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Mémoire de recherche - séminaire ‘‘Militantisme, mobilisations sociales et TIC’’

Comment le dispositif du crowdsourcing influence t-il l’esprit militant ? L’exemple de la plateforme ‘‘Démocratie Durable’’ Mémoire suivi par David Vandiedonck

Édouard Marchal & Thomas Hierthes M2 CIE - Année universitaire 2014/2015


AVANT-PROPOS C

e travail d’initiation à la recherche, préparé pendant près de deux ans, s’inscrit dans le séminaire thématique consacré aux liens entre militantisme, mouvements

sociaux et nouvelles technologies. Après plusieurs semaines de recherche sur le militantisme, nous nous sommes intéressés à l’utilisation des outils dits de crowdsourcing dans un milieu militant pour une société plus écologique et plus démocratique. Ce choix n’est évidemment pas anodin et reflète notre fort intérêt commun pour les problématiques relatives aux enjeux environnementaux qui traversent nos sociétés actuelles et aux notions proches du concept de ‘‘développement durable’’. Tous les deux fortement intéressés par ces thématiques, nous avons également depuis plusieurs années un engagement sur le terrain, notamment dans des associations locales oeuvrant sur ces enjeux. Cette recherche s’inscrit donc clairement dans une volonté personnelle de mieux comprendre ces structures et d’en savoir plus sur les dynamiques qui traversent les milieux militants contemporains, notamment depuis le développement massif des technologies de l’information et de la communication. Les apports de ce travail auront été nombreux, ces derniers nous auront permis de prendre du recul sur des mécanismes complexes (l’engagement, l’adhésion, web et militance) et d’y faire des liens avec notre coeur de formation, la communication stratégique et opérationnelle. Nous tenons à remercier David Vandiedonck, tuteur universitaire de ce mémoire, pour ses conseils et orientations tout au long de ce travail de conception et de rédaction.


SOMMAIRE INTRODUCTION

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PARTIE 1- La rencontre entre néo-militantisme et crowdsourcing 1- Comprendre la notion de néo-militantisme

1.1 L’esprit militant

1.2 L’engagement post-it : un nouveau modèle d’implication

1.3 L’adhésion : constituante de l’entrée militante

2- Néo-militantisme et culture web

2.1 Le militant sur le web, le militant du web

2.2 Un militantisme en ligne à deux visages

3- L’activisme en ligne et crowdsourcing

3.1 Caractéristiques du crowdsourcing

3.2 Les outils du crowdsourcing et l’objet militant

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PARTIE 2 - Notre terrain de recherche : construction et analyse 1- Notre terrain d’étude

1.1 Démocratie Durable, principes et fonctionnement

1.2 Structuration du site et modalités de participation

1.3 Synthèse

2- Cadre d’analyse des profils d’internautes interrogés

2.1 Guide d’entretien

2.2 Description des profils choisis

2.3 Synthèse des profils

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PARTIE 3 - Analyse de la pratique et influence du crowdsourcing sur l’esprit militant 1- Faire vivre un dispositif de crowdsourcing

1.1 Les motivations à faire vivre le projet

1.2 L’usage du dispositif par les internautes

1.3 La relation au groupe et à soi

2- L’influence du crowdsourcing sur l’esprit militant

2.1 Entre idéal du projet et réalité du terrain

2.2 Militer sans esprit militant

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CONCLUSION

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BIBLIOGRAPHIE

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ANNEXES

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INTRODUCTION Le militantisme semble avoir subit de nombreuses transformations lors du siècle passé, donnant lieu à l’avènement supposé d’un ‘’néo-militantisme’’, nouvelle forme de militantisme présentant des caractéristiques particulières et notamment une forme de désengagement d’un schéma d’appartenance classique vers un modèle plus souple, et ‘’à la carte’’. Ce phénomène de mutation des pratiques militantes est à mettre en lien direct avec la place de plus en plus grande prise par les technologies de l’information et de la communication, permettant à l’individu, désormais internaute, de participer et agir en ligne grâce à des plateformes spécialement dédiées, des outils collaboratifs. Nous avons placé au coeur de notre travail cette question de l’utilisation d’outils participatifs par des individus à priori engagés dans des actions militantes en ligne. La première étape de nos recherche nous a mené à la notion de ‘’crowdsourcing’’ où la foule - comprendre la participation cumulée de plusieurs internautes - permettrait de faire émerger des projets, d’apporter de nouvelles connaissances. Initialement partis avec l’idée de construire notre terrain de recherche sur l’étude de deux sites dits de crowdsourcing, nous voulions comprendre si ces plateformes en ligne étaient ‘’engagées’’, c’est à dire répondre à la question suivante ‘’cette plateforme est-elle militante ?’’. Cette première phase nous a amenés à un certain nombre d’interrogations et une volonté d’approfondir plusieurs thématiques et notamment la question de la pratique. Cette seconde année de recherche, seconde phase dans notre travail, nous a permit d’aboutir à la formulation d’un axe de recherche plus adapté. Cet écrit se propose donc d’étudier la façon dont le crowdsourcing influence un engagement militant, nous permettant ainsi d’identifier les apports de telles pratiques par l’intermédiaire de l’analyse de l’utilisation d’un site internet collaboratif, Démocratie Durable. Nous passerons en revue la littérature sur le sujet pour mieux comprendre ce concept de nouveau militant et son engagement. Cette introduction nous permettra de découvrir ce que l’on nomme crowdsourcing et d’en analyser ses liens avec le néo-militantisme. Nous ferons ensuite une analyse de la plateforme que nous avons choisi comme objet d’étude puis exposerons les profils retenus pour construire notre terrain de recherche. Dans une troisième partie, nous ferons part de l’analyse de ce dispositif, de la pratique de ses utilisateurs et les éléments de réponses à notre problématique.


LA RENCONTRE ENTRE NÉO-MILITANTISME ET CROWDSOURCING

PARTIE 1

La rencontre entre néo-militantisme et crowdsourcing

Les recherches au sujet du militantisme et de ses évolutions semblent s’être

essentiellement intéressées à la notion d’engagement et d’esprit militant depuis plusieurs années. La question n’est pas de savoir si les nouveaux militants, appelés les ‘’néo-militants’’ sont engagés ou non mais plutôt de comprendre comment ils le sont. Par extension, la notion même d’engagement peut être remplacée par celle de la pratique. Il s’agit alors de questionner la pratique d’individus dans un contexte militant. Pour cela, il convient de définir ce contexte de néo-militantisme pour ensuite le recadrer sur un aspect en particulier, dans notre cas les plateformes de crowdsourcing, pour enfin comprendre la pratique des personnes sur ces plateformes numériques.

1- Comprendre la notion de néo-militantisme

1.1 L’esprit militant

La littérature sur le sujet est unanime pour dire que le militantisme connaît de

nombreuses mutations. Il existerait une baisse de l’esprit militant à propos des grandes causes du siècle dernier. Les événements qui ont pu mobiliser des milliers de personnes de manière physique, sur le terrain, à une époque ne vivent plus de la même manière de nos jours. La montée progressive des associations portées sur des objectifs qui leur sont propres a décuplé “l’offre” de combats militants. Les projets sont plus locaux et personnels au détriment des grandes causes et grandes luttes. Ces dernières semblent découpées en thématique et subdivisées dans l’espace (dématérialisées entre autre) et le temps. Elles existent sous une autre forme. Plus globalement, les auteurs analysent la disparition d’objectifs politiques au sens large du terme. Les partis politiques ne sont plus les moteurs fondamentaux des manifestations, il n’en deviennent qu’un rouage. Néanmoins, chaque projet militant reste politique, en tant qu’il concerne les citoyens et les états.

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Si certains auteurs lient ces changements à l’individu en tant que tel, une supposée montée de l’individualisme notamment, beaucoup les associent au changement structurel de la société. À partir des années 70, les sociétés occidentales vivent une vraie révolution technologique qui apporte un mode de vie différent, basé essentiellement sur la transmission d’informations et l’accomplissement personnel au travers de biens matériels. C’est dans ce contexte que les individus et leur esprit militant évoluent. Ce constat pose une partie du contexte dans lequel les individus construisent leurs objets de militance. Paradoxalement, s’ils se forment autour de projets locaux et personnels, les recherches montrent qu’ils se portent plus sur des grandes causes humaines que sur des problèmes internes à l’état. Les thèmes comme la pauvreté, la sous-nutrition et l’environnement viennent remplacer les luttes sociales du 20e siècle. Mais le changement le plus significatif dans la figure du militant réside dans l’esprit même du militant. Militer devient, grâce aux nouvelles technologies notamment, un acte réfléchi. Chacun peut agir selon ses propres modalités d’action. Ainsi, le militant pèse le pour et le contre, calcule l’énergie nécessaire pour militer et les apports dont il va pouvoir bénéficier. L’engagement devient finalement la continuité de nos expériences, une extension de ce que nous aimons et ce dont nous avons besoin dans notre vie. Cette vision centrée sur la personne individuelle affaiblirait le ‘’nous’’ uni autour d’une grande cause mais apporte tout de même au combat originel. Le militantisme devient une modalité d’adhésion au projet parmi d’autres formes d’engagement comme l’explique Jacques ION en 2001. Le néo-militantisme est donc intrinsèquement lié à ce nouvel esprit militant. L’émergence de cet esprit ‘’pragmatique’’ dans les mouvements sociaux nécessite de s’interroger sur la manière dont ces personnes militent et réalisent leurs projets. Il s’agit alors de s’intéresser aux structures qui portent ces combats, en particulier les associations. Si les actions militantes ont été l’affaire des partis et des syndicats pendant longtemps, les acteurs associatifs, à travers les Organisations Non-Gouvermentales (ONG), se sont petit à petit appropriés le sujet (ION, 1997). D’après lui, l’engagement des individus serait de moins en moins lié aux systèmes d’appartenance (familliaux, religieux..) qui déterminaient auparavant l’entrée dans le militantisme. Il s’avère finalement que les néo-militants ont moins besoin de se sentir appartenir au groupe que leurs aînés. Ils cherchent alors des projets concrets, détaillés, aux tâches précises et quantifiées.

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Les associations répondent parfaitement bien à cela puisqu’elles sont en capacité de proposer une action qui n’a pas nécessairement pour objectif de renverser ou de changer une situation (un pouvoir, etc). Elles peuvent proposer un travail technique, à distance, ou une action locale et peu engageante sur la durée. C’est une autre modalité de l’adhésion qui se trouve en jeu : déterritorialisée, ponctuelle, ciblée, avec des objectifs précis et limités dans le temps. Un cas illustratif serait celui d’Amnesty International, ONG de défense des droits de l’Homme et militant pour le respect de la Déclaration Universelle des droits de l’Homme. Composée d’une équipe réduite, elle sollicite majoritairement ses adhérents pour mener des actions décentralisées dans le monde. Bien souvent, ces actions sont des relais de pétitions ou de plaidoyers qui ne nécessitent pas de rencontres entre les membres sur le terrain. L’individu agît donc seul, de manière isolée mais coordonnée, et l’action vit par l’accumulation de ces contributions individuelles. Ainsi, le néo-militant n’a plus besoin d’une structure organisée pour militer. L’action collective n’est plus organisée et rattachée à une zone géographique définie (un local, un quartier, une ville, un département…) : le néo-militant multiplie ses contributions pour plusieurs sujets, même si le combat est éloigné de sa zone d’habitation, et ce de façon ponctuelle, en fonction de ses envies et disponibilités. L’auteur explique que le néo-militantisme revient à militer en fonction d’un planning défini par chaque militant et celui-ci milite donc lorsqu’il est disponible. Dans ce contexte, le système de réseau autorise une grande mobilité : certains peuvent se réunir autour d’un projet, puis se séparer dès lors qu’il est réalisé, pour se retrouver de nouveau. C’est une démocratie du choix de l’action et du choix collectif qui détermine ce que font ensemble tel ou tel individu, telle et telle structure. La contribution de chaque individu au projet dépend notamment de ses contraintes personnelles et l’aboutissement de ce dernier n’advient parfois que par l’addition des engagements discontinus des militants lors de leurs moments de disponibilité (Granjon, 2005). L’individu évolue individuellement, sans pour autant faire disparaître la notion de groupe. Le néo-militant crée finalement lui-même son réseau indépendant avec d’autres personnes, sans se rattacher à une structure existante. C’est ce que Jacques ION nomme “le soi créateur de réseau”.

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La composition du groupe n’est, elle, jamais fixée : elle dépend de la distribution de ses membres au gré d’actions ponctuelles décidées dans une logique d’anticonformisme revendiquée (Raymond, 1996). En clair, la somme des individualités constituerait le groupe et ses caractéristiques. Ces organisations déstructurées, portées entre autre par l’accroissement des associations, ont donc permis de personnaliser l’action militante. Le nouvel esprit militant, c’est la possibilité pour l’individu d’agir quand, où et comme il veut.

1.2 L’engagement post-it : un nouveau modèle d’implication

Ce concept développé par ION illustre bien ce nouvel esprit du militantisme : à l’engagement militant proche du terrain succéderait un engagement plus distancié privilégiant l’action directe et l’efficacité immédiate, avec une mobilisation plus ponctuelle. Jacques ION évoque pour cela l’idée du post-it, presque à la carte et en fonction des besoins et envies de chacun. Ce type d’engagement comporte des caractéristiques qui forment un engagement global, un schéma qui est repris assez naturellement par les individus qui rejoignent les groupes et/ou travaillent de manière isolée pour une cause. Jacques ION développe les idées suivantes : • Peu contraignant : l’action est ponctuelle, ne demande pas d’investissement (en temps ou en argent) et permet à l’individu de se retirer de son engagement quand il le souhaite. Les formes de fonctionnement doivent être légères et souples pour ne pas déborder sur la sphère privée. • Tournée vers soi : derrière une action militante, il existerait une envie personnelle de répondre à un besoin, à des objectifs. Le but de l’engagement serait de pouvoir tirer un certain profit de l’action réalisée (contacts, informations..). Le nombre de personnes impliquées ne devient plus nécessairement un argument motivant. • Pragmatique : la finalité de l’action doit être palpable pour que le militant puisse juger de son utilité. Dans ce sens, les objectifs doivent être restreints. Si ces nouveaux militants agissent pour des grandes causes, leur objectif n’est pas pour autant de régler la cause à eux seuls, ils se concentrent sur un sujet précis. L'idée de vouloir atteindre un résultat concret prime sur la volonté de faire changer les choses de

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façon globale. Le néo-militant agit pour obtenir un résultat et moins pour remettre en cause le système (ION, 1997). De même, l’émergence de groupes monofonctionnels se multiplie pour réaliser le plus efficacement possible l’action à mener. • Anonyme : les personnes n’ont plus besoin d’être connues par le groupe pour agir. Le simple fait qu’elles soient dans l’action suffit à ce que le groupe les acceptent. Cet aspect se renforce avec la distance temporelle et spatiale autour d’un projet. • Contractuel : de plus en plus, cet aspect de contrat autour d’un projet s’impose. On le passe de manière morale ou légale, mais on s’engage en connaissance de cause (pour les deux parties) et pas sur un simple sentiment ou valeur. Notion de militantisme clé en main / militantisme autonome : un réseau qui fonctionne aujourd’hui laisse la main aux adhérents et ne prétend pas vouloir contrôler leur vie ou parler à leur place. Les individus veulent avoir leur part de décision et donc ne veulent pas être transportés d’un endroit à un autre sans y avoir réfléchi avant. Ces caractéristiques sont induites mais omniprésentes. Le militant devient maillon d’une chaîne qui peut s’étendre indéfiniment, sans qu’il n’en voit la fin. C’est une participation à la carte qui n’est plus motivée par le nombre du groupe ou la réussite globale d’un combat. Mais alors par quoi est-elle motivée ? Le simple fait de réaliser une action d’une manière pragmatique semble être plus une manière de militer qu’une motivation en soit. Si on ne se sent pas appartenir à une organisation ou un parti en particulier, qu’est ce qui retient l’individu à rester dans l’action ? La question de l’entrée dans un projet militant est plus floue qu’auparavant mais paraît primordiale pour comprendre ce que cherche l’individu dans son projet militant.

1.3 L’adhésion : constituante de l’entrée militante

Si les nouveaux modèles d’engagement précisent que les motivations ne sont plus uniquement personnelles, liées à la sphère familiale ou politique par exemple, elles restent liées à l’expérience sensitive de l’individu. L’individu entre dans le monde militant par le groupe, ses pratiques et ses actions réelles et non par des caractéristiques de base (un rattachement à un parti politique…). Ce ne sont plus les systèmes d’appartenance qui ‘’conditionnent l’engagement mais c’est l’engagement qui se trouve producteur

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de solidarités nouvelles’’ (Ion, 1997). Il y a donc bien cette question de solidarité et de partage dans un groupe d’individus. Le réseau, autour de l’action, permet le partage d’histoires, de profils ou de compétences, et devient un mode de sociabilisation. Les recherches montrent que, même si on agît de manière anonyme, l’individu cherche cet attachement à une communauté. Dans l'adhésion, l’individu cherche une identité au sein du groupe qui se crée autour de quelque chose de réfléchi et rationnel (dans l’action) et non de façon innée, comme dans une famille (Orfali, 2011). Comme nous avons pu le voir dans le nouvel esprit militant, ce ne sont plus des groupes de valeur mais d'intérêts. On se lie autour du projet et plus nécessairement d’une manière physique ou temporelle. Le choix du groupe ou du projet n’est pas neutre : l’individu choisit un groupe qui sert ses intérêts d’une manière ou d’une autre (Brehm, 1984). Les membres du groupe se transmettent des savoirs mais aussi s’enrichissent d’une diversité culturelle et territoriale, construisent un esprit communautaire, en débattent ou encore développent des initiatives locales en réseau. Les membres sont comme des vecteurs d’une ‘’logique coopérative globale et voilée’’ (Peugeot, 2002). Cet aspect est donc intrinsèquement lié à la notion de réseau, elle-même liée aux nouvelles technologies. Au travers d’outils en ligne, de plateformes sur le Web, l’individu se forge une identité au travers du projet militant. Elle est donc virtuelle, en tant qu’elle reste sur internet, mais représente finalement la véritable identité de l’individu qui a créé son profil. Dans ce contexte, c’est la pratique de l’utilisateur qui va définir son identité, puisqu’il est anonyme sur ces plateformes. Puisque l’internaute est face à un écran et pas à une personne, et ne peut donc pas voir qui est la personne en face, il se réfère à ce qu’elle dit ou ce qu’elle fait. L’individu est donc encore plus anonyme que dans un grand groupe, et ses interactions sont encore plus différentes. Dans ces cas, si l’individu décide de s’impliquer énormément sur le réseau il se construit une identité forte face au groupe et vice versa. Cette identité en question est beaucoup plus fragile que dans la réalité puisqu’il n’y a pas de contact physique, d’une part, mais aussi parce qu’on est toujours seul face à l’espace public que représentent ces plateformes. C’est toujours le groupe face à l’individu qui peut être encouragé dans ce qu'il dit ou totalement contredit. C’est un sentiment fort qui est quand même atténué par l’anonymat. Il est donc complexe de définir son identité via ces plateformes. Ce qui en ressort est donc le fait de n’exister que par sa pratique, ce qui n’est pas le cas dans les groupes de terrain (Orfali, 2011). Une

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personne inactive ne peut être considérée comme engagée ou militante pour quelque chose, elle sera oubliée et ne peut donc pas enrichir son identité. C’est finalement ce qui semble être la limite de ces outils : tant que la personne est active, elle fait partie du groupe, le groupe fait partie de sa vie et son sentiment d’adhésion est optimal pour le projet. Les recherches se sont donc portées sur la manière dont l’esprit militant s’est développé sur les plateformes Web.

2- Néo-militantisme et culture Web La littérature sur le sujet met bien en avant l’idée de culture. Pour un néo-militant, agir sur le Web n’est pas seulement lié à son objet de militance mais bien à sa culture du Web. On ne peut pas prendre part activement à un projet, adhérer à un groupe de travail à distance et/ou d’une manière anonyme, sans avoir une culture du Web.

2.1 - Le militant sur le Web, le militant du Web > Aux origines, une communauté, des structures associatives Les recherches montrent que les premières communautés militantes sur le Web naissent avec le principe de hacking dans les cercles hippies des années 1960. À l’époque, l’idée de réaliser des actions de manières horizontales, partagées et dématérialisées émerge. On cherche à détourner les outils à disposition pour faire vivre sa culture, son idée de la société. Au milieu des années 1990, Internet se démocratise et ses relations entre personnes, et militants, s’agrandissent. Internet amène la communication facile, la dématérialisation des projets et la rencontre virtuelle de militants du monde entier. On découvre que le net permet d’échanger, de s’exprimer librement sans peur de représailles (c’est la notion de freenet) mais aussi de s’organiser dans l’action. C’est l’apparition des “Black Bloc”, notamment à Seattle en 1999, qui marque le début de l’outil Internet comme un moyen de coordination et d’action. L’émergence des réseaux sociaux au milieu des années 2000 va accentuer cet aspect tandis que le monde du libre cherche à se développer de son côté, à l’insu des grands groupes du net. Les hébergeurs partagés apparaissent ainsi que le principe d’open source, outils construits collectivement à partir des connaissances de chaque individu.

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Finalement, on voit qu’Internet apporte à la fois un moyen de nourrir des actions militantes de terrain mais aussi, et surtout, de développer une forme d’esprit militant en ligne. Le néo-militantisme est donc grandement lié à cette technologie. Trois groupes d’acteurs sociaux interagissant avec les Technologies de l’information/ communication (TIC) se décrivent peu à peu (Peugeot, 2003) : • Associations et organisations non lucratives et militantes qui se sont créées à partir des TIC : usage de manière gratuite et partagée, donc accessible à tous. Ils utilisent les TIC comme une structure d’action et non juste un moyen ; • Associations qui n’ont pas de liens d’origine avec les TIC. Elle utilisent après coup cette technologie. Pour ce groupe, les TIC seraient juste un outil de communication et non pas une réelle structure au mouvement. Certains groupes en ont même peur ; • Associations qui se sont créées en choisissant un champ d’action mêlant dimension sociale et TIC. Il y a donc bien un Internet militant et des militants sur Internet. Dans les deux cas, l’outil paraît central dans l’évolution globale du militantisme. Le nouvel esprit trouve donc son outil phare qui lui permet à la fois de pouvoir travailler sans contraintes d’espace/temps, d’être anonyme s’il le souhaite, et à la fois d’être relié à une communauté, un groupe, dans lequel il se développe et crée son identité. Des plateformes comme les forums sont à l’origine de cette particularité, les réseaux sociaux renforceront cela plus tard. Nous pouvons alors nous poser les questions suivantes: que font ces militants sur Internet ? Comment appréhendent-ils l’outil et comment se saisissent-ils de ces moyens de communication ? Le Web n’est-il qu’un outil ou un monde militant à part entière ? Quels sont les moteurs et les barrières à cette pratique ? Si Internet sert initialement essentiellement à faciliter les communications, il s’est avéré qu’il deviendra un outil bien plus complet au fil du temps, permettant à des néo-militants de créer leur objet, leurs actions, directement sur des plateformes. Les recherches font part d’un certain nombre d’outils et de concepts qui se forgent autour de la notion de Web 2.0.

> Web 2.0 et interactions dans les communautés Le Web 2.0, régulièrement appelé ‘’Web contributif ou writable Web’’ (Lucien, 2009), traduit le passage d’un Web ‘’passif’’ et statique (le Web 1.0) à un Web basé sur l’interaction entre les usagers. Il se développe au travers de la construction de réseaux qui ne se

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basent plus sur la simple publication d’informations figées où l’internaute consomme de l’information et la collecte mais sur la possibilité donnée à l’internaute de contribuer à la création de contenus et à partager des connaissances. Nous voyons peu à peu s’installer progressivement un nouveau paradigme de communication dit «many to many» dans tous les aspects de la société, y compris dans les pratiques militantes. Le Web 2.0, qui selon certains auteurs ne possède pas une définition figée, évoque une communication fondée sur l’interaction entre les internautes. Celle-ci s’appuie sur les principes contributifs et communautaires, à l’origine d’une intelligence collective. Un sentiment communautaire autour d’intérêts, de passions communes se développe petit à petit. Ces aspects en entraînent naturellement d’autres : l’absence de hiérarchie dans la relation de communication, l’absence de frontières et une remise en question permanente des applications qui évoluent rapidement au bénéfice des rapports communicationnels, mais aussi un travail collaboratif, de l’innovation et une abondance d’information (Quoniam, 2008). Ce phénomène aboutit à un moyen d’action qui parvient à coordonner des milliers de contributeurs autour d’un projet. Dans l’Internet militant, ces contributeurs sont bénévoles et tentent de faire aboutir leur projet de la manière la plus horizontale possible (Quoniam, Boutet, 2008). Les communautés virtuelles se mettent à vivre au travers de ces formes de Web. La multiplication des supports permet à la communauté de vivre instantanément et partout, si bien que l’on voit apparaître des groupes naître sur le Web et se développer sur le terrain dans un second temps (Rheingold,1993). C’est le cas du “The Well” par exemple, l’une des plus importantes communautés télématiques californienne créée en 1985. Les membres vivent sur le Web et se retrouvent une fois par an pour une fête commune. C’est l’occasion de s’entraider moralement et matériellement en cas de difficulté. Les échanges en ligne enrichissent le terrain et permettent de faire émerger de nouvelles pratiques encore plus profondes. Ces réseaux se développent, leurs codes et leurs caractéristiques avec eux. Assez rapidement on prend conscience que plus la communauté est grande sur un réseau, plus il est intéressant au niveau de ce qu’il apporte (idées, argent..). Mais la question de l’organisation devient complexe quand le réseau est trop grand : on bascule d’une censure extrême à une inaction faute de pouvoir s’organiser (Rheingold,1993).

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Se pose alors la question des critères et conditions nécessaires à la vie d’une communauté. Ses membres ne sont pas homogènes et arborent donc des profils et des motivations différentes mais elles sont toutes ancrées autour du thème ou du projet de la communauté. Leur participation n’est pas nécessairement altruiste comme certains comportements pourraient laisser croire. En fait, la plupart des motivations reposent sur le bénéfice que les personne ont dans cet échange (Guerrero, 2005). Ce principe, déjà observé par Homans dans les années 1950, existe autant en ligne que sur le terrain et induit des facteurs de motivation qui interviennent dans la contribution des individus à une communauté. • L’interaction sociale : l’interaction semble être la première des motivations. La satisfaction d’échanger ou de construire un projet avec des personnes qui partagent la même vision que soi est un facteur très motivant qui est à la base de la constitution de ces groupes. Dans ce sens, il n’y a pas de récompense matérielle mais la possibilité de s’enrichir personnellement au sein de la communauté. • Besoin de reconnaissance : si interaction sociale il y a, la recherche d’une identité dans ces interactions est inhérente. Comme nous l’avons vu, l’adhésion à un groupe induit de trouver son identité à l’intérieur de ce dernier. La personne cherche alors à être reconnu pour ce qu’elle réalise dans le groupe, son apport au combat, etc. Pour les militants agissant exclusivement en ligne, c’est toute une e-réputation qui est en jeu. Pour la plupart de ces personnes, le but est de sentir faire part du groupe au travers de cette reconnaissance : l’ego est un moteur clé sur ces plateformes. Dans certains cas, ces sentiments sont mêmes matérialisés par un système de points (ancienneté, publication, type de membre, etc). • Compétition : dans la phase après la reconnaissance, celle du challenge. Plus le réseau est grand, plus on a envie de contribuer pour dépasser en production les autres membres. On peut voir ce phénomène notamment sur Wikipédia dont les contributeurs déploient de nombreux efforts pour publier de nombreux articles et tenir ceux déjà rédigés pour répondre aux besoins de la communauté et des internautes. • Réciprocité anticipée : qui se traduit par ce que la personne a à gagner et à donner dans ce groupe. Elle cherche de la connaissance, des compétences, à agir

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pour un projet global ou à agir par simple amour de la connaissance. Cela peut être aussi cette fameuse reconnaissance recherchée dans l’action. Dans tous les cas, la personne a besoin de trouver une compensation dans ce qu’elle investit pour le groupe (en temps, en énergie..) • Contrôle et efficacité : cette caractéristique est accompagnée par une recherche d’efficacité personnelle dans le groupe. On parle ici d’un sentiment d’auto-efficacité soit le fait pour la personne de croire en sa capacité à produire quelque chose de qualitatif pour le groupe. Plus ce sentiment est grand, plus l’individu s’engage et se surpasse dans sa production de contenu (Bandura, 1982-1983) • Divertissement : pour les internautes “pure souche” ou les hackers, il y a un certain amusement dans cet acte, un plaisir de contribuer même pour une thématique qui ne leur apporte rien. Parfois, on veut juste voir jusqu’où peut aller une communauté virtuelle qui porte un projet. Ces caractéristiques sont identifiables dans tous les groupes engagés sur le Web. En réalité, on retrouve les mêmes critères dans un groupe sur le terrain, mais le Web accentue ces phénomènes. L’expérience de l’utilisateur est beaucoup plus sensible que sur le terrain puisqu’il ne peut se fier qu’à ce que lui montre son écran. Un manque d’ergonomie, des échanges mal interprétés au sein du groupe, des projets qui stagnent ou ne respectent pas certaines valeurs de base et l’individu part du groupe. La différence avec un groupe de terrain est cette facilité à pouvoir partir. Quand les échanges ont été virtuels, la personne ne se sent pas autant engagée et cernée par les mécanismes de pression psychologique entre deux personnes sur le terrain (Granjon, 2001). Il y a quand même une différence entre le militant du Web et le militant qui utilise le Web. Le premier est issu de la pratique des TIC et s’en sert pour son mouvement en tant que tel en agissant grâce au Web alors que le second, issu des mouvements traditionnels, s’en sert au mieux comme outil de communication, au pire ‘’comme une grille d’analyse mal exploitée’’. (Peugeot, 2001). La personne ne réagit pas pareil face à la psychologie du groupe en ligne et/ou à la fonctionnalité des outils selon qu’elle soit issue du Web ou qu’elle ne fasse qu’utiliser ses outils. Dans ce cadre, vouloir mener un projet militant en ligne et/ou utiliser le net comme un outil pour porter son projet de militance s’avère compliqué. Il s’agît alors de comprendre ces outils, leurs articulations, leurs principes de

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fonctionnement et d’analyser la pratique des néo-militants par rapport à leurs motivations.

> Les enjeux de l’utilisation des TIC dans l’action militante Pour comprendre en quoi ces outils font partie intégrante du néo-militantisme, il suffit de comparer le caractère du nouvel esprit militant avec la possibilité d’action qu’offrent ces outils. En bout d’analyse, nous pourrions même nous demander si ces outils ne sont pas la cause des mutations du militantisme. Les TIC regroupent un ensemble d’outils issus de la télématique (ordinateur, téléphonie..) servant à communiquer et à interagir. Dans une vision plus large, ils permettent l’émergence de moyens de communication plus efficaces, en améliorant le traitement, la mise en mémoire, la diffusion et l’échange de l’information. Loin de n’être que des outils, ils sont surtout le reflet d’une société basée sur l’échange d’informations et de données. Par extension, ils sont le reflet des échanges sociaux que les individus peuvent avoir ensemble. Ils ont cette capacité de transformer l’information en un bien disponible indépendamment de la localisation géographique du producteur et du consommateur et à un coût relativement faible. Ils génèrent donc un nouvel espace d’expression dans lequel les actions sont dépersonnalisées mais surtout évolutives selon les pratiques. (Benabid, Grolleau, 2003) En somme, les TIC permettent de créer des modes d’organisation et d’actions infinies tant ils sont modulables. Ces caractéristiques en font des outils vecteur de collaboration et donc adaptables au service d’une économie sociale. Les auteurs sur le sujet font rapidement le lien entre l’esprit et les besoins d’un secteur solidaire et social avec ces outils, sans s’intéresser plus spécifiquement au secteur. Les recherches mettent en lumière l’utilisation des acteurs de l’action sociale de ces outils et leur utilisation des TIC comme ‘’un espace de développement de leurs stratégies éthiques et responsables’’ (Benabid, Grolleau, 2003). Certains mouvements politiques et sociaux semblent s’approprier le Web nettement plus vite et plus facilement que les partis politiques ou les syndicats (Granjon, 1997) car ses outils leurs offrent une capacité d’agir selon leurs valeurs et leur vision. En somme, ces outils sont non seulement un moyen de s’organiser mais arborent également des caractéristiques qui composent l’esprit militant et social. Une grande

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cause sociale a pour objectif de transcender les frontières, ce qui est rendu possible par ces outils. L’envie de participer, d’apporter ponctuellement sa pierre, de rester anonyme ou encore de co-créer est rendue possible par l’utilisation de ces TIC et du réseau qu’ils forment sur le net. Le nouvel esprit du militantisme passe donc foncièrement par ce que permettent ces outils. Le militant n’est plus un consommateur d’informations mais un créateur de contenus, donc un acteur clé d’un projet et non un simple vecteur. De ce point de vue, le militant sur le net peut paraître bien plus actif et efficace que son homologue de terrain. Nous avons vu en effet que le néo-militantisme est la résultante d’une société désireuse d’agir autrement, de court-circuiter les circuits traditionnels pour certains et d’agir de manière collaborative pour d’autres. Théoriquement, les outils et les concepts ont l’air de répondre à cette demande sociale. Mais les recherches montrent que certains mécanismes sur le Web, qui n’existent pas sur le terrain, rendent l’action moins palpable qu’elle en a l’air. Il est donc intéressant de se demander ce qui pourrait entraver une action militante dans un tel contexte.

2.2 - Un militantisme en ligne aux deux visages Le nouvel esprit militant serait donc essentiellement un militantisme sur le net et/ou par le net. Aujourd’hui, la plupart des mouvements sociaux utilisent ces réseaux pour créer de l’action, mobiliser, communiquer, etc. Des concepts comme ‘‘cyberactivistes’’ ou «cybermilitance» sont désormais admis et font essentiellement référence à cette idée de pouvoir rassembler des milliers de personnes autour d’un projet en quelques clics (Manise, 2006). C’est justement là que les avis divergent sur la teneur de l’aspect militant : le projet à la portée de quelques clics. De nombreuses recherches se sont demandées si ce constat n’était pas l’illusion de la réalité, la vision enchantée des nouvelles technologies qui couvriraient une situation moins concrète qu’elle en a l’air. Quoiqu’il en soit, une littérature s’est formée autour de cette idée de militantisme abstrait et analyse de manière très critique les mouvements sociaux contemporains.

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> Le militantisme de salon Le concept parle de lui-même et se présente comme la première grande critique des auteurs au sujet du militantisme en ligne. Ces derniers critiquent le fait qu’Internet donne la possibilité de s’exprimer, de soutenir une cause, de militer sans nécessairement faire partie d’un parti, d’un mouvement, d’un syndicat ou d’une association. De fait, “on peut lutter confortablement installé dans son salon, sans prendre de risques” (Manise, 2012). Cette critique renvoie au concept d’un “militantisme mou” qui n’existerait qu’au travers d’un lien social fort en rapport avec le terrain (Morozov, 2011). Pour l’auteur, le fait de rester derrière son écran ne serait pas assez mobilisateur et empêcherait les populations de réellement passer à l’action quand cela est nécessaire. Une typologie de personnes se dessinent alors, ce qui fait écho avec ce que nous avons vu précédemment : les militants qui utilisent le net pour agir sur le terrain et ceux qui n’agissent qu’au travers du net. Ces derniers sont considérés comme les “maillons faibles” de l’action, bons à cliquer, signer une pétition, relayer une information ou la compléter mais jamais à agir concrètement pour mener l’action jusqu’au bout (Glawell, 2010). La particularité des liens faibles réside dans leur propension à réunir beaucoup de personnes autour de leur action en ligne. Ils sont actifs sans que la tâche ne leur en demande trop (Manise, 2012). La dématérialisation de l’action entraînerait une baisse d’engagement, ce qui semble incompatible avec l’esprit social et solidaire. Dans cette vision, les militants ne sont donc plus définit par la cause qu’ils défendent mais par l’outil qu’ils utilisent. Il y a un esprit de contraintes et de sacrifices non respectés dans ces critiques. Un militant doit avoir le sens de l’engagement et doit pouvoir réaliser des actions qui lui coûtent quelque chose (temps, argent, liberté, etc). Dans cette littérature, la critique adressée aux personnes n’utilisant que le net pour agir est clair : vous ne faites pas parti d’une mouvance activiste et engagée. Cette pratique est parfois définie par l’intermédiaire de la notion de “slactivisme”, mélange anglais de slack (fainéant) et activism. Sans s’en rendre compte, les militants du net prennent des habitudes d’actions comportant des échelles d’engagement. On peut relayer une pétition sans trop de mal, “liker” une publication ou la partager, mais on réfléchit à deux fois avant de remplir un sondage : tout dépend du temps que cela pourra prendre. Même les vidéos dépassant les trois minutes semblent être boudés par des internautes souhaitant avoir compris un sujet en quelques secondes pour y participer. Finalement, le slacktivisme donne l’habitude de donner de moins en moins, sans pour

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autant froisser l’égo. On remplit son quota de bonnes actions, en faisant finalement quelque chose qui n’implique pas ou peu (Mermet, 2010)1. De même, par rapport à l’adhésion au groupe dont nous parlions, ces “slacktivistes” semblent chercher une mise à jour constante dans l’action. Ainsi, un groupe qui ne donne pas assez de nouvelles du projet ou qui ne réagit pas assez sur un sujet sera délaissé rapidement par les internautes. Cela pousse donc les projets militants et sociaux à réinventer constamment leurs formats, à proposer des manières ludiques de s’engager et de participer à un projet, le tout en “flattant l’égo” du militant. Des slogans forts comme “vous êtes…” participent à ces pratiques et sont constituantes du slacktivisme. Un autre aspect remis en cause est celui de l’organisation de l’action dans ces groupes. Pour certains auteurs, un groupe sans une forte hiérarchie ne peut pas être aussi efficace qu’un groupe à la gouvernance désignée et légitime. Le travail horizontal sur les plateformes du web représente un désordre qui ne tire pas le meilleur de ses membres, au mieux, et qui flottent dans l’inaction (Glawell, 2010). En réalité, l’analyse des ces chercheurs n’est plus seulement factuelle, elle en devient philosophique. Un gouffre se crée avec les personnes considérant le néo-militantisme comme illusoire. Car nous parlons bien d’une critique d’un militantisme “enchanté”. Certains nomment cette situation de « libéralisme Ipod » dans lequel les individus pensent pouvoir rendre leurs sociétés démocratiques grâce à la technologie, grâce à leurs smartphones (Morozov, 2012). L’exemple des révolutions arabes est généralement celui qui va dans ce sens : c’est le chômage et la situation économique et sociale du pays qui poussent les gens à descendre dans la rue. Pas les réseaux sociaux. Ces derniers ne sont qu’un vecteur de communication utile mobilisant des acteurs de terrains uniquement. La réflexion va encore plus loin pour affirmer que ces outils ne sont pas plus démocratiques qu’une dictature s’ils ne sont pas utilisés en conséquent. Internet serait alors l’opium du peuple, « l’intoxnet » qui donne l’illusion de l’action. ‘‘Internet n’est peut être pas la technologie qui va pousser les gens dans la rue, mais celle qui rend les gens passifs, qui les cantonnent dans leur chambre à télécharger de la pornographie. Devenir fan, partager, double-cliquer sur «J’aime», «Twitter» et «Retwitter» des informations n’aide pas à faire la révolution.’’(Morozov, 2012) Ce constat va plus loin que la simple question militante. Pour un auteur comme Morozov, Internet va dans le sens contraire du combat social en dépolitisant les masses et en 1 http://owni.fr/2010/10/07/gladwell-reseaux-sociaux-et-slacktivisme/

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désengageant les militants de terrain à cause des liens faibles du web. Ce scepticisme affiché est donc ancré dans une vision différente de la société. L’analyse des mouvements sociaux ne se fait pas au travers de celle de l’outil ou de l’esprit uniquement mais de tout un contexte historico-politique. Toutefois, ces analyses critiques semblent se baser sur un concept en particulier : la recherche d’efficacité. Leurs critiques se tournent vers le manque de résultats concrets et mesurables que ces plateformes ne peuvent apporter. Pourtant, si un clic semble dérisoire, il peut être le moteur qui provoque de réelles actions, comme le montrent des analyses plus modérées du militantisme en ligne.

