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© Brigitte Cavanagh / CIRIC

Éditorial

Jésus, Fils de Dieu Dans l’Évangile, beaucoup de rencontres avec le Christ commencent dans la tristesse ou la lassitude. Il écoute, il réconforte, il agit, et ceux qui étaient accablés repartent. Ils repartent guéris, transformés, bouleversés, étonnés. Quelques-uns repartent « tout tristes », il faut bien le dire. Au regard de ce qui arrive à ces hommes et à ces femmes, on pourrait croire qu’ils repartent tout joyeux, mais cela nous est rarement dit. Mettons tout cela sur le compte de l’émotion. « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant ? » disent après coup les disciples d’Emmaüs. Et nous, qui un jour avons rencontré le Christ de manière décisive et le « re-rencontrons » dans nos frères, dans la Parole et dans les sacrements, comment repartons-nous ? Quelle est la joie qui nous habite ? La joie, sœur de l’espérance, qui nous invite à la vie ? La joie, sœur de la charité, qui nous pousse à aimer et à œuvrer pour la justice ? La joie, sœur de la foi, car dans son sillage nous reconnaissons Dieu ?

»

« Qu’éclate dans le ciel la joie des anges, Qu’éclate de partout la joie du monde, Qu’éclate dans l’Église la joie des fils de Dieu ! Nous te louons, splendeur du Père, Jésus, Fils de Dieu ! » Florence LEROY

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L'air du temps

Un événement plus que sportif

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S’il est un sport qui possède aujourd’hui un grand retentissement, et c’est peut-être encore plus vrai chez les jeunes des quartiers sensibles auprès de qui je travaille, c’est le football.

1 Invictus (réalisé par Clint Eastwood)

Au mois de juin prochain, aux quatre coins du monde, des centaines de millions de téléspectateurs auront les yeux rivés sur leur petit écran. Ils vibreront aux performances de leurs équipes nationales, engagées en Afrique du Sud dans l’édition 2010 de la Coupe du monde de football. Combien il est réjouissant de voir cette compétition organisée pour la première fois en Afrique, et qui plus est dans ce pays qui sut pacifiquement dépasser les frontières de l’apartheid pour réunir son peuple sur l’acceptation de sa diversité. Un film récent1 rappelait qu’une précédente Coupe du monde (celle de rugby en 1995) avait contribué à la promulgation de l’esprit de fraternité.

Un tel retentissement médiatique de la Coupe du monde dépasse largement le seul registre sportif. Il est le signe d’un véritable engouement d’une part importante de la population mondiale, dont beaucoup ne se sentent habituellement pas concernés par les compétitions sportives. Mais tout le monde sera au rendez-vous.

Une compétition fondée sur le respect Voici donc que, durant un mois, les rivalités ethniques, nationales, religieuses, qui, en de si nombreux endroits de notre planète, rendent la vie si difficile, cèdent le pas à une compétition fondée sur le respect : respect de soi-même, respect de l’adversaire, respect de la règle, respect de l’arbitre, même s’il n’est pas infaillible. Le droit à l’erreur fait partie de la condition humaine. Le respect, c’est, je crois, le maître mot de l’esprit sportif. Il

est à la fois source d’exigence – et nous attendons tous des organisateurs qu’ils soient très vigilants, – et source de joie, car il permet à la rencontre de ne pas dégénérer en violence. Si le « respect » est présent, alors la Coupe du monde peut devenir signe d’espérance : le monde découvrira que la différence, trop souvent vécue dans nos sociétés modernes sous l’angle de la menace, peut devenir source d’enrichissement. C’est la différence des styles de jeu qui rend le match agréable à regarder. Et quel bonheur de voir sur le terrain des équipes, dont les membres peuvent appartenir à différentes ethnies, à différents courants religieux, se reconnaître sous le même drapeau ! Et quel bonheur de voir ces différentes équipes jouer ensemble, en étant mues par le même respect !

Et l’Esprit dans tout ça ? Nous attendons de tous les

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© Philippe Lissac / GODONG

joueurs qu’ils soient habités par l’esprit de fraternité. Si le désir de gagner est légitime, tous les moyens ne sont pas bons pour y parvenir : le respect d’une même règle s’impose à tous. Et nous attendons des spectateurs qu’ils soient capables de se réjouir de la qualité du jeu, quelle que soit l’équipe qui le produise. Puisse cette condition être réalisée afin que la fête ne soit pas gâchée par le comportement de quelques-uns ! Combien le monde actuel a besoin que l’esprit de fête habite cette Coupe du monde 2010 ! Respect, fraternité, fête, joie…

Nous saisissons alors la portée spirituelle d’un tel moment. Et si nous étions invités à voir la présence de l’Esprit dans cette expérience de communion ?

