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Essai sur une typologie  communicationnelle de l’autorité  Publié en 2010 à l’issue de la soutenance de thèse de l’auteur. 

La disposition devant l’autorité 9 figures réceptives du citoyen  A​ l’heure où les acteurs politiques et publics ne cessent de s’inquiéter du 

recul de l’autorité, à l’école ou dans la rue, mais aussi dans les prétoires ou sur les routes et même, finalement, dans l’entreprise aussi bien que dans la  sphère publique, il devient insuffisant de résumer la question de l’autorité  aux registres de l’incantation ou du rappel à l’ordre. Il n’est guère plus  pertinent de renvoyer le problème au clivage éternel de la gauche  angélique contre la droite musclée. Nous proposons dans les lignes  suivantes un exercice d’une autre nature : l’examen « en profondeur » de ce  qui est fondamentalement en jeu dans l’autorité, c’est-à-dire la  représentation de l’autorité chez le citoyen. Nous proposons d’enrichir le  débat d’une notion de rapport de sens, entre celui qui est animé d’une  intention d’autorité et celui qui la perçoit à travers son appareillage  psychologique et mental. Nous l’appelons « disposition » devant l’autorité,  ou, dit autrement, structure de réception. Nous avons interviewé quelques  citoyens en écoutant leur chemin perceptif de l’autorité, à distance d’un  débat politique qui aurait à l’évidence obscurci l’arrière-plan et clivé le  débat. Nous présentons ici neuf figures réceptives [​ 1]​ de l’autorité. Elles  s’incarnent dans des citoyens en chair et en os et résultent d’un double  dynamisme : le mouvement « interne » qui régit toute relation intime à  l’autorité, le mouvement « projectif » où le citoyen montre une capacité  d’ajustement de son discours [​ 2]​. 


Le stoïque l’autorité, une médiation bienfaitrice 

La figure du stoïque propose une grande cohérence entre l’univers sensible et l’univers abstrait. Le trait d’union entre ces deux univers s’alimente à partir  d’une référence au monde musical : l’autorité prend des traits de la  musique la force créatrice et l’idée de conception, proche de sa source  étymologique (autorité contient « auteur »). L’autorité est ici une  construction dans l’harmonie, c’est-à-dire une structure qui se forme dans  l’échange et la relation, à l’instar du rapport entre le chef, son orchestre et la  partition. L’autorité est aussi action, vérité pratique, puisque l’œuvre reste à  jouer. L’œuvre musicale et l’autorité ont en commun de dépendre d’une  idée fondatrice tout en étant des tentatives sans cesse renouvelées de  produire quelque chose d’original. L’autorité, comme la musique, est une  augmentation​[3]​, une interprétation d’elle même.  « Parce que le bon chef d’orchestre n’impose pas. Son orchestre est  compétent ». L’analogie proposée par notre citoyen va au-delà de l’idée de  l’œuvre et se poursuit dans une discussion sur la qualité et les  compétences. Une compétence fait autorité, sans qu’il soit utile d’en  chercher l’origine et le bien fondé. L’accomplissement de l’autorité, sorte de  médiation « en contrainte », est une composition des qualités que l’on peut  lui prêter : discernement, équilibre, justesse, force agréablement ressentie.  Et l’autorité n’est jamais autant elle-même que lorsqu’elle s’ignore. Ainsi, en  parlant d’un chef d’orchestre (Bruno Walter) qui incarne pour lui l’autorité  suprême, notre citoyen nous dit : « Il a gardé une autorité toujours  sous-jacente et jamais apparente et en plus je crois que lui-même ne la  soupçonne pas ». Cette représentation envisage le problème d’acceptation  et de non acceptation de l’autorité comme quelque chose relevant du  réglage, de l’accident ou de la dissonance. En évoquant la justice, le stoïque  dit : « On a tous à un moment donné été, même pour de petites choses, sur  le fil du rasoir. Voilà, ça, je ne le fais pas. Alors il peut y avoir des raisons  morales, personnelles…et puis enfreindre la loi c’est aussi le faire à des  degrés différents ». Enfin, et surtout, l’autorité reprend la main, non pas  contre le citoyen, mais avec son consentement au moins tacite ou son  effacement librement et intelligemment consenti devant une valeur clé de  l’autorité, le savoir. Un savoir qui conditionne le consentement (l’information,  la prévention) et aussi la décision, qui fait agir l’autorité à un moment ou à  un autre. Le citoyen peut même se montrer indifférent devant ce que  l’autorité lui cause de désagrément : « …l’autorité est bien là quand même,  soit par la valeur coercitive, soit par la valeur morale qu’elle représente, et  parce que l’on a légiféré pour éviter tel ou tel problème ou pour améliorer  les relations entre les gens, ça ne coûte pas vraiment aux gens. » 