> Des activismes complémentaires Face à un scepticisme culturel, il semble relativement aisé de trouver des contrearguments à ce qu’avancent ces chercheurs. Une des réflexions évidentes entoure le principe de lien forts/liens faibles. Si pour les chercheurs le lien faible est synonyme d’inaction, donc peu qualitatif, la multitude des liens peut elle être porteuse d’action. Le fait de pouvoir créer un lien entre plusieurs pays, plusieurs communautés ou plusieurs luttes est très engageant. En somme, ce sont parfois des millions de personnes qui se connectent autour d’un même sujet et donnent de la force à leur action. Même s’ils paraissent désorganisés, ces groupes avancent dans la même direction bien que de manière et d’efficacité différentes (Shirky, 2008). Le simple fait d’avoir des millions de voix qui participent activement à relayer de l’information, en créer pour certains, est une nouvelle forme de militance qui mérite d’être prise en compte et valorisée. Le nombre de personnes est un argument compliqué à défendre car relativement flou en fonction du projet sur le net. Mais il est évident que le poids de millions de personnes peut peser dans la balance quand il s’agît de signer une pétition ou de faire circuler un message. Par exemple, quand en janvier 2015 des millions de Français se rassemblaient sur les places de leurs villes de manière totalement spontanée, en réaction aux attentats de Charlie Hebdo, on pouvait voir la puissance des réseaux organisateurs et fédérateurs. L’information avait circulé très largement. Le simple fait de “liker” un article peut avoir des répercussions bien plus grandes que l’on peut imaginer. C’est à la fois de l’information qui circule et devient visible au niveau de notre réseau, à la fois une manière de solidifier son identité sur le net et donc son

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engagement pour des causes, mais aussi d’ajouter du contenu à l’information. Des internautes peuvent se retrouver à soutenir une cause militante sans le même le savoir, simplement en “likant”. Il y a donc cette idée de co-construire l’action en ajoutant sa pierre à l’édifice. Poster une image de soi dans le cadre d’une campagne par exemple, devient un acte engagé sur le net. Mais ce n’est pas tout ce que l’on peut faire. Les internautes militants apportent leurs connaissances, parfois théoriques, parfois du terrain. Ils enrichissent le sujet, lui permettent de se développer et sont des sources d’informations importantes. De plus, il se nourrissent eux-mêmes de connaissances et élargissent leur savoir sur la question. Ils peuvent interagir avec d’autres personnes, faire émerger des projets avec eux, etc. Dans tous les cas, le simple fait de suivre une action le rend apte à agir en toute connaissance de causes (York, 2014). Ainsi, l’Internet militant peut exister en tant que tel mais se révèle surtout complémentaire à d’autres pratiques. Il est clair qu’il sert le terrain, mais surtout le projet global. Les actions menées sur le net peuvent rester sur le net, elles n’en servent pas moins le projet militant. Les campagnes de mobilisation en ligne, par exemple, ont deux principaux objectifs : attirer l’attention sur une cause et mobiliser les gens à la défendre. En somme, ce domaine sur le net couplé au militantisme de terrain fait évoluer l’activisme vers quelque chose de bien plus fort que si l’on se cantonnait à l’un ou l’autre. L’activisme de terrain, classique, profite donc de ces outils du web pour s’élargir, sans quoi il ne serait que très peu visible. On peut donc affirmer que le militantisme sur internet a un impact réel en collaboration avec les projets militants de terrain, même s’il est spatialement et temporellement décalé ou invisible. Un détail retiendra tout de même notre attention, la question de la définition de la pratique d’un militant sur le net. Nous avons pu voir qu’il y en avait de multiples, que chaque type pouvait apporter un élément pour soi ou le projet, mais qu’aucune méthode commune n’existait. C’est d’ailleurs une critique, celle de la désorganisation des projets, qui peut être recevable sur un plan purement organisationnel. Si une action n’est pas menée jusqu’au bout, faute de coordination, alors qu’elle a été portée par des milliers de contributeurs, peut-on la considérer comme activiste ? Au vu des recherches, la question est plus large que cela. Il serait plus intéressant de se demander ce que ces situations

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apportent ou non aux personnes qui y participent, la manière dont elles se les figurent et leur état d’esprit global par rapport au projet. Un terrain d’étude intéressant serait celui du crowdsourcing. Construit à partir du mot anglais ‘’Crowd‘’ qui signifie la foule et d’une contraction du mot ‘’Outsourcing’’ que l’on peut traduire par externalisation, le crowdsourcing serait une “Externalisation d’un projet vers la foule’’ (Schenk et Guittard, 2011). D’autres le traduisent comme une «Externalisation ouverte” ou encore l’exploitation de « la sagesse des foules » (McKendrick, 2012). Il est probable qu’un tel concept inclut toutes les caractéristiques du nouvel esprit militant.

3- L’activisme en ligne et le crowdsourcing Le crowdsourcing est donc un dispositif “qui consiste à confier à la foule des activités qui pourraient être réalisées en interne“ (Howe, 2006). L’auteur entend ici par ‘’la foule’’ les internautes actifs et utilisateurs du web à qui sont proposées toutes sortes d’actions en ligne. La littérature scientifique abordant le concept du crowdsourcing s’intéresse essentiellement à l’utilisation de ces outils au sein des entreprises privées. Nous parlons bien d’un concept car une majorité d’articles évoquent seulement les questions de l’Open Source ou du web 2.0, sans mentionner spécifiquement le crowdsourcing, le laissant ainsi sans définition précise. Cette pratique n’est pourtant pas nouvelle, dans sa forme la plus pure, mais semble trouver sa véritable essence dans les technologies de l’information et de la communication. Utiliser la foule comme une source créative prend donc racine au sein des entreprises. L’idée est donc de mutualiser la créativité et les compétences de chacun autour d’un même projet, pour décupler les chances de réussites au moindre coût. Ce principe existe de base pour beaucoup de métiers, comme les agences soumises à des appels dont une seule pourra l’emporter. Mais avec les outils du web, ce principe s’étend bien plus loin. Grâce à des concours internationaux, les entreprises parviennent à tirer profit de la foule pour contribuer à leurs activités. Il y aurait une relation “gagnant/gagnant” dans ces projets puisque les participants sont récompensés si leur projet/création est choisie et l’entreprise bénéficie directement de ressources créatives de façon pratiquement gratuite. Depuis une dizaine d’années, de nombreuses marques se seraient livrées au crowdsourcing avec l’objectif de recourir à

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la foule pour créer des produits, des marques ou même des logos.

3.1 - Caractéristiques du crowdsourcing La première caractéristique est l’appel ouvert à la foule et le second sa réactivité. La dimension ouverte est très importante en tant qu’elle induit qu’il n’y ait pas de discrimination. Avec les outils du web, les structures peuvent lancer des appels à des millions de personnes à la fois sans prendre en compte des profils distincts. C’est donc un public très hétérogène et anonyme qui répond à ces appels en proposant des connaissances et des ressources différentes : c’est la grande force de cette pratique (Helmchen-Pénin, 2011). L’auteur repère quatre sous-divisions (cf. dessin ci-après) permettant d’apporter quelque chose de différent, toujours grâce à la foule, à un projet ou une structure1 :

• Les micro-tâches : un gros projet est divisé en de multiples tâches qui peuvent être réalisées par des contributeurs extérieurs. On s’en sert beaucoup pour le traitement de données. • Les macroprojets : un projet nouveau est présenté et il est demandé aux participants de donner leur avis, d’améliorer le projet en fonction de leur connaissances, etc. • Crowdfounding : ou financement participatif, il est le plus connu des quatre. Il permet à des projets de se faire financer par la foule. Le plus souvent ce sont des 1 crowsource.com

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dons, mais cela peut également prendre la forme de prêts. • Les compétitions : elles représentent la forme la plus répandue en entreprise, surtout sur des aspects créatifs. On lance un travail (créer un nouveau logo par exemple), la meilleure proposition étant retenue afin de servir l’objectif de l’entreprise. Ces quatre sous-divisions peuvent fonctionner séparément ou conjointement selon les projets. Dans le milieu associatif, l’utilisation de ces outils est devenue quasiment systématique à tous les niveaux. Le travail se faisant de manière collaborative pour beaucoup, elles commencent par collecter les idées au travers d’une vision macro puis découpent le travail en tâches facilement exportables. Les campagnes de crowdfounding quant à elles se sont très largement développées ces dernières années, devenant des sources de financement incontestables. Le crowdsourcing fait appel à trois acteurs dans le processus : la structure qui lance l’appel, l’intermédiaire qui prend le relais (Internet la plupart du temps) et la foule qui y répond. D’un point de vue entrepreneurial, il n’y a pas de lien entre les acteurs, surtout entre les individus qui répondent à l’appel. Ce n’est pas un principe communautaire mais la démultiplication d’individus anonymes sur un projet ponctuel. Il faut donc bien différencier ce type de crowdsourcing, défini comme “un endroit où une entreprise publie un problème et choisit parmi un ensemble de solutions” (HelmchenPénin, 2011) et une autre forme plus libre, permettant un travail communautaire où chaque internaute peut répondre aux discussions en contribuant directement (en lançant des débats, en proposant des idées...). Cette deuxième forme s’apparente plus aux plateformes en “open source” sur le net, reliées à un thème particulier, qui demande aux personnes de contribuer à faire émerger un projet en y ajoutant des données, en récoltant les idées de chacun, etc. La différence entre ces deux formes est fondamentale car liée aux motivations qui poussent les personnes à agir. De ce constat, nous pouvons identifier trois manières d’utiliser le dispositif du crowdsourcing : • Le crowdsoucring d’activités routinières : il porte sur des tâches qui ne nécessitent pas de compétences particulières de la part du public. Ce sont généralement des tâches chronophages qui, une fois divisées, peuvent être réalisées de manière autonome. Notons que ce type de crowdsourcing prend

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souvent la forme d’un jeu collaboratif en entreprise, entre les participants. Il ne peut en aucun cas prendre la forme d’une course où seul un gagnant remporté l’intégralité de la mise car cela supposerait qu’un individu puisse accomplir la tâche à lui seul (Guittard et Schenk, 2011). • Le crowdsourcing de contenu : la foule alimente un stock de données et d’informations. Par exemple, elle fournit des informations pour compléter une carte routière (www.openstreetmap.fr), une encyclopédie (www.wikipedia.fr) ou un stock de photos (www.iStockphoto.fr). L’intérêt de la foule réside donc dans sa diversité de profils plus que dans son nombre. Ici, on parle moins d’argent mais plus d’apport personnel à un mouvement, une plateforme. Les individus trouvent du sens dans la pratique même, le fait de proposer un contenu qui soit publié. • Le crowdsourcing d’activités inventives : on externalise une partie du processus de création d’idée ou la recherche de solutions à un problème précis. Ici, la structure a besoin de régler un problème précis et technique. On fait donc appel aux hautes compétences des individus, sur des plateformes spécifiques, avec des primes. Ce cas a notamment été appliqué à un contexte de travail : le premier à trouver la solution à un problème décroche l’emploi. Dans un contexte associatif, ces profils sont très recherchés. Mais cette pratique englobe également la création d’un projet en tant que tel. Faire appel à de parfaits inconnus pour qu’ils donnent leurs idées, participent à la réflexion de départ, est quelque chose de commun dans un cadre associatif. On remarquera l’aspect très concret et utilitariste de tels outils. Chaque individu devient le neurone d’un cerveau gigantesque et connecté. Néanmoins, la littérature analysant les interactions au sein de ces projets tend à montrer que le crowdsourcing serait plus un loisir pour les particuliers qu’un véritable travail. Il s’agît essentiellement d’un “troc d’informations” entre connaisseurs ou pas. Dans le cadre d’une activité qui ne nécessite aucune compétence particulière, c’est un passe-temps comme un autre. Les sites les plus utilisés sont généralement des sites qui aident le quotidien d’une manière pratique et ludique2 (Zagal, 2010) En tant que dispositif, le crowdsourcing paraît être relativement idéal pour l’action néo2 http://www.data-publica.com/content/2014/02/le-top-10-des-sites-de-crowdsourcing/

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militante. Il allie à la fois la coordination, l’autonomie et le groupement de personnes, ce qui fait écho avec tout ce que l’on a pu analyser sur le nouvel esprit militant jusqu’à présent.

3.2 - Les outils du crowdsourcing et l’objet militant Dans le contexte associatif, le crowdsourcing est rapidement apparu très utile, surtout pour le traitement de données : • La génération de contenu : une multitude de personnes peuvent générer du contenu en apportant des connaissances, en alimentant une base de donnée, ou en construisant des répertoires de savoirs… • La résolution de problèmes complexes : comme dans le cadre de crises humanitaires, avec un système de cartographie participative. Le dispositif est utilisé pour construire collectivement l’action de l’association, grâce à la génération de contenus ou la mutualisation quantitative des connaissances. Dans ce contexte, deux cas de figure sont séparables : un cas où les associations utilisent ce dispositif pour servir le terrain et un cas où l’association est construite autour de lui. Le projet est uniquement participatif et en ligne et ne sert pas directement une association de terrain. En somme, ces projets de crowdsourcing semblent profiter autant à l’individu qu’à la communauté en tant qu’ils lient les personnes autour d’objectifs concrets. Ces individus utilisent à la fois l’aspect pratique et social du dispositif du crowdsourcing. Il sert à la fois le développement des associations et à la fois le développement de l’esprit militant, avec toutes les réserves que l’on a pu observer quant à l’action militante en ligne. Le point central est l’aspect concret de la pratique pour les deux parties, ce qui rend fiable l’ensemble du processus car basé sur quelque chose d’objectif. Néanmoins, les profils et projets divergent. Comme nous avons pu le voir, il y a d’abord une différence fondamentale entre le militant issu du web et celui qui utilise le web (Peugeot, 2004). Mais avec ces outils, il semblerait que les différences s’effacent. La création de contenu grâce à la foule et non pas simplement la mutualisation de compétences pour développer concrètement un projet est a priori capable de lier les deux profils et de leur apporter ce dont ils ont besoin. L’approche de la création de contenu induit un

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comportement plus “puriste”, plus propre à l’idée de création commune qu’à une simple mutualisation des connaissances.

> Organisation des plateformes web Le point central est l’aspect concret de la pratique pour les deux parties, ce qui rend fiable l’ensemble du processus car basé sur quelque chose d’objectif. Néanmoins, les profils et projets divergent. Comme nous avons pu le voir, il y a d’abord une différence fondamentale entre le militant issu du web et celui qui utilise le web (Peugeot, 2004). Mais avec ces outils, il semblerait que les différences s’effacent. La création de contenu grâce à la foule et non pas simplement la mutualisation de compétences pour développer concrètement un projet est a priori capable de lier les deux profils et de leur apporter ce dont ils ont besoin. L’approche de la création de contenu induit un comportement plus “puriste”, plus propre à l’idée de création commune qu’à une simple mutualisation des connaissances. C’est un effet de réseau le plus souvent, ce qui est propre au dispositif du crowdsourcing : l’utilité de ces techniques dépend de la quantité de ses utilisateurs et gagne en efficience quand le nombre d’utilisateurs augmente. Ainsi, le projet devient plus attractif quand il gagne en visibilité, qu’une communauté est déjà installée, qu’une manière de travailler existe, etc. En somme, le projet néo-militant a besoin de cadre, même s’il veut travailler de manière autonome et ponctuel. Il y a donc une organisation semblable à celle du terrain qui se dessine. Un responsable de projet, un/des gestionnaires, des personnes moteurs et des contributeurs. La hiérarchie n’est pas cloisonnée pour autant et tout le monde est en contact mutuellement. Si réunion il doit y avoir, les personnes restent au même statut. Mais de manière naturelle, la légitimité de décision revient aux personnes les plus impliquées et coordinatrices du groupe. Ces personnes étant plus investie, elles ont plus d’informations et donc une idée plus globale du projet qui leur permet de participer à son organisation plus qu’à faire vivre le fond. A termes, certaines personnes peuvent attendre de ces personnes

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motivées qu’elles leurs donnent une voie ou un travail précis. Parallèlement, elles doivent prouver leur valeur à travers leur engagement moral pour le projet (Coleman, 2012). Quand ce projet prend beaucoup d’ampleur, ces personnes deviennent les responsables et doivent en assumer les conséquences. Face à une communauté qui vibre et avance sur un projet en valeur, ces personnes “doivent faire preuve de patience et d’humilité, usant de persuasion, d’humour et de politesse plutôt que de manières autocratiques” (Reagle, 2010). Elles sont garantes de l’esprit originel du projet, du bien être de ses membres, etc. Le problème survient quand ces personnes ne veulent pas ou ne peuvent pas endosser ce rôle. Le projet se retrouve alors sans porteur, jusqu’à ce que quelqu’un soit assez motivé par le fond et la forme (et le groupe) pour le reprendre. Ces plateformes accueillent donc une forme de travail particulière qui transcende la simple question de l’outil, l’aspect technique semble important à la bonne réussite du projet. Il doit être efficient, ergonomique et adaptable, (Vidal, 2014) mais surtout propice à l’échange et à la clarté dans le projet. Ces plateformes sont autant un réseau social de personnes gravitant autour d’une même idée ou d’un même projet qu’un moyen de créer de l’action ou du contenu. Sans cet aspect social, sans ses membres moteurs et désignés/repérés comme tel, le projet n’avance pas, voire est abandonné dans certains cas. Cette situation paradoxale, entre désir de liberté et d’autonomie et recherche d’un cadre, est une particularité des projets néo-militants. Ces personnes, pour qu’elles soient actives, ont besoin de se rattacher à une communauté et pas systématiquement la créer. Certaines personnes apparaissent comme moteur du groupe, d’autres non. Mais cela n’enlève rien à la manière de vouloir travailler.

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> Problématisation Le dispositif du crowdsourcing parait s’ancrer dans l’esprit du ‘’nouveau militant’’. Il en respecte les valeurs, les mécanismes et logiques de fonctionnement et connaît les mêmes risques. Ce nouvel esprit militant se définit essentiellement par une volonté d’action à la fois libre et encadrée, mesurable au niveau de son efficacité, peu contraignante dans sa globalité et interagissant avec d’autres personnes, une communauté. Il induit de l’engagement pour une grande cause mais aussi, et surtout pour des valeurs personnelles. Pour un militant classique ou nouveau, l’engagement est source d’action et de motivation. Dans le cas du dispositif du crowdsourcing, un flou persiste sur sa définition et l’esprit de l’action. Il s’agît donc d’analyser plus précisément le comportements et la pratique des participants à un tel projet pour comprendre comment il peut influencer un esprit militant. La difficulté semble résidé dans la non uniformité des pratiques, du contexte et de la variation même de ces dispositif (sans définition claire, de nombreuses plateforme peuvent se référer au dispositif du crowdsourcing). Il serait donc intéressant de se focaliser sur une plateforme en particulier. L’objectif serait d’abord de déterminer la manière dont elle présente son projet, les outils qu’elle met à disposition pour travailler et interagir, et sa résonance globale à l’idée que l’on peut se faire du crowdsourcing. Nous avons besoin d’une plateforme qui porte un projet social en somme. Ce qui semble complexe est de pouvoir déterminer en quoi une plateforme porte ou non un projet social. À première vue, nous venons de voir que tout projet collaboratif avait une dimension sociale, que ce projet soit divisé en toute petites tâches à réaliser ou très ouvert. Par exemple, la cartographie participative propose des projets qui fonctionnent très bien dans la cadre d’une urgence humanitaire : le rapport au terrain est direct, l’objectif très clair et la tâche ponctuelle dans la mesure où des milliers de personnes se mettent à remplir la carte pour indiquer aux organisations ce qu’il se passe sur le terrain de la catastrophe. Mais qu’en est-il ensuite? A priori l’action en reste là et les membres n’auront que peu interagi entre eux. Est-ce que ce genre de projet nourrit un esprit militant plus large ?

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Est-ce qu’il encourage à le développer chez des personnes qui ne se sentaient pas particulièrement engagées pour une cause ? Et si oui comment ? Si non, est-ce que le simple fait d’être concerné par ce qu’il se passe pousse des personnes à participer à ce type de projet ? Il ne s’agît donc pas de savoir si la plateforme porte ou non un projet social mais de comprendre si les personnes la perçoivent ainsi et, par conséquent, s’ils font vivre leur objet de militance dessus. L’analyse des pratiques des participants de la plateforme que nous aurons identifié nous permettra de mieux comprendre les mécanismes qui sont à l’oeuvre. De même, seront en mesure de mieux déterminer la manière dont ces néo-militants font vivre leur engagement. L’objectif n’est donc pas de savoir si leur pratique est militante ou non mais en quoi elle influence un ‘’esprit militant’’.

L’ensemble de ces éléments nécessaires à la compréhension des dynamiques à l’oeuvre sur ces plateformes nous ont permis de définir la problématique suivante :

Comment le dispositif du crowdsourcing influence t-il l’esprit militant ?

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Notre terrain de recherche

PARTIE 2

Notre terrain de recherche : construction et analyse > Méthodologie de construction du terrain Cette première partie nous a permis de bien comprendre les apports de la littérature scientifique sur les questions de néo-militantisme, d’esprit militant et le rapport fort existant entre cette notion et le monde du web, et par extension le crowdsourcing. Nous avons souhaité comprendre comment cette notion pouvait s’appliquer à des expériences de terrain et à une étude approfondie d’une de ces plateformes dites de crowdsourcing. Cette étude nous permettrait de comprendre comment les acteurs engagés sur ces plateformes s’emparent de cette notion et construisent leur objet de militance grâce à ces dispositifs et les mécanismes de participation proposés sur le site. Pour parvenir à apporter des éléments de réponse aux questions précédemment soulevées, il nous a été nécessaire de construire notre terrain de recherche. Notre première approche a été celle développée lors de notre première année de recherche, à savoir une première sélection à priori, de sites pouvant se rapprocher de la notion que nous nous faisons du terme de ‘’crowdsourcing’’. Cette sélection s’est finalement retrouvée composée majoritairement de sites internet dits collaboratifs et participatifs et proposant des modalités de participation très différentes. Pour mémoire, nous avions basé nos travaux de première année sur deux plateformes internet : - la plateforme Koom, développée par une association et permettant aux internautes de s’engager sur des actions précises (trier ses déchets, manger bio une fois par semaine, faire du vélo…) pour, au final, créer une communauté de personnes réalisant la même action et ainsi donner de la visibilité à cet acte écologique/solidaire/économique… Le site propose de lancer des défis à des entreprises ou collectivités sur ce format : si xxx personnes s’engagent à xxx alors l’entreprise s’engage à xxx. Ce site nous a semblé intéressant à l’époque

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car il se basait justement sur la participation cumulée de plusieurs internautes pour créer une communauté réunie autour d’une action ou d’un engagement. Le lien avec le terrain y était également central dans la mesure où les internautes étaient invités à réaliser ces actions sur le terrain, en ayant la possibilité de retrouver des internautes exécutant la même tâche près de chez eux. - La plateforme Démocratie Durable, espace en ligne permettant à chaque internaute de publier ses idées de mesures publiques allant dans le sens d’une société plus durable, plus démocratique… en s’appuyant sur la participation des autres internautes pour enrichir son idée et la concrétiser. Ce dernier site, très riche dans son contenu a été la base de notre travail et l’élément central de ce présent travail de recherche. Nous avons décidé de focaliser notre étude sur ce site, en mettant de côté Koom car les deux plateformes présentaient de trop nombreuses différences, notamment au niveau des façons de participer proposées. Effectuer un travail comparatif en liant les deux plateformes ne nous a pas semblé pertinent pour répondre à nos questionnements. Notre choix s’est donc porté sur la plateforme Démocratie Durable, dont les contenus à analyser sont très nombreux et particulièrement riches en informations. C’est également la plateforme sur laquelle nous avions le plus de contacts sérieux à mobiliser pour répondre à notre enquête de terrain. Notre démarche de construction du terrain s’est donc déroulée en plusieurs étapes réalisées parallèlement et complémentaires à la compréhension : - l’analyse complète de la plateforme Démocratie Durable, de son fonctionnement, organisation et des façons de participer proposées par le site. - la recherche de profils d’utilisateurs intéressants pour notre recherche. Étape complémentaire à l’analyse du site, nous souhaitons comprendre comment les internautes utilisateurs comprennent ce site, ce qu’ils y font et quels rapports font ils entre le site internet et un engagement militant sur le terrain. En clair, quelles sont les motivations pour l’internaute de participer à ce type de site internet et comment cette participation peut nourrir un engagement militant plus global ? Ces deux éléments nous permettront de mettre en tension les éléments théoriques puisés dans les lectures et de comprendre comment elles ressurgissent, ou non, dans

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notre terrain d’étude. Ce travail d’analyse et de compréhension nous permettra d’aboutir à la formulation de réponse concernant les apports possibles du crowdsourcing dans l’engagement des internautes de Démocratie Durable.

1- Notre terrain d’étude

1.1 Démocratie Durable, principes et fonctionnement

Démocratie Durable est accessible à l’adresse suivante : www.democratie-durable.info

Notre terrain est un site internet développé par l’association lyonnaise Anciela. Il permet aux internautes d’accéder à un espace en ligne duquel chacun peut publier des projets, idées ou mesures allant dans le sens d’une société plus écologique, plus solidaire et d’une ‘’démocratie durable’’. Chaque proposition publiée sur le site peut porter sur des sujets aussi divers que la citoyenneté, le développement durable, l’économie sociale et solidaire, l’agriculture, la participation citoyenne, à un niveau local (un projet de tri sélectif à l’échelle d’une ville ou d’un quartier) ou national voire mondial (l’instauration d’un revenu universel par exemple). Les participants utilisateurs peuvent débattre ces mesures, échanger ou simplement aider ponctuellement les propositions mises en ligne.

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> Création et lancement de la plateforme Démocratie Durable a été créée, développée et lancée par l’association loi 1901, Anciela en 2009. L’objet de cette structure est le soutien à la citoyenneté active et à la société civile face aux défis écologiques et sociétaux présents et à venir. En parallèle de colloques, d’organisations de manifestations de terrain (ateliers, projets participatifs et collectifs…), l’association développe Démocratie Durable dans le but de créer un espace en ligne où mesures citoyennes et projets publics pourraient être diffusés et enrichis par les apports des internautes connectés sur le site. Martin Durigneux, fondateur d’Anciela et président depuis sa création explique que le site émerge ‘’d’une culture de la participation sur Internet, les forums, les blogs et tout ce qui a pu précéder les réseaux sociaux. A l’époque, j’avais constaté qu’il n’y avait aucun réseau social autour de la dimension participative, c’est à dire un espace permettant de proposer des mesures publiques. Cet aspect était la première entrée de Démocratie Durable.’’ Le site internet s’inscrit dans une logique de participation numérique et de mise à disposition d’un espace permettant la participation, l’échange et la mise en place de projets citoyens. Pour Anciela, il s’agit de proposer cet espace numérique autour de la dimension de co-création. L’internaute est placé dans une double posture : celle de consommateur de contenus mais également de créateur de contenus, d’informations. Cette plateforme existe d’ailleurs en parallèle des autres activités développées par l’association sur le terrain. La plateforme est donc intimement liée à Anciela et à ses actions et à des partenaires publics variés (Conseil Régional de Rhône-Alpes, la municipalité de Lyon, Sciences Politiques Lyon…) mais aussi associatifs (Le REFEDD (Réseau Français des Étudiants pour le Développement Durable), Action Jeunesse Environnement…). La plateforme est donc en lien avec le terrain, par l’intermédiaire de l’association porteuse du projet. En cours d’année 2015, le site dénombre un peu plus de 2100 inscrits dans sa base de données, ce qui était déjà le cas à la fin de l’année 2014. Les dernières analyses montrent que le site accueille désormais 800 visiteurs uniques par mois (sources: Google analytics du site internet), ce qui laisse entendre qu’il connaît une baisse d’activité en comparaison des milliers de visites de ses premières années de sa vie.

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1.2- Fonctionnement et structuration du site

> Création et lancement de la plateforme Préalablement à l’accès au site et pour pouvoir débloquer les fonctionnalités de la plateforme (participer, accéder aux informations, échanger et envoyer des messages…), chaque utilisateur doit s’inscrire et créer son profil. Y apparaîtront les informations suivantes • Une bibliographie • Une liste de centre d’intérêts • Les mesures ou projets soumis ainsi que ceux soutenus ou suivis. Si les mesures que l’on suit ou créées seront automatiquement ajoutées à cette espace à chaque fois que l’internaute participe, le profil peut néanmoins rester totalement vide si la personne ne désire pas le remplir. Cela veut donc dire qu’une personne est libre ou non de dévoiler son identité aux autres. Ceci n’est pas anodin quand on sait à quelle point le pouvoir des photos ou des descriptions sur le net est importante pour créer de l’attirance, de la cohésion. Démocratie Durable s’offre publiquement comme un site communautaire mais n’oblige pas les personnes à dévoiler leur identité ce qui peut être tantôt une source de motivation, tantôt un problème vis à vis de l’adhésion de la personne dans le groupe. Cette étape passée, l’internaute peut accéder aux contenus, publier librement et se créer un ‘’carnet d’adresses’’ en utilisant la fonction ‘’ajout d’ami’’. Cette fonctionnalité permet à chacun de se construire un réseau ‘’d’amis’’ partageant les mêmes centres d’intérêt ou les mêmes projets soutenus. Chaque publication ou action réalisée sur le site est rendue publique et visible par l’ensemble de la communauté, que l’utilisateur soit inscrit ou non. Il est intéressant de noter que le site propose à chacun d’évoluer de façon individuelle. Chaque internaute peut participer comme il souhaite et s’entourer d’autres personnes s’il en a envie (le carnet d’amis). Ce carnet apparaît comme un petit réseau indépendant où plusieurs membres gravitent autour de connaissances ou de centres d’intérêts communs.

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> Une structuration en deux parties distinctes Aujourd’hui, le site est décomposé en deux parties, deux espaces qui représentent les deux branches principales de l’arborescence du site internet : - l’espace ‘’Mesures publiques’’ - l’espace ‘’Projets citoyens’’ L’internaute, en parcourant le site, est en mesure de reconnaître rapidement les thèmes abordés grâce à ces deux classifications. Chaque mesure ou projet est ensuite classée en fonction de sa thématique, qui possède un code couleur spécifique : Énergie, éducation, agriculture, déchets, biodiversité, santé, transports, climat, eau et pollution. Ces thématiques sont proposées par le site et chaque projet doit être classifié avec l’une de ces thématiques. Les modalités d’action proposées dans ces deux branches sont nombreuses. Elles permettent à chacun de s’investir comme il le souhaite : du simple ‘’like’’ de soutien, à la contribution écrite en passant pour le soutien technique. On rejoint ici la vision du néo-militantisme où chacun est libre d’agir selon ses propres modalités d’actions, en fonction de ses disponibilités et du temps qu’il souhaite consacrer à sa pratique.

L’espace ‘’Mesures publiques’’ La partie ‘’Mesures publiques’’ est l’espace historique du site qui, comme l’explique Martin Durigneux ‘’était la première entrée de Démocratie Durable.’’ Dès 2009, il s’agissait de proposer une offre qui, selon les créateurs, n’existait pas sur Internet en permettant à chacun de publier ses idées de ‘’mesures publiques’’. D’après le fonctionnement du site, cette idée déposée est débattue, discutée et analysée par les internautes et enrichie par les apports des différents lecteurs, se transformant ainsi en une mesure publique capable d’être portée et réalisée par des acteurs publics (élus, collectivités…). La mesure quitte donc l’espace numérique pour s’ancrer dans la réalité grâce à l’intervention extérieure d’un décideur public. Cet espace propose donc deux niveaux de participation ‘’active’’ à l’internaute : un premier où l’internaute est rendu directement acteur en soumettant son idée publiquement et celle où il peut soutenir et enrichir les idées des autres internautes. Dans les deux cas, un travail de rédaction, de mutualisation et de compréhension mutuelle est nécessaire.

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> Modalités de participation La partie ‘’Mesures publiques’’ propose trois formes de participation qui peuvent être réalisées de manière indépendante, comme détaillé ci-dessous. Cette analyse s’appuie sur les schémas issus directement du site internet et présentant au visiteur le ‘’parcours de participation’’ proposé pour chaque espace. Sous forme de graphiques linéaires, il offre une vision intéressante du déroulé d’un projet sur le site web.

• Proposer une mesure - ‘‘Je propose’’

Pour ce premier niveau de participation, Démocratie Durable propose une série d’actions où l’internaute est véritablement acteur. L’auteur doit rédiger sa proposition, la mettre en ligne, l’expliquer et y apporter suffisamment de détails de faisabilité pour susciter l’intérêt et les avis des autres internautes. L’ensemble de ces échanges numériques doivent être animés par le porteur de la mesure afin de compiler les échanges et faire avancer sa proposition. A ce jour, 398 mesures publiques ont été publiées sur la plateforme en ligne.

• Débattre de la mesure – ‘’Je débats’’

Ici, il est proposé à l’internaute de participer activement en donnant son opinion sur

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les mesures publiées par d’autres. Aucun rôle d’animation n’est nécessaire, l’internaute agit en lisant les propositions formulées par d’autres et en discutant ces dernières dans le but de les ‘’enrichir’’. L’objectif final est que les internautes à l’origine des mesures puissent améliorer leurs idées suite aux débats. On remarque d’ailleurs que le site ne donne pas d’indications précises la manière d’améliorer une proposition. Est-ce en apportant une expertise particulière sur une thématique ou en créant un débat en les participant pour faire émerger de nouvelles idées ? Chaque internaute est donc libre d’améliorer la proposition comme il l’entend, ce qui donne nécessairement lieu à des pratiques très diverses de la part des utilisateurs: publication d’informations en rapport avec une thématique, débat contradictoire, demande de précision, simple soutien... On laisse également à l’internaute à l’origine de la mesure une liberté totale concernant le traitement des contributions. Lui seul peut décider quand une proposition a été améliorée et a donc fini son ‘’cycle’’ sur le site.

• Soutenir les mesures – ‘’Je soutiens’’

Le dernier type de participation proposé par le site est le soutien aux mesures publiées. Démocratie Durable propose aux internautes de soutenir ou de s’opposer à une mesure publique en cliquant sur un bouton ‘’pour’’ ou ‘’contre’’. Il ne s’agit ici ni de commenter ni d’apporter un avis détaillé mais simplement de se positionner en faveur ou défaveur d’une mesure. Chaque acteur est classé en fonction de son profil (citoyen, associations, élus). L’enjeu de ce système est double : - Donner du crédit aux mesures en recueillant les avis (pour ou contre) des internautes et faire ainsi émerger des propositions populaires ou à l’inverse

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sujettes à débat à mettre en valeur sur le site - Créer une foule, une communauté soudée autour d’une mesure. En clair, plus les soutiens sont nombreux plus la mesure est visible, augmentant ainsi ses chances d’être mise en place par des décideurs. Cet aspect est à rattacher directement au principe du crowdsourcing : la foule soutient et porte le projet dans le but de le réaliser comme l’explique le schéma ci-dessus :‘’le soutien citoyen permet de convaincre les décideurs de les mettre en place !’’. Cette affirmation confirme bien la volonté du site de s’appuyer sur le nombre comme argument principal de conviction envers les élus. Là encore, on peut s’interroger sur la portée réelle de l’action de ‘’soutien’’. En parcourant le site, il est possible de voir de nombreuses propositions avec des ‘’pour’’ sans que cette prise de position n’entraîne un échange entre les internautes. L’inverse est également vrai puisque plusieurs propositions ont reçues de nombreux votes ‘’contre’’ qui se sont suivis de publications de messages explicitant la raison d’un tel vote (opposition à un projet, mesure jugée incomplète ou peu intéressante…). On remarque donc que le vote représente un réel acte de participation sur le site mais sa portée est relativement difficile à envisager car extrêmement variable.

> Exemple concret de mesure publique L

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Cette publication apparaît comme la mesure publique la plus ‘’populaire’’ du site. Cette popularité est mesurée en prenant en compte les critères suivants : - Nombre de soutiens à la mesure (les soutiens) - Nombre de commentaires postés - Durée des échanges : du 26/04/2012 au 25/02/2014, soit près de deux ans entre la mise en ligne de la mesure et les derniers échanges Intitulée ‘’Interdire l’usage d’enseignes lumineuses ou de lumière dans les vitrines après fermeture des établissements‘’ cette mesure publique concerne la rubrique ‘’énergies’’ et vise un déploiement sur l’intégralité du territoire national. Elle a reçue 241 soutiens de la part de 221 citoyens, 12 associations et 2 élus. La proposition vise à interdire l’usage des enseignes lumineuses, en extérieur ou dans les vitrines des commerces, après la fermeture de ces dernières. Cette pollution lumineuse aurait des conséquences à la fois sur la biodiversité (reproduction des espèces nocturnes), sur la santé humaine (une étude montrerait le lien entre pollution lumineuse et l’apparition de cancers) mais serait également contraire à la législation actuelle. L’auteure propose donc une interdiction élargie dans toutes les communes de France, la mise en place d’actions de sensibilisation, l’élaboration d’un outil de communication (un autocollant) et la mise en place d’amendes punitives pour les fraudeurs. Cette proposition a suscité de nombreux commentaires et débats. Au total, 20 internautes ont échangé autour de cette mesure dans le but de l’enrichir. En analysant les commentaires publiés, on distingue plusieurs profils d’utilisateurs : • Les ‘’animateurs’’ : ces internautes dynamisent la mesure en y postant des demandes de précision. Ceux-ci sont d’ailleurs bien souvent rattachés directement à Anciela et veulent créer des échanges entre les participants. Martin Durigneux, créateur du site, débute à trois reprises des débats sur certains points de la mesure afin de la compléter. ‘’Est-ce que quelqu’un a des informations précises sur les liens entre pollution lumineuse, problème de sommeil, et santé ? Ce serait un apport complémentaire utile à cette proposition, si cela a lieu d’être !’’ • Les créateurs de liens : ces internautes participent aux échanges de plusieurs manières : en y apportant des informations venant de sources internes au site : un renvoi vers une autre proposition ou un profil connu pour ses compétences sur

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telle ou telle question… o en faisant des liens avec des ressources externes à Démocratie Durable : un site internet lié à une thématique précise (protection de l’environnement, biodiversité, législation…) ou des articles de presse concernant la problématique traitée. • Les contributeurs : ces personnes contribuent directement à apporter des compléments d’informations sur l’une des thématiques de la mesure. Les thématiques liées à la biodiversité nocturne et à la création d’un outil de communication par exemple ont été proposées par deux internautes et intégrées par la suite à la mesure par l’auteure d’origine. Ces contributions sont détaillées, parfois hiérarchisées et sont souvent motivées par une connaissance plus ou moins étendue du sujet traitée. En effet, l’internaute intervient souvent en tant que ‘’spécialiste’’ de la question car il peut justifier d’une bonne connaissance des problématiques liées à un sujet ou une thématique spécifique.

