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Chapitre 16 Où Archibald n’est plus vraiment lui-même et où de vielles citations latines trouvent une nouvelle jeunesse…

― Droit devant ! Le capitaine Achab avait eu beau prétendre qu’il serait pratiquement impossible de retrouver en pleine mer un sous-marin capable évidemment de disparaître sous les flots loin de l’œil inquisiteur de toute longue vue, la chance lui avait démontré qu’il se trompait lourdement quelques heures plus tard seulement. La chance. Et la nuit. Le Chasseur contemplait l’horizon lacéré d’éclairs au cœur des ténèbres de velours. Ils se trouvaient encore trop loin pour savoir à quoi s’attendre précisément. Mais on pouvait distinguer distinctement la coque du sous-marin du capitaine Nemo à la surface. La coque… et la chose qui avait apparemment attiré à elle le Nautilus. ― Ne pouvez-vous pas aller plus vite ? s’emporta-t-il une fois encore. Mais Achab resta de marbre. ― Mon navire n’est pas un engin à moteur, monsieur. Nous ne pouvons pas aller plus vite que le vent. Et les vents ne sont pas vraiment avec nous cette nuit. Dois-je vraiment vous rappeler comment un trois mât tel que… ― Très bien, peu importe. Il faut que je retrouve Bellérophon au plus vite. Coûte que coûte. ― Jörmungandr… Merlin hoqueta et posa la main sur la paroi de la coursive pour se rétablir avant de la retirer vivement. Il avait touché un tuyau bouillant. L’enchanteur pensait avoir eu une existence bien remplie. Arthur, la table ronde, Mordred, la trahison de tant de fidèles, son exil, sa vie dans la peau d’un écureuil… Il connaissait tout de la magie. Mais il ne savait pas pour quelle raison Lilith ne l’avait pas tué en quittant sa cellule. Il ne méritait pas d’autre sort. Il avait été incapable de l’empêcher de s’échapper, lui qui s’était montré si fier des protections mystiques qu’il avait mises en place ! Quel misérable, quel piteux représentant de son ordre… Oh, non, au bout du compte, Merlin ne comprenait que trop bien la clémence de la démone. Elle désirait le voir spectateur de sa propre déchéance et des conséquences de ses actes, de ses failles. Lilith espérait qu’il touche du doigt cette volonté de destruction. Qu’il soit témoin de sa fuite, qu’il se souvienne tout à coup de ce que penserait son père en découvrant l’ampleur de ses erreurs, à quel point il avait failli, comment il avait trahi le peu de confiance que ce dernier lui accordait encore. Qu’il voit de ses propres yeux… ― Jörmungandr…

