS YANN COLCANOPA

… LE STRASS ?

AU XVIIIE SIÈCLE, un problème se pose : comment maintenir le standing de la cour habituée à briller de mille feux, alors que les caisses de Louis XV sont vides ? Ça tombe bien, l’Alsacien Georges Frédéric Strass a une brillante idée : fabriquer des bijoux à bas prix ressemblant à de vrais joyaux. Bref, du toc ! Le joaillier s’intéresse au cristal, inventé au siècle précédent en Angleterre, et s’improvise maître verrier. En mélangeant de la pâte de verre et de l’oxyde de plomb, il obtient une matière étincelante. Une fois celle-ci taillée, Strass y insère une petite feuille d’argent. C’est à s’y méprendre, on dirait des diamants ! Le faux de l’Alsacien fait fureur. En 1730, c’est la consécration pour monsieur Strass : il devient joaillier du roi et le bling-bling entre à la cour.

... LA MARQUE SAMSUNG ?

AU DÉBUT DES ANNÉES 1930, la Corée, sous occupation japonaise depuis vingt ans, vit dans la misère. Lee Byungchul, fils de propriétaires terriens, doit arrêter ses études au Japon pour gagner sa vie. Mais pas question de subir ! Le jeune Byung-chul a l’entrepreunariat dans le sang : il crée une petite affaire de décorticage du riz puis un négoce de flétan séché. En 1938, il fonde Samsung Sanghoe – littéralement « la maison de commerce trois étoiles » – qui vend du sucre, du textile… selon la demande. Et ça marche ! A la libération, en 1945, Samsung est déjà l’une des plus grosses sociétés du pays. L’ambitieux Byung-chul ne s’arrête pas là. En 1950, quand éclate la guerre de Corée, il importe des produits venus de Hongkong et du Japon. A la fin de la guerre, en 1953, il investit tous azimuts : sucre, textile, assurances, pétrochimie, banque… et électronique ! Au début des années 1970, Samsung sort son premier téléviseur noir et blanc. Un modèle trois étoiles, évidemment !

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JANVIER-FÉVRIER 2019


LA 1 FOIS RE

… QU’ON A BU DE LA BIÈRE ?

... “TIRER LE BON NUMÉRO” ?

EN 1792, le roi de Prusse et ses alliés menacent la toute jeune République française. L’heure est grave ! Pour défendre la patrie en danger, l’Assemblée lance un appel aux volontaires… qui ne se bousculent pas au portillon. La Convention est obligée d’ordonner une levée en masse de 300 000 hommes par tirage au sort. La pratique sera officialisée en 1798, pour faire face à la menace d’une deuxième coalition européenne. Selon le numéro qu’ils reçoivent, les hommes effectuent un an, deux ans, voire sept ans de service ! Ils ont donc tout intérêt à « tirer le bon numéro ».

C’ÉTAIT IL Y A 13 000 ANS en Israël, au sud de Haïfa. Comment le sait-on ? Une équipe d’archéologues a découvert trois petits creusets de 40 à 60 cm de profondeur percés dans la roche de la caverne de Raqefet. Celle-ci servait de grotte funéraire aux hommes du Natoufien (de – 12 500 à – 10 000). L’analyse chimique a révélé que deux des trous servaient à stocker des grains d’orge ou d’épeautre. Le troisième était destiné à les faire fermenter. Résultat : les hommes du Natoufien obtenaient une boisson alcoolisée, probablement bue lors des cérémonies. A quoi ressemblaitelle ? A de la bière en plus épais – sa consistance se rapprochait plus d’une soupe ! Elle était aussi moins alcoolisée que nos demis. C’est grâce à cette « brasserie » préhistorique que les Natoufiens ont pu boire leur première gorgée de bière.

... L’ANORAK ?

AU XVIIIE SIÈCLE, les Russes s’aventurent en Arctique, où ils rencontrent les Inuits. Ces pros de la survie en milieu polaire portent une sorte de blouson qui s’enfile par la tête. Il est confectionné dans une matière à la fois chaude, légère et imperméable, inconnue des Russes. Il s’agit en réalité d’intestins de phoque. Après les avoir grattés, lavés et séchés au soleil, les Inuits les cousent les uns aux autres pour former un vêtement à capuche. Petit plus, ce tissu organique laisse s’évacuer la transpiration… Ils ont baptisé cet étonnant vêtement « anorak », du mot anoré qui veut dire « vent » en langue inuite. Bluffés, les Russes ramènent des stocks de ce coupe-vent capable de résister aux froids les plus intenses.

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Le SUjeT

QUi fÂCHe

LES MIGRANTS VONT-ILS NOUS

envaHir? DES HORDES DE BARBARES À L’ANTIQUITÉ aux réfugiés du XXIe siècle qui traversent la Méditerranée… Dans l’Histoire, les populations en déplacement ont souvent inquiété. De façon irrationnelle. Mais, au fait, de quoi a-t-on peur ? PAR PIERRE DELANNOY

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a

U SECOURS, ILS DÉBARQUENT EN MASSE ! Depuis la crise migratoire de 2015, les polémiques autour de l’arrivée de migrants en Europe se succèdent. L’Aquarius, ce navire de l’ONG SOS Méditerranée qui porte secours aux candidats à l’exil, crispe l’opinion. Les gouvernements populistes de Hongrie et de Slovaquie ont apporté leur soutien cet été au ministre de l’Intérieur italien, Matteo Salvini, qui refuse de transformer son pays en « camp de réfugiés ». En Allemagne, des faits divers impliquant des étrangers font surgir de vieux démons : le slogan « national socialisme, vite ! » refleurit dans les manifs antimigrants. Cet été, 54% de Français se disaient défavorables à l’accueil de migrants, selon l’Ifop. Affreux, sales et méchants,

fUir La GUerre CiviLe

1936. Un cortège de femmes et d’enfants en provenance d’Espagne franchissent la frontière française au Perthus (PyrénéesOrientales).

janvier-février 2019


HULTON-DEUTSCH COLLECTION/CORBIS/CORBIS VIA GETTY IMAGES

les migrants ? Cette image a la vie dure. Et des racines lointaines. Depuis l’avènement des premières civilisations, l’homme nomade, l’étranger, est une menace en puissance. En Mésopotamie, les rois d’Ur font construire un long mur de pierres sèches pour se protéger des incursions de plus en plus fréquentes des nomades Amorrites (vers – 2 000). Ça serait le premier exemple de mur antimigrants (Donald Trump n’a rien inventé !). Pourtant, dans l’Histoire, nombreuses sont les époques où l’accueil de l’autre et le métissage étaient prisés. En – 324, Alexandre le Grand a terminé la conquête de l’Empire perse achéménide. Il se pose à Suse, dans le sud-ouest de l’actuel Iran. Pour unir définitivement l’Orient et l’Occident, les migrants et les gens du cru, cet idéaliste organise les « noces de Suse ». Il épouse des princesses per-

sanes, et conseille à ses généraux et à ses nombreux soldats d’en faire autant. Hélas, cette vision positive du brassage des populations ne lui survivra pas. Pourquoi les sociétés humaines voient-elles derrière chaque nomade un envahisseur en puissance ? Comment s’est construite l’image du migrant dévastateur ? Nous avons cherché l’origine de ce cliché.

L’IMAGE DU MIGRANT BARBARE ? ELLE REMONTE AUX GRANDES INVASIONS ANTIQUES En novembre 2015, dans le Financial Times, le Premier ministre néerlandais compare clairement la crise migratoire européenne aux grandes invasions barbares de la fin de l’Antiquité ! Ce grand traumatisme du début de l’ère chrétienne marque encore nos esprits. Au milieu du Ve siècle, pour la première fois, 17


Le SUjeT

QUi fÂCHe La france et les migrants, 125 ans de relation ambiguë

En 476, à la chute de Rome, 25% de la population a des origines étrangères

ANNÉES 1920. La France accueille un maximum d’immigrés : de Russie (le futur académicien Henri Troyat, le peintre Marc Chagall…), d’Espagne (Picasso…) 1925. Maurice Obréjan, un bébé juif né d’un couple roumanopolonais, devient la figure emblématique de la marque Cadum. 1932. Le 10 août, une loi fixe des quotas d’étrangers employés sur les chantiers publics afin de « protéger la maind’œuvre nationale ». 1935. Elisabeth Pitz, Miss France, doit renoncer à son titre parce qu’elle est née en Allemagne. 1938. Retour de la droite nationaliste au pouvoir. Paris établit un vaste fichier des étrangers, le plus moderne d’Europe. 1940. Sous le régime de Vichy, plus de 15 000 citoyens sont « dénaturalisés », dont le bébé Cadum. Sa famille finira dans un camp de la mort.

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romaine. Exactions, pillages et désolation : voilà ce que nos ancêtres ont retenu de ce déferlement de migrants. Les chrétiens y ont vu une calamité divine. Attila, le terrible chef des Huns asiatiques, est surnommé « le fléau de Dieu ». Saint Jérôme donne une description terrifiante de ces invasions : « Des nations innombrables et féroces se sont rendues maîtresses de la Gaule. Tout le territoire compris entre les Alpes et les Pyrénées, l’Océan et le Rhin a été dévasté […] Mayence a été prise et des milliers d’hommes ont été égorgés dans l’église. » Sauf que, d’après les historiens, ça ne s’est pas tout à fait passé comme ça. Le fameux limes, ensemble de fortifications romaines le long du Rhin et du Danube, n’était pas aussi hermétique que le dit la légende. L’historien Jerzy Kolendo estime aussi que les « envahisseurs » sont d’abord venus pacifiquement, fascinés par le « mirage du Midi », Rome et sa puissance, sa richesse, ses armes. Ils sont intégrés. Si bien qu’au IVe siècle ils représentent déjà les deux tiers des effectifs de l’armée romaine ! A la chute de l’Empire, en 476, les personnes d’ascendance immigrée représentent de 20 à 25% de la population. Les « barbares » n’en sont déjà plus ! MaiS Le CHOC DU DéferLeMenT reste dans nos mémoires. En 439, les Vandales prennent Carthage, portant un coup fatal à l’Empire romain. De ce peuple, on a tiré le mot « vandalisme », synonyme de destruction. Dans La Chute de Rome, fin d’une civilisation, l’historien britannique Bryan Ward-Perkins expose les dramatiques conséquences des invasions barbares sur l’économie de l’Europe. En Angleterre, fini les toitures en tuiles importées de Méditerranée, il faut utiliser du bois ou de la paille. Routes et ponts ne sont plus entretenus. Les bandits de grand chemin pullulent. Exit aussi les petites joies de la « mondialisation », quand à Londinium on pouvait s’enivrer de vin italien !

La fierTé DU MéTiSSaGe ? Un HériTaGe QUi DaTe DU MOYen ÂGe Champions du monde ! En juillet 2018, les Bleus décrochent le titre suprême pour la seconde fois. Comme en 1998, la presse internationale, à l’instar du quotidien espagnol El País, parle de « la France métisse qui

IPSUMPIX/CORBIS VIA GETTY IMAGES

• des barbares imposent leur loi à la civilisation gréco-

1893. Dix Italiens sont massacrés à Aigues-Mortes en Camargue au prétexte qu’ils « voleraient le travail » des saisonniers cévenols.

Cette illustration dépeint Attila, roi des Huns, qui a mené plusieurs raids dans l’Empire romain d’Orient au Ve siècle.

soulève la Coupe du monde ». Le fait de descendre de migrants est-il devenu top tendance ? Cela rappelle une mode qui a prévalu il y a 1 500 ans. Quand les royaumes qu’on ne dit plus « barbares » se stabilisent entre le VIe et le IXe siècle, ils éprouvent le besoin de se trouver de jolies origines lointaines. L’idée, c’est d’effacer Rome au profit des nouveaux maîtres francs. Au VIIe siècle, les élites du nord de la Loire qui viennent de vieilles familles latines ne veulent plus porter les patronymes de Galli ou Romani, elles préfèrent s’appeler Franqui. Désormais, il vaut mieux appartenir au cercle des compagnons de Clovis, ce guerrier franc devenu roi et fondateur de la dynastie mérovingienne ! En Champagne, la famille du sénateur Lupi porte désormais le nom de Volf. « L’image positive du migrant est un modèle stimulant », explique Bruno Dumézil dans Archéologie des migrations. Pourquoi donc ? En démontrant qu’ils ont su s’arracher autrefois à l’inconnu, terrasser de puissants ennemis, les nouveaux maîtres du monde justifient leur récente puissance. Et fédèrent leurs sujets. Il y a plus étonnant. Les historiens de l’époque vont puiser dans les vieilles légendes – les grecques, pas les romaines – de quoi enjoliver la généalogie des Francs. En 660, la Chronique de Frédégaire mentionne janvier-février 2019


THE GRANGER COLL. NY/AURIMAGES

1921, le Regina d’Italia chargé de migrants italiens arrive à Ellis Island. De 1892 à 1954, ce centre d’immigration situé sur l’Hudson à New York accueillait les nombreux Européens venus tenter leur chance aux Etats-Unis.

pour la première fois l’origine troyenne des Francs. De la fameuse ville de Troie, en Asie Mineure, qui fut détruite par les Grecs grâce à la ruse du cheval. Les Francs seraient les descendants de ses derniers défenseurs. Les Parisii, la tribu qui donna son nom à l’actuelle capitale française, descendraient d’ailleurs de Pâris, fils de Priam, le roi des Troyens. Cette légende va connaître un incroyable succès. Le roi des Francs Charlemagne (742-814) se revendique fils de Priam. Nos rois médiévaux louaient eux aussi le métissage. En juillet 1214, à la veille de la bataille de Bouvines, Philippe II Auguste exhorte ses troupes en les qualifiant de « magnanimes descendants des Troyens ».

DES MIGRANTS CRIMINELS ? COMME LES CONQUISTADORS DU XVIE SIÈCLE Dans l’esprit des « braves gens », migration et criminalité sont souvent liées. A l’automne dernier, alors que la « caravane » – une colonne de 350 personnes, des Honduriens rejoints par des migrants d’Amérique centrale – marchait vers la frontière américaine, Trump a déclaré que « beaucoup de membres de gangs et plein de mauvaises gens » s’y trouvaient ! Des nouveaux arrivants qui débarquent sur un territoire sans y avoir été invités, se comportant comme des

délinquants : « Mister President » ferait-il référence à un épisode douloureux de l’histoire américaine ? La découverte des Amériques – du Sud par Christophe Colomb (1492), et du Nord par Jacques Cartier (1534) – va provoquer l’un des plus énormes déplacements de populations de tous les temps. Et le plus grand carnage. On estime qu’à l’arrivée des premiers Européens, il y avait entre 50 et 100 millions d’indigènes (les « Indiens ») de l’Alaska à la Terre de Feu. Environ 80% vont être exterminés, entre le début du XVIe siècle et le début du XXe siècle, par les armes et les maladies apportées par les nouveaux venus. BRAVES CONQUÉRANTS OU ENVAHISSEURS ? C’est une question de perspective. L’Amérique est un mirage recelant or, argent et terres dites « vierges ». Un eldorado pour conquistadors. Parmi eux, beaucoup ont été chassés d’Europe à cause de leur appartenance religieuse. Les « puritains » ont ainsi été expulsés d’Europe du Nord parce qu’ils voulaient purifier les églises chrétiennes. Ils seront les pionniers de la colonisation de la Nouvelle-Angleterre (le nord-est des Etats-Unis actuels). Vite découragés par leurs premières tentatives d’évangélisation des communautés amérindiennes, ils développent un nouveau concept, le « providentialisme » :

POUR ALLER

PLUS LOIN

Migrations, réfugiés, exil

Sous la direction de PATRICK BOUCHERON (éd. Odile Jacob, 2017).

Archéologie des migrations

Sous la direction de DOMINIQUE GARCIA et HERVÉ LE BRAS (éd. La Découverte, 2017). Ces deux livres synthétiques essentiels, concoctés par deux équipes de chercheurs, font le point sur l’histoire des migrations. 19


QUi fÂCHe La france et les migrants (suite) 1950. Le 7 septembre, la France lance l’opération BoléroPaprika : série d’arrestations contre 397 étrangers suspectés d’être communistes. Les Espagnols (boléro) et les gens de l’Est (paprika) sont les plus nombreux. La plupart sont expulsés vers la RDA. TRENTE GLORIEUSES. Les immigrés construisent un appartement sur deux, une machine sur sept, et 90% des autoroutes. La presse salue cette « main-d’œuvre irremplaçable ». ANNÉES 1970. En 1974, le gouvernement Chirac met fin à la politique française d’immigration. On propose une prime de départ aux nonnationaux. En vain. Entre 1971 et 1977, plus de 70 Algériens sont victimes de crimes racistes. 1981. Avec l’élection de Mitterrand, c’est le retour de la gauche aux commandes. Exit l’assimilation à la coloniale, vive l’intégration ! 1989. Pour légitimer sa politique de fermeté sur l’immigration, le Premier ministre Michel Rocard assure que la France ne peut pas « accueillir toute la misère du monde ». 2018. Le 25 septembre, la France refuse d’accueillir l’Aquarius à Marseille. 20

En 1927, la France facilite l’accès à la naturalisation pour relancer sa démographie l’extinction de la « race indienne » est une volonté de Dieu (de la Providence). Un dogme commode, qui les autorise à violer le sixième commandement de la Bible : « Tu ne tueras point. » Cette élimination de masse s’est doublée d’une immonde migration « forcée », le commerce d’esclaves depuis l’Afrique (plus de 11 millions d’Africains ont été déportés par les Européens ente le XVe et le XIXe siècle). Pourquoi notre mémoire a-t-elle gardé si peu de traces de ces événements ? C’est là encore une histoire d’image et de culture populaire. Des méchants Indiens contre de bons cow-boys : telle est la vulgate qui s’est développée aux XIXe et XXe siècles. Les colons n’auraient fait que se défendre. Diffusé au cinéma, le mythe du western fait peu à peu oublier les exactions des migrants conquérants.

DeS éTranGerS QUi PrennenT nOTre TravaiL ? Une renGaine DeS annéeS 1930 Si le chômage est élevé, c’est à cause d’eux, les étrangers. Le refrain est connu. Les immigrés prendraient le travail des Français, et tireraient les salaires vers le bas. Il fut un temps où la France n’avait d’autre choix que de faire appel à la main-d’œuvre en dehors du pays pour faire tourner ses usines et ses mines, et labourer ses champs. En 1918, l’Hexagone souffre d’un lourd déficit démographique. La Grande Guerre a dramatiquement envenimé la situation. Notre pays fait les yeux doux aux étrangers. Approchez, approchez braves gens ! La loi de 1927 ramène de dix à trois ans le temps de présence requis pour décrocher la citoyenneté tricolore. On passe de 2 000 à 65 000 naturalisations par an. Mieux : les Françaises ne perdront plus leur nationalité de naissance en épousant un immigré, au contraire elles pourront la conserver et la transmettre à leurs enfants, que le père ait décroché ou non ses papiers. Le droit du sol, c’est sacré ! C’est un des principes fondateurs de la République. Polonais, Italiens, Espagnols, Portugais… Au cours des deux décennies suivantes, la France accueille de deux à trois millions d’étrangers.

REUTERS/JORGE DUENES

Le SUjeT

14 novembre 2018. La « caravane » de migrants d’Amérique centrale est stoppée à Tijuana (Mexique) derrière la barrière dressée par les Etats-Unis.

Mais attention, les migrants doivent « bien se tenir ». Car depuis le Moyen Age, on n’aime pas trop les nomades, les bohémiens, tous ceux qui bougent. Même à l’intérieur de notre pays, d’une région française à une autre. Celui qui quitte sa terre natale, même pour travailler, est forcément louche. Autant il existe depuis le XVe siècle des services d’assistance municipaux pour venir en aide aux plus démunis, autant le vagabondage est directement sanctionné par une peine de prison ferme. Au XIXe siècle, alors que la révolution industrielle attire de plus en plus de gens vers les villes, l’écrivain Restif de La Bretonne (1734-1806), luimême fils de riches agriculteurs, dit des pauvres hères qui quittent leurs champs de misère que ce sont des « paysans pervertis ». Alors gare aux migrants ! Revenons aux années 1930. Plus d’un demi-million de Polonais travaillent dans les houillères du Nord. La plupart sont venus au terme d’un contrat officiel passé entre Paris et Varsovie. Ils travaillent bien, mais refusent d’apprendre le français, et ils exigent de nouveaux jours fériés pour prier leurs saints ! Difficile à entendre dans un pays laïc comme la France… La crise mondiale approche, la situation se tend : du jour au lendemain 140 000 Polonais sont renvoyés chez eux. aLOrS, L’invaSiOn MiGraTOire ? Fantasme ou réalité ? Calmons-nous un peu et voyons comment progresse l’immigration en France ces dix dernières années. Le nombre de premiers titres de séjour délivrés à des immigrés est passé de 171 907 (en 2007) à 262 000 (en 2017), avec une progression plus forte à partir de 2012 (chiffres de l’Insee). Pour les réfugiés débarquant en Europe, fions-nous au Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés : en 2015, plus d’un million de réfugiés avaient franchi la Méditerranée ; en 2017, « l’invasion » tombe à 172 000, et au premier semestre 2018, elle est le fait de 45 000 personnes. Vont-ils nous submerger ? Question de point de vue. janvier-février 2019


Pourquoi certains livres marquent-ils l’Histoire ?

CES

LIVRES MONDE

L’Iliade et L’Odyssée Don Quichotte, Le Deuxième Sexe ...et même Harry Potter

QUI ONT CHANGÉ LE

LESLES CONTES CONTES DESDES FRÈRES FRÈRES GRIMM GRIMM

La La Bible Bible de de Gutenberg Gutenberg

DonDon Quichotte Quichotte

LA DIVINE LA DIVINE COMÉDIE COMÉDIE

Quand Quand les les écrits écrits influencent influencent l’humanité l’humanité

SHAKESPEARE SHAKESPEARE

Machiavel Le L’art Essais Machiavel L’ILLIADE Le L’art de la Journal L’ILLIADE ET LE de la Journal ET PRINCE guerre L’ODYSSÉE d'Anne LE Un magnifique PRINCE livre illustré pour comprendre la portée de plus de 100L’ODYSSÉE œuvres majeures, guerre d'Anne Frank Essais

Montaigne

en expliquant leur valeur littéraire, Frank historique, voire révolutionnaire, comme autant de témoins des évolutions de nos sociétés, des pensées et des sciences. Montaigne

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Les Les Misérables Misérables


EN IMAGES

LES VOLUPTUEUSES CRÉATURES DE

S’AFFICHENT À PARIS A la Belle Epoque, l’artiste tchèque donne ses lettres de noblesse à la publicité grâce à ses icones féminines.

UN VRAI TABAC

Une publicité de 1896 pour le papier à cigarette Job.

U

ne femme en extase entourée de fleurs, des ors et de la mosaïque. Ça, c’est le style Mucha ! Pour des biscuits, du papier à cigarette, de la vaisselle, des parfums, des bijoux… Dans les années 1890-1900, on s’arrache les talents d’affichiste du Tchèque, fer de lance de l’Art nouveau. Alphonse Mucha (1860-1939) a été bien inspiré de venir tenter sa chance en 1887 dans

À L’AFFICHE

En 1897, Mucha est à l’honneur au 30e Salon des Cent, qui réunit la crème de l’estampe, du dessin, des affiches et des livres illustrés.

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PAR MALIKA BAUWENS

un Paris en pleine effervescence. Des théâtres qui font le plein, l’Exposition universelle de 1889, un commerce qui explose… La création bouillonne. Stimulé par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, l’art de l’affiche est en plein boom. LU, Nestlé ou les champagnes Ruinart raffolent des affichistes. Si Mucha en est la star, il le doit à la tragédienne Sarah Bernhardt… et à un énorme coup de chance.

VENT FRAIS

La nature, présente dans ce dessin d’éventail de 1889, est une des signatures de Mucha.

LA VEILLE DE NOËL 1894, il est le seul graphiste disponible pour honorer la commande de l’affiche de Gismonda, le prochain spectacle de « la Divine ». Il idéalise l’actrice en la représentant sous les traits d’une créature délicate et sensuelle, coiffée d’une magnifique couronne de f leurs, et magnifiée par des volutes et des dorures. La « femme Mucha » est née. Sarah Bernhardt adore ; le public aussi !

À TABLE !

L’artiste dessine également de la vaisselle, comme ce service de table vers 1900.

JANVIER-FÉVRIER 2019


FEMME RAYONNANTE

Etude pour L’Etoile du matin (1902). Elle fait partie d’une série de 4 estampes, La Lune et les Etoiles.

CONTRAT D’EXCLU

De 1894 à 1900, le Tchèque réalise toutes les affiches des pièces de Sarah Bernhardt, dont Médée (1898).

L’EXPO

Alphonse Mucha

CONCEPT STORE

En 1900, le joaillier Georges Fouquet demande à Mucha de concevoir sa nouvelle boutique à Paris. Ici, la cheminée avec son miroir et de riches ornements.

SUR LES PLANCHES

Mucha crée aussi des décors de théâtre et des costumes. Ici, une esquisse de robe pour Sarah Bernhardt.

PHOTOS : MUCHA TRUST 2018

Affiches, peintures, dessins, décors mais aussi objets d’art, sculptures… Mucha sous toutes les coutures, au musée du Luxembourg à Paris, dans une exposition à voir jusqu’au 27 janvier 2019.

BELLE À CROQUER

Le style Mucha se décline sur les emballages des gaufrettes Lefèvre-Utile (la biscuiterie nantaise LU).

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LES PETITS SECRETS DE…

Une femme libre est exactement le contraire d’une femme légère

RABATTI & DOMINGIE/AKG-IMAGES

SIMONE

DE BEAUVOIR

Simone de Beauvoir, lauréate du prix Goncourt pour son roman Les Mandarins, en 1954.

HULTON ARCHIVE/GETTY IMAGES

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INFOS INSOLITES SUR LA PHILOSOPHE FÉMINISTE


L’ auteure du Deuxième Sexe a grandi sur les bancs de l’école catholique, appréciait la dope et la vodka, et multipliait les relations bisexuelles. PAR MARK IONESCO

MORT DE SON 1 LA AMIE DE JEUNESSE LA TRAUMATISE La petite Simone, née dans une famille bourgeoise, est élève au Cours Désir, une école catholique parisienne, qui prépare les filles à devenir de bonnes épouses. A 10 ans, elle y rencontre Elisabeth Lacoin, dite « Zaza », qui la fascine par ses manières « libres et même un peu effrontées ». Les deux amies deviennent inséparables jusqu’au décès brutal de Zaza, avant ses 22 ans. La jeune fille a succombé à une encéphalite, mais Simone de Beauvoir y voit aussi le poids des conventions de leur milieu. La famille de Zaza a longtemps été hostile à son désir de faire des études. « Ensemble nous avions lutté contre le destin fangeux qui nous guettait et j’ai longtemps pensé que j’avais payé ma liberté de sa mort », écrit-elle dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée, le premier volet de son œuvre autobiographique paru en 1958.

ELLE SIGNE UN 2 “BAIL AMOUREUX” DE DEUX ANS AVEC SARTRE Elle rencontre Jean-Paul Sartre à la Sorbonne en 1929, année de leur agrégation de philosophie. Simone est immédiatement « très sensible à sa voix gouailleuse et à sa lippe ironique ». C’est le premier homme qu’elle embrasse, avec qui elle fait l’amour. Un après-midi de révi-

sion, il lui propose de « signer un bail de deux ans ». Elle accepte. Le pacte va durer près de cinquante ans, jusqu’à la mort de Sartre. Il est clair : ni mariage ni enfants, chacun peut avoir des « amours contingentes », selon le vocabulaire sartrien. Seule contrainte  : tout se raconter, car eux sont « l’amour nécessaire ».

LA MONTAGNE 3 À OU DANS LE MÉTRO, SA LIBIDO LA TITILLE Au bout de sept ou huit ans, la relation entre Sartre et Beauvoir devient essentiellement intellectuelle. Malgré sa boulimie sexuelle, Sartre est un mauvais amant – « j’étais plus un masturbateur de femmes qu’un coïteur », reconnaît-il. Beauvoir a de gros besoins à assouvir. Une main masculine qui l’effleure dans le métro la trouble pour la journée. En 1938, après une randonnée en Savoie, elle écrit à Sartre : « Il m’est arrivé quelque chose d’extrêmement plaisant, […] j’ai couché avec le petit Bost [Jacques-Laurent Bost, un élève de Sartre, ndlr] voici trois jours. Nous passons des journées d’idylle et des nuits passionnées. » De nombreuses autres amours « contingentes » se succèdent, des hommes, mais aussi des femmes. Beauvoir a toujours nié sa bisexualité, pourtant évidente après la publication de sa correspondance avec Sartre, en 1990.

BIO EXPRESS 9 janv. 1908 Naissance à Paris.

1929

Reçue deuxième de l’agrégation de philosophie, derrière Sartre.

1949

Publie Le Deuxième sexe, livre révolutionnaire sur la condition féminine.

1954

Reçoit le prix Goncourt pour Les Mandarins.

1986.

Mort à Paris à l’âge de 78 ans.