Renforcer la communion Respect, Fraternité, Fête, Joie… Je rêve que ces mots soient les piliers de cette édition. Je rêve, pour mon pays, qu’il retrouve l’enthousiasme de 1998 où une foule bigarrée emplissait les Champs-Élysées pour acclamer leur équipe blacks, blancs, beurs, à l’image de la diversité de la société française

d’aujourd’hui. Les derniers incidents lors de matchs récents causés par certains jeunes issus de l’immigration voulant s’identifier à l’équipe de leur pays d’origine, alors qu’ils n’ont aucun souhait d’y vivre, avaient un fort goût, non de fraternité, mais de provocation. Puisse en ce début du XXIe siècle l’esprit de la Coupe du monde renforcer la communion plutôt qu’attiser les rivalités ! Tel est le sens de ma prière d’aujourd’hui… Jean-Marie PETITCLERC

Jean-Marie Petitclerc est prêtre salésien de Don Bosco et éducateur spécialisé. Il anime l’association Le Valdocco, qui mène un travail de médiation sociale et d’actions de prévention auprès des jeunes des quartiers populaires, en banlieue parisienne, à Argenteuil, et dans l’agglomération lyonnaise.

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© Alain Pinoges / CIRIC

le dossier le dossier

Adolescents assistant à la célébration eucharistique pour le 30 e anniversaire du FRAT à Jambville (78)


Chercher et trouver et trouver Dieu Dieu

Accueillir la joie La joie ne se décrète pas. Évidente lorsque nous arrive un événement heureux, elle s’invite parfois à l’improviste : un rayon de soleil, le chant des oiseaux au petit matin, une personne qui vous sourit dans les transports en commun pour vous remercier de lui avoir tenu la porte. La joie est là et il nous suffit de la cueillir. La joie ne se décrète pas. La douleur – la nôtre et celle de nos proches, celle du monde relayée par les journaux, la télévision – nous submerge par moments. Faire semblant serait malsain. La joie n’est pas toujours au rendez-vous, mais elle est là très souvent. Et nos yeux fermés sur nos images ne la voient plus. La joie se communique : elle se reçoit et elle se donne. Bonne lecture ! FL Contrechamp : Quand la joie semble inaccessible . . .14 Contrepoint biblique : Les Béatitudes. . . . . . . . . . . . . . . . . 16 Repères ignatiens : Joie et consolation . . . . . . . . . . . . . 18 Pour conclure ce dossier . . . . . . . . . 19

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Témoignages : Je donne figure à la joie . . . . . . . . . . 8 La joie selon François Varillon . . . . . . 9 Votre handicap vous gâche la vie ? . . 10 Entre la joie et les risques . . . . . . . . 11 La joie de la paternité . . . . . . . . . . . 12 Laisser couler les larmes . . . . . . . . . 13

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Chercher et trouver Dieu

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Je donne figure à la joie qui m’habite On utilise volontiers l'expression : « joie de la création », mais que met-on sous ces termes. Est-ce la joie qui suit la création artistique ? Ou la joie qui précède l’œuvre et inspire l’artiste ? Réponses avec Françoise Pierson, sculpteur.

La joie est comme une source qui surgit des tréfonds de la terre et s’écoule en un ruisseau.

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Selon le matériau que je choisis – généralement terre, résine de ma fabrication ou cire – il me faut préparer « une terrasse » en terre DR R

Si la surface peut sembler, selon son cheminement, parfois calme et parfois tumultueuse, ses eaux profondes ont un débit vigoureux et régulier.

Le premier moment de joie est celui où je pénètre dans mon atelier : la création requiert une solitude que je goûte.

de la mer et donnant au monde chaque espèce animale comme une mère met au monde son enfant. Joie d’être en quelque sorte, et très modestement, associée à cette aventure qui s’inscrit dans l’histoire de l’humanité. N’y voyez aucun orgueil mais la joie simple de mettre en œuvre un talent qui m’est donné, par lequel j’exprime ma foi et dont je rends grâce. Il y a des ratés, des projets abandonnés momentanément, mais toujours quelque chose à en tirer du point de vue technique.

Mon travail de sculpture m’apporte cette joie. Je travaille essentiellement sur le monde animalier que j’aime et qui me plonge dans la sphère de la nature pour lequel j’ai un grand amour. Je souhaite donner aux animaux un élan et reproduire le mouvement propre à chaque espèce, leur « insuffler » la force de la vie. Reproduire une forme ne suffit pas, je cherche à donner une « âme » et à évoquer l’instant de la rencontre.

ou une armature que je soude, calculant les espaces, les vides qui donneront sens au volume, tout en élaborant le geste et la dynamique. Et voilà que la matière prend forme sous mes doigts qui semblent travailler de façon autonome. Je ne peux m’empêcher de penser au mythe de la création du monde ou aux chapitres 38 et 39 du livre de Job, merveilleux récit qui nous dépeint Dieu ouvrant les vannes

La grande joie est d’avoir pu figurer ce qui m’habite, ma joie de vivre, ma volonté d’aller toujours de l’avant et de faire progresser les choses autour de moi. Il y a la joie que vous voyez, celle de la surface, parfois facétieuse, fantaisiste, frondeuse, mais ma vraie joie, celle qui me porte, celle qui est ma pierre d’angle, est silencieuse, muette devant tant de splendeurs. Mes mains racontent ce qu’aucun mot ne saurait dépeindre. « Donne-moi ta grâce, elle seule me suffit. » Françoise PIERSON

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La joie selon François Varillon Bernard Housset, aujourd’hui évêque de La Rochelle et Saintes, a bien connu François Varillon. C’est lui qui a recueilli les notes des conférences données par le jésuite dans les dernières années de sa vie. Pour le Père François Varillon, la joie de Dieu ne fait aucun doute. Ainsi écrit-il « Je veux que soit imprimé, en forme d’affirmation sans réticence, le mot joie : joie éternelle de Dieu, joie espérée des hommes. Ce mot est essentiel à ma foi ». (La souffrance de Dieu p. 9). Ou encore « Dieu est un océan de béatitude » (idem p. 10).