 


Le rebelle raisonné l’autorité, l’objet d’un dépassement 

Le « rebelle raisonné » est traversé par des contradictions. S’il définit  l’autorité de façon classique en citant le même genre d’institutions que  d’autres citoyens, la différence de disposition qu’il propose est de toujours  chercher à ménager une sortie, une contradiction, un dépassement. Il est  raisonné certes car son acception de l’autorité ne procède pas d’une  position doctrinaire et son comportement n’est jamais unilatéralement  contraire à l’autorité. Mais le « rebelle raisonné » conteste à l’autorité sa  légitimité dans sa capacité à atteindre son but initial, fut-il vertueux : « ​Moi si  j’étais l’Etat, mon message serait d’essayer de changer le modèle. Je suis un  idéaliste.​  » La même posture critique est présente lorsque le rebelle évoque  l’autorité dans l’entreprise : « Le message qu’elle veut faire passer c’est que  cette autorité a trouvé une façon de faire, que c’est donc la bonne façon et  que si les gens ne font pas comme ça, ça marchera moins bien » De même  la dimension communicationnelle est elle aussi un moyen pour l’autorité  d’infléchir sa force ou plutôt de la conserver en la soumettant au jeu de la  critique, de la vigilance éclairée, de l’épreuve des faits aussi : « Forcément, il  faut que les règles (de justice) soient un petit peu connues si on veut que les  gens les appliquent un peu.»  En revanche, là où le « rebelle raisonné » entrevoit dans l’autorité une  chance d’harmonie et le respect heureux de règles communes c’est dans  l’éducation. Sans doute parce que l’éducation est le lieu de médiation par  excellence, où l’humain est le trait d’union entre l’autorité et le citoyen, le  « rebelle raisonné » y voit la possibilité pour l’autorité de s’exercer sans nier  le libre arbitre du citoyen : « ​Là, l’autorité est plus protectrice, plus humaine,  plus personnalisée. Il n’y a pas de cas général, on va vers l’individu. La source  d’autorité c’est la filiation et la transmission. Elle se base sur l’expérience  mais elle peut aussi punir et oblige. Il est difficile de penser que ses parents  soient complètement à l’envers de soi. Voilà. Et de même avec les profs,  vous avez du mal à penser que vous êtes en désaccord total puisque les  connaissances transmises vous rendent plus savants que vous ne l’étiez  avant ​ ». Pour lui, l’autorité est bien une médiation contrainte, l’augmentation  d’un savoir, une exigence de preuve, sans cesse renouvelée qu’elle ne dévie  pas de son projet initial. 

Le dépendant L’exécution n’efface pas l’ordre 

Le « dépendant » fait référence à l’univers éducatif et parental. Pour lui, c’est  là que se situe le commencement d’un rapport du citoyen à l’autorité, dans  cette relation contrariée de l’amour parental où s’affirme la double polarité  de l’autorité : ascendant et respect. Il s’agit de faire acte de reconnaissance  entre une relation de domination ou un rapport de servitude ou ici de  respect. L’autorité ? La réponse chemine vers ce point d’équilibre : « ​Je 