L’OCCUPATION, 4 PENDANT ELLE EST AU CAFÉ DE FLORE ET SUR RADIO-VICHY Un après-midi de janvier 1941, Simone de Beauvoir va boire un verre au Café de Flore, à Paris. Le bistrot est rempli d’officiers allemands. Mais tout ce qu’elle voit, c’est un poêle où se blottir pour travailler. Elle en fait son QG pour toute la guerre et y écrit deux essais, un roman et une pièce, en se souciant uniquement du chauffage. En octobre de la même année, mortifiée, elle doit déclarer sous serment pour continuer à enseigner qu’elle n’est ni juive ni franc-maçonne. Elle travaille aussi à Radio-Vichy comme « metteuse en ondes ». Ce travail lui rapporte 2 000 francs par semaine, une belle somme, qu’elle utilise pour skier dans les Alpes. Dans ses Mémoires, elle décrit également les « fiestas » du Paris occupé où l’on danse et boit jusqu’à en perdre conscience… Accusée après guerre de passivité et d’égoïsme, elle s’insurge : « Nous avons fait ce qu’il fallait pour vivre, c’est tout ! »

SON AMANT 5 AVEC AMÉRICAIN, C’EST UNE MIDINETTE SOUMISE Elle rencontre Nelson Algren, un romancier américain, en 1947 à Chicago. Il est grand, viril, macho, tout l’inverse de Sartre. Leur relation est passionnelle, c’est avec lui qu’elle connaît son premier orgasme. Il lui offre une bague, elle l’appelle « mon mari ». Algren ne comprend pas son pacte avec Sartre. « Par ici, les putains appellent ça une passe », lui écrit-il un jour de désespoir. Elle répond en maculant ses lettres de baisers de rouge à lèvres. « Je serai sage, • 25


LeS PeTiTS SeCreTS De…

Simone de Beauvoir en compagnie de Jean-Paul Sartre et de Boris et Michelle Vian, à Saint-Germain-desPrés en 1949.

Etudiant en philosophie à la Sorbonne avec Beauvoir, René Maheu assure à ses camarades qu’il est un génie et qu’il obtiendra ses examens malgré son dilettantisme. Simone s’acharne à le mettre au travail, mais il lui répond par des moqueries. Un jour, il gribouille sur son cahier un animal avec le visage de Beauvoir. Il lui dit en le lui tendant : « Vous êtes un petit castor, toujours à vous agiter ou à travailler. » Sartre va reprendre la plaisanterie en remarquant que, prononcé avec l’accent français, beaver, castor en anglais, ressemble beaucoup à Beauvoir. 26

MANCIET/SIPA

D’OÙ VIENT SON SURNOM « CASTOR » ?

je ferai la vaisselle, je balaierai, j’irai acheter moi-même des œufs et du gâteau au rhum, je ne toucherai pas vos cheveux, vos joues ni votre épaule sans autorisation », lui promet-elle. Finalement, Simone reste en France avec Sartre. Elle gardera la bague d’Algren jusqu’à la tombe.

Se fiCHe De 6 eLLe SOn LOOK eT DeS BOnneS ManiÈreS Elle est brusque, malpolie, impétueuse, parle fort, renverse son thé. Ses cheveux sont souvent gras, il lui manque une dent plusieurs années après une chute à bicyclette… Nelson Algren se souvient qu’en plein été « les amis de Simone devaient parfois lui rappeler qu’il faudrait peut-être mettre au placard la robe de l’hiver dernier ». « La plus parisienne des Parisiennes est aussi la moins parisienne », s’amuse-t-il.

GeSTaTiOn 7 La DU “DeUXiÈMe SeXe” La renD MaLaDe Beauvoir commence à rédiger Le Deuxième Sexe en 1947. Elle s’astreint à un programme strict où elle écrit sept, huit, parfois dix heures par jour pendant des mois. Ce livre la rend malade. Un jour, elle se regarde dans une glace et voit une femme ravagée, les yeux rougis de fatigue, des boutons plein la figure. « J’étais grosse, avec un ventre énorme à force de boire, de me droguer et de ne pas assez manger », se rappelle-t-elle en 1985.

SéDUiT SeS jeUneS 8 eLLe éLÈveS De LYCée eT en faiT PrOfiTer SarTre Pour gagner leur vie après leurs études, Simone de Beauvoir et Sartre enseignent au lycée. En 1943, l’auteure est accusée de « détournement de mineure » par les

parents de Nathalie Sorokine, une jeune élève. Cinq ans plus tôt, Beauvoir, alors professeure au lycée Molière, à Paris, a déjà séduit la jeune Bianca Lamblin. Beauvoir la présente à Jean-Paul. Après des mois d’une cour effrénée, Sartre arrive à ses fins. Il se vante : « La femme de chambre va être bien étonnée, hier j’ai déjà pris la virginité d’une jeune fille. » Simone n’est pas plus délicate : « Nuit pathétique. Passionnée, écœurante comme du foie gras et pas de la meilleure qualité. » Dans un livre publié en 1993, ironiquement intitulé Mémoires d’une jeune fille dérangée, Bianca dénonce : « J’ai découvert que Simone de Beauvoir puisait dans ses classes de jeunes filles une chair fraîche à laquelle elle goûtait avant de la refiler, ou faut-il dire plus grossièrement encore, de la rabattre sur Sartre. »

S’enGaGe aveC 9 eLLe fOrCe… SUr Le TarD La montée du fascisme dans les années 1930, la guerre d’Espagne, la Résistance... Longtemps, la politique l’ennuie. Quand on lui parle du Deuxième Sexe, Simone rappelle qu’elle a aussi écrit des romans, de la philosophie, une pièce… « Je veux que les gens se mettent dans la tête que je suis écrivain. » Peu à peu, sa conscience du monde se développe et elle prend fait et cause pour la décolonisation. Mais c’est aux côtés du MLF (Mouvement de libération des femmes) qu’elle va s’engager très activement dans les années 1970, péjanvier-février 2019


FRANCOIS LOCHON/GAMMA-RAPHO VIA GETTY IMAGES

SON ÉTERNEL TURBAN EST DÛ À UN ACCIDENT DE COIFFURE À 16 ANS, SIMONE RÊVE D’AVOIR LA MÊME COUPE qu’une de ses copines de classe, un carré cranté, très à la mode dans ces Années folles. Elle supplie sa mère de la

laisser se couper les cheveux, et celle-ci finit par capituler. Mais les cheveux de Simone sont trop fins et raides, et le résultat est désastreux sur elle. Une mise en plis pourrait

cacher les dégâts mais elle est trop chère. En désespoir de cause, la jeune fille noue un foulard en turban. C’est élégant et pratique ! Elle gardera cette coiffure toute sa vie.

riode qui correspond à la dégénérescence de Sartre. « Je n’ai pas consciemment ni délibérément choisi cette période pour travailler avec les femmes, mais ce fut de toute évidence providentiel en détournant mon attention de Sartre », déclare-t-elle.

Jeune, dans les bars, Simone se distingue par son étonnante capacité d’absorption d’alcool. Dans les années 1950, elle est vue dans les bistrots de Montparnasse, ivre morte, à sangloter sur les banquettes en pestant contre la vie. Son frigo est toujours rempli de quatre ou cinq bouteilles de spiritueux. « Ça fait partie de mon équilibre, je me sens mieux après. Je prends deux grands verres de vodka avant le déjeuner et trois grands verres de scotch l’après-midi. Le soir ça dépend », avoue-t-elle en 1982. A la fin de sa vie, sous la pression de ses proches, elle accepte – difficilement – de mettre de l’eau dans son whisky.

RÉCHAPPE À 11 ELLE PLUSIEURS ATTENTATS À LA BOMBE DE L’OAS En 1962, ses prises de position en faveur de l’indépendance de l’Algérie lui valent des menaces de l’OAS (Organisation armée secrète). Une première bombe explose à l’entrée de l’immeuble de Sartre, le 19 juillet, causant seulement quelques dégâts. Un ami les installe dans une planque boulevard Saint-Germain. Mais au bout

JULIENNE/SIPA

LE MATIN ET 10 VODKA SCOTCH L’APRÈS-MIDI

L’auteure du Deuxième Sexe dans les rangs d’une manifestation des femmes en faveur du droit à l’avortement, années 1970.

de quelques semaines, une autre bombe souff le le hall du bâtiment ! Quelques jours plus tard, l’appartement de Sartre est de nouveau plastiqué. Des sbires de l’OAS en profitent pour piller  ; plusieurs manuscrits de Jean-Paul et de Simone disparaissent à jamais. Pour protéger le domicile de Beauvoir, des étudiants sympathisants du FLN (Front de libération nationale) sont chargés de le garder. Ils s’y plaisent tellement qu’ils refusent de partir !

LE LIVRE

L’ENNUIE DANS 12 TOUT L’ÉLAN DE MAI 68… SAUF LE FÉMINISME

de DEIRDRE BAIR

Au début de Mai 68, elle est fascinée par le réveil de la jeunesse. Mais après avoir assisté à quelques assemblées générales d’étudiants, elle déchante. « L’élan politique s’est désintégré, remplacé par une épidémie de morpions, par un flot de beatniks, de putains, de clo-

Simone de Beauvoir (éd. Fayard).

Une biographie de 850 pages axée davantage sur la vie et les sentiments de l’écrivaine que sur son œuvre littéraire et politique.

chards. A la Sorbonne, on se livre à des trafics de drogues et même des avortements. […] Les hommes faisaient les discours, les femmes tapaient, les hommes étaient à la tribune, les femmes restaient à la cuisine faire le café. » Point positif : la naissance d’un féminisme militant. « Les femmes ne pouvaient plus attendre patiemment que les hommes changent la société pour elles car cela n’arriverait jamais, sauf si elles-mêmes s’en chargeaient », explique-t-elle dans une interview en 1984.

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EN COUVERTURE Cuisine de chef à la Rôtisserie périgourdine, un restaurant parisien réputé, années 1950.

Vive la française ! AUX ORIGINES D’UNE PASSION DÉVORANTE DOSSIER COORDONNÉ PAR GAËLLE RENOUVEL ET CYRIELLE LE MOIGNE-TOLBA


Pour le monde entier, nous sommes les champions de la bonne chère. Une excellence héritée d’un long passé culinaire. A table ! PAR VÉRONIQUE CHALMET

EMERIC FEHER/ULLSTEIN BILD VIA GETTY IMAGES

C

ocorico ! La meil­ leure pâtissière de la planète est fran­ çaise. Il s’agit de Christelle Brua, cheffe au restaurant étoilé Le Pré Catelan à Paris, qui a été sacrée le 9 octobre dernier par l’association Les Grandes Tables du monde. L’excellence gastrono­ mique dans l’Hexagone, ce n’est pas nouveau. Déjà au Ier siècle, le Romain Marcus Gavius Apicius fait servir à son empereur, Tibère, des spécialités typiquement gauloises – et exotiques pour le palais ro­ main  : saucisson de Lugdunum (Lyon), saucisse de Tolosa (Tou­ louse), huîtres de Mare Santonum (Marennes), bouillabaisse de Massi­ lia (Marseille), petit salé aux len­ tilles des Arvernes (Auvergne) et ragoût aux fèves de la Narbonnaise (Languedoc)  ! Et l’on peut faire confiance à Apicius en matière de gastronomie. Ce bec fin ouvre la première « école du goût » de l’His­ toire pour éduquer les papilles des patriciens à cette « cuisine fusion ». En l’an 37, criblé de dettes après avoir dépensé 100 millions de ses­ terces pour sa cuisine (soit 3 à 4 millions d’euros actuels), Apicius préfère s’empoisonner plutôt que de réduire ses dépenses de bouche ! Ce passionné inspire un recueil en latin, De re coquinaria (L’Art culinaire), qui présente 438  plats et sauces. Une cuisine née du mélange d’in­ grédients venus des quatre coins de l’Empire romain. Logique ! La gastronomie a toujours été ques­ tion de rencontre entre Histoire et plaisir. Gloire à ces gourmands qui ont fait de la cuisine de nos an­ cêtres la plus réputée du monde !

Voici une chronologie en cinq étapes des moments clés qui ont contribué à forger notre si pré­ cieuse identité culinaire. MERCI D’ABORD À CATHERINE DE MÉDICIS ! Au XVe siècle, l’horizon culinaire s’élargit avec les produits rapportés du Nouveau Monde comme les pe­ tits pois, le maïs, les piments, les poivrons, les courges… Denrées exotiques que la Florentine, pas­ sionnée de cuisine, introduit en France lorsqu’elle épouse Henri II en 1533. Lors du repas de noces, les invités dévorent soixante­dix dindes, dont on doit la découverte à Christophe Colomb aux Amé­ riques quarante et un ans plus tôt. Influencés par l’amour du sucre de Catherine de Médicis, les cuisiniers français apprennent à concocter sorbets, macarons et frangipane. Sous son impulsion, les festins royaux, très raffinés, deviennent une marque de suprématie poli­ tique et culturelle. En parallèle apparaissent ceux que François Ra­ belais dans son Quart Livre, en 1552, appelle les Gastrolâtres, ceux pour qui « se nourrir est un besoin, sa­ voir manger est un art ». MERCI ENCORE À LOUIS XIV ! Grâce à Versailles, la gastronomie fran­ çaise rayonne sur tout l’Occident avec encore plus d’éclat à la fin du XVIIe  siècle. Le Roi­Soleil inscrit dans l’étiquette le Grand Couvert, un repas quotidien comportant jusqu’à une centaine de plats, servi par cinq cents officiers de la Bouche du roi. Une débauche de faste pour asseoir son pouvoir sur la noblesse. Mais pas seulement : c’est aussi un bon moyen pour 29


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l’expansionniste Louis XIV d’affirmer la supériorité de l’art de vivre national dans les cours étrangères. Un soft power par le goût. Les maîtres queux sont encouragés à rédiger des traités qui feront autorité à l’étranger. Le Cuisinier françois de François Pierre de La Varenne en 1651, ou Le Cuisinier royal et bourgeois de François Massialot, en 1691, sont traduits en Angleterre et en Allemagne. La gastronomie française fait saliver l’Europe ! MERCI AUX SANS-CULOTTES ! Durant la Révolution française, les cuisiniers ne perdent pas la tête  : après la chute de leurs nobles employeurs, ils ouvrent à Paris des établissements où l’on sert des « restaurants », c’est-à-dire des bouillons de viande destinés à « restaurer » ses forces. Même sous la Terreur, ces nouveaux lieux font un carton ! On conspire en bâfrant du côté du Palais-Royal (quartier des plaisirs) chez Les Frères Provençaux ou chez Méot. Danton, Robespierre et Fabre d’Eglantine se croisent au Café de Chartres (futur Grand Véfour). La multiplication des restaurants va donner naissance à un nouveau métier : celui de critique culinaire. Le pionnier est Grimod de La Reynière. Cet excentrique, amateur de bonne chère, fait le buzz au début du XIXe siècle avec son Almanach des gourmands (1803-1812), le premier guide gastronomique. MERCI AU BARON HAUSSMANN ! Bientôt, la bourgeoisie va prendre le pouvoir avec une révolution en appar30

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tement. Le logement haussmannien s’organise autour de la salle à manger, qui auparavant n’existait pas – jusqu’ici des tables démontables était dressées pour les convives, d’où l’expression « dresser la table ». La bourgeoisie savoure sa prise de pouvoir en se régalant de bouchées à la reine, de poularde royale et de fruits « à la Condé ». Jean-Anthelme Brillat-Savarin, magistrat, fine gueule et auteur de la Physiologie du goût en 1825, popularise le terme et le concept de « gastronome », inventé en 1801 par le poète Joseph Berchoux. La cuisine bourgeoise, fusion de plats des terroirs et de la grande cuisine vestige de l’Ancien Régime, est ultraproductive. En 1889, Le Dictionnaire universel de cuisine de Joseph Favre répertorie plus de 5 500 recettes ; en 1914, Le Répertoire de la cuisine de Gringoire et Saulnier en dénombre 7  000. L’anthropologue Claude Lévi-Strauss dira dans les Mythologiques (1964-1971) que « la cuisine d’une société est un langage ». Dans ce cas, la cuisine française est celle qui compte le plus large « vocabulaire », c’est-à-dire le plus de recettes au monde !

MERCI ENFIN À L’AUTOMOBILE ! Au début du XXe siècle, avec l’essor de la voiture et du tourisme, la gastronomie se fait nomade. Le premier Guide Michelin, publié en 1900, indique aux voyageurs les lieux où manger. Il starifie les restaurateurs en leur accordant des étoiles à partir de 1926. Dans l’entre-deux guerres, de grands chefs cuisiniers s’installent du nord au sud de la nationale 7 : Alexandre Dumaine à Saulieu, Fernand Point à Vienne, André Pic à Valence… Les célébrités – Edith Piaf, Orson Welles, Chaplin, Dalí, Gary Cooper, Rita Hayworth – se déplacent pour déguster leurs plats ! Ces chefs font honneur aux produits du terroir. Une richesse que célèbre le Lyonnais Paul Bocuse, décédé en janvier 2018 : « La France ressemble à un immense aquarium bordé par la mer Méditerranée, l’océan Atlantique et la Manche, et à une ferme géante avec ses volailles de Bresse, son bœuf du Charolais ! Du nord au sud, elle possède un verger infini avec un terroir inégalé. Aucun autre pays ne peut se vanter d’avoir une telle diversité ! » Aujourd’hui, les cuisiniers français tels AnneJANVIER-FÉVRIER 2019


“Notre petit déjeuner doit beaucoup à la colonisation”

Le Banquet des monarques, toile d’Alonso Sanchez Coello (1579), réunit autour de la table les membres de la dynastie des Habsbourg.

Eclairage de Christian Grataloup

LEEMAGE/CORBIS VIA GETTY IMAGES

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Géohistorien auteur de Le Monde dans nos tasses, trois siècles de petit déjeuner

Thé, café, cacao… Depuis quand ces aliments exotiques se sont-ils imposés sur nos tables le matin ? Le petit déjeuner a moins de trois siècles. Le repas du matin ne différait pas des autres de la journée jusqu’au XVIIIe siècle, où l’aristocratie et la grande bourgeoisie vont lancer la mode des boissons d’origine tropicale. Le thé a emprunté les routes de la soie dès le Moyen Age, le café commence à être commercialisé en Europe vers 1600, et le chocolat est arrivé d’Amérique du Sud par les navires des colonisateurs espagnols. Opérées par les sociétés maritimes créées au tout début du XVIIe siècle – la compagnie des Indes orientales pour les Hollandais, l’East India Company pour les Britanniques ou la Compagnie d’Orient pour les Français –, l’exploitation et la commercialisation de ces produits tropicaux est fortement liée à la domination des mers par les puissances européennes, à la colonisation, et aux esclaves dans les plantations.

Sophie Pic, Alain Ducasse et Pierre Gagnaire exportent nos saveurs jusqu’en Asie et aux Etats-Unis. DÉCOUVREZ LES SECRETS DE NOTRE HISTOIRE GOURMANDE. Au menu : des moines becs fins et ingénieux, l’art de recevoir selon Joséphine de Beauharnais, les recettes du désir… Régalez-vous !

Dans votre livre, vous qualifiez le petit déjeuner de “dopant de la révolution industrielle”…

QUI A INVENTÉ…

... la frite?

Ces produits, difficiles à importer, étaient d’abord l’apanage des riches avant de se diffuser, au XIXe siècle, à l’ensemble des sociétés occidentales. A cette époque, les boissons exotiques additionnées de sucre deviennent une source d’énergie pour la classe ouvrière. Les prix baissent grâce à des importations croissantes qui arrivent sur des navires de plus en plus nombreux et perfectionnés. Dès lors, l’usine forme un couple nécessaire avec la plantation  : au niveau mondial, le Sud, agricole, nourrit le Nord, industrieux.

LA FRANCE OU LA BELGIQUE ? ORIGINE : En 1794, dans RECETTE : Mme Mérigot

préconise de cuire les frites dans du saindoux ou du beurre. En 1855, Jean-Frédéric Kieffer décide de couper les patates en bâtonnets. Il leur fait subir une double cuisson dans de la graisse de bœuf. DÉGUSTATION : En France, les frites accompagnent steak ou poulet rôti. Les Belges les dégustent seules, avec de la mayonnaise. Miam !

Que dit le contenu de nos tasses sur le monde contemporain ? KYOSHINO / GETTY IMAGES

son livre de recettes, la cuisinière française Mme Mérigot explique comment préparer « en friture » des pommes de terre coupées en tranches. En 1834, à Liège, Jean-Frédéric Kieffer, qui a découvert ces rondelles croustillantes dans la rôtisserie parisienne où il était apprenti, ouvre une baraque à frites. Les clients sont conquis.

(éd. Armand Colin, 2017).

Le petit déjeuner est le champion de la mondialisation. Nos tasses reflètent les rapports Nord-Sud et les inégalités qui se sont construites. Le petit déjeuner est aussi le berceau de nos multinationales agroalimentaires, comme Nestlé, qui a commencé par vendre du lait déshydraté en 1866 avant de faire du chocolat, du café… Propos recueillis par Malika Bauwens. 31


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LES ORIGINES INSOLITES DES BONS PLATS DE NOS TERROIRS V

oyez cette carte de France. Du lapin à Versailles, du vin en Bourgogne, des bovins dans le Limousin, des fromages dans la Brie… C’est la première à recenser les spécialités de nos régions. Elle a été dessinée par un certain Jean-François Tourcaty, en 1809, sur une idée d’Alexandre Grimod de La Reynière, gastronome et auteur de L’Almanach des gourmands. Il rêvait d’une carte où figureraient « les productions gourmandes qui rendirent nos villes célèbres […]. Ainsi, au lieu du clocher d’Amiens, on distinguerait à cette place un pâté de canards ; à Nérac, une terrine de perdrix rouges ; une de foies de canards à Toulouse ; des pieds et du fromage de cochon à Troyes ; un pot de moutarde et un pot d’épinevinette à Dijon ». En deux siècles, les spécialités locales ont peu changé. Pourtant, si elles fleurent bon le terroir, certaines viennent de loin ! La preuve en cinq plats.

PAR MARION GUYONVARCH

LE FOIE GRAS ANTIQUE DES BORDS DU NIL Quand vous savourerez votre belle tranche de foie gras le soir de Noël ou au Nouvel An, pensez à remercier… les Egyptiens. Il y a 4 500 ans, sur les bords du Nil, les sujets de Pharaon se régalent déjà du foie des oies qu’ils ont préalablement gavées. Comment leur est venue cette drôle d’idée ? Les Egyptiens ont remarqué qu’avant d’entamer leur longue migration vers le nord, les palmipèdes se « goinfrent », ce qui donne une délicieuse saveur à leurs entrailles. 32

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Perpétuée par les Juifs d’Europe centrale, la tradition du gavage arrive en France au XVIIe siècle en Alsace puis dans le Sud-Ouest, où les fermiers découvrent que le maïs fraîchement débarqué d’Amérique du Sud est idéal pour engraisser les volatiles. Vers 1780, l’invention du pâté de foie gras par un cuisinier normand, Close, au service du maréchal de Contades, achève de faire de ce mets un incontournable de la gastronomie française.

LE CASSOULET ARABE Ce plat phare de Castelnaudary serait né pendant la guerre de Cent Ans, lors du siège de la ville par les Anglais. Les assiégés auraient réuni leurs derniers vivres – des fèves et des viandes – et cuisiné un grand ragoût. Revigorés, les soldats auraient ensuite chassé l’ennemi ! Selon certains historiens, le cassoulet est un héritage des Arabes qui, au VIIe siècle, auraient importé la fève blanche, ancêtre du haricot, qu’ils cuisinaient avec un ragoût de mouton. JANVIER-FÉVRIER 2019


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Les Bretons vont être déçus ! Si l’on se régale de crêpes à la Chandeleur, le 2  février, c’est grâce au pape Gélase Ier. Au Ve  siècle, ce dernier christianise des fêtes païennes en les transformant en célébration de la présentation au Temple de Jésus. A Rome, il réconforte les pèlerins avec des crêpes, composées de farine, de sel et d’eau, avec parfois un peu d’huile d’olive ou de saindoux. Un souvenir de plat de son enfance : Gélase Ier est né au Maghreb. Quant à la

Bretagne, ce n’est qu’au Moyen Age qu’elle devient le pays de la crêpe de sarrasin. Ramenée du Levant par les croisés, cette graminée passait alors pour le « mil des Maures », d’où son nom. Miracle ! Peu exigeante, elle pousse sans problème sur le sol pauvre breton. La galette entre vite dans l’alimentation quotidienne. Il s’agit d’un simple mélange de blé noir et d’eau. Il faudra attendre le XIXe siècle pour les versions gourmandes saucisse ou œuf-jambon-fromage.

LA TARTIFLETTE N’EST PAS SI RUSTIQUE ! Des pommes de terre, du lard, des oignons et un bon reblochon… Voilà une recette typique du terroir savoyard. C’est aussi ce que s’est dit le Syndicat interprofessionnel du reblochon. Car la tartif lette n’a

rien d’un plat ancestral : elle est née dans les années 1980 pour booster les ventes de ce fromage. Elle est inspirée de la « pela », un gratin de pommes de terre, cuisiné dans un poêle à manche très long appelé péla en savoyard.

LE GRATIN DAUPHINOIS RÉCONFORTE LES TROUPES On le doit, indirectement, aux Italiens et aux Suisses. La culture de la pomme de terre, son ingrédient principal, débute en 1565 en Italie puis en 1589 en Suisse. Les premières tentatives de plat à base du tubercule auraient eu lieu dans le Dauphiné voisin entre le XVIe et le XVIIe siècle. C’est en 1788 que le gratin dauphinois aurait fait une entrée fracassante dans l’Histoire. Le 7 juin, Grenoble est le théâtre de la « journée des Tuiles », l’un des événements marquant le début de la Révolution française. Le duc de Clermont-Tonnerre, lieutenant-général du Dauphiné, retire ses troupes face aux insurgés pour éviter un massacre. Pour se remettre de ses émotions, le 12 juillet, il offre un repas aux officiers municipaux de Gap. Au menu  : du gratin  ! D’après Claude Muller, historien du Dauphiné,

1631-1671

FRANÇOIS VATEL

LE PERFECTIONNISTE

Né Fritz Karl Vatel, il sort du sillon tracé par son père laboureur en choisissant la pâtisserie. Le 21 avril 1671, Louis XIV vient festoyer chez le prince de Condé, employeur de Vatel, avec sa cour – soit 3 000 personnes. Les somptueux banquets se succèdent, Vatel n’en dort pas. Le vendredi 24 avril, il attend un arrivage de poissons. Seuls deux paniers arrivent de Normandie : “Est-ce là tout ? ” Vatel s’effondre. La table du roi sans poisson un jour maigre ! S’estimant déshonoré, il se jette sur son épée. Alors qu’il expire, sa commande arrive enfin… Trop tard. Son plat signature :

LA CRÈME CHANTILLY

c’est à cette occasion que « le terme de gratin dauphinois a été pour la première fois consigné par écrit ».

QUI A INVENTÉ…

... le champagne? LA FRANCE OU L’ANGLETERRE ?

ORIGINE : En 1662, COMMERCE : Aux XVIIIe et

Christopher Merret explique à la Société royale des sciences de Londres comment l’ajout de sucre et de mélasse dans du vin français le rend pétillant. En 1668, en Champagne, le moine dom Pérignon mélange des cépages : chardonnay, meunier et pinot noir. La recette du champagne est née !

XIXe siècles, des négociants de Champagne tels Bollinger ou Moët développent la vente de pétillant. Pour Talleyrand, ministre des Relations extérieures de Napoléon, « le champagne est le vin de la civilisation ». Le sparkling wine, anglais lui, reste cantonné au marché national.

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LES CRÊPES CHRÉTIENNES DU PAPE GÉLASE IER

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Midas déguste son vin qui se transforme en or. Tableau de Nicolas Tournier, XVIIe s.

1807-1877

JULES GOUFFÉ

Les péchés mignons de

Disciple de Marie-Antoine Carême (lire p. 57), Gouffé est le premier à travailler avec une balance et une montre. Dans ses recettes, ce technicien minutieux prend l’habitude d’inclure proportions et températures – détails qu’aucun de ses prédécesseurs ne précisait jamais ! Son Livre de cuisine détaille 500 plats dont la moitié consacrent l’émergence de la cuisine bourgeoise dite “de ménage”. Chargé des réceptions aux Tuileries puis chef de la table impériale pour Napoléon III, Gouffé est le maître de la cuisine décorative et inspirera les chefs du XXe siècle, comme Bernard Loiseau, pour le dressage des plats. Son plat signature :

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LE CROQUEMBOUCHE D’AMANDES ET DE PISTACHES

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LE POINTILLEUX

stars

de l’Histoire DES BULLES, DES POIS, DES PÂTES… Autant de passions culinaires que ces influenceurs d’antan ont portées au sommet. PAR MALIKA BAUWENS

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LE COCKTAIL ANTIQUE DU ROI MIDAS

Des études réalisées au début des années 2000 sur des bols à boire provenant de la tombe de Midas ont révélé la composition des breuvages du roi de Phrygie qui régna de 715 à 676 av. J.-C. en Asie Mineure. Le souverain, connu pour changer en or tout ce qu’il touchait, n’avait peur de rien en matière de cocktail ! Il étanchait sa soif d’un mélange de bière d’orge, de vin et d’hydromel. Cette boisson, connue en Grèce sous le nom de kykeon, accompagnait de grands barbecues de plein air où rôtissaient des chèvres et des moutons épicés.

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LES LASAGNES AUX RAVIOLIS DE FRÉDÉRIC II

Bien avant Marco Polo et la légende de leur importation en Europe, les princes mangeaient déjà des pâtes ! Au XIIIe siècle, l’empereur du Saint Empire romain germanique, installé avec sa cour à Naples, en était friand. Son livre de cuisine (Liber de coquina), le plus ancien manuscrit culinaire, aujourd’hui conservé à la Bibliothèque nationale de France, donne sa recette favorite : une tourte de lasagnes aux raviolis. Imaginez : grosso modo, un rouleau et demi de pâte brisée, 400  g de lasagnes, une dizaine de raviolis frais, 1  kilo de saucisse, des œufs durs, de la mozzarella, montés couche après couche… Plutôt roboratif ! JANVIER-FÉVRIER 2019


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QUI A INVENTÉ…

... les rillettes ?

3 LE PUITS

TOURS OU LE MANS ?