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Après avoir publié L’humilité de Dieu et La souffrance de Dieu, il envisageait, semble-t-il, de composer un ouvrage qu’il aurait intitulé La joie de Dieu. La mort l’a empêché de réaliser une telle trilogie. Marqué dans sa jeunesse par les P. Monier et Ganne, surtout par Paul Claudel, il a pris conscience que le don de soi définitif dans la vie sacerdotale ou religieuse n’est pas un amoindrissement des richesses humaines, même si certaines sont vécues autrement que dans la vie courante. J’ai pu constater qu’il savait apprécier le plaisir partagé d’un bon repas ou qu’il parlait avec enthousiasme des grandes œuvres littéraires et artistiques.

Il a approfondi cette conviction tout au long de sa vie. À tel point que, dans son dernier livre Beauté du Monde et souffrance des hommes, il ose cette affirmation vigoureuse : « Renan dit : la vérité est peut-être triste. Claudel revient souvent sur ce mot ; pour lui, comme pour moi, c’est le plus abominable blasphème qui soit sorti d’une bouche humaine. Si la vérité est triste, il n’y a plus qu’à plier bagage. L’homme a vocation à la joie » (p. 228). Ainsi amour, joie et vérité vont ensemble. Le Christ dit en même temps dans l’évangile selon saint Jean : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés : demeurez dans mon amour… Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (15, 9-11). « Consacreles par la vérité : ta parole est vérité » (17,17). Bien entendu, cette joie n’est pas incompatible avec une réelle compassion en Dieu. « Dieu – la Vérité et l’Amour en personne – a voulu souffrir pour nous et avec nous. Bernard de Clairvaux a

Joie de croire, joie de vivre François Varillon Bayard

forgé l’expression merveilleuse : « Dieu ne peut pas souffrir mais il peut compatir » (Benoît XVI, encyclique Sauvés dans l’espérance n° 39).

Comme la liturgie a raison de proclamer « Heureux les invités au repas du Seigneur ! » Il vient partager notre vie pour que nous puissions partager la sienne, dans la plénitude de sa joie. Et « Cette joie, personne ne nous la ravira » (cf. Jn 16,22). † Bernard HOUSSET Évêque de La Rochelle et Saintes Mai 2010

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Votre handicap vous gâche la vie ? Certaines situations semblent propices à la joie, d’autres au contraire viennent tout gâcher. Tout irait bien si… Et si tout allait bien quand même ? Pour les sourds, la question peut apparaître cruelle. À mon épouse qui s'inquiétait des effets déprimants de l'évolution de ma surdité (effets visiblement déprimants pour moi, mais aussi plus silencieusement sans doute pour elle-même et pour tous mes proches) un éminent spécialiste jouissant d'une renommée méritée, avait répondu abruptement : « Eh bien oui ! Que voulez-vous Madame, les sourds sont tristes ! » Il laissait entendre ainsi que ces aspects accessoires de la surdité échappaient à ses compétences, mais que l'hôpital où il exerçait comptait bien quelques psychologues et que « dans ce genre de situation n'est-ce pas… » J'étais ainsi prévenu. Mon chemin était tout tracé. Si je voulais retrouver un peu de gaîté, il y avait des spécialistes pour cela.

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Seulement, comme dans la chanson du Père Duval, « J'ose espérer Seigneur bien autre chose ! » Le principal obstacle que la surdité paraît poser sur le chemin d'une vie heureuse, c'est la sensation de solitude, « une des pauvretés les plus profondes que l’homme puisse expérimenter » selon la dernière encyclique de

Benoît XVI, Caritas in Veritate. La surdité ne crée pas la solitude, mais elle en crée les apparences. Voyez les jeunes qui ne se séparent ni de leurs oreillettes, ni de leur téléphone portable : le silence est, dans notre monde, vécu comme une absence de relation. Mais de surcroît, pour nous les sourds, lorsque le contact s'établit, c'est toujours sous la menace du malentendu. Or, il y a pire que l'absence de communication : c'est la communication ratée, la méprise sur la parole de l'autre, l'impossibilité, apparemment insurmontable à certains moments, d'accueillir cette parole. La surdité est en fait une blessure collective qui paraît signer la mise à mort de la relation. Que faire avec cela ? Avec le temps, j'ai malgré tout fini par recevoir quelques lumières, observant notamment que la soif de relation est justement inextinguible, et qu'elle fait découvrir bien des voies nouvelles, ou oubliées. Avec ceux que l'on aime, ce qui semblait fondé sur une compréhension immédiate à travers un langage commun peut évoluer vers un cœur à cœur plus direct. Au contact de plus pauvres et de

plus démunis que soi, on recueille des témoignages confondants de délicatesse, de générosité, de vitalité, qui montrent que l'on peut communiquer autrement que par des mots bien choisis. J'ai longtemps « calé » sur la dernière semaine des Exercices, pendant laquelle il nous est proposé de participer à la Joie de la Résurrection, jugeant le résultat de mes efforts assez dérisoire au regard de la réponse attendue. Aujourd'hui, j'ai le sentiment d'en toucher plus souvent les prémices ; la joie se présente alors comme une forte vague qui vient me submerger sans préavis, à la suite par exemple du succès d'une amie courageuse, d'un mot affectueux dans ma boîte électronique, du sourire d'un jeune dans le train, devant la fidélité pugnace de mes proches et de familles amies, ou simplement « du fait de la clarté du jour et des agréments du temps » (Exercices spirituels 229). Cette évolution est-elle en rapport avec cette pauvreté dont l'apprentissage m'a été imposé ? Elle n'est pas, en tout cas, le fruit de mes efforts. JEAN-LOUIS