L’espace ‘’Projets citoyens’’ Cet espace est la seconde grande partie de Démocratie Durable. Cette branche a été ajoutée au site dans sa seconde version, comme l’explique Martin Durigneux : ‘’Nous avons ajouté l’entrée par projet, qui existe déjà sur d’autres réseaux mais plutôt sous la forme de projets auxquels il faut soit trouver des financements (Ulule, Kisskissbankbank, etc…) soit qui permet de construire son projet avec des outils de co-production. Dans notre cas, l’idée était plutôt de laisser un espace où des mesures citoyennes et projets publics peuvent s’exprimer, s’améliorer, s’enrichir…’’ L’objectif de cet espace est de valoriser les idées de projets portés par les internautes inscrits sur le site. Chaque individu peut publier, diffuser son projet en l’explicitant de façon détaillée. Il complète cette description par les éléments suivants : - La durée du projet : quand le projet doit-il se réaliser ? quelle est la date butoir? - Les besoins du projet : les besoins matériels ? les besoins financiers ? les besoins humains ? les besoins en compétences ? - Quels moyens mis en place pour atteindre l’objectif fixé ?

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Ces données sont donc clairement plus ‘’pratiques’’ et concrètes que celles de la partie mesures citoyennes. Il s’agit ici pour l’internaute d’identifier ses besoins de manière globale (besoins d’aide pour améliorer le projet, besoin d’aide sur un aspect (communication, gestion, ingénierie…), ou besoin d’aides financières…) et d’appeler les internautes à soutenir la mesure, rejoindre le projet et contribuer à sa réalisation en répondant à l’un des besoins. On rejoint encore ici l’une des caractéristiques de base du néo-militantisme dont les besoins sont souvent très pratiques : il cherche une tâche à exécuter, qui soit précise et quantifiée. Cette condition lui permet alors de s’engager pour cette action, quand il aura la disponibilité de la réaliser. Très clairement, le site s’inscrit dans cette démarche. En structurant le projet et en faisant émerger des besoins spécifiques (besoin de compétences en communication, besoins de x euros de financement…), l’internaute est invité à participer à une action, de façon discontinue et quand il le souhaite. C’est donc grâce à l’intervention cumulée de plusieurs internautes que projet peut avancer et émerger. A ce jour, 91 projets citoyens ont été publiés sur le site Démocratie Durable mais aucun projet n’a pu se concrétiser grâce à la dynamique proposée sur le site internet. Comme dans la première partie du site, Démocratie Durable propose ici plusieurs modes d’action :

• Créer et publier un projet - ‘‘Je publie’’

L’internaute publie sur le site son projet concret, organisé et déterminé dans le temps. Il demande de l’aide sur une ou plusieurs parties de son projet afin de perfectionner celuici dans le but de convaincre un maximum de citoyens. Cette demande peut concerner

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plusieurs aspects : une demande d’aide sur un volet du projet, un besoin matériel précis, un besoin de rencontre sur le terrain... Une fois l’opération terminée, le site explique que l’internaute peut réaliser ou améliorer son projet.

• Aider dans la création du projet - ‘‘J’aide’’

Cette partie s’adresse aux autres internautes qui vont pouvoir participer selon leurs envies, compétences ou motivation. Ici encore nous retrouvons ce principe d’échelle d’engagement. De plus, nous avons un vrai lien avec le terrain, ou du moins une réalité physique. Le fait de donner de l’argent pour un projet dépasse le cadre de la plateforme et engage la personne dans sa vie pour le projet.

• Échanger et débattre sur un projet - ‘‘Je débats’’

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Retour à une participation plus en phase avec le principe de la plateforme : l’internaute donne ses idées et enrichit le projet. Il/elle participe sur la plateforme à améliorer une idée. On peut imaginer que cette partie se passe également sur le terrain si un lien a été fait avec l’étape d’avant.

1.3- Synthèse

Le site Démocratie Durable, en organisant son contenu en deux parties distinctes et complémentaires propose donc de nombreuses modalités de participation adaptées à chaque type de profil. Chacun peut, en fonction du temps et de l’énergie qu’il souhaite investir sur la plateforme, participer comme il le souhaite : apprécier une proposition et la soutenir en l’approuvant, la commenter, la débattre, l’enrichir en apportant des éclairages différents, faire des liens avec d’autres ressources en ligne ou proposer et porter son projet en le soutenant à la communauté en ligne. L’internaute n’est d’ailleurs nullement obligé de participer, il peut seulement parcourir le site pour s’informer, récupérer de l’information. L’internaute est donc bien accompagné sur le site, les schémas explicatifs le guidant dans sa découverte du site et lui expliquant la démarche d’action proposée. Ces schémas sont particulièrement intéressants car ils posent un cadre de participation bien définis, indiquant à l’internaute ce qu’il est possible de faire via le site de façon très simple (je poste ma proposition, elle est débattue, je peux la porter sur le terrain) en structurant le site et les échanges. On remarque également que ces schémas sont très linéaires, très rationnels et laissent de nombreux non-dits pouvant les rendre difficiles à interpréter. Comment en effet, en tant qu’utilisateur, m’est-il possible de participer concrètement ? Mes apports seront-ils pris en compte ? Si oui, de quelle manière ? Ces schémas accompagnent mais peuvent également freiner la pratique spontanée par l’instauration d’une trame trop contraignante qui empêcherait l’internaute de se créer sa propre pratique ou activité.

Le site est également particulièrement intéressant dans la mesure où il incarne un principe fort du crowdsourcing : l’idée d’une communauté se mobilisant autour d’un projet concret et dans lequel la foule (les internautes), joue le rôle de moteur. Faire appel

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aux internautes pour se voir concrétiser un projet est le cœur du site et son essence même. Il est donc particulièrement intéressant de comprendre comment les internautes se saisissent de ce dispositif et de comprendre quelles y sont leurs pratiques et usages. C’est pourquoi nous avons couplé l’analyse du site internet par plusieurs séances d’entretiens afin de comprendre les motivations, les usages et les pratiques réelles des utilisateurs du site.

2- Cadre d’analyse des profils d’internautes sélectionnés

2.1- Guide d’entretien

Pour mener à bien nos entretiens, il nous a été nécessaire d’adapter le guide d’entretien réalisé l’année passée pour le faire évoluer avec nos attentes actuelles. Le guide d’entretien, présenté ci-dessous est structuré en trois parties : du plus général (le profil de l’interrogé, son parcours, sa pratique en général d’Internet et des outils web) à notre sujet d’étude (Démocratie Durable, les usages) pour finir par une mise en relation avec la notion de crowdsourcing qui nous intéresse tout particulièrement. Nous avons essayé de rendre nos entretiens interactifs en rebondissant sur les idées développées par les interrogés tout en suivant du mieux possible la trame suivante.

PARTIE 1 : Le cadrage du contexte individuel Il est important de d’apporter des éléments de contexte à la pratique de l’individu à la fois sur Internet mais également sur le terrain. Cela nous permettra de faire des liens par la suite avec la plateforme. Dans cette partie, nous cherchons à comprendre ce que l’individu fait d’Internet et à savoir si l’individu est d’ores et déjà engagé sur le terrain dans une action quelconque. IDENTITÉ - fiche d’identité de l’interrogé Ce que nous cherchons à savoir : le parcours de l’interrogé, son profil mais également ce qu’il/elle met spontanément en avant dans la présentation. Ces informations doivent être gardées en mémoire pour pouvoir rebondir et faire des liens plus tard dans l’entretien. Nous leurs avons simplement demandé de se présenter, de décrire leur situation actuelle, leur parcours, etc.

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PRATIQUE SUR LE NET Ce que nous cherchons à savoir : nous cherchons ici à comprendre si l’internaute utilise Internet, et si oui comment : ses habitudes de navigation et d’utilisation et la façon dont il perçoit certains sites (les réseaux sociaux notamment, mais aussi les forums ou sites de participation en ligne) • Quel type d’internaute êtes-vous ? Pouvez vous nous parlez de votre utilisation d’internet au quotidien ? Questions larges qui permettent à l’interviewé de répondre spontanément. Cela nous permet de voir quel type d’outil ou pratique vient en premier. • Quels sites fréquentez vous le plus souvent ? Précision de la question précédente • Vous évoquez / vous n’évoquez pas les réseaux sociaux… pourquoi ? c’est/ce n’est pas quelque chose d’important pour vous ? Qu’est-ce que cela représente pour vous ? Précision sur la question des réseaux sociaux. • Quelles différences faites vous entre ces différents réseaux ? Que cherchez vous spécifiquement sur chacun d’eux? Ces réponses servent ensuite à comprendre les réponses relatives à la perception de Démocratie Durable. • Utilisez vous sur d’autres sites qui mettent en relation des internautes ? De quel type ? À quoi vous servent ils ? Ces questions permettent de comprendre si d’autres sites peuvent s’apparenter aux réseaux sociaux classiques, ce que la personne y fait dessus, les motivations, les différences qu’elle voit avec le reste. L’ENGAGEMENT Ce que nous cherchons à savoir : Avant d’aborder la question de Démocratie Durable, nous souhaitons comprendre comment l’interrogé défini son engagement et comment il s’engage. Ce point est intéressant car il permet de comprendre quelle image se fait l’interrogé de ses pratiques et notamment les liens faits à Démocratie Durable. • Estimez-vous avoir une forme d’engagement au quotidien ? De militantisme peut-être ? - (si non abordé) Et au niveau politique, vous êtes engagé…

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- (si non abordé) Participez-vous à des actions sur le terrain ? - (Si oui) Cet engagement vous prend-il du temps ? Si oui, combien environ ? - (Si oui) Ça a toujours été le cas ou ça dépend des périodes de votre vie, d’événements particuliers… ? - (Si oui) et dans votre famille, c’est quelque chose qu’on retrouve ? (vos parents, famille proche…) Une série de question pour mieux comprendre si la personne est engagée sur le terrain et de quel manière. Ces données nous permettront de mieux comprendre les profils de chacun. • Et il y a un lien entre cet engagement et votre pratique d’internet ? Si nous ne l’avons pas évoqué, cette précision est importante pour comprendre l’état d’esprit entre net et terrain. • Est-ce que selon vous, Internet c’est aussi un terrain propices pour mener des actions dans lesquelles vous êtes engagées ? Si la personne n’en a pas parlé, cette question la fait basculer dans le vif du sujet, le lien entre militantisme et web. • Comment est venu ce passage à l’action sur Internet ? Par rapport à votre engagement, à quel moment l’avez-vous transposé sur Internet ? Et comment ? (pétitions, like, création, travail sur des plates-formes participatives..) Précisions par rapport à la question précédente.

PARTIE 2 : Autour de la pratique et de sa représentation. Ce que nous cherchons à savoir : Nous voulons analyser les représentations qu’a l’individu de sa pratique. Nous cherchons à comprendre l’image que celui-ci donne à celle-ci et notamment sur la question de la militance. Militer via Internet est-il un acte militant selon l’interrogé (réponse induite) ? Nous cherchons également à comprendre l’idée de la dynamique de groupe et le fait qu’une idée individuelle propre à un internaute peut devenir une idée de groupe, construite en communauté. Nous cherchons donc à comprendre la manière dont se construit la relation, la façon dont se déroulent les interactions et comment il est possible de passer d’une idée individuelle à une connaissance/projet de groupe. Enfin, nous voulons analyser les raisons d’un engagement individuel via les outils du crowdsourcing. Nous cherchons à comprendre les motivations d’un individu à s’engager par l’intermédiaire de ces plateformes et les apports identifiés de cette pratique.

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PRATIQUE SUR DÉMOCRATIE DURABLE • Comment avez-vous connu le site DD ? Hasard ? Recherche précise ? Lien avec le terrain ? Comprendre quelles sont les sources d’accès • Que représente la plateforme pour vous? Comment la définiriez vous ? Comprendre la représentation que la personne se fait de la plate-forme • Connaissiez-vous ce genre de plateforme? Voir si c’est un cas isolé ou non • Pourquoi avoir décidé de contribuer à faire vivre cet outil de discussion? Pourquoi pas une autre plateforme? • Est-ce pour le thème, pour le site ou pour les deux? Préciser ces motivations pour justement voir si la plateforme utilisée est jugée par l’internaute comme un outil pour faire vivre son engagement (cf. questions précédentes) et préciser ces motivations par rapport à un outil similaire (si tenté qu’il y ait connaissance et/ou utilisation d’un autre genre de site comme celui-ci) • Comment utilisez vous cette plateforme ? Qu’y faites vous lors de votre connexion ? Mettre en lumière le comportement escompté par la plateforme vis-à-vis du comportement réel • Quelle est l’action que vous pratiquez le plus? (like, discussion… ?) Préciser la question d’avant • À quelle fréquence l’utilisez-vous ? Faire un lien entre sa représentation, son utilisation et sa présence sur le site • Qu’est-ce qui vous motive à le faire/à ne pas le faire? • Quel est votre niveau d’engagement dans ce processus ? Quelle importance donnez-vous à cette pratique? Quelle importance l’internaute apporte à la plateforme, à son engagement ? Quels sont les apports de la plateforme ? RELATION ENTRE INTERNAUTES SUR LA PLATEFORME Ce que nous cherchons à savoir : Nous cherchons à comprendre le rapport vécu au groupe vécu par l’interrogé. Comment envisage-t-il la dimension sociale du projet de crowdsourcing et quelles sont les interactions entre l’utilisateur et la ‘’foule’’ ?

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• Avez-vous des contacts personnels avec d’autres utilisateurs ? Est-ce que la personne interagît avec les autres ? • Dans quel cadre? Est-ce que cela reste sur des débats publics, est-ce qu’il y a des discussions privées? • Vous est-il arrivé d’avoir des contacts dans un autre cadre? Est-ce que cette relation peut s’étendre au site? (autre réseau web,sur le terrain..) • Qu’est ce vous apporte le groupe personnellement? Des connaissances? De la reconnaissance? De l’interaction? • Comment considerez-vous les autres individus sur la plateforme? Comment l’internaute perçoit les autres utilisateurs ? • Sentez-vous une certaine cohésion entre les membres/utilisateurs? Précision de la réponse d’avant • Pouvez-vous observer une dynamique de groupe particulière qui sert le fond? Comprendre si la personne conçoit l’action de manière isolée ou non : comment la personne se représente-t-elle l’action du groupe?

PARTIE 3 : Autour de la notion de création participative Enfin, nous aimerions ouvrir l’entretien sur le principe de création participative et questionner la personne à ce propos. Nous souhaitons voir si un lien peut-être fait entre sa pratique et la notion de crowdsourcing et essayer de voir comment elle considère un tel contexte. • Pensez-vous que ce site puisse servir concrètement la cause qu’il défend ? Comment ? Pourquoi ? Comment la personne évalue l’efficacité de DD et donc l’efficacité de mutualiser les idées • Connaissez-vous la notion de crowdsourcing ? Comprendre sa représentation du terme et voir le lien qu’elle en fait avec ces activités dur le web • Estimez-vous utiliser ce genre d’outil au travers de la plateforme ? Si pour nous DD est une plateforme de crowdsourcing, qu’en est-il pour elle? • Est-ce que participer à ce genre de projet vous paraît être un acte ‘’engagé’’ ou non ? Est-ce que le crowdsourcing est quelque chose d’engageant?

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2.2 - Description des profils choisis

Nous avons pu mener huit entretiens lors de ces deux années de recherche. Notre démarche a été de visiter à plusieurs reprises le site internet Démocratie Durable afin d’identifier les profils actifs (ou anciennement actifs) ayant posté un ou plusieurs sujets et mesures publiques. L’idée était de pouvoir interroger des personnes utilisatrices du site ayant eu des expériences de participation en ligne. C’est de cette manière que nous avons commencé par interroger Amaury Rubio lors de notre premier entretien. C’est lui qui nous a conseillé et donner les contacts directs de notre second interrogé, Martin Durigneux, créateur du site. Cette démarche nous a semblé intéressante dans la mesure où elle permettait de comprendre les motivations de base de la création du tel site et la ‘’vision’’ portée par le créateur ou les personnes en lien direct avec l’association. Nous avons pris contact avec chacune des personnes identifiées par e-mail afin d’expliquer notre démarche et proposer un entretien pour évoquer leurs pratiques du site web. L’ensemble de nos entretiens de sont déroulés via Skype. Ci-dessous, une présentation synthétique de chacun de nos interrogés, éléments centraux de notre terrain de recherche.

Entretien N°1 - Février 2014 : Amaury Nom : Amaury Rubio Âge : 25 ans Activité : Étudiant en Master 2 ‘’Éthique et Développement durable’’ à l’université Lyon 3, master axé sur des questions relative à la philosophie et développement durable. Durée de l’entretien : 30 minutes Pourquoi cette personne ? Amaury est le premier utilisateur que nous ayons interrogé. Son profil nous a semblé particulièrement intéressant car Amaury avait une double casquette : à la fois utilisateur - il a publié plusieurs propositions sur le site et participé à quelques échanges - et possédant également une vision interne du projet car il a effectué un service civique de plusieurs mois au sein de l’association Anciela. Ce choix de s’engager auprès d’une association qu’il a connue dans le cadre de ses études n’est pas anodin. Amaury explique lors de nos échanges qu’il est ‘’engagé’’ depuis longtemps sur les problématiques liées à l’environnement. Il a d’ailleurs une approche

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humaniste de la question en expliquant que défendre l’environnement est avant tout une façon de défendre l’homme et de mieux vivre ensemble. Amaury a d’ailleurs une vision assez étendue du milieu ‘’écolo’’ qui pour lui ne se résume à militer pour un parti politique mais plutôt à agir au quotidien, dans son travail, dans ses activités routinières. Mouvance dans laquelle il se reconnaît particulièrement. Il est également intéressant qu’Amaury a contribué sur le site avant de commencer son expérience à Anciela et a commencé à utiliser le site par curiosité pour le concept et le dispositif. Recueillir son avis et ses ressentis nous a paru être une démarche intéressante. Nos attentes Nous attendions d’Amaury qu’il nous livre son ressenti vis à vis de son expérience sur le site internet. Intéressé par le concept de construire une projet avec d’autres internautes en ligne, il a en effet participé sur le site dans une démarche de test afin de voir jusqu’où pouvait aller sa proposition. Cette expérience est particulièrement intéressante pour nous et nous permettra de mieux comprendre les mécanismes et dynamiques présentes sur le site. Contexte de l’entretien Cet entretien a été le premier que nous ayons mené dans le cadre de cette recherche. Nous l’avons mené par Skype avec l’objectif d’expérimenter notre grille d’entretien. Les questions ne correspondent pas à notre déroulé d’aujourd’hui mais ont tout de même permis à Amaury de se présenter et de parler de sa pratique du site avant d’élargir vers les liens entre son engagement de terrain et en ligne.

Entretien N°2 - Mars 2014 : Martin Nom : Martin Durigneux Âge : 25 ans Activité : Intervenant en économie et en droit dans des écoles et enseignements supérieur / Président d’Anciela, l’association fondatrice du réseau DD (donc il est à l’origine du réseau) Durée de l’entretien : 55 minutes Pourquoi cette personne ?

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Martin est le président fondateur d’Anciela. Il est entre autre à l’origine de Démocratie Durable, son entretien était donc très intéressant car il a permit de comprendre les motivations premières d’un tel projet. Engagé depuis très longtemps sur les questions environnementales, Martin est aussi un passionné du web et de ses possibilités depuis ses 15 ans, âge auquel il commence à créer son blog sur l’écologie. Il a cette volonté de convaincre les autres depuis 10 ans donc tout en utilisant les outils et les possibilités qu’offre le web. Pour lui, comparé aux autres profils, internet est bien plus qu’un outil, c’est un univers qu’il découvre jour après jour. Nous avons donc à faire à quelqu’un qui est persuadé qu’internet peut avoir un impact important sur la vie des gens et est, de fait, plus qu’un outil utile aux projets sur le terrain. Un de ces premiers arguments est entre autre l’aspect spatio-temporel (venant lui même d’un milieu défavorisé) qui permet de lier des personnes de partout et de leur apporter ce qu’ils ne trouvent pas forcément sur le terrain. Il explique que Démocratie Durable a d’ailleurs été créé dans cet esprit. En tant qu’utilisateur de la plateforme, martin a surtout endossé le rôle de modérateurs dans les premiers temps, comme le reste du premier cercle bénévole d’Anciela. Martin a fait donc de hautes études, comme les autres personnes gravitant autour du projet DD, mais ne vient pas du même milieu. Il a une vision très optimiste de l’engagement sur le web et de sa capacité à faire avancer un militantisme écologique Nos attentes Une riche interview en perspective qui promettait de nous faire comprendre beaucoup mieux comment la plateforme avait été conçue, l’état d’esprit, les objectifs premiers, etc. Étant en plus président de l’association et créateur du projet, nous pouvions mettre en tension les objectifs de départ avec les résultats obtenus. Contexte de l’entretien Nous avons eu Martin sur skype pendant près d’une heure durant laquelle il a pu livrer toutes les motivations autour du projet. Nous avons mieux compris comment la plateforme pouvait fonctionner ou ce qu’elle était sensée apporter. Enfin, nous avons eu la chance d’avoir un témoignage plus précis sur ses motivations personnelles vis à vis des outils du net et de son engagement sur le terrain. Précision: nous n’avons pas tout à fait suivi notre grille d’entretien avec Martin compte de tenu de son profil.

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Entretien N°3- Mars 2014 : Léa Nom/Prénom : Léa Billen Âge : 21 ans Activité : Etudiante en M1 en géographie. Elle revient du Sénégal où elle était dans le cadre de son mémoire et elle est également bénévole à Anciela, structure à l’initiative du projet Démocratie Durable. Durée de l’entretien : 41 minutes Pourquoi cette personne ? Léa était une des plus actives sur le site. Elle a initiée 4 mesures publiques et a pris part à 16 débats sur des idées/projets. Bénévole très active pour Anciela, elle avait donc une très bonne connaissance de l’outil. Léa est également une engagée active pour le développement durable. Elle ne se considère pas pour autant militante. Elle a choisi Anciela pour ses valeurs, ses actions mais surtout son équipe, sans qu’elle ne se reconnaisse comme “écolo”. Elle n’est pas militante politiquement et s’intéresse à de nombreux sujets. Elle considère s’impliquer là où elle se juge compétente et légitime. Ses études de géographe lui ont apporté de nombreuses connaissances, et son expérience au Sénégal a renforcé son engagement pour ces sujets et pour l’association. Nous sommes face à une personne qui fait vivre le projet de Démocratie Durable pour les relations qu’elle peut avoir sur le site et pour son aspect dématérialisé dans l’espace. Intéressé par les questions socio-géographique, elle souhaite s’investir spécifiquement sur les projets en Afrique. Elle ne considère pas vraiment faire avancer un quelconque combat, elle juge cette plateforme comme un outil et une source de connaissances. Il est important de souligner que Léa ne va généralement pas sur ce genre de plateforme. C’est parce qu’elle était à Anciela et qu’elle connaît des personnes dans sa vie qu’elle a bien voulu s’y essayer. Les échanges en ligne ne semble pas être une source de motivation pour elle, ils doivent essentiellement arrivé à une rencontre sur le terrain. Nos attentes Nous souhaitions comprendre comment elle utilisait la plateforme en tant que personne qui ne considère pas nécessairement le concept comme quelque chose d’engageant pour la cause. Nous cherchions à comprendre la manière dont elle emplissait ses besoins avec l’outil.

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Contexte de l’entretien Nous l’avons mené par skype, comme les autres. Léa a su être précise dans ses réponses ce qui nous a apporté des élements très intéressants de réflexion, notamment à propos de la motivation sur l’aspect collecte de connaissances.

Entretien N°4- Février 2015 : Annabelle Nom/Prénom : Annabelle Auger Âge : 23 ans Activité : Etudiante à l’IEP Lyon (Science Po) Durée de l’entretien : 33 minutes Pourquoi cette personne ? Annabelle avait un profil intéressant actif sur le site, notamment autour de la mesure publique qu’elle portait “un potager dans les écoles”. Après analyse, cette mesure a été très discutée, débattue, avec une bonne présence d’A’n’a elle sur le projet. Un profil qualitatif en somme. Étudiante à Sciences Politiques Lyon et active dans Anciela, Annabelle avait tout l’air d’être engagé dans sa vie, ce qui s’est confirmé avec l’entretien. Issue d’une famille engagée, elle commence jeune, dès le lycée, à s’engager pour des associations et s’est essentiellement intéressée à l’environnement quand elle est entrée à Science Po. Elle a découvert Anciela et a décidé de s’y investir. Son engagement était grand, elle se disait même “militante”, jusqu’à ce que son travail à la fac ne lui prenne trop de temps. Elle s’est donc arrêté d’être aussi active dans les réseaux au moment où non l’interrogeons. Ce qui était intéressant était sa sensibilité pour les actions de terrains. Elle expliquait avoir été très présente dans de nombreux projet associatifs et avoir vraiment apprécié le contact avec les autres. La découvertes des individus, de ce qu’ils pensent, etc compte beaucoup pour elle. De plus, elle est engagée pour vouloir changer la société face à la problématique environnementale, ce qui était intéressant au niveau de la thématique générale. Nous avons était surpris de découvrir quelqu’un beaucoup moins connecté que ses pairs. La conclusion globale de son témoignage est de dire que le net ne peut pas engager quelqu’un, que ce genre de site, comme Démocratie Durable, est bien mais ne

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pourra jamais remplacer l’action avec les autres, en vrai. Nos attentes Nous voulions infirmer ou confirmer ce que nous avions vu jusqu’à présent. Profil relativement similaire aux autres, ses réponses devaient l’être. Nous voulions particulièrement aborder le principe de construction de l’objet militant par à-coups. Le fait de trouver certains éléments dans le site qui vont faire avancer un action militante plus globale dans sa vie. Contexte de l’entretien Nous l’avons mené par Skype, comme les autres. Plutôt court, Annabelle ne semblait pas pouvoir développer vraiment plus ce qu’elle disait. Étant donné qu’elle n’était pas vraiment pro-démocratie durable, elle se contentait d’expliquer pourquoi sans entrer dans un niveau

Entretien N°5- Mai 2015 : Blandine Nom/Prénom : Blandine Sillard Âge : 24 ans Activité : Diplômée de Sciences Politiques Lyon où elle a connu Anciela et Martin Durigneux. Elle a occupée un poste en collectivité territoriale sur des questions de développement local, poste qu’elle a quitté pour se consacrer à un projet qu’elle porte dans le milieu associatif sur la participation citoyenne. Durée de l’entretien : 60 minutes Pourquoi cette personne ? En parcourant le site internet, nous avons remarqué que Blandine avait posté plusieurs propositions sur Démocratie Durable en prenant systématiquement le temps de répondre aux échanges, de soutenir certaines propositions ou de réagir sur d’autres propositions du site. Son profil est particulièrement intéressant car Blandine est intéressée par les questions soulevées par Démocratie Durable mais plus spécialement par les questions de participation citoyenne et de démocratie locale. C’est d’ailleurs pour travailler sur ces questions que Blandine a rejoint Anciela, de façon bénévole. Après plusieurs mois en Afrique pour des projets personnels, elle a eu l’occasion de travailler avec Anciela sur un vaste projet lié à la francophonie, démarche l’intéressant particulièrement.

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Suite à ce projet, qui l’a convaincue, elle devient trésorière de l’association et s’implique de façon prononcée dans les projets menés, mais en gardant plutôt une posture réfléxive qu’opérationnelle. Au niveau des usages, Blandine est très connectée à Internet et utilise les outils du web pour mener à bien toutes ses actions. Chose intéressante à noter, Blandine utilise ces outils parfois par contrainte, sans vraiment ‘’apprécier’’ cette pratique. Son profil nous a donc semblé intéressant pour justement questionner son rapport à internet en lien avec ses nombreux engagements et sa pratique de Démocratie Durable. Nos attentes Notre volonté était de comprendre quelle utilisation avait Blandine du site internet, en complément des autres outils mobilisés, notamment les réseaux sociaux qu’elle utilise régulièrement. Contexte de l’entretien Nous avons effectué cet entretien à distance, par Skype. Blandine avait de nombreux éléments à apporter relatifs à son parcours et ses usages d’Internet. Nous avons senti que Blandine avait une vision relativement distanciée de sa pratique en étant capable d’adopter une démarche très réflexive sur son engagement et les évolutions du web.

Entretien N°6- Mai 2015 : Justine Nom/Prénom : Justine Swordy-Borie Âge : 26 ans Activité : Travail comme animatrice de réseau dans une association aux Pays Bas. Durée de l’entretien : 45 minutes Pourquoi cette personne ? Ancienne étudiante à Science Politiques Lyon, Justine fait partie de l’association Anciela depuis 4 ans. Elle a développé un esprit “militant”, qu’elle décrit elle même comme un engagement quotidien pour les causes environnementales et sociales. Elle travaille et s’investit au quotidien pour ce qu’elle aime et qui font sens pour elle. Elle est également partie au Burkina Faso pour y soutenir le programme « Jeunesse francophone pour un monde écologique et solidaire », projet phare d’Anciela en 2012. C’est à partir de cette expérience qu’elle a souhaité s’investir plus longuement pour le projet Démocratie Durable.

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De fait, elle fait partie des très actives sur le site. Avec ses 2 mesures publiques crées 13 approuvées et 7 suivies, elle participe à faire vivre la plateforme et ses projets. Ce qui est intéressant est de voir la diversité de ces mesures qu’elles suit ou propose. Il n’y a pas de fil conducteur particulier, elle semble s’investir sur un sujet au grès de ses envies ou des gens qu’elles connaît dessus. Un autre profil engagé sur le terrain donc qui s’investit pour un projet en ligne. Nos attentes Nous souhaitions savoir comment la plateforme pouvait lui apporter sur le terrain, comment elle se la représentait et surtout ce qu’elle considérait comme contraignant ou motivant sur le site. Le but était également de recouper ses réponses avec les autres interview à ce sujet. Enfin, étant donné son passif, nous nous attentions à une réflexion poussée sur le sujet Contexte de l’entretien Sur Skype, l’entretien fut relativement bref, Justine devant partir pour un rendez-vous (elle vit aux Pays Bas). Les réponses ont été plutôt expéditif laissant un arrière goût de préjugé dans ses réponses. Toujours très tranchées et pas forcément adaptées au contexte.

Entretien N°7- Juin 2015 : Jules Nom/Prénom : Jules Âge : 25 ans Activité : Étudiant en dernière année d’ingénieur spécialisé en énergies et habitat durable et suit en parallèle un master en philosophie (Ethique et développement durable) Durée de l’entretien : 45 minutes Pourquoi cette personne ? Nous avons contacté Jules après l’avoir rencontré dans un contexte professionnel. Nous le savions particulièrement engagé dans sa vie quotidienne, notamment autour des problématiques liées au développement durable dans plusieurs projets de terrain à Lyon. Lors de notre premier contact, il nous a expliqué être effectivement très impliqué et d’être plutôt dans une démarche de découverte de l’offre association régionale. Jules explique avoir construit son engagement seul et décidé depuis quelques années de s’engage concrètement. Il a donc passé un an à se renseigner sur les associations

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locales et à se forger une culture ‘’militante’’ avant de se lancer dans des actions de terrain. C’est là qu’il découvre et s’engage auprès d’Anciela, où il participe à des temps de rencontres et d’échange. Il découvre, au détour d’une conversation avec un bénévole d’Anciela, le site Démocratie Durable sur lequel il décide de s’inscrire en adoptant une démarche de découverte. En parcourant le site internet, nous n’avons trouvé aucune trace de Jules, il a en effet utilisé le site mais n’y a pas concrètement participé, dans le sens d’y avoir posté une proposition ou participé aux échanges. Ce cas de figure nous a semblé intéressant à comprendre et notamment les raisons de cette non-participation. Nos attentes Nous voulions comprendre le parcours de Jules et l’insertion d’Anciela et de Démocratie Durable dans son parcours de militance. Nous souhaitions comprendre comment Jules s’était saisi de cet outil en ligne, ce qu’il y avait fait et comment il l’avait perçu. Par ailleurs, son absence de publication était un élément intéressant à comprendre Contexte de l’entretien Nous avons interrogé Jules comme les autres interrogés, par l’intermédiaire de Skype. Relativement nouvel utilisateur du site Démocratie Durable, Jules a pris le temps de répondre à nos questions en essayant de prendre du recul sur sa pratique, chose qu’il a réussi à faire pour entrer dans des détails intéressants sur l’utilisation d’un tel dispositif dans un contexte militant.

Entretien N°8- Juin 2015 - Ariane Nom/Prénom : Ariane Bureau Âge : 24 ans Activité : Nouvelle salariée d’Anciela, elle travaille notamment sur le projet de terrain de la pépinière d’initiatives Durée de l’entretien : 40 minutes Pourquoi cette personne ? Ariane est la dernière personne que nous ayons interrogé. Nous avons pris contact avec elle par l’intermédiaire des autres interrogés qui nous ont parlé plusieurs fois de son

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profil intéressant. Ariane a en effet utilisé plusieurs fois le site internet de façon bénévole avant de devenir l’une des deux salariés de l’association. Cette participation en amont du salariat nous a paru intéressante à comprendre. Ariane a un profil intéressant car elle a une double vision de Démocratie Durable, une vision extérieure, en tant qu’utilisatrice, et une vision intérieure puisqu’elle connaît les problématiques actuelles liées au site et les potentielles sources d’amélioration en cours de discussion au sein d’Anciela. Engagée depuis plusieurs années sur les problématiques de développement durable et d’écologie, son témoignage nous permettrait d’avoir une nouvelle expérience d’utilisation du site et des outils proposés. Nos attentes A travers ce dernier entretien, nous souhaitions comprendre les motiviations liées à l’utiliisation du site Démocratie Durable par un internaute que nous avions vu actif sur le site. Nous souhaitions également qu’Ariane puisse prendre du recul sur son utilisation du site et comparer sa pratique avec les pistes d’amélioration du site évoquées régulièrement au sein d’Anciela. Contexte de l’entretien Nous avons réalisé cet entretien comme tous les autres, par Skype. Ariane a pris du temps sur son temps salarié pour nous répondre et nous faire part de ses pratiques sur le site. Elle est néanmoins resté relativement évasive sur ses réponses, avouant parfois ne pas avoir refléchi à plusieurs aspects de nos questions. L’entretien a donc été relativement bref, Ariane n’ayant pas réussi à nous apporter des réponses détaillées et précises.

2.3 - Synthèse des profils

Plusieurs éléments communs ressortent de la description de ces entretiens donnant un sentiment de profils relativement cohérents et homogènes. On note effectivement de nombreuses similitudes dans les parcours et les engagements de chacun. • Les interrogés sont tous diplômés de niveau Master dans des disciplines diverses mais relativement proches (sciences politiques pour la plupart mais aussi philosophie et développement durable...). Ces formations de niveau supérieur leur ont permis d’adopter une posture critique et une capacité de réflexion sur les questions actuelles liées au développement durable, la citoyenneté et donc d’adopter un regard critique

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sur leurs engagements et pratiques. • Cette période de vie étudiante a été, pour tous, un moment propice à la découverte et l’engagement citoyen dans des associations locales, souvent issues du milieu universitaire. Anciela en est le meilleur exemple puisqu’elle a été créée par des étudiants et principalement composée de personnes gravitant autour du milieu universitaire lyonnais. Nos interrogés de sont donc tous engagés dans cette association durant leurs études. • On remarque qu’Anciela est néanmoins une étape importante dans les parcours d’engagement. Tous nos interrogés ont rencontré l’association sur le terrain, lors d’un événement ou d’une action de terrain et ont donc apprécié l’engagement de l’association pour une société écologique, démocratique et participative. Ils sont donc en lien direct avec l’association Anciela. • Concernant leurs pratiques d’Internet, on retrouve de nombreuses similitudes et une certaine homogénéité. Tous ont une bonne connaissance du web et l’utilise de façon quotidienne pour échanger des mails, se tenir informés... Tous sont donc des jeunes ‘’connectés’’ avec des niveaux néanmoins bien différents selon les interrogés. Certains ont une connaissance et utilisation bien plus étendue du web, comme Martin par exemple, habitué depuis son adolescence à participer sur des forums ou plateformes en ligne. • Enfin, concernant notre terrain d’étude, Démocratie Durable, l’ensemble de nos interrogés ont utilisé le site une à plusieurs fois. Ils ont donc tous une connaissance au moins minimale de ce que propose le site et son concept.

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Analyse de la pratique et influence du crowdsourcing sur l’esprit militant

PARTIE 3

Analyse de la pratique et influence du crowdsourcing sur l’esprit militant L’analyse des entretiens menés nous a permis de comprendre la pratique des internautes sur la plateforme Démocratie Durable, leurs motivations, les freins qu’ils peuvent y rencontrer et les liens que ces constats établissent avec la notion de nouvel esprit militant développée précédemment. Nous avons pu enrichir notre représentation de cet esprit tout en apportant un cadre de définition plus précis du dispositif du crowdsourcing. Ces éléments de réflexion nous ont permis de mieux appréhender la relation entre le crowdsourcing et le nouvel esprit militant.

1 - Faire vivre un dispositif de crowdsourcing Les réponses aux entretiens font apparaître une structure redondante dans leurs réponses. Nous avons pu alors décomposer l’analyse de leurs pratiques en partant de leurs motivations originelles à faire vivre le projet, de leurs manières d’utiliser l’outil puis de leur rapport au groupe et à leur propre identité dans ce dispositif.

1.1- Les motivations à faire vivre le projet

Le projet naît en 2009, avec l’ambition de prendre la place d’un espace peu existant sur le net, celui de la participation citoyenne portée par une intelligence du groupe, une ‘’intelligence collective’’ (Martin).

> Créer un espace public dématérialisé Lors de son entretien, Martin, fondateur de l’association constate ‘’qu’il n’y avait aucun réseau social autour de la dimension participative, c’est à dire propositions de mesures publiques’’. C’est donc Anciela, à travers ses acteurs, qui crée cet espace numérique après s’être aperçu de la demande qu’il pouvait y avoir à mutualiser des ressources, créer du lien entre les projets et les réaliser grâce à toute personne potentiellement intéressée.

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Comme le précise Martin, cet espace avait une dimension beaucoup moins pratique et concrète que ce que pouvait proposer d’autres plateformes de mutualisation des ressources, comme les plateformes de crowdfounding. Il faut comprendre par là que la plateforme ne propose pas aux internautes qu’un type d’action (financer un projet dans le cadre du financement participatif) mais une multitude, rendant possible une diversité d’actions plus ou moins concrètes. A terme, l’objectif du site était, pour son créateur, de ‘’laisser un espace où des mesures citoyennes et projets publics pouvaient s’exprimer, s’améliorer, s’enrichir’’. Il s’agit donc de proposer un espace en ligne où pourrait s’épanouir un ‘’esprit citoyen’’, propice aux échanges et interactions. Démocratie Durable est donc créé à la croisée d’une volonté d’innover en créant un nouveau genre d’espace public en ligne qui n’existerait pas sous cette forme aujourd’hui tout en portant un objet militant tangible et défini.