ORIGINE : Née au XVe siècle, cuit à découvert de 6 à 12 h,

la « brune confiture de cochon » aimée de Rabelais est tourangelle. Indication géographique protégée depuis 2013. Les rillettes du Mans, plus populaires, prennent leur essor au XIXe siècle avec l’arrivée du chemin de fer et celle du casse-croûte. RECETTE : A Tours, le porc, coupé en lanières (des « rilles »),

D’AMOUR DE LA POMPADOUR

Pour Jeanne Poisson, marquise de Pompadour, ce petit gâteau est une preuve d’amour que son amant, le roi Louis XV, lui offre souvent ! A l’époque, cette pâtisserie était remplie de gelée de groseille à la place de la crème vanillée d’aujourd’hui. Mais ce qui fait tant craquer la favorite du monarque, c’est la pâte feuilletée ! Vive le beurre !

LA TÊTE DE VEAU DE CHIRAC

S’il est un produit qui lui colle à la peau – outre la pomme dont il fit son emblème pour la campagne présidentielle de 1995 – c’est la tête de veau ! En 1992, lorsque Jacques Chirac fête ses 60 ans Aux Charpentiers, rue Mabillon à Paris, c’est autour de cette spécialité maison. Le message est clair : loin du parisianisme, ce plat canaille du terroir rappelle ses attaches en Corrèze, ses origines et son fief électoral. Plutôt osé en pleine crise sanitaire de la vache folle !

5

LE CHAMPAGNE DRAPPIER DE DE GAULLE

Dans les années 1960, Charles de Gaulle séjourne dans sa propriété de la Boisserie, à Colombey-les-DeuxEglises (52). Depuis son bureau, il aperçoit le vignoble de la maison de champagne Drappier. Le général ne tarde pas à devenir un adepte de sa production Extra Dry, riche en pinot noir (80%), qui présente une mousse aérienne et des notes légèrement confites. Il s’agit d’une cuvée peu sucrée, contrairement aux habitudes qui prédominent à l’époque. Commande est passée : Drappier devient durant dix ans le fournisseur exclusif des dîners privés à Colombey.

6 LES PETITS POIS DE LOUIS XIV Le Roi-Soleil, doté d’un appétit d’ogre, avait une passion pour les… petits pois. A la cour, ils sont de tous les repas et cuisinés à toutes les sauces. Et quand ce n’est pas la saison, les cuisiniers vont jusqu’à déguiser des légumes verts en petits pois. Les courtisans, toujours prompts à copier les goûts de leur souverain, s’en entichent également : « Le chapitre des pois dure toujours. L’impatience d’en manger, le plaisir d’en avoir mangé, et la joie d’en manger encore […]. C’est une mode, une fureur », écrit madame de Sévigné.

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L’OMELETTE AUX ÉCREVISSES DE GEORGE SAND

Avec la littérature, la gastronomie est l’autre passion de l’auteure de La Mare au diable. Très attachés au terroir de son Berry, les carnets de cuisine de George Sand compilent quelque 700 recettes ! Critique gastronomique à ses heures, cette épicurienne recevait dans son château de Nohant doté d’un potager, d’un verger et d’une serre où poussaient des ananas. Potages, gibiers, sablés… régalaient ses convives, des écrivains comme Gustave Flaubert, Théophile Gautier, Dumas fils ou Honoré de Balzac et des artistes tels son amant Chopin ou le peintre Delacroix. Son mets chouchou ? L’omelette aux queues d’écrevisses : « Faites cuire les écrevisses à l’eau sans assaisonnement, épluchez-les, mettez-les cuire dans le beurre, et glissez-les toutes chaudes dans l’omelette aux trois quarts faite » (extrait de Carnets de voyage à Gargilesse, 1858).

GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO (X3), DR.

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parfois aromatisé de vin blanc. Moins grasses que ses consœurs mancelles, ces rillettes se dégustent à la fourchette. Au Mans, le porc en morceau, assaisonné de sel et de poivre, cuit à l’étouffée 5 h. Sa chair se tartine. CONFRÉRIE : Les deux villes en ont une : depuis 1977 à Tours et 1968 au Mans.

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1846-1935

AUGUSTE ESCOFFIER

L’IMPÉRIAL

Auguste Escoffier s’associe avec César Ritz, précurseur de l’hôtellerie de luxe. Malin ! Il devient la coqueluche de l’aristocratie européenne. Il a même conquis Edouard VII avec ses “cuisses de nymphe à l’aurore” – des cuisses de grenouilles dont la seule pensée révulsait le roi d’Angleterre avant d’avoir goûté son plat ! Le 19 juin 1906, après un repas d’anthologie, Guillaume II lui aurait dit : “Moi, je suis l’empereur d’Allemagne mais vous, vous êtes l’empereur des cuisiniers ! ” Escoffier est l’inventeur des menus à prix fixe et de la “brigade” en cuisine, calquée sur la hiérarchie militaire.

catholiques LA RELIGION CHRÉTIENNE se méfie de la viande, qu’elle assimile au péché de chair. Qu’importe ! Les moines misent sur le pain, le vin et le fromage. PAR VÉRONIQUE CHALMET

LA POIRE BELLE-HÉLÈNE

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Son plat signature :

S

i la France est le pays des fromages, c’est grâce aux moines ! Au Moyen Age, ils inventent le chaource, le maroilles, le pontl’évêque, le bleu de Gex, le PortSalut et le munster (contraction du mot « monastère »). L’aligot  ? Encore eux ! Cette purée à la tomme fraîche de brebis a été créée au XIe siècle par les moines de l’Aubrac, pour caler l’estomac des pèlerins de Saint-Jacques-deCompostelle. Si les abbayes sont de véritables laboratoires gastronomiques, c’est parce que les frères sont soumis à des restrictions. « Que personne n’ose goûter des nourritures provenant des ani-

maux, excepté les laitages », impose ainsi le règlement du monastère de Condat (à SaintClaude dans le Jura) au haut Moyen Age. Car malgré l’absence d’interdit alimentaire officiel, les chrétiens se méfient de la viande et honnissent la gourmandise, qu’ils tiennent pour un péché. La faute aux penseurs de la Méditerranée antique ! Le médecin Claude Galien considère dès le IIe  siècle que l’excès de viande, matière « chaude et humide » à connotation obscène, menace l’intégrité morale. En latin, langue liturgique, caro désigne à la fois la « viande » et notre propre « chair ». Manger de la viande revient à pratiquer le péché de chair. Diantre ! JANVIER-FÉVRIER 2019


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Caricature de moine alcoolique, v. 1810-1820.

C’EST AU IVE SIÈCLE que les choses se corsent pour les amateurs de ripaille. La gourmandise – au sens de gloutonnerie – est répertoriée par Evagre le Pontique, premier théoricien de l’ascèse chrétienne, comme le septième péché capital, qui favoriserait la luxure (le ventre étant proche du bas-ventre). Rien que ça ! Par souci de tempérance, l’Eglise instaure alors un calendrier avec « jours gras » et « jours maigres » – c’est-à-dire sans viande. Chaque semaine le mercredi et le vendredi, il faut supprimer la viande et les graisses. Ce n’est pas tout : plusieurs carêmes (jeûnes partiels) sont à respecter

Ce n’est pas un hasard si sur de nombreuses boîtes de fromages français des étiquettes, souvent très colorées, vantent le savoir-faire des moines.

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Mais pourquoi cette méfiance envers la carne ? Par culpabilité : au jardin d’Eden, on était végétarien. Dans la Genèse, Dieu donne à Adam et Eve « toute plante qui porte sa semence sur toute la surface de la terre, et tout arbre dont le fruit porte sa semence : telle sera votre nourriture ». Jusqu’à ce que l’humanité découvre le mal… Dieu se résigne alors à reconnaître la nature prédatrice de sa création. La viande est le symbole de cette violence. Après le Déluge, l’humanité devient carnivore : « Tout ce qui remue et qui vit vous servira de nourriture », affirme le Tout-Puissant.

les veilles de fêtes – soit environ cent cinquante jours dans l’année. Dès lors, les fidèles doivent biaiser pour jouir de la table sans enfreindre ces nouvelles lois. Le poisson (symbole du christianisme primitif désignant à la fois le Christ et les fidèles eux-mêmes) est toléré pour remplacer la viande. Mais comment faire quand on est loin de la mer ? On ruse  ! Au Ve siècle, le Vatican édite une liste officielle des mets que l’on peut manger. On y apprend que les laurices, fœtus de lapin tirés du ventre de leur mère, sont considérés comme… des poissons, car ils baignent dans le liquide amniotique. On peut donc les consommer pendant le carême sans commettre de péché. Le beurre, jusque-là réservé aux pauvres, remplace le lard pour cuisiner. Autres aliments stars des tables de la chrétienté, le pain et le vin, sacralisés depuis la Cène. « Faites ceci en mémoire de moi. » Mais leur 37


EN COUVERTURE

Le repas gastronomique des Français

La vie débauchée à la cour du pape Léon X. Caricature sur cuivre du XVIe siècle colorisée ultérieurement.

Voici nos conseils pour réussir ce moment festif qui célèbre l’art du « bien manger » et du « bien boire », inscrit en 2010 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco.

Apéritif

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D’abord, un petit kir ! Ce « blanccassis » à base de bourgogne aligoté a été créé par le chanoine Félix Kir vers 1950.

Entrée

Pourquoi pas une brouillade aux truffes ? Choisir des produits de qualité fait partie de la définition de l’Unesco.

Plat principal

Optez pour un plat convivial. Un généreux bœuf bourguignon, par exemple. A l’origine, c’est un mets de fêtes chez les paysans de Bourgogne.

Fromage

Proposez au moins trois variétés : à pâte dure (ex : comté), crémeuse (camembert), et forte en goût (roquefort). Soyez attentif au choix du vin : son accord avec les mets est l’un des critères de l’Unesco.

Dessert

Terminez avec une crème brûlée. Elle est mentionnée en 1691 par François Massialot, cuisinier de Philippe d’Orléans, dans Le Nouveau Cuisinier royal et bourgeois. A l’époque, on brûlait la surface au tisonnier rougi dans le feu.

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forte valeur symbolique n’a pas attendu les chrétiens : depuis l’Antiquité, ils sont la marque de l’homme civilisé. Pourquoi ? Parce qu’ils impliquent la maîtrise des secrets de la nature avec la fermentation du raisin et du levain, et donc l’intelligence et l’habileté humaines. L’EUROPE CHRÉTIENNE revendique cet héritage. Pendant les croisades, les chrétiens méprisent les galettes non levées des « infidèles » musulmans... Et exaltent les vertus du vin, qui aurait permis à Clovis de vaincre les Wisigoths, en 507, en puisant force et vaillance d’une f lasque de vin offerte par saint Rémi, évêque de Reims. Vive le vin ! L’expansion de la viticulture en Europe au Moyen Age – et plus tard dans le Nouveau Monde – est liée à celle du christianisme… qui peut compter sur les moines. Ils sont en effet à l’origine des grands crus, du saint-émilion, cultivé au VIIIe siècle par le moine breton du même nom, au Clos Vougeot (Bourgogne) mis en bouteilles au XIIe siècle par les cisterciens.

Au XVIe, après des siècles de ruse pour continuer à se régaler les jours maigres, les protestants disent « stop » à l’hypocrisie ! Avec la Réforme, ils se désolidarisent du calendrier catholique et prônent la frugalité. En mars 1526, le poète huguenot Clément Marot est jeté en prison pour avoir mangé du lard en carême, transgression hérétique annonçant les guerres de Religion qui vont déchirer la France durant la seconde moitié du XVIe  siècle. Au siècle suivant, chaque vendredi à Florence, un inquiétant personnage arpente les rues en reniflant les fumets qui s’échappent des maisons… C’est un inquisiteur, chargé de vérifier qu’aucun contrevenant aux préceptes de l’Eglise ne mange de viande. Mais le gras finit toujours par prendre sa revanche ! Même chez les catholiques : depuis le début du XXe siècle, il ne reste plus que deux jours de jeûne obligatoire, le vendredi saint et le mercredi des Cendres. Diète toute symbolique, puisqu’on l’affronte repu grâce aux beignets et crêpes dont on se gave la veille, pour Mardi gras. JANVIER-FÉVRIER 2019


DES PHARAONS À VASCO DE GAMA

Au Moyen Age, le monopole de la vente de cette épice, originaire de Malabar, en Inde, est détenu par les Vénitiens… qui le vendent à prix d’or. Intolérable pour les Portugais ! En 1498, le navigateur Vasco de Gama ouvre une nouvelle « route du poivre » et le Portugal supplante Venise.

La folle épopée

du curry Quand vous utilisez ce mélange d’épices, c’est un concentré d’Histoire que vous saupoudrez sur vos plats sans le savoir.

La CORIANDRE des pharaons Elle est mentionnée dans le papyrus Ebers, un traité médical égyptien, rédigé vers – 1 500 sous le règne d’Amenhotep. Des graines de coriandre trouvées dans la tombe de Toutankhamon témoignent de l’importance de cette plante dans les rites funéraires des pharaons.

Le CUMIN de Charlemagne

Le CURCUMA des hindous

C’est l’empereur qui le popularise en France et recommande qu’on le cultive dans les jardins impériaux au VIIIe siècle. Au Moyen Age, on pense qu’il assure la fidélité et protège du mauvais sort, et il est fréquent d’en porter un petit sac sur soi.

Au IVe siècle, un texte hindouiste mentionne un massage à la poudre de curcuma pour soigner les malaises cardiaques. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que le « safran des Indes » soit importé en Occident.

Le FENUGREC des momies

Le GINGEMBRE fortifiant

Très cher CLOU DE GIROFLE

Au temps des pharaons, cette plante originaire d’Inde et d’Afrique du Nord, dont on consomme les graines grillées ou moulues, est utilisée pour embaumer les morts.

Au XIIe siècle, la religieuse Hildegarde de Bingen l’affirme : « Si on est sec et bien affaibli, réduire du gingembre en poudre […] dans une boisson, on améliorerait ainsi son état. »

Le commerce de cette épice venue d’Indonésie est l’apanage du Portugal de 1498 à 1602. Au XVIe siècle, un lot de 500 livres acheté 2 ducats est revendu 1 600 ducats à Londres.

GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO (X4), ROLAND AND SABRINA MICHAUD/AKG-IMAGES, AKG-IMAGES, AKG-IMAGES/BRITISH LIBRARY, GETTY IMAGES.

Le POIVRE des explorateurs


LE TUTO

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JOSÉPHINE

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DE BEAUHARNAIS

INSPIREZ-VOUS DES RÉCEPTIONS DE L’IMPÉRATRICE au château de Malmaison et vos convives n’oublieront pas leur soirée de sitôt. PAR MARINE SANCLEMENTE 1

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Réception au château de Malmaison, en 1802.

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SORTEZ VOTRE VAISSELLE LA PLUS RAFFINÉE

CONVIEZ UN ORANGOUTAN À VOTRE TABLE

PRÉVOYEZ MOULT DOUCEURS ET FRIANDISES

C’est à Joséphine que l’on doit le service à la française : une table dressée avant l’arrivée des invités et tous les plats apportés en même temps. Elle impose l’utilisation d’un verre spécifique à chaque boisson (jusqu’à quatre par convive). Poisson et viande ont chacun leurs couverts dédiés. Pour la vaisselle, ayez de l’audace ! Au placard les assiettes pastel et fleuries de Marie-Antoinette, Joséphine préfère les couleurs vives (vert de chrome) et les paysages peints. « Chaque assiette coûtait 425 francs (1 400 euros), une somme jamais égalée à l’époque », précise Michèle Villemur dans Conversations gourmandes avec Joséphine de Beauharnais.

Conformément au souhait de Napoléon, Joséphine travaille à faire de ses festins politiques un moment de gourmandise… et d’audace ! Pour divertir ses convives, elle n’hésite pas à amener des animaux à table – lamas, zèbres, kangourous… peuplaient le domaine de Malmaison –, comme sa femelle orang-outan offerte par le gouverneur de la Martinique. « Elle mangeait à table et se servait fort adroitement du couteau et de la fourchette, surtout pour découper des navets, mets dont elle était folle », rapporte mademoiselle d’Avrillion, première femme de chambre de l’impératrice, dans son journal.

Ayant vécu en Martinique jusqu’à l’âge de 16 ans, Joséphine prend goût très tôt aux confitures d’ananas, aux fruits confits, aux bugnes créoles et autres douceurs à base de canne à sucre. Plus tard, elle se régale avec les gaufres à la vanille de la maison Meert, à Lille. Avec Napoléon, elle boit même « du chocolat au cœur de la nuit » si l’on en croit les Mémoires de Bourrienne, le secrétaire intime de l’Empereur. Un conseil : soyez un bec sucré raisonnable. Son amour pour le sucre aura valu à Joséphine d’avoir les dents gâtées très jeune, ce qui explique sa bouche pincée sur les tableaux.

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Un dîner diplomatique de l’Empereur en 1807.

RUE DES ARCHIVES/TALLANDIER

L’INCONTOURNABLE

Poulet Marengo Souvent au menu chez Joséphine, cette recette aurait été créée après la bataille du même nom, le 14 juin 1800. Après l’affrontement, Napoléon réclame de quoi manger sur-le-champ. Pris de court, son chef prépare un repas avec des produits trouvés à la hâte à Marengo, petit village du Piémont. Il découpe un poulet au sabre avant de le faire frire dans de l’huile avec des œufs, des tomates, des écrevisses trempées dans du cognac et des croûtons. Conquis, Napoléon exige ensuite qu’on lui serve ce plat après chaque bataille.

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DONNEZ UN COUP DE PUNCH À VOS INVITÉS Pour réveiller vos convives, préparez du punch. Lanceuse de tendances, Joséphine est aussi connue pour avoir amené sa recette en France. Cette boisson à base de rhum lui rappelle ses origines et lui assure un sommeil paisible. Sa collection de rhums vieux a fait tourner bien des têtes du pouvoir… Mais l’impératrice appréciait aussi le bon vin. A sa mort en 1814, plus de 13 000 bouteilles garnissent sa cave, parmi lesquelles des chablis, chambertins, château-lafite et vins moins connus comme le tokay, le malaga. Joséphine a surtout réhabilité le vin aquitain, longtemps méprisé. Pour cause, Bordeaux et l’Aquitaine ont appartenu aux Anglais du XIIe au XVe  siècle  ! Les « crus de l’ennemi » étaient alors boycottés par les Français. L’impératrice, elle, a acheté plus de 6 000 bouteilles aux vignerons de la région : grâce à elle, la France redécouvre le nectar aquitain !

Ce qu’on doit à Napoléon D

e sa vie militaire, l’Empereur a gardé l’habitude de manger vite, parfois debout, voire à cheval ! Et quand il daigne se poser – trente minutes maximum – il se contente le plus souvent d’un plat de pâtes et de vin coupé à l’eau. Pas franchement gastronome Napoléon ! Et pourtant, il est à l’origine d’innovations autour de la table. La preuve par quatre.

LA DIPLOMATIE PAR LA TABLE Son archichancelier Jean-Jacques de Cambacérès, un grand gourmet, lui a affirmé que « c’est en grande partie par la table que l’on gouverne ». Bon élève, Napoléon organise des « dîners people » : deux fois par semaine, il reçoit à sa table « toutes les personnalités françaises et étrangères de passage à Paris ».

LA BOÎTE DE CONSERVE Napoléon cherche un moyen permettant de conserver la nourriture pour ses troupes. En 1809, Nicolas Appert, confiseur de son état, lui présente un procédé de stérilisation de bocaux par la chaleur. Bingo ! Il devient fournisseur des armées impériales. Son invention est à l’origine de la boîte de conserve.

LE SUCRE DE BETTERAVE En riposte au blocus continental, décidé par Napoléon pour ruiner leur économie, les Anglais bloquent le transport de la canne à sucre en provenance des Antilles. Les Français sont en hypogly-

cémie. L’Empereur demande aux meilleurs chimistes du pays de trouver une alternative. Eurêka : le 2 janvier 1811, l’industriel Benjamin Delessert lui présente des pains de sucre fabriqués à partir de betterave… Ils sont parfaits ! Napoléon en décroche sa propre croix de la Légion d’honneur pour l’épingler sur la poitrine du héros du jour ! A la fin de l’Empire, 213 usines produisent du sucre raffiné et la France est aujourd’hui le premier producteur mondial de sucre de betterave.

LA BAGUETTE DE PAIN Le cliché du Français, sa baguette sous le bras, n’existerait peut-être pas sans Napoléon ! Là aussi, il s’agit au départ d’une affaire militaire. Le pain se vendait sous forme de miches, rondes. La baguette à forme oblongue aurait été imaginée pour permettre aux soldats de l’Empire de la glisser dans une poche de leurs basques ! La baguette, c’est une histoire de famille. En 1856, Napoléon III, neveu de Bonaparte, la réglemente : elle doit mesurer 40 cm et peser 300 g.V.Ch. 41


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XIV siècle FRANCE

LE CHAUDUMÉ DE BROCHET MÉDIÉVAL

recettes oubliées pour

INGRÉDIENTS : 4 pavés de brochet  1 tranche de pain de campagne  20 cl de fumet de poisson  5 cl de verjus  25 cl d’eau  15 cl de vin blanc  1 c. à c. de gingembre moulu  1 c. à c. de safran  50 g de beurre  1 clou de girofle écrasé.

NOEL

LA RECETTE : GRILLEZ le pain, coupez-le en petits morceaux et faites-le tremper dans le fumet de poisson. MÉLANGEZ le gingembre et le clou de girofle broyé au vin blanc et au verjus. AJOUTEZ au fumet de poisson. PORTEZ à frémissement et laissez épaissir la sauce 5 à 10 minutes sur le feu. Passez à l’étamine. AJOUTEZ le safran. Incorporez le beurre bien froid en fouettant pour lier la sauce. FAITES CUIRE les morceaux de poisson sous le gril du four (retournez à mi-cuisson) ou à la poêle. Salez. NAPPEZ-LES de sauce avant de servir. CE QUE ÇA RACONTE

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CAVIAR

LA REVANCHE D’UN MAL-AIMÉ Vous avez dit bling-bling ? Pourtant, il y a 1 200 ans en France, seuls de modestes pêcheurs osaient goûter ces petites perles noires.

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850

Les Perses consomment les œufs d’esturgeon pour ses vertus supposées stimulantes... et aphrodisiaques ! A la même époque, les pêcheurs de la Gironde en mangent sous forme de poutargue (spécialité d’œufs de poisson salés et séchés)… faute de mieux.

Nature morte à la coupe de fruits, de Willem Kalf, XVIIe siècle.

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ingembre, cannelle, noix de muscade, clou de girofle… Au Moyen Age, plus il y a d’épices, mieux c’est ! A l’époque, elles coûtent cher : servir un plat épicé, c’est en mettre plein la vue à ses convives. Et quel arc-en-ciel dans l’assiette  ! Les sauces doivent être colorées. « Le noir est la couleur des ténèbres, affirme Eric Birlouez, sociologue de l’alimentation. Donc on l’évite, tant dans la déco que dans l’assiette. » Cette recette, que l’on retrouve dans Le Mesnagier de Paris écrit en 1393 par un bourgeois parisien pour son épouse, ne déroge pas à la règle, avec l’utilisation de safran.

1431

Bertrandon de La Broquière, pèlerin bourguignon, mange du « cavyaire » avec de l’huile d’olive en Asie Mineure, un mets qui selon lui « ne vaut guère » que lorsqu’on a pas autre chose à se mettre sous la dent !

1675

Les Russes récupèrent un accès à la mer Caspienne. Ils laissent à leurs alliés cosaques les pêcheries de la région en échange d’un tribut : des fourrures et du caviar, spécialité locale méconnue. Le tsar Alexis Ier en raffole : il déclare le monopole impérial !

1723

Louis XV, 13 ans, recrache sa première cuillère de caviar offerte par le tsar Pierre Ier le Grand ! Le jeune roi de France ne goûte guère cet étrange aliment, poisseux et beaucoup trop salé.

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L’OIE AU SAUTERNES FAÇON TALLEYRAND

LES CUGNOTS DU NORD OU “P’TITS JÉSUS”

INGRÉDIENTS : Une oie (farcie avec son foie)  3 tranches de lard et de jambon  2 oignons piqués de clous de girofle  25 cl de sauternes  ail  thym  laurier  muscade  1 orange.

INGRÉDIENTS : 15 cl de lait  75 g de beurre  50 g de sucre  1 œuf entier  1 jaune  pincée de sel  15 g de levure  250 g de farine  raisins secs ou sucre perlé.

LA RECETTE : Sur la plaque, FONCEZ une cocotte

LA RECETTE : CHAUFFEZ lait, beurre et sucre.

CE QUE ÇA RACONTE

A

vant que la dinde ne débarque sur nos tables avec les colons espagnols, l’oie était la star du « repas gras » (celui du réveillon) de Noël ! Symbole solaire hérité des croyances païennes antiques, ce mets était idéal pour fêter après le solstice d’hiver (21 décembre), le retour de jours plus longs. Le 24, après un léger repas « maigre », on mettait l’oie à rôtir avant la messe de minuit. Jusqu’au XIXe siècle, la tradition fait de la résistance dans toutes les bonnes maisons. Dans son hôtel particulier de SaintFlorentin, à Paris, Talleyrand, diplomate de la Révolution et de l’Empire connu pour son appétit, servait pour le 24  décembre cette recette d’oie au sauternes qu’il a luimême imaginée.

L’ASTUCE POUR LE METTRE AU GOÛT DU JOUR : Ajoutez quelques marrons dans la farce comme le veut la tradition béarnaise… Classique mais moelleux !

1850

Les Etats-Unis sont le premier producteur mondial de caviar car les esturgeons pullulent dans l’Hudson (Etat de New York) : dans les bars locaux, des coupelles de caviar remplacent les cacahuètes ! Mais en moins de cinquante ans, le « roi des poissons » y est définitivement décimé par la surpêche.

1920

Avec la moitié de la farine, faites un puits. AJOUTEZ la levure dissoute, le lait, les œufs battus. RAJOUTEZ le reste de farine au besoin : la pâte doit être suffisamment ferme pour être modelable. FAITES LEVER (2 heures) puis façonnez les cugnots en ajoutant les raisins. Laissez lever 15 min sur une plaque de four graissée. BADIGEONNEZ-LES avec un jaune d’œuf et enfournez à 180 °C entre 30 et 40 min.

CE QUE ÇA RACONTE

O

n les appelle « cougnous », « cugnots », « guénieus », « couques » de Noël » selon que l’on habite en Belgique, dans le Pas-de-Calais, en Picardie ou en Champagne. De forme oblongue qui rappelle Jésus emmailloté, ces pains briochés existent depuis le Moyen Age où ils faisaient partie des redevances à donner au seigneur. Puis ils furent longtemps offerts aux curés ou aux maîtres d’école en guise de récompense, avant de régaler nos enfants le matin de Noël. Ils s’offrent encore de nos jours entre la SaintNicolas (6 déc.) et l’Epiphanie (6 janvier).

MARIE-ANTOINE CARÊME

L’INGÉNIEUX

Abandonné par ses parents pendant la Révolution, il entre en cuisine à 13 ans. Il affirme “l’architecture […] a pour branche principale la pâtisserie” et fabrique des pièces montées… en forme de pyramides ou de temples antiques ! Il est le premier à se faire appeler “chef” et invente la toque en 1821. Carême meurt de maladie professionnelle : une infection dentaire causée par une consommation excessive de sucre ! Son plat signature :

LA CHARLOTTE À LA RUSSE

L’ASTUCE POUR LE METTRE AU GOÛT DU JOUR : Les raisins ne sont pas à votre goût ? Optez pour des pépites de chocolat !

Les aristocrates fuyant la révolution russe lancent la mode du caviar en France. Pour répondre à la demande, les frères Melkom et Mouchegh Petrossian, réfugiés arméniens, sont les premiers à ouvrir boutique à Paris en 1921.

1991

Pendant la dissolution de l’Union soviétique, les stocks d’esturgeon de la mer Caspienne et de la mer Noire sont surexploités et braconnés.

2008

La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction interdit l’exportation du caviar sauvage. Il est remplacé par le caviar d’élevage. La France est le troisième producteur mondial (25 t/an), après la Chine (env. 80 t/an) et l’Italie (42 t/an).

Aujourd’hui, son prix moyen, selon la qualité et la durée de maturation, varie de 1 000 euros (caviar Baeri obtenu en sept ans d’élevage) à 37 000 euros le kilo (caviar Almas albinos, aux œufs blancs, vingt ans d’élevage. Ce dernier était jadis réservé aux tsars et au shah d’Iran.

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avec le lard et le jambon. Sur un matelas d’oignons, d’ail, thym et laurier, posez l’oie. VERSEZ le sauternes, une pincée de muscade et quelques gouttes de jus d’orange. COUVREZ de papier sulfurisé. ENFOURNEZ 1 heure et demie en arrosant souvent.

1784-1833

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Moyen Age PICARDIE

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XIX siècle PARIS

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Histoires de

festins extraordinaires

22 sept. 1900 : le banquet des maires, à Paris, étale ses 7km de couverts !