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Entre la joie et les risques Je viens de travailler vingt ans dans un grand groupe industriel international. Vingt belles années, pleines de découvertes, de rencontres, où j’ai beaucoup appris et reçu ; j’ai notamment appris et découvert mon goût à diriger avec autonomie des entités à taille humaine, à vivre en équipe, à coopérer…

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Avec la crise, le groupe se focalise sur les objectifs économiques et la rapidité d’action ; on fait moins appel à l’intelligence et à la participation des collaborateurs qu’à leurs capacités d’exécution… On me demande de mettre en œuvre un plan industriel dans lequel je ne crois pas, car irréaliste et trop brutal. En plus, il heurte mes convictions. J’essaie de proposer une autre manière d’obtenir les gains attendus et mon expérience me donne de l’assurance, mais ça passe mal, les discussions avec mon chef sont tendues et éprouvantes… pour finir par un clash. C’est inattendu, mais avec le recul bien prévisible ! À l’américaine, j’apprends mon licenciement immédiat. Pas le temps d’être angoissé… Sur le coup j’étais vexé (quand même !), mais mon sentiment

a été vite fort et positif : j’étais libéré et, à ma grande surprise, heureux. Heureux de ce que j’avais vécu dans cette belle entreprise et des amitiés nouées (dire « au revoir » est un bon exercice de relecture !) Heureux d’être parti en étant resté moi-même, et notamment sans compromis sur mes valeurs humaines. Heureux d’acquérir soudainement une liberté nouvelle, d’avoir du temps, de découvrir de nouveaux horizons. Heureux de pouvoir remettre en question mes choix professionnels : choisir de nouveau ma route – et j’espère répondre aux appels que me lance le Christ. Heureux aussi que ma femme accueille bien cette chance de « passer à autre chose ». Et confiant dans l’avenir qui s’ouvrait. Aujourd’hui (quelques mois plus tard), que dire ? Je ressens toujours beaucoup de joie. J’ai précisé mes souhaits d’orientation ; je rencontre beaucoup de monde, j’explore… J’ai bénéficié de conditions de départ et d’accompagnement favorables : c’est plus facile d’être joyeux et confiant dans ces conditions.

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Pascal a été licencié car il était en désaccord avec son employeur et qu’il n’a pas voulu transiger sur des valeurs essentielles à ses yeux.

Mais revient M i lle réalisme é li i t : après è près de quatre-vingts rendezvous en quatre mois, je me rends compte que personne ne m’attend ou n’a besoin de moi. Et le temps passe bien vite. Dans ce parcours étonnant, peu de choses dépendent seulement de moi. C’est aussi un déplacement pour moi que d’apprendre l’humilité et la patience… Une situation qui devient banale, et qui n’arrive pas qu’aux autres. Entre la joie et les risques, c’est le chemin qui m’est donné de vivre… PASCAL Mai 2010 11

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La joie de la paternité © Laura Berg / PICTURETANK

En préparant ce numéro, nous avons d’emblée pensé à la joie d’être mère. En discutant nous nous sommes dit que la joie d’être père était tout aussi forte, mais souvent moins exprimée. La parole est aux pères !

Les tout premiers instants de vie, les tout premiers regards sur les mouvements du bébé, le soulagement et le bonheur lus dans le regard de ma femme quand la tension de l’accouchement est retombée, forment pour moi un moment de grâce. Après l’attente, une joie irrépressible et inexprimable survient, dans laquelle se perçoit clairement que l’événement auquel nous sommes mêlés nous dépasse largement. Cette joie est faite, dans l’instant, de la gratitude de recevoir avec responsabilité un petit être et se poursuit dans le sentiment de donner cet enfant au monde, à une histoire, à l’éternité…

La naissance de notre quatrième enfant, davantage peut-être que chacune des naissances précédentes, m’a fait ressentir le temps de l’attente.

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Quand est survenue la naissance, plusieurs temps ont alors semblé trouver leur aboutissement : il y a d’abord le temps de la dernière semaine de grossesse, quand tout

semble suspendu au départ pour la maternité ; puis le temps des neuf mois de grossesse nécessaires au « tissage » de l’enfant dans le sein de sa mère et enfin le temps, plus long, où en couple nous formions le projet et nous préparions à l’accueil d’une nouvelle personne au sein de notre famille.

La joie de la paternité se prolonge bien au-delà ; elle devient quotidienne dans les petits gestes de la relation : un encouragement, une complicité, une remontrance, un pardon… Je n’endosse jamais pleinement l’habit du père sans continuer à douter de moi, mais j’éprouve la joie d’être légitimement à ma place dans cet état instable, à ma mission dans ce don gratuit et exigeant à mes enfants. BORIS

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Laisser couler les larmes En 2008, entrait dans la Vie éternelle mon François tout petit, avant même de naître.