> Une évolution sous l’impulsion du terrain La plateforme fut très sollicitée et appréciée à sa mise en ligne. Ce succès s’explique par cet aspect innovant, son concept original mis en avant mais aussi, et essentiellement, grâce à Anciela qui faisait vivre son outil partout où elle le pouvait. En clair, l’association a fait et continue de faire la promotion de son site le plus largement possible en incitant les personnes rencontrées sur le terrain à participer au projet numérique. L’action était encore plus forte puisque l’objectif de l’association était de faire en sorte que le terrain fasse vivre le site (Martin). Le principe était que les actions puissent voir le jour sur le terrain pour ensuite être développées sur la plateforme. Nous verrons que cette vision, dans la pratique, n’a pas pu prendre racine. Parmi les huit personnes interrogées, comme nous avons pu le voir, toutes ont un lien avec Anciela et ce à des niveaux différents : soit ils connaissent l’association, soit ils y sont engagés soit certains y travaillaient en tant que salarié. Ces liens plus ou moins fort avec cette structure de base impliquent donc des niveaux d’implication différents. La première motivation ayant poussée les personnes que nous avons interrogé est l’engouement pour l’association et les activités qu’elle développe au quotidien. Ce sont essentiellement des valeurs de partage et de co-construction d’un projet global qui a intéressé les plus impliqués. Pour la plupart des membres de l’association, ils/elles ont quasiment tous participé au lancement du site ou à sa dynamisation, en prenant un rôle

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de modérateur. Pour eux, ce projet représentait une manière de faire vivre l’idée d’une ‘’démocratie durable’’ à travers des “projets qui nous tiennent à coeur” (Léa). Ce qui est évocateur est de voir que très peu (essentiellement Martin et Jules) ont une affinité pour les outils ou ‘’l’esprit’’ du web, c’est à dire une véritable passion pour les outils du web. Les autres n’utilisent Internet que pour des raisons pratiques, sans y trouver un plaisir particulier : lecture et envoi de mails, recherche de contenus, lectures d’informations… Ils n’ont donc pas une pratique d’Internet très développée contrairement par exemple à Martin qui expliquait le plaisir qu’il avait à être sur les forums depuis toujours expliquant avoir ‘’une culture de la participation sur internet, des forums, des blogs et tout ce qui a pu précéder les réseaux sociaux’’. D’autres personnes, comme Justine, ne s’intéressent même pas à un thème en particulier (comme l’environnement pour la plupart). Les interrogés sont donc des personnes agissant par convictions avant tout et dont la très grande majorité se positionnement et se décrivent en tant que militants dans leur vie quotidienne, que ce soit pour Anciela ou dans d’autres activités associatives. La plateforme s’inscrit donc dans un panel d’activités qui fait vivre l’engagement de chacun.

> Motivations personnelles La seconde motivation liée à celle de la définition d’un esprit militant serait leur curiosité pour l’outil. Baignant dans un monde des nouvelles technologies, d’outils collaboratifs constamment réinventés, l’idée de Démocratie Durable a piqué au vif la curiosité de la plupart d’entre eux. Pour les plus portés sur la technologie, créer, animer ou utiliser la plateforme est une source de motivation en tant que telle (le plaisir de faire vivre un outil participatif en somme). Pour d’autres, comme Amaury, participer revient à un ‘’jeu’’ comme il l’explique : ‘’j’étais curieux de voir ce que ça pouvait donner. Donc après je me suis prêté au jeu. Vu que c’était au tout début, il y avait pas mal de propositions qui manquaient forcément et du coup j’ai décidé d’en mettre comme ça pour voir quelle serait la suite parce que je suis assez curieux’’. Il y avait donc cette curiosité de voir jusqu’où un tel outil pouvait aller, ceci s’inscrivant dans leur propre recherche perpétuelle des meilleurs outils d’actions et/ou de sensibilisation. Cette dernière motivation fait enfin écho avec la volonté pour chacun de prendre part à un projet qui peut faire avancer le combat global, faire changer les choses. Nous verrons

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que cette motivation est présente dans la pratique, à plus ou moins grande échelle selon les personnes. Enfin, une autre motivation centrale que ces entretiens ont mis en lumière est l’envie de créer une dynamique concrète entre les projets de terrain et la plateforme. Ainsi, Démocratie Durable est avant tout considérée comme une opportunité pour faire avancer les projets et les actions de terrain par les utilisateurs plus que pour faire vivre un esprit sur la plateforme. Ce premier constat, et nous développerons la manière dont il s’illustre au travers de la pratique, met en avant deux choses: - un état d’esprit qui se rapporte à celui du néo-militant : utilitariste, à la recherche d’un enrichissement personnel et collectif, etc. - un décalage clair entre les aspirations de départ du projet et les motivations de départ des personne à le faire vivre. Les motivations à utiliser un tel dispositif de crowdsourcing, sans même qu’il soit définit de la sorte par ces utilisateurs, sont intimement liées à un esprit engagé de base pour le projet que porte la structure ou pour un des éléments qu’elle porte en particulier. Il est maintenant nécessaire de comprendre comment ces motivations d’origine se transforment en pratique et de quoi cette pratique se compose.

1.2 - L’usage du dispositif par les internautes

Il serait complexe et vain de décrire spécifiquement la pratique précise de chaque internaute sur le site, ce qu’il y fait et comment il utilise chaque outil mis à disposition. Aussi, il est apparu que des thèmes liés à leur utilisation étaient récurrents dans leurs réponses. En premier lieu, nous verrons les apports concrets du dispositif, puis leur relation avec l’aspect technique et enfin les freins identifiés par les interrogés dans ces pratiques.

1.2.1- Apport personnel dans la pratique Cet apport peut être présent à tous les niveaux d’analyse, mais nous avons choisi de rendre compte des réponses directes de chaque personne à propos de ce qu’elle considère recevoir et/ou donner à travers leur pratique respective. Pour celles ou ceux qui portent un projet, la première valeur ajoutée du site est de faire

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évoluer leur projet à travers les discussions et les débats se déroulant sur le dispositif numérique. En effet, pour eux, cette motivation de faire le lien entre terrain et le web passe essentiellement par le fait d’améliorer ou de développer leur projet. Dans ce sens, l’objectif est également de récupérer des informations, des contacts, de la matière brute pour faire évoluer les projets. Cette apport sert aussi à toute personne qui prend part aux discussions. En somme, beaucoup d’internautes seraient là pour enrichir leur stock de données ou leurs connaissances grâce aux autres, pour nourrir leur projet. L’internaute aurait donc à la fois un profil de consommateur de contenus (recherche d’informations, collecte, traitement de données) mais également d’acteur lorsque cela peut servir son projet et permet de faire évoluer ses besoins. En parallèle, et qu’importe la pratique, Amaury explique que participer permet de se forger une culture générale liée à l’engagement : ‘’Quand on met une proposition, il y a peut-être des commentaires qui vont traiter un pan de la proposition et ça participe aussi, quelque part, à la culture générale sur la question. Parce qu’on se disait ‘’sur cette question là je connaissais pas forcément tel aspect ou tel aspect’’ et du coup en même temps qu’on améliore une proposition, quelque part on se cultive un peu sur la thématique.’’

> Apports liés à l’acquisition de connaissances Dans d’autres cas, la pratique est motivée par une approche beaucoup plus personnelle. Certains interrogés, comme Annabelle par exemple, viennent chercher de nouvelles connaissances pour enrichir les siennes, dans le seul but d’élargir ses connaissances et arguments sur un débat ou un thème bien défini. Annabelle explique justement avoir ‘’appris quelques informations grâce aux échanges, mais rien de plus’’. D’autres, comme Blandine, viennent y chercher de l’information très pointue (sur l’économie collaborative dans son cas) pouvant l’aider à améliorer un projet, sachant qu’ils trouveront les interlocuteurs dont ils ont besoin pour répondre à leurs questions. Dans la même idée, ces personnes cherchent à passer du bon temps en discutant autour de sujets qui leurs tiennent à coeur, avec des personnes qui partagent l’idée globale du projet. Il y a un vrai plaisir à venir y alimenter une réflexion personnelle comme nous livre Martin, en même temps que l’on apprend à utiliser l’outil : ‘’Réagir aux idées et projets proposés ou juste le plaisir de découvrir des initiatives ou l’envie de discuter.’’

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Dans cette optique, l’utilisation de la plateforme fait monter en compétences les personnes peu habituées aux outils du web, sur des aspects techniques. C’est une autre forme d’apprentissage qui est appréciée au travers des connexion qu’elle apporte. Le public qui utilise cette plateforme est un public majoritairement jeune et connecté, il est normal de chercher à s’approprier de nouveaux outils tout en faisant un lien avec ses propres activités. Pour certains, comme Justine, le fait de multiplier les outils, dont Démocratie Durable, permet de mettre en visibilité ses projets : ‘’j’ai besoin d’être visible et mes projets aussi . Plus on est en interaction sur ces réseaux plus on fait évoluer cette visibilité.’’ Pour elle, ces outils servent essentiellement à cela et, de fait, son engagement sur ces plateforme est surtout’’ intéressé’’ dans la mesure où elle les utilise avec l’objectif de servir un intérêt individuel. Plus elle apprend à manier des outils comme Démocratie Durable, plus elle peut donner de la visibilité à ses projets. Il y a donc un double enjeu d’apprentissage et d’utilisation. Enfin, il y a cette notion de plaisir qui revient dans la pratique des internautes. On trouve du plaisir dans l’utilisation et la vision de l’outil mais aussi dans les rapports que l’on entretient avec les autres, d’après Amaury. Néanmoins, ce plaisir est altéré par la propension à comprendre comment fonctionne la plateforme, les options qu’elle propose, etc. En vérité, le rapport à la plateforme dans la pratique de chacun est très singulier et souvent peu entraînant d’après les réponses aux entretiens.

1.2.2- Le rapport au dispositif > La question de la culture web Nous avons pu comprendre que la plupart des personnes interrogées n’avaient pas une fibre très développée pour l’esprit du web. Actuellement, ces personnes utilisent essentiellement le web pour s’organiser sur le terrain : communiquer, partager des contenus, s’informer... comme l’explique Jules : ‘’j’utilise les réseaux toujours de la même façon, pour m’organiser ou trouver de l’information. Et notamment s’organiser au sein d’un groupe. C’est une dimension importante aujourd’hui car on utilise les réseaux pour nous organiser et faire circuler l’information dans le groupe.’’ Il y a donc une visée très pratique dans leur manière d’utiliser le web. La complexité avec Démocratie Durable semble venir de sa finalité. Étant donné la vision que ce site offre, il est compliqué pour certains, comme Blandine, d’en comprendre la finalité. Pour elle,

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ce site est surtout adaptés pour les internautes ayant l’habitude d’utiliser le web dans ce genre d’optique globale. Elle même explique utiliser le site pour faire vivre l’idée, sans plaisir précis. De plus, elle fait mention de la complexité technique de l’outil: ‘Le site est assez compliqué, il y a des schémas explicatifs et des explications sur le processus, de la publication. Ça peut être un peu effrayant ou en tout cas suggérer qu’il va falloir faire beaucoup d’efforts pour aller jusqu’au bout de la chaîne.’’ Sa remarque induit que pour les non initiés, il est compliqué de se lancer sur le site et d’y trouver directement du plaisir, comme le confirme Jules : ‘’J’ai trouvé ça un peu compliqué de rentrer dans un projet, de s’investir et de proposer des idées sans avoir un suivi de ce que va devenir le projet et des besoins concrets soient formulés.’’ Il ajoute qu’il faut un profil un peu “geek” (comprendre une utilisation plus poussée du web et de ses outils) pour vouloir aller plus loin, ce qui restreint la cible de ce genre d’outils. Tous, sauf peut-être Martin et Jules, auraient fui la plateforme dès le début s’ils n’avaient pas été d’Anciela. Blandine l’affirme sans hésiter dans notre entretien : ‘’Pour ma part, je vous ai tout de suite dit que je faisais partie d’Anciela parce que sans Anciela, je ne serai pas utilisatrice de Démocratie Durable, c’est trop loin de mes attentes et ça ne correspond pas à ce que je cherche.’’

> Les limites techniques du dispositif Cela est dû à un certains nombres de problèmes et phénomènes liés au web : • Le pouvoir d’attractivité d’une plateforme : des études marketing montrent qu’un site Internet aurait sept secondes pour capter l’attention d’un internaute, sans quoi l’internaute quitte le site (s’il tombe dessus par hasard). Pour Démocratie Durable, le phénomène est identique comme semble le confirmer Martin. D’après lui, plus de 50% des personnes qui viennent sur le site ne restent pas. Cela est du, d’après Blandine, à la mauvaise ergonomie du site, qui ne respecte pas la règle des trois clics selon elle (soit le fait de pouvoir arriver sur n’importer quelle page en trois clics) et qui semble trop flou au départ : ‘’Aujourd’hui, les sites sont quand même de plus en plus simple avec notamment la règle des trois clics où tout le monde doit trouver l’information cherchée. Sur Démocratie Durable, il y a de l’information éparpillée, il y a trop d’outils, trop d’explications.’’ Trop compliqué d’en comprendre les objectifs ou son fonctionnement donc les personnes repartent, même si le site leur a été conseillé par leurs pairs, et même s’ils sont eux mêmes militants dans

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leurs vies (ce que constate Amaury). Ainsi, une contradiction apparaît entre le besoin de simplicité et de liberté d’un internaute sur ce genre de site, propre au néo-militantisme, tout en étant cadré et accompagné par le site, faute de quoi la participation n’est pas garantie. En l’occurrence, la plateforme propose des schémas pour expliquer comment fonctionne le dispositif global puis comment fonctionnent les projets et les propositions. Pourtant, d’après Blandine, ces schémas sont trop complexes à comprendre. Ainsi, le site aurait besoin d’être clair et ergonomique sans enfermer les internautes dans un cadre trop précis. Les conditions pour pouvoir poser un cadre assurant suffisamment de liberté tout en apportant un cadre favorisant la participation deviennent alors difficiles à réunir. • La vie sur le site : les entretiens montrent que l’un des plus gros freins à l’utilisation du site reste la contrainte ou la non-contrainte qu’il génère. Sur le premier aspect, nous avons pu comprendre que les personnes font face à de nombreux bugs dans leur pratique. Le site étant relativement lourd, il n’est pas rare qu’il “crash” (Jules). De nombreuses frustrations apparaissent aussi quand les personnes ne peuvent pas réaliser une action technique qu’ils ont l’habitude de faire sur d’autres réseaux sociaux (comme “tagger” quelqu’un sur une publication). Il y a donc une impression que le site n’est pas assez fluide et ne s’adapte pas suffisamment aux besoins de chacun (Amaury, Blandine). On retrouve ici la volonté pour chaque utilisateur d’avoir un cadre qu’il peut personnaliser, avec des fonctions qu’il apprécie. Le site devrait, selon les interrogés, pouvoir s’adapter à chacun, chose qui favoriserait la participation. Un autre aspect est revenu systématiquement dans tous les entretiens, celui de la relance automatique, la ‘’notification’’. En effet, il n’existe à ce jour aucune relance pour prévenir de l’avancée d’une mesure ou d’un projet. En clair, lorsqu’un internaute publie ou commente une mesure déjà en ligne, aucun mail automatique n’est envoyé. En somme, les internautes ne sont pas assez encadrés par le site et en viennent à l’oublier à cause de cette non-relance comme l’explique Amaury : ‘’On ne reçoit pas encore directement les propositions de modification ou de commentaires. Donc ce qui fait que généralement, quand on fait un commentaire, la personne à qui ont fait un commentaire peut le voir un mois ou deux mois après. Avec un système de notifications, on pourrait avoir des réponses plus rapides. Pour le moment, il faut aller voir sur sa proposition pour

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voir s’il y a eu de nouveaux commentaires et vu que certains n’y vont pas tous les jours, ça allonge les temps et les durées de réponses.’’ D’une manière générale, tous sont d’accord pour dire qu’il faut un accompagnement plus poussé pour à la fois accompagner l’internaute dans sa découverte du site en lui expliquant comment il fonctionne, trouver sa motivation pour le faire participer et y revenir, en mettant en place ce système de notifications par exemple.. Si la pratique devient trop contraignante ou que personne n’est là pour nous rappeler d’agir, on abandonne (Amaury). L’impersonnalité de la technique : ce dernier élément met en avant un problème que seul Martin a réussi à identifier à son niveau : le manque de contact direct avec la personne. Pour lui, le fait de se retrouver face à son ordinateur altère le comportement des gens sur le net et demande une présence d’administration bien plus importante que sur le terrain. Pour Martin, le fait d’être seul devant son écran fait parfois oublier à l’internaute qu’un autre être humain est de l’autre côté de cet écran. D’où parfois des personnes violentes ou des débats qui dégénèrent, rendant les projets peu attractifs et peu concrets : ‘’Comme il y a cette déshumanité sur internet, les gens sont beaucoup plus durs. Ils oublient qu’ils ont à faire à des être humains normaux qui leur ressemblent.’’ (Martin) Pourtant, il y a une vraie recherche de concrétisation dans la pratique. Chaque interrogé affirme être là pour faire avancer une action ou un projet sur le terrain. Ils veulent être utile et agir d’une manière concrète. Ces freins divers semblent les empêcher de réaliser leurs actions comme ils aimeraient les réaliser et les plongent dans un flou peu propice à l’engagement.

1.2.3- Rapport des utilisateurs au terrain et à la concrétisation des actions > Réaliser son projet de terrain en ligne L’un des premiers constat que nous pouvons poser est que les participants voient le dispositif comme un outil sérieux, fait pour travailler, faire avancer des projets et des idées mais pas nécessairement pour s’amuser ou pour discuter avec les autres internautes. Jules parle par exemple ’’d’outil d’intelligence collective qui permet de peaufiner des propositions de mesures publiques et de projets. C’est une plateforme pour poser une idée et la proposer aux autres et recueillir des retours.’’, Annabelle définit le site comme

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une ‘’plateforme où l’on peut proposer des idées, des projets qui puissent être soutenus et enrichis par une communauté d’internautes. Si ce projet fonctionne bien sur le site, on peut alors le lancer derrière ou étendre son idée.’’. On comprend à travers ces citations que l’outil semble avoir comme vocation à rendre concret les projets. L’idée n’est pas de proposer seulement un espace de discussion en ligne où les idées émergées resteraient figées mais bien d’utiliser le site comme tremplin pour les réaliser, comme l’explique Annabelle : ‘’Je pense que le but de toute façon, de cette plateforme, est que des actions soient réalisées sur le terrain in fine. On cherche pas juste à faire prendre conscience, ou à débattre, mais bien à réaliser quelque chose de concret.’’ Les schémas développés par le site montrent que si l’idée éclos en ligne, elle a pour objectif de vivre sur le terrain, d’être portée auprès de décideurs et donc de se réaliser par l’intermédiaire du site. Il y a intrinsèquement un rapport au terrain fort et cet objectif d’utiliser l’outil comme un incubateur participatif et en ligne. Il y a là encore une certaine contradiction qui peut avoir pour effet de freiner l’engagement des utilisateurs : l’objectif est de faire vivre le dispositif en ligne, et l’idée d’une démocratie participative donc d’un enjeu global et collectif, tout en proposant à l’utilisateur de porter son projet et ses idées publiquement afin qu’elles soient réaliser sur le terrain. Dans une telle optique, et compte tenu de ce que nous avons vu à propos de l’aspect technique, il est normal de découvrir des comportements plus utilitaristes que ce que le site voudrait accueillir.

> Chercher des éléments précis et nécessaires personnellement Il y a une volonté de voir les résultats de son investissement sur le site, soit la concrétisation de son projet généralement. Les personnes interrogées se disent déçues et frustrées quand une idée n’est pas suivie ou peu commentée et encore plus quand elles portent un projet. Martin nous faisait remarquer que certaines personnes ne venaient d’ailleurs uniquement pour qu’on leur donne des conseils sur leur projet, sans même avoir compris les ambitions de la plateforme : ‘’Les utilitaristes, qui utilisent le site parce qu’ils en ont besoin, que ce soit en terme de consommation de contenu (ils ne réagissent pas mais

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prennent des idées) ou ceux qui vont au contraire produire du contenu pour avoir des réactions et qui le font dans un objectif pratique (c’est à dire que derrière ils ont envie d’arriver à des résultats pour eux)’’ Les utilisateurs cherchent à quantifier leur investissement pour savoir s’il est utile ou non de dépenser de l’énergie. Jules, nous explique qu’il publiait sur le site quand il avait besoin des autres pour faire évoluer son projet, ce qui lui apportait de la ressource. Il poursuit en expliquant qu’il est nécessaire pour lui de rencontrer des gens sur le terrain, une fois qu’ils ont commenté sur le site, pour faire le projet : ‘’Mais pour moi, tout ça n’est intéressant que si derrière il y a une dimension locale où on va aller découvrir ou discuter avec des acteurs proches de soi sur le terrain.’’ La plateforme serait selon Jules un réseau social d’acteurs ayant vocation à les faire se rencontrer sur le terrain pour réaliser les actions. D’autres, comme Justine, voient dans la plateforme la possibilité de se connecter avec d’autres personnes et de mettre en visibilité ses propres projets, sans même participer au reste de la vie sur le site (ce n’est pas le cas de Justine, mais nous avons pu comprendre que certains utilisateurs ne suivaient aucun autre projet que le leur). Dans ce sens, les projets les plus locaux fonctionnent mieux : certaines actions menées dans des pays d’Afrique de l’ouest par exemple. Enfin, un aspect plus politique a pu être mentionné par Annabelle, comme le fait de faire pression auprès des décideurs politiques sur un sujet. Raisonnement utilitariste qui fait écho à l’esprit du nouveau militant, en recherche d’action concrète. Cette pratique utilitariste est couplée à une autre forme plus en valeur. Certaines personnes, par engagement pour Anciela ou pour l’idée même d’une Démocratie Participative en ligne, se “forcent” à être actifs sur le site. Cet état d’esprit laisse voir des commentaires de soutien (‘’super projet, continue’’, ‘’très bonne idée, je like’’), commentaires qui, selon Jules, ne font pas avancer le projet même si cela l’encourage comme le commente Martin. Il ajoute qu’il ne voit pas de vrais débat sur le site, mais des discussions, une série d’arguments pour ou contre un sujet sans que ceux-ci ne se “rencontrent réellement”. D’après lui, c’est le signe que ‘’les utilisateurs ne connaissent pas assez les codes du net pour s’approprier pleinement la plateforme et débattre comme il se doit. ‘’

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> Un engagement “mou” De ce fait, un cercle vicieux semble émerger de la pratique. Nous l’avons vu, la plupart des actions sont essentiellement le fait de suivre un projet, soit de “liker” la page sans pour autant ajouter une contribution. Rien ne se passe sur cette page, ce qui démotive la personne qui porte l’action et démotive les personnes qui ont “liké” la page par la même occasion. A terme, cela donne l’impression de passer devant une bonne idée mais qui ne reçoit que très peu de commentaires et qui ne semble donc pas être en passe d’être réalisée. Finalement, l’ensemble du site donne l’impression que rien n’avance, surtout pour celles ou ceux qui arrivent sur le site sans être passés par Anciela ou sans avoir étés formés par l’association. Or, si les personnes qui ne portent pas de projet personnel n’ont pas l’envie de faire avancer d’autres projets, comment la plateforme peut-elle vivre ? Les utilisateurs ont finalement l’air de faire vivre un engagement plus global sur le terrain qui inclut Démocratie Durable comme outil, mais ne sont pas convaincus qu’un tel dispositif peut réaliser concrètement quelque chose. Comme le décrit Blandine  : ‘’je vois que ça permet de créer de nouvelles formes de mobilisation, de porter des messages plus loin sans doute mais je me rends compte que je ne suis pas le genre de personne qui participerait à ça.’’ Nous retrouvons donc cette caractéristique très forte du néo-militant qui désire voir le résultat concret de son action pour agir d’une manière plus rationnelle et moins en valeur. Seulement, ce seul état d’esprit ne semble pas pouvoir faire vivre l’objectif plus global du site et cela serait essentiellement du à un manque de cadre. Les membres fondateurs du projet semblent avoir compris cela et expliquent comment ils ont du alimenter faussement le site au début pour le faire vivre. Des rôles de modérateurs sont apparus mais semblent finalement avoir été sous-estimés au vu des entretiens. La réalité montre qu’un tel dispositif nécessite un encadrement important pour faire vivre l’esprit participatif. Pourtant, ce cadre semble introduire des biais dans la pratique plus qu’il ne l’émancipe.

1.2.4- Freins et biais dans la pratique Force est de constater qu’un grand nombre de critères n’encouragent pas les utilisateurs à s’investir sur le site. Leur pratique est de fait très irrégulière, même si certains comme Léa, avouent y pouvoir ”passer des heures quand il se souviennent de son existence”.

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D’autres comme Amaury confirment qu’ils n’ont ‘’pas le temps dans leur engagement quotidien’’ et qu’ils n’y voient pas assez de valeur ajoutée pour s’y investir pleinement. Parmi toutes ces remarques concernant les freins à leur pratiques, un fil rouge apparaît : celui du cadre.

> La problématique du “cadre” dans la pratique Nous avons vu que les internautes cherchent à comprendre rapidement comment fonctionne la plateforme mais cherchent également qui est le/la coordinateur/trice du dispositif, profil qui pourra les aiguiller et animer les débats. En réalité, beaucoup semblent chercher une sorte de ‘’leader’’ dans ce dispositif, comme ils en chercheraient dans leurs projets sur le terrain (Justine). De fait, l’absence de suivi ne donne pas envie aux utilisateurs de participer car ils ne voient pas la fin dans les débats, donc de buts (Jules). Le site a besoin de modérateurs et d’animateurs pour vivre, ce qu’Anciela a mis en place dès le lancement du site. Les membres d’Anciela ont grandement participé au lancement du site en portant une “double casquette”, animateurs/participants. Leur rôle était de poster des projets, d’en commenter d’autres et parfois de demander aux utilisateurs de participer plus à faire vivre le dispositif. Ceci ne semblait pas mettre forcément à l’aise les membres d’Anciela, comme le raconte Justine, qui se sentait être dans un rôle de contrôle alors qu’eux mêmes ne croyaient pas nécessairement au bien fondé de la plateforme pour les projets des utilisateurs. Eux mêmes n’ont pas forcément réussi à se tenir au développement de projets en ligne, comme l’évoque Martin. Il avoue même avoir du “batailler pendant deux ans, en vain, pour que les membres d’Anciela utilise l’outil.’’, preuve que l’intérêt de l’outil n’a pas bien été intégré. D’une manière générale, les huit répondants ont eu le sentiment de constamment pousser les utilisateurs pour qu’ils publient ou commentent les projets, en particulier les personnes qu’ils connaissaient sur le terrain. Ainsi, Léa et Justine qui étaient parties en Afrique stimulaient les personnes sur le terrain pour qu’ils utilisent la plateforme. Ces derniers semblaient le faire essentiellement par sympathie pour les personnes avec qui ils avaient travaillés et non par adhésion profonde au projet.

> Les contraintes contraires à l’esprit militant Cet aspect de la pratique fait grandement écho avec le concept du militantisme clé en

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main que nous avons évoqué. Personne ne semble contre l’idée d’utiliser le dispositif à partir du moment ou il y a une démarche précise du début à la fin. Blandine dit par exemple qu’elle ‘’comprend l’intérêt de l’outil’’ mais qu’il ne lui correspond pas, qu’elle ne saisit pas le but final de l’outil. Comme nous l’avons vu, la personne doit avoir une bonne raison de rester et c’est le rôle des animateurs de les engager à être actif pour rester (Blandine). Le problème, remarque Martin, est le manque de temps des gens et leurs réticences à l’engagement en général. Il faut pouvoir leur proposer une formule qui leur apportera tous les aspects qu’ils recherchent dans cette pratique et qui les motivera. Ce principe s’étend hors de la plateforme, et l’association doit communiquer plus largement pour faire venir des utilisateurs sur le site. Ils ont pu utiliser des réseaux sociaux comme Facebook pour attirer plus de monde et/ou maintenir les utilisateurs en activité par exemple. Léa imagine assez bien que c’est essentiellement à cause d’un manque de communication global que le site n’a pas fonctionné comme il aurait du. L’association n’a donc pas hésité à faire participer ses amis, juste pour le principe de participer. Cette pression est peut-être positive à court terme mais semble dénaturer la pratique à long terme. En effet, pour que le site vive, les mêmes types de personnes semblent se retrouver sur le site créant un sorte d’entre soi militant. Alors qu’elle a pour objectif originel d’accueillir le plus de profils possible, Martin se rend lui même compte que ce site n’est fait en fait que pour des personnes semblables, intéressés par les mêmes thématiques et des modes de pensée relativement proches. Pour lui, personne ne vient par hasard, c’est avant tout des personnes engagées sur le terrain et/ou proches de l’association. Cette situation soulève certaines préoccupations concernant les bais que la pratique d’un utilisateur peut avoir dans ces conditions. Un même type de personne, étant essentiellement active car elles le “doivent” plus qu’elles ne le “veulent”, veut dire que le dispositif vit relativement d’une manière artificielle. Il est intéressant de voir que la motivation des personnes à utiliser le site change elle même par rapport à leurs motivations premières. Parmi les huit interrogés, tous ont continué à alimenter le site un certain temps par affiliation à la cause et à l’association. C’est dire que le caractère utilitariste n’est pas omniprésent dans la pratique et n’est finalement pas la motivation principale. Un dernier aspect plus fondamental et transversal dans la pratique reste alors à être

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abordé : celui du groupe et de la relation à soi même. Ces deux critères sont des piliers dans un engagement néo-militant et se retrouvent, à priori, à tous les niveaux dans le dispositif du crowdsourcing.

1.3 - La relation au groupe et à soi

Nous avons pu constater que la pratique des utilisateurs sur ce site était en fait très liée à l’interaction entre les individus. Que ce soit pour gérer des problèmes techniques, modérer des discussions ou animer le groupe, la relation à l’autre est omniprésente, centrale. Pourtant, elle n’est pas perçue comme telle et le constat qu’en font les interrogés est contradictoire.

> Le rapport à un outil sans vie La dématérialisation de la relation empêche de voir l’autre comme un réel contact. Comme le décrit Martin, le fait d’être face à un écran et non une personne change considérablement la relation puisque l’on est anonyme pour l’autre. On ne sait pas qui est derrière le profil réellement, ou ce qu’il ou elle fait dans la vie, et cela semble être source de démotivation comme le précise Blandine : ‘’Quand je publie ma mesure, les gens viennent y contribuer, mais si on vient me répondre, qui est cette personne ? [...] Est-ce que les personnes qui me répondent auront les capacités, les connaissances pour me répondre ? En tout cas, ça me fait douter du système et de l’efficacité de l’outil.’’ Pour elle, puisqu’on ne peut pas voir la personne, c’est à l’outil de prouver qu’il est efficace. Au vu des limites de l’outil, l’engagement, dans son cas, est vacillant. Justine ajoute qu’elle ne voit pas l’intérêt de discuter avec des personnes sur la plateforme alors qu’elle pourrait le faire sur le terrain “autour d’un verre” D’après elle, comme nous l’avons eu plus haut, c’est avant tout la mise en contact qui compte et qui accélère les rencontres. Une fois que l’on connaît les gens, les réunions physiques semblent plus efficaces. Elle estime pouvoir, sur le terrain, réunir les personnes compétences, qu’elle connaît et discuter en face à face. Cette pratique, basée sur le lien social, serait bien plus intéressante que le site. D’autres plus radicaux, comme Amaury, considèrent que l’outil n’a pas vocation à se faire rencontrer les gens puisqu’ils ne donnent pas la possibilité d’en savoir plus sur eux. Ils restent anonymes, on ne connaît d’eux que leur projet. Finalement, il avoue que l’outil

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n’a aucun effet sur son engagement de terrain à cause de cet aspect. Pour lui, l’outil a pu être au mieux complémentaire au niveau des apports pratiques, mais ne peut se substituer aux relations de terrain. En somme, le site n’arrive pas à créer de la cohésion entre ses membres, qui ne se sentent donc pas en confiance et ne peuvent donc pas s’épanouir dans leur engagement, d’après les témoignages.

> Un apport humain inconscient Pourtant, malgré cet aspect pratique, le dispositif Démocratie Durable semble apporter un lien plus fort que ce que ces témoignages laissent entendre. Justine admet par exemple qu’elle apprécie l’idée d’être en contact avec tout ces gens dans le cadre des projets et qu’elle a pu grâce à cela découvrir de nouvelles personnes sur le terrain. Il y aurait donc un aspect social réel et une relation entre les membres forte. De fait, le simple fait de pouvoir échanger autour d’un projet représente les prémices d’un contact social avec le groupe et d’apports personnels importants. Nous avons en effet pu déceler un certaine cohésion entre les utilisateurs, notamment entre les personnes qui gravitent autour d’Anciela. De plus, le site permet de manière factuelle de travailler avec des personnes du monde entier, ce qui est pratique quand on a travaillé dans des pays d’Afrique de l’ouest comme le font remarquer Léa et Justine. Il est incontestable qu’un tel site amplifie les bases de contacts et fait découvrir de nouvelles personnes dans sa vie personnelle. Ce phénomène est finalement assez naturel. Un militant, pour faire vivre son engagement, doit pouvoir débattre avec d’autres personnes, s’opposer à une cause ou la porter mais la faire vivre quoiqu’il arrive en la soumettant au reste du groupe (Akrich, 2009). Le débat enrichit la réflexion mais permet surtout de rentrer en contact avec des personnes et apprendre à mieux les connaître. Or, plus le contact est dense et répété, plus l’engagement l’est aussi. Les entretiens ont confirmé cela : le fait de vibrer à l’unisson autour de grands thèmes sociaux donne envie de s’investir. Il y aurait donc des interactions et des apports inconscients dans ces relations, voir une certaine contradiction. En effet, bien que les autres soient considérés comme des inconnus avec lesquels on ne partage qu’un projet (puisque que les personnes interrogées considèrent n’être là que pour ça), ils se plaignent de ne pas pouvoir entrer en contact avec ces personnes, d’avoir des outils de chat ou de forum ouvert ou encore de pouvoir multiplier les rencontres sur le terrain. Pratiquement tous ont évoqué l’enrichissement

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qu’il y a avait à débattre avec des personnes qui pensaient dans la même direction ou qui avaient une culture différente, avec des problématiques différentes. En somme, si “le but n’est pas de faire du lien social” comme le décrit Justine, le lien existe de facto et est la source de motivation principale qui engage et développe (si ce n’est construit) un objet de militance plus large, soit une identité militante.

Construire et nourrir son identité Il y a donc une relation à soi évidente dans ce processus, qui passe d’abord par le besoin d’interagir avec ses pairs. Les témoignages le confirment, ces personnes se sentent mieux et plus en confiance entourés d’autres utilisateurs qui pensent comme elles. Cela renforce la cohésion et donc rend le travail plus agréable et engageant. On partage avec des personnes qui nous comprennent et qui deviennent même des amis parfois, débordant sur une sphère privée qui est de toute façon très liée à l’engagement de base, les huit personnes interrogées expliquant vivre et travailler avec leurs amis/collègues bénévoles. Cette cohésion renforce la confiance en soi à pouvoir émettre une idée ou porter un projet. Dans cet espace public en ligne, d’autres codes et appréhensions du jugement apparaissent. Ce phénomène est d’ailleurs visible sur les réseaux sociaux , quand le jugement du net vient frapper un profil, un commentaire ou une publication. Sur cette plateforme, l’utilisateur est nécessairement soumis au jugement mais dans une moindre mesure puisque les autres sont dans le même état d’esprit qu’elle. De plus, il n’y a pas de prise de parole en groupe directe. Face à son écran, le sentiment de solitude peut parfois se transformer en une grande confiance en soi (à propos de son projet, ou dans le sujet qu’on aborde) comme le décrit Annabelle. En somme, un ensemble de personnes se retrouvant sur ce dispositif on cette possibilité de s’épanouir dans leur militance. Il y a donc un enjeu personnel et identitaire dans la pratique des utilisateurs. Le simple fait de pouvoir construire un profil ou d’afficher ce que l’on suit grâce au système de “tags” entre dans cette dynamique de se créer une identité au sein du groupe. Nous avons d’ailleurs pu voir que la question de l’identité dans le néo-militantisme était importante pour l’engagement de l’individu. Ainsi, une personne comme Justine cherche à gagner en visibilité pour ses projets mais aussi pour elle même, pour valoriser son engagement global dans sa vie. Cela fait bien sûr écho avec la notion d’égo dans l’engagement militant.

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Le fait d’être suivi ou non, de voir que des personnes puissent s’intéresser à son projet, nourrit l’égo des utilisateurs. À terme, il y a une différentiation sociale et naturelle qui s’exerce dans la pratique, ce qui semble être une caractéristique néo-militante. Martin évoque des “moteurs de reconnaissances” ou des “récompenses symboliques” que l’on récupère en agissant et qui peuvent nous pousser à être encore plus actif sur le site. Plus généralement, cette récompense symbolique peut s’illustrer, dans d’autres cas, sous la forme de niveaux à atteindre donnant un statut à la personne : “Mais c’est depuis toujours qu’il y a des forums où, quand tu écris 10 posts tu deviens une petite graine, si tu en mets 50, tu es un bourgeon, t’en mets 10 000 tu deviens un gros chêne, etc. C’est une méthode un peu simpliste, mais elle marche !” Sur le site de Démocratie Durable, ce système n’existe pas, mais il est pour l’instant remplacé par ce système de tag qui permet de voir l’activité de la personne. Plus une personne suit de projets, plus elle peut-être considérée comme crédible dans ses actions sur le site. Ce fait n’est pour l’instant pas vérifiable compte tenu du peu d’activité sur la plateforme, mais il semble cohérent avec les pratiques et comportements analysés. C’est d’ailleurs un aspect sur lequel Anciela est en train de travailler dans la seconde version du site. Après réflexion, il semblerait que cet aspect communautaire ait été sous-estimé, estimant que le simple fait de faire vivre des projets pouvait suffire à faire vivre le dispositif tout entier (Léa). Cette relation forte à la fois au groupe et à soi-même serait donc un fondamental pour un engagement durable sur ce type de plateforme. A priori, il ne s’agît pas seulement de créer des interactions sur le site mais bien de pouvoir créer une cohésion hybride entre terrain et web. Nous avons pu voir que les personnes gravitant autour d’Anciela étaient les personnes qui s’investissaient le plus car elles connaissent les autres utilisateurs de la plateforme et avaient pris le temps non seulement de comprendre comment fonctionnait le dispositif mais surtout ce qu’ils pouvaient en tirer pour leur engagement militant. L’effet du groupe est donc induit, puisque que les personnes interrogées n’en semblent pas éprouver le sentiment spontanément. De même que le projet ne semble pas inclure cet aspect dans ses objectifs principaux. Il y a donc un décalage entre ce que les utilisateurs, et a fortiori les créateurs, ont en tête et ce qu’ils vivent ou font réellement.

