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Vie chrétienne Nouvelle revue

C h e r c h e u r s

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D i e u

P r é s e n t s

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M o n d e

B IBMI ME SE TS RT RI EI EL L DDE E LLAA CCOOMMMMUU NN AA UU TT É de V I E VCI HE R CÉ HT IREÉNT NI E NENT E D EE T S DE SE AS M E SI SA –M INSº –2 1N –º 2j anvier 3 – mai2 02 10 31 3

Forger son jugement

Saül et David, la jalousie royale Alberto Hurtado, un homme, un saint


Sommaire éditorial

NOUVELLE REVUE VIE CHRÉTIENNE Directeur de la publication : Jean Fumex Responsable des éditions : Dominique Hiesse Responsable de la rédaction : Marie-élise Courmont Secrétaire de rédaction : Marie Benêteau Comité de rédaction : Marie Benêteau Marie-élise Courmont Marie Emmanuel Crahay Jean-Luc Fabre sj Yves de Gentil-Baichis Dominique Hiesse Barbara Strobel Comité d'orientation : Marie-Agnès Bourdeau Noëlle Hiesse Nicolas Joanne Michel Le Poulichet Béatrice Mercier Trésorière : Martine Louf Fabrication : SER, 14 rue d’Assas, 75006 Paris www.ser-sa.com Photo de couverture : ©iStock Impression : Corlet Imprimeur, Condé-sur-Noireau

ISSN : 2104-550X 47 rue de la Roquette 75011 Paris Les noms et adresses de nos destinataires sont communiqués à nos services internes et aux organismes liés contractuellement à la CVX sauf opposition. Les informations pourront faire l’objet d’un droit d’accès ou de rectification dans le cadre légal.

le dossier

l’air du temps L’alimentation en Europe et dans le monde Luc Guyau chercher et trouver dieu

« Va, ta foi t’a sauvé »

Témoignages Quelle morale dans notre monde complexe ? Propos de Philippe Bordeyne recueillis par Y. de Gentil-Baichis Vers une fraternité en Christ Jean-Luc Fabre s.j. Avec toutes nos facultés Jean-Bruno Durand s.j.

le babillard se former Prier avec ses cinq sens Véronique Dupouët, sr Pierrette Lallemant A travers l’accompagnement spirituel Michel Guillot Saül et David, la jalousie royale Michel Farin s.j. Alberto Hurtado, un homme, un saint Monique van Overbeke Se laisser interpeller par l’événement Nadine Croizier ensemble faire communauté L’élection du pape, une (re)lecture de l’événement Oser la parole en communauté sur les situations hors-clous Vivre les Exercices Spirituels Si l’Assemblée mondiale nous était donnée à contempler La CVX-Liban se prépare à accueillir l’Assemblée mondiale Rencontre avec la CVX Côte d’Ivoire billet Transports en commun Cora Doulay prier dans l’instant Dans une galerie de peinture Dominique Pollet

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La revue n’est pas vendue, elle est envoyée aux membres de la Communauté de Vie Chrétienne et plus largement à ses « amis ».

Chacun peut devenir ami ou parrainer quelqu’un. Il suffit pour un an de verser un don minimum de : l 25 € l 35 € si je suis hors de France Métropolitaine l Autre (50 €, 75 €, 100 €…) n Par virement : RIB 30066 10061 00020045801 60 IBAN FR76 3006 6100 6100 0200 4580 160 – BIC CMCIFRPP n Par versement en ligne sur viechretienne.fr/devenirami n Par chèque bancaire ou postal à l’ordre de Vie Chrétienne À envoyer à ser – vie chrétienne – 14, rue d’assas – 75006 Paris – amis@viechretienne.fr

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Éditorial

Dans le souffle de l’Esprit

«

Vitrail de la Pentecôte. Ateliers et Presses de Taizé, 71250 Taizé, France

Alors que nous préparons ce numéro, a lieu l’élection du pape François. Sa simplicité, ses gestes de bonté et de tendresse comme chemin pour rejoindre et prendre soin de chacun nous réjouissent. Retrouvez l’analyse de Nicolas Joanne, membre de l’équipe nationale de la CVX-France, qui évoque ce à quoi nous invite cette élection. Si vous regardez le sommaire, vous remarquerez une grande diversité dans les thèmes abordés. Un Dossier qui invite à un travail pour se situer et forger son jugement dans un monde complexe ; une école de prière qui met en œuvre les facultés sensorielles ; un Billet qui évoque les transports en commun ; un Air du temps qui alerte sur ceux qui ne mangent pas à leur faim et une Expérience de Dieu faite dans l’exercice de l’accompagnement des personnes… Cette apparente diversité trouve son unité dans la recherche de Dieu. C’est avec tout notre être et toutes nos facultés que nous sommes appelés à « chercher et trouver Dieu », tels des « chercheurs de Dieu, présents au monde ». En tout lieu, en toutes circonstances, le Seigneur peut être rencontré et loué. De multiples manières, dans la prière comme dans l’action, il peut être servi. Que l’exemple d’Alberto Urtado, jésuite chilien canonisé en 2005, qui sut allier amour du Christ et engagement pour la justice sociale, nous instruise (voir p. 27-29) !

»

Dans l’élan de Pentecôte, accueillons l’Esprit du Christ qui unifie et rassemble. Que son feu embrase tout notre être, toutes nos communautés, toute l’humanité et la création toute entière ! Marie-élise Courmont

Pour écrire à la rédaction : redaction@viechretienne.fr

Mai 2013

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L'air du temps

L’alimentation

en Europe et dans le monde Dans le contexte actuel de crise, le principe de solidarité au cœur de la construction européenne est-il en train de s’effriter ? Qu’en est-il de la recherche d’un équilibre alimentaire mondial ?

A

Avec un habitant de la planète sur six souffrant de sousalimentation - 868 millions de personnes, soit 12% de la population - on ne peut se borner à envisager l’homme comme un consommateur et la nourriture comme une marchandise. Le droit à l’alimentation est en effet reconnu par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et nous allons vers une reconnaissance d’un droit à l’alimentation par la Convention Européenne des Droits de l’Homme. Mise en place en 1962, la Politique Agricole Commune (PAC) visait à garantir l’autosuffisance alimentaire de la Communauté européenne suite à la guerre, objectif qu’elle atteignit dès 1970. La PAC n’est pas uniquement une politique agricole. Politique territoriale et alimentaire, elle vise aussi à garantir la sécurité et la pérennité alimentaire et à assurer un développement équilibré des territoires ruraux. Il est par ailleurs nécessaire de rappeler qu’en dépit de la récente révélation de la fraude à l’identification, l’alimentation européenne reste l’une des plus contrôlées et sécurisées au monde. La sécurité

alimentaire est fondamentalement une question d’éthique à tous les stades de la filière, du producteur au consommateur, et appelle une reconnaissance du droit à l’information juste pour tous. L’UE crée le Programme d’aide alimentaire aux plus démunis (PEAD) en 1987, l’idée étant de redistribuer en partie les excédents agricoles de la PAC. Aujourd’hui, dix-huit millions de citoyens européens bénéficient du PEAD qui, bien que reconduit, voit son financement baisser de façon conséquente. Le projet de budget européen prévoit une baisse de 30% des crédits consacrés à l’aide alimentaire sur la période 2014-2020 quand les associations estiment que les besoins sont de 4,75 milliards. L’UE consacrera 2,5 milliards d’euros pour l’aide alimentaire en 2014-2020 alors qu’elle en consacrait 3,5 milliards en 2007-2013. En 2011, la France avait reçu 72 millions d’euros du PEAD pour distribuer 130 millions de repas, soit le tiers de l’aide alimentaire. En Pologne, 80% de l’aide alimentaire dépendait de ce fonds. On peut espé-

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rer que les pays les plus riches seront à même de faire face aux besoins alimentaires des plus vulnérables mais que deviendront les populations démunies des pays les plus pauvres de l’Union ? Construire une Europe solidaire à 27 pays requiert une volonté politique assumée. Le PEAD, remis en cause par sept Etats de l’UE, dont l’Allemagne et le Royaume-Uni, va être remplacé à partir de 2014 par le Fonds européen d’aide aux plus démunis (FEAD) annexé au Fonds Social européen et non plus à la PAC. Une Europe élargie, aux inégalités de revenus plus fortes que jamais, pourra-t-elle faire fi d’une solidarité communautaire en matière d’aide alimentaire ? La France a rappelé que la rigueur pour les plus faibles est inacceptable, soulignant le besoin d’une Europe sociale à l’heure où 80 millions d’Européens vivent sous le seuil de pauvreté, dont 8 millions en France. A cette occasion, rendons hommage aux associations caritatives et bénévoles - banques alimentaires, Croix Rouge, Restos du Cœur, Secours Populaire, CCFD etc.- qui travaillent sans relâche.


La croissance rapide de la population mondiale nécessite d’augmenter la production alimentaire d’environ 70% à l’échelle mondiale et de près de 100% dans les pays en développement d’ici à 2050. L’UE doit être un acteur majeur. Le défi actuel consiste à intensifier les investissements agricoles tout en améliorant leur efficacité. En effet, plus d’un tiers des denrées alimentaires produites aujourd’hui est perdu, principalement dans les pays en développement, ou gaspillé dans le monde industrialisé. Ces pertes et ces gaspillages représentent une occasion manquée en matière de sécurité alimen-

© Corinne Simon / CIRIC

L’UE est cependant un acteur majeur de l’aide alimentaire dans le monde. Elle a ainsi répondu à la flambée des prix alimentaires en 2008 en créant une ‘facilité alimentaire’ d’un milliard d’euros pour venir en aide aux pays en développement. De plus, l’UE alloue plus de 232 millions d’euros aux opérations de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) avec laquelle elle est en partenariat dans des opérations déployées dans 28 pays d’Afrique, Asie et Amérique latine. Néanmoins, on peut constater un certain degré de décalage entre les préoccupations de l’UE et celles du monde en développement, la Commission européenne a ainsi proposé de laisser en jachère 7% des terres agricoles de l’UE pour des raisons environnementales, proposition qualifiée d’’absurde’ par la ministre allemande de l’agriculture.

▲ 4 février 2013 : « The air food Paris project 2013 », mobilisation du Secours Populaire, des banques alimentaires, des Restos du Coeur et de la Croix Rouge Française, afin de sauver le programme européen d’aide alimentaire aux plus démunis (PEAD). Sur le « parvis des Droits de l’Homme » au Trocadéro à Paris.

taire et se paient au prix fort en termes environnementaux. Les investissements dans le secteur de la réduction des pertes/gaspillage alimentaires constituent en ce sens l’étape la plus logique dans la progression vers une production et une consommation durables, et sont bénéfiques aussi bien au plan économique qu’environnemental. Le gaspillage alimentaire est désormais dans la ligne de mire du gouvernement français et doit l’être aussi en Europe. Ces nombreux défis appellent un renforcement de la gouvernance mondiale en matière alimentaire car les marchés ne pourront à eux seuls assurer la sécurité alimentaire. Des initiatives comme le Forum de Réaction Rapide, créé en 2011 à l’initiative du G20,

permettent aux pays de se coordonner afin d’éviter de prendre des décisions individuelles qui soient collectivement non rationnelles. D’autre part, pour lutter contre la spéculation, il faut travailler sur le partage des informations et la transparence des pays sur leurs stocks afin de mieux anticiper les évolutions de marché. Enfin, assurer un équilibre alimentaire en Europe et dans le monde ne pourra se faire sans redonner de la fierté et du revenu aux agriculteurs. « Le monde peut nourrir le monde si nous le voulons ! »

Luc Guyau Président Indépendant du Conseil de la FAO Mai 2013

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Chercher et trouver Dieu

Forger son jugement L’accélération de la société, les mutations profondes qui affectent les mœurs, les mentalités et les lois les plus inscrites dans les diverses traditions, ébranlent nos convictions. Dans ce monde pluriel et complexe, les convictions passent, les institutions se fragilisent. Un journaliste dans le feu de l’actualité, une réunion où les avis diffèrent sur une question de société, une éducatrice attentive à la jeune génération, un dirigeant d’entreprise confronté à une situation délicate… comment faire en soi l’unité devant des données contraires ? Un théologien moraliste, une relecture du premier discours de Pierre et une approche ignatienne de la capacité à juger, nous donneront des repères qui pourront nous aider à forger notre jugement. Marie Emmanuel Crahay, as

Témoignages Au cœur de l’actualité. . . . . . . . . . . . . . 8 Auprès de jeunes. . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 En responsabilité. . . . . . . . . . . . . . . . . 10 Sur une question de société . . . . . . . 11

© iStock

Contrechamp Quelle morale dans un monde complexe ?. . . . . . . . . . . . . 13

éclairage biblique Vers une fraternité en Christ. . . . . . . . 14 Repères ignatiens Avec toutes nos facultés. . . . . . . . . . . 16 Pour continuer

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en réunion . . . . . . . . . . . . . . . . . 18

Mai 2013

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Chercher et trouver Dieu

Témoignages

Au cœur de l’actualité Journaliste, Jean-François se trouve sans cesse en proie à de nombreux sujets d’actualité sur lesquels il n’est pas toujours facile de se créer un jugement propre.

M

Premier discernement : déterminer ce qui compte pour moi. Accepter de limiter mon jugement à certains domaines est un acte d’humilité : ne pas avoir d’opinion, c’est s’effacer devant ceux qui savent. Faire tapisserie ! Mais avoir une opinion peut aussi conduire à se taire… Qu’estce que je cherche ? Avoir voix au chapitre ? Me sentir inclus, concerné ? Être engagé dans le monde et communiquer – communier – avec lui ? Identifier les sujets qui me tiennent à cœur n’est pas toujours facile. Quels sont mes lieux de goût ? D’implication ? Qu’est ce qui me rejoint dans mon histoire, mon identité, mes choix de vie ? Dans ces domaines identifiés, quelles sont mes exigences, mes lignes jaunes ?