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Un an après cette épreuve, ma sœur (nous sommes très proches) se trouva enceinte elle-même. J’éprouvais de la joie pour elle, bien sûr mêlée de tristesse car son ventre rond me renvoyait au mien si creux. J’ose dire de jalousie aussi, qui a provoqué en moi détresse et trouble.

Puis, est venu le temps qui précède juste l’enfantement. Dans cette attente, mes larmes ont repris de plus belle et j’avais peur de pleurer quand elle appellerait pour annoncer « la » joyeuse nouvelle ! Je craignais de ne pas être à la hauteur de sa joie, de la lui gâcher… surcroît de culpabilité… re-larmes… je m’enfonçais ! Et voilà qu’il m’est proposé de relire ces événements sous l’angle de la joie… Défi que je ne peux relever sans toi, Esprit Saint qui donnes la joie comme signe de ton passage (Gal 5,22). Si je me retourne, Seigneur, où est la joie dans cette tranche de ma vie ? À l’annonce de la venue de François, bien sûr, mais ensuite ? Joie, aujourd’hui de le

savoir (comme disait Ch. de Foucauld à sa sœur endeuillée par le décès d'un bébé) « plus vivant que nous » ? Des mots qui disent ma foi, certes, des mots qui appellent la joie, oui, mais ensuite ? Joie « contrariée » à l’arrivée de cette petite-nièce, joie impossible à partager, joie qui pleure mais joie pourtant !

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Alors même qu'elle vient de perdre son petit à naître, Hélène apprend que sa sœur est enceinte. Une joie qu’elle consent à accueillir, avec ses larmes.

Des sentiments opposés qui fusionnent s’entremêlent ou se battent ! Ils se sont beaucoup combattus en moi ! Et tu étais là où je ne te cherchais pas, Seigneur, sans doute à me dire comme dans Jn 5,6 : « veux-tu guérir ? » Et moi, envasée dans mes tourments, je disais : « il n’y a personne pour » cela (Jn 5,7) ! Pourtant, le « lève-toi » de Jn 5,8 (relève-toi) vint de toi par la bouche de mon accompagnateur qui me proposa cette conversion : j’étais invitée à être une femme tout à la fois joyeuse de cette naissance et pleurant mon propre enfant. En acceptant ma condition humaine, bien plus qu’une déculpabilisation, je faisais un juste retour vers mon créateur en reconnaissant la merveille de

sa création ! Tu as fait de moi une femme sensible, une créature complexe : « merveille que je suis » (Ps 139/138) qui peut dans un même mouvement du cœur être vraie dans la joie et vraie dans les larmes. Ta création est insondable ! Il pouvait naître, cet enfant, je n’avais plus peur d’être pleinement et tout à la fois dans les larmes et dans la joie ! HÉLÈNE Mai 2010 13

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Chercher et trouver Dieu

le dossier Contrechamp

Quand la joie semble inaccessible La souffrance, légitime lorsque survient une perte quelle qu’elle soit, peut parfois nous enfermer, jusqu’à devenir une véritable prison. La souffrance ne vient plus de l’extérieur, mais de nous-mêmes. Ainsi en est-il de la rancœur ou de la jalousie. Il ne s’agit pas de juger, mais d’éclairer cette part obscure pour retrouver le chemin de la vie et accéder à la joie.

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Résistance et pardon. Supplément Vie chrétienne, n° 442

Les situations douloureuses ont souvent des causes extérieures, deuils, conflits, mises à l’écart, misère matérielle, souffrances physiques, catastrophes naturelles ou provoquées par l’homme. Avec elles surgit le danger du repli sur soi, attitude fort éloignée de celle du Christ souffrant. Si les causes sont naturelles, deuils, catastrophes (Haïti, Chili…) ou viennent de guerres ou autres causes extérieures,… il faut laisser le temps faire son œuvre, revenir au quotidien, faire la paix, pardonner, ou aller courageusement vers le pardon : laisser le don de Dieu nous traverser et pardonner en nous aux autres. Changer son regard, avoir celui de Jésus : « Père, pardonne-leur. Ils ne savent pas ce qu’ils font. » Aller avec courage sur le chemin de Maïti Girtanner1 ou sur le chemin de ce juif anonyme mort à Auschwitz en laissant derrière lui cette extraordinaire invite : « Que toute vengeance cesse, tout appel au châtiment… Les crimes ont dépassé toute mesure, tout entendement. Il y a trop de martyrs… Aussi, Seigneur, ne mesure pas leurs souffrances au poids de ta justice, ne laisse pas ces souffrances à la charge des bourreaux pour leur extorquer une terrible facture. Qu’ils soient payés en retour d’une autre manière. Inscris en faveur des exécuteurs, des délateurs, des traîtres et de tous les hommes de mauvaise volonté, le courage, la force spirituelle des autres, leur humilité, leur dignité, leur lutte intérieure constante et leur invincible espérance, le sourire qui étanchait les larmes, leur amour, leurs cœurs

brisés qui demeurèrent fermes et confiants face à la mort même, oui, jusqu’aux moments de la plus extrême faiblesse… Que tout cela soit déposé devant toi, ô Seigneur, pour le pardon des péchés, rançon pour le triomphe de la justice ; que le bien soit compté, et non le mal ! » Quel chemin à parcourir, mais aussi quelle liberté au bout ! Ces souffrances surgissent aussi en chacun : perte de confiance en soi, sentiment momentané d’abandon, mal-être sans cause apparente ; il faudra peut-être simplement relire sa vie, se rappeler l’amour de Dieu pour tout homme, reconnaître, avec Ignace, tout ce que Dieu a déjà donné, et en rendre grâce, pour dédramatiser ce qui est à traverser… et retrouver la confiance et l’espérance.