POUR FESTOYER, FÉDÉRER OU ÉPATER… RIEN NE VAUT UN GUEULETON GÉANT. Voici trois banquets d’exception où “nourriture” rime avec “démesure”. PAR MALIKA BAUWENS

Le plus républicain LE BANQUET DES MAIRES

22 SEPTEMBRE 1900. Jamais on n’a vu un tel barnum dans le jardin des Tuileries. Deux immenses tentes de 35 000 m2 sont montées. A l’intérieur sont dressées quelque 700 tables de 10 m de long… Soit 7 km de couverts ! C’est sûr, le président de la République Emile Loubet et le président du Conseil Pierre Waldeck-Rousseau n’ont pas lésiné pour offrir ce grand festin à 22 695 maires de France et des colonies. Le banquet est une vieille tradition sous l’ère républicaine. 44

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Mais jamais il n’avait été si gargantuesque ! Imaginez : 2 000 kilos de saumon, 1 500 faisans, 2 500 poulardes et plus de 30 000 litres de vin ! Après l’affaire Dreyfus qui a divisé le pays, Loubet veut envoyer un signal fort : celui d’une République unie, célébrant ce jour-là l’anniversaire de la Première République, proclamée en 1792. Le président profite de l’Exposition universelle qui bat son plein dans la capitale. Tout juste assis, il déclare  : « Messieurs, rappelez-vous

que la France nous regarde manger. » Filet de bœuf Bellevue, pain de caneton de Rouen… Même si le montant de ces réjouissances n’est pas dévoilé, force est de constater que les petits plats ont été mis dans les grands ! Le repas, assuré par le très chic traiteur Potel & Chabot, a mobilisé 400  cuistots et 2 150 maîtres d’hôtel, équipés de bicyclettes pour passer commande en cuisine. Et pour circuler entre les tables, on emprunte une automobile De Dion 4CV ! Au bout d’une heure vingt-cinq d’agapes, Marseillaise et Chant du départ non compris, les convives repartent chacun dans leur commune avec une plaque commémorative en bronze. JANVIER-FÉVRIER 2019


17 FÉVRIER 1454. Philippe le Bon et son fils, futur Charles le Téméraire, ont réuni la cour et les chevaliers de la Toison d’or à Lille, une des capitales du duché de Bourgogne. Objectif affiché : festoyer et surtout mobiliser les forces vives de l’Europe chrétienne contre le péril turc. Cela fait presqu’un an que Constantinople est tombée aux mains de l’armée ottomane de Mehmed II. Le « Grand Duc d’Occident » veut ranimer l’idée de croisade. Pour cela, il dispose d’une arme : le raffinement de sa table ! En son palais ducal de Lille, une centaine d’invités sont venus y goûter. La plus belle vaisselle du duc est de sortie. Des breuvages jaillissent des fontaines. Plusieurs artistes ont tra-

LE VŒU DU FAISAN

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vaillé d’arrache-pied pour créer des pièces montées qui représentent une ville, une église, un château, des forêts… Ou même des minisaynètes tel saint Georges terrassant le dragon. Entre les mets du banquet, acteurs et musiciens se succèdent pour distraire les invités. Ils déclament un texte, chantent, racontent une histoire… tout à la gloire de Philippe le Bon et des croisades. Mais un de ces « entremets » se démarque : un géant « sarrasin » escorte une jeune fille déguisée en sainte de l’Eglise laissant place à… un faisan ! L’animal, supposé venir d’Asie Mineure, surgit vivant avec, autour du cou, un collier de pierres fines et de perles. Sur cet oiseau, chacun va prêter serment de partir en croisade. Ensuite, comme le veut la coutume païenne, l’animal est partagé entre les participants. Le banquet de Lille a trouvé son nom de baptême : le vœu du faisan. Un vœu pieu, puisque Philippe le Bon, trop accaparé par des rivalités européennes, n’ira jamais croiser en Orient.

Le plus surréaliste L’ÉTRANGE DÎNER COSTUMÉ DES ROTHSCHILD

12 déc. 1972 : soirée déguisée au château de Ferrières.

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ALBERT HARLINGUE/ROGER-VIOLLET

Le plus grandiose

12 DÉCEMBRE 1972. L’invitation, décorée de nuages empruntés aux tableaux de Magritte, précise le dress code : « Cravate noire, robes longues et têtes de surréalistes. » Le dîner se tient chez Marie-Hélène et Guy de Rothschild, à 21 heures. Pour déchiffrer ce carton, les convives – Salvador Dalí, Audrey Hepburn, Brigitte Bardot, une brochette de princesses et de baronnes… – ont dû recourir à un miroir, car il est écrit à l’envers.Dès leur arrivée, la magie opère : le décor, le château de Ferrières, que Napoléon III avait lui-même inauguré un siècle plus tôt, leur apparaît… en flammes par un subtil jeu d’éclairage ! Toute la soirée est un hommage au surréalisme. A table, les invités découvrent des assiettes recouvertes de fourrure. En

bouche ? Le repas commence par une « soupe extralucide » avant de continuer avec un « imbroglio de cadavres exquis ». Les hôtes se régalent aussi de « pêches et chèvres hurlant de tristesse » : des fromages de chèvre frais cendrés, servis à l’intérieur de petits cercueils et accompagnés de pêches pochées. Le dessert ? Des mignardises baptisées « Enfin ! » dressées sur une poupée mannequin. Le tout servi par un personnel habillé en chat. Pour saluer la maîtresse de maison, encore faut-il la débusquer sous une grosse tête de cerf ruisselante de diamants. « Tout le monde était intrigué », a rapporté au petit matin le baron Alexis de Redé. Il en connaît même qui ont « menacé de se suicider à moins de participer à la prochaine fête des Rothschild ». 45


1895-1977

LA MÈRE BRAZIER

DR

EN COUVERTURE

POPULAIRE

Ses débuts dans la vie sont dignes de Cosette. A 10 ans, la petite Bressane garde les cochons. A 19 ans, Eugénie Brazier est séduite et abandonnée avec un bébé à naître ; elle est chassée de la maison par son père. La mère Fillioux, cheffe d’un bouchon (bistrot) lyonnais réputé, la prend sous son aile et lui transmet ses recettes. A 26 ans, Eugénie achète son propre restaurant et fait un tel carton qu’elle en ouvre un second en 1929. Quatre ans plus tard, la mère Brazier est le premier chef à obtenir deux fois trois étoiles au Guide Michelin ! En 1946, un jeune commis, Paul Bocuse, apprend la cuisine chez elle mais aussi “à traire les vaches, à faire la lessive, à repasser”. Son plat signature :

AKG-IMAGES / FRANÇOIS GUÉNET

LA POULARDE DEMI-DEUIL

(garnie de truffe)

DE LA TABLE AU LIT, IL N’Y A PARFOIS QU’UN PLAT. Mets aphrodisiaques et aliments stimulants promettent de pimenter vos soirées ! PAR MARION GUYONVARCH

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ans un verre, versez 5 ml de jus de gingembre. Pressez une belle orange, ajoutez 30  ml de vieux brandy, le double de brandy, 15 ml de Campari, et saupoudrez le tout d’une pincée de piment de Cayenne. Vous obtenez le cocktail Casanova, une recette de Salvator Dalí aux vertus aphrodisiaques. Si vous aviez eu la chance d’être invité à sa table, et à celle de sa muse adorée, Gala, dans les années  1970, vos papilles auraient été sacrément émoustillées. Le peintre vous aurait aussi concocté JANVIER-FÉVRIER 2019


GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO

SOTHEBY’S/AKG-IMAGES

Fête des dieux, tableau du peintre flamand Hendrick de Clerck (1570–1628).

une délicieuse purée d’Aphrodite, suivie d’un dessert au nom évocateur, les tétons de Vénus. Toutes ces recettes audacieuses, et une centaine d’autres, Dalí les a compilées et illustrées dans un livre publié en 1973 intitulé Dîners de Gala. Mêler nourriture et érotisme pour mieux passer de la table au lit ? Si Dalí excelle dans cet art, il n’a rien inventé ! Dès l’Antiquité, on mise sur les épices pour émoustiller les sens. A Rome, pour ne pas faiblir pendant les orgies, les hommes avalent des mixtures à base de clou de girof le. Au Moyen Age, l’école de médecine de Salerne écrit dans ses traités

que celui-ci « accroît l’ardeur génésique s’il a été pris, à la dose d’un drachme, avec du lait de vache frais ». Autre condiment qui déchaîne les passions : la moutarde. Pline l’Ancien affirme qu’« une femme froide et paresseuse peut devenir, avec quelques cuillerées de moutarde, une épouse idéale ». La liste des épices aux pouvoirs stimulants est longue  : cannelle, gingembre, muscade… On les retrouve d’ailleurs dans la composition de la plupart des philtres d’amour du Moyen Age. Plus prosaïque, au XVIe  siècle, le médecin siennois Pierandrea Mattioli prescrit à ses patients qui ont des soucis d’érection « un petit badigeon d’huile de muscade sur le pénis ».

LES ASPERGES DÉCHAÎNENT LES PASSIONS La forme équivoque de certains fruits et légumes fait qu’on les pare aussi de propriétés stimulantes. Dans l’Egypte antique, la laitue, associée au dieu de la Fécondité, Min, est très consommée en raison de la ressemblance de sa sève blanchâtre avec le sperme. Quant à l’asperge, dont la forme rappelle celle d’un pénis, elle déchaîne les passions. Au XVIe siècle, Henri III en dévore des kilos avec ses mignons. C’est encore plus torride au temps de Louis XV ! Un libertin de la cour « n’a rien trouvé de mieux que de faire déshabiller sa vénus et ayant préparé une sauce pour ses asperges, l’avait placé à un endroit que je ne peux pas nommer et se serait mis à manger des asperges trempées dans cet endroit-là », rapporte la Pompadour, la favorite de Louis XV.

LE CHOCOLAT “EXCITE LES ARDEURS DE VÉNUS” A partir de la Renaissance, les produits exotiques, comme le chocolat, le café ou la vanille, venus du Nouveau Monde, deviennent des armes de séduction massive. Dans son Traité des aliments publié en 1702, le médecin Louis Lémery affirme que le chocolat « excite les ardeurs de Vénus ». Casanova est convaincu de ses vertus aphrodisiaques et en boit avant chaque rendez-vous galant, raconte Serge Safran, dans L’Amour gourmand, liber tinage gastronomique au XVIIIe siècle. Madame de Pompadour, elle, avale des tasses de cacao parfumé à l’ambre gris ou au jasmin pour combattre sa frigidité. En vain ! Car la gastronomie, aussi excitante soit la recette, n’atteint pas sa cible à tous les coups. Tous ces plaisirs de bouche, au même titre que les huîtres qui « provoquent les ardeurs de Vénus» d’après L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, le caviar, le champagne, le pigeon (jugé aphrodisiaque car il se reproduit lui-même beaucoup), la truffe (dont la légende raconte qu’elle aurait permis à Napoléon d’honorer Marie-Louise et de concevoir le futur roi de Rome après des années d’infertilité) sont des mets luxueux. Le plaisir est-il donc réservé aux seules élites ? « Luxe et volupté sont étroitement liés, confirme Nathalie Helal, auteure de Même les légumes ont un sexe, petite(s) histoire(s) entremêlée(s) de la nourriture et du sexe. Les plus modestes se contentaient des herbes réputées stimulantes comme la sauge, la sarriette ou la verveine. » Qu’importe le f lacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ! 47


EN COUVERTURE

Costume imaginaire de pâtissier (gravure du XVIIe s.).

CES DÉLICES SUCRÉS sont à retrouver dans le livre A la table du Roi-Soleil, récit et recettes, par Marie et Françoise de La Forest (Les éditions du Rêve).

TARTELETTE D’AMANDE INGRÉDIENTS POUR 4 PERSONNES : 50 g de beurre  230 g de pâte sablée  200 g d’amandes entières pelées  100 g de sucre  30 g de cristaux de sucre candi brun  20 g de pignons de pin  2 c. à soupe d’eau de fleur d’oranger

PHOTO : LEWIS JOLY / SIPA PRESS POUR RTL

LA RECETTE : PRÉCHAUFFEZ le four à 180 °C (th. 6). FONCEZ 4 moules à tartelette avec la pâte. COUVREZ de papier sulfurisé et de billes de cuisson. FAITES CUIRE à blanc 20 minutes. LAISSEZ refroidir. BROYEZ les amandes au hachoir (ou au mortier) en incorporant 10 cl d’eau. AJOUTEZ le sucre et mélangez. CHAUFFEZ une poêle sur feu doux sans ajout de matière grasse et VERSEZ la pâte d’amandes. FAITES DESSÉCHER 10 minutes en remuant sans cesse. AJOUTEZ le beurre en parcelles et mélangez. RÉPARTISSEZ la crème d’amande au fond des tartelettes. PLACEZ 1 heure au réfrigérateur. PIQUEZ de pignons de pin. RÂPEZ du sucre candi sur toute la surface et enfournez le tout pour 4 minutes sous le gril. SERVEZ tiède ou froid, arrosé d’eau de fleur d’oranger.

CRÈME AU CHOCOLAT INGRÉDIENTS POUR 4 PERSONNES : 1 jaune d’œuf  1 l de lait entier  250 g de sucre  100 g de chocolat à 70% de cacao

LA RECETTE : RÂPEZ le chocolat. CHAUFFEZ le lait et le sucre à ébullition tout en fouettant. LAISSEZ FRÉMIR 10 minutes sur feu doux puis ajouter le jaune d’œuf fouetté. POURSUIVEZ la cuisson en mélangeant jusqu’à ce qu’elle épaississe (environ 7 minutes). INCORPOREZ le chocolat râpé hors du feu et remuez jusqu’à ce qu’il soit totalement fondu. FAITES CHAUFFER à nouveau 5 minutes sur feu doux en remuant. FILTREZ la crème dans un chinois et versez dans le plat de service. COUVREZ et servez très frais.

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s t r e s s e d x u e D MPS DU DU TE l i e l o Roi-S

POUR ALLER PLUS LOIN

On va déguster : La Chère la France et l’Esprit de François-Régis Gaudry (Marabout). 1 250 spécialités, 375 recettes, des centaines de cartes, des anecdotes croustillantes. Ludique et foisonnant.

Dictionnaire de la gourmandise Pâtisseries, friandises et autres douceurs d’Annie PerrierRobert (Robert Laffont). Grâce à cette somme savoureuse, vous saurez tout sur les sucreries françaises et étrangères.

Histoire de la culture alimentaire chrétienne de Massimo Montanari (Alma Editeur). Cet essai, érudit et accessible, explique le rapport complexe de l’Eglise à la nourriture.

ET AUSSI :

Histoire naturelle et morale de la nourriture de Maguelonne Toussaint-Samat (Larousse). Palais Royal : à la table des rois de Alina Cantau, Frédéric Manfrin et L’Histoire Wilbaut passe à table ! Dominique (BNF). Les 50 recettes qui Un festin en ont fait le monde paroles : histoire de Marion Godfroy- littéraire de la Tayart de Borms sensibilité et Xavier Dectot gastronomique (éd. Payot). de Jean-François Du canard Apicius à Revel (Tallandier). la pêche Melba en Histoire de la passant par cuisine et de la le foie de veau du gastronomie doge de Venise, françaises 50 histoires de de Patrick plats et leur recette. Rambourg (Perrin).

LA LA CURIOSITÉ CURIOSITÉEST EST UN UN VILAIN VILAINDÉFAUT DÉFAUT LUNDI-VENDREDI LUNDI-VENDREDI14H-15H 14H-15H

SIDONIE BONNEC & & THOMAS ANAIS BOUTON THOMASHUGUES HUGUES

Jeudi 20 décembre

“ AUX ORIGINES DE LA GASTRONOMIE FRANÇAISE ” Avec Cyrielle Le Moigne-Tolba et Gaëlle Renouvel, journalistes à Ça m’intéresse Histoire.

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VIDOCQ

A l’écran, Vincent Cassel incarne EugèneFrançois Vidocq.

LE SUPER-FLIC VENU DU BAGNE CE FORÇAT DEVENU CHEF DE LA SÛRETÉ A RÉVOLUTIONNÉ la police de Napoléon. Un film revient sur ses débuts trépidants. PAR NICOLAS FRANÇOIS

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idocq. Voilà un nom qui sonne comme une légende. Celle du roi de l’évasion devenu f lic, du séducteur cultivé, du bagarreur hors pair, de celui qui inspira les personnages de Jean Valjean chez Victor Hugo, de Vautrin chez Honoré de Balzac, ou d’Arsène Lupin chez Maurice Leblanc. En octobre 2018, sa ville natale d’Arras lui a même

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offert une rue à son nom. Parmi les personnalités présentes à la cérémonie, l’acteur Vincent Cassel. Après Claude Brasseur ou Gérard Depardieu, c’est lui qui incarne le personnage d’Eugène-François Vidocq dans le dernier film de Jean-François Richet, L’Empereur de Paris, en salle le 19 décembre 2018. Une plongée dans le Paris des années 1800 où le crime rôde à chaque coin de rue.

en 1791, VIDOCQ a 16 anS. Ce fils d’un boulanger d’Arras (Pas-de-Calais) rêve de quitter la France pour l’Amérique, mais l’aventure tourne court. Cherchant à s’embarquer sur un navire, il se fait dépouiller par le tenancier d’une auberge. L’échec est cuisant, on ne l’y prendra plus. Désormais, il sera toujours du bon côté de l’entourloupe, pense-t-il. Mais alternant petits boulots et menus larcins, il est enfermé pour la bagarre de trop. A la prison de Lille, il fabrique des faux documents pour une évasion. Un crime grave. En 1796, le faussaire est condamné à huit ans de prison. Transféré au bagne de Brest, il parvient à s’échapper grâce à une tenue de matelot récupérée à l’arsenal où il travaille. Ainsi vêtu, il

Le fILM

L’empereur de Paris de jean-franÇOIS rICHeT (sortie le 19 déc.) Servi par de superbes décors, le film retrace les débuts de Vidocq au service de la police. janVIer-féVrIer 2019


réussit à quitter le port sans encombre. Commence alors un jeu du chat et de la souris avec la police. Régulièrement repris, Vidocq parvient toujours à s’évader. En 1805, à Douai, il se met dans la poche le concierge de la prison. Ce dernier invite son « nouvel ami » à dîner dans sa loge, dont la fenêtre sans barreaux donne sur la rivière Scarpe. Grave erreur. A peine le geôlier a-t-il le dos tourné que le prisonnier s’échappe par la lucarne et atterrit dans le cours d’eau, qu’il remonte à la nage avant de disparaître. C’est la troisième fois qu’il s’échappe de la prison de Douai. Sa réputation est faite. EN MATIÈRE DE CRIMINALITÉ, les forces de l’ordre patinent. Aussi bien dans le Nord qu’à Paris. Dans la capitale, les hommes de Napoléon et de Fouché, son ministre de la Police, ne peuvent lutter contre le foisonnement de malfaiteurs. Les « chevaliers grimpants » escaladent les balcons, les « f loueurs » arnaquent les nigauds des cabarets, les « riffaudeurs » brûlent les pieds de leurs victimes pour leur faire avouer où se trouve leur magot. « Il n’est pas de département où il se soit commis plus de crimes que dans le département de la Seine », écrit Vidocq dans ses Mémoires. Et il s’y connaît : au bagne, il a frayé avec la plupart de ces malfrats. Il connaît leurs habitudes, leur langage, leur monde. En 1809, Vidocq est toujours recherché pour sa condamnation jamais entièrement purgée. Une nouvelle fois attrapé, il fait une offre à Jean Henry, commissaire de la 2e division de la préfecture de police : Vidocq accepte de s’engager contre l’effacement de sa peine. Quoi de mieux qu’un

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criminel pour en mettre d’autres sous les verrous ? Le fonctionnaire se laisse tenter. Marché conclu ! VIDOCQ EST D’ABORD ENVOYÉ… en prison  ! Sa mission  : récupérer des infos auprès des détenus dans les geôles parisiennes de Bicêtre et de la Force. Voilà le bandit devenu indic. Un job où il excelle : ultraphysionomiste, il parvient à récolter des informations sans jamais se trahir. Une fois libéré, grâce à une évasion orchestrée par la police cette fois-ci, il traque les malfrats des bas-fonds de la capitale. Dans un bouge malfamé, il rencontre un multirécidiviste du nom de Saint-Germain. Ce dernier mord à l’hameçon et le met sur un coup : ce soir, ils vont braquer ensemble un riche banquier de la rue

d’Hauteville. En attendant, buvons ! Ça tombe bien, la marchande de vin de Bourgogne du coin de la rue, Annette, est la complice de Vidocq. Il lui glisse un billet pour qu’elle prévienne la police. Lorsque les bandits pénètrent dans le jardin du banquier, ils sont cernés par les hommes d’Henry. La lutte est âpre, Vidocq se mêle au combat face aux policiers. Saint-Germain et son complice Boudin sont arrêtés quand, soudain, Vidocq tombe au sol. On recouvre son corps d’une couverture. La fin du célèbre gangster ? « Je fus ainsi transporté dans une chambre où étaient Boudin et Saint-Germain  : ce dernier parut vivement touché de ma mort ; il répandit des larmes, et il fallut employer la force pour l’empêcher de se précipiter sur ce qu’il croyait n’être plus qu’un cadavre », raconte Vidocq dans ses Mémoires.

Couverture de Vidocq, le roi des voleurs, le roi des policiers, récit historique de Marc Mario et Louis Launay, paru vers 1890 aux éditions Fayard.

COLLECTION JONAS/KHARBINE TAPABOR

PHOTO ROGER ARPAJOU © MANDARIN PRODUCTION – GAUMONT – FRANCE 2 CINÉMA – FRANCE 3 CINÉMA

A partir de 1811, il fait de la brigade de sûreté un service de renseignement où l’infiltration est le maître-mot

EN 1811, VIDOCQ NE SE CACHE PLUS. Il prend la tête de la brigade de sûreté de la police. Son credo : pour arrêter les malfrats, il faut penser comme eux. Il embauche une trentaine d’agents, pour la plupart issus comme lui de la pègre. Cette officine opaque, ancêtre du renseignement intérieur, prouve son efficacité : durant son activité qui dure jusqu’en 1827, Vidocq revendique 772 arrestations. Puis il entame la rédaction de ses Mémoires, forgeant lui-même sa légende avant de mourir du choléra en 1857, à l’âge de 82 ans. L’incendie des archives de la préfecture de police en 1871, pendant la Commune, fera de ses écrits l’une des rares sources de son histoire. Contribuant davantage à la pérennité du mythe de ce caméléon. 51


RON SACHS/NEWSCOM/SIPA

LE DOSSIER DE LA RÉDAC

Socrate pervertit les jeunes d’Athènes ; Louis XV prend des bains de sang humain ; les balles des « Boches » ne tuent pas les poilus… On n’a pas attendu Twitter pour être submergés PAR MANUELA FRANCE de fausses nouvelles.

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ujourd’hui, s’il est un champion dans l’art de diffuser les fausses informations, c’est bien Donald Trump. Le président américain n’a pas son pareil pour inonder les réseaux sociaux de fake news (fausses nouvelles, en anglais) via son compte Twitter. Au 30 octobre dernier, le Washington Post le créditait de 6 420 contre-vérités, affir-

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mations trompeuses et exagérations en 649 jours d’exercice. Soit près de dix par jour en moyenne ! Mais le mensonge de masse n’est pas l’apanage du locataire de la Maison-Blanche et la France n’est pas épargnée. Ainsi, pendant la présidentielle de 2017, Macron voulait établir la charia à Mayotte tandis que Mélenchon portait une montre Rolex à 18  000 euros. Des mensonges ! Mais qui ont été largement JANVIER-FÉVRIER 2019


FLORILEGIUS/LEEMAGE

La déesse romaine Fama possède deux trompettes : l’une pour la renommée, l’autre pour les ragots

Environnement, immigration, économie… Quel que soit le sujet, Donald Trump n’a pas son pareil pour asséner des contre-vérités sur Twitter.

repris. Le CNRS a repéré 179 fausses nouvelles relayées sur une sélection de 2,4 millions de comptes Twitter pendant la campagne. Un mal de notre temps ? Pas vraiment. Falsification de faits et manipulation des opinions font partie du jeu politique depuis l’Antiquité. Dès le Ve  siècle av. J.-C., dans son traité L’Art de la guerre, le stratège chinois Sun Tzu compte le mensonge parmi les armes nécessaires pour tromper l’ennemi. Et c’est aussi une arme en politique. Dans la Rome antique, la déesse Fama incarne la force incontrôlable de la rumeur. Elle est équipée de ses deux trompettes, celle de la renommée et celle des ragots. Avec la seconde, elle fait et défait les réputations en un éclair. Son nom a d’ailleurs donné le terme « diffamation ». Au VIe siècle, l’historien byzantin Procope de Césarée lance

DEAGOSTINI/LEEMAGE

Au VIe siècle, Théodora, épouse de l’empereur Justinien, a subi de nombreuses diffamations (mosaïque de 547).

l’une des plus anciennes fake news de l’Histoire : il publie sous le manteau une Histoire secrète de Justinien truffée de ragots. L’empereur romain d’Orient y est décrit comme une brute incompétente, et Théodora, son épouse, comme une fille de joie, cruelle et cupide. Une somme d’anekdota (choses inédites, en grec), qui visent en fait à salir la mémoire de Justinien. “LA FAUSSE NOUVELLE est le miroir de la conscience collective », note Marc Bloch en 1921 dans Réf lexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre. Il ajoute : « Une fausse nouvelle naît de représentations collectives qui préexistent à sa naissance ; sa mise en branle n’a lieu que parce que des imaginations sont déjà préparées et fermentent sourdement. » Dans les époques troublées par les conflits, les épidémies

LE MOT

FAKE NEWS

En français, le terme signifie « fausses informations ». D’après le dictionnaire britannique Collins, la locution est apparue à la télé américaine dans les années 1990. Mais son usage a explosé à partir de 2015 lors de la campagne présidentielle américaine. En France, il faut dorénavant dire « infox » ! Ainsi en a décidé la Commission d’enrichissement de la langue française pour qualifier les informations fallacieuses et mensongères.

ou les crises, la fake news désigne un bouc émissaire, elle libère les passions. Parfois, elle fait même basculer l’Histoire. Et ça fait 2 500 ans que ça dure.

Socrate détourne la jeunesse d’Athènes du droit chemin En avril 399 av. J.-C., à Athènes, Socrate est emprisonné sur simple accusation du poète Mélétos. Le philosophe doit répondre devant le tribunal, des charges de corruption de la jeunesse et d’impiété. Condamné à mort, il meurt à 70 ans en buvant la ciguë, un poison. Son seul crime : avoir été un agitateur d’idées. Le venin de la calomnie vient une fois encore de frapper à Athènes. Dans la démocratie naissante, tout le monde a droit à la parole et la diffamation est un sport national. Le tribunal populaire, l’Héliée, repose sur 53


LE DOSSIER DE LA RÉDAC

FLORILEGIUS/LEEMAGE

En 1418, d’atroces rumeurs circulent sur les Armagnacs et causent un véritable massacre à Paris des citoyens tirés au sort et que l’on incite à dénoncer les crimes et délits de leurs concitoyens. Ils ont tout intérêt à le faire : dans certains cas, l’accusateur perçoit une partie de l’amende versée par le condamné. Forcément, les fausses accusations pleuvent de la part des calomniateurs qu’on appelle « sycophantes ». Aristophane définit ce délateur professionnel comme un « vase à brasser les infamies ». Les cancans s’échangent sur l’Agora, dans les thermes, les banquets, à la fontaine publique. Argent, adultère, pouvoir, le citoyen antique est avant tout ce que l’on dit de lui.

Les Armagnacs massacrent des femmes enceintes et font rôtir leurs fœtus à la broche

THE METROPOLITAN MUSEUM OF ART

A la fin du XIVe siècle, pendant la guerre de Cent Ans, le roi de France

Au XVIe siècle, les Romains affichent leurs satires sur la statue de Pasquino. 54

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Charles VI est déclaré fou. Pour savoir qui va assurer la régence, un conflit éclate entre les Armagnacs, partisans du duc d’Orléans, et les Bourguignons, qui soutiennent le duc de Bourgogne. Commence alors une bataille de « faux bruits », comme le raconte Le Journal du bourgeois de Paris, une chronique de la guerre de Cent Ans à Paris par un auteur anonyme. En 1418, on y apprend qu’avant l’arrivée des Bourguignons dans la capitale, un Armagnac nommé Boudart, sergent à cheval au Châtelet, aurait fait tuer tous les habitants du quartier des Halles, hommes, femmes et enfants. Puis que les Armagnacs auraient éventré des femmes enceintes à coups d’épées pour s’emparer de leurs fœtus et les faire rôtir à la broche ! Deux histoires inventées par les Bourguignons. Résultat  : des milliers d’Armagnacs sont massacrés par les Bourguignons, avec le soutien du peuple de Paris, manipulé par la rumeur. UNE MÉTHODE QUI SE RÉPÈTE six siècles plus tard : le 5 février 2003, à l’ONU, le secrétaire d’Etat américain, Colin Powell, lance au monde entier : « Il ne fait aucun doute que Saddam Hussein a des armes biologiques et qu’il a la capacité d’en produire rapidement d’autres en nombre suffisant pour tuer des centaines de milliers de personnes. » Une théorie fausse, récupérée par l’administration américaine et qui servira de prétexte à l’invasion de l’Irak en mars 2003.

LE LIVRE

Les Fausses Nouvelles

Un millénaire de bruits et de rumeurs dans l’espace public français de PH. BOURDIN et S. LE BRAS (éd. Chec). Du Moyen Age au XXIe siècle, cet ouvrage d’historiens déconstruit, à l’aide de multiples exemples passés et présents, cette vaste entreprise de déstabilisation que fut l’histoire des « fake news ». Accessible et éclairant !

Les rivaux du futur pape Clément VI sont des alcooliques et des pédophiles ! Lorsque meurt le pape Léon X, en 1521, le polémiste italien Pierre l’Arétin se lance à corps perdu dans la campagne pour la candidature au pontificat de son nouveau protecteur, le cardinal Jules de Médicis. Pour le faire gagner, il décide de manipuler l’élection en composant de cruels sonnets sur tous les candidats à l’exception de son poulain ! D’abord sur le pape défunt : « Les derniers instants de Léon étant venus, il ne put recevoir les sacrements. Parbleu, il les avait vendus ! » Puis sur les autres prétendants. Il accuse le cardinal Pucci de sombrer dans la luxure, le cardinal Mantua d’être pédophile ou encore le cardinal de Sion d’être JANVIER-FÉVRIER 2019


UNE LOI ANTI-FAKE NEWS… IL Y A 140 ANS !

alcoolique. En pleine nuit, le manipulateur rejoint la Piazza Navona à Rome et colle ses écrits calomnieux sur la statue antique de Pasquino, à la vue des Romains. Ces placards prennent le nom de « pasquinades » ! Jules de Médicis est finalement élu pape le 19 novembre 1523. Il exercera son pontificat sous le nom de Clément VII.