© djama – Fotolia.com

Mariage pour tous, célibat des prêtres, fin de vie, nucléaire, fiscalité, printemps arabe… Les accès à l’information et au débat se multipliant, me voilà sollicité sur tous sujets. Et en proie à la tentation d’avoir un avis sur tout ! Perspective illusoire mais qui ne doit pas me décourager de réagir, de réfléchir, de me faire une opinion sur les sujets importants à mes yeux. De clarifier mon esprit. D’en avoir « le cœur net ». Tentative de chemin en trois discernements.

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Deuxième discernement : prendre les moyens. Le premier moyen à prendre est la connaissance. M’informer auprès de sources différentes, voire divergentes, « à charge et à décharge » comme disent les juges. Et pour cela, dépasser le premier mouvement, le jugement spontané (préjugé). Dépasser, aussi, les déterminismes (jugement

conforme ou opposé à celui de ma famille biologique, politique, sociale, religieuse). Adopter, donc, une attitude d’ouverture et de disponibilité favorisant une pensée dépassionnée, honnête, lucide. Ce « réfléchir » qui succède au « connaître » nécessite, lui aussi du temps et de la volonté. Mais aussi du silence et de l’intériorité. Qui peuvent rendre possible un troisième moyen, la prière. Troisième discernement : choisir la vie. Pour moi, croyant, c’est m’efforcer de choisir la fidélité au Christ. Avec ce constat : Jésus n’est ni de droite ni de gauche, ni d’une époque ni d’un groupe. Des opinions opposées peuvent donc s’inscrire toutes deux dans cette fidélité. Le mien n’est donc pas la vérité. Jugement n’est pas justice. Il n’est pas un article du credo. Même si je me le suis « forgé » il n’est pas en airain ! Il peut évoluer, être enrichi et déplacé par celui de l’autre. Mais sa formulation doit pouvoir répondre à ces questions : va-til dans le sens de la vie ? Est-il en cohérence avec le message du Christ et avec son commandement d’amour ? Jean-François


Auprès de jeunes

L

Les jeunes sont des êtres en construction. Ils sont à la recherche de repères pour façonner leur identité. J’ai souvent été frappée par cette quête de limites, cette recherche d’une lumière, cette soif de vérité des adolescents que j’ai rencontrés. Comment les aider à mettre des balises sur leur chemin souvent bien sinueux ? Ces repères, ce sont les parents, les proches, les amis et l’environnement qui les lui donnent. Avec les jeunes, il n’y a pas de morale à faire, il s’agit plutôt d’être authentique. Ils sont sensibles à la vérité et sont touchés par les choix de vie des personnes qui les entourent. Ils supportent difficilement les injustices. Mais lorsque le jeune se sent reconnu pour ce qu’il est réellement, la confiance est possible. Ce n’est pas non plus en parlant ou en s’habillant comme des jeunes que nous pourrons « en tirer quelque chose ». Les adolescents ne sont pas dupes, ils n’ont pas besoin d’être « singés » mais plutôt de rencontrer des adultes heureux dans leurs choix, qui leur donne des clés pour entrer dans un monde qui souvent les angoisse. Il n’est pas forcément facile pour nous adultes d’imaginer le bain

médiatique permanent dans lequel évoluent les jeunes de 14-20 ans, mais c’est un tort de penser que le multimédia n’est qu’un moyen d’échanger des informations futiles. Par les réseaux sociaux et les chaînes d’infos en continu, ils sont aussi reliés au monde. Ils sont très curieux et sensibles aux faits divers et aux catastrophes humaines dans le monde et la société. Ces ados m’étonnent par leur regard critique. Même s’ils sont souvent loin d’avoir les capacités d’analyse et de recul pour tout comprendre des enjeux. C’est important alors qu’ils puissent trouver des adultes, des éducateurs, qui les aident à faire le tri, à décrypter cette info qui leur apparaît de manière brute, pour ne pas se laisser séduire par l’info catastrophe ou se laisser piéger. J’essaie beaucoup d’utiliser le quotidien, l’informel, pour engager des discussions qui les font avancer. C’est grâce à l’échange que chacun peut grandir. En questionnant les jeunes sur leurs opinions, je les invite à construire leurs arguments, afin qu’ils ne se contentent pas de répéter le discours des journalis-

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Marie est éducatrice spécialisée auprès de jeunes en difficulté. Comment les préparer à se confronter au réel avec confiance et lucidité ?

tes. Ainsi, le chemin vers une pensée personnelle peut se faire. Quant à moi, ces échanges me permettent de remettre en question mes idées personnelles sur un tas de sujets de société. Je suis souvent surprise de sentir que je bouge intérieurement au contact des jeunes. Par leurs interrogations, leur soif de justice, ils me déplacent et m’invitent à creuser encore plus. Ils me transmettent leur espérance et leur désir profond de voir ce monde avancer. Marie

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Chercher et trouver Dieu

Témoignages

En responsabilité Avoir un poste à responsabilité engage bien souvent la capacité à juger, avec le souci d’œuvrer pour le bien de chacun.

L

Un climat de défiance se propageait dans l’entreprise, nourrie par la crainte d’intentions supposées hypocrites de la nouvelle direction, crainte entretenue par le délégué syndical. Je décidai d’écarter notre avocat et j’engageai, avec le soutien des présidents du Groupe et de la société, un dialogue direct avec les cadres en contentieux. Dans notre situation, je cherchais donc à recentrer les questions autour des personnes et à restaurer une communauté de travail suffisamment saine.

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Lorsqu’on me confia la direction générale de notre société de quarante-cinq personnes, celle-ci se trouvait dans une situation économique très préoccupante. Mais le principal problème était que la moitié des cadres avait assigné la société aux prud’hommes pour des arriérés de salaire. Je me trouvais ainsi en situation de devoir redresser économiquement cette entreprise, avec une équipe de cadres profondément affectée par la dureté du contentieux et divisée en son sein.

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Outre le travail technique inhérent à ce genre de situation, la maturation de mes décisions suivit une démarche « d’oraison pratique » qui m’est assez familière. J’offre au Seigneur mon analyse de la situation, ce que je n’en comprends pas, ce que je perçois de chacun de mes collaborateurs, en distinguant, à l’aune de ma subjectivité, ce qui me paraît authentique de ce qui me paraît faussé. Je demande au Seigneur de nous aider, chacun, et j’imagine quelle serait la meilleure manière de résoudre la question. Cette

oraison est toujours nourrie de consultations de personnes expérimentées sur un des aspects de la question. Face à une situation de relative urgence, on est facilement tenter d’escamoter la démarche et de cueillir le fruit trop tôt. Mais l’expérience montre que peu à peu l’intelligence se purifie, les relations s’enracinent dans la confiance et qu’il se dégage une « solution ». Grâce à des négociations entre les actionnaires et les vendeurs, nous pûmes couvrir le principal des coûts par une contribution des responsables de cette situation – les vendeurs. Nous proposâmes aux cadres une transaction financée par la garantie de passif, sans que le contentieux ne soit jugé sur le fond. J’insistai auprès d’eux et des autres collaborateurs de la société : il n’y avait ni gagnant ni perdant ; mais les responsables avaient assumé. L’important était d’établir la confiance par une justice acceptable. Les prémices de cette confiance furent ainsi posés, et la paix progressivement restaurée, même si certains sont restés profondément blessés par la dureté de la procédure juridique. Vincent


Sur une question de société Sur des sujets délicats, confronter son regard avec d’autres, dans une parole libre et un climat de confiance peut aider à s’ouvrir à des réalités différentes et à apprendre à se positionner, tout en respectant la parole de l’autre.

A

à m’engager publiquement dans ce débat.

L’un des premiers défis fut de construire un support de préparation qui ne prête pas à polémique et qui permette à chacun de s’exprimer librement. De fait, les questions n’ont pas porté sur le fond du débat, mais sur la façon dont chacun, nous nous engagions dans cette question de société : comment nous nous sentions concernés par la question ; si nous avions eu l’occasion d’aborder le sujet, avec qui et comment nous avions alors réagi ; si nous avions lu des témoignages qui nous avaient éclairés… Cela m’a permis de « relire » les quelques conversations que j’avais eues sur le sujet, de décrypter sur quoi était fondée mon opinion, et de toucher du doigt ma « frilosité »

Ensuite, la réunion en tant que telle s’est déroulée dans un climat très serein, avec un grand respect, de ce que chacun exprimait. A aucun moment, nous ne nous sommes retrouvés dans un débat passionnel sur le fond, où le point de vue des uns aurait pu se heurter frontalement à celui des autres. Lors du tour de table, chacun a tout simplement expliqué comment il abordait le sujet du « mariage pour tous » et s’engageait ou non. In fine, concentrer notre temps de partage sur la façon de s’engager, donc sur la forme, a indirectement permis de nourrir le fond de notre réflexion. C’est ainsi que j’ai pu notamment mieux comprendre la réalité de parents homosexuel(le)s, en en-

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Avec mon groupe de partage, une fois par mois, nous nous retrouvons autour d’un thème choisi par l’un d’entre nous, qui envoie à l’équipe une trame de préparation, comprenant un texte de la Bible et des questions ayant trait au thème. En novembre dernier, lorsqu’est venue l’idée d’une réunion autour de la thématique « le mariage pour tous », nous étions tous d’accord pour aborder le sujet, mais intérieurement, je ne pouvais pas m’empêcher de penser que l’exercice serait probablement un peu périlleux…

tendant des témoignages sur les situations concrètes qu’ils traversent, réaliser que l’approche du sujet par la communauté homosexuelle est loin d’être homogène, échanger sur des publications que certains avaient trouvées intéressantes, réfléchir au principe de filiation… A titre personnel, cette réunion m’a permis de faire mûrir ma pensée sur ce sujet et de gagner en liberté intérieure. Alors qu’avant, je n’osais pas m’exprimer face à d’autres personnes qui n’étaient pas d’accord avec moi sur le sujet, j’ai pu, grâce à cette réunion, m’engager davantage dans mon discours et dans mes actes et apprendre à écouter ceux qui pensent différemment de moi. Marie-Alix Mai 2013 11


Chercher et trouver Dieu

Contrechamp

Quelle morale dans notre monde complexe ? Nous sommes tous plus ou moins confrontés aux questions complexes de la société et les réponses indiquées dans le livre du maître sont rares. Faut-il abréger la vie d’un grand malade, doit-on payer pour obtenir la libération des otages, est-il juste de licencier une partie du personnel pour sauver des emplois, doit-on utiliser les embryons humains pour faire progresser la recherche, etc. ? Mgr Philippe Bordeyne, théologien, spécialiste de l’éthique familiale et recteur de l’Institut Catholique de Paris nous donne quelques points de repères.

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Que doit faire, en 2013, un croyant qui, tout en s’inspirant des principes évangéliques, veut être à la fois ouvert et lucide sur les problèmes éthiques posés par l’évolution de la société ? La question est en effet de savoir comment agir moralement dans le cadre d’une société qui évolue très vite. La première chose est de prendre conscience que nous sommes devant un âge nouveau de l’humanité, comme le disait, déjà il y a cinquante ans, le texte conciliaire Gaudium et spes. Pour un chrétien, la première exigence de lucidité est de ne pas se cacher derrière son petit doigt comme si on ne voulait pas voir tout ce qui est nouveau. Nous devons avoir l’espérance que Dieu crée du neuf et qu’il vient à notre rencontre dans les nouveautés. Même si elles nous bousculent. Mais, devant la complexité des questions nouvelles posées à la conscience, existe-t-il des repères essentiels pour éclairer nos décisions  ? Trop souvent

les médias abordent les questions morales en se contentant de présenter quelques témoignages subjectifs. En me référant à la première partie de Gaudium et spes, je retiendrai trois principes fondamentaux. Le premier c’est de prendre en compte la personne humaine et sa dignité. Il est vrai que les questions morales sont parfois traitées sous un angle très individualiste. Mais derrière l’individu, osons regarder la personne avec sa dignité fondamentale. Aujourd’hui, il arrive que l’on aborde les questions morales à partir de ce que vivent les gens. Par exemple, je trouve important que, dans l’Église, on puisse entendre la parole de parents qui ont un enfant homosexuel. Accepter que cela puisse être dit, fait partie du respect de la dignité de la personne humaine. Mais celle-ci est appelée au dépassement, où qu’elle en soit. Le texte conciliaire rappelle que la dignité est appelée à croître et

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nous recevons la dignité de la personne humaine comme une dignité en croissance. Le second repère essentiel est la communauté humaine. Gaudium et spes invite le chrétien à aller plus loin que la personne et à voir l’appel qui l’invite à vivre en communauté. Cet appel ne consiste pas seulement à découvrir le pluralisme et à prendre conscience des différences mais à faire l’expérience de la communion. Comment cette communion peut-elle se traduire concrètement ? Faire l’expérience de la communion, c’est prendre conscience qu’en dépassant ses habitudes, son égoïsme et ses propres vues, l’être humain découvre qu’il est appelé à vivre avec les autres quelque chose de plus grand que s’il vivait tout seul. Enfin, Gaudium et spes insiste sur un troisième point quand il parle de l’activité humaine dans l’uni-


Mais comment combiner ces trois éléments quand on se pose un problème concret ? Je trouve que ce trépied est magnifique car il oblige à pousser plus loin notre expérience de l’humanité et il peut nous aider dans nos choix personnels et aussi pour les questions éthiques qui nous touchent telles que les problèmes de la fin de vie. Autrefois, on pouvait entrer dans des modèles déterminés d’avance, sans qu’ils aient été éprouvés. Aujourd’hui, il faut les mettre à l’épreuve et dans la tradition chrétienne, cette mise à l’épreuve s’appelle la conversion. On ne serait pas chrétien si l’on n’avait pas vécu une certaine conversion, qui peut être soit un changement radical, soit une évolution progressive. Je dois donc me demander : où ai-je appris que la personne humaine a une dignité infinie ? Où ai-je appris que la communauté humaine apporte quelque chose que n’apporte pas la solitude ? Où ai-je appris que le travail en équipe a une dimension bénéfique ? Et au prix de quels échecs et de quelles conversions l’ai-je appris ?