cherche quelque chose qui colle avec « accord ». Je dis adhésion mais ne  n’est pas une émotion. C’est plus qu’un apaisement. Il faut que cela soit plus  actif : épanouissement oui, c’est ça​». Là encore, l’univers parental sert  d’aiguillon, par exemple avec cette idée de délégation de l’autorité que l’on  accomplit dans plusieurs domaines de la vie sociale dans le but moral de  former et de construire : ​« Le rôle principal c’est évidemment de permettre à  l’individu de s’améliorer, de progresser, d’exploiter son potentiel. L’autorité ici  est un devoir qui pèse plus sur celle ou celui qui la détient. Chacun aura sa  propre manière. Pour la famille, l’autorité s’exerce avec de la souplesse,  avec des biais. Au niveau de l’école c’est un peu la même chose ».​ Dans ce  schéma l’autorité, telle qu’elle doit s’exercer, configure la relation au sujet  sans que celui-ci puisse échapper à l’ordre de la nécessité.  Avant d’être visible à travers l’acceptation par le sujet (nécessité  extérieure), la nécessité de l’autorité est de nature endogène : l’autorité doit  d’exercer pour être une réelle autorité, à la hauteur du contrat moral  d’origine, en somme par une inversion du rapport de dépendance. « ​Il faut  apporter de la souplesse dans l’autorité mais il faut l’exercer ».​ Ce qui rend le  caractère de dépendance si prégnant à travers cette figure, c’est le fait que  le « fonctionnement social » de l’autorité ne saurait être dévié de cette  source de respect apprise dans la construction de l’individu ​: « Si l’on  n’apprend pas dès le départ que l’on doit faire ce que l’on vous dit, les  habitudes de vie, les règles, les heures etc., ça ne fonctionne pas. Cela  donne une manière de dire et de faire pour la suite... ».​ Et si le « dépendant »  admet la possibilité d’une désobéissance, c’est pour préciser, d’une part,  que cette possibilité ne relève pas du refus de l’autorité dont on reste  dépendant et, d’autre part, qu’il convient de faire une distinction entre  l’ordre moral où siège la réelle dépendance et l’ordre du fonctionnement où  l’entorse à la règle ne diminue pas pour autant sa légitimité : ​Il y aura  peut-être la possibilité d’un refus de l’ordre, mais alors c’est la conscience-ci  qui joue mais pas le refus de l’autorité… ​ Affirmer cette vertu dissuasive est  encore une façon de contenir le citoyen dans une relation de dépendance.  Parce qu’il est dépendant, le citoyen est vu comme celui qui peut chercher  l’autorité parce qu’il éprouve le besoin de s’y opposer mais qui peut aussi  bien se satisfaire de la respecter. Et enfin il affirme par sa désobéissance sa  volonté d’en dépendre. 

Le partenaire l’autorité ne s’adresse pas à moi 

Le « partenaire » n’est pas à proprement parler le sujet de l’autorité mais se  pose plutôt comme celui qui aurait été ou aurait pu être, à un moment  donné de sa vie de citoyen, dans la position de l’autorité. Sa façon  d’approcher l’autorité comme « le trait comportemental d’un pouvoir » est  l’archétype du citoyen un peu expert, un peu extérieur mais en même  temps, tout à fait disposé à jouer un rôle d’auxiliaire de l’autorité. Bien  entendu, la manière autoritaire ou manière forte n’est guère de mise, bien  sûr il n’est nullement question non plus de faire l’apôtre. En vérité, le  « partenaire » discute peu les fondements de l’autorité, ce qui l’intéresse et 


motive son investissement réside dans une autorité en tant que méthode ou voie d’accompagnement d’un devoir, d’une responsabilité. Ainsi le  « partenaire » parle de l’autorité comme d’un acte de service : « ​Il y a  derrière l’autorité à mon avis une notion de service. Dans l’entreprise où  j’exerçais avant, on aimait dire que plus on est élevé dans la hiérarchie, plus  on est au service des gens, des personnes que l’on commande​ ».  Logiquement, ce profil montre un grand attachement à la normativité. Il y a  même par certains côtés une incapacité à imaginer ce qui s’écarte de la  norme, ou ce qui est déviances. S’il n’est pas un apôtre, le « partenaire » n’est  pas non plus un avocat, car sa conception de l’autorité est une synthèse  des compétences, un accomplissement moral qui la détourne ou doit la  détourner naturellement de ses propres penchants excessifs : « ​Lorsque l’on  dit de quelqu’un qu’il parle avec autorité, c’est qu’il est écouté, qu’il a de la  considération pour les personnes qui l’écoutent… Quand je parle d’autorité,  certes il y a commandement mais le plus important est le comportement  de la personne qui détient l’autorité​».  Le « partenaire » évoque de façon naturelle son univers imaginaire de  l’autorité : il est le seul à associer l’autorité au sentiment le plus haut : « ​il n’y  a pas d’autorité sans amour​ ». Les deux piliers de cette autorité, ses deux  sources de légitimité sont pour le « partenaire » le Politique et la morale. Le  Politique parce qu’il constitue le fondement, le sous-bassement inéluctable  de l’autorité ; la morale parce que cette autorité est inspirée par la finalité  du bien et des valeurs humaines. Par suite, l’appel à la morale de l’autorité  souligne la nécessité d’une autre qualité dont elle doit se vêtir, la valeur  d’exemplarité : « ​On ne peut exercer d’autorité que si elle est accompagnée  d’exemplarité ».​ Le « partenaire » n’est pas critique de l’autorité mais il  critique l’autorité qui n’est pas elle même et il critique l’autorité qui  s’affranchit de toute moralité, en repoussant la dictature comme la plupart  des citoyens mais en appelant aussi de ses vœux un équilibre « moral » de  l’autorité qui s’enracinerait dans une forme de vertu. Et, à force d’être  l’heureux complice de l’autorité, et sans nier totalement la relation de  captivité, le « partenaire » est pourtant assez convaincu que  fondamentalement, l’autorité ne s’adresse pas à lui. 