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2 - L’influence du crowdsourcing sur l’esprit militant

2.1- Entre idéal du projet et réalité du terrain

Le dispositif de crowdsourcing étudié semble être soumis aux mêmes problématiques et tensions que l’Internet militant en général : entre possibilités illimitées et réalité plus tempérée. D’une manière générale, cette tension nous oblige à prendre parti entre ce qui fonctionne ou ne fonctionne pas en termes de militantisme en ligne, balayant ainsi des possibilités moins évidentes ou plus compliquées à imaginer.

> L’ambition du projet face à la capacité à le réaliser Dans notre cas, il est clair que les créateurs ont conféré au site une possibilité d’action a priori trop grande par rapport au contexte et aux motivations des utilisateurs. En somme, ses objectifs étaient sûrement mal définis ou de manière trop floue pour créer de l’engagement. Les possibilités très larges qu’offre actuellement le site et les multiples façons de participer proposées entraînait une autonomie, comme nous l’avons vu, contre-productive car au final peu impliquante. Nous retrouvons cette idée que certains militants utilisent les outils du net pour s’organiser mais n’ont pas ‘‘la culture du net’’ pour militer (Peugeot, 2002 - Doctorow, 2008), soit une différence notable entre le savoir et le savoir-faire. Plus complexe encore, les individus eux mêmes, semblent ne pas être conscients de leur pratique entre : ce qu’ils imaginent pouvoir faire, ce qu’ils font et analyser avec du recul leur pratiques. Ils sont eux mêmes conditionnés pas les objectifs et possibilités du dispositif, sans prendre en compte ce que leur apporte de manière induite le site (la plupart pensent que le site n’est pas fait pour interagir socialement alors qu’ils reprochent ce manque de contacts avec les autres au site). Il y a donc une tension vis à vis de leur propre pratique et de leur propre engagement, créé par une sorte de désillusion des utilisateurs.

> Contradictions dans la pratique La problématique est de savoir si le dispositif aurait une plus forte propension à conditionner des comportements que l’inverse. Au vu de ce que nous avons vu, dans le cas de Démocratie Durable, ce sont ses créateurs qui ont donné aux internautes la liberté

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d’actions qu’ils pensaient bonnes pour eux. De même, ils ont essayé de réfléchir à la manière de coupler les besoins militants des utilisateurs tout en essayant de leur faciliter le travail et en les laissant libre d’agir. Or, celle volonté de chercher à accumuler tous les avantages dans la pratique sans les inconvénients liés à un engagement ne semble pas fonctionner. Cet aspect met en lumière l’idée qu’il y aurait des contradictions dans les valeurs néo-militantes, sûrement exacerbées par un dispositif comme Démocratie Durable : - d’un côté, le nouvel esprit militant cherche à rallier de grandes causes et à utiliser un fonctionnement en réseau connecté pour y arriver (utiliser le pouvoir de la foule), - de l’autre, il souhaite pouvoir agir de la manière la plus efficace, qui ait une valeur ajoutée pour lui, en créant du lien avec les personnes ou encore en ne perdant pas de temps à interagir socialement si ce n’est pour le projet. Dans le cas de Démocratie Durable, les personnes interrogées auraient voulu qu’on les guident, mais trouvaient qu’inciter à la pratique n’était pas une bonne idée car cela biaise la pratique spontanée (Justine). La conclusion, pour cet aspect était que le dispositif nécessitait plus de pédagogie et d’accompagnement humain et que l’outil ne pouvait se suffire à lui même. Ce dernier constat se rapporte à la valeur “confiance” qui peut être l’origine de ce fossé entre vision et réalité. Thomas Frey illustre bien le phénomène par cet exemple: « Si vous aviez le choix entre faire le trajet de Boston à San Diego dans un avion piloté par une seule machine ou par l’intelligence combinée de trois mille personnes, quelle solution choisiriez-vous ? ». Le fait de ne pas connaître les autres utilisateurs, comme nous avons pu le voir, fait douter. La foule a montré par maintes reprise qu’elle n’avait pas toujours raison et qu’elle n’était pas toujours productive. Ceci rejoint l’idée que sans “esprit web” et sans accompagnement, il est compliqué de faire vivre le projet en ligne.

> Un processus peu engageant Il est difficile de savoir si cette tension entre idée et terrain est propre à un dispositif en avance sur la culture de ses contemporains, complémentaire dans leur pratiques à minima, ou une simple “utopie” d’un engagement en ligne. C’est ce que Morozoz dénonce dans son concept de “cyberutopie”. Pour lui, les militants

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en ligne ont une tendance mal éclairée à croire que la technologie se “drape de vertus émancipatrices intrinsèques, comme celle d’être nécessairement vecteur de démocratie pourvu que l’information circule sans entrave”. On retrouve en effet l’état d’esprit des créateurs de la plateforme, comme Martin, qui pensaient que les simples fonctions collaboratives du site pouvaient engager les utilisateurs autour du projet. C’est ce que Morozoz nomme “le web-centrisme”, soit l’idée que l’on cherche à prendre le modèle Internet pour l’appliquer au monde réel, prétextant que les possibilités qu’offrent le net sont bonnes pour le monde. En somme, on donne un poids important à l’outil comme objet d’émancipation. À force, comme le montre Gladwell, les militants finissent par être définis par leurs outils plus que par leurs causes. Leurs liens se distendent du fait d’un manque de contact humain et ils essayent de créer un projet social autour de liens faibles (comme nous avons pu l’aborder). Dans notre cas, les utilisateurs semblent évoquer ce phénomène sur le site. Ces personnes travaillent donc avec d’autres personnes qui partagent nos valeurs, qui nous donnent accès à d’autres informations et réseau (Granovetter, 1992) mais qui ne construisent pas un “sentiment puissant d’activiste” (Gladwell, 2007). La désillusion des utilisateurs afflue dans ce sens. Même si tous ou presque estiment que Démocratie Durable est un outil qui fait avancer la cause qu’il défend, simplement par le fait d’exister, personne ne se voit encore l’utiliser pour cela uniquement. Martin va jusqu’à dire que le site est bien en dessous de ses capacités et qu’il n’est finalement pas certain que l’on puisse faire vivre son objet de militance au travers du site. Ainsi, la prise de conscience des uns rencontre le scepticisme des autres mais n’entache pourtant pas l’engagement global des personnes interrogées. En effet, si les personnes sont dubitatives quand à l’utilisation de Démocratie Durable pour militer, même s’ils pensent que le site peut faire avancer les choses, cela ne les empêchent pas de l’utiliser et de continuer à faire vivre leur engagement. C’est dire que les motivations néo-militantes, au travers de ce dispositif, ne seraient peut-être pas uniquement liées aux liens forts avec les autres mais que d’autres facteurs de motivations pourraient être moteurs.

2.2- Militer sans esprit militant

Les liens faibles entre les personnes n’apporteraient pas de fond à l’action mais seulement de la “reconnaissance sociale et des louanges” (Gladwel, 2008). Cela fait écho avec la motivation du rapport à soi et au groupe. Dans cette vision, un outil comme

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Démocratie Durable serait efficace pour accroître la participation des utilisateurs mais au prix de la diminution de la motivation que la participation requiert. En somme, plus de quantité motivée par des liens faibles au détriment de la qualité nécessaire à la réalisation du projet. Certains auteurs analysent cet aspect comme la fin de l’esprit militant puisque ce même esprit est relié à la capacité à une personne à se motiver, à faire des efforts pour être dans l’action. Comme le cible Martin, nous sommes face à un militantisme choisi, un militantisme à la carte (Ion) exacerbé par un dispositif de crowdsourcing. Dans cette optique, il ne serait même plus possible d’espérer un engagement de ces personnes car il faut d’abord être actif, militer, pour s’engager (Rioux, 99). Seulement, la réalité que nous avons observée est plus complexe et sûrement moins morose que cette vision. De fait, il y a une relation forte entre l’outil et la pratique. Mais chaque plateforme est unique et chaque pratique différente et adaptable selon les plateformes. En somme, ces outils s’adaptent parfaitement à cette idée de militantisme à la carte, mais de manière positive. Ils permettent une appropriation du sujet en fonction du profil. Ainsi, un utilisateur qui aurait une grande culture du web pourrait étendre son objet militant aussi loin que l’outil lui permet. Inversement, une personne cherchant à améliorer son action sur le terrain pourrait prendre les aspects les plus utiles pour les appliquer à son objet ensuite. Le résultat est le même : on construit son objet militant avec des liens faibles et ou des liens forts en récupérant de la connaissance en partageant, en créant de la cohésion dans le groupe, etc. Même dans le cas où une action ne sort pas du net, elle n’en est pas moins réelle et motivée par une personne engagée à le faire. Finalement, nous sommes faces à des personnes qui militent, parfois au quotidien, sans en prendre conscience. C’est le cas de Justine, par exemple, qui explique travailler parfois sur des projets pour lesquels elle ne voit jamais le terrain (Justine). Elle passe en fait plus de temps à agir via des outils du net (pas uniquement Démocratie Durable) pour le terrain plutôt que d’y être réellement. Au contraire, elle affirme qu’il est plus intéressant d’être sur le terrain plutôt que de passer du temps devant son ordinateur à travailler. Démocratie Durable, dans une forme plus aboutie, pourrait ainsi être une plateforme sur laquelle des personnes prennent plaisir à réaliser leurs actions comme elles prennent plaisir aujourd’hui à utiliser les outils du web pour travailler le terrain.

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Cette notion de plaisir est une clé de compréhension importante dans la pratique et spécialement sur Démocratie Durable. Seulement, le fait de prendre du plaisir à réaliser une action, ne pas être dans une pratique qui engage “toute sa vie” est souvent perçu comme inefficace ou “contre militant”. Le dispositif du crowdsourcing en particulier serait plus un loisir au travers duquel nous troquons de l’information qu’un travail au sens strict (Cahen, 2014). Même les utilisateurs semblent ne pas considérer leur pratique comme militante alors même qu’ils considèrent la plateforme comme un moyen de faire avancer le combat global. De même, ce sont des personnes souvent peu politisées alors qu’elles réalisent un travail politique, en tant qu’il agit pour une cause publique et sociale. En somme, ce dispositif, et les outils du net plus généralement, permettrait de militer pour une cause sans avoir un esprit militant comme nous avons pu le définir. Ce plaisir n’empêche pas l’engagement pour une cause d’après ce que nous avons pu voir.

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CONCLUSION L’ensemble des éléments vus précédemment nous permettent de dire que le crowdsourcing apporte et enrichit l’esprit militant, quelle que soit les circonstances. Aussi bien dans notre analyse que dans les témoignages recueillis, nous pouvons noter que pour les utilisateurs internautes le fil conducteur de toute pratique reste l’envie de faire avancer la cause qu’il défende, qu’importe le sujet. Il semblerait donc que l’esprit militant ne passe pas par un unique canal et une seule façon d’agir mais par une multitude d’actions. Le fait d’être informés et connectés en permanence agît sur notre vision globale de notre objet de militance. On ne milite plus forcément pour un sujet ou une cause en particulier mais pour des sensibilités, avec des moyens d’actions qui nous conviennent mieux que d’autres (plutôt sur le terrain pour certains, ou plus sur le web pour d’autres) mais avec un réel engagement pour ce qu’on fait. Cet engagement dans la pratique fluctue en fonction des outils utilisés mais surtout en fonction de la cohésion avec le groupe et du rapport à soi, dimensions indispensables dans l’engagement. Le militant n’est donc plus forcé d’être dans l’action constante et concrète pour faire vivre cet engagement. Cela passe par ce qu’il/elle aime faire ou vivre et, dans ce sens, chaque action est importante, même s’il ne la considère pas de la sorte. Le dispositif du crowdsourcing s’adapte donc bien à cet état d’esprit et apporte des éléments concrets dans l’objet de militance tout en laissant aux utilisateurs la possibilité d’avoir une pratique peu engageante et flexible. L’externalisation d’une tâche, et en l’occurrence d’un combat dans notre cas, entraîne assez naturellement la collaboration, à condition qu’il y ait une structure adaptée. Avec Démocratie Durable, nous avons pu voir que la structure porteuse du dispositif était primordiale pour faire vivre l’action car elle en est le socle. Au-delà des question techniques, qui peuvent apparaître comme un frein à l’utilisation (bugs nombreux, absence de notifications, fluidité de la navigation), on remarque qu’Anciela n’a pas porté humainement le projet du site. Sans moteurs humains, sans leaders, l’action ne se développe pas car elle reste ‘‘froide’’, sans dynamique de groupe. Cet élément est encore une fois paradoxal vis à vis de la volonté de transparence, confiance et travail horizontal des néo-militants. Les outils en ligne, comme le font

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remarquer certains auteurs, sont pour l’instant le résultat d’une volonté sur le terrain d’étendre ou de créer une action. L’exploitation de la ‘‘sagesse des foules’’ est un moyen d’aller chercher de nouvelles idées (Frey, 2012). Pour cet auteur, la foule se trompe trop souvent pour qu’elle soit efficace et a encore besoin de cadre et de contact social pour faire sortir le meilleur de ce qu’elle peut faire. Il imagine donc une évolution plus probable vers un essor de leaders d’opinion et d’une intelligence humaine enrichie par les machines. Dans le premier cas, des voix actives dans leurs réseaux sociaux, ou au travers d’un dispositif de crowdsourcing par exemple, pourraient guider la foule vers ce qu’elle souhaite réaliser mais ne peut pas faute de ne pouvoir s’autogérer. Dans le second cas, il préconise une distance avec l’outil, ou le dispositif dans notre cas, pour mieux militer avec l’outil et non pas au travers de lui. Les machines peuvent être utiles à des fins réfléchies et ne devraient pas être la forme qui conditionne un engagement. Pour finir, nous pouvons dire que Démocratie Durable s’inscrit dans une vision très contemporaine du monde des technologies qui tend à penser que les outils de web permettent plus de participation, plus d’échanges, plus de démocratie... Dans le cas de notre terrain d’étude, le fait d’avoir créer un site internet participatif n’amène pas nécessairement la pratique. Elle doit être accompagnée, animée et dynamisée. Ainsi, la vraie utopie serait de penser que le crowdsourcing peut se suffire à lui même pour faire vivre un objet global de militance. Même si Démocratie Durable a cet objectif de faire avancer la société, il semble qu’il aura toujours plus de bénéfices collatéraux dans l’esprit militant qu’un impact direct au travers de son utilisation. Il sera capable de nourrir à lui seul de nombreux besoins nécessaires à l’engagement et, en cela, se développera autour de la pratique des personnes et non l’inverse.

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ANNEXES Entretien Amaury Rubio Pour commencer, peux-tu te présenter ? J’ai 25 ans, je suis en cinquième année de master 2 éthique et développement durable à l’université Lyon 3. C’est un master dans une faculté de philosophie, et en ce moment, pour le second semestre, je suis en stage à la Coopérative de Finance Ethique qui travaille autour du collectif pour la transition citoyenne qui doit organiser un événement le 27 septembre 2014, donc voilà. Tu es sur Démocratie Durable, comment as-tu connu le site ? Je l’ai connu pas longtemps après sa création. Si j’ai bien compris, il a été créé autour d’avril/mai 2012, moi je connaissais personnellement les personnes qui ont travaillé à la création de ce site participatif. J’ai dû m’inscrire autour de juin/juillet 2012 en mettant directement mes premières propositions sur ce site. D’accord. Qu’est ce qui t’as décidé à l’utiliser ? Le fait de connaître les personnes ou par curiosité ? Oui, oui. En fait, je connaissais les personnes et j’​étais curieux de voir ce que ça pouvait donner. Donc après je me suis prêté au ​jeu​. Vu que c’était au tout début, il y avait pas mal de propositions qui manquaient forcément et du coup j’ai décidé d’en mettre comme ça ​pour voir quelle serait la suite parce que je suis assez curieu​x finalement de ce qu’il peut se faire par d’autres associations. E – Mais du coup, c’était plus pour la pratique en tant que telle ou pour le thème et le principe de ‘’démocratie durable ‘’? Bah après ce qu’il faut savoir c’est que le terme DD c’est un terme qui a surtout été choisi pour faciliter les recherches sur le net. En soi, le terme DD est assez peu utilisé par Anciela qui gère le site. Donc voilà après, oui, évidemment je trouvais le concept intéressant de pouvoir mettre de propositions et d’avoir des retours des autres participants pour améliorer ma proposition. Après, c’est forcément parce que je connaissais les personnes que j’y suis venu​. Et d’ailleurs après moi j’ai fait un service civique pour Anciela qui gère ce site et la plupart des personnes qui s’y inscrivent, c’est à travers nos événements. Donc ​c’est parce qu’on fait des événements et qu’on rencontre des gens en physique qu’on les incite à aller s’inscrire sur le site. E - Et comment tu nous décrirais ce que tu fais toi sur le site ? Quelle utilisation tu as du site ? Tu y es acteur, spectateur… Moi, personnellement, c’était pour ​mettre des propositions et entendre les critiques​. Parce que moi je suis jamais fermé à la critique sur des aspects que je connais pas forcément. Quand on met une proposition, il y a peut-être des commentaires qui vont traiter un pan de la proposition et ​ça participe aussi, quelque part, à la culture générale sur la question​. Parce qu’on se disait ‘’sur cette question-là je connaissais pas forcément tel aspect ou tel aspect’’ et du coup en même temps qu’on améliore une proposition, quelque part on se cultive un peu sur la thématique. T – D’ailleurs, aurais-tu un exemple de proposition que tu as posté et qui a été nourri par la réflexion d’autres utilisateurs ?

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Oui, c’est ma première proposition où j’ai parlé de l’obsolescence programmée. Après je l’ai pas sous les yeux, mais je sais que ​j’avais fait un ajout suite à cette proposition là et c’était un ajout motivé par certains commentaires. Donc, parce que ma proposition n’était pas complète sur certaines choses donc voilà, il y a l’idée que si on se prête au jeu, ​on peut améliorer les propositions et on peut avoir de nouveaux éléments​ et se dire ‘’tiens je n’avais pas précisé cet aspect-là dans ma proposition’’. E - Et toi, tu l’utilises combien de fois par semaine, ou mois, cet outil ? Là ça fait très longtemps que je n’ai pas utilisé Démocratie Durable, ça doit faire, euh… j’ai terminé mon service civique en juillet 2013 et j’ai dû y aller deux ou trois fois depuis. C’était pour voir s’il y avait des propositions sur des thématiques mais vu que le site a été ré-agencé, il y a certains choses qui ne sont plus possible de faire. Par exemple avant on pouvait trier les propositions par thématiques, maintenant on ne peut plus le faire, on ne peut plus. Ca va peut-être être remis. J’étais allé surtout pour ça et vu qu’on pouvait pas le faire, je repartais très vite du site. T - Donc c’est cet élément qui a motivé le fait que tu utilises moins le site ? Non, le fait que je l’utilise moins c’est parce que j’ai ​pas forcément le temps de l’utiliser parce que, à mon sens, ​le site n’est pas encore construit de sorte à ce qu’on reçoive directement les propositions d’améliorations sur ce qu’on peut mettre donc c’est pas encore assez fluide pour avoir une utilisation régulière. E- Donc pour toi c’est plus un problème technique que dans le fond ? Oui oui, c’est pas une remise en question du concept du site E – Donc globalement, est-ce que, pour toi, ce site a une utilité concrète dans ces débats ou les débats qui s’y mènent restent bornés au site ? Si le site se construit bien, et moi après j’ai pas de solutions toutes faites, ça peut être un très bon outil parce que ça permet de mettre en commun des personnes qui ont des expériences différentes dans plusieurs territoires et qui n’auraient pas la possibilité de se rencontrer en physique mais qui, à travers ce portail, pourraient mutualiser leurs expériences et connaissances pour arriver à des propositions très concrètes. Ce qui peut être intéressant, c’est un concept type feuille de route c’est à dire quand on propose de mettre par exemple, je sais pas, installer un jardin partagé, qu’on puisse, à travers ce site, voir comment on fait, comment on réalise un jardin partagé, selon le contexte, que ça soit dans une école, une ville, une université, et si le site arrive jusqu’à ce degré-là de développement, ça pourrait être très intéressant. T - Donc ça veut dire qu’il n’y est pas encore ? Alors, non il y est pas encore, ça fait même pas deux ans qu’il est créé donc c’est encore relativement jeune. E - Est-ce-que tu as l’impression que les gens sont vraiment engagés sur cette plateforme, qu’il a un réel suivi, un dynamisme ? Pour le moment, non. Je dirais que le ​site n’apporte pas, n’a pas les outils suffisants pour accrocher encore les gens​. Je pense que c’est en cours de réflexion du côté d’Anciela et je pense

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qu’ils arriveront à trouver des dispositifs qui permettent aux gens de rester plus longtemps et de pouvoir s’informer tout en proposant des idées. Donc voilà, pour le moment, c’est pas encore un espace où on passe son temps de manière plus longue. E - Et comment définirais-tu la relation entre les utilisateurs ? Il y a des interactions​, après comme je le disais un petit peu tout à l’heure, ​on reçoit pas encore directement les propositions de modification ou de commentaires. Donc ce qui fait que généralement, quand on fait un commentaire, la personne à qui ont fait un commentaire peut le voir un mois ou deux mois après. ​Alors que si on avait un système de notifications, qui est en cours de réflexion je crois, on pourrait avoir des commentaires plus rapides, des réponses plus rapides, et là on aurait beaucoup plus d’interaction mais pour le moment c’est pas encore le cas et il faut aller voir sur sa proposition pour voir s’il y a eu de nouveaux commentaires et vu que certains n’y vont pas tous les jours, ça allonge les temps et les durées de réponses. T - D’accord, et t’est-il déjà arrivé de rencontrer d’autres utilisateurs hors de cet espace numérique ? Pour le moment non, ça ne m’est pas arrivé de faire des rencontres sur Démocratie Durable, pour le moment ça n’est jamais arrivé. E - Donc pour toi, les relations se bornent au site pour le moment ? Oui oui, c’est vrai. ​On peut rencontrer des personnes en physique qu’on invite à s’inscrire sur Démocratie Durable, mais après l’inverse n’est pas vrai​. Les personnes qui sont inscrites sur Démocratie Durable, ne vont pas forcément se mettre en lien parce qu’en plus c’est difficile parce que le site n’a pas d’outils de recherche géographique. On ne peut donc pas savoir qui est inscrit par exemple dans notre département ou notre ville sur le site. Donc c’est, je crois qu’en plus, ​que c’est pas forcément prévu des rencontres en physique après des discussions sur des propositions. E - Donc est-ce que pour toi ça peut être la raison d’un manque de suivi ? Oui oui, c’est vrai que savoir qui fait quoi et qui est où, ça pourrait aussi permettre de structurer une communauté Démocratie Durable. T – Et est-ce que le site possède un outil pour faire remonter ces propositions d’amélioration ? Oui, moi vu que j’étais en service civique, je vais parler juste pour ma personne, j’étais en lien avec les personnes qui géraient le site donc je pouvais leur faire remonter directement les propositions d’amélioration. Après, pour l’utilisateur lambda, je ne sais pas ce qui existe.

Est-ce que tu utilises d’autres sites similaires ? Non, j’ai pas vu ce que faisaient les autres sites participatifs qui pourraient être dans le même genre donc j’aurai du mal à comparer. Donc en fait c’est vraiment l’affinité que tu as pour Anciela qui t’a emmené à pratiquer ? Oui mais après la spécificité d’Anciela, c’est de dire qu’on est pas là juste pour faire des propositions mais qu’on est là pour aller les porteurs devant les décideurs pour les réaliser. ​Donc l’idée de ce site c’est pas seulement de se lâcher ou de se faire plaisir, c‘est de faire des propositions qui seront améliorées, commentées, critiquées, et ensuite, une fois qu’il y aura eu

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ce travail d’amélioration, de se dire ‘je vais les porter devant les décideurs en vue de la concrétiser’. Donc c’est peut être ça qui me semble différent, enfin en tout cas je ne pense pas que d’autres sites participatifs aient cette logique-là. Il n’y a pas cette idée, ‘incitation à être porteur de projet’. Donc pour toi il y a un vrai lien entre ce qui se passe sur le web et la réalité ? Oui, il y a un lien. En fait je pense que c’est un outil comme un autre. Anciela fait aussi des ateliers participatifs où, c’est le même ordre d’idée, on fait des propositions et d’autres les commentent et participent à leur amélioration. ​Donc en fait c’est un outil plus large pour améliorer un projet qui est porté par quelqu’un. Mais justement, j’ai une idée, je la poste mais qui porte le projet ? Anciela, l’internaute, les deux ? Oui, c’est celui qui fait la proposition qui la porte et essaye de la réaliser. Anciela n’est pas là pour réaliser les projets de chacun mais là pour mettre des outils à disposition pour permettre la concrétisation des projets formulés par untel ou untel. D’accord. Et comment définirais-tu Anciela ? (Militante ?) C’est une association militante écologiste de citoyenneté active qui organise régulièrement des événements, des ateliers, qui a des projets dans les lycées, dans les collèges, auprès de public varié. L’idée c’est de favoriser l’implication des citoyens pour qu’ils soient porteurs de projets mais de projets écologiques et solidaires. Et DD est vue comme un outil pour les aider à ça. Et toi clairement, penses-tu que ce site puisse servir la cause environnementale ? Oui, bien sûr, parce que de toute façon, l’ensemble des propositions faites sur ce site vont dans le sens de la protection de l’environnement et sont dans une démarche écologique. Donc, évidemment qu’il y a un apport de ce site sur la question environnementale. C’est généralement quand on commence à réfléchir à plusieurs qu’on arrive à des solutions construites et ces solutions les plus construites, c’est forcément des solutions qui vont dans le sens de l’écologie. Parce que les solutions qui polluent ce sont voilà, des solutions de facilité. Les solutions les plus responsables et les plus réfléchies sont forcément les solutions écologistes. D’accord, mais est-ce que l’utilisation de ce site est couplée avec d’autres engagements ? à la fois sur Internet et dans la ‘’vie réelle’’ ? Oui oui oui, mais après ​j’ai eu des engagements militants et associatifs avant d’être inscrit sur le site et j’en ai eu après et finalement ça n’a pas eu d’impact. Ça a été un engagement différent peut-être, ça a été la connaissance d’un outil différent dans mon engagement mais ça n’a pas accentué mon engagement, ça ne l’a pas freiné, ça l’a pas fait commencer parce que je militais bien avant donc voilà je le vois comme un outil intéressant, qui est complémentaire de certaines pratiques militantes mais qui n’est pas nécessairement indispensable pour le moment. Dernière question, plus large, pourquoi un engagement pour l’environnement ? Pourquoi s’engager ? La réponse est assez simple. Le monde actuel ne me satisfait pas à titre personnel et à titre collectif donc il faut bien agir et ceux qui agissent, à mon sens, dans le sens du réel, ce que nous on appelle le réel, c’est ceux qui sont dans la mouvance écolo, pas forcément militant dans un parti politique mais tous ceux qui sont dans des associations ou même à l’échelle

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des collectivités ou des entreprises et qui essaient de parler d’efficacité énergique ou d’amélioration de l’impact environnemental ou d’Agenda 21. Et il y a une chose qui est assez simple à comprendre c’est que la société utopique ce n’est pas la société écolo c’est la société dans laquelle on vit. La société dans laquelle on vit c’est une société dans laquelle on pense que les ressources sont infinies, qu’on en aura toujours plus tout le temps et au bout d’un moment non. On se rend compte que ça ne se passera pas comme ça. Donc la réalité de l’économie des sociétés humaines c’est forcément des réalités qui sont liées à l’écologie, c’est à dire à nos propres contraintes humaines, matérielles, au niveau des ressources, etc. Et du coup, voilà, c’est à mon sens, l’écologie est la seule porte d’entrée qui propose des solutions qui sont à la fois concrètes et réalistes. Et donc tu penses que le pouvoir de la foule peut résoudre ces problèmes ? Pouvoir de foule, je ne sais pas ce qu’on appelle le pouvoir de la foule. Moi j pense que la transition écologique c’est une transition qui peut apporter du mieux vivre pour chacun à travers des projets collectifs. Ça fait un peu propos bateau mais l’idée de tout ça c’est, à travers l’écologie, c’est de répondre aux urgences du quotidien parce que certains sont confronté à des urgences quotidiennes comme se chauffer, pour se fournir en eau. L’idée c’est de proposer des solutions sur le long terme et pas toujours réfléchir sur le court terme mais avoir des solutions à long terme qui répondent à des situations urgentes, tout de suite. Et c’est ça l’écologie pour moi, c’est une écologie concrète au quotidien, qui aide et qui n’enlève pas et qui répond à des vrais problèmes de manière durable, pas juste pour deux mois. Et tu penses justement que les technologies ont un rôle à jouer là-dedans ? Oui oui, la technologie c’est un outil donc, si on l’utilise dans le bon sens, ça peut être atout mais aussi un problème. A nous de voir comment on l’aborde. Ça permet de favoriser les interactions militantes entre personnes qui ne sont pas sur un même territoire donc ça peut avoir beaucoup d’effets positifs. Après les technologies peuvent avoir des effets très négatifs, comme installer des sortes de micro, pour contrer le réchauffement climatique, soit mettre dans l’atmosphère des gaz partout mais qui appauvrissent et refroidissent la planète. Donc voilà c’est un problème quand on répond à des problèmes climatiques par de la technologie alors que c’est souvent trop de technologie qui génère les problèmes. Donc on est plus sur un outil d’organisation, d’aide ? Oui ça doit être un ​support au mieux vivre​, ça doit pas être quelque chose qui remplace, comment dire, que la technologie prend souvent le pas sur les relations humaines, souvent la technologie sert à améliorer les performances humaines et ça peut être dangereux. Si on commence à tomber dans les technologies qui nous poussent à ne plus dormir pour travailler plus longtemps, c’est ce genre de choses qu’il faut bannir, pas celles qui vont dans le sens de la solidarité ou qui mettent en réseau des personnes qui veulent agir ensemble, ça c’est positif. Mais de toute façon, c’est un support à quelque chose, les relations humaines, c’est pas quelque chose qui prend place et pour lequel on enlève toute alternative.

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2- Mars 2014 : Martin I​dentité de l’interrogé Prénom :​ Martin Durigneux Âge ​: 25 ans Activité : Intervenant en économie et en droit dans des écoles et enseignements supérieur / Président d’ANCIELA, l’association fondatrice du réseau DD (donc il est à l’origine du réseau) Durée de l’entretien : 55 minutes Pourquoi cette personne : Martin est le président fondateur d’Anciela. Il est entre autre à l’origine de Démocratie Durable, son interview était donc très intéressante au niveau des motivations premières. Engagé depuis très longtemps sur les questions environnementales, Martin est aussi un passionné du web et de ses possibilités depuis ses 15ans, âge auquel il commence à créer son blog sur l’écologie. Il a cette volonté de convaincre les autres depuis 10 ans donc tout en utilisant les outils et les possibilités qu’offre le web. Pour lui, comparé aux autres profils, internet est bien plus qu’un outil, c’est un univers qu’il découvre jour après jour. Nous avons donc à faire à quelqu’un qui est persuadé qu’internet peut avoir un impact important sur la vie des gens et est, de fait, plus qu’un outil utile aux projets sur le terrain. Un de ces premiers arguments est entre autre l’aspect spatio-temporel (venant lui même d’un milieu défavorisé) qui permet de lier des personnes de partout et de leur apporter ce qu’ils ne trouvent pas forcément sur le terrain. Il explique que Démocratie Durable a d’ailleurs été créé dans cet esprit. En tant qu’utilisateur de la plateforme, martin a surtout endossé le rôle de modérateurs dans les premiers temps, comme le reste du premier cercle bénévole d’Anciela. Martin a fait donc de hautes études, comme les autres personnes gravitant autour du projet DD, mais ne vient pas du même milieu. Il a une vision très optimiste de l’engagement sur le web et de sa capacité à faire avancer un militantisme écologique Ce qu’on en attendait Une riche interview en perspective qui promettait de nous faire comprendre beaucoup mieux comment la plateforme avait été conçue, l’état d’esprit, les objectifs premiers, etc. Étant en plus président de l’association et créateur du projet, nous pouvions mettre en tension les objectifs de départ avec les résultats obtenus. Contexte de l’entretien Nous avons eu Martin sur skype pendant près d’une heure durant laquelle il a pu livrer toutes les motivations autour du projet. Nous avons mieux compris comment la plateforme pouvait fonctionner ou ce qu’elle était sensée apporter. Enfin, nous avons eu la chance d’avoir un témoignage plus précis sur ses motivations personnelles vis à vis des outils du net et de son engagement sur le terrain. Précision: nous n’avons pas tout à fait suivi notre grille d’entretien avec Martin compte de tenu de son profil.

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Thème 1 : pourquoi d’où vient Démocratie Durable ? Pourquoi l’association ANCIELA a-t-elle crée Démocratie Durable ? - Bonne question…Je pense que c’est une culture de la participation sur internet, les forums, les blogs, tout ce qui a pu précéder les réseaux sociaux et de constater qu’il n’y avait aucun réseau social autour de la dimension participative, c’est à dire propositions de mesures publiques, c’était la première entrée de démocratie Durable. Ensuite, nous avons rajouter l’entrée projet, qui existe déjà sur d’autres réseaux mais qui sont plutôt des projets, soit pour trouver des financements (comme Ulul, KissKissBankBank, etc), soit pour construire son projet avec des outils de co-production. Dans notre cas c’était plutôt de laisser un espace où des mesures citoyennes et projets publics pouvaient s’exprimer, s’améliorer, s’enrichir, c’était un peu ça l’esprit. - Ça a mis du temps à se créer.. ! Il y a eu beaucoup d’évolutions. Donc c’était pour occuper la place sur internet avec une plateforme qui n’existait pas ? Oui, a priori qui n’existait pas et qui n’existe toujours pas.. ​! C’est assez difficile parce que les gens ne vont pas spécialement sur internet pour exprimer des idées et mesures publiques ​! En soit le site n’a de vie que s’il y a des actions participatives, s’il y a des démarches qui vont avec. Thème 2 : Pourquoi et comment utiliser la plateforme.

En tant qu’utilisateur de DD (et non créateur), qu’est ce qui te pousse à utiliser cette plateforme ? Il y a deux aspects : présenter une idée qui me tient à cœur, que j’ai envie de soumettre à la communauté, à la discussion des autres utilisateurs du site, ​des autres citoyens​, (dans la phase idée = proposer des mesures publiques) et pour le projets l’idée est que j’ai un projet et j’attends que, soit on m’apporte des éléments de réflexion soit que des personnes participent à mon projet, soit que des personnes apportent des dons, des choses comme ça. Sachant que ces projets sont ceux qui intègrent du contenu primaire. Au niveau du contenu secondaire ce sera se réagir aux idées et projets proposés ou juste le plaisir de découvrir des initiatives ou l’envie de discuter. Et toi, comment décrirais-tu ton rôle ? Est-ce que tu es quelqu’un qui lance des débats, ou qui entrainent des gens à les lancer ? Moi je ne suis pas vraiment un utilisateur, c’est un peu compliqué (il est président). Moi j’alimente les débats, je ne lance pas d’idées. Enfin, j’en lance quand même un certain nombre mais j’alimente surtout les débats en posant plein de questions, en réagissant, en commentant. Et pourquoi tu ne proposes pas d’idées ? J’en propose quand même un peu, j’en ai quelques unes, mais je suis occupé sur autre chose sur DD. J’en ai quand même mis un certain nombre (une petite dizaine entre les projets

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d’Anciela et mes idées perso sur les bidons-villes, mes sujets de recherches, sur des idées que j’ai comme ça.) À quelle fréquence tu utilises la plateforme ? Du coup tous les jours ! Tous jours les jours ? Tu y vas pour alimenter les débats ou gérer la plateforme ? Oui je dois y être pour gérer la plateforme, c’est un minimum ! Et que pense tu de la fréquence à laquelle les gens viennent dessus ? Il y a beaucoup de gens qui viennent souvent ou pas ? En ce moment, le problème de DD c’est qu’en fait il y a quelques éléments qui manquent, comme les notifications par mails, qui font qu’il y a pas mal de gens qui ne reviennent pas. Ceci étant, nous avons un gros projet avec l’Afrique, donc il y a énormément de contributeurs africains qui dialoguent énormément entre eux ce qui fait que eux reviennent beaucoup. Mais pour les autres utilisateurs il y a cette limite…Ça fait longtemps que l’on a pas re-communiquer sur DD car la nouvelle version n’est pas terminée, nous sommes un peu dans un entre deux techniquement parlant. ​Quand cela fonctionne bien disons qu’il y a 50% des gens qui sont inscrits sur le site qui ne revient pas et d’autres qui reviennent tous les mois ou toutes les semaines​. Est-ce que tu penses que c’est à cause de cet aspect technique qui ne reviennent pas ou pour autre chose ? Je pense qu’il y a une partie qui ne revient pas, parce qu’elle ne revient pas, tout simplement, comme tous les gens qui s’inscrivent sur un site et qui ne reviennent pas, mais oui c’est quand même très lié à la technique. Pour que les gens reviennent beaucoup on couplait pas mal DD avec Facebook à une époque. On invitait les utilisateurs de DD à se connecter sur le FB de démocratie durable, comme ça ils voyaient quand il y avait des modifications sur le réseau. On utilisait beaucoup FB comme un outils relais. Disons que je ne crois pas qu’il y est beaucoup de gens qui reviennent sur DD comme ça, par principe. Il y a des alertes qui doivent les réatirer dessus. Donc pour toi, les gens d’une manière générale, quand ils vont sur un site comme DD s’inscrivent puis partent et reviennent grâce à cette notification et pas juste le fond du site sur lequel ils se sont engagés ? Oui je pense, à part quand ils ont propositions ou qu’ils sont bien investit, mais je pense qu’il y a un gros cercle de gens qui du coup reviennent quand ils ont un rappel quelque part qui leurs font rappeler qu’ils sont inscrit sur le réseau​.