Ceux qui sont confrontés à des choix économiques et politiques peuventils s’inspirer des mêmes principes ? Quand une crise grave survient dans une entreprise avec des gens qui vont jusqu’au suicide, que découvre-t-on ? Que le travail a été tellement appauvri qu’il est devenu déshumanisant. En particulier quand il se réduit à des opérations totalement dictées par des procédures dans lesquelles aucun espace de jugement, de liberté n’est sollicité. Travail déshuma- ▲ P. Philippe Bordeyne, doyen de la faculté de Théologie et de Sciences nisant encore quand des Religieuses, Institut Catholique de Paris. gens s’investissent des mois sur un projet et qu’ensuite l’échange entre les personnes un changement de politique arrête et de la volonté commune de tout. Leur travail et leurs efforts construire une communauté husont alors complètement niés. Et maine. quand les crises amènent à une Aux questions « que dois-je faire ? » destruction de soi et de l’autre, et « comment m’y prendre pour réon comprend la nécessité de pondre à la volonté de Dieu ? », les prendre en compte les trois prin- réponses ne sont pas exactement cipes dont nous avons parlé. les mêmes qu’au XVIIIe siècle. Vous abordez les questions morales de façon originale, non pas en affirmant d’abord une série de grands principes mais en insistant sur la recherche pratique de solutions. La théologie morale est née au XVIIe siècle mais elle se déploie au XVIIIe avec Alphonse de Liguori. Elle se développe d’abord dans la pratique d’écoute et d’échange de la confession. Aujourd’hui, même si les formulations ont changé, la réflexion morale naît dans

Mais le discernement avant de répondre doit s’opérer dans un dialogue sur la question : « qu’est l’être humain ? » et « comment le conduire au salut ? ». Faire de la théologie morale aujourd’hui, c’est aider les chrétiens à construire leur action dans un monde complexe en leur permettant de prendre conscience de ce qu’ils sont devant Dieu et devant les autres. Propos recueillis par Yves de Gentil Baichis Mai 2013 13

© Stéphane Ouzounoff – CIRIC

vers. Il ne s’agit pas seulement du travail, c’est beaucoup plus large et cela veut dire que l’être humain est fait pour construire, pour être créatif et pour entrer dans les projets de transformation de l’univers. A condition cependant que l’homme reste humble, sache qu’il est petit et qu’il respecte la création.


Chercher et trouver Dieu

éclairage biblique

vers une fraternité en christ 12  Ils étaient tous déconcertés ; dans leur désarroi, ils se disaient les uns aux autres : « Qu’est-ce que cela

veut dire ? »

13  D’autres disaient en riant : « Ils sont pleins de vin doux ! »

14  Alors Pierre, debout avec les onze autres Apôtres, prit la parole ; il dit d’une voix forte : « Habitants de

la Judée, et vous tous qui séjournez à Jérusalem, comprenez ce qui se passe aujourd’hui, écoutez bien ce que je vais vous dire. 15  Non, ces gens-là ne sont pas ivres [...]. 16  Mais ce qui arrive, c’est ce que Dieu avait dit par le prophète Joël : 17  Il arrivera dans les derniers jours, dit Dieu, que je répandrai mon Esprit sur toute créature : vos fils et vos filles deviendront prophètes, […]. 22  Hommes d’Israël, écoutez ce message. Il s’agit de Jésus le Nazaréen, cet homme dont Dieu avait fait connaître la mission en accomplissant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez bien. 23  Cet homme, livré selon le plan et la volonté de Dieu, vous l’avez fait mourir en le faisant clouer à la croix par la main des païens. 24  Or, Dieu l’a ressuscité en mettant fin aux douleurs de la mort, car il n’était pas possible qu’elle le retienne en son pouvoir. [...]. 29  Frères, [...] Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins. [...] 33 Il a reçu de son Père l’Esprit Saint qui était promis, et il l’a répandu sur nous : [...] 36  Que tout le peuple d’Israël en ait la certitude : ce même Jésus que vous avez crucifié, Dieu a fait de lui le Seigneur et le Christ. » 37  Ceux qui l’entendaient furent remués jusqu’au fond d’eux-mêmes ; ils dirent à Pierre et aux autres Apôtres : « Frères, que devons-nous faire ? » 38  Pierre leur répondit : « Convertissez-vous, et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus Christ pour obtenir le pardon de ses péchés et vous recevrez le don du Saint-Esprit ».

Actes 2, 12-38 Les Actes des Apôtres narrent la façon dont l’Église s’est inventée sous l’action de l’Esprit en accueillant le moment présent. Le chapitre 2 est riche d’enseignements sur la manière dont nous concevons, comme chrétiens, ce qui fonde notre jugement pour faire face à toute situation humaine. Pour ce faire, suivons la progression du discours de Pierre en mesurant les évolutions des manières de s’adresser à ses interlocuteurs, pris dans la situation. « Alors Pierre, debout avec les onze autres Apôtres, prit la parole » L’événement se déroule. 14 Nouvelle revue Vie Chrétienne - N° 23

Il trouve son origine dans le rassemblement des disciples qui, sous l’action de l’Esprit, s’ouvre à la diversité des personnes juives présentes. Cet événement donne lieu à des interprétations multiples parmi les spectateurs qui par leurs réactions deviennent, eux aussi, acteurs. C’est alors que Pierre surgit dans le débat avec les autres apôtres. Voilà les adresses successives dans son discours : « Habitants de la Judée, et vous tous qui séjournez à Jérusalem » puis « Hommes d’Israël » et, enfin, « Frères ». Une progression se dessine, de la situation avec les habi-


© P. Razzo – Ciric

tants et les gens de passage, jusqu’au rassemblement dans une histoire commune, celle d’Israël. A la fin de son discours, Pierre s’adresse encore différemment à eux. Il les appelle « Frères », nomination reprise par eux dans leur réponse. « Frères, que devons-nous faire ?  » Ce discours produit donc un profond remaniement des relations. Des personnes se retrouvant d’une manière occasionnelle se reconnaissent et se découvrent envisager ensemble un avenir commun. Quelle en est la raison ? « Or, Dieu l’a ressuscité » Le pivot du changement symbolique entre les auditeurs et Pierre est le récit concernant cet homme Jésus. Pierre leur dit : « vous l’avez fait mourir », lui aussi y a eu sa part1. C’est de l’expérience déjà vécue de l’acceptation pleine du pardon de son péché qu’il trouve la force de les interpeller à ce niveau. Un axe nouveau apparaît, celui de l’achèvement de l’histoire, de toute l’histoire humaine. « Ce même Jésus que vous avez crucifié, Dieu a fait de lui le Seigneur et le Christ ». Pierre se situe avec les autres apôtres comme le témoin de cette radicale nouveauté, mû par l’Esprit. Une nouvelle histoire reprend le passé et ouvre à un avenir fraternel pour tous. à la question « Frères, que devons-nous faire ? », il ne s’agit pas de répondre par un ‘faire’ mais par un ‘être’ : être en relation avec le Seigneur, par le baptême. La fin du chapitre campera une manière créative de ‘faire’ qui en découle : unité dans la prière, partage des biens, simplicité, allégresse… Ainsi, le jugement ecclésial en toute situation se fonde d’abord sur la recherche de la fraternité universelle en Christ. Remarquons que le pape François, dans les premiers pas de son pontificat, a mis fortement en scène ce passage des Actes : adresse à ses frères et sœurs en Christ, prière de tous les chrétiens assemblés [place Saint-Pierre], centralité de la mort et la résurrection du Seigneur [messe des car-

▲ Geste de paix lors de la messe des Cendres. « Nous sommes tous frères en Christ ».

dinaux], accueil de tous, enfants de Dieu [rencontre des journalistes]… Ne doutons pas que le reste de son enseignement se fera à partir de là. Jean-Luc Fabre s.j. Assistant national de la CVX 1. La capacité d’interpellation fraternelle de Pierre provient du fait que le collège des Apôtres s’est reconstitué en Actes 1. Les Onze ont dépassé le traumatisme de la Passion en élisant Mathias. Ils se sont reconnus pécheurs pardonnés et, par là, capables d’ouverture. Le pardon reçu est le lieu de naissance de l’Église. C’est ce qui autorise la parole fraternelle, toujours celle d’un pécheur pardonné. à noter que la devise du pape François est « Choisi parce que pardonné ».

POUR PRIER… + Me mettre en présence du Seigneur, en lui demandant qu’il m’aide dans la question qui m’habite, qu’il me donne de me situer.

+ Repasser l’histoire : éprouver le mouve-

ment des auditeurs de Pierre. • Sentir comment Pierre évolue dans sa nomination des juifs venus à Jérusalem, comment ils sont appelés. • Éprouver comment Pierre les appelle à partir de la force de son expérience de témoin, de pécheur pardonné. • Éprouver comment ils sont touchés et répondent transformés.

+ Parler au Seigneur de ma question, riche de la transformation contemplée des juifs venus à Jérusalem.

+ Terminer en récitant un Notre Père.

La visée universelle : tous « Frères » en Christ

Le principe qui les unit « Hommes d’Israël »

En situation « Habitants de la Judée, et vous tous qui séjournez à Jérusalem »

La structure véritable en croissance, celle du corps des pécheurs pardonnés « Vous l’avez fait mourir »

▲ Le schéma rassemble une première tension dynamique de l’être en allant du corps des pécheurs pardonnés vers la fraternité universelle, et une autre tension dynamique du faire en situation avec des personnes éparses, rassemblées par un principe…

Mai 2013 15


Chercher et trouver Dieu

Repères ignatiens

Avec toutes nos facultés Face aux situations, sur quoi devons-nous fonder notre jugement ? Quel équilibre trouver entre ce qui émane de notre raison et ce que nous « sentons » ? Jean-Bruno Durand s.j., nous propose quelques pistes dans une perspective ignatienne, à l’écoute de Dieu, des autres et du réel.

F

l’endormissement de notre conscience. Cela est vrai en particulier quand nous avons à jauger, évaluer des situations, des opinions, des choix.

Former son jugement, qu’est-ce à dire ? On peut aborder cela de plusieurs manières. On peut déjà distinguer deux niveaux : former sa capacité de juger, d’évaluer, de discerner, d’une manière générale, en amont. Ou bien se former un jugement, une conviction, dans une situation concrète, particulière, en aval. Le premier aspect est proche de la formation de notre conscience, le deuxième de la manière de former un choix juste et bon.

Dieu nous donne des boussoles pour nous repérer. Il y a celle de la raison et de notre conscience, il y a celle de la parole de Dieu, il y a celle de la joie et de la paix intérieures. Je dis des boussoles, mais, en fait, cela doit aller vers l’unité, de notre être, avec notre raison et nos affects, mais aussi avec Dieu. La prière nous relie à Dieu, nous met à l’écoute de sa Parole, purifie notre regard et libère notre cœur pour nous rendre capable d’aimer.

Dans les deux cas, cela se fait avec toutes les ressources de notre humanité et à l’écoute de Dieu, dans un désir de mieux le servir et de mieux servir le monde.

On a beaucoup insisté sur la boussole de la joie et de la paix. Et cela est juste. Cela nous remet au cœur de notre vocation : « Choisis la vie, choisis le bonheur ». Et cela dit aussi le chemin singulier de chacun, nous faisant quitter toute forme de calcul économique lorsqu’il s’agit de répondre « oui » à Dieu.

16 Nouvelle revue Vie Chrétienne - N° 23

Mais cette paix, cette joie, ne vont pas sans les vertus théologales de foi, d’espérance et de Vitrail au centre spirituel Manrèse à Clamart.

t

La tradition spirituelle et les Exercices spirituels nous avertissent que nous avons bien des attachements, des aveuglements, des empêchements pour louer et servir Dieu d’une manière droite et complète. Il y a un combat, un combat spirituel, pour devenir libre et disponible, pour recevoir de Dieu cette liberté et cette disponibilité. Quitter nos attachements désordonnés, percevoir les tromperies du mal, lutter contre le flou de notre regard et contre

© Droits réserevés

A l’écoute de Dieu


En dialogue avec les autres Nous ne sommes pas seuls. C’est avec et pour les autres que nous vivons et que nous cherchons une vie bonne. Et c’est avec eux aussi que notre jugement s’affine et se forme. Mais pas n’importe comment. Les Exercices Spirituels (n° 22) nous disent déjà l’importance du présupposé favorable, de la bienveillance. On peut dire d’une confiance qui se risque, sans naïveté. Mais la tradition jésuite insiste aussi beaucoup sur l’éducation, sur la formation de la culture et de l’intelligence de chacun, et cela vaut à tout âge. Se former en lettres comme en philosophie, dans les sciences de la nature comme dans les sciences de l’homme, connaître les trésors de la Bible et de la tradition chrétienne, tout cela pour être capable de mieux servir Dieu et le prochain. Non pas un savoir égoïste et replié sur lui-même, mais un savoir qui nous ouvre aux autres, au monde, à Dieu. Former sa capacité de juger, c’est déjà se former, s’informer, prendre au sérieux toutes les ressources d’intelligence et de sagesse que nous pouvons acqué-

rir. Mais c’est aussi comprendre que notre spontanéité, que notre premier mouvement n’est pas nécessairement le bon, ni nécessairement bon : il y a à examiner sa conscience, ses choix, ses comportements, ses jugements, pour les laisser être éclairés par une lumière plus grande, les laisser être appelés à un davantage dans l’amour et le service. © rdnzl – Fotolia.com

charité, elles en proviennent plutôt et sont à leur service. Recevoir paix et joie, pour entrer dans un amour et un service plus grand, pour être davantage à la suite du Christ. Lien avec Dieu, avec nos frères, pour porter du fruit pour eux.