Recevoir et non pas s’emparer Enfin la souffrance peut venir du refus de la vie donnée à travers le travail, la famille, la vie religieuse… notre quotidien ; rien n’est satisfaisant ; tout nous juge, nous agresse : « Il m’a dit ça ! » ; « Elle a fait ceci ! » ; « Ça me retombe toujours dessus ! » etc. Comparaison permanente et jugement nous interdisent toute joie, tout plaisir, toute vie, fut-elle donnée par Dieu. Nous souffrons le martyre devant ce que sont les autres. Ils sont coupables de notre malheur. Nous nous complaisons de manière narcissique en nous-mêmes, dans un refus dramatique. Refusant notre

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vie, nous voulons ce que nous croyons être la vie des autres. La jalousie2 nous prend, nous prive de toute joie, nous isole jour après jour davantage, nous fait vouloir non ce qui réjouit l’autre, mais « sa » joie. L’autre se donnerait à lui-même la joie, il se suffirait à lui-même… Le jaloux ne croit pas que la joie de l’autre vienne de son consentement à recevoir la vie qui s’offre à lui dans le don de Dieu. Refusant de la recevoir, il veut donc s’en emparer. Or la vie est ce dont nul ne peut s’emparer. Croyant pouvoir s’emparer de la vie que Dieu donne, croyant ne pouvoir être vivant qu’ainsi, Caïn tue Abel. Toute jalousie conduit ainsi au mensonge, au meurtre, au suicide. Priver l’autre de la vie devrait permettre au jaloux de se débarrasser de sa tristesse et des souffrances qui l’accablent. Bien entendu, cela ne marche pas… et le jaloux se retrouve encore plus seul et dévalorisé…

Accueillir la vie du Ressuscité Que faire pour ne pas aller jusqu’au dégoût de tout, de soi et de la vie elle-même ? Comment retrouver le goût de vivre, une relation joyeuse et féconde à autrui et à soi-même ?

2 Le Centre spirituel du Châtelard organise tous les ans une session intitulée « De la louange à la joie » : www.chatelard-sj.org

Il s’agit de reconnaître que toute vie est donnée ; l’homme n’en est pas la source, et ne peut s’en emparer. S’il s’accueille tel qu’il est, s’aime même dans ses faiblesses, il entre à nouveau dans la joie d’une relation où tout est vie, même le temps de la souffrance. C’est la vie du Ressuscité, qui se donne dès que nous l’accueillons. Tout événement devient lieu d’espérance possible si je me laisse toucher par l’Esprit du Christ. Difficile ? Oui, mais en Lui, tout est possible… Michel ROGER sj Mai 2010 15

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Chercher et trouver Dieu

le dossier Contrepoint biblique

Les Béatitudes

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Le cardinal Billé (1938-2002) était archevêque de Lyon lors du Congrès CVX de 1999. Voir la méditation à laquelle il avait invité les congressistes à la soirée du samedi : « Le lien qui m’unit au Christ et à mes frères ». CVX Infos nº spécial, août 1999 et viechretienne.fr

© Alessia Giuliani / CPP / CIRIC

Chilienne tenant un portrait d’Alberto Hurtado lors des cérémonies de sa béatification, à Rome en 2005. « Quelle chance ils ont, ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés. »

1 Quand Jésus vit toute la foule qui le ssuivait, il gravit la montagne. Il s’assit, eet ses disciples s’approchèrent. 2 Alors, ouvrant la bouche, il se mit à les iinstruire. Il disait : 3«Q Quelle ll chance h il ils ont, t ceux quii se saventt pauvres en eux-mêmes ê : le Royaume des cieux est à eux. 4 Quelle chance ils ont, ceux qui pleurent, car Dieu les consolera. 5 Quelle chance ils ont, ceux qui sont assez forts pour être doux, car ils recevront la terre que Dieu a promise. 6 Quelle chance ils ont, ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés. 7 Quelle chance ils ont ceux qui ont de la compassion pour autrui, car Dieu aura de la compassion pour eux. 8 Ils ont de la chance ceux dont le cœur n’est pas divisé : ils verront Dieu. 9 Ils ont de la chance, ceux qui créent la paix autour d’eux, car Dieu les appellera ses fils. 10 Ils ont de la chance, ceux qu’on persécute parce qu’ils agissent comme Dieu le demande, car le Royaume des cieux est à eux. 11 Vous avez de la chance, lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. 12 Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »

Matthieu 5,1-12 (traduction du cardinal Louis-Marie Billé1)

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Il faut nous approcher de Jésus, pour bien l’entendre et le comprendre, car il veut nous instruire, comme des disciples. On ne peut pas, en effet, détacher les Béatitudes de la personne et de l’œuvre de Jésus. Recevoir les Béatitudes, ce n’est pas seulement adhérer à un idéal ; c’est d’abord vivre un acte de foi en Jésus, qui seul, en disant : « Heureux les pauvres, heureux les doux, les pacifiques, les miséricordieux », savait véritablement de quoi il parlait.