Louis XV fait tuer des enfants pour prendre des bains de sang Au printemps 1750, la peur règne dans Paris. Les arrestations arbitraires d’enfants par la police se multiplient et une rumeur court les rues : les autorités les capturent pour les vider de leur sang, car c’est l’ingrédient d’un remède ancestral pour guérir de la lèpre. En réalité, les enfants mendiants sont

envoyés de force à l’Hôpital général, lieu d’enfermement des populations marginales. Mais la rumeur est plus forte. On dit que le sang sert à soigner le roi Louis XV, présenté comme un ogre affamé. Les 22 et 23 mai, c’est l’émeute ! Des agents de police sont agressés, des bâtiments incendiés. Le souverain évite même de se montrer à Paris « Qu’ai-je besoin de voir un peuple qui m’appelle Hérode ? » a-t-il déclaré. Car Louis  XV est impopulaire. La guerre de la Succession d’Autriche a coûté cher en vies humaines pour un gain territorial nul. La marquise de Pompadour, favorite du roi, est détestée par la cour et le peuple. Ce ragot morbide révèle donc un sentiment plus profond  : le peuple n’aime plus son monarque. L’historien

PHOTO JOSSE/LEEMAGE

PHOTO JOSSE/LEEMAGE

Le 29 mai 1418, le peuple de Paris participe aux côtés des Bourguignons au terrible massacre des Armagnacs, partisans du duc d’Orléans.

Jules Michelet (1798-1874) verra dans cet épisode une préfiguration de la Révolution.

Clemenceau n’est qu’un vil espion à la solde des Anglais En juin 1893, le parlementaire de droite Lucien Millevoye en est persuadé : Georges Clemenceau est vendu à l’Angleterre. La preuve : le député radical du Var aurait reçu la somme de 20 000 livres, comme le prouve un bordereau attestant du versement. Mais il s’agit en réalité d’un faux document, si grossier que, lorsque Millevoye l’évoque à la Chambre, aucun de ses collègues ne le prend au sérieux. Fin de l’histoire ? Non, car nous sommes en pleine campagne pour les élections législatives et les ennemis politiques de Clemenceau se frottent

L’ASSEMBLÉE NATIONALE a adopté le 10 octobre 2018 une loi contre « la manipulation de l’information ». Lors des périodes électorales, un candidat pourra saisir un juge pour demander l’arrêt de la diffusion d’une information manifestement fausse, diffusée de manière massive et délibérée. Pourtant, des dispositions « anti-fake news » existent depuis… 1881 ! La loi sur la liberté de la presse stipule que « la publication, la diffusion ou la reproduction, par quelque moyen que ce soit, de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura troublé la paix publique, ou aura été susceptible de la troubler, sera punie d’une amende de 45 000 euros. » Alors qu’apporte la nouvelle loi ? « Pas grand-chose sinon qu’elle s’étend aux réseaux sociaux », commente le spécialiste de l’histoire de la presse Christian Delporte. 55


DR

Le DOSSier De La réDaC

CHriSTian DeLPOrTe

1914 : les balles des allemands blessent mais ne tuent pas

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Les Russes encerclent Berlin ! C’est ce que l’on peut lire dans les principaux journaux français en septembre 1914. Les alliés russes sont en train de mettre l’Allemagne à terre. En vérité, ils sont en déroute à Tannenberg, en Pologne. Mais à l’approche d’une bataille décisive dans la Marne, il ne faut pas casser le moral des poilus. Toujours plus fort dans le mensonge : le 17 août 1914, dans le journal L’Intransigeant, on peut lire que les « blessures causées par les balles [allemandes] ne sont pas dangeureuses », elles « traversent les chairs de part en part sans faire aucune déchirure ». Difficile à avaler ? « On croit aisément ce que l’on a besoin de croire », rappelle l’historien Marc Bloch dans ses Ecrits de guerre 1914-1918.

Le nuage radioactif causé pas la catastrophe de Tchernobyl (avril 1986) “ ne survole pas la France”, affirment les autorités. On nous enfume ?

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les mains. D’autant qu’il a déjà été mis en cause dans le scandale de Panama un an avant. La rumeur anglaise est donc largement exploitée dans la presse par ses opposants. On crée même un nouveau journal entièrement consacré à attaquer le député, intitulé L’AntiClémenciste. Dans ses meetings, des perturbateurs ponctuent les discours de Clemenceau de « oh yes ! » pour rappeler le soupçon de soutien anglais. Et ça marche ! En septembre 1893, il perd son siège de député au second tour.

Cette une du Petit Journal de 1915 moque l’empereur Guillaume II, ce « semeur de fausses nouvelles ».

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MenTir éHOnTéMenT POUr raSSUrer LeS fOULeS, le ressort est grossier. Pourtant il a encore été utilisé il n’y a pas si longtemps. Le 26 avril 1986, juste après la catastrophe de Tchernobyl, les autorités françaises du nucléaire tentent de minimiser l’« incident »  : le nuage radioactif serait stoppé à nos frontières, à la faveur de conditions climatiques favorables. Un grand merci à l’anticyclone des Açores  ! Dans le JT d’Antenne 2 du 30 avril, pendant le bulletin météo, le téléspectateur découvre une carte de France dont la frontière orientale est ornée d’un énorme panneau « stop ». On le sait maintenant, le panache toxique a effectivement survolé notre pays pendant plusieurs jours, contaminant l’est du pays et la Corse, et provoquant dans son sillage une longue polémique atomique.

historien, auteur d’Histoire de la presse en France, XXe-XXIe siècles (avec Claire Blandin et François Robinet), éd. Armand Colin, 2016.

La DiffUSiOn DeS faUSSeS nOUveLLeS n’eST-eLLe PaS Liée À La PerTe De COnfianCe enverS LeS jOUrnaLiSTeS ? En réalité, les journalistes ont toujours eu mauvaise réputation. En 1935, l’écrivain René Modiano publiait La Presse pourrie aux ordres du capital, les reporters étaient rejetés des manifs… Aujourd’hui, on mesure ce rejet grâce aux sondages, mais dans les années 1930 le sentiment général était le même. Il y a eu tout de même une période, dans les années 1950-1970, où les journalistes étaient bien considérés. Mais c’étaient les Trente Glorieuses, l’économie était florissante, le pays allait bien. On dit que la presse manipule l’opinion, mais c’est faux : elle est simplement le reflet de la société. QU’eST-Ce QU’Une “faKe neWS” ParfaiTe ? La fake news parfaite, il faut qu’elle ne soit pas trop grosse, qu’elle parte de la vérité pour la déformer. Il faut qu’elle paraisse vraie et que les gens aient envie d’y croire. Une référence à une puissance étrangère est efficace, car c’est souvent invérifiable : cela alimente une théorie du complot. Dans ce registre, on n’est de toute façon plus dans la vérité mais dans la foi. Pour que ça marche, il faut avoir envie d’y croire. janvier-février 2019


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ESCAPE GAMES

S’évader d’un château

en 60 minutes

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n famille ou entre amis, les « escape games », ou jeux d’évasion, sont une manière insolite de découvrir notre patrimoine historique. Le principe ? Enfermé dans un lieu avec votre équipe, vous devez tenter d’en sortir en répondant à des énigmes. Vous trouverez sur internet une foule de sites dédiés à ces jeux qui se développent dans toute la France, dans des châteaux, des carrières, des bateaux, des jardins zoologiques… Voici quelques idées tentantes.

L’ANTICHAMBRE DU MARQUIS D’USSON 1892. Dans le château d’Usson (CharenteMaritime), vous êtes un cambrioleur à la recherche du célèbre diamant indien Koh-i-Noor. Mais vous avez été repéré et enfermé. Dans une heure, les gendarmes arriveront. Saurez-vous trouver ce diamant de 105 carats, si précieux qu’il était déjà mentionné dans des textes mésopotamiens il y a 5 000 ans ? 60 min, 2 à 5 joueurs, à partir de 6 ans, à partir de 36 € par personne.

LE BLOCKHAUS INFILTRATION Vous êtes téléporté le 7 août 1944. Les Alliés ont repris la ville voisine de Saint-Malo (35), mais pas celle où se trouve votre équipe de résistants, Dinard. Vous devrez pénétrer dans le bunker des Allemands pour voler leurs plans de bataille. Saurez-vous déjouer leurs pièges ? 60 min, 2 à 5 joueurs par salle, à partir de 8 ans, 75 € la séance. breizh-escape.fr/blockhaus.html

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PHOTOS DR

PARIGOT


GIRL POWER

ET SI

DIEU ÉTAIT… UNE FEMME? Avant l’irruption du patriarcat, une « culture préhistorique de la déesse » aurait prédominé dans le monde… PAR JEAN-FRANÇOIS PAILLARD 62

SECTION


E AKG-IMAGES/GILLES MERMET, AKG-IMAGES/ERICH LESSING

La Virgen del Cerro (Vierge de la montagne) de Potosí en Bolivie, XVIIIe siècle.

ET SI « DIEU LE PÈRE » PORTAIT DES JUPONS ? C’est ce que suggère le tableau ci-contre peint au XVIIIe siècle et conservé en Bolivie. On y voit Marie couronnée par le Père éternel et son fils Jésus. Audessus veille l’Esprit saint. Père, Fils et Saint-Esprit : la Trinité est 100% masculine. Dieu est un mâle… en apparence. Car la scène est complexe. La robe de la Vierge – qui occupe tout l’espace – est en réalité une montagne, symbole de la Pachamama, la « Terre mère » des religions amérindiennes. Liée à la fertilité, elle est à l’origine de toutes choses. A gauche, la déesse Quilla (Lune) se délecte de l’étrange symbiose entre la Marie des conquistadors catholiques et la Pachamama de l’Empire inca… Notre civilisation l’oublie parfois, mais il fut un temps où Dieu était une femme. La préhistorienne américaine Marija Gimbutas (1921-1994) en fut toute sa vie persuadée. Selon elle, une « culture préhistorique de la déesse » aurait fait florès en Europe de – 30 000 jusque vers – 3 000, quand le patriarcat se serait peu à peu imposé. Tout cela est-il bien raisonnable  ? « En l’absence de preuves tangibles, la prudence voudrait que l’on tienne ces thèses pour hypothétiques », prévient l’archéologue Jean Guilaine (lire interview). Il n’est toutefois pas interdit de creuser l’hypothèse  ! Les fouilles menées depuis un siècle ont révélé l’existence d’une multitude de statuettes féminines arborant des seins, fesses et vulves très développés. Sont-elles des déesses ? Aucune certitude. En revanche, à partir de – 12 000, ça se précise. Les premières civilisations du ProcheOrient, de l’Iran et de l’Inde créent des panthéons comptant des déesses féminines, des vraies ! Elles « expriment l’inépuisable fécondité de la terre et les mystères de la fertilité », note l’historien des religions Mircea Eliade (1907-1986). QUI A MIS FIN AU RÈGNE DES DÉESSES ? Les hommes, pardi ! Devenus agriculteurs et sédentaires, ces messieurs se seraient mis à mieux comprendre les mystères de la vie. « Avec la connaissance de l’élevage et de la domestication des animaux, le rôle du mâle

dans le processus de la génération fut peu à peu considéré comme vital, écrit l’historien des religions E. O. James (1888-1972) dans Le Culte de la déesse-mère dans l’histoire des religions. C’est probablement à ce moment qu’on assigna à la déesse-mère un partenaire mâle. » Ce dernier occupe longtemps « une position subordonnée », ajoute James. Au IIIe millénaire av. J.-C., la déesse sumérienne Inanna reste ainsi la force dominante en tant que source de vie et de fécondité des sols. Qualifié de « dieu-roi », le mâle est assujetti au monde terrestre et aux aléas du rythme saisonnier : il n’accède au statut divin qu’après sa mort par sacrifice, qui a lieu chaque année. EN GRÈCE, IL FAUT ATTENDRE LE IIE MILLÉNAIRE AV. J.-C. pour que les déesses soient progressivement supplantées par leurs époux, ou leurs pères. Prenez Athéna. Celle qui incarne la sagesse est issue d’une ancienne déesse-mère vénérée en Egypte sous le nom de Neith. Les Grecs affadissent sa légende : c’est Zeus qui accouche d’elle. Vers – 800, alors qu’une ville est fondée sous l’Acropole – la future Athènes –, ses habitants cherchent une divinité protectrice : Poséidon, le viril dieu de la Mer, ou Athéna ? La déesse fait apparaître un olivier. Poséidon fait jaillir une source d’eau. Mais comme l’eau est salée, les humains choisissent l’olivier, symbole de prospérité, et la déesse de la sagesse comme patronne de leur nouvelle ville. Hélas ! Les Athéniennes paieront ce choix au prix fort : « Pour apaiser la colère de ce dieu, les Athéniens frappèrent les femmes d’une triple déchéance  : elles ne durent plus à l’avenir être admises aux suffrages ; nul enfant en naissant ne dut recevoir désormais le nom de sa mère ; enfin il ne fut plus permis de les appeler Athéniennes », rapporte Augustin d’Hippone (Ve siècle). Avec le christianisme, les déesses finissent aux oubliettes. Dans le Nouveau Testament, le nom de « Père » devient le nom propre de Dieu, remarque le théologien dominicain Claude Geffré. Et si nous renouions avec les déesses oubliées ? Ça m’intéresse Histoire vous invite à constituer votre panthéon en kit. En le féminisant, bien sûr !

INANNA Figurine de la déesse proche-orientale aussi appelée Ishtar ou Astarté. 63


GIRL POWER

“ Ô Ishtar, lorsque tu revêts la cuirasse furieuse, que fasse rage le Déluge ! ”

Hymne du IIe millénaire av. J.-C.

LES DÉESSES TOUTES-PUISSANTES

ATHÉNA Statue de Minerve, son pendant romain, par Pierre Charles Simart, 1855.

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La divinité phénicienne représentée par Dante Gabriel Rossetti, 1877.

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DEAGOSTINI/LEEMAGE

ASTARTÉ

es dieux n’ont pas le monopole de la force physique ! Les panthéons polythéistes comptent nombre de déesses « viriles », souvent représentées casquées et armées d’une lance ou d’un bouclier. Telle Athéna, une déesse majeure de la mythologie grecque, identifiée à Minerve chez les Romains. Fille favorite de Zeus, Athéna est une Wonder Woman : elle porte la même cuirasse que son père (l’égide, sur laquelle était fixée la tête de la Gorgone Méduse qui pétrifie tout mortel qui la regarde) et c’est la seule divinité capable de manier comme lui la foudre et le tonnerre. Protectrice de valeureux héros (Jason, Ulysse, Télémaque, Oreste, Persée, Héraclès…), elle est à la fois déesse de la Guerre, de la Pensée et de la Sagesse. Beaucoup de ses qualités sont héritées de celles d’Ishtar, la principale déesse des religions mésopotamiennes antiques (on l’appelait Innana chez les Sumériens et Astarté chez les Phéniciens). Fille de la Lune et du Soleil, Ishtar est encore plus forte qu’Athéna. Considérée comme l’égale des grands dieux du panthéon sumérien (Enlil, Enki, Ninurta…) elle pouvait tout se permettre, même être l’amante infidèle de plusieurs dieux ! On la marie à Dumuzid, roi mythique de Sumer… qu’elle tue en l’envoyant en enfer ! C’est pourquoi on la considère comme pourvoyeuse – ou non – de royauté. Au VIIe siècle av. J.-C., le roi conquérant assyrien Assurbanipal (ou Sardanapale) consacre plusieurs hymnes guerriers à cette « reine f lamboyante » portant les armes et tenant un lion en laisse.

JANVIER-FÉVRIER 2019


PHOTO JOSSE/LEEMAGE

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u Ier millénaire av. J.-C., c’est la mère par excellence pour les habitants du pourtour méditerranéen : Isis est ici représentée allaitant son fils Horus, héritier du trône pharaonique. Comme pour marteler le message, elle porte sur la tête deux cornes empruntées à Hathor, la vache céleste du panthéon égyptien. Ce culte rendu à la déesse-mère remonterait carrément au paléolithique. Ainsi, la Vénus de Willendorf, une statuette en calcaire haute de 11 cm, a été sculptée il y a 24 000 ans avec des rondeurs très suggestives. Une ode au girl power ? Dans des sociétés primitives, un hymne à la fécondité ou un culte des ancêtres féminins est très probable, puisque la reproduction sexuée conférait aux femmes un rôle crucial dans la perpétuation et la survie de l’espèce humaine. Pour certains mouvements néopaganistes, ces statuettes de Vénus préhistoriques seraient à l’origine de multiples divinités indo-européennes, comme la déesse Freyja dans la mythologie scandinave. Appelées chez les Celtes matrones, ou matres après la conquête romaine, elles sont souvent regroupées par trois. Une triade qui deviendra à l’époque chrétienne celle des « trois Marie », du nom des trois femmes qui étaient sous la Croix lors de la crucifixion. Parmi les déessesmères européennes, la Basque Mari est la seule qui soit arrivée jusqu’à nous. Tardivement christianisés (au XVI e  siècle), les Basques ont en effet longtemps pratiqué un paganisme dont l’origine remonterait au paléolithique. La déesse Mari a subi le même sort que ses cousines préchrétiennes : son culte païen s’est fondu dans la vénération de la Vierge Marie.

ISIS Statuette de la déesse égyptienne allaitant Horus, Basse Epoque, 664-332 av. J.-C.

LE LIVRE

Le Langage de la déesse de MARIJA GIMBUTAS (éd. des femmesAntoinette Fouque). L’ouvrage, préfacé par Jean Guilaine, explore les dimensions mythologiques de la déesse des religions du néolithique.

BIANCHETTI/LEEMAGE

LES DÉESSES MÈRES

HÉRA L’épouse de Zeus fait face à Prométhée sur ce vase grec datant de 480 av. J.-C.

LES DÉESSES ÉPOUSES

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la maison, les déesses ! Au cours des âges, la plupart des divinités féminines des panthéons archaïques vont connaître une marginalisation. De puissantes et centrales, beaucoup vont se transformer en épouses soumises, jusqu’à ne plus représenter que les vertus de l’amour, de la domesticité et des fonctions reproductrices. Héra en est l’exemple type. Avant le IIe millénaire av. J.-C., Héra est tout à fait indépendante de Zeus, elle est la souveraine du ciel, la vierge céleste. Mais on lui colle bientôt un mari et elle perd peu à peu son caractère cosmique pour ne garder que des attributs moraux. Ainsi, au VIIIe siècle av. J.-C., Homère imagine dans son Iliade qu’elle est à la fois l’épouse et la sœur de Zeus, une manière de réduire son pouvoir. L’histoire de sa conquête par le dieu suprême du panthéon grec est à cet égard édifiante : Zeus se change en coucou mouillé et, prise de pitié, Héra le réchauffe dans son sein ; il reprend alors son apparence divine et… la viole ! Pis que cela : le mouvement #MeToo n’ayant pas encore été inventé, Héra en éprouve tellement de honte qu’elle accepte sur-le-champ de l’épouser ! Dans la société patriarcale grecque, Héra endosse le rôle de protectrice de la fécondité du couple, du mariage légitime et de la fidélité conjugale, – du moins en ce qui la concerne ! Le macho Homère ne parle d’elle que comme « celle qui dort dans les bras du grand Zeus ». Et quand elle ne dort pas, elle explose dans des accès de jalousie et tend des pièges aux rejetons de son mari volage. Héra est par la suite identifiée par les Romains à Junon, et affublée d’un sceptre surmonté d’un coucou et d’une grenade, symbole de l’amour conjugal. Une bien triste fin pour une déesse jadis réputée libre et indépendante. 65


GIRL POWER DURGA Relief en grès de Dharamsala, Himachal Pradesh, Inde du Nord.

NOUT Elevant le disque solaire sur le couvercle du sarcophage de Djedhor, IVe s. av. J.-C. 66

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ROLAND AND SABRINA MICHAUD / AKG-IMAGES

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ans l’Egypte ancienne, même si le fondateur du monde est un dieu masculin (Rê, Atoum ou Ptah selon les cosmogonies), c’est la déesse cosmique Nout qui incarne le ciel et les astres. Représentée sous la forme d’une femme nue courbée au-dessus de la terre, constellée d’étoiles comme la Voie lactée et reposant sur le sol du bout des doigts et des orteils, elle avale le soleil chaque soir et le remet au monde chaque matin, de même qu’elle engloutit les étoiles à l’aurore pour les faire renaître à la tombée du jour. Elle fut assimilée par les Grecs à la déesse Rhéa, « mère des dieux » et fille de Gaïa (la Terre) et d’Ouranos (le Ciel). Les Egyptiens adoraient une autre femme à poigne : Maât, déesse de l’ordre cosmique autant que terrestre et antithèse de l’isfet (le chaos). Portant sur sa tête la plume d’autruche verticale, symbole de sagesse et d’équilibre, elle est réputée « souffler à l’oreille du pharaon » les bonnes décisions à prendre. Preuve, s’il en est, que la sagesse politique est une vertu féminine ! Vous trouvez cette pensée étonnante, venant de nos ancêtres ? Les historiens attestent que le philosophe grec Platon, dans le livre V de sa République ,s’est fortement inspiré de la déesse Maât et de ses rapports supposés avec le pharaon pour camper son « philosophe-roi », citoyen épris de sagesse et d’équilibre qui réunit en lui une essence divine et des vertus humaines.

MAÂT Relief de la déesse datant de la XIXe dynastie égyptienne du XIIe s. av. J.-C.

LES DÉESSES EFFRAYANTES

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ARY/AKG-IMAGES SCIENCE PHOTO LIBR

LES DÉESSES COSMIQUES

ui a dit que les dieux masculins étaient ceux qui inspiraient le plus de crainte ? Dans le panthéon hindou, la divinité la plus terrifiante est féminine : il s’agit de Kali, une des manifestations du dieu Shiva, ou plus précisément de son shakti, le principe d’énergie sans lequel il serait une enveloppe vide. Car dans l’hindouisme, le principe qui met en mouvement les dieux est féminin ! Symbole du temps (kala en sanskrit) destructeur de toute chose, Kali est représentée nue, avec le regard féroce, les yeux rougis et la langue pendante, une tête décapitée dans une main et un sabre dans l’autre. Son cou est ceint d’une guirlande de crânes et sa taille porte un pagne formé d’avant-bras coupés. Gare ! La légende dit qu’elle combattit le démon Rakta-Vija dont chaque goutte de sang tombée à terre engendrait un nouveau démon. Triomphant de lui, elle but son sang et en fut si excitée qu’elle en fit trembler le monde. Pour l’apaiser, Shiva lui-même dut se coucher à ses pieds. Peine perdue : la déesse le piétina ! Tout aussi redoutable est l’épouse de Shiva, la déesse Durga. Avec son tigre qui lui sert d’animal de compagnie et ses six bras armés d’une lance, d’un arc, d’une hache, d’un trident ou d’une massue, elle est réputée invincible. Elle tua le démonbuffle Mahishasura, qu’aucun homme ou aucun dieu masculin ne pouvait vaincre. Les Egyptiens antiques redoutaient les colères de Sekhmet, la déesse à tête de tigre et corps (ultrasensuel !) de femme. Fille de Rê, le dieu créateur, JANVIER-FÉVRIER 2019


JEAN GUILAINE est archéologue spécialiste de la préhistoire, professeur émérite au Collège de France et membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il est l’auteur des Chemins de la protohistoire (éd. Odile Jacob).

“DES DÉESSES-MÈRES ? ÇA SE DISCUTE !”

Que pensez-vous de la Dame aux fauves, une statuette du VIe millénaire av. J.-C. trouvée en Turquie ? Elle représente une femme en train d’accoucher (cicontre), assise sur un trône dont les accoudoirs sont des léopards. Examinons le cas de cette statue du site de Çatal Höyük. De taille réduite, elle a été façonnée en terre cuite, une matière moins noble que d’autres en usage à l’époque, comme le marbre ou le schiste. Elle a été trouvée dans une maison comme une autre. Si je devais me prêter au jeu de l’interprétation, j’y verrais une allégorie du néolithique [période où est

inventée l’agriculture, ndlr]… Cette femme qui enfante accoudée sur des animaux sauvages traduit à mon sens la volonté de maîtrise, notamment par la domestication et la reproduction, de la nature sauvage. Mais ce n’est qu’une interprétation… Quid des statuettes du IIIe millénaire av. J.-C. trouvées à Malte ? L’Unesco les désigne comme des “déesses-mères” ! Exact ! Ce sont des statues de femmes girondes, très semblables entre elles, ce qui accrédite l’hypothèse d’une idole unique. Il s’agit d’un cas exceptionnel où la vénération d’une idole féminine ne fait guère de doute. Notamment parce que les ancêtres, qui devaient eux aussi faire l’objet d’un culte, étaient enterrés hors des sanctuaires où furent découvertes ces figures extraordinaires. Elles sont en outre de dimensions très variées. L’une d’elles, trouvée dans un sanctuaire de Tarxien, mesurait près de 3 m de haut. Les fouilles de ce temple ont aussi révélé un espace où étaient déposés des offrandes et un couteau rituel en pierre. S’agissait-il d’une déesse-mère ou d’une ancêtre déif iée  ? Le mystère demeure entier.

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Un culte des “déessesmères” a-t-il existé à la préhistoire ? Nous autres archéologues, nous sommes des gens pragmatiques. Toute hypothèse doit être vérifiée dans les faits. Or, celle qui veut qu’un culte ait été voué à des « déesses-mères » dont on pensait trouver les archétypes dans les représentations féminines du paléolithique est difficilement vérifiable. Le problème se pose aussi pour le néolithique (à partir de – 8 000). Pour les statuettes anthropomorphes du néolithique trouvées en Anatolie, dans l’actuelle Syrie ou dans les Balkans, a-t-on affaire à des objets de culte, de simples jouets, des divinités tutélaires ou des représentations de mânes d’ancêtres ? Je pencherais vers la dernière hypothèse.

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KALI Sous sa forme terrible dans cette sculpture de Calcutta, en Inde, 1993.

P. CARTIER, SEPT. 2017-GUSMAN/LEEMAGE

elle est surnommée « Œil de Rê », car elle poursuit les ennemis de son père. Or, dans des temps très anciens, la race humaine s’est révoltée contre le dieu suprême. Descendue sur terre pour le venger, elle commence à exterminer les rebelles par son souffle de feu, avant d’être arrêtée par son père. Ouf ! Le danger peut aussi venir de la déesse grecque antique Némésis. Fille de la nuit (Nyx) et symbole de la juste colère des dieux, elle débarque sur son char tiré par des griffons, brandissant une épée et une balance. Sa mission ? Châtier les orgueilleux gagnés par la soif inextinguible du pouvoir. Un compliment flatte votre vanité ? Touchez-vous le lobe de l’oreille droite et demandez pardon à Némésis afin d’échapper à sa légitime colère ! Un geste de dévotion qui fut très populaire dans l’Athènes antique comme dans l’Empire romain…

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C’EST VOTRE HISTOIRE

qui ne se doute pas que c’est un piège, ne revient pas. Il est envoyé au camp de transit de Pithiviers, dans le Loiret. C’est la première raf le de l’Occupation. On reçoit quelques nouvelles par les cartes de correspondance pré-imprimées où on remplit les cases vides. Ma mère envoie des colis et y cache des lettres écrites sur du papier à cigarette pour éviter la censure. On a eu un seul droit de visite. Je ne le savais pas mais c’était la dernière fois que je voyais mon père.

JOURS HEUREUX

“J’AI ÉTÉ CACHÉ PENDANT LA DR

GUERRE

ARMAND AJZENBERG, 85 ans, réside dans l’Est parisien et se consacre à des recherches historiques sur l’Occupation.

ARMAND AJZENBERG, enfant juif caché pendant la guerre, a retrouvé la famille qui l’a protégé pendant plus de trois ans. PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTOPHE VEYRIN-FORRER

M

a famille est originaire de Radom en Pologne. Mon père, Rafaël, était militant du Bund, un mouvement socialiste juif polonais. Il a dû quitter son pays dans les années 1920. Ma mère, Cypra, a émigré en France à peu près en même temps. Ils se sont rencontrés dans une usine à Soissons et se sont mariés. Je suis né en 1932 et je suis

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Armand Ajzenberg avec ses parents, Rafaël et Cypra, sur la plage de Berck en 1937.

leur unique fils. Avant la guerre, nous habitons boulevard de la Chapelle, à Paris, mon père est vendeur sur les marchés, ma mère s’occupe de moi et de mon grand-père qui vit avec nous. Je vais à l’école communale. Je suis jeune mais je sens bien que l’ambiance est lourde. Un jour de 1941, mon père reçoit un « billet vert » qui le convoque au commissariat, soi-disant pour un examen de situation. Mon père,

LA SITUATION SE DURCIT POUR LES JUIFS. Ma mère pense que je serai plus en sécurité hors de Paris. En juillet 1942, je pars pour un mois dans une ferme, dans l’Aisne. Je suis placé chez les Zyk, par le biais de l’Entraide temporaire, une association protestante d’aide aux réfugiés. Quand je reviens à Paris, la rafle du Vél’ d’Hiv a eu lieu. Ma mère a été arrêtée, mais pas mon grand-père – peut-être parce qu’il est vieux et malade. Je vis seul avec lui jusqu’en octobre. Il écrit alors à la famille qui m’a accueilli en leur disant la vérité, que je suis un enfant juif menacé. Aussitôt, madame Zyk vient me chercher. C’est ainsi que j’ai passé toute la guerre caché dans le petit hameau isolé de Mesmin, à dix kilomètres au sud de Soissons. Ma cousine Annette est hébergée avec moi. L’institutrice du village, Eliane Altier, décide dès mon arrivée de franciser mon nom de Ajzenberg en Ajembert. La famille Zyk est aussi d’origine polonaise, mais catholique. Ils habitent une petite ferme. Le père, Joseph, est travailleur agricole. C’est un homme sérieux et calme. La mère, Marianne, est une femme adorable, aimante. Ils ont trois enfants, Wanda et Stéphanie dont j’ai appris par la suite qu’elle faisait partie de la Résistance, et Thaddée JANVIER-FÉVRIER 2019


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DES SAUVEURS ÉLEVÉS AU RANG DE “JUSTES”

SECONDE FAMILLE De 10 à 13 ans, Armand a vécu près de Soissons dans la petite ferme de Marianne et Joseph Zyk, qui ont veillé sur lui comme sur leurs propres enfants.