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Thème 3 : L’apport d’une telle pratique

A ton avis, qu’est ce que cela leur apporte à ces gens d’être sur cette plateforme ? De venir débattre, proposer des idées, etc. Je pense qu’il y a plusieurs profils. Les utilitaristes, qui utilisent le site parce qu’ils en ont besoin, que ce soit en terme de consommation de contenu (ils ne réagissent pas mais prennent des idées) ou ceux qui vont au contraire produire du contenu pour avoir des réactions et qui le font dans un objectif pratique (c’est à dire que derrière ils ont envie d’arriver à des résultats pour eux. Pour ces derniers, on peut comparer leurs questions à des questions « Yahoo » et c’était une grosse demande de nos partenaires Africains. On avait un espace question sur l’ancienne plateforme et que l’on va remettre où ils venaient, demander de l’aider sur un problème particulier et des gens répondent. Il y a des gens qui font ça plus par récompense symbolique c’est à dire qu’ils mettent un commentaire pour le plaisir que les gens le lisent et approuvent. La reconnaissance symbolique des utilisateurs en soit Je dirais que ce sont les deux principales raisons. Il y a aussi des gens qui ont envie d’aider et faire avancer les choses mais c’est, à mon avis, une minorité. Pour toi c’est donc une minorité de personnes qui vont sur DD par pur engagement pour le thème donc ? En tous cas est-ce qu’il n’y aurait pas l’un ou l’autre derrière ? Moi par exemple quand je vais sur des sites de participation citoyenne, je suis très engagé sur le thème, et j’y vais justement d’une manière utilitariste ! Je prends du contenu, je prends des idées, je débats avec les autres mais pour enrichir mes idées et pour être reconnu à la fois ! Je pense que c’est les deux moteurs, et c’est ce qui manque un peu dans démocratie durable aujourd’hui : les moteurs de reconnaissance. On le voit sur des réseaux comme FB avec le like par exemple, qui est un moteur de reconnaissance par excellence. Cela voudrait donc dire que ces gens la utilisent ces données, s’enrichissent grâce à ça et enrichissent les débats mais ne considèrent pas, de ton point de vue, le site comme un moyen de porter réellement des engagements sur la durée ? Ce serait plus pour se servir d’informations que d’essayer vraiment de porter son idée pour faire changer la démocratie durable ? Je vois ce que vous voulez dire. . je dirais qu’il y a deux catégories de personnes. Il y a la Neto sphère qui peuvent utiliser le site dans cet état d’esprit on en a quelques uns. Ils ont une propositions et il s’y tiennent, ils en débattent et c’est vraiment parce que c’est sur internet que ça leur plait. C’est ceux qui ont le même type de profils que ceux qui ont créé Wikipedia à la base ou ceux qui ont construit la plupart des forums, enfin des gens qui aiment

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être sur internet en fait. C’est un terrain pour eux. C’est une minorité, mais c’est une minorité qui a du poids. Tu as aussi ceux qui sont sur le terrain et pour qui internet va être très utilitariste ! Ils vont attendre que leurs idées/projets aient des résultats. C’est pour ça que sur la partie projet, nous on a des gens qui attendent des résultats derrière. Comme, notament, les notifications n’existent pas encore, il y a en a qui sont un peu dubitatif, ils ne voient pas forcément tous les commentaires, etc. Il faut donc que DD avance sur cela pour que justement la dimension pratique soit mise en avant. Par exemple on ne va pas sur une plateforme de crowfunding pour discuter d’un projet dans le fond, c’est plus pour récupérer des sous. Nous sommes donc bien dans une pratique de l’individu sur internet et non des personnes qui viennent débattre des sujets pour en débattre. Ce sont donc des personnes qui vont utiliser et vivre l’expérience de la plateforme sur le net mais qui ne la considèrent pas comme un moyen de vraiment faire avancer au niveaux des problématiques de fonds de DD ? Tout dépend de ce qu’on entend par « faire avancer ». Si tu veux dire faire avancer la société, je pense que oui mais je pense quand même qu’aujourd’hui DD ne peux pas donner assez ce sentiment. C’est pour ça qu’on a un petit essoufflement. Il faut qu’il faut qu’il y ait un moteur, une quantification ou un objectif (comme pour les pétitions qui marchent au nombre de fois où ça a réussit par exemple)) qui donnent le sentiment aux gens que ça peut marcher. Nous, Anciela, on a eu un gros recentrement sur le local ce qui fait que DD a aussi bâtit un recentrement sur le local (sur la région R-A). Du coup les gens ne peuvent pas avoir ce sentiment de faire avancer les choses sur DD, mais c’est quand même un objectif à termes qu’ils aient ce sentiment qu’avec DD ils peuvent changer la société, en tous cas en tant qu’outil complémentaire mais que cela peut faire pression. En tous cas c’est une grosse demande de nos partenaires (associations africaines entre autre) qui nous demandent que ce soit un outil pour convaincre les décideurs (un outil de lobby comme Avaaz, ou autre site de pétitions). Si c’est pour changer la société, notre outil n’est pas encore assez perfectionné pour ça du point de vue marketing, par contre si c’est pour évoluer soit même d’un point de vue connaissances ou même confiance en soit, ces ont des choses que l’on voit. Il y a des gens qui posent leurs idées et qui, après coup dans la discussion, se rendent compte qu’elle a de la valeur. Thème 4 : l’interaction entre les membres. Donc tu dis que la plateforme n’est pas encore assez performante pour que les gens aient ce sentiment de changer la société, par contre il y a une interaction entre eux qui leurs apportent quelque chose. Est-ce que tu peux nous parler de cette interaction ? Ce sont deux moteurs de motivation différent. Il y en a qui cherchent les deux et il y en a qui cherchent l’un ou l’autre. Par exemple, si tu parles du revenu universel d’existence ce n’est peut être pas pour qu’il devienne une réalité, c’est pour convaincre des gens et pour améliorer ta réflexion. Du coup tu

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ne cherches pas forcément à ce que la plateforme changer la société (qu’elle ait un impact quantitatif) mais plutôt que des gens de qualité viennent jouer avec toi. Ça dépend un peu de tes attentes. Est-ce qu’il y a des réelles interactions de qualité sur dd entre les gens ? Oui il y en a, même s’il y en a jamais assez, mais on peut quand même en voir. On a vraiment fait des efforts pour que ce soit plus lisible et faisable. C’est un des gros reproches que l’on fait aux médias participatifs actuels, comme Fb ou twitter, parce qu’il n’y a plus de vrai débat comme il y en avait dans les forums autre fois où l’on pouvait voir des sujets commentés par des centaines de posts. C’est quelque chose qu’on a un peu perdu parce que les plateformes le permettent de moins en moins. On a essayé de retrouver ça sur DD, il y a pas mal de sujets où tu peux avoir jusqu’à 20 commentaires. Ce sont souvent des commentaires assez simples parce que les sujets sont assez simples mais c’est présent. Par exemple, sur le végétarianisme, il y a eu de gros débats.

Est-ce que tu pense donc que les gens essayent vraiment de convaincre la personne en face grâce à un vrai débat qui s’engage avec une vraie volonté d’apporter quelque chose de plus à la personne en face ? En fait, il y a différents registres dans la discussion. Tu as celui du dialogue comme le fait de ne pas être d’accord et on essaye de se convaincre mutuellement. essayer de montrer qu’on a les meilleurs idées mais pour convaincre l’autre. Sur internet, tu n’as pas le registre du dialogue parce qu’il y a un espace public qui change complètement et qui devient le registre du débat qui a vocation non pas à convaincre l’autre mais à convaincre le public. Il ne s’agît pas tant de convaincre l’autre que de le décrédibiliser pour que le public, imaginé ou réel (comme c’est public même si personne ne le lit jamais, on peut s’imaginer que tout le monde va le lire) t​e donne raison. Il s’agît donc plus d’avoir raison que de convaincre.

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Cela veut dire qu’internet, de ton point de vue, change radicalement la manière de s’engager sur des sujets ? Non je ne pense pas ! Je pense qu’internet ressemble à un débat télévisé plus qu’à une discussion de rue avec des gens que tu rencontres dans la rue. Ce n’est pas interpersonnel internet. Il y a des joutes à l’intérieur d’un espace public. Il y a des rapports très violents, beaucoup plus violents que dans la réalité pour deux raisons : ​il a cet espace public donc il y a peu de dialogue, sauf si tu discutes par message privé. C’est donc plus compliqué de dire que l’on a tort, ou d’être soit même, à part sur des forums où il y a une super ambiance et une grande confiance entre les membres. La plupart du temps, sur ce genre de réseau ou des réseaux comme fb, l’idée est de convaincre le groupe et pas l’interlocuteur avec lequel on discute. ​Il y a un autre aspect important, le fait qu’il n’y ait pas les personnes en face de soi et surtout pas de visage (Le philosophe Levinas soulève cet aspect).Comme il y a cette déshumanité sur

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internet, les gens sont beaucoup plus dur. Ils oublient qu’ils ont à faire à des être humains normaux qui leur ressemblent. On peut faire le comparatif avec Levinas, qui explique le phénomène du sans visage durant le génocide de la Shoa (où il est interdit de regarder un juif dans les yeux parce que ça réintroduit la notion d’humanité). Internet reproduit un peu cette idée de déshumanisation avec des personnes qui insultent ouvertement les autres, gratuitement et sans retenue. Sur les débats, ça peut se ressentir.

Est-ce que tu penses que cet aspect fait perdre en qualité de débat ? Non parce que ce phénomène existe dans la vraie vie ! Je pense que tu perds en qualité de débat sur des réseaux comme FB qui sont très impersonnels, mais plus le réseau est communautaire (sur DD les gens viennent par affinité pour les sujets) plus tu peux supposer qu’il y aura une forme de conscience qui fera que tu présupposera moins de choses. Par exemple, sur un bon forum d’histoire tu ne présupposes pas que l’autre est un ignare. Tu peux en plus regarder les autres postes qu’il a écrit et vite te rendre compte s’il est intéressant ou pas, parce que tu fais parti de la même communauté que lui. Ce genre d’aspect, tu ne le retrouver pas sur des grands réseaux sociaux comme FB. DD serait donc un lien entre le réel et le virtuel ? Ce serait à mi-chemin entre les deux ? Oui, enfin, c’est plutôt à mi-chemin entre l’espace public complètement anarchique, dans lequel il n’y a plus de règles et un espace public composé par des groupes de pairs. Par exemple, si on se met dans une salle avec des croissants et des décroissants et que je parle de développement durable, des décroissants risquent de me prendre à parti. Dans un autre cas, si je suis dans un groupe de militant décroissants très investi avec ces mêmes personnes, et que je dis la même chose, il n’y aura pas du tout la même réaction car le cadre est différend. Dans ce groupe, on sait qu’on a les mêmes valeurs donc il n’aura pas de problèmes. Est-ce que tu ne trouves pas que cet aspect biaise un peu le débat ? Tu ne trouves pas que c’est simple de débattre face à des gens qui partagent les mêmes convictions que toi ? Je pense qu’un site participatif comme DD n’a de toute façon pas vocation à attirer des gens qui ne sont pas sensibles au sujet à la base. Ils n’auraient aucune raison d’être là en fin de comte ! Ceci étant, au sein d’une communauté tu as une très grande variabilité de points de vues. Il y a juste une valeur commune qui fait que les gens ne peuvent pas aller trop loin dans la mise en accusation d’autrui. Sur un site participatif, et d’une manière générale dans tout ce qui est participatif, il n’y a aucune personne qui ne s’intéresse pas un minimum au sujet. Pour ces personnes pas intéressées, il faut des actions de sensibilisation, c’est autre chose. Quelqu’un qui arrive sur la plateforme va trouver des propositions techniques, ou détaillées ; Il n’y a pas de supports pédagogiques pour expliquer ces choses, ce n’est pas le but.

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Par rapport au lien avec la réalité, est-ce que les membres se rencontrent pour de vrai dans des cafés par exemple ? Est-ce qu’il y a une suite à ce site ou pas ? Pour moi c’est le problème fondamental : la connexion entre cette activité nétosphérique et les activités de terrains. On s’aperçoit que c’est extrêmement difficile de connecter les deux parce que les gens qui agissent sur le terrain préfèrent aller boire un verre ensemble plutôt que de passer 2h sur internet. Les gens qui apportent des choses sur internet sont parfois à des kms du terrain ! Une association qui met sont projet sur le site n’aura pas forcément le temps de débattre et préféra sûrement avoir des réunions dans la réalité pour discuter avec les personnes intéressées ou motivées pour rejoindre le projet plutôt que sur internet. La discussion sera sûrement plus fertile et c’est aussi lié au fait qu’en France on est pas super à l’aise avec internet pour ce genre d’interactions. Le projet sur internet recevra les commentaires des autres internautes qui sont intéressés, ou qui ont déjà fait un projet similaire qui ne seront pas nécessairement sur le terrain de l’asso. Ces personnes pourront potentiellement donc ne jamais se rencontrer ! Nous aujourd’hui on pose la question de savoir comment est-ce que le terrain puisse se connecter à la netosphère et qu’il y ait un enrichissement mutuel, sans forcément chercher à faire que le terrain et la netosphèe fusionnent. C’est à dire, par exemple, de créer des rencontres de personnes qui se sont rencontrés sur internet (créer du terrain à partir de la netosphère) et l’inverse, considérer que ce doit être que les gens du même terrain qui communiquent entre eux par internet. Les gens se disent « mais pourquoi on le fait sur internet ? On devrait juste se rencontrer. On a beau dire tu verras sur internet c’est vachement mieux parce que tu peux le faire à n’importe quelle heure, etc, les gens ne le font pas ! Par exemple nous dans l’association, nous avons bataillé pendant deux ans pour que les gens utilisent un outil interne de gouvernance numérique et ça n’a jamais marché ! Au bout de deux ans on a abandonné. Et pourquoi à ton avis ? Pourquoi les gens auraient plus envie dans la réalité que sur internet ? Est-ce que c’est juste lié à la dématérialisation dont du parlais ? En partie oui, puisqu’il n’y a pas la spontanéité, le rire, etc. Tout ça tu ne peux l’avoir que si tu as la culture de la netosphère. Moi sur un forum je peux m’éclater parce que je partage avec les gens et ils me font rire, parce que j’ai cette culture là. Si tu ne l’as pas, internet est juste du texte, ce n’est pas interactif. Tu as des caractères : il y en a qui vont aimé être sur internet, avec lesquels tu n’auras aucun soucis, et d’autres qui ne le font pas. Sauf que dans ton projet tu as besoin qu tout le monde le fasse ou que personne ne le fasse. Si, dans le cas de la gouvernance de l’association, tu en as 30% qui vont sur internet, les 70% d’autres ne se sentiront pas impliqués. Thème 5 : la valeur ajoutée de la plateforme. Donc pour toi, DD à l’heure actuel est une plateforme qui accompagne la réalité. Elle ne peut pas vivre toute seule cette plateforme, il faut qu’il y ait des gens à la base qui aient créé quelque chose ?

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Fondamentalement, on veut les deux. On voudrait que le terrain utilise DD pour recueillir des ressources, des infos, des commentaires etc, et en même temps on voudrait qu’il y ait une vraie vie intellectuelle numérique, avec des gens qui mettent des idées de n’importe où dans le monde. On a donc créé une zone qui s’appelle le « remue méninge « . C’est un espace numérique ouvert à tous qui rassemblent toutes les idées et tous les projets d’un même territoire. Ce sont donc des projets qui sont répertoriés par le critère de leur territoire mais aussi de leur thème. On cherche des moyens de mettre en relation les initiatives locales et leurs dynamiques avec la nétosphère. Pour le moment, je n’ai pas d’autres solutions pour créer un lien entre les deux. Ce n’est pas que DD ne marche pas mais on est clairement en dessous du potentiel que l’on peut atteindre. Il va donc falloir développer techniquement la plateforme pour qu’il y ait plus de monde ? On est clairement en retard niveau développement. Il manque des éléments comme le moteur de recherche qui permet de trouver les propositions que tu veux et les notifications entre autre. Ce genre d’éléments boosteraient l’interactivité. Mais il y a aussi quand même une dimension plus profonde, plus marketing, dans laquelle on doit amener les gens à comprendre la valeur que le site a et peut leurs apporter. On a besoin de ces aspects techniques en plus pour vraiment engager les gens dans le site sinon on s’essoufflera.

Est-ce que tu connais d’autres réseaux, comme Planète attitude de WWF, est qu’est-ce que DD apporte de plus ? Oui, ce sont des réseaux-ning un peu classiques, un peu inefficace de mon point de vue. Planète attitude par exemple est une plateforme qui se gère automatiquement, avec des profils qui sont créé et des débats lancés sans vraiment avoir d’objectifs. On ne sait pas bien pourquoi on publie des choses. Il n’y a pas de vision, comparé à DD. Nous on sait pourquoi on existe : on veut permettre aux initiatives de s’améliorer, qu’elles gagnent de la visibilité voir qu’elles deviennent réalités. Sur planète attitude sur « bulle » un peu, tu peux commenter ce que font les gens, mais tu ne sais pas bien pourquoi. C’est un peu comme un FB écolo sans l’intérêt de fb puisque fb permet d’avoir un réseau important de connaissances et d’interactivité. Thème 6 : la motivation des gens à utiliser ce genre de réseau. Certains réseaux proposent de participer en échange de récompenses ou de points gagnés. Est-ce que tu penses, comparé à DD, qu’on perd en qualité de débat ou d’échange à cause de ce système ? Je ne pense pas.. en fait c’est pas nouveau. La réponse symbolique c’est vraiment dans cette logique là.

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Wikipedia par exemple, plus du écris et plu tu es commenté et reconnu, plus t’acquiert une certaine notoriété et c’est ce que tu cherches. Ces sites dont tu parles, qui te donnent des récompenses, sont une version grossière de cette méthode. Mais c’est depuis toujours qu’il y a des forums où, quand tu écris 10 postes tu deviens une petite graine, si tu en mets 50, tu es un bourgeon, t’en mets 10 000 tu deviens un gros chêne, etc. C’est une méthode un peut simpliste, mais elle marche ! Et pourquoi ce système marche ? Pourquoi les gens aiment cette récompense en échange de leur interactivité ? Parce que les gens ont besoin de voir qu’ils produisent quelque chose et qu’ils peuvent quantifier leur production, même si celle-ci est factice dans une certaine mesure. C’est un peu une nécessité que l’on a tout le temps, mais dans notre vie au quotient. On a besoin de voir que ce qu’on a fait est quantifiable, même quand on quantifie des actions un peu à la louche ! Tu penses qu’internet accentue cette quantification ou cette impression de construire quelque chose ? Disons qu’internet peut bien concrétiser cet aspect. On te donne des jolies images qui te gratifient. Dans des réseaux comme facebook, tu as aussi des récompenses mais sous une autre forme : ce sont les gens qui te gratifient par leurs likes ou leurs commentaires, ce n’est plus seulement toi. Ces sites génèrent des troubles psychologique et identitaire à force. A force, la reconnaissance des autres est un vrai besoin qui, s’il n’est pas contenté, peut créé des problèmes. Internet amplifie ça, cette reconnaissance sociale. Et toi tu as fait des études ou des formations un pour être aussi au fait de ces problématiques d’engagement et d’identité sur le net ? Plutôt en autodidacte. Ça fait depuis que j’ai 15 ans que j’ai commencé à créer un blog sur l’écologie. J’essayais de convaincre les gens d’être écolos sur des chats aussi, bien que ça ne marchait pas ! Est-ce que ton engagement pour l’environnement est venu grâce aux possibilités qu’internet t’offrait ? ​(Réflexion sur internet /terrain) Je pense que l’idée d’engagement vient en amont. Internet devient un support, qui a quand même était mon premier support. J’ai grandit dans un quartier défavorisé et mes amis n’étaient pas vraiment dans cette optique d’engagement. Internet devient donc un moyen de s’engager pour ce qu’on croit, un espace où je pouvais rencontrer d’autres gens et discuter d’autres sujets que ceux que j’avais avec mes amis. Mais pour reprendre l’exemple d’Anciela, nous l’avons créé en 2009 et elle était très liée à internet au début. Nous avions un journal participatif dans lequel on écrivait sur les actions citoyennes autour de Lyon, voir plus loin. Ensuite, nous avons créé une banque de photos libre de droit sur internet, qui existe toujours d’ailleurs, un service de traduction gratuit, etc. Finalement, ces activités ne nous ressemblaient pas et c’est pour cela que nous avons créé DD : le concept de citoyenneté active sur le net.

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On a donc créé des ateliers dont le but était d’amener des gens sur le site ! L’idée était de faire des ateliers participatifs partout en France en utilisant le site comme support. Sauf qu’on s’est aperçu que les gens préféraient ces ateliers plutôt que d’aller sur le site. C’est donc après qu’on s’est aperçu que le site pourrait être au service du terrain alors qu’initialement on voulait que le terrain soit au service du site. Le terrain au service du site ne marche clairement. La question après est de savoir si le terrain et internet sont destinés à vivre comme deux mondes complétements différents, sans jamais se rejoindre ou que sur des enjeux utilitaires, comme la recherche de financement ou si on peut imaginer que les deux soient interdépendant. Nous c’est le pari qu’on fait avec DD. Je pense que c’est très facile de se réunir sur le terrain ou sur internet d’une manière séparée, mais c’est compliqué de mettre les deux en liens. Je pense que c’est un des gros défis : comment les deux peuvent cohabiter ensemble, comment internet peut être au service de territoires précis. Pour toi cette notion d’engagement d’individus sur une plateforme comme DD ça n’a de sens qu’au travers du lien avec la réalité et vice versa ? Non, on peut penser et imaginer une plateforme qui n’a rien à voir avec le terrain. Tu peux imaginer une plateforme avec des gens qui sont juste là pour discuter de développement durable où il n’y a plus l’aspect terrain, et ça, ça nous intéresse beaucoup. Je pense que c’est possible de créer un wiki du développement durable à terme, qui n’aurai plus du tout de lien avec le terrain (mis à par les modérateurs physiques de la plateformes !). Il n’y aurait plus de support au terrain. Je ne pense pas que pour le militantisme ce genre de manière de créer un lien support terrain puisse marcher. J’ajouterai qu’internet, pour les assos, n’est pas le meilleur de moyen de militer d’une manière générale.

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Léa Billen Engagement sur Démocratie Durable Comment as-tu connu le site Démocratie Durable ? Je l’ai connu par l’intermédiaire ​d’Anciela, qui est à l’initiative du projet. Le site existait déjà avant que je commence en tant que bénévole, ça faisait même un moment. Disons qu’il a connu une seconde version, la v2, lancée cette année et j’ai connu, disons,​ le moment d’explosion du site. Et qu’est ce qui t’a poussé à l’utiliser ? Alors, ​d’abord c’est mon engagement à Anciela parce qu’il est au cœur du projet associatif de l’association. Donc au début en fait, Martin m’avait demandé d’animer les discussions quand il y avait besoin et puis j’ai ​commencé moi à faire des propositions, à contribuer réellement au site, avec un des projets locaux d’Anciela qui était ‘’Etudiants & Eco-citoyens’’ pour lequel j’étais pas bénévole mais auquel j’ai participé un petit peu, je ne représentais pas spécialement Anciela dans ce projet. C’est pour ça que j’ai ​une pratique un peu particulière de DD parce que je suis à la fois animatrice et utilisatrice. Pour la partie animation, j’accompagne les utilisateurs. On a un projet francophone à Anciela, qui se passe au Burkina et au Sénégal, et on a depuis l’année dernière un projet là-bas, basé sur DD, sur les échanges entre différents jeunes au Burkina, au Sénégal et en France. Donc dans le cadre de ce projet, j’ai contribué sur DD en tant qu’animatrice, en suivant les jeunes qui lançaient des idées. Et au niveau de la fréquence, tu y vas à quelle fréquence ? En fait, ​c’est très irrégulier. J’ai mes phases. Je n’y vais pas de façon quotidienne. En fait ​quand j’y pense j’y vais et je peux y rester longtemps mais c’est assez rare. J’y repense parfois grâce à Anciela mais globalement le fait que je sois investie avec Anciela sur d’autres projets que Démocratie Durable, ​j’y pense quand ce que je fais sur Anciela me fait penser qu’il faut que j’aille animer sur Démocratie Durable. Donc tu te sens plus comme animatrice que comme utilisatrice ? Oui, pour l’instant. Ca dépend du contexte en fait. Pour l’instant on est dans le projet avec les sénégalais et les burkinabés donc moi c’est mon rapport à DD aujourd’hui. Quand j’ai contribué pour Etudiants et Eco-citoyens, j’avais un rapport un peu différent, ​c’était le début de mon engagement à Anciela, je découvrais un peu le site et c’était plus régulier. Parce que j’avais proposé des trucs, les gens réagissaient et j’y allais plus régulièrement pour suivre les sujets. Et qu’est-ce que ce moment de participation t’a apporté ? Pas mal de choses. Ça m’a appris des choses surtout en tant qu’animatrice, quand je réagissais à des idées qu’avaient des burkinabés ou des sénégalais sur notre projet, ​c’est toujours intéressant d’avoir, sur des sujets qu’on connaît bien, ​des avis différents d’autres gens, d’autres cultures. Après, j’ai eu aussi l’occasion de ​m’intéresser au fonctionnement du site quand il a fallu faire une formation en Afrique sur ​Démocratie Durable et j’ai eu ce rôle dans l’association de faire remonter les dysfonctionnements du site​, ce qui pourrait être bien pour faire avancer les idées.

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Et quels sont les points d’amélioration que tu as identifié ? Alors, d’abord l’un des gros changements apporté sur le site avec ce projet, c’est les remue-méninges, qui n’existaient pas du tout dans la version précédente. On voulait faire en sorte que les participants des projets sur le terrain se retrouvent sur Démocratie Durable et former une communauté ouverte. ​Mais c’était compliqué parce qu’on voulait à la fois un truc communautaire où les gens se reconnaissent comme participants sur le terrain à un même projet mais en même temps on voulait pas que ça fasse une sorte de secte dans le site qui ne soit pas ouverte aux autres internautes. ​Donc ça a été un peu compliqué à penser mais on a lancé les remue-meninges qui vivotent un peu mais qui se développent. L’idée est que chaque idée soit étiquetée sous le nom d’un projet lancé sur le terrain mais qu’elle apparaisse dans le moteur de recherches comme une idée comme une autre qui puisse être débattue sans forcément participer au projet sur le terrain. Et ça a fonctionné ce projet ? C’est mis en place. Après il faut q ​ u’on comprenne le fonctionnement ​parce que c’est pas évident mais on l’a lancé notamment pour les projets francophones, qui est venu un peu tard, donc pour le moment c’est pas acquis mais on l’a expliqué au partenaires qui devraient commencer à l’utiliser normalement.

Terrain/web D’accord mais donc c’est bien un projet qui arrive en complément d’actions sur le terrain ? Oui. En fait, l’une des ​préoccupations phares d’Anciela est de créer une passerelle entre le terrain et Internet. Et c’est une idée qui n’est pas évidente à réaliser et auquel on fait vraiment attention. En fait, il faut que Démocratie Durable apporte au projet sur le terrain et vice-versa. Il faut qu’il y ait un échange entre le terrain et le site. C’est ça qui est intéressant parce qu’on a bien conscience que la plupart des utilisateurs de DD sont des gens qui ont entendus parler, de près ou de loin, de nos actions sur le terrain et donc ce lien, on ne le néglige pas, il est au cœur de nos actions. Et cet aspect-là est-ce qui caractérise la plateforme à ton avis ? Oui. C’est à dire, qu’en fait les idées qui sont proposées sur DD ont vraiment vocation à se réaliser donc le lien au terrain il est là. ​Ce n’est pas un forum de discussion. Et d’ailleurs c’est l’une des choses que nous ont dit les internautes et nos partenaires lors de l’évaluation du site. Ils nous ont dit : ‘​’il n’y a pas d’espace où on peut vraiment échanger comme sur un forum classique’’. Et effectivement, il n’y a pas d’espace comme ça, il y a l’espace Débats mais c’est toujours en réaction à une idée pour l’améliorer​… Et en fait, c’est un peu un dessein que cet espace n’existe pas parce que justement on veut justement que ce soit lié à une idée que cette idée s’améliore dans les têtes de chacun grâce au débat mais qu’elle puisse être fonctionnelle. Mais donc la base du site est que l’idée soit construite sur le site par les utilisateurs ? Oui, mais finalement les idées sont… Il y a des idées qui sont lancées sur le site et qui partent de l’internaute mais il y a aussi pas ​mal d’idées qui sont lancées dans l’un des nos événements et elles continuent sur le site.​ En fait,​ les idées ne sont pas censées être enfermées sur le site. En fait, je pense que DD peut donner lieu à deux types d’idées. Soit l’idée est construite sur le terrain lors d’un de nos événements ou un de nos partenaires et puis des idées qui germent sur le site mais ​c’est assez rare.

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Et au niveau de la concrétisation du projet, comment cela se passe ? Là encore, il y a les deux cas. Soit c’est une idée que nous on accompagne dans le cadre de nos projets donc on ​connaît le porteur de projets ​et on peut les conseiller pour la concrétisation en les conseillant sur des assos, en leur donnant des contacts, en les conseillant en face à face… Et puis pour les idées qui germent sans une connaissance d’Anciela, c’est aux animateurs du site de mettre en contact les gens.​ De toute façon, Anciela n’a pas vocation à réaliser les idées des porteurs. C ​ e sont les porteurs qui doivent les réaliser, nous on peut les mettre en contact avec les bonnes personnes… On a pas mal remodelé l’espace ‘’projets’’ du site pour permettre de mieux distinguer les besoins pour réaliser les projets collectifs : besoins financiers, besoins humains, besoins en matériel… Et donc DD devient un appel à couvrir ces besoins. Pour le moment, dans le cadre des projets francophones, certains projets sont en cours de réalisation en ce moment.

Relations dans le groupe D’accord. Et comment tu analyses les relations entre utilisateurs ? Dans le cadre du projet pour lequel j’avais participé en tant qu’utilisatrice, il y avait eu des retours intéressants. Dans le cadre des projets francophones c’était vraiment intéressant parce qu’il y a eu des échanges entre burkinabés et sénégalais​, qui ne se connaissaient pas, et c’était le but de projet, de créer des échanges de ce type-là. Les échanges ont été fructueux, sur certains points, les problèmes sont identiques et parfois les solutions en sont pas les mêmes. Donc, je pense que c’est l’une des forces de projets, ​de pouvoir réunir virtuellement deux groupes qui n’auraient pas pu se rencontrer sur le terrain, faute ​de moyen. D ​ onc je dirai que c’est plus une relation d’entraide, d’enrichissement mutuel. Et toi, personnellement, quelles interactions peux-tu avoir les autres utilisateurs ? Quand je lance un débat, en général je propose aux porteurs de propositions de revoir certaines choses ou alors je lui conseille une référence en ligne et parfois je fais des liens avec d’autres sujets similaires mais s’étant déroulé ailleurs. Après ça marche ou ça marche pas. En fait, une partie de ce que je fais est de créer du lien entre les sujets. Et sens-tu une cohésion entre les membres ? Oui et non. On ​sent une connexion entre les personnes qui se connaissent, par exemple les gens que ​j’ai rencontré au Sénégal, ils me tutoient, ils m’appellent Léa, on sent qu’on s’est rencontré. Après, on identifie aussi quelques personnes qui participent beaucoup sur le site et il y a une relation qui se créée. Mais je ne suis pas assez sur DD pour sentir ce phénomène mais je sais que ça existe entre personnes qui participent beaucoup. Et cette relation a vocation à rester sur Internet à ton avis ? Je pense que quand c’est possible et que la distance ne nous sépare pas trop oui, je pense que c’est u ​ ne des vocations du site, de faire se rencontrer les gens. Le fait aussi de pouvoir s’inscrire en tant qu’association fait qu’on se connaît entre structure, entre personne et éventuellement de travailler ensemble sur des projets locaux. Et justement en parlant de local, l’un des objectifs de DD est d’augmenter le nombre d’élus sur le site pour qu’il y ait un lien entre associations, citoyen utilisateur et politique.

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Et comment ce rapprochement se traduit au niveau technologique sur le site ? Y a-t-il une carte des utilisateurs ? Je ne pense pas qu’on puisse voir automatiquement la provenance des personnes soutenant une proposition. Par contre en s’inscrivant on indique notre ville et il y a une carte dans l’espace propositions, qui référence les propositions en fonction de l’emplacement géographique. Après, certaines propositions, des mesures publiques, peuvent avoir vocation à se réaliser à l’échelle internationale ou à l’échelle nationale. En fait les propositions ne sont pas forcément locale. Par exemple, ‘’faire accepter le revenu universel’’ n’est pas local. Et justement comment se passe la discussion sur ces débats qui ne sont pas concrets, qui n’ont pas de limites dans l’espace ? Je pense qu’il y a un gros travail à faire dans l’espace ‘’Débats’’ pour savoir justement comment mettre en application ces mesures particulières. Et c’est des choses qui ont pu être testées dans certaines villes et l’idée est de faire en sorte que DD concentre un peu ce qui a pu être fait sur cette question-là pour que le porteur de projets puisse ajouter les éléments qu’il a et enrichir son plaidoyer. Mais les échanges sont parfois d’autant plus animés et ils soulèvent des débats. Et est-ce que tu trouves que le site prend une autre dimension lors de cas comme celui-ci, plus universel ? Oui. Par exemple il y a eu une proposition où les débats ont été houleux, sur la proposition anti-spésiste par exemple où la proposition s’appelait carrément ‘’abolition de la viande’’. Ca a donné lieu à des débats profonds, de fond, de valeurs alors que souvent sur des propositions plus locales, c’est souvent plutôt des discussions sur le côté pratique de la proposition. Les gens sont souvent d’accords, on est pas sur un débat de valeurs et ils discutent plus des différentes façons pour voir se concrétiser la proposition. Donc d’après toi le site penche plus vers du local ? Pour mettre en lien les actions de terrain et le site pour qu’elles retournent sur le terrain ? Je ne pense pas que ça soit la vocation du site. On différencie bien le fait que DD et Anciela sont deux choses distinctes. Pour l’instant, le site est très lié aux actions du terrain et donc de fait il accompagne nos actions sur le terrain ​mais il perdra peut être cette relation avec l’association en se développant. En fait je pense que le site a quand même cette vocation pratique. Même si Anciela n’accompagne pas la réalisation des idées, le site est conçu pour que les idées ne soient pas juste des idées lancées en l’air, c’est quand même une démarche pratique. Mais est-ce que tu crois que le site peut être plus qu’un site de mise en relation pour aller vers un enrichissement du concept de démocratie durable ? Je pense que si, à terme, DD se détache d’Anciela, on aura plus de propositions qui viennent du site en lui-même sans être passée par le terrain. Ca peut être une idée pour l’avenir. D’accord. Donc pour toi actuellement ta vision de DD est plutôt un espace dans lequel on fait du lien ?

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Oui c’est ça. Mais ça vient aussi du fait que je ne suis pas très geek. En fait, je n’ai pas trop l’habitude de ce genre de forums et faire du lien est ce qui me correspond le plus. Moi j’en ai cette pratique là mais d’autres en font autres choses. Et utiliserais-tu DD si tu n’étais pas engagée chez Anciela ? Sans passer par Anciela ? Je ne pense pas non parce que je ne fais pas ça d’habitude. J’aurai probablement fait un tour pour lire les débats qui m’intéressent mais je ne l’aurai pas utilisé plus que ça. Je ne vais pas sur ce genre de forum. Pourquoi ? Je ne sais pas, surement par manque de temps. Disons que ce n’est pas ma priorité de passer du temps sur ces forums. En fait, je privilégie d’autres formes d’engagement moins virtuelles, plutôt sur le terrain. Et est-ce que la plateforme modifie à un moment ou à un autre ta pratique sur le terrain ? Oui je pense clairement, parce que sur des terrains éloignés culturellement parlants. ​Avoir été sur DD me donne des idées sur la façon dont les gens pensent et ça me permet de trouver des exemples, des thèmes qui leur parlent et ça me permet de leur parler de sujets qui les touchent ou qui sont proches de leurs attentes. Et comment définirais-tu ton engagement, ta pratique, au sein d’Anciela ? Je me définirais plutôt comme une bénévole active. Je ne suis pas membre du bureau, j’ai pris peu de responsabilités, j’ai envie de faire des choses et je suis impliquée dans peu de projets que je maitrise bien. Je ne suis pas engagée comme d’autres peuvent l’être ou ils font un peu de tout. En tant qu’apprentie géographe, j’ai mes sujets de prédilection comme l’aménagement, l’agriculture, l’alimentation du monde rural, l’Afrique et je m’engage sur ces sujets précis.

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Annabelle Auger IDENTITÉ Peux tu, pour commencer cet entretien, te présenter ? J’étudie à Science Po, en 4e année sur Lyon. J’ai découvert Anciela parce qu’elle était une association de Science Po à la base, je l’ai intégré dès la première année. J’étais très porté sur le thème de l’écologie et réseau sociaux. Je me suis donc rapidement engagée dans des projets bénévoles, notamment au travers d’Anciela, c’était vraiment bien. C’était un premier engagement? Non pas vraiment, je me suis toujours plus ou moins engagée dans les associations, depuis le lycée je pense. C’est un peu culturel dans la famille en fait. Comment t’es tu investi pour Démocratie Durable? Au début, avec Anciela, on était très actif. On organisait des ateliers citoyens, des débats, etc. Ça me plaisait bien mieux d’organiser quelque chose sur le terrain que d’être sur le net. Démocratie Durable était super intéressant mais j’avais pas spécialement envie de passer mon temps sur internet et de rencontrer des gens de manière virtuelle. J’ai donc un peu participé mais sans plus. PRATIQUE SUR LE NET

Peux tu nous parlez de ton utilisation d’internet ? Je suis sur ​internet essentiellement pour mes recherches​, un peu pour les réseaux sociaux. J’utilise ​facebook entre autre. Mais je n’y passe pas beaucoup de temps. En général j’aime surtout m’informer de l’actualité (je n’ai pas la télé) mais je suis pas trop sur les sites de divertissements. En fait je ne suis ​pas vraiment doué ​avec ces sites et les réseaux sociaux, je comprends pas comment tout fonctionne. Tu évoques Facebook c’est un type de site important pour toi ? Pas vraiment, il me sert surtout pour parler et garder contact avec mes amis qui sont loin, pour garder contact. Enfin, je trouve que ce qu’il se passe dessus est intéressant, mais je trouve ça aussi compliqué que le reste à suivre. Je préfère m’abonner à des newsletter pour recevoir de l’information ​plutôt que de traîner sur facebook. Et qu’est-ce que ça représente pour toi? Facebook? je sais pas trop.. c’est essentiellement pour voir ce que les autres fonds, se connecter à eux, voir des images, etc.. . Ça ne représente ​pas un outil sérieux pour travailler si c’est ça que vous voulez dire. Utilises tu quand même d’autres sites? Non pas vraiment... Je me suis ​juste inscrite sur Anciela parce que j’y participais, et que c’était Anciela, mais sans plus. Ça ne m’a pas donné spécialement envie de découvrir d’autres plate-formes, je suis resté sur l’idée d’​être sur le terrain et pas derrière mon ordinateur.