Car, enfin, qui est-il, celui-là, qui prétend montrer aux hommes le chemin du vrai bonheur ? Qui estil, celui-là, qui est si assuré de l’avenir du monde qu’il ose affirmer que les affamés de justice seront un jour rassasiés ? Eh bien, oui ! Il peut, lui, parler ainsi, car l’avenir promis par les Béatitudes est devenu réalité présente en sa personne. Il peut, lui, parler de l’avenir, car, par sa parole et ses actes, il a commencé à donner au présent une figure nouvelle. Il peut, lui, parler des conditions du bonheur,

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car ce qu’il en dit reflète l’expérience qu’il a vécue dans son existence humaine de Fils de Dieu. Si nous reprenions les Béatitudes une à une, nous verrions qu’elles correspondent toutes à des comportements de Jésus. Nous les retrouverions chacune dans sa vie et au long de son chemin vers la mort. Lui qui savait du dedans ce que c’est qu’être pauvre pour recevoir, lui qui savait du dedans ce qu’est la miséricorde, puisqu’il était habité de la pitié même de Dieu. On peut dire qu’il est mort d’avoir vécu jusqu’au bout les Béatitudes. Oui, Jésus parle d’expérience, et c’est cette expérience, et non un idéal quelconque, qu’il nous invite à partager. Pour cela, il faut nous approcher. Ce qui nous est alors donné, c’est, en quelque sorte, le portrait du disciple, c’est-à-dire de celui qui a accepté de partager l’expérience du Seigneur, de celui dont elle a changé le cœur. Celui-là, Jésus dit qu’il a de la chance, malgré toutes les apparences contraires. Mais celui qui vivrait jusqu’au bout les Béatitudes, serait-il encore un homme ? Dans la vie, faut-il se laisser faire, faut-il accepter de se « faire avoir » ? Ne faut-il pas, au contraire, se défendre, quitte à marcher un peu sur les pieds des autres ? Jésus nous ouvre-t-il un chemin d’humanité véritable, ou bien est-il un idéaliste un peu dangereux, de telle sorte qu’il vaut mieux en prendre et en laisser ? Commençons par remarquer que Jésus n’a vraiment rien d’un démagogue. Essayons de remplacer les mots qu’il emploie par leur contraire, et l’on obtiendra, à quelque chose près, une assez bonne évocation de certains aspects de la mentalité courante : heureux ceux qui courent après l’argent, heureux les violents, heureux ceux qui ne veulent pas pardonner… Il faut croire que, quand Jésus proclame les Béatitudes, il rejoint le chemin de tout homme qui cherche à s’humaniser pleinement, à trouver sa vérité d’homme, dans la complexité de la vie. Paradoxe de l’Évangile ! Pour l’accueillir, il faut s’approcher de Jésus, il faut un acte de foi. Mais, dans l’Évangile ainsi reçu, l’homme reconnaît ce vers quoi il tendait, il reconnaît ce qu’il est appelé à être, et que le monde ne

lui propose pas. Est-ce tellement étonnant ? Celui qui lui parle, le Christ, c’est celui qui est venu lui apprendre que la manière la plus humaine d’aimer était une manière divine, et que Dieu seul, en lui, est véritablement humain. Si c’est si important, c’est tout de même dommage que ce ne soit pas plus précis. Si les Béatitudes sont faites pour les chemins de notre vie, elles n’ont cependant rien à voir avec un code de la route, qui imposerait un sens unique et sanctionnerait sans discernement nos égarements. Les Béatitudes sont l’expression de l’amour. Elles n’apportent pas les solutions aux problèmes. Elles constituent un mystère, une réalité qu’on ne comprend qu’en commençant à la vivre et qui est une source, toujours nouvelle, de lumière. Elles ne sont pas un programme, un projet, une loi. Elles sont un appel. Elles sont une promesse. Elles sont un risque, aussi, le risque de la vie. Et ils ont de la chance ceux qui, se sachant aimés d’un amour gratuit, d’un amour qui fait d’eux des pécheurs pardonnés, peuvent continuer à se tourner vers leurs frères, dans une attitude d’accueil et de pardon.

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Charles LE DÛ sj

Pour prier…

✚ Me tenir en présence de Dieu. ✚ Demander la grâce d’entendre pour moi dans leur plénitude ces 3 mots « Heureux, ceux qui… » ✚ Laisser revenir à ma mémoire toutes les scènes où Jésus lui-même me montre comment être heureux. ✚ Laisser revenir à ma mémoire les visages de tous ceux, proches ou plus éloignés, qui ont pris le risque d’être heureux. ✚ Entendre l’appel du Seigneur, Vie, Voie, Vérité, qui veut mon bonheur.

Charles Le Dû, jésuite, a une longue expérience de l’accompagnement spirituel dans plusieurs centres spirituels jésuites. Il réside aujourd’hui à la Baume (Aix en Provence). Il a été assistant national de la CVX de 1983 à 1991.