MÉMOIRE En 2017, la commune de Rozières-sur-Crise rend hommage à l’action de ses deux valeureux citoyens.

avec qui je suis toujours fourré. Ils ne sont pas au courant de ma situation mais je crois qu’ils ont plus ou moins compris. On se considère vraiment comme frères et sœurs. Marianne Zyk ne marque aucune différence entre eux et moi. Je suis un enfant caché, mais pas dans un placard. Je vais à l’école, je travaille aux champs, je nourris les poules… Bref, je suis devenu un vrai petit paysan ! Apparemment tout le monde sait que je suis juif. Moi j’ignore qu’ils le savent. Mais personne ne m’a jamais dénoncé. Il y a peu d’occupants dans la région. Un jour, un Allemand vient à la ferme car il veut une omelette. Il regarde ma cousine Annette et dit à madame Zyk « votre fille vous ressemble beaucoup ». Et il repart. Une autre fois, ce sont des soldats qui se trompent de route.

Ma tante Marie m’accueille à Paris. Je retrouve mon nom. La vie n’est pas facile, il faut tout reconstruire. Avec les Zyk, on se perd de vue. J’apprends le métier de fraiseuroutilleur, je me marie, puis je deviens technicien dans une société de télécommunications. Il y a quatre ans, une des filles de Wanda m’a retrouvé. Le contact s’est aussitôt rétabli comme si on s’était quittés la veille. Thaddée et Wanda habitent toujours près de Soissons. Stéphanie est décédée. J’ai eu beaucoup de chance de connaître leurs parents. Marianne et Joseph Zyk ont fait de moi et de leurs enfants des êtres responsables et normaux. Dans mon malheur, bien que fils unique orphelin, j’ai quand même eu trois mamans : ma mère Cypra, Marianne et ma tante Marie ! ”

L’ESCALADE DES RAFLES DE JUIFS EN FRANCE

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L

A la Libération, une jeune femme de l’Entraide temporaire vient me chercher. Un conseil de famille a décidé de me mettre en maison d’enfants. Je ne veux pas y aller. Avec la complicité de Marianne Zyk, je me cache (encore une fois ! ) et la jeune femme repart seule.

J’AI ÉTÉ COUPÉ DE MA FAMILLE PENDANT PLUS DE TROIS ANS. Je ne sais pas ce que sont devenus mes parents. J’espère qu’ils vont revenir mais j’apprends bientôt que mon père a été déporté à Auschwitz en juin 1942 (convoi 4), ma mère en juillet 1942 (convoi 11) et mon grand-père en 1943 (convoi 57). Dans le train de la déportation, ma mère a réussi à faire passer un mot déchirant à une de ses sœurs : « Moi je suis perdue, tu as trois enfants, avec le mien tu en auras quatre. »

ES PREMIÈRES ARRESTATIONS DE JUIFS ONT LIEU DÈS 1940. Il s’agit d’hommes étrangers ; l’opinion publique n’y prête pas trop attention. A partir de 1941, des « rafles » sont organisées par la police française sous l’autorité des Allemands. Le 14 mai, 6 494 Juifs étrangers sont arrêtés à Paris, dont 3 747 sont internés dans les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande, puis déportés vers

des camps de concentration et d’extermination. Les 20 et 21 août, 4 232 Juifs étrangers sont arrêtés à Paris et conduits au camp de Drancy. Le 12 décembre 1941, 743 Juifs de nationalité française sont conduits au camp de Royallieu-Compiègne. Les 16 et 17 juillet 1942, la rafle du Vél’ d’Hiv marque enfin l’opinion en raison du nombre d’arrestations – 12 884 à Paris

EN MARS 2016, L’INSTITUT YAD VASHEM de Jérusalem décerne au couple Zyk la distinction de « Juste parmi les nations ». Ce titre rend hommage aux personnes non-juives qui ont sauvé des Juifs au péril de leur propre vie. C’est Annette, la cousine d’Armand Ajzenberg, qui a initié la démarche pour l’inscription de Joseph et Marianne Zyk – aujourd’hui décédés – sur la liste des Justes. Le 22 janvier 2017, une plaque honorifique est apposée sur la mairie de Rozières-surCrise, où résidait la famille Zyk. Au 1er janvier 2018, 26 973 Justes parmi les nations ont été reconnus dans le monde, dont 4 056 en France. Le réseau des « Villes et Villages des Justes de France » a été initié en 2010 par le comité français pour Yad Vashem afin de pérenniser leur souvenir.

et en banlieue – et parce qu’elle touche aussi les femmes, les enfants et les vieillards. Les familles sont entassées dans des conditions effroyables dans le Vélodrome d’Hiver. Des rafles ont lieu en province, en zone occupée comme en zone libre, au cours de l’été 1942. Au total, près de 76 000 personnes ont été déportées, dont 11 400 enfants. A peine 3 000 reviendront des camps. 69


RÉTRO PHOTOS

PARIS 1900

LES PETITS MÉTIERS DU PAVÉ SOURIEZ ! Pour 5 sous,

cette enfant se fait tirer le portrait sur les Grands Boulevards. En plein essor, la photographie reste encore une technique fascinante.

A

l’aube du XXe siècle, un déluge de braillements retentit dans les rues de Paris, du matin au soir. « Marchands de chiffons, ferraille à vendre  ! / Artichauts, des gros artichauts, à la tendresse, à la verdure / à un sou, verts et tendres », comme le raconte le compositeur Gustave Charpentier dans son opéra Louise en 1900. On entend « à l’eau ! » : c’est le passage du porteur d’eau. « De beaux carreaux » ? C’est le cri du

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vitrier. « Repasse ciseau, repasse rasoirs ! » Voilà le rémouleur. Annoncer ainsi ses produits, avec vigueur, c’est un vrai savoir-faire. Il existe même des professeurs d’intonation qui enseignent la technique vocale aux vendeurs. ILS SONT ENVIRON 20  000 commerçants en 1900 à arpenter tous les jours les rues de la capitale, notamment dans les quartiers des Halles ou des Grands Boulevards. Un univers peuplé de débrouillards comme les tondeurs de

MARCHANDS DE COLLE, REMPAILLEURS de chaises, affûteurs de scies… Une cohorte de débrouillards arpente la capitale chaque jour. PAR NICOLAS FRANÇOIS


À LA MODE Dans les maisons de haute couture, en bas de l’échelle, on trouve les « trottins ». Ces employées, vêtues avec soin, « trottent » à travers la capitale pour livrer les commandes.

COLL. J.-P. CELATI (X3), ROGER-VIOLLET

LUMIÈRE

A la tombée de la nuit, l’allumeur de réverbères accomplit sa tournée des becs de gaz. En 1906, on en compte 52 000 dans la capitale.

PUB Sur les Grands Boulevards, ces hommessandwichs annoncent un nouveau bal dans un célèbre cabaret de Montmartre, le Tabarin. 71


RÉTRO PHOTOS PRIMEUR L’équipe du maraîcher Legrand aux Halles, cœur du commerce alimentaire à Paris. En 1900, 19 000 t de fruits et légumes sont écoulées dans ce quartier.

chiens qui toilettent les animaux de compagnie de leurs clients à l’eau de la Seine puis revendent les poils rasés aux cardeurs, artisans du textile. Tout un peuple d’ouvriers indépendants, souvent pauvres, parfois nomades. On les trouve assis dans un coin de rue. La plupart se sont déclarés auprès de la préfecture et ont installé leur matériel en toute légalité. Pendant plusieurs siècles, ils sont indissociables du paysage parisien : apparus au Moyen Age, ils pullulent sous la Révolution avant de disparaître dans les années 1950. Les travailleurs quittent alors la rue pour entrer dans les usines et les progrès techniques 72

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condamnent de nombreuses professions. Le réfrigérateur a mis au chômage le marchand de pains de glace comme l’électricité a rendu inutile le passage quotidien de l’allumeur de réverbères armé de son long bâton au bout duquel brûlait un lumignon : les derniers becs de gaz parisiens se sont définitivement éteints en 1962. Aujourd’hui, ces images d’archives nous replongent dans les derniers soubresauts du vieux Paris, celui des camelots, des bougnats, des chevriers, des tailleurs de pavés, des chiffonniers, des arracheurs de dents ou des hommes-orchestres. Adieu petits métiers, place à la modernité !

CIRQUE

Ce couple tient un ours et un singe en laisse. L’homme fait se dresser les animaux sur leurs pattes pour attirer les curieux et récupérer de l’argent.

JANVIER-FÉVRIER 2019


En chansons ou par des cris hauts en couleur, les gagne-petit font résonner la “voix de Paris ”

APPROCHEZ ! L’un des 5 000 camelots parisiens en pleine action. Symboles du Paris d’antan, ils se distinguent par leur gouaille et leur bagout.

LE LIVRE

COLL. J.-P. CELATI (X2), ROGER-VIOLLET (X2)

AU FRAIS

Les livreurs pèsent les pains de glace avant de les débiter au pic. Avant l’invention du réfrigérateur, c’est ainsi que les marchands conservent leurs denrées.

Les Rois du pavé de

JEAN-LOUIS CELATI (éd. Parigramme).

Ce collectionneur de photos pittoresques, amoureux de Paris, nous fait découvrir ces métiers disparus qui animaient les rues de la capitale. 73


NORTH WIND PICTURES/LEEMAGE HERITAGE IMAGES/LEEMAGE

LE MATCH

83-30 AV. J.-C.

– 63-14 APR. J.-C.

ANTOINE OCTAVE

LA CHRONO

LE FOUDRE DE GUERRE 83 avant J.-C.

Marc Antoine naît à Rome. Il est issu d’une lignée de magistrats et d’hommes politiques.

63 av. J.-C.

Octave voit le jour dans une riche famille romaine.

44 av. J.-C.

Jules César est assassiné.

31 av. J.-C.

Octave bat Marc Antoine et Cléopâtre à Actium, en Grèce.

27 av. J.-C.

Octave devient le premier empereur romain sous le nom d’Auguste.

L’ANIMAL POLITIQUE

L’IMPITOYABLE COMBAT DES CHEFS L’UN EST UN VALEUREUX LIEUTENANT DE JULES CÉSAR, L’AUTRE SON PETIT-NEVEU, PROMIS À UN BRILLANT AVENIR. Tous deux n’aspirent qu’à devenir le prochain maître de Rome. Leur affrontement va sonner le glas de la République romaine. PAR VÉRONIQUE CHALMET


Pompeux, prétentieux, plein d’une vaine suffisance

COMMENT OCTAVE A FAIT MAIN BASSE SUR L’EMPIRE

Antoine, décrit par l’historien grec Plutarque (I siècle apr. J.-C.). er

Ce jeune homme, dont la fortune était si brillante

APRÈS L’ASSASSINAT DE JULES CÉSAR EN – 44, un triumvirat (trois dirigeants) se partage les territoires romains. Octave récupère toute l’Europe de l’Ouest et gagne l’avantage en Italie continentale, théoriquement neutre. Antoine pousse son domaine vers l’est, de l’Albanie jusqu’à la Syrie. Il s’attribue la Libye cyrénaïque et règne sur l’Egypte Antoine par l’intermédiaire Octave de sa maîtresse Cléopâtre. Lépide, le troisième homme, doit se contenter de la Tunisie et de la Libye tripolitaine.

Octave, décrit par Plutarque.

Marc Antoine multiplie les orgies, Octave fayote avec son grand-oncle

V

ingt ans les séparent mais les deux hommes ont le grand Jules César pour Pygmalion ! Marc Antoine (ou simplement Antoine) a 30 ans lorsque l’illustre Imperator (« général victorieux ») le choisit pour être son bras droit militaire. En 52 av. J.-C., il tient un rôle clé dans le siège d’Alésia, qui se conclut par la reddition des Gaulois et de leur chef Vercingétorix. De retour à Rome, César le fait élire questeur, magistrature dont l’exercice est une voie d’accès au Sénat. En – 50, Antoine est nommé augure, une charge à vie impliquant d’interpréter les signes divins, donc d’avoir son mot à dire dans toutes les décisions importantes. Le vainqueur des Gaules ne peut plus se passer de son valeureux protégé. A l’été 48 av. J.-C., nouveau coup d’éclat : Antoine triomphe à Pharsale (en Grèce) contre les légions du général Pompée, l’ennemi juré de César. Ce dernier lui a confié le commandement de l’aile gauche de son armée – signe manifeste qu’il le considère comme son meilleur officier. On parle déjà de Marc Antoine comme du successeur naturel de l’Imperator… Pour preuve, en – 47,

César le nomme maître de cavalerie (magister equitum) et le charge de gérer Rome et toute l’Italie pendant qu’il poursuit Pompée en Egypte. Mais c’est compter sans le caractère débridé de Marc Antoine qui multiplie les fêtes et les orgies, allant même jusqu’à vomir en pleine assemblée publique à cause d’une monumentale gueule de bois ! Il flambe et accumule les dettes. Jules César, exaspéré par les frasques de son protégé, se détourne de lui au profit de son autre favori : son petit-neveu Octave. LE PÈRE D’OCTAVE EST MORT quand il avait 4 ans et l’enfant s’est très tôt rapproché de son grand-oncle, dont il est le plus proche parent mâle. En – 48, il n’a que 15 ans lorsque César le fait nommer pontife, fonction politique et religieuse honorifique. Un geste symbolique qui montre toute son affection envers son protégé. Début 45 av. J.-C., César l’invite à se battre avec lui en Espagne contre Pompée. Contrairement à Antoine, Octave ne brille par sa vaillance. D’abord, victime d’un naufrage, il est retardé et obligé de passer par des territoires d’ennemis. C’est son ami d’enfance, le dévoué général Marcus Agrippa, qui lui ouvre la voie et le protège. Octave parvient malgré les embûches à retrouver son grand-oncle mais, constamment malade, il reste sous sa tente et ne combat

Octave Antoine Zones sous influence

GAULE HISPANIE

Rome ITALIE AFRIQUE

Les territoires romains en 36 av. J.-C.

ASIE

GRÈCE

Mer M éditerranée CYRÉNAÏQUE ÉGYPTE PTOLÉMAÏQUE

EN – 36, LÉPIDE AIDE OCTAVE à battre un général romain qui occupait la Sicile. Il réclame l’île en butin. Mais Octave l’écrase et s’arroge ses territoires nord-africains.

CARTES : HUGUES PIOLET

PROTÉGÉS DE CÉSAR

Rome

L’Empire romain L’Empire mort romain d’Octave àà(14 lalamort d’Octave, apr. J.-C.)

Mer M éditerranée

en 14 apr. J.-C.

LES DEUX HOMMES FORTS voient leurs relations se dégrader jusqu’au choc final d’Actium (– 31). Tout l’Empire romain bascule alors dans le camp d’Octave – bientôt appelé l’empereur Auguste – qui réduit en province le royaume d’Egypte. SOURCES : « ATLAS DE LA ROME ANTIQUE », ÉD. AUTREMENT ET « ATLAS HISTORIQUE », ÉD. STOCK

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LE MATCH

Marc Antoine (R. Burton) et la reine d’Egypte (E. Taylor) dans Cléopâtre (film de 1963).

pas. César est néanmoins très impressionné par la détermination et l’ambition du jeune homme de 17 ans. De retour à Rome, Jules le couve, se montre en public avec lui à des banquets ou au théâtre et le gratifie de récompenses militaires qu’il n’a gagnées sur aucun front ! Certains y voient la marque d’une affection quasi paternelle. Début 44 av. J.-C., César envoie Octave auprès des légions rassemblées sur la côte de Dalmatie (actuelle Croatie) dans la perspective d’une campagne contre les Parthes, en passant par l’Epire (Grèce), pour y parfaire son éducation. Celle d’un futur chef ? Les paris sont ouverts.

ALLIANCE ÉPHÉMÈRE

Les deux rivaux se partagent l’Empire

L

e 15 mars 44 av. J-C, en pleine séance du Sénat, César – qui s’est fait nommer dictateur à vie peu de temps avant – est poignardé à mort par les partisans de la République. C’est le début d’une querelle de succession. Antoine, qui était revenu en grâce auprès de César quelques mois plus tôt, est devenu consul – l’homme le plus important de Rome après le dictateur. Il entend

RUE DES ARCHIVES/PVDE, COLL GROB/KHARBINE-TAPABOR

N LE SANGUI

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LES DEUX HOMMES NE SAURAIENT ÊTRE PLUS DIFFÉRENTS. Antoine est l’archétype du guerrier romain, décrit par l’historien Plutarque (Ier s.) : « Sa barbe épaisse, son front large, son nez aquilin, et un air mâle répandu sur toute sa personne, lui donnent beaucoup de ressemblance avec les statues et les portraits d’Hercule. » Octave est chétif, imberbe, avec de mauvaises dents. Souffreteux, il fuit les

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NATIONAL MARITIME MUSEUM, GREENWICH/LEEMAGE

À 42 ANS, ANTOINE EST AU SUMMUM DE SA PUISSANCE lorsqu’il convoque Cléopâtre à Tarse (Turquie) en 41 avant J.-C. pour parler affaires. La reine d’Egypte, descendante de Ptolémée, un des généraux d’Alexandre le Grand, a 29 ans, maîtrise dix langues et n’entend pas se laisser dominer. Elle arrive dans un navire doré aux voiles pourpres, siégeant sous un dais d’or, entourée d’un équipage déguisé en nymphes et amours. Puis elle propose à Antoine un somptueux banquet… Leur relation va durer neuf ans, débridée et orgiaque. Les amants terribles inventent ce qu’ils appellent « la vie inimitable » : ils s’encanaillent incognito dans les bas-fonds d’Alexandrie. Antoine se met à quatre pattes devant Cléopâtre, déguisé en divinité bleue à la longue queue ; ils vivent tous leurs fantasmes. Surtout, ils jurent de s’aimer jusqu’à la mort. Tous deux tiendront parole.

bien gouverner à la place de son défunt protecteur. Mais une mauvaise surprise l’attend le 19 mars : à l’ouverture du testament, on découvre que César a fait d’Octave son fils adoptif et principal héritier ! Qu’à cela ne tienne. Antoine est convaincu qu’il va mater ce morveux de 18 ans… Il affecte même de devenir son mentor. Antoine s’achète une popularité en distribuant des terres aux plus pauvres et en accordant de multiples avantages aux militaires. Mais la situation dégénère, car Octave incarne la légitimité et la continuité de la République romaine. Pour mieux faire basculer l’opinion dans son camp, il salit allègrement

LATEUR U P I N A M E L épreuves physiques et passe son adolescence à étudier la rhétorique et la philosophie. Antoine, lui, s’adonne aux femmes et à l’ivresse. Octave est réservé tandis qu’Antoine est un jouisseur, excessif et brave. Tous deux ont du charisme : le petit-neveu de César s’avère beau parleur et fin diplomate, pendant que son rival est un chef militaire adulé. Antoine invoque Dionysos, dieu du feu et de

l’extase tandis qu’Octave vénère Jupiter, maître du ciel et protecteur de Rome. Ce qui ne l’empêche pas d’être un pervers sexuel à tendance pédophile : dans La Vie des douze Césars, Suétone affirme, en 121, qu’Octave « aimait surtout les vierges ». Son épouse Livie passera son temps à lui fournir des petites filles. Mais l’Histoire retiendra plutôt son extrême habileté en politique.

THE HOLBARN ARCHIVE/LEEMAGE (X2)

UNIVERSAL HISTORY ARCHIVE/UIG VIA GETTY IMAGES

CLÉOPÂTRE ET ANTOINE, UN COUPLE POUR L’ÉTERNITÉ

JANVIER-FÉVRIER 2019


SUR LE CHAMP DE BATAILLE, OCTAVE RESTE DERRIÈRE

Bataille navale d’Actium par Lorenzo A. Castro (1672).

EN – 42, OCTAVE ET ANTOINE S’ALLIENT le temps de punir Brutus et Cassius, deux conjurés responsables de l’assassinat de César. Ils les poursuivent jusqu’à Philippes, en Macédoine. Le 3 octobre, Antoine attaque… tandis qu’Octave, n’écoutant que sa couardise, se fait porter pâle et reste en retrait ! Cassius, mis en déroute, se suicide. Vingt jours plus tard, Octave et Antoine viennent à bout des forces de Brutus, qui se donne aussi la mort. Selon Suétone, Octave tranche la tête du cadavre et la fait jeter aux pieds de la statue de César à Rome. Antoine est le grand artisan de ce triomphe. Octave n’a fait que suivre le mouvement. Il en sera de même à Actium, en – 31 (image ci-contre). L’éclatante victoire qui permet à Octave de se débarrasser d’Antoine est en réalité l’œuvre du génie militaire de son ami, le général Agrippa.

l’image de son ennemi. L’ancien consul Cicéron fustige publiquement Marc Antoine dans une série de discours, les Philippiques : il se range aux côtés d’Octave et déclare son rival « ennemi du peuple romain » en avril – 43 ! En un an et demi, Octave prend officiellement le nom de César, devient consul et fait prononcer la condamnation à mort de tous les meurtriers de son père adoptif. Le peuple l’applaudit et les légions le soutiennent, au grand dam d’Antoine. Afin d’éviter une nouvelle guerre civile, les deux ennemis tentent une conciliation. Avec le général Lépide, choisi pour son caractère manipulable, Octave et Antoine gouvernent fin 43 av. J.-C. au sein d’un triumvirat (une magistrature de trois hommes). Pour mieux gérer le vaste territoire romain, qui s’étend sur le pourtour méditerranéen, ils décident de le partager. Antoine choisit de prendre en charge la réorganisation de la Gaule, de la Grèce et de l’Egypte, laissant imprudemment le pouvoir central de Rome aux mains d’Octave – qui va en profiter pour y conforter son autorité.

tué, Jules César avait déjà cédé au démon de minuit avec la reine d’Egypte. Ce pays vassal est indispensable à Rome, car c’est son « grenier à blé ». Pour conserver son autorité, Cléopâtre a donc tout intérêt à s’attacher les faveurs de Marc Antoine (lire encadré). Pendant l’hiver 41 av. J.-C., la belle souveraine lui sort le grand jeu. Antoine tombe éperdument amoureux et reste avec elle à Alexandrie… Erreur ! Pendant ce temps, à Rome, Octave orchestre une propagande qui vilipende « le soudard et sa putain ». Il accuse Marc Antoine de délaisser Rome, sa femme légitime et tous ses devoirs de Romain : le maître de l’Occident entre en guerre contre celui de l’Orient. Pour calmer le jeu, Antoine accepte d’épouser Octavia, la sœur d’Octave, en 40 av. J.-C. Mais une grande partie du Sénat le désavoue.

MANIPULATION POLITIQUE

En 31 av. J.-C., Marc Antoine est déchu du consulat par le Sénat. Rien ne va plus. La rivalité entre les deux protégés de César dégénère en conflit ouvert : ce que les historiens nomment la « dernière guerre civile de la République romaine ». Octave traverse la Méditerranée pour soumettre l’Egypte. Ses navires, menés par son fi-

Le soudard et la putain ! Les Romains détestent Antoine. On lui reproche de jouer les satrapes orientaux avec sa nouvelle maîtresse : la sulfureuse Cléopâtre. Deux ans avant d’être

VICTOIRE TOTALE

Le futur Auguste écrase Antoine à Actium

dèle Agrippa, écrase les flottes d’Antoine et de Cléopâtre le 2 septembre, au cours d’une terrible bataille navale au large d’Actium, sur la côte ouest de la Grèce. L’OFFENSIVE SE POURSUIT pendant onze mois, jusqu’à Alexandrie. Le 1er août 30 av. J.- C., le couple maudit est acculé. Antoine, persuadé que Cléopâtre s’est suicidée, se jette sur son épée ! Prisonnière d’Octave, la reine d’Egypte le rejoint dans la mort une semaine plus tard en se laissant mordre par un serpent aspic. Son royaume est annexé par Rome. La fin du match ? Pas tout à fait, puisque Octave, toujours aussi prudent, ne laisse rien au hasard. Il sait que César a eu un enfant avec Cléopâtre : Césarion, âgé de 15 ans et unique descendant direct de l’illustre général romain. Octave le fait égorger après sa victoire à Alexandrie. A son retour à Rome, en – 29, il célèbre son triomphe. Mais régner sur une république cinq fois centenaire ne lui suffit pas. Son orgueil exige un titre plus glorieux ! Deux ans plus tard, il devient le premier empereur romain, sous le nom d’Augustus, ce qui signifie « consacré par les augures », ces présages célestes dont il raffole. Il veut aussi qu’on l’acclame en tant qu’Imperator Caesar (« général César »), son mentor pour l’éternité. Après des années de lutte, politiques et militaire, Octave a terrassé Antoine. Sa victoire totale a provoqué la fin de la République. Et la naissance de l’Empire romain ! 77


RÉCIT

CHRISTINE DE SUÈDE ELLE ÉTAIT DESTINÉE À DIRIGER LE PLUS GRAND ROYAUME du nord de l’Europe. Mais la fille du roi Gustave-Adolphe avait une plus grande ambition : être libre. PAR NICOLAS FRANÇOIS. ILLUSTRATIONS : OLIVIER BALEZ

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JEUNE FEMME CÉLIBATAIRE, brune, sportive et reine du royaume de Suède. Voilà un pedigree qui fait fureur sur le marché matrimonial des têtes couronnées dans les années 1640. Depuis que Christine de Suède a succédé à son père Gustave-Adolphe en 1633, les prétendants ne manquent pas. Mais la reine trouve toujours une raison politique valable d’éconduire les princes étrangers. L’idéal, ce serait son cousin germain le prince Charles-Gustave. Tout le monde attend l’annonce du mariage. Mais Christine laisse traîner l’affaire. Elle n’aime guère ce lourdaud qui, lui, se fait de plus en plus pressant. En 1642, avant de partir à la guerre, il somme la reine de déclarer publiquement son intention. Cinglante, elle lui répond que si jamais il meurt au combat, il pourra s’estimer heureux JANVIER-FÉVRIER 2019


LA REINE INDOMPTABLE d’avoir été jugé digne d’épouser une reine comme elle… En fait, la souveraine n’a aucune envie de s’encombrer d’un époux. « Il faut plus de courage pour le mariage que pour la guerre », écrit-elle. La reine de la première puissance nordique est une érudite, une amoureuse des arts qui aspire avant tout à être libre. Et elle est prête à en payer le prix. Sa vie, c’est l’art du contre-pied. Cela commence dès sa naissance. LE 8 DÉCEMBRE 1626, C’EST L’EFFERVESCENCE À STOCKHOLM. Le roi Gustave-Adolphe va enfin assurer sa succession : son épouse Marie-Eléonore est sur le point d’accoucher. « Ce sera un garçon », prédisent en chœur les astrologues. Et c’est Christine qui voit le jour, petit être velu aux cheveux noirs. « Elle sera habile car elle nous a bien

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trompés », murmure-t-on à la cour. « J’espère que cette fille me vaudra bien un garçon », déclare alors le souverain. Mais la guerre de Trente Ans fait rage. Elle oppose les catholiques d’Espagne et du Saint Empire aux puissances protestantes d’Allemagne et à leurs alliés européens comme la Suède. En novembre 1632, en Saxe, sur la plaine de Lützen, Gustave-Adolphe reçoit une charge de mousquet et tombe de son cheval. A terre, il est achevé d’une balle de pistolet en pleine tête. La Suède est en deuil. Comme le prévoit le traité de Norrköping de 1604, en l’absence d’héritier mâle, c’est sa fille Christine qui doit lui succéder. Le 14 mars 1633, le parlement découvre la reine de 6 ans, petite fille vêtue de noir. Déjà son attitude, droite et déterminée, inspire le respect et la crainte. « J’étais ravi de voir  79


RÉCIT

À 23 ANS, CHRISTINE S’OFFRE LES SERVICES D’UN TUTEUR DE CHOIX : RENÉ DESCARTES • ces gens à mes pieds me baiser les mains », écrit Chris-

tine. Lars Larsson, représentant de la paysannerie, l’observe longuement et déclare : « Elle a le nez, les yeux, le front, elle a tout de notre regretté roi. Qu’elle soit notre reine. » Christine est déjà adoptée par son peuple. EN ATTENDANT SA MAJORITÉ, la régence est assurée par le chancelier Axel Oxenstierna. Conformément aux vœux de son père, Christine reçoit l’instruction d’un prince, et non d’une princesse. Education à la politique intérieure et extérieure, aux langues mais aussi à l’escrime ou à l’équitation. A raison de dix heures de leçons par jour, la reine devient rapidement un puits de science parlant onze langues. Une tête bien pleine mais pas très gracieuse. « Une taille médiocre, ayant les épaules hautes, les yeux vifs, le nez un peu courbé vers le milieu », décrit un Hollandais en visite. Au grand désespoir de sa mère Marie-Eléonore. La reine mère, réputée pour sa beauté, ne comprend pas comment elle a pu donner

naissance à une fille au physique ingrat. La mort de son mari, dont elle garde la dépouille près d’un an à son domicile, l’a bouleversée. Sa santé mentale s’étiole, et son rejet de sa fille grandit. Elle va jusqu’à la battre et à comploter contre elle. En 1640, Marie-Eléonore est accusée de haute trahison par les services de renseignement de l’Etat : elle a transmis des informations confidentielles au roi du Danemark. La reine mère se justifie péniblement. Face à elle, sa fille de 14 ans l’observe silencieusement avant de lui conseiller de partir « faire retraite » et de « ne plus recommencer ». Débarrassée d’une mère fragile et envahissante, la jeune femme peut continuer sa marche vers le pouvoir. En décembre 1644, Christine devient pleinement souveraine de Suède. Elle prend officiellement le titre de « roi », comme pour mieux légitimer son autorité. Conséquence de son éducation virile, elle jure, rigole très fort, siffle et blasphème. Mal peignée, hirsute, elle se présente régulièrement en public les ongles sales et les vêtements déchirés. Mais pour mener les affaires du royaume, il faut d’abord du sens politique. Et la nouvelle reine en a. L’un de ses premiers actes est de négocier la paix avec le voisin danois. En 1645, la Suède récupère de nombreux territoires et devient la première puissance nordique. Christine, à la différence du chancelier Oxenstierna, n’est pas une nationaliste encline à étendre ses frontières. Elle a une autre ambition pour son pays : transformer son image de contrée rude et arriérée pour en faire un grand centre intellectuel et culturel européen. LE 7 SEPTEMBRE 1649, René Descartes embarque à Amsterdam pour la Suède. Il y est invité par la reine qui désire profiter de sa grande érudition. Belle prise. A 53 ans, le penseur français jouit d’une renommée internationale. Ses leçons de philosophie à la souveraine ont lieu en décembre et en janvier. Mais, atteint d’une forte fièvre, Descartes succombe à une congestion pulmonaire le 11 février 1650. Son passage express a fait une publicité énorme à la reine. Désormais, des centaines de philosophes, écrivains, musiciens ou poètes affluent de toute l’Europe. Blaise Pascal lui fait même parvenir un exemplaire de sa machine à calculer accompagnée du mot : « Régnez, incomparable princesse ! D’une manière toute nouvelle et que votre génie vous soumette tout ce qui n’est point soumis à vos armes. » Pari gagné pour la

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souveraine de Suède. En quelques années, son royaume inhospitalier devient la destination européenne à la mode : Stockholm est la « nouvelle Athènes ». La vie d’artiste fascine Christine. Mais son destin royal la rattrape. Le principal souci du conseil d’Etat, c’est d’assurer la descendance de cette reine insoumise. Son mariage tarde tandis que des pamphlets évoquent sa supposée débauche. On dresse la liste de ses amants et on se demande même si Christine est vraiment une femme. « Elle avait l’air d’un homme plus que d’une femme », remarque un visiteur italien. Elle est pourtant claire lorsqu’elle écrit : « Seigneur, je vous rends grâce de m’avoir fait naître fille. » Mais dans ce même texte elle évoque son « âme que vous avez rendue par Votre Grâce toute virile, aussi bien que le reste de mon corps ». Ce qui est sûr, c’est que Christine a aimé. Des hommes comme Antonio Pimentel, ambassadeur d’Espagne en Suède, dont elle apprécie « l’ardeur méridionale ». Elle est aussi séduite par de nombreuses femmes. Mais quel que soit le genre, aucune relation consommée n’est avérée.