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L’ENGAGEMENT Est-ce que tu pourrais dire que tu es engagée sur le terrain? Plus beaucoup...d’autres choses plus importants ont accaparé mon temps. Ça varie avec le temps. Quand j’​utilisais démocratie durable c’est parce que j’étais plus engagé à faire des projets avec l’association. Ce sont surtout ​mes études qui m’ont éloignées d’Anciela et aussi mon implication d’en d’autres associations, ce qui m’a pesé. Je garde quand même un oeil sur tous les projets auxquels j’ai pu participer. En fait, je retrouve les porteur.ses dans des apéros d’Anciela, ça me permet de rester en contact avec le terrain. ​Suivre un projet par mail c’est impossible si on est pas dedans tous le temps​, je préfère que les gens me fassent leur propres retours. Tu parlais d’autres associations, quel genre? Beaucoup autour de l​’environnement et écologie mais aussi projets sociaux, d’autres associations de Science Po… Maintenant ça ne représente plus grand chose cet investissement. Dans ma tête, à cette époque, j’avais un ​vrai esprit militant et je voulais sérieusement m’engager pour mes idées. Maintenant j’ai ​plus de projets personnels, professionnels, ce qui fait que j’ai moins de temps pour mon bénévolat. Ce sont des projets qui ne sont pas nécessairement liés avec le reste. Est-ce que ça veut dire que tu différencie cette vie “militante” de ta vie personnelle? Ba non, mais disons que j​e suis pas aussi active dans ma vie que je ne peux l’être en tant que militante en fait ! Enfin, je vis ce en quoi je crois, mais j’estime pas militer pour ça, c’est juste ma vie. Je pense que je garde cet esprit en moi, ​je ne le fait juste plus vivre au travers d’actions associatives. C’est quelque chose qu’on retrouve autour de toi cet esprit? Ta famille? Tes amis? Ma famille pas trop, ils sont plus branchés politiques. Ils ont leur cartes d’adhérents et ils distribuent quelques tracts à l’occasion, mais sans plus. Et, mes amis..non plus..! Enfin, c​ertaines personnes avec qui je travaillais sont devenues mes ami​s, donc oui, mais mes amis hors associatif non. D’ailleurs ils me regardaient souvent avec de gros yeux quand je leur racontais ce que je faisais ! Comment cet esprit t’es venu en fin de compte? Hm, par mes expériences associatives.​.! Sûrement par ​des amis au début et après c’est à force de m’engager à droite, à gauche. J’ai toujours trouvé du sens dans ce que je faisais, c’est ce qui m’a motivé jusqu’ici ! D’accord. Et comment définirais tu le lien entre ton utilisation d’internet et cette pratique associative? C’est ​purement logistique pour le coup. Je n’utilise internet que pour ça, au travers de documents partagés et de mes mails bien sûr. Est-ce que tu considères internet comme un terrain d’action du coup? Non je pense pas; C’est ​simplement un outil. On ne fait rien sur internet, on organise le

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terrain c’est tout ! Enfin, c’est différence avec Démocratie Durable c’est sûr, mais à part ce site ​je vois pas comment internet pourrait être un terrain d’action pour moi ​! Sauf peut -être signer des pétitions..! PARTIE 2 : Autour de la pratique et de sa représentation. PRATIQUE SUR DÉMOCRATIE DURABLE Comment as-tu connu le site DD ? Par anciela..!​ Je n’ai pas participer à sa création mais j’ai été rapidement sollicité pour publier du contenu, faires mes retours, etc. Que représente la plateforme pour vous? Comment la définiriez vous ? Si je devais l’expliquer, je dirais que c’est une plateforme où l’on peut proposer des idées, des projets qui puissent être soutenus et enrichis par une c ​ ommunauté d’internautes​. Le site permet vraiment d’avoir des soutiens qu’on ne pourrait pas vraiment avoir dans la vie, quelque chose qui prendrait plus le temps pour aller démarcher dans la vie. Si ce projet fonctionne bien sur le site, on peut alors le lancer derrière ou étendre son idée. Quel est ou a été ton rôle sur ce réseau? Rien de spécial en fait..​j’ai du proposer deux ou trois idées dans des projets c’est tout et une mesure publique. À l’époque ça s’appelait proposition et pas idée/projet. Après je regardais un peu ce que les gens mettaient. ​Je trouvais ça super intéressant mais ça n’allait pas très loin dans le fond. Par exemple, j’avais cette idée de vouloir mettre des potagers dans les écoles primaires. ​C’était super théorique et les commentaires c’était du genre “j’ai l’exemple de ceci, j’ai l’exemple de cela”. Et comment s’est passé cette expérience? C’était très intéressant mais ​ça restait un peu flou, surtout pour ​moi qui finalement n’avait pas l’ambition d’aller dans une école primaire pour mettre un potage​r. Mais c’était marrant quand même ! Moi qui ne suis pas geek, ​j’ai au moins appris quelques “trucs” en faisant ça. Pourquoi proposer ce type d’action si tu ne veux pas la réaliser? Je voulais avoir des retours, c’était surtout par curiosité. Mais en fait je me souviens plus vraiment.. je pense que c’était ​surtout pour la discussion​, sans plus. Maintenant je dis ça avec du recul mais à l’époque je ne savais pas du tout ce que je voulais faire de ma vie, alors pourquoi pas ça ou autre chose. Est-ce qu’on peut dire que tu reliais la plateforme à ton inspiration personnelle? Un petit peu oui. Il y a avait ​cette idée de s’inspirer, ​clairement. Ça m’a apporté des choses super intéressantes mais rien de fondamentale en fin de compte. Au mieux, ça me faisais évoluer certaines réflexions..par contre j’ai appris à mieux connaître une ou deux personnes, ce qui m’a amené à commencer un projet avec eux autour de l’agriculture urbaine !

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Quand tu dis “trucs” sur ce que t’as apporté cette nouvelle expérience, tu penses à quoi? Des éléments techniques essentiellement, propres aux réseaux sociaux. Je pourrais plus trop dire de quoi ça parle en fait..! Mais c’était intéressant de retrouver toutes les personnes avec qui on fait des projets sur le site ! ​Quelque part, ça a renforcer nos liens autour d’un nouveau projet.. Comment analyserais tu la pratique des gens sur la plateforme ? Je pourrais pas vraiment dire, ​ça fait 3 ans que je ne suis pas allé dessus.​. Moi je l'utilisais surtout pour quand il est sorti, donc à l’époque il n’y avait pas beaucoup de gens qui y allaient, ​c’était surtout les gens de l’association. On était ensemble pour lancer le réseau. L’idée c’était que ça s’étende et nous on postait des choses pour que ça paraisse vivant. Pour moi en fin compte, mon rôle a surtout été ​d’aider cette plateforme à démarrer plus que de l’utiliser pour de vrai. Qu’est-ce qui te dérange dans cette pratique en fin de compte? Je n’aime pas être assise derrière mon ordinateur. J’aime bien bouger, j’aime bien rencontrer des gens, je préfère la vie réelle. Je suis déjà assez devant mon ordi pour mes études et mon mémoire, du coup je n’ai pas envie d’y aller plus. J’ai besoin d’être au contact de personnes, de faire des réunions, de parler de vive voix pour me sentir engagée. Sur un site, je ne retrouve pas tout ça... Les points positifs du site pour toi? Je trouvais ça super que nos actions puissent s’étendre au plus de monde possible. Mine de rien, ce site aurait pu décoller mieux je pense..! Il avait le potentiel pour réunir des gens, au moins comme une entrée. Comme moi j’ai pu réaliser un projet avec les deux d’ancielas, d’autres personnes auraient pu se rencontrer au travers de débats! Enfin, avec le recul, je suis pas sûr qu’ils pouvaient se parler les gens sur la plateforme autrement qu’en répondant aux débats..! Non en effet..! Tu verrais quoi comme leviers/freins? À mon avis ce site pouvais donner beaucoup d’idées. Ça agit comme une pépinière presque. Mais en fin de compte ​t​out dépendant de l'engament que la personne met dans son projet personnellement. ​Si c’est le cas, la plateforme devient super utile. Quand on a pas de projets, on zone sur le site et c’est inutile presque. Enfin, soutenir un projet qui ne soit pas le siens reste chouette. Moi personnellement je n’y passais pas de temps c’est tout. Je ne sais pas trop quel engouement ça a eu. De ce que j’ai compris, les gens proposaient beaucoup de projets mais ne commentez pas plus que ça le reste. J’ai même entendu que certain.es s’étaient plaint que les gens ne prennent pas part à la réflexion autour de leur projet alors qu’eux même ne le faisaient pas pour les autres..! D’accord. Et toi, est-ce que tu te serais plus engagé sur le projet de quelqu’un que tu connais par exemple? Oui je pourrais.. mais j’ai pas le temps en fin de compte. ​Moi je préfère la qualité à la quantitié généralement. Je préfère faire avancer un bon projet sur le terrain plutôt que 10 projets sur internet. On est tellement jamais sur de savoir s’il aboutira ou non..! Quand mes

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amis me parlent de leur projet, c’est autour d’un café !

PARTIE 3 : Autour de la notion de création participative Est-ce que tu penses que ce site puisse servir concrètement la cause qu’il défend ? Oui je pense que ça peut apporter pas mal d’éléments quand même. ​Quelqu’un qui est intéressé par ce site et qui découvre que l’on peut aller plus loin, qu’il y a des discussions sur ce qu’il pense, ​qu’il est pas tout seul dans son coin, ça peut lui être bénéfique. Ça peut lui donner envie de s’impliquer plus et/ou rejoindre le site aussi. Il doit pouvoir faire des actions dans sa ville ensuite, etc. Donc il y aurait un vrai lien avec le terrain? Oui je crois​. Je pense que le but de toute façon, de cette plateforme, est que des actions soient réalisées sur le terrain in fine. On cherche pas juste à faire prendre conscience, ou à débattre, mais bine à réaliser quelque chose de concret. Sur la plateforme ça ne reste que dans la tête, c’est un peu dommage. Est-ce que ça pourrait être quand même une forme d’action cette réflexion? Oui je dirais pas que ça doit tout le temps se traduire sur le terrain au travers d’un projet, mais je considère quand même que si ça ne reste qu’une discussion stérile sur la plateforme c’est un peu dommage. Le but c’est quand même bien qu’on ressorte enrichit des discussions, avec de nouvelles idées même si elle ne les met pas en place. De nouvelles pratiques, au moins de faire des petites choses en plus. Connais tu la notion de crowdsourcing? Non pas du tout, c’est quoi? C’est un terme qui designe le fait d’externaliser un projet ou une idée par une foule. En somme, utiliser les idées d’un groupe de personnes pour créer quelque chose. Est-ce que tu penses que DD fait partir de ces plateforme de Crowdsourcing? Oui bien sûr..! Un peu comme toute les plateformes qui permettent aux gens de donner leurs idées j’imagine. Et est-ce que ce concept peut engager la personne à ton avis. Tout dépend de la personne. Pour moi ça engage si il en ressort quelque chose dans la vie réelle. Pour moi, si ça reste sur la toile ça peut-être intéressant mais pour qu’il y ait de l’engagement, il faut qu’il y ait de l’implication et cette implication, surtout en matière d’écologie, ne se fait pas sur ordinateur je pense. Enfin, pour construire le lien avec d’autres personnes, on doit pouvoir le faire sur l’ordinateur, mais il y a un moment où ça sera bloqué si ça ne ressort pas sur le terrain. Donc pour toi on ne peut pas s’arrêter au net pour agir? Non pas du tout. ​Ça ne reste qu’un moyen, surtout dans le domaine écologique…! Pour moi il y a un rapport avec la terre avant tout, c’est absurde de militer pour ce domaine au

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travers d’un écran. Mais je ne dis pas non plus que la technologie est inutile pour l’environnement. C’est simplement sur la question de l’engagement vis à vis de la technologie. Une plateforme comme DD est un outil pour l’action, quelque chose qui va servir notre engagement sur le terrain. D’ailleurs, c’est le principe du site que de porter une action sur le terrain finalement. Prenons un autre exemple pour mieux comprendre. Si une personne est très active sur DD et permet à des projets de se réaliser grâce aux idées, infos ou contacts que cette personne aurait donné au projet, est-ce que tu trouverais cela engageant? Bonne question… je trouverai ça super oui..mais je pense que ça me décevrais quand même de voir que cela ne reste que des mots en fin de compte… ​En fait j’ai du mal à imaginer quelqu’un qui donne des conseils, qui s’investit dans le projet mais à distance​. Ça serait étrange que cette personne n’ait pas une expérience de terrain je trouve.. Est-ce que ça veut dire, d’après toi, que les utilisateurs sont tous ou essentiellement rattachés au terrain? Je peux pas dire parce que je connais pas tous les utilisateurs de toute façon. Mais je n’ai encore jamais vu de projet qui naissait sur le net et faisait sa vie dessus! L​es gens ont besoin de se voir, de créer quelque chose face aux autres pour que ça fonctionne, c’est sûr ! Que peut apporter le groupe sur la plateforme à une personne d’après toi? Des connaissances, des contacts, des idées essentiellement..! Je vois pas tellement plus en fait, même si (dans la tête de martin surtout) la plateforme devait servir à créer du lien entre les gens, pouvoir faire des rencontres, etc. Et qu’est-ce que tu penses des interactions entre les personnes sur DD? À part parler des projets, il n’y en a pas. Enfin, de ce que j’ai vu quand j’y étais. Mais comme on disait, on ne peut pas vraiment en avoir.. ! Et tu sais pourquoi? Ba on est pas là pour faire un chat non plus, donc on n’a pas trop intérêt à se raconter nos vies si ça ne fait rien avancer. Mais est-ce que les gens pourraient venir simplement pour avoir des interactions avec leurs pairs? Non pourquoi? Il y a facebook pour ça ! Ici c’est un site de travail autour de projets. Ce sont des personnes qu’on ne rencontrera peut-être jamais, je vois pas pourquoi elles commenceraient à se parler comme sur un chat ou à mettre leurs photos ! Est-ce que tu conseillerais ce site à un ami comme moyen d’action? (pour quelqu’un qui n’est engagé nul part) Hm je sais pas. Comme on a dit, d’un côté ce site apporte quand même des idées sur les projets et permet de mettre des porteurs de projets en connexion, mais c’est trop peu dynamique pour démarrer un engagement il me semble. Les gens ont besoin d’un cadre, d’une équipe, de savoir où ils vont pour s’engager. Je suis pratiquement sûr que quelqu’un

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qui viendrait sur ce site sans connaître personne, ou sans quelqu’un pour l’initier, partirait. Il ne se passe pas assez de choses et c’est de toute façon trop éloigné de la réalité pour se sentir faire corps avec un projet concret.

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Blandine 28 mai Pour commencer, pouvez-vous vous présenter ? Alors, rapidement, j’ai fait Sciences Politiques Lyon et j’ai rencontré Martin à Sciences Po Lyon. Je ne le connaissais pas très bien, il avait l’air plutôt ‘’bizarre’’ mais sympa et il y avait une association étudiante qui s’appellait Anciela, qui m’intéressait de loin mais dans laquelle je n’étais pas impliquée. J’étais intéressée par Anciela comme une association étudiante mais je n’en étais pas membre. Et en 2011, je suis revenue d’une année à l’étranger et j’avais envie de m’impliquer, un besoin d’engagement. Martin était en train de sortir Anciela du milieu étudiant et d’en faire une vraie association qui existe vraiment en dehors du monde étudiant et qui a une vraie action. Et donc au-delà de l’écologie et du développement durable, orientée aussi sur les questions de citoyenneté et de participation. Et moi ces sujets m’intéressaient bien et j’ai donc rejoint Anciela en me disant ‘’pourquoi pas, allons-y !’’. Je les ai rejoints vraiment avec l’envie de travailler sur ces questions de participation citoyenne et de citoyenneté et moins sur les aspects, bien qu’ils ne me dérangent pas mais c’est juste qu’ils ne me motivaient pas, du développement durable et l’écologie. Ce ne sont pas des sujets qui me dérangent mais pris seuls, ils ne m’auraient pas fait m’engager. Idem pour le numérique, qui ne m’intéresse pas non plus.

​C’est vraiment donc le volet

citoyenneté et participation qui m’a plu et donné envie de m’engager. Et assez vite, j’ai rejoint Anciela en septembre/octobre, à la rentrée et il y a eu rapidement l’opportunité de faire un projet avec un partenaire au Burkina Faso et un partenaire au Sénégal et comme je m’intéressais beaucoup à l’Afrique et aux enjeux qui la traverse, que je revenais de deux mois au Sénégal, je me suis dit que ça pouvait être intéressant pour moi. Et si je vous dis ça c’est parce qu’après le projet proposé a été remanié plusieurs fois, il a connu des hauts et des bas mais il avait Démocratie Durable en son centre.

En mars 2012, on a répondu à un appel à projets de la Francophonie, qu’on a gagné et on a mis en place le projet par la suite. Moi je me suis impliquée dans Anciela, lentement au

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début car le projet a commencé en septembre 2013 car on a eu du mal à trouver des financements mais ça m’a permis de me mettre le pied à l’étrier. En mai 2012, je suis devenu trésorière d’Anciela et je le suis toujours et je fais les tâches ingrates que personne ne veut faire, qui sont la gestion des comptes et les aspects administratifs et la gestion des ressources humaines (virement des salaires, suivi des factures…) Je reste quand même assez impliquée mais à distance, comme je peux et sur d’autres projets, que ce soit Démocratie Durable ou la Pépinière ou d’autres projets portés par Anciela, en fonction de mon temps. J’assiste aux réunions par Skype mais quand j’ai envie et que je peux car mon apport est purement intellectuel et théorique. Je donne mon avis ou mon accord, comme une administratrice d’une association. Mais comme je ne participe pas au niveau opérationnel, ce n’est pas nécessaire que je sois là donc j’y vais quand j’en ai envie.

Et pourquoi ce choix d’une position plutôt réflexive qu’opérationnelle ? Parce que justement ça correspond à mes compétences et mon envie d’engagement. J’ai rejoint Anciela sur ces questions de citoyenneté en partie pour réfléchir à ces questions, faire avancer nos façons de concevoir cette notion mais moins pour mener des projets concrets de terrain. Et Démocratie Durable fait bien le lien entre cette volonté de réflexion et de concertation puis de mise en pratique sur le terrain.

Justement, quelle est votre pratique quotidienne d’Internet ? Comment vous saisissez vous de cet outil ? C’est difficile de se définir comme internaute. Je pense que je suis hyper connectée mais mes usages ne sont pas très diversifiés​. Je suis ​hyper connectée à mes mails mais je suis pas fan des réseaux sociaux. Je me suis inscrite sur les ​réseaux sociaux et sur Facebook de façon un peu contrainte et forcée pour suivre les projets dans lesquels je suis engagée et parce que j’ai lancé mon projet associatif donc c’est important d’y être. ​Je like quelques pages de temps en temps par soutien et par conscience politique mais je ne suis pas une adepte. Je ne partage vraiment, ça ne m’intéresse pas trop. ​Pareil pour Twitter, je prends une journée par semaine pour liker tous les posts des pages ou gens que je suis pour les soutenir mais ça ne m’intéresse vraiment pas.

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Et pourquoi ce désintérêt ? On m’a posé plusieurs fois cette question et je ne sais pas y répondre. Je vois l’intérêt et je comprends l’idée mais y participer ne m’intéresse pas. Je comprends que les personnes soient prises dedans mais je n’arrive pas à m’y mettre. Je suis énormément sur l’ordinateur pour mes mails ou pour lire ou rédiger des choses et quand j’ai du temps libre, j’ai pas envie d’aller sur Facebook raconter ma vie ou partager des choses. Je préfère en profiter pour lire ou faire autre chose.

On pourrait dire que vous avez une utilisation assez utilitariste de cet outil… C’est exactement ça, je cherchais le mot à utiliser. Mais j’essaye de me mettre plus à Internet comme je m’intéresse beaucoup à ​l’économie collaborative où beaucoup de ressources sont sur Internet et passent par Internet mais je n’ai pas la discipline personnelle pour être hyper active et je n’en ai pas envie. Des fois j’aimerai bien mais ça ne fait pas partie de mes pratiques. Donc principalement je lis beaucoup sur Internet je m’informe. Voilà mon profil.

Et votre activité sur le terrain alors ? C’est l’inverse ? C’est assez difficile d’estimer le temps que je passe sur le terrain ou hors internet. Si une journée fait 24 heures, on peut dire que je passe 18 heures sur le terrain. Après, ce n’est pas évident d’expliquer mon engagement. J’étais sur un poste salarié en collectivité, qui ne m’intéressait pas trop parce que mon impact n’était pas très fort et ça me gêne beaucoup. Donc je suis en train d’arrêter ce travail pour me focaliser sur mon association qui est un projet politique avant tout. Ce projet c’est sur la citoyenneté et la participation et comment on peut accompagner des personnes isolées ou exclues de l’engagement citoyen pour qu’elles s’engagent. Et ça prend énormément de temps. Mais c’est du temps que j’ai toujours accepté de prendre, que ce soit aujourd’hui ou avant lorsque j’étais en poste. Disons que je ne fais pas de distinction entre engagement et rémunération. Donc pour moi les activités potentiellement rémunérées sont une forme d’engagement. Là par exemple je travaille pour un mois pour une association qui travaille avec des personnes très éloignées de l’emploi et je le fais parce que l’association correspond

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à mes valeurs. Si l’association avait fait autre chose, quelque chose de non engagé selon moi avec un petit budget pour me payer, je pense que je ne l’aurai pas accepté. Je peux me permettre de faire ce genre de choix parce que ma situation financière me le permet, dans le cas contraire, je ne sais pas ce que j’aurai fait.

Concernant la plateforme Démocratie Durable, vous l’avez donc connu par l’intermédiaire d’Anciela. Comment vous a-t-on présenté ce site et comment l’avez vous perçu, compris, et approché lors de votre première utilisation ? Alors, quand je suis arrivé au sein d’Anciela, le site n’existait pas, il était en cours d’élaboration. Le projet était lancé, mais encore en cours de développement, une sorte de mythe. Globalement, le résultat correspondait à l’image que je m’en faisais comme j’avais pu voir quelques pages lors du développement du site. Donc pas de mauvaise surprise. J’ai d’ailleurs appris à en parler alors que le site n’existait pas encore. Pour moi c’était, et c’est comme ça qu’on m’a présenté le projet, c’était un espace où les personnes allaient pouvoir poster leurs idées de mesures publiques et de projets, avec une grosse différence entre les deux qui est très importante. Moi ce qui m’avait amené à Anciela c’était le côté participation à la vie publique et j’avais bien retenu le côté mesure publique qui permettait de poster des mesures publiques et d’aller les présenter à des décideurs. ​En gros, ce serait une plateforme qui met en relation les personnes qui ont des idées de mesures et les décideurs. Et les projets allaient dans ce sens là, dans le sens où ils n’avaient pas besoin de la validation d’un décideur public par contre mais le site permet de les faire connaître, les mettre en avant et d’obtenir des soutiens.

C’est plutôt donc conçu comme un espace ‘’vitrine’’ pour exposer les projets et mesures et les rendre publics ? A l’origine oui c’est ça. Mais pas que puisqu’il y avait aussi l’idée que chacun puisse contribuer. La vitrine et la contribution étaient au même niveau, ça pouvait aussi bien être un espace vitrine qu’un espace de collaboration.

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Et cet espace de collaboration et de mise en valeur, comment l’avez vous envisagé ? Cet espace peut faire partie de vos pratiques ? Ma réponse est assez simple, je me suis dit que c’était bien, que c’était utile. ​Je me suis aussi dis que si j’avais des idées, j’irai les poster sur le site mais comme je vous décrivais tout à l’heure mes usages des réseaux sociaux et plateformes collaboratives, je l’aurai surement posté mais pas suivi. Finalement ce genre de plateforme sont utiles pour les personnes qui sont habituées ou aiment faire usage de ce genre d’outils.

Et qui sont ces personnes à votre avis ? En fait, quand je pense au type de personne, j’ai une vision assez cliché. Je me suis dit que ce type de personne serait des personnes entre 20 et 30 ans et aussi des plus vieux avec une envie de jeux, un peu pour s’amuser. Je me dis que les gens entre 20 et 30 ans l’utilisent parce qu’ils ont l’habitude d’utiliser ce genre d’outils et les plus vieux utilisent d’autres outils pour faire passer leurs idées et une plateforme en ligne relève plutôt de l’expérimentation. C’est l’image que je me fais en tout cas.

Mais vous faites justement partie de cette tranche d’âge, selon vous est-ce que la pratique est liée uniquement à la tranche d’âge, à une certaine habitude de ces outils ou d’autres critères entrent en jeu ? J’ai tendance à penser que je suis pas tout à fait normale dans mon utilisation d’Internet. Je vois des gens de mon âge qui sont beaucoup plus actifs que moi sur Internet et qui utilisent plus Facebook, les forums, ce que je ne fais pas. Par contre, ça ne suffit pas pour expliquer l’utilisation. J’ai le sentiment depuis le début c’est que si je n’avais pas été à Anciela, ou même sans être à Anciela, que Démocratie Durable soit un site supplémentaire qui soit pas très utile, qui ne fonctionne pas forcément. Et du coup, même des personnes très actives sur le web ne participeraient pas forcément avant que le site fasse ses preuves. J’ai le sentiment que les utilisateurs veulent voir si ça fonctionne avant de l’utiliser parce que si c’est pour s’investir dans un enième site sans que ça fonctionne et qui ne sera plus animé, ça ne sert à rien. Pour ma part, je vous ai tout de suite dit que je faisais partie d’Anciela parce que sans Anciela, je ne serai pas utilisatrice de Démocratie Durable, c’est trop loin de mes attentes et ça ne correpond pas à ce que je cherche.

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Est-ce que cette situation est valable pour le site en lui-même, qui ne vous correpond pas ou est-ce que c’est plus généralement le type de site, un outil participatif, qui ne vous intéresse pas ? Un autre site vous aurait-il plus convaincu ? J’aurai eu le même scepticisme avec un autre site mais je ne pense pas que tous les autres sites soient comme ça. Je demande juste au site de faire ces preuves avant de m’y impliquer. Pour ça, il faut que je vois que des mesures aient été portées devant des décideurs ou que des projets aient fonctionné ou par bouche à oreille avec des personnes qui me conseilleraient le site en me disant que leur projet s’était amélioré grâce aux internautes…

Il vous manque finalement un lien avec le terrain non ? Vous avez peur que le site reste dans un univers clos ? Oui c’est ça. Par exemple si je voulais faire une pétition, j’utiliserai peut être par un site de pétition en ligne comme outil mais je m’appuierai pas sur ce site pour espérer que le projet fonctionne. Pour moi, le site est un outil qui me permet d’atteindre mon objectif. Je veux bien croire que ça marche mais j’ai des doutes et je demande qu’à changer​. Mon utilisation est trop limitée pour que ça fonctionne. Par exemple il y a des personnes qui ont publié au début sur Démocratie Durable, parce qu’on avait besoin de contenu, et les personnes me demandaient plusieurs mois après ‘’qu’est ce qu’elle devient ma mesure ?’’. ​C’est étrange parce que la mesure devient ce que chacun décide d’en faire, comme si les personnes pensaient que le fait de publier quelque chose sur Internet allait se développer et se réaliser tout seul. Donc finalement le site ne peut ne pas être qu’un outil mais pour ça, il faut que la personne s’en saisisse. Et ce n’est pas mon cas donc le site ne reste qu’un outil parmi d’autres. Mais cette situation là est en partie entretenue par le site qui n’est pas mal expliquée mais qui n’est pas assez simple, à la fois dans la navigation mais aussi dans le texte. Aujourd’hui, les sites sont quand même de plus en plus simple avec notamment la règle des trois clics où tout le monde doit trouver l’information cherchée. Sur Démocratie Durable, il y a de l’information éparpillée, il y a trop d’outils, trop d’explications.

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Et au niveau du processus de participation proposée, qu’en pensez-vous ? Alors il est assez compliqué, il y a des schémas explicatifs et des explications sur le processus, de la publication. Ca peut être un peu effrayant ou en tout cas suggérer qu’il va falloir faire beaucoup d’efforts pour aller jusqu’au bout de la chaine. Finalement, j’ai une idée de mesure publique, j’organise une réunion avec 10 personnes, je présente mon projet et on brainstorme, organiser tout ça m’a pris deux heures, ça a construit et aidé ma mesure. Le tout en face à face, de façon très réactive. Sur Internet, même si il y a des contributions, il faut écrire le projet, le taper, les gens écrivent pour répondre, il faut lire leurs réponses, essayer de comprendre ce qu’ils ont voulu dire. Si je veux poser une question, il faut réécrire, attendre la réponse… On peut aussi se méprendre, mal comprendre les explications. Bref, ça peut aider mais c’est très lourd comme manière de co-construire. L’autre remarque que je me fais en y réfléchissant, c’est sur l’impact du site. Quand je publie ma mesure, les gens viennent y contribuer, mais si on vient me répondre, qui est cette personne ? Est-ce que c’est un élu, un décideur public ? Si aucun élu n’est connecté et ne lit mon post, ma contribution n’aura pas d’impact. Est-ce que les personnes qui me répondent auront les capacités, les connaissances pour me répondre ? En tout cas, ça me fait douter du système et de l’efficacité de l’outil. Tandis que quand j’organise ma réunion, je connais les personnes, je sais qu’ils connaissent le sujet, qu’ils ont des réseaux, des compétences professionnelles, etc..

Donc le site Démocratie Durable est plutôt un outil à mobiliser pour vous dans un engagement plus large ? Oui c’est ça. Je pense que le site pourrait me convaincre est le fait que le site puisse garantir que quand je publie un projet ou une mesure, les bonnes personnes sont ciblées. Si mon projet est de faire des lombricomposteurs dans mon quartier et que sur le site tu te dis pas que sur le site quelqu’un s’y connaît en la matière, ça ne sert à rien de le mettre sur le site. L’idée ça serait pour moi d’ajouter un critère global, peut être sous forme de mot-clé qui caractériserait le profil de l’internaute, soit en fonction de centre d’intérêt, soit de compétences soit les expériences. En gros, mettre des mots clés qui définissent le profil pour

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mieux cibler les attentes et besoins de chaque utilisateur. Ca apporterait surement bien plus aux projets et ça favoriserait l’émergence de projets ou de mesures. Et au niveau des projets, vous avez pu en suivre quelques-uns? J’ai assez peu suivi les projets du site. Par exemple j’ai publié des choses au début mais rien depuis. ​Ca tient surtout au fait que le site ne propose pas de notifications, j’ai publié des choses au départ mais sans notifications je n’étais pas très active et j’ai délaissé les idées parce qu’il fallait que j’aille sur le site à chaque fois. Ça manquait de fluidité. Concretement, au début, à Anciela on avait plus ou moins obligation de poster des idées pour amorcer et lancer le site. Mais bizarrement, avec l’équipe on a toujours discuté plutôt de comment présenter les idées ou les astuces pour inciter à la participation, voir ce qui marche ou qui ne marche pas, et beaucoup moins sur l’idée de savoir si telle ou telle mesure allait pouvoir se réaliser. On était plutot en train de réflechir sur l’outil pour savoir comment améliorer le projet et l’outil que sur le contenu de l’outil. Et du coup on a fait une série d’améliorations. La V1 était assez différente avec différentes espaces qui ne marchaient pas vraiment puisque personne ne les investissaient. Au fur et à mesure on a enlevé les rubriques qui n’étaient pas ou peu utilisées. Plus récemment, on a essayé de faire des ponts évidents entre le site et ses améliorations et le terrain. Notamment les ateliers faits dans les campus où la première version était de faire des ateliers sur des grands sujets d’où des mesures publiques ou des projets devaient sortir et que le débat continue sur le site.

Et quels sont les retours de cette expérience entre site et terrain ? Pour moi, des mesures ou des idées émergaient à l’issue des ateliers mais avec des cas de figures différents : -

soit les personnes ne les publiaient pas sur le site, je ne saurai pas vous dire pourquoi, soit c’était une idée que les gens n’avaient pas envie de porter,

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soit les personnes avaient une idée, la publiait en pensant que le site allait aider et donc animait le proposition. C’est le cas de figure idéal pour nous.

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soit la personne publiait sur le site mais sans l’animer, en le faisant surtout parce qu’on lui avait demandé.

Par contre je ne saurai pas dire s’il y a eu de l’investissement sur le long terme.

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Quand vous regardez au dela de ce genre de plateforme, est-ce qu’un site comme ça peut être un espace militant qui se suffit en lui-même ? Aujourd’hui on peut difficilement échapper à Internet, je rencontre beaucoup de monde sur le terrain, notamment dans l’entreprenariat social, et c’est un monde où il faut faire des projets innovants. Et aujourd’hui, quand on pense projet innovant on pense au web et au numérique. Moi ça m’interroge énormément. Je connais plusieurs porteurs de projets qui veulent faire des plateformes numériques, des espaces en crowd-quelque chose : le crowdfunding, le crowdsourcing, le crowdspeaking, et toutes les plateformes en ligne. Ca m’interroge beaucoup tout ça et notamment sur la question de la participation numérique. Disons que j’ai un point de vue un peu étrange parce que mon point de vue est biaisé par mon utilisation d’Internet. Je vois que ça permet de créer de nouvelles formes de mobilisation, de porter des messages plus loin sans doute mais je me rends compte que je ne suis pas le genre de personne qui participerait à ça. Donc pour moi je ne peux pas m’empêcher de me dire que ces projets numériques sont biens mais qu’il ne faut pas oublier le terrain, il n’y a pas que ça. Je pense à toutes les plateformes pour trouver des missions bénévoles à l’étranger et je pense que c’est bien, que ça permet de centraliser les informations, d’y accéder facilement. Il y a des personnes pour qui le besoin va être satisfait mais pas tout le monde parce que tout le monde n’est pas connecté mais aussi parce que les personnes peuvent se dire que l’engagement doit rester humain, chose que ne permet pas l’informatique. Sur certains sites, on se dit que le projet est bien mais on a aucunes informations sur si les personnes sont sympathiques ou si on va pouvoir se faire plaisir avec ce genre de projet. Mais attention, je ne veux pas dire qu’il faut supprimer tout ça et revenir à quelque chose de classique, il faut juste pas oublier l’un et l’autre. Mais je n’ai pas d’idées sur comment combiner l’un et l’autre pour que ce soit efficace.

Vous y voyez donc une forme de complémentarité mais sans arriver à établir des liens directs entre les deux ? Je n’ai pas trouvé de solution non. Pour moi, toute personne qui pense un projet numérique doit réfléchir à la relation qu’à le site avec le terrain. Je n’ai pas la réponse sur ce que doit être cette relation.

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Vous avez parlé tout à l’heure du crowdsourcing, comment le définiriez-vous ? Pour moi c’est un mot en crowd- en plus que je n’arrive pas vraiment à définir. Schématiquement, le crowdfunding c’est la foule qui se mobilise pour apporter de l’argent, le crowdsourcing ce serait la foule qui apporte son soutien, ses mains, des gens qui se mobilisent pour faire.

Et est-ce que Démocratie Durable pourrait s’inscrire dans une démarche de crowdsourcing ? Non pas vraiment, c’est plutôt de la collaboration, c’est pas vraiment pareil. Pour moi dans le crowdsourcing, il y a vraiment l’idée, à un moment, de se retrouver et de faire ensemble, où on attend un résultat concret à la fin. Démocratie Durable pourrait devenir du crowdsourcing si on présentait un projet précis avec des besoins bien identifiés et que les gens disent ‘’oui je participe’’. C’est comme ça que je vois cette notion. Et si je définissais Démocratie Durable, je dirai pas un mot en crowd- mais plutot comme une plateforme collaborative pour les personnes qui sortent des réseaux sociaux pour aller vers une pratique plus professionnalo-militante sur ces plateformes.

Vous parlez justement de militance, est-ce que vous définiriez Démocratie Durable comme un objet militant ? Je ne sais pas si ça l’est mais ça peut mais je ne connais pas suffisamment l’activité du site pour savoir si oui ou non on peut qualifier le site de militant. En tout cas le site sert la cause qu’il essaye de défendre mais je ne sais pas dans quelle mesure ça aide les porteurs de projets. Il faudrait peut-être renforcer ça. Ça peut les aider s’ils s’en saisissent. Et Anciela travaille au mieux pour renforcer cet aspect, une nouvelle version est en cours de préparation pour mieux répondre aux besoins des porteurs de projets. On essaye de lier ça à une pépinière d’initiatives sur le terrain et intégrer Démocratie durable dans ce mouvement avec pourquoi pas faire de Démocratie durable un espace d’action et de lancement d’initiatives.

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Justine

PRATIQUE SUR LE NET Quel internaute êtes-vous ? Je suis personnellement quelqu’un de très connectée au web et à ce qu’il s’y passe. ​Comme j’ai un profil très com dans mes activités, je passe beaucoup de temps sur les réseaux sociaux, sur twitter surtout, pour me ​tenir au courant​, relayer de l’information et interagir avec les autres bien sûr. Dans mes activités associatives, ​les réseaux sociaux sont pratiquement mon premier outil de travail​, avant les mails. Est-ce que tu peux préciser cet aspect? Disons que la plupart des projets, chez Anciela entre autre, ont un écho sur les réseaux sociaux comme facebook. Du coup je passe beaucoup de temps à discuter, répondre à des questions ou partager des documents. Bien sûr, je couple ça avec mes mails et tous les autres outils que le net nous offre pour faire un projet. Lesquels par exemple? Beaucoup le drive et d’autres outils collaboratifs comme trello​. C’est très utile pour ça le web! Dans mon quotidien, il me permet de faire avec mes projets sans que je sois obligée d’être présente ou que je sois obligée de bloquée des heures de travail. Je peux faire ce que j’ai à faire quand je veux et ou je veux. D’accord, comment ça t’es venu cette pratique en ligne? Par l’associatif en fait. De bas je ne pense pas avoir une culture du web particulière ou plus développé que quelqu’un d’autre. Je suis comme tous les gens de ma génération, j’ai grandis avec internet et donc je me suis accoutumé à utiliser ses outils depuis longtemps. Quand on regarde bien, MSN nous servait déjà à préparer et organiser des choses, même si elles étaient a priori moins sérieuses que ce qu’on fait aujourd’hui..! À force de travailler d’une manière collaborative, on apprendre à se servir d’outils qui facilite la collaboration. En l'occurrence, avoir accès à tout un projet, de A à Z, sur une plateforme comme le drive, ça permet de pouvoir agir à tout moment dessus, sans être bloqué par quelqu’un ou quelque chose et ça assure une transparence ​aussi. C’est important pour la confiance qu’on porte au groupe.. quand on travail à distance, c’est pas toujours évidant de savoir si on peut faire confiance ou non à la personne. Ok. Et quand tu parles des réseaux sociaux, est-ce que tu en as une autre utilisation? Est-ce qu’ils te paraissent important par rapport à d’autres sites? Hm, ça dépend desquels en fait.! Un réseau social comme facebook par exemple, ça te permet de mettre en contact des gens amis et des gens qui auraient sûrement aimés se rencontrer dans la vie parce qu’ils se retrouvent dans un même groupe d’idées ou un même projet. On a une interaction plus forte quand on partage quelque chose..! Moi Facebook ça m’a permis de resserrer mon groupe

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d’amis par exemple, autour de valeurs, d’idées que j’avais… enfin, c’est un peu étrange dis comme ça.. mais oui, j’ai aussi une utilisation plus sociale, relativement extérieure à mes activités associatives! Tu parles de facebook, twitter..tu en utilises d’autres? Tu fais quoi comme différence entre ces sites? Entre twitter et fb c’est simple, l’un peut faire interagir des personnes concrètement sur des pages ou des groupes, l’autre est un réseau de diffusion d’information. Il y a peu d’interaction et on est surtout là pour recevoir et/ou diffuser de l’information en grosse quantité… enfin, ou en petite, tout dépend notre unité de mesure concernant twitter! Pour le reste, j'utilise beaucoup pinterest pour mon inspiration personnelle, snapchat pour partager des choses mes avis et bien sûr linkedin pour mon profil pro. Chaque réseau à son utilité..! Plus on est connecté, plus on est visible, c’est bien pour les projets. Tu peux développer cet aspect de visibilité? Comment ça?.. ba j’ai besoin d’être visible et mes projets aussi . Plus on est en interaction sur ces réseaux plus on fait évoluer cette visibilité. Et pourquoi c’est important? Est-ce que les interactions ne servent qu’à rendre visible de fait? Je comprends pas, un projet qui n’a pas de visibilité est un projet mort. Oui clairement, si on est sur ces sites c’est pour montrer qui on est, ce qu’on fait, et récolter l’information en retour. Si on veut aller boire un verre pour se rencontrer ou quoi, ça se passe pas sur internet. Ce sont avant tout des outils avec leurs objectifs, ne l’oublions pas ! L’ENGAGEMENT Est-ce que tu penses avoir une forme d’engagement/de militantisme dans ta vie ? Oui, comme je disais, je suis très impliquée dans Anciela et clairement militante dans ma vie. Je fais entre autre partie de l’équipe qui travaille sur la refonte du site démocratie durable, je suis bien au fait du projet donc. À ce niveau, on essaye d’ailleurs de faire une V3 qui correspondra mieux aux usages des utilisateurs. On est en pleine phase de réflexion pour l’instant.. enfin moi j’ai pas très bien suivi l’avancée remarquez ! D’accord, et autrement au niveau des engagements sur le terrain? Comment tu fais vivre cet esprit militant dont tu parle? Il y a une partie politique? Ah non pas du tout ! Moi la politique c’était surtout pour les études, maintenant je me concentre sur des projets concrets. Dans ma vie, je participe à 1000 actions différentes entre Anciela et les associations locales ou je vis. Ça passe beaucoup par des événements ou des opérations de terrain par exemple. Je suis bénévole pour des actions dans la rue, une fois pour aller coller des fausses pubs, une autre pour distribuer des vêtements. Je suis une grand passionnée du développement durable en fait, or si on considère que tout est lié, c’est important d’agir surtout !...Plus concrètement je suis également partie en Afrique, comme d’autres membres d’Anciela d’ailleurs. J’y ai réalisé un projet de l’association, au burkina faso précisément. C’était vraiment très chouette, je suis revenu avec des étoiles dans les yeux et une vie encore plus forte de m’impliquer!