L’affectif l’autorité est une construction 

D‘emblée, « l’affectif » se situe sur le registre des émotions de la sphère  privée, en attachant l’ensemble de ses évocations à l’univers parental :  aussi bien l’autorité doit-elle s’exercer pour exister et s’affirmer, aussi bien le  sujet (ici l’enfant face au parent) doit-il lui aussi exercer une opposition. Le  modèle de référence de « l’affectif » est par conséquent une dialectique où  l’autorité naît de cette confrontation quasi structurelle. Les « réglages »  dépendent plus de la modération des mœurs en présence que d’une  conception balancée des différentes positions. Et logiquement la réaction  face à l’autorité procède davantage d’un apprentissage de l’obéissance  que d’une improbable soumission. Partant, l’équation que doit rechercher  l’autorité ne peut se résumer à l’exécution d’un commandement mais 


réside dans l’acceptation d’une légitimité fondée sur le respect et la  connaissance de soi. L’autorité se construit dès lors que le sujet se construit  lui même. Sa qualité intrinsèque relève plus du bon usage et du bon dosage  de son ascendant que d’une exécution sans failles de son pouvoir de  commandement. Du reste, « l’affectif » introduit une composante originale  de l’autorité, absente chez la plupart des autres figures, celle d’une autorité  sur soi même, où l’acceptation réside dans la résolution d’une contradiction  présente en chacun : « ​On s’impose aussi des règles personnelles ou alors  on vit curieusement…On le fait sans crainte de quoi que ce soit, mais on le  fait par respect de soi, et pour se construire. On est obligé de se forcer, de  s’obliger à certains actes et à certaines paroles, pour exister. C’est une  question aussi de place dans la société. Mais surtout c’est une question de  construction personnelle​… ​C’est un peu un triomphe personnel quand on  peut réussir à s’obéir à soi même, car on oublie mieux ce à quoi l’autre vous  demande de vous conformer​ ». 

« L’affectif » ne conçoit pas l’opposition comme un évitement mais comme  le processus normalisé où le sujet peut atteindre l’interdit, posé comme  limite. Il se nourrit principalement d’une reconnaissance de l’autorité, même  lorsqu’il y a opposition : « ​On obéit à des lois d’une certaine nature parce  qu’elles sont dans la constitution. Mais on obéit peut-être trop sans réfléchir.  La vie d’une nation doit, pour cette autorité, se dérouler normalement. C’est  vrai que pour certaines choses, je ne discute pas mais pour  d’autres…».​ Ultime référence au lien parental, « l’affectif » stigmatise les  manquements de l’autorité quasiment dans les mêmes termes que ceux  utilisés pour désigner l’apprentissage difficile et conflictuel de l’autorité pas  le citoyen. Le citoyen est un enfant face à l’autorité mais l’autorité s’incarne  dans des Hommes, citoyens aussi, donc qui ont fait ou non l’apprentissage  de ses codes et de ses valeurs​ : « L’autorité bien conçue s’oppose pour moi  à un exercice d’autorité qui va impliquer une volonté de domination et de  soumission. C’est aussi le cas du juge, du parent, du maître, du gouvernant  etc. ».​ Le modèle éducatif de « l’affectif » se place aussi dans ce que l’on  pourrait qualifier de « conscience tragique » où le citoyen ressent la  nécessité d’être reconnu. Dans son acte de reconnaissance s’exprime un  appel affectif d’autorité. 

Le négociateur Avec l’autorité je partage le pouvoir 

Le « négociateur » entrevoit son rapport avec l’autorité comme une forme  de dialectique du pouvoir : « ​Si on veut qu’une société comme la nôtre  fonctionne par exemple, c’est un partage de pouvoirs ».​ C’est le processus  de production d’un pouvoir par l’autorité qui pose la limite et en même  temps l’équilibre à atteindre. « ​L’autorité bien consentie​ » nous dit le  « négociateur », qui doit permettre au citoyen d’accepter une décision de  l’autorité en se l’appropriant : ​« L’autorité n’est pas l’autoritarisme. C’est faire  en sorte qu’une décision prise par une autre soit mienne. Autorité bien  consentie donc ».​ L’Etat par exemple est le lieu où s’effectue ce va-et-vient, 