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Le serpent de mer géant était à la hauteur des légendes. Merlin avait cru voir tout ce qu’il était possible d’imaginer en terme de créature magique au cours de sa longue vie. Mais l’existence même de Jörmungandr dépassait l’entendement. L’enchanteur se rendit compte que Lilith avait décidément pensé à tout, pesé la moindre réplique. Non, elle n’avait pas besoin d’un Léviathan pour lui permettre de s’échapper… Il lui suffisait de parier sur la déchéance imminente d’Archibald Bellérophon, que Merlin n’avait pas su anticiper. Une déchéance dont le déchaînement de fureur et de déréliction s’était révélé à même de réveiller de son sommeil millénaire l’un des plus terribles monstres que Féerie n’ait jamais engendré. Monstre. C’était bien le terme adéquat pour qualifier le serpent de mer. Que dire d’autre ? Miðgarðsormr. Le serpent de Midgar. L’enchanteur tenta de souvenir de tous les mythes qui couraient à son sujet, de ses duels perdus, mais la mythologie nordique ne l’avait jamais vraiment passionné. C’était sans doute une erreur. Combien mesurait-il ? Trois cents mètres ? Cinq cents ? Une lieue de long ? Impossible de le savoir avec précision et c’était bien la dernière chose à son sujet dont se souciait Merlin. Jörmungandr avait surgi des abysses pour mieux saisir le Nautilus entre ses griffes démesurées. Le sous-marin, dont le capitaine Nemo était si fier, merveille de métal et de vapeur, avait paru tout à coup dérisoire quand Merlin avait relevé la tête, découvrant un œil aussi grand que le premier cercle de Stonehenge. Avait-il désiré l’emporter avec lui dans les profondeurs de l’océan pour le ramener dans son antre millénaire ? Apparemment pas : le gigantesque serpent de mer, son puissant corps annelé aussi musculeux que titanesque enroulé autour du Nautilus, était remonté vers la surface, si vite que l’enchanteur s’était retrouvé plaqué sur le sol de la coursive, maintenu immobile par la pression. C’était un miracle si le sous-marin ne s’était pas brisé en mille morceaux, broyé par la simple force centrifuge que lui imprimait Jörmungandr. Les baies vitrées, elles, s’étaient bien vite fendillées. Si Lilith comptait sur le serpent de mer géant pour réussir à s’enfuir, elle lui faisait vraiment une confiance aveugle, car si le verre se brisait… Elle aussi serait emportée par les trombes d’eau qui ravageraient tout sur leur passage en pénétrant dans le Nautilus, emportant hommes d’équipage, ballast, accessoires, sans parler de toutes les œuvres d’art amassées par Nemo… Mais Merlin avait dû baisser la tête au bout de quelques secondes. De l’autre côté de la baie vitrée ne défilait plus qu’un déluge d’écume. Il ne se souvenait plus du moment où ils avaient finalement atteint la surface. Cependant, de toute évidence, le monstre obéissait bien à une autre volonté que la sienne. Il faisait nuit noire mais un hurlement blanc l’avait réveillé en sursaut. Tous les boulons du Nautilus, de la berline à la cabine de pilotage, s’étaient mis à vibrer comme jamais. Une explosion avait retenti ensuite, comme pour tenter piteusement de rivaliser avec le cri de rage de Jörmungandr. Le serpent de mer semblait frustré de ne pouvoir exercer sur le Nautilus sa fureur. Merlin comprit que la détonation signifiait que les moteurs du sous-marin avaient dû lâcher. Son hélice principale s’était désormais immobilisée. Un silence inquiétant tomba alors de coursive en coursive, à peine troublé par un étrange murmure moqueur. Certaines écoutilles avaient cédé et les filets d’eau qui se répandaient à l’intérieur se gaussaient de la prétention de Nemo, enfin réduite à néant. Que le monstre marin décide ou pas de couler le Nautilus d’un coup de queue, c’était l’affaire de quelques minutes avant de le voir disparaître

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de lui-même sous les flots. Merlin avait voulu enfin se relever, réagir, se mettre à la recherche des autres passagers du sous-marin. Si lui n’était pas mort à l’apparition de Jörmungandr, il n’était certainement pas le seul survivant. Archibald… Il devait retrouver Archibald. Mais, une fois encore, l’enchanteur avait dû se soumettre à la course folle des évènements, incapable d’exercer sur le destin la moindre influence. Remontant vers la passerelle principale, Merlin s’était figé en découvrant non seulement que le capitaine Nemo était bien vivant mais qu’il ne comptait visiblement pas en rester là. Si le Nautilus de son souvenir se distinguer avant tout par un bélier capable de fendre les glaces ou de briser la coque d’une goélette, l’enchanteur n’avait jamais entendu parler de… canons ! C’était bien pourtant deux batteries complètes qui avaient surgi des flancs cabossés de l’insubmersible, lui donnant soudain des allures de porc-épic flottant. Mais combien ces canons au fût mesurant chacun plus de quinze pieds pouvaient sembler dérisoires face au serpent de mer géant qui se dressait de toute sa hauteur au-dessus des flots, prêt à défier la lune ! Le Nautilus tout entier, malgré ses soixante-dix mètres de long, évoquait une misérable brindille oscillant au gré des clapotis. Des clapotis à l’amplitude colossale. Si Lilith avait quelque chose à voir avec l’apparition de Jörmungandr, la démone n’était nulle part en vue. De toute évidence, elle ne se souciait guère de le mettre en danger. Mais comment imaginer qu’un tel monstre puisse craindre quoi que ce soit d’un boulet de canon et de cent autres après lui ? Parler de piqures de moustiques aurait été encore en-dessous de la vérité. Oui, c’était un duel perdu d’avance pour le capitaine Nemo. Mais Merlin connaissait bien le caractère farouche du prince Dakkar. Si Nemo devait sacrifier ses hommes, son sousmarin et sa propre existence dans un affrontement vain, il n’hésiterait pas un seul instant. Il n’était sans doute même plus question pour lui du destin des Terres de Féerie, du sort de Lilith ou de Bellérophon, lui qui l’avait entraîné dans cette histoire. Le capitaine Nemo ne devait plus être animé que par la rage, la même rage qui l’avait poussé à construire le Nautilus afin de se venger des agissements impérialistes de l’Empire colonial anglais. Jörmungandr incarnait une nouvelle forme d’autorité. La toute puissance de la nature. L’incarnation de ses excès, de sa folie, de sa cruauté aux yeux des hommes et de ceux qui la subissaient, misérables fourmis balayées par la pluie. Merlin franchit les derniers barreaux le séparant de la surface du sous-marin et se hissa hors du sas, près du tube du périscope. Il était seul. Nemo et les autres survivants avaient dû rester à l’intérieur du Nautilus, retranchés dans la salle des commandes. Lilith non plus n’était pas là, une fois encore, elle se dérobait. Désormais en mesure de s’échapper grâce à l’intervention du serpent géant de la mythologie, elle ne pouvait tout de même pas songer disparaître sur son dos ! Son esprit retors devait fatalement avoir pensé à quelque chose. L’enchanteur voulut faire appel à la magie pour tenter de repérer Lilith mais il n’avait toujours pas réussi à reprendre son souffle et il était toujours harcelé par les vertiges nés des actes de Lilith et de cette remontée imprévue depuis les profondeurs de l’océan. Les étoiles avaient l’air si paisibles dans le ciel ! Pas un nuage. La piste de nacre de la voie lactée s’ouvrait même sous ses yeux, là-haut, très haut, si haut. Jörmungandr déploya soudain une gigantesque collerette restée jusqu’ici invisible et son rugissement foudroya les flots, tel le signe avant-coureur du Ragnarök. Si le serpent de mer devait s’en prendre aux Terres de Féerie, dévastant port après port…