L’attention aux situations concrètes et singulières On distingue parfois, en ce qui concerne nos choix moraux et éthiques, l’universel (du côté de la norme générale par exemple), le particulier (les circonstances de temps et de lieux), le singulier (telle personne, dans son histoire à elle et sa situation). Il faut tenir cela ensemble. L’universel a à s’incarner, le singulier a à être éclairé de plus loin. D’un côté, aucune règle ou visée générale, aussi haute et belle soit-elle, ne peut oublier la finitude de l’être humain ou la complexité des situations. D’où l’importance de tenir compte du point de départ de chacun, des conflits possibles de valeurs, de la recherche du moindre mal, etc. D’un autre côté, il s’agit pourtant et fermement de se mettre sous la lumière et non pas d’être complice de toutes les obscurités et enténèbrements de notre monde. Pour notre bonheur et celui des autres. Il y a des veilleurs, des éveilleurs, des choix lumineux, des attitudes qui appellent les autres au meil-

leur d’eux-mêmes. Se former un jugement, c’est aussi rechercher cette attitude droite, généreuse, lumineuse, pour nous et pour les autres, qui fait honneur à la lumière et à la générosité de Dieu. Et de se laisser éclairer par ceux qui vont sur ce chemin. Pour nous chrétiens, il s’agit tout simplement de se mettre dans la lumière du Christ, lui qui est la vérité de l’homme. Jean-Bruno Durand, s.j. « Saint Ignace, mû par le même Esprit qui dirige l’Église, ne croit pas à l’authenticité d’une expérience mystique qui ne s’incarne pas et n’accepte pas de prendre forme dans un corps social et historique, afin que le mystère de l’Incarnation du Verbe ainsi de nouveau s’accomplisse »

Jean-Bruno Durand 53 ans, jésuite. Depuis le 1er septembre 2012 : aumônerie de la Maison Médicale Jeanne Garnier, membre de l’équipe jésuite de l’église Saint-Ignace, assistant régional CVX Nanterre Grande Arche.

(Peter-Hans KOLVENBACH, Allocution « de statu Societatis », 3 sept. 1987, AR XIX,IV, p. 1082-1083). Mai 2013 17


Chercher et trouver Dieu

,

Repères ignatiens Pour continuer en réunion

Des pistes pour un partage : •  Faire mémoire d’une situation complexe, passionnée ou controversée où j’ai dû forger mon jugement. Quels moyens ai-je pris pour cela ? Cela a-t-il déplacé mon point de vue ? Comment ma foi au Christ a-t-elle orienté ma démarche ? Cela m’a-t-il permis de prendre position ou de décider dans la paix ? •  Y a-t-il un des articles du dossier qui rejoint mon expérience ou m’a particulièrement éclairé ? Pourquoi ? •  Y a-t-il des situations complexes personnelles ou de société que j’aimerais partager (à plusieurs ou en groupe) afin d’avancer dans mon propre jugement ? Est-ce que j’ose le demander aux autres ? •  Dans la société d’aujourd’hui, qu’est-ce qui est une aide pour se forger un jugement ? Qu’est-ce qui est obstacle ? Comment est-ce que je vois le Seigneur à l’œuvre dans ce contexte ? A quoi m’appelle-t-il ?

Pour aller plus loin : • Inévitable morale. Paul Valadier – Coll. Esprit/Seuil -1990. • La grâce d’agir, à la manière d’Ignace de Loyola. Edouard O’Neill – Vie Chrétienne n° 557 -2012.

Depuis le 1er avril 2013, retrouvez la nouvelle édition de :

Derniers livres parus aux éditions Vie Chrétienne :

Le combat spirituel « Choisis la vie » par Léo Scherer s.j.

Les psaumes

Poèmes de Dieu, prières des hommes… par Didier Rimaud s.j. et préface inédite de Pierre Faure s.j.

Mars 2013, Livre n°511. Paru pour la première fois en octobre 2005.

96 pages, 12,70 e.

Avril 2013, Livre n°431, 104 pages, 12 e. Paru pour la première fois en juin 1998.

La Grâce d’agir A la manière d’Ignace de Loyola par Edouard O’Neill s.j. Décembre 2012. Livre n°557, 10 e.

Jalons pour prier A l’école d’Ignace de Loyola par Bethy Oudot Janvier 2013, Livre n°380. Première édition en novembre 1993.

A commander sur : www.editionsviechretienne.com Envoi avec, en sus, frais de port au tarif postal

18 Nouvelle revue Vie Chrétienne - N° 23

144 pages, 12,90 e.


Le Babillard © B. Strobel

UNIVERSITÉ CVX 2013

6 JO U RS EN C O M M U N AU Té

Du 22 au 25 août Au Hautmont

Travailler pour la justice par une option préférentielle pour les pauvres et un style de vie simple (PG4) Travailler pour la justice, c’est aussi travailler sur les causes, comprendre les phénomènes individuels et collectifs qui mènent à l’exclusion d’un système. - Que veut dire aujourd’hui « l’option préférentielle pour les pauvres  » ? - Que dit la Doctrine Sociale de l’Église du sens de l’économie, de la destinée de l’être humain, de la Création, de la répartition des richesses… ? - Comment œuvrer pour la justice et la dignité ? - A quel pas vers un style de vie simple sommes-nous appelés ? Nous nous ferons aider par ceux qui portent plus particulièrement ces questions dans l’Église et dans la société… Des rencontres, des apports théologiques et socio-économiques, des témoignages d’engagements, des exercices individuels, des échanges… Accueil des enfants de 5 à 12 ans.

Du 13 au 20 juillet 2013, à Penboc’h

e la CVX et vivre une Une session pour mieux connaîtr ltes et enfants, au rythme expérience communautaire, adu de partage en petits et en ps des temps personnels, des tem ente. dét de ps tem grands groupes, et des

en couple, ou en famille, Ouverte à toute personne, seule, nfants, des parrains ou ts-e peti des aux grands-parents avec marraines avec des filleuls. , un parcours spirituel est Pour les enfants (de 3 à 12 ans) adaptées à leur âge. Une s vité acti proposé, à travers des petits. garderie est prévue pour les plus nt pour partager des temps Enfants et adultes se retrouve . d’ateliers, de repas, de détente

om Inscriptions : formation@cvxfrance.c

Inscriptions sur le site : www.cvxfrance.com

Penboc’h Jeunes professionnels 25 à 35 ans

Avec d’autres, avancer au large à l’écoute de la Parole

Du jeudi 15 août au dimanche 25 août 2013 A Penboc’h, centre spirituel jésuite dans le golfe du Morbihan (56) La session-retraite se déroule en trois temps : 1) Relire mon histoire : trois jours sur le travail dans ma vie, mes relations, être acteur dans ce monde et vivre en Église… 2) Me mettre à l’écoute de la Parole du Christ : cinq jours de silence, nourris par des enseignements, un accompagnement individuel quotidien, la prière personnelle et des partages en équipe. 3) Recueillir les fruits et ouvrir l’avenir.

www.penbochjp.wordpress.com / penbochjp2013@gmail.com

RAPPEL

Faire une retraite, suivre une session, d’accord… Bon, cela nous reviendrait à combien ? … Ah ben, c’est un budget !!! Si la participation aux frais demandés s’avère trop onéreuse : après discernement de ce qu’il est juste de verser selon sa situation personnelle, tout membre de la Communauté peut faire une demande de solidarité financière au moment de son inscription. La vie communautaire, c’est aussi la simplicité d’accepter l’entraide financière. Une réserve financière est prévue à cet effet.

Contact : contact@cvxfrance.com

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Se former

école de prière

Prier avec ses cinq sens Prier avec les sens, c’est rendre présente toute sa personne au réel, dans une juste perception des êtres et des choses. C’est s’approcher du Seigneur en étant attentif à ce que nous voyons, entendons, sentons, touchons, goûtons…

D

Dans ma vie quotidienne, pressé, stressé, parfois surchargé par de multiples travaux, occupations, engagements, je risque fort de vivre en « pilotage automatique ». Que me reste-t-il de mon lever ce matin : est-ce que j’en retiens la douce lumière du matin derrière les volets, le chant des oiseaux, le bruit du vent ; ou bien les rendez-vous, la liste des choses à faire, le planning de ma journée qui se déroule à toute vitesse dans ma tête ? Au cœur de cette vie qui passe si vite, qu’est-ce que je goûte ? Est-ce que j’habite mon corps et tout ce que je suis ? Qu’est-ce que je reçois avec mes sens de la vie qui est là ? La caresse du vent en sortant de la bouche de métro par exemple ou l’odeur de ce chèvrefeuille venant à mes narines alors que je me hâte d’aller au travail et que je suis passé devant sans le voir ; ce joli sourire de cet enfant à sa maman, qui le porte sur ses genoux dans le bus… Tout cela semble si normal et si banal ! J’y suis habitué. Et si j’entrais dans cette écoute intérieure à partir de mes sens, devenant un vivant, nouvellement émerveillé de ce qui m’est donné en cadeau ? J’ai un corps, j’ai des yeux, j’ai un nez. Je suis corps et je suis senti. En étant

hors de moi, je m’éloigne alors du Seigneur. Revenir dans la prière à l’écoute de mes sens me rapproche de moi-même mais aussi du Seigneur.

Goûter la richesse de mes sens donnés par mon Créateur Je sais que je respire puisque je suis vivant et que je suis en train de lire. Mais est-ce que je « co-nais » (naître avec) mon souffle  ? Ai-je fait l’expérience pendant quelques minutes, bien assis et mes pieds posés sur le sol, de sentir que « ça respire en moi » ? Alors je ne dirai plus : « je sais », mais « je co-nais ». « ça respire en moi » maintenant, et c’est donné. C’est don de mon Créateur maintenant pour moi. Gratuitement. Sans aucun effort de ma part, ni même de ma volonté. Pour cela, je ferai un stop dans mes occupations, pour me tourner vers l’instant présent et « accueillir activement par les cinq sens » comme le dit le père Alain de la Morandais : « Devenant tout ouïe, passer d’entendre à ÉCOUTER, devenant tout pores, passer du sentir au RESSENTIR ; devenant tout narines, passer du simple respirer au HUMER ; devenant tout perceptions de saveurs, passer du goûter au SAVOURER ;

20 Nouvelle revue Vie Chrétienne - N° 23

devenant tout yeux dessillés, passer du regarder à ADMIRER. » Alors me viendra peut-être : la température de l’air expiré si je mets ma main à côté de ma narine, l’odeur de ma peau, ou la sensation à l’arrière de ma gorge du passage de l’air inspiré… Il est de ma responsabilité de décider de faire passer du passif à l’actif, ces moyens premiers que sont mes sens donnés par le Créateur. Que serait le printemps sans mes sens ? Et une main consolatrice sur mon épaule sans le toucher de ma peau ? Quelles merveilles que mes sens ! Et si cet émerveillement était « prière » tout simplement quelques instants ?

Faire l’expérience d’entrer dans la prière par les sens Donnez-vous le temps et installez-vous dans un endroit confortable. Commencez en fermant les yeux puis ré-ouvrez-les, comme si vous étiez au réveil. Laissez venir ce qui vient frapper vos yeux. Rabaissez les paupières et tournez la tête. Puis recommencez, à nouveau en laissant venir. Recevez ce qui est là. Puis conduisez la main gauche sur votre joue et recevez ce toucher. Sentez ce qui est là sous vos doigts. Murmurez


© Gilles Rigoulet – Ciric

à votre rythme cet extrait du psaume 138 : « C’est toi qui as créé mes reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère. Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis : étonnantes sont tes œuvres, tout mon âme le sait. » Puis faites de même avec l’oreille : je laisse venir à mes oreilles les bruits de la pièce ou de l’appartement ; puis ceux de plus loin, de la vie qui est là au dehors. Ce sera peut-être le camion de poubelle, les voix des employés municipaux, ou le claquement d’une portière qui marque le départ de mes voisins. Je me laisse toucher par la vie qui est là. Ma bouche me permet de dire tout haut les mots de mon cœur, touché lui aussi. Ma prière s’invente avec mes sens en éveil.

Contempler l’Incarnation L’incarnation du Fils est centrale dans la vie de tout chrétien. Dieu a pris chair. C’est en contemplant l’humanité de Jésus de Nazareth se déployant à partir de ses sens que nous découvrons les manières de faire, de voir et d’agir de Dieu. Le toucher est le premier sens pour le petit d’homme. Et moi : est-ce que je me laisse toucher

par Jésus ? Ainsi en est-il de la femme courbée en saint Luc, ou bien de la belle-mère de Pierre. La vue retrouvée de Bartimée ou bien l’aveugle-né peuvent-ils me parler de ma cécité ? Ai-je le désir de voir et d’être vivant par ce que je vois ? Et qu’ai-je envie de faire avec ce que je contemple ? « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de Vie… nous vous l’annonçons », nous dit saint Jean dans sa Première Épître (1, 1-3). Ainsi, c’est en écoutant, savourant et goûtant la présence de Celui qui a pris chair, que je vais entrer à sa suite, dans cette filiation qui m’est offerte, depuis déjà mes premiers instants d’existence. Véronique Dupouët, CVX-praticienne Vittoz Sœur Pierrette Lallemant, communauté de la Retraite

« Prier et vivre avec nos cinq sens » au Centre spirituel de Penboc’h. Parcourir un itinéraire spirituel qui donne au corps sa juste place, dans une atmosphère de silence favorable à l’écoute intérieure. Avec Véronique Dupouët, responsable et Pierrette Lallemant, sœur de la Retraite et une équipe.