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EN 1651, NOUVELLE PROVOCATION : elle crée l’ordre de l’Amarante qui réunit des jeunes gens refusant de se marier et à qui elle remet un sautoir de diamants et d’émeraudes. Ses collaborateurs sont désormais avertis : Christine ne sera jamais mariée de force. A mesure que Stockholm attire les artistes, elle vit au rythme des fêtes et des bals. Occupée par les mondanités, elle ne convoque que rarement le conseil des ministres. En 1654, Christine prend enfin une décision qui lui trottait dans la tête depuis trois ans : elle abdique. Elle lègue le pouvoir – et un royaume endetté – à son cousin Charles-Gustave. Après dix ans de règne effectif, à 28 ans, elle est enfin libre. Devenue reine sans royaume, Christine conserve toutefois des territoires en Suède qui lui assurent une rente régulière. Quelques jours après son abdication, elle est déjà sur les routes. « Enfin, je me suis échappée de cette Suède où j’espère bien n’avoir jamais à revenir », s’écrie-t-elle en quittant le pays pour un périple européen. A Anvers, aux Pays-Bas espagnols, les artistes et les nobles se pressent pour découvrir cette reine excentrique. MAIS SON GRAND COUP D’ÉCLAT intervient lors de son voyage à Rome. Alors que la Suède fut l’un des fers de lance des protestants contre les catholiques lors de la guerre de Trente Ans, Christine décide de passer dans le camp ennemi. Le 3 novembre 1655, en présence du pape Alexandre VII, elle prononce sa profession de foi et devient officiellement catholique. A Rome, le souverain pontife lui met à disposition le Palazzo Farnese, somp-

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tueux palais notamment conçu par Michel-Ange. Elle y mène grand train, au milieu de sa cour d’artistes. Très vite, son comportement agace. Ses amis installent des salles de jeux dans le palais. En conflit avec des courtisans espagnols, Christine place des canons devant son palais et fait tirer… sur la demeure de l’ambassadeur d’Espagne ! Au pape qui lui offre un chapelet en bois, elle répond : « Je l’aurais préféré en argent ou en or, j’aurais au moins pu le revendre avantageusement. » Il faut dire que les rentes promises par la Suède ne sont pas au rendez-vous. Comment se rendre en France, sa prochaine étape ? Les cardinaux et le pape lui-même vont lui assurer la somme nécessaire au voyage. Le Vatican lui prête même quatre galères, trop heureux de se débarrasser de cette invitée encombrante. LE 19 JUILLET 1656, Christine met le cap sur la France. Elle espère y trouver des appuis diplomatiques afin de faire pression sur son cousin le roi Charles-Gustave et récupérer plus d’argent. Mais le cardinal Mazarin a une autre idée. La France compte s’emparer du royaume de Naples, possession espagnole. Pour ce trône, Christine fait figure de candidate idéale. Son principal avantage ? Dépourvue de descendance, elle devra, à la fin de son règne, céder la couronne à Philippe d’Anjou, frère de Louis XIV. Une nouvelle aventure pour la bouillonnante reine qui accepte, ravie. Problème, en octobre 1657, ça bouge sur la côte napolitaine : les Espagnols renforcent leur défense. Le plan est compromis, quelqu’un a vendu la mèche. Christine entre dans une rage folle quand elle découvre la trahison de l’un de ses favoris, Giovanni Monaldeschi. Le 10 novembre, ses sbires s’apprêtent à l’exécuter. Pendant trois heures, le coupable multiplie les supplications à son amie qui reste sourde. Et lorsque ses hommes et le prêtre l’implorent de pardonner le malheureux, elle ne cède pas. L’exécution est chaotique. Monaldeschi se défend et il faut s’y reprendre à plusieurs fois, lui crever les yeux et lui trancher la gorge. Puis Christine pousse sa dépouille d’un coup de pied dédaigneux. Sa vengeance est assouvie mais son horizon politique bouché. En février 1660, coup de théâtre en Suède : le roi Charles-Gustave meurt. Pour elle, c’est le moment de rentrer au pays et de récupérer sa couronne. Mais ses frasques la précèdent. La cruauté de l’exécution de Monaldeschi et sa conversion au catholicisme ont sérieusement fait baisser sa cote. Le Sénat et les états généraux obligent Christine à signer un renoncement à ses droits sur le trône. Ils lui interdisent même de pénétrer en Suède à nouveau. Elle retourne alors à Rome où elle finit sa vie comme mécène, toujours célibataire, et fidèle à son seul amour : les arts.


Gustave Caillebotte, (1848-1894) est un peintre impressionniste français, également collectionneur, mécène et organisateur d’expositions.

WIKIMEDIA COMMONS

L’ŒUVRE DÉCRYPTÉE

SUR LE PONT DE L’EUROPE, PARIS PREND LE TRAIN DE LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE

Avec subtilité, Caillebotte souligne les mutations de la capitale, traversée par le progrès en cette fin de XIXe siècle. PAR MALIKA BAUWENS

UNE IMPOSANTE STRUCTURE MÉTALLIQUE SYMBOLISE LA MODERNITÉ DU XIXE SIÈCLE La star de cette grande toile (1,24 m de haut pour 1,80 m de long), c’est le pont de l’Europe  ! Son large treillis métallique (remplacé en 1929-1930 par une grille) monopolise la partie droite du tableau. Dans les années 1870, le quartier de l’Europe, manifeste du nouveau Paris voulu par le baron Haussmann, préfet de la ville (1853-1870), est the place to be. En quelques années, l’insalubre Petite-Pologne est devenue un vaste îlot bourgeois résidentiel. Vingt-quatre nouvelles rues, aux noms de capitales euro-

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péennes, ont poussé. Madrid, Vienne, Saint-Pétersbourg, Berlin, Constantinople, Londres… Elles sont six à converger vers la place-pont de l’Europe inaugurée en 1868 pour enjamber les voies ferrées de la gare Saint-Lazare.

OUVRIERS ET BOURGEOIS SE CROISENT… SANS JAMAIS SE MÉLANGER A première vue, le pont brasse toutes les classes sociales… Mais la composition est coupée en deux. Accoudé à la balustrade, dans l’ombre du treillis du pont, un ouvrier scrute la gare en contrebas. Son habit clair et décontracté

contraste avec la tenue des bourgeois sur le trottoir. Dans la lumière, une élégante tenant une ombrelle avance légèrement en retrait d’un homme portant un chapeau haut de forme. Les classes sociales paraissent cantonnées chacune à son couloir et condamnées à ne jamais se rencontrer. Qu’elle est loin la glorieuse révolution de février 1848 où bourgeois et ouvriers s’unissaient sur les barricades pour faire tomber Louis-Philippe ! Vingt-trois ans plus tard, la répression sanglante de la Commune par le gouvernement de Thiers a mis fin aux espoirs des prolétaires. Depuis, comme sur cette toile, les classes sociales semblent destinées à rester séparées.

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“LE PONT DE L’EUROPE”

a été peint par Caillebotte en 1876. L’œuvre est conservée au Petit Palais de Genève.

RHEINISCHES BILDARCHIV KÖLN, MICHAEL ALBERS

L’EXPO

LES ABORDS DE LA GARE SAINT-LAZARE ILLUSTRENT LE BOOM FERROVIAIRE Au loin, une fumée grise trahit l’activité trépidante de la gare Saint-Lazare dont on perçoit aussi, à travers les grilles, des cheminées et un toit bleu. Le train, c’est le symbole par excellence de la révolution industrielle. Napoléon III a accordé des concessions à six grands groupes qui se partagent la gestion du réseau parisien (Nord, Ouest, Est, ParisOrléans, Midi et Paris-Lyon-Méditerranée). Dans les gares, les compagnies sont toutes-puissantes : la police n’a pas le droit d’entrer, ce qui favorise les trafics

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et la prostitution. Inaugurée en 1837, celle de Saint-Lazare n’a cessé de grossir… jusqu’à voir transiter dans les années 1870 plus de 25  millions de voyageurs par an. De là, on peut aller humer l’air marin des plages de Cherbourg en à peine neuf heures !

LE CHIEN ? UN PIED DE NEZ AUX HYPOCRITES Au premier plan, un chien nous guide. Les proches de Caillebotte auront sans doute vu là une allusion à Diogène le Cynique (vers 412-323 av. J.-C.), le philosophe grec qui se présentait comme un « chien ». Caillebotte, qui a dû voir mou-

Collections privées Un voyage des impressionnistes aux fauves Le musée Marmottan Monet, à Paris, présente une soixantaine d’œuvres rarement montrées au public (dont celle-ci), offrant une plongée dans l’art de la fin du XIXe au début du XXe siècle. A voir jusqu’au 10 février 2019.

rir nombre d’amis durant la guerre franco-allemande (1870-1871), puis la Commune de Paris (1871) et la guerre civile qui s’ensuivirent, était soumis, comme les autres artistes, à la censure. Jusqu’en 1880, aucune allusion aux heures sombres n’était tolérée. Présenté, avec cinq autres vues de Paris, lors de la troisième exposition du groupe impressionniste organisée en 1877, Le Pont de l’Europe (dont il existe une version plus petite, conservée au musée des BeauxArts de Rennes) a reçu un accueil favorable. Ce chien qui nous montre son derrière ? C’est le peintre qui se moque de l’hypocrisie des politiques et des beaux-arts.

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TRAVAIL DE MÉMOIRE

GUERRE D’ALGÉRIE Quand il s’agissait de faire parler, il y avait la gégène

Cette citation glaçante est signée du colonel Jacques Allaire, ancien parachutiste français. L’homme ne fut pas un tortionnaire mais un témoin de premier ordre de la bataille d’Alger de 1957. Il nous a paru utile de publier son témoignage exceptionnel – et inédit –, alors que l’ombre de la torture plane encore sur nos mémoires. Le 13 septembre dernier, le président Macron a officiellement reconnu l’existence d’un système de torture pendant la guerre d’Algérie et présenté des excuses à la veuve de Maurice Audin, l’une des victimes de cette pratique (voir pages 14-15). Pourtant, dès le début du conflit, les Français savaient la réalité. Le 15 janvier 1955, François Mauriac publie dans L’Express un article qui évoque « la baignoire où la tête est maintenue jusqu’à l’étouffement », « le courant électrique sous les aisselles et entre les jambes »… Patrouille dans les rues d’Alger, le 1er février 1957. 84

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DR

JACQUES ALLAIRE ÉTAIT LIEUTENANT DANS UN RÉGIMENT DE PARACHUTISTES de l’armée française pendant la guerre d’Algérie. DR

PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTOPHE VEYRIN-FORRER

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RUE DES ARCHIVES/AGIP

n 1956, la guerre a éclaté depuis deux ans en Algérie. Rien ne semblait pouvoir arrêter les attentats meurtriers dans les lieux publics. Quand la police met la main sur un suspect, elle n’arrive pas à remonter les filières. Robert Lacoste, le ministre résident à Alger, confie aux troupes parachutistes du général Massu la mission de détruire le Front de libération nationale (FLN) à Alger. Nous les « paras », on était les pompiers de la guerre d’Algérie. CHAQUE COMPAGNIE AVAIT UN SECTEUR dont elle était responsable, et avait pour mission de rechercher et d’arrêter les membres des réseaux du FLN. C’était une mission délicate : comment distinguer un FLN d’un brave Algérien qui se balade dans la rue ? Comment les faire parler ? Certains avouent tout de suite car ils ont peur de souffrir ou peur de voir leur famille souffrir à cause d’eux. S’ils ne parlent pas, ils savent qu’on a toujours une solution pour les faire causer. Parfois, il faut les rudoyer. Il m’arrive de secouer les suspects, de leur donner des claques, des coups. Mais quand il s’agit de faire parler un assassin ou un traître, il y a une équipe avec les moyens nécessaires, comme le générateur électrique, la « gégène ». Ça ne tue pas mais ça fait mal. Même si cette solution n’est ni la mienne ni celle de beaucoup de mes camarades, nous avons ordre de faire parler les suspects. Les paras ont très vite eu

des résultats supérieurs à ceux de la police. Les policiers donnaient des claques, les paras allaient plus loin. « Pas de torture mais des résultats », disait le colonel Bigeard [chef du 3e régiment de parachutistes coloniaux, ndlr]. Et comment on fait parler quelqu’un qui refuse obstinément de dire quoi que ce soit  ? C’est la guerre et elle est cruelle des deux côtés. UN JOUR, JE PRENDS UNE ÉQUIPE AVEC MOI et on file dans un immeuble situé dans un quartier européen. J’ai en mains les photos des cinq chefs de la résistance algérienne qui ont organisé une vague d’attentats. La concierge de l’immeuble reconnaît un visage : « Il est ici, c’est un Algérien très fréquentable, il travaille à la mairie. » Elle le voit tous les jours lorsqu’elle lui monte le courrier. Je décide d’attendre le facteur. On est cachés dans la loge avec mon équipe de protection. Le postier arrive. Ce jour-là, il y a une lettre pour ce monsieur. Je monte à l’étage, je frappe, de l’autre côté de la porte, une voix demande : « Qui c’est ? » La concierge lui annonce que c’est le courrier. L’homme ouvre la porte, je le fais rentrer dans l’appartement. On se prépare à une réaction au cas où il y aurait une équipe de protection autour de lui. Mais non, rien. Je lui passe les menottes et je lui dis : « Monsieur Ben M’hidi, car c’est bien comme cela que vous vous appelez ? – Oui, je suis Larbi Ben M’hidi.

LA CHRONO

TÉMOIGNAGE

Nov. 1954

Création du FLN par des militants algériens partisans de la lutte armée. Début de la guerre d’Algérie.

Janv. 1957

La rébellion commet des attentats à la bombe à Alger. Le 8 janvier 1957, 8 000 paras investissent la ville pour rétablir l’ordre.

Mars 1957

Le général Salan, dans une lettre aux chefs des corps d’armée, précise que les suspects doivent être « soumis à un interrogatoire aussi serré que possible ».

Mai 1957

Un article dans la revue Esprit raconte comment l’armée dissimule l’usage de la torture à l’électricité : « Les lésions ont été constatées par les médecins mais on les attribue […] à une épidémie d’eczéma due au climat. »

Sept. 1957

Paul Teitgen, le secrétaire général de la police française à Alger, démissionne en réaction aux actes de torture perpétrés sur les prisonniers.

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TRAVAIL DE MÉMOIRE

“Plus tard, j’apprends que Ben M’hidi s’est suicidé dans sa cellule” – Vous devez certainement avoir beaucoup de choses intéressantes à nous dire. » Je l’emmène au poste de commandement. Bigeard est aux anges : le chef du FLN d’Alger a été arrêté par les paras ! La presse est vite au courant, les hautes autorités, Massu et Lacoste en tête, débarquent. Ce n’est plus de mon niveau, mais on me demande quand même de garder le prisonnier. Je le mets dans une chambre surveillée en permanence. Ici, les gars ont ordre de ne pas le toucher. Moi-même, je n’ai jamais touché un cheveu de Ben M’hidi, je ne pouvais pas.

AFP PHOTO

DURANT CES QUELQUES JOURS, j’apprends à le connaître. Toutes les nuits je vais le voir dans sa piaule. On parle de la situation, de l’actua-

lité, des chances qu’ils ont de gagner ou de perdre la guerre, de la façon dont ils mènent la guerre, un peu comme deux soldats. Je lui dis que leur façon de combattre n’est pas très loyale, avec les attentats aveugles. Il me dit qu’ils n’ont pas d’autre choix. Je découvre un type courageux, intelligent, prestigieux. Je me dis que c’est dommage qu’on n’ait pas des gens comme ça chez nous. Un soir Bigeard me dit : « On vient chercher Ben M’hidi. » Je demande qui. « C’est l’équipe d’Aussaresses [un para chargé des éliminations, ndlr] », me répond Bigeard. Je comprends ce que cela signifie. Je connais sa réputation ; il n’y a pas beaucoup de ses prisonniers qu’on a revus. Je n’ai pas à juger l’homme mais je n’aurais pas voulu faire ce qu’il a fait. C’était l’exécuteur des basses œuvres. Quand les gens d’Aussaresses arrivent, je réunis une partie de mon équipe, je fais présenter les armes à Ben M’hidi, je lui serre la main et je lui dis : « J’ai reçu des ordres donc je vous donne à cette équipe qui maintenant va s’occuper de vous. Je ne sais si on se reverra. Bon courage. » Je comprends à son regard qu’il ne se fait aucune illusion. Deux ou trois jours plus tard, je découvre dans le journal d’Alger que Ben M’hidi s’est suicidé dans sa cellule. Très longtemps après, je n’étais plus militaire, je lis les Mémoires du général Aussaresses [intitulés Services spéciaux, Algérie 1955-1957, parus en 2001, ndlr]. Je découvre avec stupeur qu’il avoue avoir tué Ben M’hidi.

Larbi Ben M’hidi (au centre), chef du FLN à Alger, est arrêté par les militaires français en février 1957. 86

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DÉCRYPTAGE

L’affaire Maurice Audin

LE 13 SEPTEMBRE 2018, LE PRÉSIDENT MACRON reconnaissait la responsabilité de l’Etat français dans la mort de l’indépendantiste Maurice Audin, torturé en 1957. PAR ISABELLE MAYAULT

1. QUI ÉTAIT MAURICE AUDIN ? Au moment de son arrestation, Maurice Audin, 25 ans, est assistant à la faculté des sciences d’Alger et prépare une thèse de mathématiques à la Sorbonne. Son épouse Josette est adjointe d’enseignement au lycée Gautier. Anticolonialiste, le couple milite aux réunions de la cellule des étudiants communistes de l’université d’Alger depuis le début des années 1950. Audin a participé à la diffusion de la presse communiste, et assuré à l’occasion un soutien logistique aux militants passés dans la clandestinité.

2. QUAND MAURICE AUDIN A-T-IL ÉTÉ ARRÊTÉ PAR LES MILITAIRES ? Le 9 juin 1957, un attentat commis par le FLN au casino de la Corniche à Alger fait 8 morts et 92 blessés. Le général Massu ordonne à ses hommes de rétablir l’ordre « par tous les moyens ». Dans leur viseur, les militants communistes, favorables à l’indépendance algérienne. Dans la nuit du 11 au 12 juin, les hommes du 1er régiment de chasJANVIER-FÉVRIER 2019


DR

LA CHRONO (suite)

KEYSTONE-FRANCE/GAMMA-RAPHO

seurs parachutistes (1er RCP) viennent arrêter Maurice Audin à son domicile, dans un HLM de la rue Flaubert, en présence de sa femme et de leurs trois enfants.

3. À QUEL MOMENT SA DISPARITION DEVIENT-ELLE UNE “AFFAIRE” ? Pendant quatre jours, l’armée française interdit à Josette Audin de quitter l’appartement ou d’utiliser le téléphone. Dix jours plus tard, on lui apprend que son mari est en bonne santé. Les premières nouvelles sont plutôt rassurantes  : Maurice devrait être assigné à résidence. Mais le 1er juillet, un lieutenant-colonel apprend à Josette que Maurice s’est évadé au cours d’un transfert, le 21 juin. Ce sera la version officielle de l’Etat français jusqu’en 2014. Problème : il

STF/AFP

Photo non datée de Maurice Audin.

ne donne plus signe de vie. Josette Audin porte plainte le 4 juillet 1957, mais surtout elle écrit de nombreuses lettres à des intellectuels et universitaires susceptibles de rallier la cause. Le 13 août, Le Monde publie un appel de Josette : « J’ai la certitude que mon mari a été torturé. » Une pétition nationale est lancée par des collègues de Maurice Audin. Pierre Vidal-Naquet, alors jeune historien, écrit en 1958 dans L’Affaire Audin  : « Nous étions quelques-uns à penser que cette bataille contre la torture avait besoin d’un nom, d’un symbole, comme autrefois Alfred Dreyfus, et ce fut le nom de Maurice Audin qui fut choisi. »

4. QUE SAIT-ON EXACTEMENT AUJOURD’HUI ? En 2011, la journaliste du Nouvel Observateur Nathalie Funès découvre un manuscrit de l’ex-colonel Godard, dans lequel ce dernier assure que Maurice Audin a été tué par un commando assisté du commandant Aussaresses. Son corps aurait été enterré dans une fosse à une vingtaine de kilomètres d’Alger. Coordinateur des services de renseignement pendant la bataille d’Alger, Aussaresses a confirmé une partie de cette version à la veille de sa mort, en 2013 : « Massu a dit : “C’est pour les faire réfléchir. Pour qu’ils arrêtent de faire des attentats spectaculaires.” » Il reste peut-être encore une possibilité de faire toute la lumière sur cette triste affaire : en ayant un accès complet aux documents du général Massu, détenus par sa veuve. Mais à ce jour, celle-ci refuse toujours de les rendre publics.

Josette Audin, veuve de Maurice, et son avocat maître Jules Borker, à Paris le 3 décembre 1957.

Oct. 1958

Fin de la bataille d’Alger. L’armée française a repris la main.

Mars 1962

Fin des combats en Algérie avec la signature des accords d’Evian le 18 mars 1962. Un référendum en France et en Algérie ratifie l’indépendance. Le bilan humain de la guerre est estimé entre 300 000 et 600 000 morts.

Juillet 1968

La loi du 31 juillet amnistie « de plein droit toutes infractions commises en relation avec les événements d’Algérie ».

Mai 2001

Publication des Mémoires du général Paul Aussaresses. L’auteur raconte son action et les actes de torture infligés à des membres du FLN.

13 sept. 2018

Le président de la République Emmanuel Macron demande « pardon » à la veuve de Maurice Audin. Pour la première fois, la France reconnaît officiellement l’existence d’un système légal de torture en Algérie.

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LE GRAND ZAPPING DE L’HISTOIRE

Tawaraya Sotatsu, Dieux du vent et du tonnerre, XVIIe siècle.

LIVRES, FILMS, BD, DOCUS, BLOGS, PODCASTS, SÉRIES TV, EXPOS

 PAR GAËLLE RENOUVEL

WIKIMEDIA COMMONS

À QUOI ÇA SERT ?

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UN NEZ DE RECHANGE POUR SYPHILITIQUE

ravages, peut avoir comme conséquence de détruire les os et les cartilages du nez. Solution pour ne pas perdre la face : adopter la prothèse, comme ce modèle en acier du XVIIIe siècle !

 VU sur weirdhistorian.com

KENNIN-JI, KYOTO

LA SYPHILIS, MALADIE SEXUELLEMENT TRANSMISSIBLE qui faisait jadis des

LE DÉMON RAIJIN A UN STYLE DU TONNERRE

renez garde à Raijin, le dieu japonais du tonnerre ! Il est ici représenté sous sa forme traditionnelle : un démon accompagné de son tambour. Ce paravent couvert de feuilles d’or du XVIIe siècle est le must du courant Rinpa, une école d’art décoratif. En 1615, le shogun Tokugawa Ieyasu accorde à Hon’ami Koetsu, un célèbre calligraphe, potier et laqueur, l’autorisation de s’installer avec une petite communauté d’artistes à Takagamine, près de Kyoto. L’école Rinpa est née ! La cour adore ces objets précieux aux motifs inspirés de la nature et de la culture japonaise classique. Le Rinpa, c’est chic !

 VU à l’expo “Trésors de Kyoto”, au musée Cernuschi, à Paris, jusqu’au 27 janvier 2019.

Qui sont ces deux personnages nonchalamment allongés ? Un couple de riches Etrusques… en route pour son dernier voyage. Observez ce sarcophage en terre cuite du VIe siècle av. J.-C. L’épouse est placée sur le même plan que son mari. Contrairement aux Grecques et aux Romaines, les femmes étrusques ont un statut privilégié. Ce n’est pas tout ! Les deux époux sont allongés sur un kliné, canapé utilisé pour banqueter. Car chez les Etrusques, première civilisation à s’être épanouie en Italie et qui bénéficie d’un sol fertile, de mines d’or, d’argent, de fer et de sel, la vie – et la mort – sont une fête.  VU à l’expo “Un rêve d’Italie, la collection du marquis Campana”, au musée du Louvre, à Paris, jusqu’au 18 février 2019.

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MUSÉE DU LOUVRE, DIST. RMN - GRAND PALAIS/PHILIPPE FUZEAU

L’ÉGALITÉ DES SEXES, C’EST MORTEL !

JANVIER-FÉVRIER 2019


•ON VIENT JUSTE D’APPRENDRE QUE… • Lu sur cnrs.fr

… LES VIKINGS ONT TERRORISÉ L’EUROPE GRÂCE AU GOUDRON. Andreas Hennius, archéologue à l’université d’Uppsala (Suède) affirme qu’à partir du VIIIe siècle la production de cette matière issue de la combustion de pin était quasi industrielle en Scandinavie. Le goudron servant à étanchéifier leurs bateaux, les Vikings ont pu développer leur flotte. • LU sur nationalgeographic.com

MAISONS DE VICTOR HUGO/ROGER-VIOLLET

… LES GUERRIERS GAULOIS EMBAUMAIENT LA TÊTE DE LEURS ADVERSAIRES. Selon une étude publiée dans la revue Journal of Archaeological Science, les Gaulois, et les Celtes en général, tranchaient les têtes de leurs ennemis vaincus, puis ils les embaumaient avec de la résine. Ils les exposaient ensuite devant leurs maisons et leurs monuments.

UNE TABLE TRÈS EXTENSIBLE

BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE

COMBIEN COMPTEZ-VOUS DE CHEVALIERS sur cette enluminure du XVe siècle ? Bravo, c’est bien douze sans compter le roi Arthur ! Selon les versions de la légende arthurienne, apparue pour la première fois en 1155 dans Le Roman de Brut, rédigé en anglo-normand par Wace, le nombre de compagnons du roi Arthur varie. Chez Chrétien de Troyes, qui l’a popularisée en France au XIIe siècle, ils sont 60, 600 chez Sir Thomas Malory, tandis que le poète anglais Layamon explose les scores avec 1 600 preux chevaliers. Dans tous les récits, la Table ronde présente une constante  : le « siège périlleux ». Il s’agit de la place réservée à celui qui ramènera le Graal. Quiconque s’assoit sur le siège périlleux sans en être digne est englouti dans les profondeurs de la terre.

Un front immense, les cheveux plaqués, l’air fier… Ces traits saillants de

• VU à l’expo “Le Roi Arthur, une légende en images”, au château de Pierrefonds, jusqu’au 22 avril 2019.