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Le chaos s’étendrait un peu plus encore. ― Bâbord amures ! L’équipage du Pequod s’était rassemblé sur le pont supérieur du baleinier, abandonnant en grande partie les tâches qui lui étaient dévolues en cet instant pourtant crucial. Sous l’impulsion d’Achab, le bâtiment s’était lancé dans une approche détournée, destinée à couper net la trajectoire du sous-marin revenu à la surface. Mais les choses avaient brusquement changé lorsqu’était apparue une créature de malheur et de désespoir. Le monstre avait déplié ses anneaux autour du Nautilus, récifs mouvants formés de barrières d’écailles s’élevant à près de cent pieds de haut. ― Sept, huit… Je compte dix anneaux successifs autour du sous-marin avant d’en arriver au cou de cette chose ! maugréa Achab, apparemment loin de céder à la panique pour autant, contrairement à ses hommes. Constatant que le Chasseur ne répondait pas, il pivota vers lui, se détournant un instant du gaillard d’avant. ― Vous m’avez entendu ? Le Chasseur ne réagit pas, le regard rivé sur cette immonde bête surgie des abysses. Achab haussa les épaules et poursuivit. ― Je ne sais pas si cela faisait partie de votre plan et si vous étiez au courant de l’existence d’un tel serpent de mer, mais si vous croyez que je vais me jeter sur lui… Je ne suis plus celui que vous croyez avoir engagé, j’en suis désolé pour vous. Je vous ai dit que je n’avais peur de personne et je le maintiens. Mais cette créature n’a rien de comparable avec tout ce que j’ai pu jamais croisé au cours de ma carrière. Je ne compte pas défier les dieux. Surtout quand ils ne m’ont rien fait. ― Capitaine, nous dérivons ! fit Stubb, l’officier en second, d’une voix tremblante. Vite ! Il faut changer de cap ! ― C’est trop tard, intervint alors le Chasseur, reprenant la parole pour la première fois depuis de longues et pesantes minutes. Je connais ce serpent… C’est Jörmungandr. On dit de lui qu’il pourrait ceindre le monde tant il est grand… Je ne sais pas comment Lilith a pu parvenir à le réveiller, mais un monstre marin de cette taille va nous attirer à lui comme un maelstrom. Capitaine, j’ai bien peur que votre légende ait droit à un nouveau chapitre… tout aussi morbide et définitif que les précédents. Achab se redressa de toute sa hauteur et eut un sourire mauvais. ― Je n’en crois pas un mot. Je n’ai que faire de votre serpent. D’après nos dernières mesures au sextant, nous ne sommes pas si loin des eaux de l’Atlandide. Avec un peu de chance, nous pourrions encore atteindre ses côtes. ― Vous pensez avoir droit à la protection du maître des lieux ? demanda le Chasseur. Achab haussa les épaules, se racla la gorge et cracha sur le pont. ― Peu importe. Si nous arrivons à débarquer avant que cette chose nous repère, j’espère bien qu’il ne nous suivra pas dans les terres ! ― C’est sûr que ce n’est pas votre minuscule cachalot qui aurait pu faire ça…, grommela le Chasseur, amer. ― Attention…, fit Achab. Ma patience a des limites.