Plus d’informations sur www.penboch.fr

Rectificatif ( bis) : Nos excuses à Claude Tuduri, frère jésuite, pour lequel nous avons confondu « derniers vœux » et « ordination diaconale ».

Vie chrétienne Nouvelle revue

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A mes amis, j’offre les 6 prochains numéros Pour cela, je les parraine, avec un don dont je fixe moi-même le montant. A voir sur www.viechretienne.fr/devenirami

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Une prière guidée : la parabole des talents

À la rencontre des plus pauvres par la peinture

« Va, ta foi t’a sauvé »

Mai 2013 21


Se former

Expérience de Dieu

à travers l’accompagnement spirituel Michel Guillot accompagne des personnes dans la vie courante et au cours de retraites, surtout à Manrèse, le centre spirituel des Jésuites en Île-de-France, et à Saint-Hugues de Biviers.

L

L’une me dit : « Ma vie n’a pas de sens, et pourtant j’aime mon mari. » Un autre, que Dieu se tait et que la prière est difficile. Une jeune : « Je me lève le matin et déjà je doute de moi. » Un ami : « Marie scrutait les Écritures et y trouvait la vie, c’est exactement ce que je cherche sans y arriver jamais ! » - C’est toujours : « quel est mon chemin pour vivre plus ?  ». Ils n’attendent pas de moi des réponses. Je signale, si je peux, ce qui encombre, je crois que Dieu agit, et je dis son passage lorsque je le perçois. C’est le cas lorsque la personne raconte des choses semblables à celles que produisait la rencontre de Jésus avec quelqu’un : un surcroît de vie, une défaite du mensonge. Parfois je ne vois rien, nous continuons de marcher, l’amitié est notre ressource. Antoine était toujours dans l’angoisse de ne pas savoir parler. Un jour, il m’a dit : « Je me suis mis à écouter mes collègues, et j’ai pu leur parler ». Où avait-il pris la force d’ouvrir sa porte ? C’était clair. Un laïc que l’évêque avait mis

à la tête d’un secteur ne savait comment faire car l’évêque intervenait sans cesse dans son dos. Tout le monde se moquait de lui, il se taisait. Cela durait depuis trois mois, lorsqu’il se souvint de Jacob combattant avec Dieu toute la nuit et, le matin, allant affronter Esaü, son frère ennemi, « comme il avait affronté Dieu » (Genèse 33, 10). Il décida d’aller voir l’évêque. Ce fut un bel orage ; il vint une seconde fois, ils parlèrent tous les deux, l’évêque reconnut son erreur et le confirma dans sa tâche. Moi, j’avais invité à la patience, je n’avais pas pensé qu’il fallait oser parler, que la parole franche peut guérir une autorité qui s’égare et rétablir la communion. J’ai vu un commerçant, accusé par des menteurs, trouver dans la prière le courage de se défendre… sans succès, mais il resta debout sous les calomnies Un ingénieur avait un adjoint qui fut injustement sanctionné  ; il avait protesté, la direction l’avait menacé. Avec quelques amis, il estima que si personne ne bougeait, la peur l’empêcherait de vivre. Il parla à nouveau, la sanction fut levée ; lui, le paya cher. Il

22 Nouvelle revue Vie Chrétienne - N° 23

disait son bonheur d’avoir rompu le silence. La sagesse était entrée dans l’entreprise ; je me demandais tout bas combien de temps il lui faudrait pour finir son chemin. L’ingénieur, lui, vivait. Son époux était agnostique, chacun respectait les convictions de l’autre, non par tolérance mais par respect. Elle cherchait une communion plus forte ; son époux lui disait parfois : « Parle-moi de ton Christ » ; il écoutait et… se taisait. A l’approche de Pâques, elle regardait Jésus lorsque des Grecs incroyants cherchent à le voir et se met à dire que « le grain doit tomber en terre pour porter du fruit » (Jean 12,20-24). Elle me raconta que, sans savoir pourquoi, elle perçut immédiatement que son mari avait « une place dans le mystère de Dieu » : « il faudra tomber en terre, mais je ne serai pas seule ». Il parlait souvent de son fils incroyant qui lui demandait de parler des évangiles et les lisait parfois, qui connaissait des chrétiens et des prêtres, cherchait la lumière, et n’en trouvait pas de ce côté-là. Le père souffrait, séparé de son fils qu’il estimait et ne semblait pas puiser la vie à la


© Corinne Mercier – Ciric

▲ L’accompagnement.

même source que lui. Une lecture lui donna l’idée de « se contempler avec son fils dans leur commune origine, le Père de JésusChrist » ; il fit souvent l’exercice, s’appuyant sur la Bible. Un jour, la figure du Créateur « insufflant son haleine de vie dans les narines d’Adam » (Genèse 2,7) le remplit de bonheur ; il sortit de là avec la certitude intérieure que lui et son fils vivaient l’un et l’autre du souffle de Dieu. Je l’ai vu apprendre à s’incliner devant la différence des chemins, ignorant la suite, désireux d’échanger avec son fils leurs parts d’Esprit et ‑ cette lucidité me frappait ‑ de s’avertir l’un l’autre du mal tapi à la porte… Je regardais avec émotion.

Plusieurs chrétiens me disent qu’ils peinent à entendre Dieu parler. Moi aussi, j’hésite : est-ce Lui ? Il parle d’une voix tellement fine et fait signe avec de si petits moyens  : quelques lignes dans la Bible, le sourire d’un ami, un morceau de pain, la parole d’un prêtre… « Peu, délices de Dieu », disait Paul Beauchamp. Je l’entends mieux quand un autre me parle de ce qu’il vit. Faut-il donc que ce soit toujours par un autre qu’Il nous fasse signe et que, petit croyant comme je suis, je puisse moi aussi parfois annoncer son passage ! Michel Guillot

V ivre l’accom pa g nement Le centre St Hugues offre deux après-midis par semaine une permanence d’écoute et d’accompagnement spirituel pour parler avec un accompagnateur des questions qui vous habitent, sous le regard de Dieu. Cette proposition peut répondre à un besoin d’entretien(s) ponctuel(s), par exemple à l’occasion d’un moment difficile, ou pour une aide à un discernement. Ou dans la durée, pour s’unifier et apprendre à recevoir sa vie de Dieu (en prenant rendez-vous d’une fois sur l’autre avec le même accompagnateur). Les mardis et jeudis hors vacances scolaires de 13h30 à 18h. Rendez-vous et renseignements au : 04 76 90 35 97 ou sur accueil : www.st-hugues-de-biviers.org Mai 2013 23


Se former

Lire la Bible

Saül et David, la jalousie royale Michel Farin s.j. replace la relation des deux rois Saül et David dans le contexte du combat des esprits qui se disputent le cœur de l’homme.

L

1. Voir Nouvelle Revue Vie Chrétienne n°16, p.24 à 26 « Caïn, le premier fils unique ».

« L’ennemi de la nature humaine » : c’est ainsi que saint Ignace désigne l’esprit qui tente de nous faire croire que la nature de l’homme ne serait pas d’être créée à l’image de Dieu, que l’homme ne serait pas l’Élu de Dieu, c’est-à-dire celui en qui il met tout son amour, son Fils. Ainsi désigné, cet esprit peut alors être reconnu comme la source de toute violence dans l’histoire humaine, violence qui s’en prend à tout ce qui témoigne dans l’homme de la présence de cet amour originel et créateur. En effet, pour tout homme saisi par cet esprit faux, le témoignage d’un tel amour ne peut être reçu que comme une provocation, car il lui représente un autre Esprit qu’il rejette, ne pouvant le concevoir. Il éprouve alors cet Esprit d’amour comme le rejetant. Tel est le mystère de la jalousie diabolique qui livre l’homme à la violence dès que celui-ci accepte d’être possédé par cet esprit qui veut sa mort en tant qu’il est à l’image de Dieu.

Les deux premiers rois d’Israël D’Adam et Ève, de Caïn et Abel, jusqu’à Jésus et Judas, le récit

biblique nous invite à interpréter l’histoire humaine à la lumière de ce combat des esprits qui se disputent le cœur de l’homme.

poids. Saül, grand chef de guerre, et tous ses guerriers, sont sidérés, rendus incapables de répondre à un tel défi.

Après avoir rapporté les étapes de ce combat au sein de l’univers familial dans le livre de la Genèse1, l’Écriture nous en dévoile le développement dans la sphère politique, quand la jalousie du pouvoir tente de posséder le cœur du roi. Il s’agit alors d’une jalousie royale qui s’attaque à celui qui a reçu l’onction divine de la royauté, c’est-à-dire au caractère messianique de l’humanité. Tel est l’enjeu de la rencontre douloureuse entre Saül et David, les deux premiers rois d’Israël.

Arrive alors au camp d’Israël un jeune garçon, David, qui vient, sur l’ordre de son père, apporter des vivres à ses grands frères engagés dans l’armée de Saül. Entendant le défi que ne cesse de clamer Goliath, il se propose de le relever lui-même. Il est alors conduit au roi Saül.

Plusieurs traditions sont rassemblées dans le récit du livre de Samuel qui raconte cette histoire. Nous n’en retiendrons qu’une ici, celle qui évoque la rencontre de Saül et de David, sur le champ de bataille, face à Goliath, le guerrier terrifiant, symbole de la toute puissance de l’ennemi philistin.

Le combat contre Goliath Goliath a défié l’armée d’Israël, conduite par le roi Saül, de lui opposer un adversaire qui fasse le

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« David dit à Saül : « Que personne ne perde courage à cause de lui (Goliath). Ton serviteur ira se battre contre ce Philistin. » Mais Saül répondit à David : « Tu ne peux pas marcher contre ce Philistin pour lutter avec lui, car tu n’es qu’un enfant, et lui, il est un homme de guerre depuis sa jeunesse. » Mais David dit à Saül : « Quand ton serviteur faisait paître les brebis de son père et que venait un lion ou un ours qui enlevait une brebis du troupeau, je le poursuivais, je le frappais et j’arrachais celle-ci de sa gueule. Et s’il se dressait contre moi, je le saisissais par les poils du menton et je le frappais à mort. Ton serviteur a battu le lion et l’ours, il en sera de ce Philistin incirconcis comme de l’un d’eux, puisqu’il a


défié les troupes du Dieu vivant. » 1 Samuel 17, 32-37 Alors Saül revêt David de sa tenue de guerrier, mais David ne pouvait plus marcher sous le poids de ces armes. On l’en débarrasse et il va affronter le Philistin avec son bâton et sa fronde, les seules armes du berger.

Le récit va donc évoquer un combat parfaitement dissymétrique entre un homme de guerre et un enfant berger, celui qui conduit son troupeau avec douceur et le défend dans la confiance absolue en son Seigneur, celui qui est la véritable figure du roi, à l’image de Dieu. Cette situation est tellement dissymétrique que le Philistin la ressent comme une provocation humiliante et proclame son mépris à l’égard de ce jeune adversaire dont il va livrer la chair aux oiseaux du ciel. « Le pape, combien de divisions ? », a dit Staline. Mais la dissymétrie réelle n’est pas celle, apparente, qui sidère Israël. Elle est celle dont témoigne David dans sa réponse au mépris de Goliath : « Tu marches contre moi avec épée, lance et cimeterre, mais moi, je marche contre toi au nom du Seigneur Sabaot, le Dieu des troupes d’Israël que tu as défiées. Aujourd’hui le Seigneur te livrera en ma main, je t’abattrai, je te couperai la tête, je donnerai aujourd’hui même ton cadavre et les cadavres de l’armée philistine aux

© Renata Sedmakova – Fotolia.com

Dieu, seul maître du combat

▲ David vainqueur de Goliath.

oiseaux du ciel et aux bêtes sauvages. Toute la terre saura qu’il y a un Dieu en Israël, et toute cette assemblée saura que ce n’est pas par l’épée ni par la lance que le Seigneur donne la victoire, car le Seigneur est maître du combat et il vous livre entre nos mains. » 1 Samuel 17, 45-47 La dissymétrie réelle dans le combat des esprits qui est à la source de tous les combats apparents, est donc celle entre l’Esprit de Dieu donné à l’humanité qu’Il aime, signifiée ici par Israël, le peuple qu’Il s’est choisi, et l’esprit qui en est jaloux et cherche à l’atteindre en détruisant par la violence Son humanité. Cet esprit ennemi de la nature humaine est incarné ici dans ce guerrier monstrueux qui se méprend sur la jeunesse démunie de David, l’enfant que Dieu lui oppose, au nom d’Israël.

La victoire de David va donc signifier, non seulement aux yeux d’Israël, mais aux yeux de toute la terre, que le Dieu vivant, révélé à Israël, est le seul maître du combat. La paix, au cœur de l’homme, qui conduit l’humanité dans la douceur de l’Esprit créateur, à travers toutes les guerres de l’histoire, est invincible.

La jalousie de Saül Mais Saül va se dérober à cette révélation que Dieu lui fait, par l’intermédiaire de David, comme Caïn s’est dérobé à la révélation que Dieu lui faisait à travers Abel. Il est vrai qu’accueillir une telle révélation est toujours une épreuve. Pour se réjouir de la victoire qui lui est donnée par Dieu en cet enfant berger, Saül doit renoncer à toutes ses armes.