inégalitaire par essence, mais où la contradiction, donc le consentement, peut s’effectuer. Le « négociateur » voit dans l’autorité une matrice où la  disposition du citoyen à se conformer à un ordre ou à une décision  s’accompagne du pouvoir de s’y opposer. Hors de ce contrat social et  politique, c’est l’autoritarisme qui pointe : « ​Elle s’adresse à l’ensemble des  concitoyens. Ce qui se passe avec les élections par exemple. En faisant du  citoyen un acteur de cet Etat, en lui demandant de prendre des décisions  pour faire fonctionner à la fois l’Etat et le pays dans lequel il vit. C’est comme  une entreprise, il faut faire vivre et évoluer ensemble dans un lieu  unique. ​ Pour le « négociateur », le contre exemple de cet idéal politique de la  discussion menace lorsque l’autorité exclut le citoyen d’une compréhension  partagée, ou lorsque les règles du jeu de l’argumentation et du débat ne  sont pas réunies : « ​Par exemple le traité sur la convention européenne.  C’est un texte proposé en référendum. Quand j’y repense je n’ai pas de  souvenir d’un débat contradictoire. Je me souviens d’avoir tenté de le lire et  d’y avoir renoncé. Mais je pense que l’Etat avait une volonté de faire passer  ce texte pour le bien de l’Europe. C’est l’Etat volonté. Il en ressort une crainte  pour tout ce qui gouvernerait de l’extérieur les citoyens et puis aussi un  certain flou ».​ Avec le « négociateur », la disposition du citoyen est donc  affaire de lien et de processus d’écoute. Sans angélisme, le « négociateur »  pense que la position de l’autorité est susceptible de variations.  Dans le domaine éducatif par exemple : « ​Il y a des éléments qui  représentent l’autorité (du maître au directeur de l’école). La base pour moi  c’est le maître. Il a une mission d’apprendre à lire, écrire et compter. Cette  mission passe par l’expression d’une autorité. Il doit faire passer un  message. Ce message se fait de la meilleure façon possible mais avec  « autorité » car il se fait face à des enfants qui n’ont pas forcément envie  d’apprendre à lire, écrire et compter ».​ Par symétrie, la position du citoyen  est elle aussi variable, incertaine : « ​Dans le maintien de la loi, le message  c’est de respecter la loi, quelle qu’elle soit. Je pense que si vous ne vous  sentez pas impacté par ce que l’Etat vous propose ou si vous vous sentez  exclu, vous ne vous sentez pas appartenir à cette proposition, vous pouvez  vouloir réagir violemment​ ». Nous voyons donc fondamentalement une  disposition polymorphe, réservant aux positions, aux moments et aux  circonstances un rôle déterminant dans l’expression de l’autorité et dans la  réception du citoyen. Pour le « négociateur », l’autorité est mobile et relative.  En termes de figures, le « négociateur » fait triplement référence à une  disposition à reconnaître, à nier ou esquiver l’autorité. Ce qui l’anime est  aussi la recherche de la satisfaction comme forme d’utilitarisme. Son  comportement ne visant pas forcément à se satisfaire de tricher mais  surtout à amoindrir l’impact désagréable de l’autorité. C’est un type de  citoyen qui cherche le lien « distanceur » et « réparateur » à la fois. Il ne s’agit  pas tant de détruire l’autorité que d’éprouver sa capacité de résistance,  donc son pouvoir réel. 