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Le Chasseur se passa une main sur le visage et soupira. ― Veuillez m’excuser. Mes paroles ont dépassé ma pensée. Je… J’ai une mission à accomplir. Et je n’ai jamais failli jusqu’ici. Achab cracha à nouveau. ― Il y a une première à tout, vous savez…

Merlin voulut se boucher les oreilles, en vain, et dut mettre un genou à terre. Jörmungandr venait de hurler à nouveau, comme s’il réclamait quelque chose. Un combat ? Comme en écho à ce rugissement de tempête, le Nautilus trembla une fois encore, mais c’était bien la mécanique interne du sous-marin qui avait trouvé de quoi obéir une dernière fois à son maître, le capitaine Nemo. Les batteries de canon se relevèrent à 90°, pivotant sur leur socle mobile. Avait-il perdu la raison ? Devant la puissance de la centaine de canons géants qui se dressaient à présent vers les cieux, braqué sur le monstre marin, l’enchanteur connut un instant de fol espoir, le temps d’un battement de cœur raté. Nemo avait toujours été en avance sur son temps et s’était imposé comme un véritable visionnaire. Avec un peu de chance… S’il pouvait le faire fuir… Oui, simplement le faire battre en retraite, le temps de rejoindre l’une des caches du capitaine du Nautilus… Merlin secoua la tête. Tout cela était vain. Les moteurs de l’appareil avaient rendu l’âme. Cette bordée serait un ultime geste de bravade. Faire tirer tous les canons en même temps suffirait probablement à disloquer pour de bon le sous-marin. L’enchanteur hésita. Devait-il se jeter à la mer ? Il crut alors qu’un orage éclatait au loin, puis il comprit. Jörmungandr avait baissé ses yeux d’or sur lui et l’avait repéré, feulant doucement. Merlin partit d’un rire tonitruant. S’il tentait sa chance à la nage, il n’irait pas bien loin ! Les anneaux du serpent de mer géant ressemblaient à autant de murailles infranchissables. Un labyrinthe d’écailles et de griffes. Dans ce cas, après tout, pourquoi ne pas partir en beauté dans un nuage de fumée et de poudre noire ?

Mais Merlin sentit le regard de Jörmungandr glissé le long du Nautilus, en direction de la passerelle d’embarquement. Nemo ! Le capitaine apparut, le bras droit bandé sommairement, son uniforme déchiré. ― Et c’est vous qui disiez qu’il faut vivre au sein des mers pour être libre et indépendant ! ne put s’empêcher de railler l’enchanteur, cédant au désespoir. Nemo ne parut pas l’entendre, aussitôt suivi par six de ses hommes. Tous se mirent à courir eux aussi vers le tube du périscope, incapables de contenir leurs cris. Mais Merlin remarqua qu’ils ne levaient pas la tête vers le serpent de mer, pas plus qu’ils ne semblaient se soucier des canons qui les entouraient de par et d’autre, telle une haie d’honneur sinistre. C’étaient comme s’ils ne les avaient pas remarqués, comme si le Nautilus avait réagi de lui-même, selon un protocole de défense automatisé. Si c’était bien le cas… ― Nemo ! Que fuyez-vous ? le héla Merlin.