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Se former

Ce n’est pas lui, le roi, chef de guerre, qui est le maître du combat. Ce n’est pas David non plus. C’est Dieu. Mais, possédé d’un esprit jaloux de Dieu, sans le savoir, Saül va s’en prendre à David pour tenter d’atteindre Dieu en détruisant l’humanité qui l’incarne. Une humanité qui pourtant lui est donnée et par laquelle il remporte la victoire royale pour Israël. Mais cette victoire, il ne peut supporter de la recevoir d’un autre. « A leur retour, quand David revint d’avoir tué le Philistin, les femmes sortirent de toutes les villes d’Israël au devant du roi Saül pour chanter en dansant, au son des tambourins, des cris d’allégresse et des sistres. Les femmes qui dansaient chantaient ceci : « Saül a tué ses milliers, et David ses myriades. » Saül fut très irrité et cette affaire lui déplut. Il dit : « On a donné les myriades à David et à moi les milliers, il ne lui manque plus que la royauté ! » Et, à partir de ce jour, Saül regarda David d’un œil jaloux. » 1 Samuel 18, 6-9

d’un esprit jaloux de l’initiative absolue de Dieu. Car la jalousie ne peut jamais avoir l’initiative créatrice. Elle ne peut être qu’une réaction à l’Amour créateur. Elle est vaincue d’avance par cet Amour dont l’initiative absolue n’est en réaction contre rien ni personne. Et c’est ainsi que David deviendra roi selon le cœur de Dieu sans jamais s’en prendre à Saül. Il échappera à sa violence et ne lui succédera qu’après avoir pleuré sa mort.

Ainsi, Saül se laisse posséder par l’esprit diabolique qui va le conduire à une violence absurde, sans raison, à l’égard de celui qui lui apporte la paix de la victoire. Réaction absurde et impuissante

Michel Farin s.j.

Michel Farin s.j., jésuite et réalisateur, a travaillé durant trente-cinq ans pour l’émission « Le Jour du Seigneur » Son grand projet fut de promouvoir la lecture de la Bible en usant de tous les moyens offerts par la télévision : de l’interview au documentaire, du témoignage à la fiction. Il donne des cours au Centre Sèvres à Paris. Auteur de En enfer, il n’y a personne, 2011, Lessius ; Le secret messianique, 2007, Ed. CLD, Résistance et pardon, 1999, Éditions Vie Chrétienne, La colombe et le serpent, commentaire biblique des tapisseries de la Chaise-Dieu.

© Henri Gaud – Ciric

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Lire la Bible

Les Rois David et Saül. Détail du vitrail de l’Arbre de Jessé ▲ réalisé en 1974 par Marc CHAGALL. Verrière gauche de la chapelle axiale, Cathédrale Notre Dame, Reims.

Acheter des livres Maintenant c’est plus facile avec la Boutique en ligne. Juste quelques clics sur www.editionsviechretienne.com 26 Nouvelle revue Vie Chrétienne - N° 23


Spiritualité ignatienne

Alberto Hurtado, un homme, un saint Alberto Hurtado (1901–1952) est un jésuite chilien, fervent adepte de la doctrine sociale de l’Église, et souvent représenté comme le protecteur des enfants pauvres, à l’image de saint Jean Bosco. Il fut canonisé par Benoit XVI le 23 octobre 2005.

U

« Une visite de Dieu à sa patrie, il reste un modèle pour la nouvelle évangélisation ». C’est ainsi que Jean-Paul II qualifiait Alberto Hurtado lors de la béatification de celui-ci en 1994. Il a été canonisé en 2005. Un saint, oui, mais un homme, solide, énergique, passionné, un juste ayant le souci de restituer leur dignité aux « sans-voix » et reconnu saint pour sa contribution exemplaire à la construction du Royaume. Les deux clés pour rencontrer Alberto Hurtado en profondeur : un amour de Dieu sans réserve, traduit aussitôt en amour du prochain.

Pierres d’attente Dès ses premières années, à la mort de son père lorsqu’il avait quatre ans, sa mère est plongée dans des difficultés financières qui l’acculent à tout vendre. Il découvre la pauvreté mais aussi la solidarité quand ils sont accueillis par un proche parent et cela pour seize longues années. Cela n’empêchait pas sa mère de se mettre au service des plus pauvres et de lui faire ouvrir les yeux sur la misère profonde du Chili à cette époque. Une grande

partie de la population connaît des conditions de vie effroyables : logements insalubres ou pas de logement du tout, maladies… Et face à cela, des dirigeants souvent insensibles. Néanmoins la sensibilité aux problèmes sociaux imprégnait une partie de l’église chilienne qui, s’inspirant de l’encyclique Rerum Novarum, poussait les chrétiens à agir. Élève boursier au collège saint Ignace, il découvre et met en pratique la spiritualité forte et exigeante de la Compagnie : vie intérieure intense, prière, pratique sacramentelle fréquente. Mais aussi, influence qui sera décisive dans sa vie, le père Vives, partisan d’un syndicalisme fort et indépendant, lui fait découvrir la doctrine sociale de l’Église inspirée par l’encyclique Rerum Novarum. Amour de Dieu, charité mais aussi action pour la justice sociale seront au cœur de sa vie. « La charité a un présupposé, un piédestal solide qu’on oublie souvent, la justice », dira-t-il. En outre, il est la cheville ouvrière d’un secrétariat social et d’une école du soir soutenus par le père Vives.

Étudiant en droit, ses travaux de fin d’études portent l’un sur « La réglementation du travail des enfants » et l’autre sur « Le travail à domicile ». Il plaide pour une législation juste qui protège les ouvriers. Et, avec cet objectif, concrètement, il s’engage aussi en politique.

Un amour de Dieu sans réserve… à 22 ans, il entre au noviciat jésuite : vocation mûrie pendant des années et pourtant choix douloureux car il renonce au mariage. Même si la persévérance est parfois difficile, il est heureux. Sa devise ? : « Je suis content, Seigneur, content », qu’il répétera si souvent. Il veut pratiquer une obéissance responsable « avec initiative, activité et joie ». La Vierge est pour lui un modèle d’offrande de soi, « humble, détachée d’ellemême ». Sa présence l’aidera beaucoup dans les moments difficiles. « Qui m’a amené à la Compagnie ? Dieu. Donc je suis complètement à Lui et pour ce qu’Il voudra. »

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Pour le juvénat, il est envoyé en Argentine. Sur le quai d’une gare de montagne en Argentine, une courte rencontre, significa-

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Se former

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Spiritualité ignatienne tive. Un ouvrier s’approche de lui. « Vous ne vous souvenez pas de moi, Mr Hurtado ? » « Si, vous êtes Mr Gonzalez. Que faites-vous par ici ? » « Je ne suis pas ici pour mon plaisir ! On m’a déporté pour menées subversives… Vous vous rappelez encore nos discussions ?  » Pour ses études de philosophie et théologie, il part en Espagne où il restera jusqu’à la suppression de la Compagnie en 1932. C’est en Belgique à Louvain qu’il poursuit ses études de théologie et suit des cours de pédagogie et psychologie et qu’il est ordonné en 1933. Il y vit sous la guidance du père Janssens, futur Général de la Compagnie de Jésus.

…dans l’amour du prochain

« Vous devez vous intéresser aux grands problèmes du monde dans lequel vous allez travailler… ». Ce monde, ce fut le Chili, Santiago, ses jeunes, ses pauvres, les plus misérables. Le père Janssens aura une influence décisive dans sa recherche d’union au Christ et son engagement pour plus de justice sociale.

A son retour au Chili en 1936, il n’a pas le temps de s’ennuyer… Cours de religion, direction spirituelle, retraites, prédications… Éducateur, il travailla à ce que les jeunes assument leurs responsabilités de citoyens, œuvrant à une société plus juste. Il fut par la suite nommé Conseiller de l’Action Catholique qui, sous son impulsion dynamique, se développa rapidement. « Que ferait le Christ s’il était à ma place ? », « Être catholique, c’est être social », ce sont des idées fortes qui parcourent toute son action.

Il fut très frappé aussi par l’action de Monseigneur Cardjin et la création de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (J.O.C.). Il fallait rencontrer le défi de l’éloignement de toute une partie du laïcat, la classe ouvrière. La J.O.C. y contribua largement. « Voir, juger, agir… », méthode de travail qui impressionna fortement Alberto Hurtado.

Ses paroles sont directes. Il n’hésite pas à stigmatiser un christianisme vécu de manière superficielle et non authentique. Il va même jusqu’à poser la question : « Le Chili est-il un pays catholique ? ». Il se refusa à s’enrôler dans un parti politique mais poussait les jeunes à s’intéresser au bien commun. Il dénonçait tant le capitalisme que le communisme et était à la recherche d’une troisième voie, celle d’un « humanisme social ».

© Wikimedia Commons

Les critiques ne vont pas tarder. On lui reproche son manque de soumission envers la hiérarchie, sa conception de l’obéissance, une ingérence en matière politique et des idées sociales avancées et dangereuses.

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Quelle que soit l’injustice de ces accusations, avec l’humilité de l’obéissance, il démissionne en 1944 de son poste de Conseiller de l’Action Catholique.


« El Hogar de Cristo » En octobre 1944, la rencontre pendant la nuit d’un pauvre miséreux, sans abri, malade et grelottant, le bouleverse. Quelques jours plus tard, il relate cette expérience à des retraitantes et ajoute : « Il y a des centaines d’hommes dénués de tout à Santiago et ce sont nos frères. Chacun de ces hommes est le Christ. Que faisons-nous pour eux ? Que fait l’Église catholique pour ses fils de la rue ? Ne serait-ce pas pour nous le moment de mettre notre foi en pratique en donnant un toit aux mendiants ? » L’étincelle a jailli : ces paroles ont donné naissance au « Hogar de Cristo » (le foyer du Christ).

est reçu par le pape Pie XII. Au Chili, il devient aumônier de l’Action Syndicale et Économique Chilienne. Il approfondit aussi sa formation théologique, cherchant à mieux comprendre sa foi. Il écrit dans plusieurs livres, documents et lettres, il partage sa pensée. Dans cet emploi du temps plus que chargé, sa croissance spirituelle est continue. La prière et la célébration eucharistique sont pour lui des moments privilégiés de communion avec le Christ. Au bout d’une longue maladie, en 1952, la mort est pour lui un pas vers le bonheur définitif, un don de soi total entre les mains de Dieu. Après la mort du père Hurtado, la croissance du Hogar ne s’est pas ralentie. En 1957 a été créé un atelier de construction de mai-

sons préfabriquées, accessibles aux plus pauvres. Aujourd’hui, le Hogar de Cristo est un réseau de charité, du nord au sud du Chili  : près de 900 institutions qui rencontrent presque toutes les détresses. Il est soutenu par l’État et la générosité des chiliens eux-mêmes. Faire un bout de chemin avec le Père Hurtado, c’est s’engager avec lui à la suite du Christ : « Je suis le chemin, la Vérité et la Vie », chemin d’espérance dans un monde en quête de sens. Car chacun de nous, clerc ou laïc, pouvons tous, tels que nous sommes, participer à la construction du Royaume. Monique van Overbeke

Cela ne l’empêche pas de poursuivre ses autres activités. Il va en Europe, rencontre l’Abbé Pierre,

© REUTERS/Enrique Garcia Medina, 2008

« Donner un toit aux plus pauvres », ce nouveau projet du père Hurtado prend forme avec la bénédiction de l’archevêque, les dons affluent. La première pierre du foyer du Christ est posée en décembre 1944. Et depuis les initiatives se sont rapidement multipliées  : comité d’approvisionnement, foyer pour enfants de la rue qu’il va chercher dans sa camionnette, foyer d’accueil pour les femmes démunies… ▲ En 2008, le cardinal Jorge Mario Bergoglio s’était rendu au Hogar de Cristo de Parque Patricios de Buenos Aires, un foyer pour toxicomanes, pour la messe du Jeudi Saint.

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Se former

Question de communauté locale

Se laisser interpeller par l’évènement Les évènements du monde nous concernent et nous cherchons comment nous comporter en chrétien dans ces contextes. Mais c’est difficile de partager à partir d’une actualité dans nos communautés locales : nous redoutons le débat d’idées et ce qui peut nous diviser. Comment faire ?

L

Les appels du monde sont au cœur de notre vie et une préoccupation constante de tout chrétien. Ils interviennent dans nos rencontres par les relectures de chacun, mais certains évènements s’imposent à tous au même moment. Provoqués à la discussion en de multiples lieux, quand tout s’agite, la communauté est un des lieux privilégiés de nos vies pour prendre le temps de l’écoute intérieure et de la disponibilité au Christ.

Une préparation longue et soignée

Fiches utilisables pour préparer une réunion : « Considérer l’actualité », p.7 du fascicule Pour un rendez-vous et « Se laisser interroger ensemble par l’évènement » sur le site cvxfrance, onglet documents/ formation/ documents pédagogiques pour tous.

Parfois, l’interpellation à propos d’une actualité vient par l’un des membres, plus sensible sur ce sujet. Si un échange s’engage, il n’est pas préparé, le temps manque, le débat d’idées s’installe et nous laisse insatisfaits. Pourquoi ne pas décider alors de reprendre ce sujet la fois suivante ? Il s’agit tout d’abord de s’informer sérieusement sur les différents aspects de l’évènement, les personnes ou les groupes concernés, les conséquences. La personne qui a manifesté la première sa sensibilité au sujet pourrait préparer la rencontre avec le responsable pour donner des articles à lire et formuler les questions qui facili-

teront une relecture spirituelle. Une fois informé, dans la prière, chacun repérera les points auxquels il est le plus sensible, et les mouvements intérieurs qui l’animent. Quelle parole, attitude, action du Christ viennent à propos ? Quels sont les aspects positifs menant à plus de vie, dans le sens de l’amour de Dieu pour l’homme, de l’espérance  ? Quelles tendances contraires créent méfiance, mensonge, égoïsme, enfermement, découragement ? Où y a-t-il souffrance ?