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Justement, est-ce que cet engagement vous prend du temps ? Oui beaucoup..! Je ne pourrais pas dire combien d’heures je travaille par semaine dans mes projets, mais c’est une grosse partie de ma vie c’est sûr!..en même temps quand on commence il faut terminer.. et puis un projet en apporte un autre, donc on s’arrête jamais vraiment !

Et ​ça a toujours été comme ça… ou bien ça dépend des périodes de votre vie, d’événements particuliers… ? Oui c’est pas tout récent..déjà au lycée je m’impliquais pour les associations du bahut. C’était déjà un peu tiré sur l’environnement, beaucoup sur la vie du lyçée..! Mais c’est vraiment à Science Po et avec ma découverte d’Anciela que mon engagement a grandi et est devenu ce qu’il est aujourd’hui. Et on retrouve ça dans ton entourage? Tes amis, ta famille? Ba beaucoup de mes amis viennent de mes activités associatives, donc oui..! J’en ai quand même qui ne le sont pas mais qui tendent à devenir engagé pour certaines choses avec le temps..il faut croire que j’ai un impact positif sur eux haha ! Ma famille non par contre. Ils m’ont toujours regardé avec un oeil étrange.. surtout quand je leur parle de ce que je fais autour du développement durable, ils ont un peu tendance à me traiter de grosse écolo..! D’accord. Et comment tu définirais le lien entre ton engagement et ta pratique sur le net? Ba comme j’expliquais mon activité associative elle est essentiellement sur le net..après avec le projet démocratie durable on va bien plus loin ! On essaye vraiment de faire vivre notre engagement, notre combat pur une démocratie participative et durable sur le net ! Est-ce que tu dirais qu’internet est un terrain d’engagement à part entière? Hm c’est plus complémentaire en fait..! je pense pas qu’on puisse s’engager sur internet, mais internet est super quand il s’agît de faire vivre son engagement au quotidien. Un site comme DD, c’est typiquement la plateforme qui permet de poursuivre et d’enrichir l’action de terrain. Plus que tout autre chose presque, puisqu'on est là que pour parler projet et on ne s’éparpille pas avec le reste. Pour toi l’utilisation d’internet va de pair avec le début de ton engagement dans l’associatif donc. Mais est-ce que tu réalises des actions en ligne qui ne sont pas liées au terrain? Pas vraiment.. enfin il m’arrive de travailler sur des projets pour lesquels je ne verrais jamais le terrain..! tout est à distance en somme. Sinon je fais suivre de l’info aussi ou j’entre mon nom dans toutes les pétitions qui passent haha! C’est toujours à porté de clic, si je peux dire comme ça, alors j’aime autant contribuer à n’importe quelle action qui me semble aller dans le bon sens. Sur internet on peut dire que ça pullule..! PRATIQUE SUR DÉMOCRATIE DURABLE La première fois que tu as vu le site, qu’en as tu pensé?

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J’en ai d’abord entendu parlé, ce qui m’a fait fantasmé un peu, surtout quand c’était Martin qui en parlait..! Mais sinon la première fois que je l’ai vu je me suis sûrement dit chouette..! Enfin, j’ai trouvé l’interface très clair et les possibilités d’actions plutôt large à première vue. J’ai rapidement considéré le site comme une opportunité de réaliser quelque chose de profond. On avait enfin un site qui mettait en relation les porteurs de projets pour qu’ils s’entre-aident et puissent avancer dans la même direction. Je sais que c’est quelque chose qui donnait envie à beaucoup de monde.. Comment pourrais tu la définir cette plateforme? Je dirais que DD sert à militer pour une démocratie participative au travers de création de projet. Le but n’est pas de faire du lien social mais bien de faire avancer des projets qui sont portés sur le terrain ou qui ont vocation à l’être du moins ! On a donc une sorte de réseau social pour l’action qui doit permettre une entre-aide concrète et des débats de fonds sur des projets, des idées. Justement, on parlait beaucoup de projet jusqu’à présent, mais DD propose aussi beaucoup d’idée, de mesures potentielles qui ne sont pas des projets personnels. Tu en penses quoi? Ha oui c’est primordial comme aspect ! On est là pour proposer des choses qui ne se réaliseront pas, mais ça fait avancer les débats et on trouve des solutions à certains problèmes de fond je pense.. ! En fait, ça devrait être une source d’inspiration aux personnes qui portent des projets de lois ou des projets publics, comme des élus. C’est vrai que pour nous c’est surtout un moyen d’élargir notre esprit, nos connaissances..! Et ce sont quels types de personnes qui portent ça? Des entrepreneurs, des associations, des citoyens sensibilisés au DD en général. Ça a du succès tu penses? Je ne saurais pas dire, on a pas beaucoup enquêté sur la question..! ​Moi je n’ai jamais entendu ou vu de projet se réaliser grâce à DD spécifiquemen​t. Certains projets qui vivaient déjà vivent toujours, d’autres se sont lancés, mais je n’ai ​pas l’impression que ça vienne de la plateforme en questio​n..! Faut voir, il y a certains projets qui sont justes vides ! Personne n’a commenté ou émis des idées dessus.. Et toi tu connaissais ce genre de plateforme avant Exactement comme DD non. Mais je connaissait des réseaux comme newmanity ou tinkuy, qui permettaient de mettre en relation des personnes qui avaient des projets et idées similaires. Mais je n’ai pas trop creuser la question en fait, je sais jusque que ça existe. Pourquoi avoir décidé de contribuer à faire vivre cet outil de discussion? Pourquoi pas une autre plateforme? J’avais pas vraiment le temps pour les autres.. et puis c’est ma partie prenante pour Anciela qui m’a fait utiliser DD surtout. Nous les bénévoles ont été surtout là pour lancer le site au début. Le mot d’ordre c’était de publier, de commenter et de ramener nos amis dessus. Mais bon, ça n’a pas trop marché.. comme les autres, j’ai petit à petit déserté mon poste et la

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plateforme a de tout façon un peu péri.. enfin, elle est en transition ! Qu’est-ce que tu as pu faire quand tu y étais? J’ai surtout suivi des projets, commenté des choses.. mais j’ai aussi publié deux mesures publiques dont une qui était déjà réalisé en fait, haha! C’était sur le fait de créer une licence environnement à la fac. Mais sinon oui j’ai surtout “approuvé” des projets (en gros j’ai “liké”) et j’ai pris part à quelques belles discussions aussi, notamment avec les projets dans les pays d’Afrique dans lesquels nous sommes allés. Je trouvais ça super de pouvoir aider des porteurs de projets locaux ou d’en aider d’autres dans leur réflexion aux problèmes quotidiens. Enfin, ça restait quand même soft tout ça parce que, comme je disais, c’était surtout pour faire vivre la plateforme. La dernière fois que je me suis connecté pour contribue c’était il y a au moins un an ! Enfin non j’y suis retourné il y a 3 ou 4 mois pour voir ce qu’il s’y passait. Rien de nouveau a priori, d’où la refonte! À quelle fréquence les gens l’utilisent ils à ton avis? Au début, en 2012, c’était plutôt intense ! On avait beaucoup de nos connaissances qui ont trouvé un vraie avantage à venir dessus. Pour ceux qui avaient des idées, projets, ils étaient contents de pouvoir avoir un espace de discussion. Pour les autres, j’ai compris qu’ils étaient satisfaits de pouvoir débattre plus largement de sujets. C’était plus sérieux que tout autres moyens en ligne à l’époque, et surtout indépendant. Pour ceux qui connaissaient Anciela, c’était la suite logique. Ensuite ça s’est effiloché..! les gens on un peu désertés la plateforme.. Pourquoi à ton avis? Je pense que c’est surtout lié à l’aspect technique. À mon avis, il y a avait plein de lacunes, un problème d’ergonomie qui ne motivait pas les gens. En autre, il y avait le fait qu’on était pas relancé quand quelqu’un ajoutait un commentaire, pas de mails avertissant. Et puis certains ont été déçu par le manque de réactivité ou de commentaires.. Des débats trop pauvre ou trop peu sourcés.. ça devenait un peu de la philosophie de comptoir dans certains cas. Donc oui, je pense qu’il manquait certaines fonctionnalités ou un cadre plus présent pour motiver les gens à rester et à faire vivre le site. Plus globalement, que penses tu de l’esprit de cette pratique? Peut elle remplacer autre chose? Peut elle se suffire à elle même? Non clairement pas. Comme je disais, c’est un outil..! Ça apporte un plus, c’est sympa, mais c’est pas très concret en fin de compte.. beaucoup ne venait que par curiosité, peu essayaient vraiment de réaliser quelque chose sur le terrain.. RELATION ENTRE INTERNAUTES SUR LA PLATEFORME Est-ce que tu as eu des contacts personnels avec d’autres utilisateurs ? Avec ceux d’Anciela c’est sûr, et ceux avec qui j’avais vécu en Afrique aussi. D’ailleurs, j’ai développé des relations avec d’autres personnes de ces pays, que je ne connaissais pas ! Ils m’ont contacté par mail directement pour parler de leur projet et voir comment Anciela pouvait les aider. Mais c’était à une époque où j’étais occupée donc je les ai renvoyé vers d’autres de l’association, je ne sais pas trop

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ce qu’ils sont devenus..! Sinon rien d’autre non. Je n’ai pas rencontré de nouvelles personnes dans d’autres structures si c’est la question. D’accord. Est-ce que ce groupe, ces gens sur la plateforme, t’apportes quelque chose de plus du coup? Par rapport à quoi?.. On est tous militant quoi ! Et ça c’est super.. moi ça m’apporte beaucoup de voir les autres s’activer, les idées affluer, etc. On est toujours mieux avec ses pairs il paraît..! Même si on tend à s’étendre c’est sûr, toucher d’autres personnes, on reste entre initiés et convaincus. Je considère les autres comme mes frères d’armes un peu.. si je peux dire ça comme ça. On tend vers la même direction.

Est-ce qu’il y a quelque chose de l’ordre de l’affectif? De l’amitié? Avec ceux d’Anciela oui.. mais pas sur la plateforme non. On est plus des sortes de collègues qui travaillons pour un but global mais sur plein de projets différents. Est-ce que tu sens quand même une certaine cohésion entre les membres/utilisateurs? Oui parfois ! Certaines discussions s’emballent, la passion entre en jeu c’est marrant. On sent que des groupes se forment parfois, entre ceux qui pensent quelque chose et ceux qui pensent l’inverse. Mais je pense qu’il y a une réelle frustration à ne pas pouvoir communiquer entre nous directement par message privé ou par chat peut -être.. mais bon, c’est pas le but de la plateforme non plus. Est-ce qu’on peut observer une dynamique de groupe particulière qui sert le fond? Il y en a une oui, mais quand elle est encadrée. Par exemple pour certains projets on demandait aux personnes de poster quelque chose, donc il le faisait un peu par contrainte. En fait j’ai l’impression que sans cadre pour les obliger à participer il ne font rien du tout.. Je crois pas que ce cadre doit devenir de nous mais plutôt de la plateforme. Il faut que le site guide plus et incite plus à participer. C’est un peu ce qu’on cherche à faire avec la nouvelle version d’ailleurs. Un site qui se rapproche des réseaux sociaux , plus proche des attentes de chacun, plus personnalisé, avec des contenus affichés en fonction des contenus ‘’likés’’, des articles partagés. Ça pourrait être la clé pour plus de participation et de dynamique sur le site

Autour de la notion de création participative Est-ce que tu penses que ce site puisse servir concrètement la cause qu’il défend ? eu, oui..! enfin c’est le but du site..! Après il la servira pas directement comme je disais, c’est une pierre de plus à l’édifice entre autre. Le concept de démocratie durable c’est un peu flou dans le fond.. nous on est un écrou dans le rouage sûrement. Mais c’est avant tout complémentaire. Connais tu la notion de Crowdsourcing? ​Est-ce que DD s’apparente à cela? Oui je connais! Enfin je connais surtout tout ce qui est crowdfouding, mais je connais aussi le principe

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de compétition où on demande à plein de monde de faire la même chose et on prend le gagnant..! J’ai aussi entend parlé des cartes participatifs, comme open street map.. Je sais pas si DD est vraiment là dedans. C’est moins concret que ces outils, on est plus sur de la discussion, des échanges, etc. On peut pas vraiment dire qu’on utilise chaque personne pour construire un projet unique..

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Jules Pouvez-vous commencer par vous présenter ? J​e suis Jules, j’ai 25 ans. Niveau études, je suis en train de finir ma dernière année d’études d’ingénieur, spécialisé en énergies et habitat durable. En parallèle de cette dernière année, j’ai fait un master en philosophie en éthique et développement durable. Ça fait maintenant un peu plus de deux ans que j’ai commencé à me renseigner sur les enjeux acteurs autour du développement durable et maintenant à peu plus d’un an que ​j’ai commencé à me renseigner sur le terrain , à faire des choses avec des associations. J’ai d’abord rejoint le groupe local du WARN, Anciela, et d’autres associations de développement durable, tout en lisant des médias sur ces thématiques​. De ce fait, je suis assez au fait de ce qui se fait à Lyon autour du développement durable, je commence à bien connaître les acteurs du terrain… Au niveau personnel, j’ai deux préférences : le WARN et Anciela qui sont les deux associations dans lesquels je suis le plus investi. Mais je suis encore dans une démarche où je découvre encore un peu donc je fais pas mal de petites choses. Niveau temps, ces activités représentent combien de temps ? Je ne sais pas. Je passe une ou deux soirées par semaine pour des engagements sur le terrain, comme du bénévolat ou des actions, ça dépend des semaines mais ça me prend quand même des soirées entières et parfois quelques weekends. Et au niveau du web, comment vous définiriez-vous ? La plupart du temps, c’est pour m’informer. Je suis beaucoup de fils d’actualité autour du développement durable soit par fils d’actualité soit par mailing list. Ça représente entre 30 minutes et une heure par jour pour faire de la veille tout simplement. Et sinon j’utilise les outils internet quand il y a des projets dans les associations dans lesquelles je participe, pour filer des coups de main sur l’organisation, la communication. Donc Facebook et les mails principalement . Et justement, quelles sont vos pratiques des réseaux sociaux ? J’utilise peu les réseaux sociaux, hors Facebook. ​Je passe un certain temps sur Facebook pour suivre les actualités des associations plutôt que de regarder les photos de mes amis. Et sinon j’utilise d’autres réseaux mais je les utilise toujours de la même façon, pour ​m’organiser ou trouver de l’information​. Et notamment s’organiser au sein d’un groupe. C’est une dimension importante aujourd’hui ​car on utilise les réseaux pour nous organiser et faire circuler l’information dans le groupe. J’ai cherché d’autres réseaux sociaux, plutôt axé écologie et solidarité, j’en ai trouvé pas mal mais il n’y a pas beaucoup d’utilisateurs. J’ai recherché beaucoup parce que ça m’intéressait de créer un projet autour de cette idée pour rassembler des utilisateurs autour de cette thématique. Et au niveau de votre engagement, vous disiez être impliqués dans des projets de terrain, que faites vous ? Je participe à beaucoup d’événements très différents, surtout avec Anciela qui organise des ciné-débats, des apéros, des temps de créativité… Ça permet de se rencontrer, d’échanger et de

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faire émerger de nouvelles idées. C’est toujours ça le but finalement, faire émerger des idées, créer des liens entre les gens pendant ces évènements. D’où cette volonté d’agir et de s’engager vous vient-elle ? Ca a commencé il y a deux ans et pendant un an je me suis renseigné. Depuis un an je me dis que je suis vraiment engagé. Aujourd’hui j’ai envie de me recentrer pour m’engager sur un truc en particulier. Sinon au niveau de l’environnement, je suis issu d’un milieu familial qui a une certaine sensibilité vis à vis de ces questions mais ils ne sont pas forcément acteur. C’est une démarche assez personnelle, grâce à mes connaissance et j’ai développé d’autres liens avec cet activisme pour faire émerger et connaître d’autres projets. Et justement, quelle place peut jouer Internet dans cette démarche d’émergence de projet ? Est-ce un terrain propice ? Finalement Internet est un outil à double tranchant. Pour resituer un peu, la manière dont je vois tous ces projets c’est qu’il y a un bon nombre de gens qui veulent agir en créant des projets et en se mobilisant et tout ça forme une sorte de nébuleuse. Et au final peu de personne sont conscientes du nombre d’initiatives qui existent autour, je pense que moi-même je passe à coté de plein de choses. Il manque un lien entre les choses qui existent. Et du coup Internet peut être intéressant pour lier et créer du lien entre les projets, les personnes. ​Mais Internet c’est aussi l’absence d’interaction humaine et il en faut pour créer quelque chose de pérenne. Donc pour moi Internet sert bien pour faire découvrir et créer un premier contact mais il faut qu’Internet vienne s’ancrer dans la vie réelle et débouche sur des rencontres et la possibilité de faire dans le réel. Donc on ne pourrait finalement pas construire quelque chose en ligne ? Qu’est-ce que vous évoque les pétitions en ligne par exemple ? Ça m’évoque autre chose. Je pensais plus à l’action locale. Mais les pétitions je vois ça comme efficace mais à son échelle. ​Mais finalement l’énergie mise dans les pétitions pourrait être mise dans le réel. Quand une pétition recueille des milliers de signatures, ça permet de faire bouger des choses mais c’est pas forcément la meilleure solution pour faire bouger car ça reste en ligne et ça n’a pas vraiment de poids, comme un manifestation physique avec moins de personnes. Ça veut pas dire que ça ne marche pas, ça a sa place. Et pour Démocratie Durable, quand l’avez-vous connu ?

J’ai connu le site il y a quatre à cinq mois à peu près. On m’en a parlé à Anciela en discutant de mise en lien de projets. Ils envisageaient de travailler sur une nouvelle version du site et ils m’ont demandé de travailler sur cette question. Et comment définiriez-vous un site comme Démocratie Durable ?

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Je n’ai pas vraiment de case pour le définir mais je dirai que c’est un outil d’intelligence collective qui permet de peaufiner des propositions de mesures publiques et de projets. Pour moi c’est une plateforme pour poser une idée et la proposer aux autres et recueillir des retours. Une fois connu, avez-vous eu envie de participer à ce projet, d’y contribuer ? J’ai trouvé ça très bien, de voir des idées proposées en ligne, ça m’a bien plu. ​Mais en même temps j’ai trouvé ça un peu compliqué de rentrer dans un projet, de s’investir et de proposer des idées sans avoir un suivi de ce que va devenir le projet et des besoins concrets soient formulés.​ Finalement il reste pas mal de flou sur le site, ça devient un débat sans fin sur ces questions, il me manque quelque chose de plus fonctionnel, de concret. Et puis beaucoup de propositions ne sont pas proches de moi ou postées il y a longtemps donc pas évident de donner son avis sur un vieux projet sans savoir si la personne reviendra. C’est lié à la fréquentation du site aussi, un outil plus utilisé serait plus intéressant avec une conversation en temps réelle. En tout cas je serai plus à l’aise avec ce genre d’outils Et au niveau de la pratique, qu’avez-vous fait une fois sur le site ? Après l’inscription, j’ai commencé à regarder un peu le fonctionnement, les mesures et j’ai cherché à regarder ce que ça pouvait m’apporter. Mais je regardais ça aussi avec l’idée de comprendre les interactions car Anciela voulait travailler sur ce sujet et voir comment améliorer ce volet. Ils voulaient aussi chercher à faire se sentir les internautes plus impliqués dans les projets. Finalement j’ai peu participé parce qu’il n’y a pas assez d’interaction et pas assez de demandes concrètes, à la fois en matériel ou en compétence. Il faudrait que les gens expriment plus clairement leurs besoins, les avancées du projet. Vous parlez d’interaction, quel genre d’interaction avez-vous pu voir ? Dans ce que j’ai pu voir, c’est plutôt des commentaires du genre ‘’très beau projet’’ ou ‘’continuez ce projet’’ donc plutôt des messages de soutien mais pas forcément de débat constructif. ​Mais c’est bien aussi, ça dépend où en est la personne dans son projet, si la personne n’est pas vraiment avancée dans son projet et qu’elle reçoit ces messages, elle va en sortir motivée, par contre si la personne est déjà bien avancée, les messages ne vont pas l’aider à s’organiser, à avancer et à concrétiser son projet. Ça ne bloque rien mais ça n’avance pas non plus. Sinon, le site peut aussi permettre de faire des liens entre plusieurs projets et notamment ceux qui se ressemblent. Les internautes peuvent échanger de l’information et se dire que le projet existe déjà ou qu’un projet similaire existe ou inciter chacun à découvrir d’autres choses. Mais pour moi, tout ça n’est intéressant que si derrière il y a une dimension locale où on va aller découvrir ou discuter avec des acteurs proches de soi sur le terrain. Il y a un lien fort entre le site internet et la dimension locale dans votre discours… C’est assez vrai pour ceux qui créent des projets locaux, plutôt dans la partie projets citoyens du site où la dimension locale doit être essentielle selon moi. Par contre pour la partie mesures publiques, le fait d’avoir un portail ouvert sur la francophonie est super intéressant parce que ça ouvre le débat. Je trouve que ça apporte un plus sur des questions de débats publics où tout le monde peut participer. C’est très intéressant mais difficile de fédérer des acteurs sur ces questions

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abstraites et délocalisées. Mais un des enjeux du site est le manque de fréquentation du site où tout l’enjeu est d’amener du monde sur la plateforme pour faire vivre la partie beaucoup plus concrète du site Donc pour moi plus on rend le site pratique pour les projets, plus y aura du monde de l’extérieur qui puisse se mobiliser ponctuellement. Et développer des outils pour aller vers du temps réel, comme vous l’évoquiez, cela permettrait d’attirer plus de monde ? Je ne sais pas. On avait évoqué l’idée d’un chat mais les gens ne sont pas connectés en permanence sur ce genre de site donc il n’y a pas vraiment d’utilité. Ce n’est pas la vocation du site, aujourd’hui c’est d’exposer des projets et les construire en ligne. Et est-ce que ce projet vous semble engagé ? Je dirai que le site me semble engagé car il insiste clairement sur la dimension écologique et solidaire et que les gens qui participent jouent le jeu. Par contre l’outil ne ​me semble pas spécialement engagé, il pourrait servir à n’importe quelle cause. En tout cas, pour moi, j’ai l’impression que c’est une manière d’agir et d’être actif mais ce n’est pas ce qui me correspond. Je préfère agir localement autour de moi et le site n’est pas vraiment adapté à ça. En fait le site ne m’apporte pas trop parce que je n’aime pas rester derrière l’écran pour donner des conseils mais plus tard, pourquoi pas, plus tard pour monter un projet et aller poster mon idée sur le site, comme je pourrais le faire dans la vie réelle. C’est juste un outil supplémentaire et complémentaire à utiliser.

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Entretien Ariane Bureau Entretien Amaury Rubio

Pour commencer, peux-tu te présenter ? J’ai 25 ans, je suis en cinquième année de master 2 éthique et développement durable à l’université Lyon 3. C’est un master dans une faculté de philosophie, et en ce moment, pour le second semestre, je suis en stage à la Coopérative de Finance Ethique qui travaille autour du collectif pour la transition citoyenne qui doit organiser un événement le 27 septembre 2014, donc voilà. Tu es sur Démocratie Durable, comment as-tu connu le site ? Je l’ai connu pas longtemps après sa création. Si j’ai bien compris, il a été créé autour d’avril/mai 2012, moi je connaissais personnellement les personnes qui ont travaillé à la création de ce site participatif. J’ai dû m’inscrire autour de juin/juillet 2012 en mettant directement mes premières propositions sur ce site. D’accord. Qu’est ce qui t’as décidé à l’utiliser ? Le fait de connaître les personnes ou par curiosité ? Oui, oui. En fait, je connaissais les personnes et j’​étais curieux de voir ce que ça pouvait donner. Donc après je me suis prêté au ​jeu​. Vu que c’était au tout début, il y avait pas mal de propositions qui manquaient forcément et du coup j’ai décidé d’en mettre comme ça ​pour voir quelle serait la suite parce que je suis assez curieu​x finalement de ce qu’il peut se faire par d’autres associations. E – Mais du coup, c’était plus pour la pratique en tant que telle ou pour le thème et le principe de ‘’démocratie durable ‘’? Bah après ce qu’il faut savoir c’est que le terme DD c’est un terme qui a surtout été choisi pour faciliter les recherches sur le net. En soi, le terme DD est assez peu utilisé par Anciela qui gère le site. Donc voilà après, oui, évidemment je trouvais le concept intéressant de pouvoir mettre de propositions et d’avoir des retours des autres participants pour améliorer ma proposition. Après, c’est forcément parce que je connaissais les personnes que j’y suis venu​. Et d’ailleurs après moi j’ai fait un service civique pour Anciela qui gère ce site et la plupart des personnes qui s’y inscrivent, c’est à travers nos événements. Donc ​c’est parce qu’on fait des événements et qu’on rencontre des gens en physique qu’on les incite à aller s’inscrire sur le site. E - Et comment tu nous décrirais ce que tu fais toi sur le site ? Quelle utilisation tu as du site ? Tu y es acteur, spectateur… Moi, personnellement, c’était pour ​mettre des propositions et entendre les critiques​. Parce que moi je suis jamais fermé à la critique sur des aspects que je connais pas forcément. Quand on met une proposition, il y a peut-être des commentaires qui vont traiter un pan de la proposition et ​ça participe aussi, quelque part, à la culture générale sur la question​. Parce qu’on se disait ‘’sur cette question-là je connaissais pas forcément tel aspect ou tel aspect’’ et du coup en même temps qu’on améliore une proposition, quelque part on se cultive un peu sur la thématique. T – D’ailleurs, aurais-tu un exemple de proposition que tu as posté et qui a été nourri par la réflexion d’autres utilisateurs ?

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Oui, c’est ma première proposition où j’ai parlé de l’obsolescence programmée. Après je l’ai pas sous les yeux, mais je sais que ​j’avais fait un ajout suite à cette proposition là et c’était un ajout motivé par certains commentaires. Donc, parce que ma proposition n’était pas complète sur certaines choses donc voilà, il y a l’idée que si on se prête au jeu, ​on peut améliorer les propositions et on peut avoir de nouveaux éléments​ et se dire ‘’tiens je n’avais pas précisé cet aspect-là dans ma proposition’’. E - Et toi, tu l’utilises combien de fois par semaine, ou mois, cet outil ? Là ça fait très longtemps que je n’ai pas utilisé Démocratie Durable, ça doit faire, euh… j’ai terminé mon service civique en juillet 2013 et j’ai dû y aller deux ou trois fois depuis. C’était pour voir s’il y avait des propositions sur des thématiques mais vu que le site a été ré-agencé, il y a certains choses qui ne sont plus possible de faire. Par exemple avant on pouvait trier les propositions par thématiques, maintenant on ne peut plus le faire, on ne peut plus. Ca va peut-être être remis. J’étais allé surtout pour ça et vu qu’on pouvait pas le faire, je repartais très vite du site. T - Donc c’est cet élément qui a motivé le fait que tu utilises moins le site ? Non, le fait que je l’utilise moins c’est parce que j’ai ​pas forcément le temps de l’utiliser parce que, à mon sens, ​le site n’est pas encore construit de sorte à ce qu’on reçoive directement les propositions d’améliorations sur ce qu’on peut mettre donc c’est pas encore assez fluide pour avoir une utilisation régulière. E- Donc pour toi c’est plus un problème technique que dans le fond ? Oui oui, c’est pas une remise en question du concept du site E – Donc globalement, est-ce que, pour toi, ce site a une utilité concrète dans ces débats ou les débats qui s’y mènent restent bornés au site ? Si le site se construit bien, et moi après j’ai pas de solutions toutes faites, ça peut être un très bon outil parce que ça permet de mettre en commun des personnes qui ont des expériences différentes dans plusieurs territoires et qui n’auraient pas la possibilité de se rencontrer en physique mais qui, à travers ce portail, pourraient mutualiser leurs expériences et connaissances pour arriver à des propositions très concrètes. Ce qui peut être intéressant, c’est un concept type feuille de route c’est à dire quand on propose de mettre par exemple, je sais pas, installer un jardin partagé, qu’on puisse, à travers ce site, voir comment on fait, comment on réalise un jardin partagé, selon le contexte, que ça soit dans une école, une ville, une université, et si le site arrive jusqu’à ce degré-là de développement, ça pourrait être très intéressant. T - Donc ça veut dire qu’il n’y est pas encore ? Alors, non il y est pas encore, ça fait même pas deux ans qu’il est créé donc c’est encore relativement jeune. E - Est-ce-que tu as l’impression que les gens sont vraiment engagés sur cette plateforme, qu’il a un réel suivi, un dynamisme ? Pour le moment, non. Je dirais que le ​site n’apporte pas, n’a pas les outils suffisants pour accrocher encore les gens​. Je pense que c’est en cours de réflexion du côté d’Anciela et je pense

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qu’ils arriveront à trouver des dispositifs qui permettent aux gens de rester plus longtemps et de pouvoir s’informer tout en proposant des idées. Donc voilà, pour le moment, c’est pas encore un espace où on passe son temps de manière plus longue. E - Et comment définirais-tu la relation entre les utilisateurs ? Il y a des interactions​, après comme je le disais un petit peu tout à l’heure, ​on reçoit pas encore directement les propositions de modification ou de commentaires. Donc ce qui fait que généralement, quand on fait un commentaire, la personne à qui ont fait un commentaire peut le voir un mois ou deux mois après. ​Alors que si on avait un système de notifications, qui est en cours de réflexion je crois, on pourrait avoir des commentaires plus rapides, des réponses plus rapides, et là on aurait beaucoup plus d’interaction mais pour le moment c’est pas encore le cas et il faut aller voir sur sa proposition pour voir s’il y a eu de nouveaux commentaires et vu que certains n’y vont pas tous les jours, ça allonge les temps et les durées de réponses. T - D’accord, et t’est-il déjà arrivé de rencontrer d’autres utilisateurs hors de cet espace numérique ? Pour le moment non, ça ne m’est pas arrivé de faire des rencontres sur Démocratie Durable, pour le moment ça n’est jamais arrivé. E - Donc pour toi, les relations se bornent au site pour le moment ? Oui oui, c’est vrai. ​On peut rencontrer des personnes en physique qu’on invite à s’inscrire sur Démocratie Durable, mais après l’inverse n’est pas vrai​. Les personnes qui sont inscrites sur Démocratie Durable, ne vont pas forcément se mettre en lien parce qu’en plus c’est difficile parce que le site n’a pas d’outils de recherche géographique. On ne peut donc pas savoir qui est inscrit par exemple dans notre département ou notre ville sur le site. Donc c’est, je crois qu’en plus, ​que c’est pas forcément prévu des rencontres en physique après des discussions sur des propositions. E - Donc est-ce que pour toi ça peut être la raison d’un manque de suivi ? Oui oui, c’est vrai que savoir qui fait quoi et qui est où, ça pourrait aussi permettre de structurer une communauté Démocratie Durable. T – Et est-ce que le site possède un outil pour faire remonter ces propositions d’amélioration ? Oui, moi vu que j’étais en service civique, je vais parler juste pour ma personne, j’étais en lien avec les personnes qui géraient le site donc je pouvais leur faire remonter directement les propositions d’amélioration. Après, pour l’utilisateur lambda, je ne sais pas ce qui existe.

Est-ce que tu utilises d’autres sites similaires ? Non, j’ai pas vu ce que faisaient les autres sites participatifs qui pourraient être dans le même genre donc j’aurai du mal à comparer. Donc en fait c’est vraiment l’affinité que tu as pour Anciela qui t’a emmené à pratiquer ? Oui mais après la spécificité d’Anciela, c’est de dire qu’on est pas là juste pour faire des propositions mais qu’on est là pour aller les porteurs devant les décideurs pour les réaliser. ​Donc l’idée de ce site c’est pas seulement de se lâcher ou de se faire plaisir, c‘est de faire des propositions qui seront améliorées, commentées, critiquées, et ensuite, une fois qu’il y aura eu

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ce travail d’amélioration, de se dire ‘je vais les porter devant les décideurs en vue de la concrétiser’. Donc c’est peut être ça qui me semble différent, enfin en tout cas je ne pense pas que d’autres sites participatifs aient cette logique-là. Il n’y a pas cette idée, ‘incitation à être porteur de projet’. Donc pour toi il y a un vrai lien entre ce qui se passe sur le web et la réalité ? Oui, il y a un lien. En fait je pense que c’est un outil comme un autre. Anciela fait aussi des ateliers participatifs où, c’est le même ordre d’idée, on fait des propositions et d’autres les commentent et participent à leur amélioration. ​Donc en fait c’est un outil plus large pour améliorer un projet qui est porté par quelqu’un. Mais justement, j’ai une idée, je la poste mais qui porte le projet ? Anciela, l’internaute, les deux ? Oui, c’est celui qui fait la proposition qui la porte et essaye de la réaliser. Anciela n’est pas là pour réaliser les projets de chacun mais là pour mettre des outils à disposition pour permettre la concrétisation des projets formulés par untel ou untel. D’accord. Et comment définirais-tu Anciela ? (Militante ?) C’est une association militante écologiste de citoyenneté active qui organise régulièrement des événements, des ateliers, qui a des projets dans les lycées, dans les collèges, auprès de public varié. L’idée c’est de favoriser l’implication des citoyens pour qu’ils soient porteurs de projets mais de projets écologiques et solidaires. Et DD est vue comme un outil pour les aider à ça. Et toi clairement, penses-tu que ce site puisse servir la cause environnementale ? Oui, bien sûr, parce que de toute façon, l’ensemble des propositions faites sur ce site vont dans le sens de la protection de l’environnement et sont dans une démarche écologique. Donc, évidemment qu’il y a un apport de ce site sur la question environnementale. C’est généralement quand on commence à réfléchir à plusieurs qu’on arrive à des solutions construites et ces solutions les plus construites, c’est forcément des solutions qui vont dans le sens de l’écologie. Parce que les solutions qui polluent ce sont voilà, des solutions de facilité. Les solutions les plus responsables et les plus réfléchies sont forcément les solutions écologistes. D’accord, mais est-ce que l’utilisation de ce site est couplée avec d’autres engagements ? à la fois sur Internet et dans la ‘’vie réelle’’ ? Oui oui oui, mais après ​j’ai eu des engagements militants et associatifs avant d’être inscrit sur le site et j’en ai eu après et finalement ça n’a pas eu d’impact. Ça a été un engagement différent peut-être, ça a été la connaissance d’un outil différent dans mon engagement mais ça n’a pas accentué mon engagement, ça ne l’a pas freiné, ça l’a pas fait commencer parce que je militais bien avant donc voilà je le vois comme un outil intéressant, qui est complémentaire de certaines pratiques militantes mais qui n’est pas nécessairement indispensable pour le moment. Dernière question, plus large, pourquoi un engagement pour l’environnement ? Pourquoi s’engager ? La réponse est assez simple. Le monde actuel ne me satisfait pas à titre personnel et à titre collectif donc il faut bien agir et ceux qui agissent, à mon sens, dans le sens du réel, ce que nous on appelle le réel, c’est ceux qui sont dans la mouvance écolo, pas forcément militant dans un parti politique mais tous ceux qui sont dans des associations ou même à l’échelle

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des collectivités ou des entreprises et qui essaient de parler d’efficacité énergique ou d’amélioration de l’impact environnemental ou d’Agenda 21. Et il y a une chose qui est assez simple à comprendre c’est que la société utopique ce n’est pas la société écolo c’est la société dans laquelle on vit. La société dans laquelle on vit c’est une société dans laquelle on pense que les ressources sont infinies, qu’on en aura toujours plus tout le temps et au bout d’un moment non. On se rend compte que ça ne se passera pas comme ça. Donc la réalité de l’économie des sociétés humaines c’est forcément des réalités qui sont liées à l’écologie, c’est à dire à nos propres contraintes humaines, matérielles, au niveau des ressources, etc. Et du coup, voilà, c’est à mon sens, l’écologie est la seule porte d’entrée qui propose des solutions qui sont à la fois concrètes et réalistes. Et donc tu penses que le pouvoir de la foule peut résoudre ces problèmes ? Pouvoir de foule, je ne sais pas ce qu’on appelle le pouvoir de la foule. Moi j pense que la transition écologique c’est une transition qui peut apporter du mieux vivre pour chacun à travers des projets collectifs. Ça fait un peu propos bateau mais l’idée de tout ça c’est, à travers l’écologie, c’est de répondre aux urgences du quotidien parce que certains sont confronté à des urgences quotidiennes comme se chauffer, pour se fournir en eau. L’idée c’est de proposer des solutions sur le long terme et pas toujours réfléchir sur le court terme mais avoir des solutions à long terme qui répondent à des situations urgentes, tout de suite. Et c’est ça l’écologie pour moi, c’est une écologie concrète au quotidien, qui aide et qui n’enlève pas et qui répond à des vrais problèmes de manière durable, pas juste pour deux mois. Et tu penses justement que les technologies ont un rôle à jouer là-dedans ? Oui oui, la technologie c’est un outil donc, si on l’utilise dans le bon sens, ça peut être atout mais aussi un problème. A nous de voir comment on l’aborde. Ça permet de favoriser les interactions militantes entre personnes qui ne sont pas sur un même territoire donc ça peut avoir beaucoup d’effets positifs. Après les technologies peuvent avoir des effets très négatifs, comme installer des sortes de micro, pour contrer le réchauffement climatique, soit mettre dans l’atmosphère des gaz partout mais qui appauvrissent et refroidissent la planète. Donc voilà c’est un problème quand on répond à des problèmes climatiques par de la technologie alors que c’est souvent trop de technologie qui génère les problèmes. Donc on est plus sur un outil d’organisation, d’aide ? Oui ça doit être un ​support au mieux vivre​, ça doit pas être quelque chose qui remplace, comment dire, que la technologie prend souvent le pas sur les relations humaines, souvent la technologie sert à améliorer les performances humaines et ça peut être dangereux. Si on commence à tomber dans les technologies qui nous poussent à ne plus dormir pour travailler plus longtemps, c’est ce genre de choses qu’il faut bannir, pas celles qui vont dans le sens de la solidarité ou qui mettent en réseau des personnes qui veulent agir ensemble, ça c’est positif. Mais de toute façon, c’est un support à quelque chose, les relations humaines, c’est pas quelque chose qui prend place et pour lequel on enlève toute alternative.

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Mémoire de recherche  
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