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Mais le capitaine ne donnait pas plus l’impression d’avoir vu l’enchanteur en se précipitant pourtant vers lui avec les autres survivants de l’équipage. Le capitaine lui-même paraissait ébranlé, pour la première fois depuis que Merlin avait fait sa rencontre. Le serpent de mer ulula à nouveau. ― C’est Lilith ? C’est Lilith, c’est ça ? fit l’enchanteur. Cette question fut ignorée elle aussi. Une nouvelle voix se fit entendre. Et ce n’était pas la voix de la princesse de Tyr. ― Alors l'océan déferlera sur les terres, parce que le serpent de Midgard, saisi par sa « fureur de géant », gagnera le rivage. Le serpent de Midgard soufflera tellement de venin qu'il en aspergera l'air tout entier ainsi que la mer. Il sera absolument effrayant et il s'avancera aux côtés du loup Fenrir… Une marche après l’autre, l’écho métallique de ses pas se répercuta dans la nuit et Jörmungandr se tue à ces mots. Merlin secoua la tête. Il ne voulait pas y croire. ― Alors, j’ai bien appris mes leçons de mythologie appliquée, non ? Même si je ne vois pas de loup géant ! ― Archibald… L’enchanteur recula d’un pas et Nemo et ses hommes se retournèrent alors. Ils avaient fui Bellérophon ! Mais était-ce encore le jeune homme que Merlin avait connu ces derniers mois ? Il remarqua soudain qu’il traînait une silhouette derrière lui, la tenant d’une main par les cheveux… Mais ce n’était toujours pas Lilith. ― Alice ? Mais que lui est-il arrivé ? C’est… C’est toi qui… Le jeune homme le toisa avec une morgue que Merlin n’avait jamais lue dans son regard. Mais les pupilles d’Archibald avaient viré au noir complet. Le blanc de ses yeux avaient totalement disparu, englouti par les ténèbres. D’un geste du bras trop vif pour Merlin, Archibald jeta négligemment le corps inanimé de la jeune femme dans sa direction. L’enchanteur bondit en avant, encore chancelant, et rattrapa Alice avant qu’elle ne retombe lourdement sur la coque de métal du Nautilus. Un hématome se dessinait déjà sur sa pommette gauche. Merlin ne pouvait croire que Bellérophon l’ait frappé, même sans le vouloir. ― C’est trop tard, Merlin. Nemo et les autres l’ont bien compris, reprit le jeune homme, d’une voix étonnamment froide. C’est fini. Lilith a réussi. Archibald tourna son regard à l’horizon et Merlin remarqua un navire qui n’était pas là quelques minutes plus tôt. ― Tiens, des spectateurs… Je me demande à quoi s’attendent ces gens, Merlin. A quoi s’attend quelqu’un comme Nemo lui-même. Oh, le temps est venu d’un petit Deus Ex Machina avec Schopenhauer, non ? Tout le monde doit s’imaginer qu’il va apparaître, tout de blanc vêtu, pour renverser la situation et porter un coup fatal à notre adversaire, j’en suis sûr. Jörmungandr tendit le cou et hurla, comme pour rappeler à tous qu’il était là et n’avait aucune intention de s’en aller. Un premier éclair illumina les cieux et l’océan frissonna, saisi d’une houle surnaturelle. Archibald pivota ostensiblement vers la bête. ― Bellérophon, tu n’y penses pas…

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― Vous ne savez pas à qui vous parlez, fit Nemo, retrouvant soudain l’usage de la parole. Ce n’est plus celui… ― Taisez-vous, gronda le jeune homme. Je vais vous montrer ce que je peux faire. Les plaques de tôle du sous-marin se mirent brusquement à vibrer, une à une. Bien vite, cette chair de poule métallique le recouvrit entièrement. Merlin écarquilla les yeux quand Archibald, ou l’être maudit qui avait été Archibald, se pencha en arrière, bras écartés, avant de bondir dans les airs, d’un bond qui arracha à tous ceux présents un hoquet de stupeur. Mais celle-ci se changea aussitôt en terreur pure, les laissant bouche bée et pantelants en voyant le jeune homme s’envoler droit sur le serpent de mer, dans une traînée d’étincelles violettes, qui devint un véritable nuage. ― Attendez, c’est… ― C’est une chimère, répondit Merlin, grave. Archibald avait disparu, s’effaçant à mesure qu’il prenait encore de la vitesse, encore, encore. Encore. Comme pour se désintégrer dans une pluie d’éclairs cramoisis qui en quelques secondes avaient pris la forme de cette créature mythologique, à tête de lion et queue de dragon, enflant au point de se faire aussi grosse que Jörmungandr, météore embrasant la nuit. Le monstre marin parut surpris, si tant est que l’on puisse lire une telle émotion sur une gueule aussi atroce. Son cou immense partit en arrière, mais il ne put éviter les crocs de la chimère de feu qui se refermèrent sur lui en crachant une nuée de vapeur ardente. Il hurla, une fois de plus. Ses anneaux s’agitèrent, la houle devint déferlante et se déchaîna contre le Nautilus retenu prisonnier. Plusieurs marins perdirent l’équilibre et disparurent dans l’écume en hurlant. Mais les deux adversaires n’avaient que faire de misérables humains. Une gigantesque chimère, mirage de rage, illumina tout à coup les ténèbres à l’horizon, mais le Chasseur ne réagit pas, alors que tout l’équipage du Pequod, le capitaine Achab en tête, avait décidé d’abandonner le navire et se précipitaient déjà sur les chaloupes. Il se contenta de tirer sa hache.

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Archibald Bellérophon - saison 5 - Chapitre 16