Écouter pour se laisser déplacer Les sensibilités de chacun nous conduiront peut-être vers des avis différents. Rappelons-nous que nous ne nous sommes pas choisis mais que notre sincère désir de suivre le Christ nous a mis ensemble dans une même communauté. Nous ne cherchons pas ici un groupe aux mêmes idées : il y a d’autres lieux, notamment de militance, pour cela. Nous cherchons, en nous appuyant les uns sur les autres, à nous rendre disponibles au Christ. Nos partages y contribuent en permettant à chacun de choisir son attitude,

30 Nouvelle revue Vie Chrétienne - N° 23

en connaissance de cause, dans la paix et le respect de l’autre. Dans la confiance, impliquonsnous dans une écoute jusqu’au bout, avec un a priori bienveillant. Le silence entre les deux tours sera bien nécessaire pour laisser s’apaiser les passions et accueillir ce qui se déplace en nous. Le partager aux autres humblement nous permettra d’en prendre davantage conscience.

Cueillir les fruits La communauté, comme le chemin de chacun avec le Seigneur, ne se limite pas au temps de rencontre. Acceptons de terminer la réunion sans décision. En priant plus tard chez nous, nous pourrons sans doute rendre grâce pour un tel, accueillir ce qui semble aller dans le sens du Christ, prendre conscience d’un geste à faire… Les découvertes et les déplacements faits avec le Seigneur et reçus par la parole d’un frère, pourront être partagés plus tard, dans la confiance d’un compagnonnage discret, attentif à la manière dont Dieu travaille dans nos vies et dans le monde. Nadine Croizier


© iStock

“Se laisser déplacer“


Ensemble faire Communauté

En France

L’élection du pape

Une (re)lecture de l’événement 1. ESCN : équipe Service de Communauté Nationale.

Le 13 mars 2013, le pape François, jésuite et argentin, est élu. En quoi cette élection constitue-t-elle un appel pour la Communauté ? à quoi cela nous invite en tant que membre de la CVX France ? Nicolas Joanne, de l’ESCN1, nous propose une méditation et nous interpelle.

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Voilà à peine un mois, Benoît s’en va. La tendance est à l’admiration. Pourtant que n’a-t-on dit sur cet homme il y a peu.

Cet homme, François, donne des signes qui nous touchent et rejoignent notre sensibilité. Il est humble, simple et visiblement il aime ceux qu’il rencontre. Il manifeste son désir d’une Église pauvre pour les pauvres, et il est cohérent avec ce désir. Et il faut le reconnaître, nous nous sentons honorés, un peu, qu’il soit de notre famille. Pensez donc, un jésuite ! Les quelques jésuites que j’ai croisés ces derniers jours sont d’une étonnante discrétion. Ils se réjouissent eux aussi, mais ne font aucun triomphalisme. Ils savent sans doute que le service demandé à l’un des leurs nécessite de sa part une confiance absolue dans la divine providence. Ils savent qu’ainsi exposé, il risque sa vie et son honneur. Il n’a guère fallu attendre pour s’en convaincre. © CPP – Ciric

Aujourd’hui, au moment où nous fêtons les Rameaux, la foule se réjouit autour du pape François. Jésus met en scène son entrée à Jérusalem, mais il n’est sans doute pas dupe de ce qui l’attend. Au fond, cette foule qui l’acclame est la même qui, manipulée par les grands et les puissants, demandera sa mise à mort. Je sais bien d’expérience que nous sommes de cette foule, et que notre péché signera aussi sa mort. Je me trompe si souvent sur la royauté du Seigneur, voulant à tout prix qu’elle corresponde à l’idée que je me fais du bien et du mal. Lui va refuser toute puissance, se fai-

sant humble, simple, aimant ceux qu’Il rencontre, jusqu’au bout de leurs péchés.

▲ Le pape François lors de la messe des Rameaux, place Saint-Pierre à Rome le 24 mars 2013.

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Qu’en est-il pour nous, membres de la CVX en France  ? Nous pourrions peut-être profiter de ce moment pour

nous interroger sur notre relation personnelle et communautaire à l’Église : • Comment vivons-nous dans la Communauté et dans l’Église, notre rapport à l’autorité, y compris dans des questions d’actualité ? • Comment vivons-nous l’exigence d’une vie simple et l’option préférentielle pour les plus pauvres ? Comme un gadget ou comme ce qui oriente profondément notre manière d’être ? • Comment vivons-nous le rapport au plus urgent et au plus universel ? Par exemple pour ce qui concerne la création. Nous le savons bien, la foule est versatile. Il suffira d’une exigence, d’un propos qui ne va pas dans le sens du poil pour que beaucoup se détournent et rejettent ce qu’ils ont adulé. Nous aurons alors à travailler avec François, à la communion dans l’Église. Nous aurons à continuer avec lui, avec nos pasteurs et nos communautés à être envoyés dans le monde pour annoncer l’Évangile. à faire la volonté de Celui qui nous envoie, lui, François, et nous, au risque des puissants. Comme Jésus, comme Jésus…… Nicolas Joanne, de l’ESCN Le 24 mars 2013


« OSER LA PAROLE EN COMMUNAUTÉ

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Fin octobre 2012, avait lieu au centre spirituel de Biviers un week-end pour les membres vivant des « situations hors-clous » au regard des normes de l’Église. Une première dans la CVX, avec dix personnes et trois accompagnateurs. Au menu : prière, relecture, partage et interpellation, dans un climat spirituel nourri de la Parole de Dieu. La Samaritaine et Bartimée ont été nos guides pour nous laisser rejoindre par le Christ. Nous avons laissé les textes du magistère catholique et des églises sœurs nous interpeller. Nous nous sommes écoutés jusqu’au bout, nous avons célébré l’amour infatigable du Christ qui désire se donner et appelle tous les baptisés, quelque soit leur situation de vie, à le suivre et à témoigner de lui. Ici, nous laissons place au témoignage des participants dont certains étaient venus en couple  : « C’était un beau week-end, une merveilleuse expérience, merci de l’avoir pensé et organisé ». Les paroles croisées dans un climat de liberté et de respect ont eu du goût : « Cela m’a permis de comprendre mieux que le concret de nos vies est chemin vers Dieu : cette vie de couple que je vis aujourd’hui (avec un homme qui est en train de divorcer), différente de celle que j’imaginais et différente de celle que l’Église propose. Je cherche à la vivre ajustée à l’amour de Dieu… » « Cela m’a fait du bien de parler

d’être entendue et comprise dans ce que je vis. J’ai pris conscience du point où j’en étais sur mon acceptation du réel : vivre un mariage non célébré comme sacrement… » « J’ai revisité les étapes et les grâces reçues au cours des moments difficiles de la séparation, du divorce. Réconfortée d’entendre que le mariage est une bonne nouvelle, que l’Évangile est parole de bénédictions, de pardon et d’exigences. » « Je me suis sentie faisant partie de cette Église (qui pourtant m’agace souvent) qui écoute les situations concrètes… » « Cela m’a déplacée, m’a aidé à accepter ma situation, mesurer et verbaliser mon attachement au Christ, à l’Église et aux sacrements… à recevoir des paroles en vérité, de faire reculer le sentiment de culpabilité et d’accéder à un début de paix, de me tourner vers l’avenir. » Les échanges ont fait naître des désirs de témoigner en communauté et en Église  : « Je reste convaincue de la nécessité de multiplier ces sessions fructueuses avec des personnes concernées. Mais il me semble indispensable d’élargir la réflexion à tous les membres de la CVX, instance active de l’Église universelle. » « Dialoguer en Église et faire entendre le souffle qui traverse toute vie qui cherche un chemin de vérité avec le Christ ; l’Église ne peut pas ne pas reconnaître ce chemin-là comme chemin de foi, de réponse

© Droits Réservés

SUR LES SITUATIONS HORS-CLOUS »

à un appel du Christ et accueillir chaque personne « hors-clous » comme vivant l’alliance avec le Seigneur ; une parole à mettre en œuvre, dont la communauté peut être porteuse. » La CVX se montre accueillante aux personnes ayant eu des parcours « cabossés ». Nous, les organisateurs, nous nous éprouvons comme invités à aller plus loin dans notre pratique (d’autres week-end et des groupes de partage dans la durée) et notre réflexion pour offrir ces expériences vécues, partagées, priées et relues à l’Église. Claire Le Poulichet, Jean-Luc Fabre s.j., Monique Sauvaige Mai 2013 33


Ensemble faire Communauté

En France

Vivre les Exercices spirituels Notre Communauté invite chaque compagnon à vivre des retraites selon les Exercices. Mais, au fait, pourquoi ? Pour quels bienfaits ?

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Une retraite aide entre autres à : • Enraciner son agir, ses décisions dans la contemplation du Christ. • Avancer personnellement au profit de beaucoup d’autres. • Prendre le recul nécessaire pour cette unification par le silence, la prière et l’accompagnement.

temps de me recentrer, de prier. Les premiers pas à CVX m’encourageaient à faire cette démarche. Pour « Entrer dans les Exercices », CVX demande une « lettre de motivation » : je me suis donc mis en route bien avant mon arrivée au centre ! Avant de partir, des amis m’avaient vivement déconseillé d’emmener mon ordinateur : judicieux conseil. Pour entrer dans les Exercices, il faut un peu de dénuement, d’autant qu’ensuite, le temps est bien pris par les diverses propositions.

Voilà un témoignage qui peut nous encourager : Trois ans déjà que je souhaitais faire une retraite. Je pensais à un lieu où me poser, prendre le

© Alain Pinoges – Ciric

Je partais donc joyeux de ce temps, soutenu par ma famille, quoique regrettant un peu qu’Odile, mon épouse, n’ait pas souhaité venir. Après coup je peux dire que pour moi ce fut une chance : ne pas avoir son regard sur moi, de même que ne pas avoir à me soucier d’elle, m’apporta une réelle liberté. Dans le bus, un doute cependant  : des personnes qui venaient pour « Amar y servir » me dirent que j’étais bien courageux ! Avais-je mal évalué ce à quoi je m’engageais ? La semaine me prouva que non, bien au contraire.

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Les maîtres mots de cette retraite furent pour moi « bienveillance et exigence ». Bienveillance des accompagnateurs en groupe et individuellement, bienveillance des

autres retraitants dans le silence. Exigence dans la méthode dès lors que l’on joue le jeu : comment tels passages de la Bible s’adressent-ils à moi en particulier  ? Comment résonnent-ils dans la vie ? La retraite produisit un décentrement  : nombre des questions avec lesquelles j’étais arrivé tombèrent d’elles-mêmes, d’autres apparurent. Et surtout ce véritable viatique : « Voir Dieu en toute chose ». Cela accompagne depuis ma vie en toute situation. Il est très précieux dans les moments de tensions en couple, en famille, au travail : est-ce que je vois Dieu dans cet autre  ? Qu’est-ce qui m’empêche de le voir ? Comment se manifeste-t-il à moi ? Il a alimenté en moi la mise en route d’un accompagnement spirituel.

Jean-Marc Talpin

Cet été, la CVX propose deux retraites d’initiation « Une entrée dans les Exercices » à Biviers : du 14 (18h) au 20 juillet (9h) et du 18 (18h) au 24 août (9h). Plus d’informations : www.st-hugues-de-biviers.org


Si l’Assemblée mondiale nous était donnée à contempler…

I

Imaginons : le Liban, au cœur du Moyen-Orient, berceau du christianisme. Tyr, Sidon : Jésus y a marché avec ses disciples… Pays où se rencontrent les grandes religions : le Liban nous invite à une ouverture large du cœur. Cette terre connaît de grandes espérances et des combats difficiles : des chrétiens y vivent, certains ont dû quitter leur pays, Syrie, Irak… C’est là que notre communauté a choisi de vivre son Assemblée mondiale : une manière de témoigner notre solidarité avec les chrétiens de la région. Rapprochons-nous du couvent de Notre-Dame du Mont : vallée de la Quadisha, où vécurent de nombreux ermites, Notre-Dame du Liban surplombant la mer Méditerranée.

Voir Venus de plus de cinquante pays, les délégués vont par trois pour chaque communauté : deux délégués et l’assistant. Ils viennent d’Australie, Corée, Brésil, Colombie, Canada, États-Unis, Suisse, Lituanie, Kenya… Il a parfois fallu surmonter difficultés financières, administratives ou politiques. Dans leur diversité d’âges, de visages, de vêtements, fatigués

par le voyage ou regard vif, ils s’installent. Chacun est habité du désir de se laisser conduire par l’Esprit qui les rassemble pour dix jours de discernement communautaire.

Entendre Entendons les paroles qu’ils échangent en anglais, espagnol ou français, leur silence quand ils sont en méditation. Communauté à l’écoute, dans le respect… Entendons aussi les temps d’exposés de l’équipe service mondiale (Exco), les débats pleins de conviction, les interrogations, et aussi les éclats de rire et bruits de fête… « De nos racines aux frontières » : ils relisent le chemin parcouru depuis l’Assemblée d’Itaici 1998, comment l’Esprit Saint a guidé notre communauté. Comment vit-on et agit-on en tant que communauté apostolique laïque à travers le monde ? Ils examinent aussi ce désir de répondre aux signes des temps et d’aller vers de nouvelles frontières.

Regarder De l’amphithéâtre à la chapelle pour célébrer, des petits groupes aux assemblées plénières, de la

réflexion aux temps personnels ou conviviaux… tous ces moments conduisent peu à peu les deux cents délégués dans ce processus de discernement des orientations pour les cinq prochaines années. Il y a aussi l’ouverture à la Communauté plus large avec la journée portes ouvertes (le 3 août) ou encore l’élection de la nouvelle équipe service. Le groupe fait corps : rédacteurs et traducteurs travaillent à plein régime, débordant sur les nuits. Et voici venir le temps de l’envoi et du retour… l’heure est à l’action de grâce, à l’offrande du nouveau texte. « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le. » (Marc 9, 7) Ce texte (à venir après l’été) s’adresse à chacun de nous, à chaque communauté locale et nationale. Accueillons-le avec un cœur large et généreux, laissonsle nous rejoindre chacun là où nous sommes dans notre vie singulière, notre culture, notre langue. Claudine Drochon, déléguée en 1998 pour l’Assemblée Mondiale à Itaïci Alice Bertrand-Hardy, déléguée CVX au mondial

A noter : les trois délégués pour la France sont : - Jean Fumex, responsable national - Jean-Luc Fabre s.j., assistant national - Alice BertrandHardy, déléguée au mondiale.