ALFRED EISENSTAEDT/TIME LIFE MAGAZINE

CYNTHIA, LA PARFAITE

MANNEQUIN DES ANNÉES 1930

Elle fait la couverture de Life, reçoit des cadeaux de chez Cartier et s’habille chez les plus grands couturiers. Elle, c’est Cynthia, 50 kilos de glamour… et de plâtre. Cette mannequin grandeur nature a été créée en 1932 par Lester Gaba pour le grand magasin new-yorkais Saks Fifth Avenue. Le sculpteur et étalagiste américain s’est inspiré des riches débutantes de New York pour sa poupée géante. Son coup de génie ? Se faire accompagner de Cynthia dans les soirées

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branchées. Tout New York s’entiche de cette grande blonde… permettant à son créateur d’écouler d’autres « Gaba girls » ! Cynthia, elle, connaîtra une fin tragique : elle se brise en mille morceaux en tombant d’un fauteuil de salon de beauté.

• VU sur messynessychic.com

HUGO, LA GROSSE TÊTE GIROUETTE l’écrivain, repris par tous les caricaturistes de son temps, comme ici Honoré Daumier, permettent au lecteur de l’identifier immédiatement. Dans ce dessin de 1849 du Charivari, un journal satirique, ce sont les revirements politiques de Victor Hugo qui sont raillés. C’est vrai qu’il faut suivre ! Longtemps monarchiste, pendant la révolution de 1848, il soutient le roi Louis-Philippe, avant de se rallier à la République sur le tard. La même année, il est élu député du très conservateur parti de l’Ordre… mais critique très vite sa politique. Bref, comme l’écrit Le Charivari : « Il a chanté l’Empire, il a chanté le sacre de Charles X, il a chanté LouisPhilippe, il a fait acte d’adhésion à la République ; il se prosterne aujourd’hui devant le prince Louis [futur Napoléon III, ndlr], quoi de plus juste ? Les variations sont dans la nature de M. Hugo. »

VU à l’expo “Caricatures, Hugo à la une”, à la Maison de Victor Hugo, à Paris, jusqu’au 6 janv. 2019.

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LE GRAND ZAPPING DE L’HISTOIRE

Visite virtuelle de l’église NotreDame de l’Heure, détruite par les djihadistes de l’EI en avril 2016.

ON A RETROUVÉ…

CET ÉLÉGANT OBJET EN ACAJOU, orné de porcelaine et de bronze, est l’équivalent version 1800 du vidéo-projecteur de votre salon. Il s’agit d’une lanterne magique, décrite pour la première fois en 1646 par le père jésuite allemand Athanase Kircher dans son ouvrage Ars magnae lucis et umbrae. Elle permet de projeter, sur un mur ou un drap, des images peintes sur des plaques de verre et agrandies grâce à des lentilles convergentes. Ces dessins peuvent même s’animer grâce à des superpositions de verres mobiles. Imaginez l’émerveillement des spectateurs ! Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les foules se pressent pour assister aux séances itinérantes de lanterne magique.  Vu à l’exposition

DR

“La Fabrique du luxe”, au musée Cognacq-Jay, à Paris, jusqu’au 27 janvier 2019.

UBISOFT/ICONEM/MAFL/DOA

L’ANCÊTRE DU CINÉMA

MOSSOUL RENAÎT EN 3D

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romenez-vous entre les piliers de l’église Notre-Dame-de l’Heure à Mossoul, en Irak, construite en 1870 par les frères dominicains. Levez la tête et admirez l’horloge offerte en 1880 par l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III. Ce voyage dans le temps est possible grâce à un casque de réalité virtuelle. Car l’église n’existe plus, elle a été détruite le 24 avril 2016 par des combattants de l’Etat islamique, qui ont aussi dynamité la mosquée Al-

Nouri, édifiée en 1170-1172 par le souverain Nûr al-Dîn, et son minaret, le tombeau de Jonas et d’autres églises de cette ville longtemps multiconfessionnelle. Notre-Dame-de l’Heure a été « ressuscitée » par Iconem, start-up française spécialiste des relevés archéologiques et de leur numérisation qui s’est rendue à Mossoul quelques semaines après sa libération.

 VU à l’expo “Cités millénaires”, à l’Institut du monde arabe, à Paris, jusqu’au 10 février 2019.

L’OBSÉDÉ DE LA COULEUR

AU XVIIE SIÈCLE, la peinture aux Pays-Bas vit son âge d’or. C’est dans ce contexte qu’un certain A. Boogert s’est attelé, en 1692, à répertorier toutes les couleurs possibles à l’aquarelle. Dans son manuscrit de plus de 700 pages, il donne des instructions très précises, en néerlandais, pour obtenir la nuance voulue.

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DR

 VU sur erikkwakkel.tumblr.com JANVIER-FÉVRIER 2019


LÉGENDES OUBLIÉES DE FINLANDE

Quèsaco ? Publié en 1835, ce poème de 50 chants, qui commence par la création du monde et mêle hommes et dieux, est l’œuvre du Finlandais Elias Lönnrot. Ce médecin de campagne a recueilli auprès des paysans fables et chants populaires. Cette épopée permet à la Finlande, qui a longtemps été sous domination suédoise, et qui appartient alors à la Russie, d’affirmer une identité nationale.

 VU à l’expo “Légendes des pays du Nord”, au Palais Lumière, à Evian, jusqu’au 17 février 2019.

Joseph Alanen, Les Vierges de Vellamo, Kalevala, Chant V, 1919-1920.

MUSÉE DES ARTS ANCIENS DU NAMUROIS – TREM.A., CLICHÉ KIK-IRPA, BRUXELLES

C’EST QUOI ÇA ?

LE BERCEAU DU CHRIST Le petit Jésus, nu et couronné, dort sur sa splendide couche en argent et vermeil, veillé par des anges. Ce mini-berceau de 12 cm de long est appelé repos de Jésus ou jésueau. Ces objets de dévotion, apparus au XIVe siècle, étaient destinés aux religieuses. Celui-ci, qui appartenait à l’abbaye de Marche-les-Dames à Namur, en Belgique, se distingue par son luxe… et ses grelots. Une douce musique pour bercer le divin enfant.

VU à l’expo “Splendeurs du christianisme”, au musée de la Cour d’Or, à Metz, jusqu’au 27 janvier 2019.

LE MASQUE ET LE STUPRE

2018 © ARCHIVIO FOTOGRAFICO - FONDAZIONE MUSEI CIVICI DI VENEZIA

Francesco Guardi, Le Ridotto du Palazzo Dandolo à San Moisè, vers 1746.

LES SOIRÉES DÉPRAVÉES DE VENISE

LES CABINETS SECRETS DE MADAME DE SÉVIGNÉ

ELLES SE CACHAIENT AU FOND D’UN PETIT PLACARD, attenant au bureau

où elle écrivait. Des archéologues de l’Inrap ont découvert les latrines de madame de Sévigné (1626-1696) dans le château de Grignan (Drôme). Un luxe très rare, à une époque où même les plus riches utilisent encore un pot de chambre ou une chaise percée. Sophistication suprême : grâce à un système de canalisations des eaux de pluie, les toilettes, composées d’une assise en pierre d’environ 50 cm de haut, de la célèbre épistolière étaient pourvues d’une « chasse d’eau ».

 LU sur inrap.fr

L’ADDITION, POIL AU MENTON ! En avril 1907, les garçons de café se mettent en grève. Leur

si affinités. En 1638, la République de Venise autorise l’ouverture de salles de jeu dans le Palazzo Dandolo, non loin de la place Saint-Marc, pendant le carnaval qui dure alors six mois. Le but : rediriger vers les caisses de l’Etat les folles sommes dépensées dans des établissements clandestins. La seule condition pour entrer est de porter un masque. Bientôt, prostituées et usuriers affluent. Le Palazzo Dandolo devient le lieu de tous les trafics et dépravations. Trop c’est trop ! En 1774, le premier casino d’Europe doit fermer.

revendication ? Pouvoir porter la moustache. A l’époque, être un homme, un vrai, c’est avoir du poil au menton. Sauf que seuls les bourgeois et les militaires sont autorisés à être velus : la moustache est un symbole de domination sociale. Le 4 mai, les serveurs obtiennent gain de cause.

 VU à l’expo “Eblouissante Venise !”, au Grand Palais, à Paris, jusqu’au 21 janvier 2019.

 LU sur retronews.fr

Mais que font ces hommes et ces femmes masqués ? Ils viennent jouer à des jeux d’argent… et plus

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PHOTO : JARI KUUSENAHO

CETTE FEMME À LA LONGUE CHEVELURE, c’est l’une des vierges qui peuplent le Kalevala.


5 PHOTOS QUI ONT UN PAR GAËLLE RENOUVEL

ERICH LESSING/MAGNUM PHOTOS

GEORGE RINHART/CORBIS VIA GETTY IMAGES

DA N S L E JOURNAL D’H I E R

23 NOVEMBRE 1935

AVRIL 1951

FRANCE-ALLEMAGNE : RÉCONCILIATION AU SOMMET

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e chancelier Konrad Adenauer (2e en partant de la gauche) est le premier chef d’Etat allemand à se rendre en France depuis la guerre. En visite à la tour Eiffel, il est ici accompagné (de gauche à droite) de l’ambassadeur de la RFA Wilhelm Hausenstein, d’André François-Poncet, haut-commissaire français, et d’Heinrich von Brentano, homme politique allemand. Cette visite scelle la paix en Europe. Le 18 avril, Adenauer signe le traité de Paris, également ratifié par la France, la Belgique, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas. L’accord, conclu pour cinquante ans, fonde la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA).

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THOMAS JEFFERSON SOUS HAUTE SURVEILLANCE

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uel chantier ! Le sculpteur Gutzon Borglum et son fils Lincoln observent depuis la nacelle suspendue les avancées de la sculpture du visage de Thomas Jefferson. Le projet de graver dans la roche du mont Rushmore, au cœur des Black Hills (Dakota du Sud), les visages de quatre présidents américains (George Washington, Thomas Jefferson, Theodore Roosevelt et Abraham Lincoln) a commencé en 1927. C’est l’historien Doane Robinson qui a eu l’idée de cette œuvre monumentale – chaque visage mesure 18 m. L’objectif ? Attirer les touristes dans la région. JANVIER-FÉVRIER 2019


PRESSE SPORTS

RAPHAËL GAILLARDE/GAMMA-RAPHO VIA GETTY IMAGES

JOUR FAIT LA UNE DE L’ACTUALITÉ

1986

1 ER FÉVRIER 1924

Et la centrale atomique devient musée Un couple gagnant sur la glace C e bâtiment en acier au look rétro-futuriste, qui abritait jusque-là le premier réacteur nucléaire français à usage civil, est transformé en musée de l’atome. Construit en 1957 à Avoine, près de Chinon (Indre-et-Loire), c’est le plus grand édifice sphérique d’Europe – 55 m de diamètre et 47 m de hauteur. Le réacteur de la « Boule » avait été mis en service en 1963 et a produit de l’électricité pendant dix ans.

FÉVRIER 1964

LES BEATLES À ABBEY ROAD

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DAVID HURN/MAGNUM PHOTOS

ans le studio londonien, les Fab Four écrivent la musique du film A Hard Day’s Night. C’est la première fois qu’ils composent sur commande. Résultat : ils ont trop de chansons ! Le surplus figurera en face B de l’album du même nom.

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A

vec élégance, Pierre Brunet et Andrée Joly s’élancent sur la patinoire de Chamonix aux premiers Jeux olympiques d’hiver. Les Français se sont rencontrés quelques mois plus tôt au Palais des Glaces de Paris où ils ont gagné, chacun dans sa catégorie, le titre de champion de France. Pierre propose alors à Andrée de s’associer pour les épreuves de couple. Aux JO, ils remportent la médaille de bronze. 95


A quel événement font référence les plaques des rues du 4-Septembre ? YVES LASSERRE, PAR MAIL

ÉCRIVEZ-NOUS À :

Ça m’intéresse Histoire Questions/réponses

JEAN-PAUL ROIG 13, rue Henri-Barbusse 92264 Gennevilliers Cedex PAR MAIL : cmhistoire@prismamedia.com OU SUR FACEBOOK : www.facebook.com/CaMinteresseHistoire

À LA PROCLAMATION DE LA IIIE RÉPUBLIQUE. Un peu partout en France, on trouve des rues du 4-Septembre. Etrangement, les plaques ne mentionnent jamais l’année. Il s’agit en fait du 4 septembre 1870. Deux jours après la reddition de Napoléon III aux Prussiens, le député Léon Gambetta, sous la pression populaire, proclame la IIIe République. Le gouvernement provisoire poursuit la guerre contre la Prusse. Mais dans les mois qui suivent, Paris est assiégé, l’armée française battue, l’Alsace-Moselle annexée. En mai 1871, pendant la Semaine sanglante, la Commune de Paris est écrasée par les troupes du gouvernement d’Adolphe Thiers, installé à Versailles. Il vaut mieux oublier « l’année terrible » – entre l’été 1870 et le printemps 1871 – selon l’expression de Victor Hugo. Les rues du 4-Septembre se passeront donc d’année de référence !

Pourquoi qualifie-t-on les esprits défaitistes de “munichois” ?

D’où vient le surnom le Hutin pour Louis X ?

Pourquoi appelle-t-on les spécialistes du cuir des maroquiniers ?

JULIA C., VIA FACEBOOK

NATHALIE HIRIGOYEN, PAR MAIL

DRISS B., VIA FACEBOOK

À CAUSE DE LA CONFÉRENCE DE MUNICH. Les 29 et 30 septembre 1938, les dirigeants de l’Italie, de la France, de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne se réunissent dans la cité bavaroise pour décider du sort de la Tchécoslovaquie. Le Français Daladier et le Britannique Chamberlain sont censés défendre cette démocratie… dont le président n’est pas convié aux débats. Hitler exige l’annexion des Sudètes, territoire tchèque majoritairement germanophone. Il obtient satisfaction, contre la promesse d’en rester là. Six mois plus tard, le Führer occupe tout le pays. Churchill déclare alors au Premier ministre britannique : « Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre. » En France, l’esprit de Munich resurgit en 1940 à l’heure de la défaite. Depuis, celui qui cède à la démonstration de force d’un Etat est qualifié de « munichois ».

DE SON CARACTÈRE DE FORTE TÊTE. Le fils aîné du roi Philippe IV le Bel succède à son père le 29 novembre 1314. C’est sa nature rebelle – en ancien français le mot « hutin » signifie querelleur – qui lui a valu son surnom quand il était enfant. Ce dernier apparaît pour la première fois en 1342, dans Renart le Contrefait, une branche (un récit) du Roman de Renart, soit… vingt-six ans après la mort de Louis X. Le pauvre roi n’a pas vraiment eu le temps de marquer l’Histoire : il meurt le 5 juin 1316 après seulement un an et demi de règne. Son fils posthume, Jean Ier, ne survit pas. Le frère cadet de Louis X, Philippe V le Long, ceint donc la couronne de France. Pour la première fois depuis Hugues Capet, celle-ci ne se transmet pas de père en fils.

CAR CE SONT LES MAROCAINS QUI ONT DIFFUSÉ CET ARTISANAT. Aux XIIe et XIIIe siècles, la dynastie berbère marocaine des Almohades regroupe au sein d’un même Etat le Maghreb actuel et le sud de la péninsule Ibérique (al-Andalus). Ce califat s’illustre dans le travail du cuir. Ses productions s’exportent vers l’Europe chrétienne, y compris après la chute de la dynastie en 1269. Deux régions polarisent l’activité. La première est située au Maroc (à Marrakech, la capitale almohade, ainsi qu’à Fès et dans les oasis). En 1479, les comptes du roi René (duc d’Anjou et comte de Provence) mentionnent pour la première fois en français des « peaux de maroquins », c’est-à-dire de chèvres traitées au sumac ou à la noix de galle. C’est l’origine du mot « maroquinier », attesté en 1562. L’autre pôle du cuir est à Cordoue, en Espagne. Les artisans cordouans, eux, sont appelés… cordonniers.

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janvier-février 2019


COURRIER DES LECTEURS

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our la jaquette de son nouvel album, Mylène Farmer rend hommage à la peinture néo-classique du XIXe siècle. Nonchalamment assise sur un fauteuil de style Empire, elle a jeté son sabre à terre par défi, comme le suggère le titre de son opus, Désobéissance. Une posture qui rappelle celle de Bonaparte en costume de Premier Consul, dans un tableau signé de Charles Meynier en 1804. En plus du sabre accroché à sa taille, Napoléon tient la plume du législateur. Et la loi, il l’a beaucoup remaniée cette année-là. Le 18 mai, le Sénat le proclame empereur des Français. Résultat confirmé par plébiscite populaire en août. Enfin, le 2 décembre, il se fait sacrer à Notre-Dame de Paris. Quant à Mylène Farmer, avec plus de 30 millions de disques vendus depuis 1984, elle règne déjà sur l’empire de la variété française.

PAr nIcoLAS FrAnÇoIS

2018

Sur la pochette de l’album Désobéissance, l’artiste prend la pose façon Bonaparte.

ébut septembre la capitalisation boursière cumulée d’Apple et Amazon a atteint 2 000 milliards de dollars (1 700 milliards d’euros). Soit quasiment le PIB de l’Italie (2 049 milliards de dollars), 9e pays au classement mondial. Les entreprises deviennent plus riches que les Etats, comme à l’époque des Templiers. Aux XIIe et XIIIe siècles, l’ordre du Temple était plus fortuné que les souverains. Le roi de France Philippe le Bel leur emprunte 500 000 livres d’or. Il précipitera plus tard la chute de l’ordre, en 1312, dans l’espoir de récupérer son magot.

DÉCRYPTAGE

1804

Napoléon dans ses habits de Premier Consul.

TEINT BLÈME Son teint pâle serait le signe d’une hypothy­ roïdie. Ce dys­ fonctionnement de la glande thyroïde aurait provoqué une faiblesse mus­ culaire et son sourire effacé.

CONGÉNITAL L’absence de sourcils pourrait être due à une kératose folliculaire, une maladie génétique.

PARALYSIE FACIALE Son sourire figé serait peut­être aussi le résultat d’une paralysie du nerf facial.

“Ce petit marquis m’impose aujour­ d’hui de venir devant lui”, dit Alexandre Bennala, le 11 septem­ bre sur France Inter au sujet du pré­ sident de la commission d’enquête du Sénat, Philippe Bas. “Petit mar­ quis” est une expression tirée du Misanthrope. En 1666, Molière qualifie ainsi le snobisme de certains de ces contemporains.

novembre-décembre 2018

KYSTE Sous l’œil on aperçoit un xanthélasma, un excès de gras qui serait causé par un trop fort taux de cholestérol.

MST Des marques jaunes sur le cou peuvent avoir été provoquées par la syphilis.

’où vient ce sourire si mystérieux ? D’une maladie, selon Mandeep Mehra, directeur médical du service cardiovasculaire de l’hôpital de Boston. En septembre dernier, le chercheur formule l’hypothèse que Monna Lisa est atteinte d’hypothyroïdie. Une théorie qui s’ajoute à la longue liste de diagnostics déjà formulés à propos du célèbre modèle de Léonard de Vinci. Florilège d’hypothèses glanées depuis cent ans.

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emmAnUeL mAcron, InTerPeLLé LorS d’Une vISITe dAnS Une AGence PÔLe emPLoI ? non, l’humoriste coluche dans un sketch en 1974.

STÉPHANE MÉKIL, PAR MAIL

COLLECTION DAGLI ORTI/AURIMAGES

mYLÈne FArmer Se Prend PoUr nAPoLéon P

BIANCHETTI/LEEMAGE

DANS LE RÉTRO

LA conSommATIon, Une reLIGIon ? C’est ce que semble affirmer l’Ukrainienne Alla Mingaleva en intégrant un Christ signé Rubens dans une photo de foule se pressant pour profiter des promotions du Black Friday, le vendredi suivant le repas de Thanksgiving, avec une télé en guise de crucifix.

o Nous avons en effet fait un raccourci. Merci Stéphane d’avoir pris la peine de nous expliquer la différence entre capitalisation boursière et valeur ajoutée. 7

RETROUVEZ-NOUS SUR... ... NOTRE SITE CAMINTERESSE.FR BONUS RECETTE

Préparez un chocolat chaud comme les Mayas Dans une vidéo pétillante et décalée, notre journaliste Elodie Barakat vous donne la recette du premier chocolat de l’Histoire. Au XVIe siècle, les Aztèques mélangeaient le cacao à de la farine de maïs, de la sève sucrée, de la vanille et des piments. Coup de fouet garanti. Un conseil : n’ayez pas peur de mettre du sucre. Bon appétit !

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VIENT D’OÙ ? L’ORIGINE

Magazine mensuel édité par 13, rue Henri-Barbusse, 92624 Gennevilliers Cedex Tél. : 01 44 15 30 00. Société en nom collectif au capital de 3 000 000 d’euros, d’une durée de 99 ans, ayant pour gérant Gruner + Jahr Communication GmbH. Ses trois principaux associés sont Média Communication SAS, Gruner und Jahr Communication GmbH et France ConstanzeVerlag GmbH & Co KG.

LE REMIX

QUI A DIT ?

Pour qu’il y ait du chômage quelque part, il faut déjà qu’il y ait du travail. En France, il y a les deux, seulement quand il y a du travail, les travailleurs se plaignent de travailler. ”

Pour comparer la richesse d’une entreprise avec celle d’un pays, il faut prendre les mêmes éléments de comparaison. La richesse d’un pays c’est son PIB (Produit intérieur brut). Or le PIB est la somme des valeurs ajoutées (VA) des entreprises : le chiffre d’affaires moins toutes les consommations intermédiaires. Il faut donc déterminer la valeur ajoutée d’Apple et d’Amazon pour pouvoir les comparer à un pays. Pour l’année 2017, la valeur ajoutée estimée de ces deux multinationales est de 162,84 milliards de dollars. Nous sommes donc très loin de l’Italie. Avec cette estimation, nous sommes plutôt entre le Qatar et le Khazakstan (56e et 57e rang mondial selon le fonds monétaires international). Cordialement,

HORS-SÉRIE HIVER 2019 • ÇA

Abonnement : Tarifs pour 1 an/6 numéros : 35,70 € © PRISMA MEDIA 2014. Dépôt légal : décembre 2018. Diffusion : Presstalis – ISSN : 2117 – 9468. Création : décembre 2010. Commission paritaire : 0321 K 90735. La rédaction n’est pas responsable de la perte ou de la détérioration des textes ou photos qui lui sont adressés pour appréciation. La reproduction, même partielle, de tout matériel publié dans le magazine est interdite. Provenance du papier : Allemagne, Taux de fibres recyclées : 23 % Eutrophisation : Ptot 0,003 Kg/To de papier

Jocelyn Bell Burnell, 75 ans, s’est vu décerner le Breakthrough Prize en physique fondamentale, doté de 3 millions de dollars. Pas trop tôt. En 1974, elle avait découvert les pulsars radio (des objets astronomiques). Mais c’est son directeur de thèse Antony Hewish qui fut récompensé du Nobel de physique.

c’est en pourcentage, la proportion d’enfants nés hors mariage en France

en 2017. En 1978, ils n’étaient que 9,4%. La baisse du sentiment religieux, la reconnaissance de droits pour les enfants hors mariage et la création du Pacs peuvent expliquer cette hausse.

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J’aimerais réagir à votre article « Apple, Amazon, les nouveaux Templiers » paru dans vos pages « L’Histoire éclaire l’actu » du numéro de novembre-décembre 2018. Vous compariez la capitalisation boursière de deux entreprises à la richesse d’un pays. « Début septembre la capitalisation boursière cumulée d’Apple et Amazon a atteint L’HISTOIRE 2 000 milliards de dollars. Soit ÉCLAIRE quasiment le PIB Apple, Amazon, L ’ A C T U les nouveaux Templiers de l’Italie (2 049 + milliards de d dollars) ». C’est inexact ! L’une et l’autre ne sont pas comparables LA JOCONDE ÉTAIT-ELLE malgréGRAVEMENT tout ce MALADE ? d peut lire que l’on habituellement. La capitalisation boursière ne peut être considérée comme une richesse pour l’entreprise, les actions appartenant aux actionnaires. en SePTembre, L’ASTroPHYSIcIenne

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PUBLICITÉ ET DIFFUSION Directeur Exécutif PMS : Philipp Schmidt, 5188. Directrice exécutive adjointe PMS : Anouk Kool, 4949. Directeur délégué PMS Premium : Thierry Dauré, 6449. Brand solutions Director : Véronique Pouzet, 6468. Tranding Managers : Alice Antunes, 4659, Virginie Viot, 4529. Planning Manager : Julie Vanweydeveldt, 6994. Responsable exécution : Albane Ojardias, 6494. Assistante Commerciale : Catherine Pintus, 6461. Directrice déléguée Creative Room : Viviane Rouvier, 5110. Directeur délégué Insight Room : Charles Jouvin, 5328. Directrice des études éditoriales : Isabelle Demailly Engelsen, 5338. Directrice de la Fabrication et de la Vente au Numéro : Sylvaine Cortada, 5465. Directeur marketing client : Laurent Grolée, 6025. Directeur des ventes : Bruno Recurt, 5676.

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Rédactrice en chef : Mickaëlle Bensoussan, 6322. Rédactrice en chef adjointe : Cyrielle Le Moigne-Tolba, 6314. Directrice artistique : Valérie Fossey, 4593. Chefs de service : Gaëlle Renouvel, 6343 , Nicolas François, 4942. Secrétaires de rédaction : François Pellegrini (1er SR), 5688 , Anne Vrignaud. Maquette : Philippe Delavaud (chef de studio), 4995 , Aurélie de La Seiglière, 5888. Thierry Le Roux. Chef de service photo : Frédérique Lajoix, 4776. Ont participé à ce numéro : Olivier Balez, Malika Bauwens, Véronique Chalmet, Yann Colcanopa, Pierre Delannoy, Manuela France, Capucine Frey, Marion Guyonvarch, Mark Ionesco, Maylis Jean-Préau, Isabelle Mayault, Jean-François Paillard, Guilherme Ringuenet, Jean-Paul Roig, Marine Sanclemente, Christophe Veyrin-Forrer. Secrétariat : Katherine Montémont (secrétaire de direction), 5636. Comptabilité : Franck Lemire, 4536. Fabrication : James Barbet, 5102, Stéphane Redon, 5101.

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L’HISTOIRE

INSENSÉE

CHILI-URSS 1973 LE MATCH FANTÔME À LA GLOIRE DU GÉNÉRAL PINOCHET

L

PAR MAYLIS JEAN-PRÉAU

E 24 SEPTEMBRE 1973, l’attaquant Carlos Caszely et ses coéquipiers de l’équipe de foot chilienne arrivent à Moscou dans une ambiance glaciale. Deux semaines plus tôt, un coup d’Etat militaire a renversé le président socialiste Salvador Allende. Le nouveau maître du Chili, le général Augusto Pinochet, n’est pas vu d’un bon œil par l’URSS de Brejnev. En pleine guerre froide, l’arrivée au pouvoir de cet anticommuniste fait basculer le pays dans la sphère d’inf luence américaine. L’accueil réservé aux joueurs sud-américains est froid comme une bonne vodka ! Caszely, pourtant socialiste convaincu, est bloqué un moment à la douane sous prétexte qu’il ne ressemble pas à la photo de son passeport. Même scénario pour le défenseur Elias Figueroa. Après ces embrouilles, la Roja se retrouve le 26 septembre dans le stade Lénine pour affronter l’excellente équipe soviétique devant 60 000 Russes ! Soudés, les Chiliens parviennent à arracher un match nul (0-0). Pinochet se frotte les mains. Car il ne s’agit pas de n’importe quel match. A la clé, il y a une qualification pour le Mondial 1974 qui se tiendra en République fédérale d’Allemagne. Le dictateur espère bien y faire rayonner son Chili nouveau. RIEN N’EST JOUÉ. Il faut encore que la Roja remporte le match retour. Celui-ci est prévu le 21 novembre à l’Estadio Nacional de Santiago du Chili. Un stade où se pratiquent depuis quelques mois interrogatoires, viols et tortures de dissidents supposés. La fédération de foot soviétique est bien informée. Pas question de cautionner ces violences en jouant dans ce lieu sinistre ! Valentin Granatkin, son président, propose à la Fifa

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Ce 21 novembre à Santiago du Chili, l’équipe d’URSS n’a pas existé sur le terrain. Et pour cause, elle n’a pas fait le déplacement.

d’organiser le match dans une autre ville latino-américaine. Son homologue chilien ne lâche rien : « Ou vous jouez au stade de Santiago du Chili, ou pas du tout ! » Pour vérifier ce qui se trame vraiment dans la capitale, la Fifa y envoie deux émissaires pendant 48 heures. Ils rentrent enthousiastes ! « Nous avons trouvé que le cours de la vie était normal, il y avait beaucoup de voitures et de piétons, les gens avaient l’air heureux et les magasins étaient ouverts… » rapportent ces fins observateurs. Quand au stade, il est décrit comme un simple « centre d’orientation » (sic). TOUT VA BIEN AU CHILI ! La Fifa maintient donc le match. Mais le 21 novembre aucun footballeur russe n’est dans les vestiaires. Pinochet le sait. Et il s’en moque. La rencontre aura bien lieu… avec une seule équipe ! Des milliers de spectateurs s’installent dans les gradins pour assister à un hallucinant spectacle à la gloire de Pinochet. Caszely, Figueroa et leurs équipiers pénètrent dans le stade. Un arbitre chilien siffle le coup d’envoi. Incrédules, les joueurs se font des passes et progressent vers le but adverse. A la 22e seconde, le capitaine Francisco Valdés pousse le ballon dans la cage défendue par aucun gardien. « Copa del Mundo Fifa 74. Sélec. de Chili 1-Sélec. U. Sovietica 0 », annonce le panneau d’affichage. « C’était le show le plus débile, le plus stupide qui soit… » avouera plus tard Caszely. Comme le veut le règlement de la Fifa, l’équipe qui ne s’est pas présentée est déclarée perdante. Le Chili gagne son ticket pour la Coupe du monde. Eliminée dès le premier tour, la Roja y fera un passage éclair. Au contraire d’Augusto Pinochet qui durant dix-sept ans maintiendra son pays dans la dictature. JANVIER-FÉVRIER 2019


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