Le désenchanté l’autorité marche toute seule   

Le « désenchanté »est un cas atypique, à l’opposé d’un citoyen  « dépendant », puisant peu dans ses repères affectifs, fonctionnant par  dédoublement comme quelqu’un ayant une aspiration profonde à ne pas  chercher l’autorité mais en légitimant celle-ci autant qu’il le peut par un  discours rationnel. Le « désenchanté »recherche ce qui est en amont de  l’autorité, ce qui fait sa source mais ne se l’applique pas à lui–même. Il est  conscient de ce paradoxe chez le citoyen et l’énonce comme un principe  de vie : ​« ​ ​On est contre l’autorité mais on en veut pour les autres ».​ Face à la  justice par exemple, Le« désenchanté »se refuse à considérer qu’elle puisse  s’adresser à lui : ​« Le grand message de la justice, c’est que l’on peut lui faire  confiance, par rapport à une idée de justice. Elle s’adresse à tout le monde,  mais pas à moi. Il faut être confronté à la justice pour voir la justice.​ En  parlant de justice, le « désenchanté »  exprime deux idées qui ne pourraient  être affirmées par d’autres car ces deux idées tendent à dédouaner  l’autorité de ce qu’elle fait mal, ou plutôt c’est le citoyen qui selon lui fait  éventuellement mal agir l’autorité : ​J’ai vu le débat parlementaire sur  l’affaire d’Outreau. A une époque on disait que les enfants disaient toujours  vrai, alors que c’est faux. Il y aura toujours des erreurs. Si tout vous accuse…Il  y aura toujours des innocents en prison. Les magistrats sont surchargés.  Faites-nous confiance, c’est le slogan. Je suis assez en accord avec ça. On  est dans un pays parfait vous savez, je ne plaisante pas. Imaginez Outreau  en Chine ou à Cuba… ».​ D’un autre point de vue, le« désenchanté »est assez  proche d’un discours de la force qui utiliserait les arguments de  « l’impérieuse nécessité », d’une autorité marchant toute seule, d’un sens  général des choses et des événements qui échapperait  fondamentalement au contrôle du citoyen. Ainsi, l’évocation choisie a trait à  l’ordre économique mondial, si caractéristique d’une raison extérieure,  irrésistible, même si elle ne s’incarne pas précisément dans la puissance  d’un homme ou d’une organisation : ​« Aujourd’hui, le monde économique  pour moi c’est le seul monde qui peut se corriger si c’est nécessaire. Mais  alors moi comment je me situe ? Moi je ne suis pas, je suis au bout du bout.  Je suis un mouton dans un troupeau. Je peux vouloir changer, je n’ai aucune  chance de bouger quoi que ce soit. En fait dans ce monde économique,  l’autorité marche toute seule ».​ Mais il s’offusque et s’étonne que ses pairs  ne soient pas capables de la même lucidité, celle qui leur ferait reconnaître  que l’autorité se dessine comme un ordre des choses auquel on ne peut  échapper et qui finalement assure le bien des citoyens « ​Moi je dis que l’on a  essayé autre chose et que ça n’a pas marché. L’homme est cupide. S’il n’y a  pas un gain au bout, vous faites quoi ? On le voit à tous les niveaux. Trouvez  mieux, d’autres systèmes et on verra après. Moi je pense que dans nos pays,  ça va bien. Tout le monde pleure mais ça va pas si mal, et c’est grâce à  cette autorité économique ou plutôt à cette économie qui fait autorité. Le  système n’est pas parfait d’accord mais cela ne peut aller que plus mal… ».​ Il  y a, au bout du raisonnement, un certain désenchantement qui attend le 


citoyen car non seulement, il n’y a pas de place pour contester cette autorité mais il serait pour le citoyen à la fois incohérent et cynique de le  faire : « ​Pour acheter un tee-shirt à 1 euro 50, il faut qu’il y ait un esclave  quelque part qui me permette de l’acheter à ce prix. On ne peut pas tous  gagner. Pour que je jouisse de quelque chose à mon niveau, il faut que  quelqu’un ailleurs en souffre».​ Le désenchantement est aussi dans le regard  posé sur le citoyen facilement critique ou dubitatif devant l’autorité. A cette  critique, le « désenchanté »oppose le mensonge comme stratégie positive  du pouvoir, « …​le but est de nous mettre dans les meilleures conditions pour  que l’on soit heureux. Nous préparer aussi. En revanche, cette autorité est  obligée de mentir pour s’exercer. Les gens croient tout mais ils ne  comprennent pas que dans le monde il y a des choses qui nous dépassent  et pour lesquelles on ne peut pas agir. Ou alors, il faut cacher la vérité parce  que les gens sont incapables d’être lucides sur ce qui les concerne et les  touche. On les critique ces politiques, mais il faut bien que quelqu’un s’y  colle…»​, et invite le citoyen à plus de cohérence : « ​la légitimité de l’ordre,  c’est aussi la Loi, les directives, dans un cadre légal. Il faut regarder l’histoire.  On est obligé de se défendre. La dissuasion vient de là. Vous fermez votre  voiture à clé non ? Le territoire c’est pareil ​». Le « désenchanté » tire du  négatif qui se présente dans la réalité, une image positive et idéale de  l'autorité. Ici l’autorité qui échoue à se faire obéir n’est pas vraiment  l’autorité. Négation aussi à travers un certain scepticisme où le pouvoir réel  peut être remis en cause, non sa légitimité. 