Mai 2013 35


Ensemble faire Communauté

Dans le monde

La CVX-Liban se prépare à accueillir l’Assemblée mondiale 2013 En reportage pour La Croix à Beyrouth en décembre 2012, j’ai rencontré des membres de CVX-Liban et de l’équipe nationale. J’en ai profité pour les interroger sur la manière dont ils se préparent à accueillir l’Assemblée mondiale qui aura lieu du 30 juillet au 8 août dans le centre spirituel Notre-Dame du Mont, près de Beyrouth.

C

Ce 15 décembre 2012, quatre ans après ma première rencontre avec la CVX-Liban (lire Vie Chrétienne n°12 de juillet 2011), me voici à nouveau dans la petite pièce, au deuxième étage de l’église SaintJoseph des jésuites, qui sert de bureau à l’équipe nationale de la CVX. Comme il y a quatre ans, selon la proverbiale générosité orientale, des tasses de café et des gâteaux sont vite disposés sur la table. Premier à prendre la parole, Rabih Bitar, fonctionnaire de 41 ans, membre de l’équipe service nationale depuis 2010, mais pas de l’équipe de préparation de l’Assemblée mondiale 2013, souligne que le thème de l’AM 2013, « De nos racines vers les frontières », colore toutes les réunions des communautés locales au cours de cette année 20122013. « Une façon pour chacun de préparer l’AM, afin de la vivre un peu comme un pèlerinage » explique-t-il.

Assise en face de lui, Najat Sayegh, éducatrice à Notre-Dame de Jamhour, que j’avais déjà rencontré en 2008 – elle était alors la coordinatrice de la CVXLiban – est membre du comité de préparation de l’AM 2013. C’est elle qui a demandé à ce que cette AM s’appelle l’AM du Liban (et non l’AM de Beyrouth) afin de marquer l’importance de ce pays dans l’histoire sainte. « Le Liban est souvent cité dans la Bible », insiste-t-elle, avant d’expliquer le rôle des six comités de préparation de l’AM, respectivement chargés de l’accueil, du secrétariat, du juridique, de la communication, de la liturgie et du sponsoring. « Nous souhaitons que chaque membre de la CVX-Liban puisse servir la CVX mondiale », poursuit Najat, plus spécialement mandatée pour le secrétariat.

100% musulman, dans la banlieue Sud, le fief du Hezbollah  ; je l’avais déjà rencontrée en 2008. Ayant dû s’occuper de sa mère malade, maintenant décédée, Mariam n’a plus de responsabilité dans la CVX-Liban. Mais elle se tient informée de la préparation de l’AM et se réjouit tout particulièrement de la journée pour les visiteurs, le 3 août. Ce jourlà, tous les membres de la CVXLiban – ainsi que d’éventuels autres membres de CVX en vacances au Liban – pourront venir à la messe célébrée par le supérieur général de la Compagnie de Jésus, le P. Adolfo Nicolas. « C’est très important de donner l’opportunité à chacun de participer à l’AM, ne serait-ce que pour quelques heures », affirmet-elle. Et ce, selon Mariam, pour « faire sentir la dimension mondiale » de la CVX !

A ses côtés, Mariam Abou Younès, 58 ans enseignante de français dans le collège-lycée Ghobeyry à

Je suis heureuse de retrouver également Rita Ramy, avocate de 51 ans, que j’avais déjà rencontrée

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© Droits Réservés

en 2008. En tant que co-fondatrice de la CVX-Liban en 1990, Rita en a été la coordinatrice pendant deux mandats ; elle reste membre de la commission de formation. Rita est également membre du comité de préparation de l’Assemblée mondiale, et membre du conseil exécutif mondial, ce qui l’amène à faire le lien régulier entre le Conseil exécutif et la CVX-Liban. « L’AM 2008 avait été initialement prévue à Beyrouth », rappelle Rita qui, lors de l’AM 2003 à Nairobi (Kenya), avait proposé de tenir la prochaine AM dans son pays. « Mais les bombardements israéliens sur Beyrouth en juillet 2006, ont fait changer d’avis la CVX mondiale qui a préféré aller à Fatima », sourit-elle en soulignant combien elle est heureuse que cette première AM au ProcheOrient (après d’autres en Afrique et en Asie) coïncide avec le 450ème anniversaire de la fondation des Congrégations mariales. Rita voit également comme un signe que cette AM du Liban se tienne dans cette région du monde en pleine crise : « La CVX manifeste ainsi sa solidarité avec tous les chrétiens d’Orient qui souffrent et vivent dans l’inquiétude », poursuit-elle en parlant de l’accueil de l’AM comme de la « mission de l’année ». D’ailleurs la CVX-Liban réfléchit à une autre « mission de l’année » : comment venir en aide aux réfugiés syriens qui continuent d’arriver par milliers chaque mois depuis mars 2011 et qui sont au minimum (chiffre Caritas-Liban) 400 000 dans ce petit pays de 4,2 millions d’habitants.

▲ De gauche à droite : Rita, Rabhi, Antoine (CVX Syrie), Najat et Mariam.

Du coup, face à cette double mission, la CVX-Liban et Antoine Taoutel, coordinateur de la CVXSyrie installé à Beyrouth avec sa famille depuis septembre 2012, ont eu l’idée de graver et de vendre 20 000 médailles pour le 450ème anniversaire des Congrégations mariales. L’argent de la

vente de ces médailles, avant et pendant l’AM, sera intégralement versé à la CVX-Syrie pour divers projets de soutien aux familles chrétiennes d’Alep, de Damas et de Homs. Claire Lesegretain

Tous invités à être présents au Liban ! (Rappel)

Nous vous proposons, membres ou communautés locales, d’écrire une carte postale destinée à une autre communauté locale CVX dans le monde et de l’envoyer au Liban avant le 29 juillet (début de l’Assemblée Mondiale) à :

Communauté de Vie Chrétienne Résidence Saint Joseph B.P. 166778 Achrafieh – Beyrouth - Liban Nous, délégués français (Jean Fumex, responsable national ; JeanLuc Fabre s.j., assistant national ; Alice Bertrand-Hardy, déléguée au mondial), donnerons ces cartes postales aux délégués des autres pays pour qu’ils les transmettent à des communautés locales. C’est, avec la prière pour l’Assemblée Mondiale, une façon simple et concrète de vivre la dimension mondiale de notre Communauté. Mai 2013 37


Ensemble faire Communauté

Dans le monde

Rencontre avec la CVX Côté d’Ivoire Notre fille vivant en Côté d’Ivoire, ce fut pour nous une double chance d’ouverture : découvrir un pays et… rencontrer la CVX !

C

Cette chance nous l’avons vécue pendant une semaine grâce à notre fille, Anne, qui travaille en Côte d’Ivoire. étant à Abidjan, nous en avons profité pour rencontrer cette autre famille qu’est la CVX. Déjà le congrès mondial de Nairobi avait fourni à l’un de nous la preuve que, venus de tous horizons, nous pouvions échanger aussi simplement et rapidement que lors d’une rencontre régionale en France. Nous avons renouvelé ici l’expérience sans l’obstacle de la langue.

La CVX-Côte d’Ivoire compte une centaine de membres, tous d’Abidjan, répartis en 9 communautés locales. La grande majorité a entre 35 et 45 ans. Une quinzaine de personnes est en accueil, une étape d’une année, qui ici, se termine par une retraite ignatienne d’élection (6 à 8 jours), avant d’intégrer la CVX. Une idée à importer en France ? La CVX-Côte d’Ivoire réfléchit à son implantation dans d’autres villes. Les essais antérieurs n’ont pas abouti, en partie à cause de la crise politico-militaire (la rébellion déclenchée en 2002) qui a profondément affecté tout le pays.

© Droits Réservés

Premier contact : Marie-Louise, responsable de la CVX-Côte d’Ivoire, accompagnée de son mari, débordante de gaîté et de dynamisme,

nous souhaite la bienvenue en s’exclamant : « Quel bonheur de voir un couple âgé à CVX ! » C’est que la CVX-Côte d’Ivoire est une communauté assez jeune. Un couple autour de 70 ans et depuis 38 ans en CVX, quel phénomène !

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Cette période fut extrêmement difficile pour tous (insécurité, terreur, pillages, destruction des infrastructures, chômage…). La CVX a orga-

nisé des sessions de formation pour aider ses membres à guérir leurs blessures et dépasser une réconciliation de surface  : en partageant, en s’écoutant et en échangeant, en toute liberté et sécurité, sans craindre les représailles. « Avec le temps, chacun ose regarder l’autre en ami dans le Seigneur, avec le droit de penser différemment ». Rencontre et échange aussi avec le P. Edouard de Loisy s.j., assistant national et en Afrique depuis de nombreuses années. Puis avec les membres de deux communautés locales : temps de connaissance mutuelle et de prière. Nous partageons les mêmes désirs et les mêmes questions (vivre le deuxième tour, l’engagement, la mission commune et la mission communautaire…). Nous sommes vraiment de la même famille ! Nous avons été témoins de leur vitalité, de leur joie, de leur désir de participer concrètement à l’édification du Royaume à la suite du Christ. A eux tous nous disons un grand merci ! Berthilde et Edouard Bekelynck


Billet

Transports en commun

© Wilfried Guyot – Ciric

Avant, chaque jour ouvrable, les ablutions rituelles expédiées, je grimpais dans une sorte de cage de métal et de verre posée sur quatre roues, je mettais le contact, j’embrayais, et hop, j’étais « partie travailler ». Je retrouvais bientôt, sur des routes encombrées, d’autres êtres semblables à moi, troncs solitaires enfermés chacun dans sa boîte, se jetant des regards en coin. Et même chose au retour, chaque soir. Ça, c’était avant. Il y a seulement quelques mois. Aujourd’hui, la vie m’a forcée à lâcher le volant. Pour reprendre le chemin du travail, j’ai dû me pencher sur les plans et horaires des bus de ma ville. Combien de temps supplémentaire me fallait-il prévoir pour mes déplacements quotidiens ? Pour rejoindre l’arrêt, devais-je choisir le trajet à pied le plus court ou le plus agréable ? Financièrement, écologiquement aussi, quelles étaient les conséquences de mes choix ? De fait, l’air de rien, une petite révolution était en marche. Aujourd’hui donc, je prends le bus. Le temps de marche entre la maison et l’arrêt m’a réveillée doucement : j’y ai goûté les chants d’oiseaux, la couleur du ciel, la nuance de la lumière, les fleurs entr’aperçues dans les jardins, un visage, un regard croisé dans la rue… Je monte dans le bus : je me laisse étonner par le « bonjour », le « au-revoir et merci » adressés au chauffeur par la plupart des usagers ; par les gestes de solidarité envers une personne âgée, une femme avec poussette, une personne qui cherche sa route. Tout vient nourrir, parfois déranger ma rêverie ou ma prière. L’autre soir, c’est ce vieil homme éméché qui, s’échauffant tout seul, finit par beugler : « Il me donnera rien, Hollande ! Je l’em…, Hollande ! » Une après-midi, c’est une conversation entre le chauffeur et une jeune femme, sur les mérites comparés de Madame Bovary et Anna Karénine. Tout a sa place, dans ces bus de ville ! Chaque matin, chaque soir, j’y retrouve une humanité maintenant familière, besogneuse voire pauvre, un peu plus fragile peut-être, un peu plus consciente de son interdépendance… Chaque matin, chaque soir, en me laissant porter par ce bus, je sens émerger une forme de confiance enfouie au fond de moi : la confiance si banale, si fondamentale que je donne à ce chauffeur qui tient en ses mains nos vies ; la simple conscience, activée par ce lieu nomade, par mes voisins de bus, d’appartenir à un réseau, une ville, une communauté. Chaque matin, chaque soir, je découvre cette « communauté en transports » des transports en commun, et je m’y sens peu à peu chez moi. M’inspirant librement de la chanson de Renaud, je me surprends à chantonner : « C’est pas l’homme qui prend le bus, c’est le bus qui prend l’homme » (ou la femme) ! Cora Doulay Mai 2013 39


Prier dans l’instant Dans une galerie de peinture L’occasion m’est donnée d’exposer mon travail dans une galerie et d’être présente pour recevoir les visiteurs.

© arsdigital – Fotolia.com

Je ne sais jamais qui va pousser la porte. Aujourd’hui un homme entre. Je ne le connais pas mais il semble familier du lieu. Il a un peu l’air d’un vagabond. Son visage est souffrant, ses habits sont corrects mais l’odeur qui se répand dans la galerie trahit sa fragilité. Il commence par regarder en silence, puis se tourne vers moi et me parle de mon travail d’une manière qui me surprend : juste, sensible, avertie. Ma surprise ne m’honore pas : je n’attendais pas cette finesse, d’après son apparence. Je lui demande si lui-même est artiste : peintre non, mais poète. Il me partage ses enthousiasmes, ses doutes. L’écriture est sa raison de vivre mais c’est si difficile. En ce moment il se sent plutôt sec. Tout de suite nous nous trouvons en connivence, nous parlons de la même chose. Il trouve les mots justes, je l’encourage à persévérer. Nous sommes interrompus par une visite et il prend congé, mais nous nous quittons compagnons. Seigneur, nous n’avons pas parlé de toi, je ne connais pas son nom, mais toi tu le connais et tu l’accompagnes. Je te le confie. Dominique POLLET

Nouvelle revue Vie Chrétienne – Mai 2013

Revue Vie Chrétienne n°23  

Se forger un jugement