Le pragmatique L’autorité, je fais avec, jamais sans   

A l’instar d’autres citoyens, notamment « le stoïque », la « vigie » ou le  « partenaire », le « pragmatique » n’envisage pas de conflit avec l’autorité  mais une confrontation, potentiellement positive, où l’essentiel se joue dans  les positions respectives et les pratiques réelles. A la source, le  « pragmatique » n’élude pas le contrat de soumission originelle et se place  d’emblée du point de vue de l’organisation. Il lui importe non seulement que  l’autorité existe et qu’elle s’exerce mais aussi et surtout qu’elle fonctionne  dans sa relation au citoyen : « ​Il n’y a pas d’organisation sans autorité. Après  il y a plusieurs formes d’autorité mais de façon générale, le plus important  est dans le rapport d’autorité avec les gens »​ . Pour illustrer son propos, rien  de plus étonnant que citoyen s’appuie sur son terrain professionnel (le  milieu hospitalier) où sa conception de l’autorité se déploie sous les  qualitatifs les plus concrets. Son autorité est régulatrice et référentielle :  « ​Elle établit son autorité en assurant la veille, la mise en place de  référentiels, elle a une organisation interne où elle a un pourvoir de contrôle  et de politique. Elle est à la fois autoritaire parce qu’elle fait référence et  aussi parce qu’elle intervient dans un cadre qui oblige. Son message  essentiel c’est celui qui est dans son nom, la santé, la protection ». ​ A travers  son pragmatisme, il en appelle à une forme d’adaptation partagée. Du côté 


du citoyen bien sûr qui ne peut selon lui que constater l’absence de réelle alternative : ​On peut dire ce qu’on veut mais cette autorité est entendue par  tout le monde. Elle est acceptée par tout le monde je crois. On ne vivrait pas  bien sans. Mais bon, comme toute structure, on n’est jamais à l’abri de  dérapages. Moi personnellement je l’accepte, en tout cas je fais avec, mais  je crois que si certains ne l’acceptent pas, il n’y a pas d’alternative​ ». Plus  encore, il importe que le citoyen fasse l’examen de ce qui pourrait être pire,  avant de fustiger ce qui ne fonctionne pas parfaitement. Réalisme :  « ​Gouverner un pays c’est difficile alors gouverner le monde il faut  comprendre que c’est probablement encore pire ».​ Du côté de l’autorité  aussi, « le pragmatique » réclame le discernement et l’adaptation dans  l’action et plus encore dans l’expression. Dans le champ pragmatique il y a  toujours une place pour une relation contrariée mais qui relève plus de  l’accident que du conflit de positions. Il n’est toujours pas question de  contester à l’autorité jusqu’à ses pouvoirs coercitifs les plus forts : « ​L’Etat  doit garantir la sécurité et il lui faut un bras armé. Pas d’état souverain sans  police, armée ou gendarmerie. Après la frontière est mince entre  démocratie et dictature. Est-ce- que l’autorité s’en tient à faire respecter la  loi ou est-ce qu’elle va plus loin, se mettre au service d’une seule personne  par exemple ou en faisant respecter des lois liberticides ».​ Pour conclure, le  « pragmatique » entreprend un bilan de l’autorité où il admet la possibilité  d’erreurs ou d’écarts avec la réalité mais où, au bout du compte, l’effectivité  de l’autorité peut conduire le citoyen, sinon à adhérer pleinement, en tout  cas à prendre acte raisonnablement des conséquences positives de son  action. 

La vigie  Captive mais pas inerte   

La figure que nous trouvons ici assure une fonction de vigie : position  d’observation, contrôle par les faits à partir d’une relation relativement  convenue de l’autorité. Celle-ci étant partout où se déploie la vie sociale,  immuable, imposant son pouvoir hiérarchique sur une communauté de  citoyens obéissants. « ​Pour moi l’autorité, c’est la hiérarchie. C’est quelque  chose à laquelle on est censé se plier. On adhère ou on n’adhère pas mais  elle est là, elle est présente. Se plier à des règles, cela veut dire plusieurs  personnes, celles qui obéissent et celles qui font l’autorité ».​ La « vigie » se  voit un peu dans la position d’un usager captif de l’autorité, autorité qu’elle  rencontre et avec laquelle elle a le sentiment d’être en contact permanent,  à travers l’activité des services publics par exemple. Dans cette  représentation, il devient plus évident pour elle que le citoyen exerce un  contre-pouvoir, où se mêlent l’acceptation mais aussi l’exigence :  « ​Aujourd’hui, les impôts ont créé une charte du contribuable, c’est bien  parce que cela rééquilibre les droits et les devoirs et cela assouplit le  caractère arbitraire de cette autorité ». ​ Si « la vigie ​» ​ n’est pas apathique 


devant ce pouvoir de l’autorité, le rôle qu’elle se donne procède plus du contrôle que de la contestation. Le citoyen, toujours plus ou moins à la  recherche d’une prise sur cette autorité, non pas tant pour s’y opposer dans  l’absolu mais pour la rendre plus efficace et exerce cette « contre  influence » qui lui garantit d’être juste. Rien n’est pire pour la « vigie » qu’une  autorité opaque, autiste ou arbitraire : « ​Les mots qu’elle utilise (l’autorité)  par exemple pourraient être les suivants : je n’oublie personne, pas de  laissé pour compte. Dans sa globalité, tout le monde peut comprendre. Si  elle veut être entendue, elle peut l’être de tous. En revanche elle peut vouloir  ne pas être entendue par le biais de certains messages cachés, codés ou  ambigus. Au citoyen d’être vigilant ».​ Sous l’influence d’une conscience  rationnelle de l’autorité, axée sur l’acceptation et la capacité à composer  avec ses propriétés, la « vigie » exerce un jugement permanent.   

Des figures polymorphes Ainsi, les figures différenciées incarnées chez ces citoyens renvoient à des  dimensions fondamentales qui elles-mêmes dessinent un univers de  réception vis-à-vis de l’autorité. Nous appelons cet univers « la disposition »  du citoyen. Si la diversité de ces figures est manifeste, elle autorise  néanmoins quelques regroupements. Nous avons organisé ce  regroupement en établissant que globalement, la disposition face à  l’autorité se composait pour le citoyen de trois types fondamentaux  d’attitudes :  - Une disposition de négation (le « rebelle raisonné », « le désenchanté ») qui  renvoie aux multiples actes de rejet. Mais le principe de cette catégorie est  aussi qu’un acte de rejet de l'autorité est une manière de se sentir lié. Le  langage utilisé par les citoyens pour rejeter les autorités réelles les aide  aussi à définir celle qu’ils seraient prêts à accepter ou celle qu’ils voudraient  recevoir. Le maintien de ce lien pour l’autorité peut lui permettre d'avoir un  pouvoir décisif sur ceux qui visiblement se rebellent contre elle. Bien  évidemment, cette négation de l’autorité n’est pas homogène et renvoie à  quelques variations.    - Une disposition de reconnaissance qui se situe, sommairement présentée,  entre une relation de domination (dominante douloureuse) ou un rapport  de servitude (dominante vertueuse). Entre les deux polarités on trouve  toutes les nuances du jugement rationnel (le partenaire, la vigie, le  pragmatique) ou affectif (l’affectif, le dépendant, le stoïque).    - Une disposition de contournement. Le contournement est un ensemble de  déviations vis-à-vis de la notion d'autorité. Entre l’apathie sociale et la  violence destructrice viennent s’intercaler toutes les nuances de  l’évitement, de l’esquive ou du repli (le désenchanté). 


L’expérience plutôt que la posture Que gagne-t-on ainsi à démêler cet écheveau de figures ? Est-on  seulement plus informé des mystères de l’autorité d’avoir parcouru la  complexité foisonnante de rapports de sens ? La gestion de l’autorité  comme objet politique peut-elle profiter de cette plongée dans l’univers  mental et affectif du citoyen ? Sans prétention à répondre, nous pouvons en  revanche formuler une hypothèse : si le débat sur l’autorité ne considérait  plus celle-ci comme une position donnée mais comme une médiation  construite, parions que les formes délibératives et procédurales les plus  nobles de la communication politique seraient conviées. L’action politique  pourrait alors s’appuyer utilement sur des expériences et moins sur des  postures. [1]) Sur les ​12​ entretiens en profondeur que nous avons réalisés, ​9 ​ ont fourni une structure suffisamment dense et  discriminante pour prétendre à la généralisation sous forme de figures. En revanche, trois interviewés, regroupés  sous la notion « ​inadaptés​ » correspondent à des citoyens dont le rapport conscient ou inconscient à l’autorité  publique nous paraissait trop marqué par des considérations intimes et donnait lieu à des propos défensifs  faisant obstacle à un décryptage cohérent et lisible, néanmoins analysés en fin d’article. Les interviews ont été  réalisées dans le cadre de la recherche doctorale de l’auteur.   [2])​ ​Avant de les parcourir, levons un doute méthodologique : derrière cette notion de figure, il ne faut pas voir la 

construction d’un idéal type homogène. La figure est pour nous une abstraction qui se dégage d’un individu et qui permet le repérage de plusieurs registres de réception de l’autorité grâce au travail d’interprétation de  l’observateur.  3) Dans le sens que lui donne M. Revault d’Allonnes in « Le pouvoir des commencements - essai sur l’autorité ».  Paris, Tierce, 1989. 

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Essai sur une typologie communicationnelle de l'autorité par Régis Hugues  

© Tous droits réservés - Régis Hugues / Édito Conseil

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