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Chercher et trouver Dieu

le dossier

Repères ignatiens

Joie et consolation

Dans le langage courant la consolation n’a pas toujours une connotation très positive. : le lot de « consolation » fait souvent triste figure. Sous la plume d’Ignace, la consolation est pourtant la porte d’entrée de la joie, la vraie, celle qui dépasse les événements. Leçon de vocabulaire avec Monique Lorrain, xavière.

N Extraits de Discerner. Que se passe t-il en nous ? 64 pages – 10,00 € Voir bon de commande au centre de la revue

« Le cœur tout brûlant » L’Évangile nous en donne quelques exemples : – « Jésus tressaillit de joie sous l’action de l’Esprit » (Lc 10,21). – La Visitation : « L’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein » (Lc 1,44). – Emmaüs : « N’avions-nous pas le cœur tout brûlant ? » (Lc 24,32). Tout notre être est renouvelé dans l’Amour de Dieu et des autres. Notre cœur est enflammé d’Amour, par-delà les obstacles à surmonter, comme l’amoureux qui voit toute la réalité transfigurée par l’amour qui habite son cœur.

cordes musicales restées jusquelà dans l’oubli. »

Des moments de souffrance Je peux souffrir de mon péché, du péché du monde ou de la passion du Christ. Cette douleur me met en communion avec la douleur du cœur de Dieu devant le mal. Elle m’ouvre à son amour, à sa miséricorde. Comme dans l’Évangile, les larmes de Pierre après son reniement, les pleurs de Jésus sur Jérusalem sont des larmes d’amour. Saint Paul parle de « la tristesse selon Dieu qui produit un changement qui conduit au salut, et

que l’on n’a pas à regretter. Alors que la tristesse selon le monde produit la mort » (2 Co 7,10). Cette tristesse selon Dieu porte à l’Amour et nous fait sortir de l’enfermement.

Des moments de croissance de foi, d’espérance et d’amour Cette forme est moins ressentie que « le cœur tout brûlant » ou les larmes d’amour. Mais elle est tout aussi réelle et sans doute la plus fréquente dans nos vies. Elle est si discrète que nous risquons de ne pas y faire attention. Pourtant c’est ce qui, au jour le jour, © Didier Goupy / CIRIC

Nous pouvons expérimenter la consolation spirituelle sous trois formes :

Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus évoque « ces joies si vives que l’âme est trop petite pour les contenir. Jamais depuis des années, je n’avais goûté ce genre de bonheur. Je sentais que mon âme était neuve comme si l’on avait touché pour la première fois des 18 Nouvelle revue Vie Chrétienne - Nº 5

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© Meyer / Tendance floue

Pour continuer en réunion… Trois pistes selon le point où l’on en est Piste 1 : pour s’aider à reconnaître la vraie joie. • Regarder les joies éprouvées ces derniers temps. À propos de quoi et comment se sont-elles manifestées ? Ont-elles été durables ou éphémères ? • Est-ce que je les relis comme des consolations spirituelles ? Pourquoi ? Ai-je pu en parler à d’autres pour vérifier d’où elles viennent ? Piste 2 : pour s’aider à se laisser guider par la joie.

nous d donne d’ d’avancer même ê d dans l’épreuve, cette paix intérieure qui nous fait vivre le quotidien dans l’amour de nos frères. C’est sur Dieu que nous prenons appui. Au fond, n’est-ce pas ce petit chant d’amour qui monte de notre cœur et nous fait avancer paisiblement et avec joie sur les chemins de Dieu. La tradition de l’Église appelle tout cela « consolation spirituelle » : c’est cette action de l’Esprit en nous qui nous fortifie, nous donne le goût de Dieu, met notre cœur en harmonie avec le sien et change notre regard sur le monde et sur les autres. Saint Paul nous donne les critères qui permettent de reconnaître la consolation :

pas une consolation spirituelle l ti i it ll si elle me rend malveillant et méchant envers les autres. Par contre si cette joie augmente ma patience ou m’aide à mieux maîtriser ma consommation d’alcool, je peux y reconnaître l’œuvre de l’Esprit.

Comment vivre ce temps de grâce ? – Ne pas s’envoler! Au contraire s’incarner, rester les pieds sur terre et en profiter pour structurer sa vie spirituelle. Y prendre des forces pour les périodes plus difficiles en pensant à la façon dont je m’y conduirai.

Ce que l’Esprit produit, c’est l’amour, la joie, la paix, la patience, la bienveillance, la bonté, la fidélité, la douceur et la maîtrise de soi. (Ga 5,22).

– Cela est un don de Dieu qui ne dépend pas de nous. Nous garder dans l’humilité en nous rappelant que nous sommes bien peu de choses quand nous ne sommes pas soutenus par cet élan spirituel et en rendre grâces à Celui qui en est la source.

Ainsi la joie que j’éprouve n’est

Monique LORRAIN

• Se remémorer un moment de joie profonde. Pour moi, de quoi est-il signe ? Ai-je pu en rendre grâces ? • Comment cette joie a-t-elle rayonné : partage avec d’autres, répercussions dans ma vie, repères pour mes choix ? Piste 3 : pour discerner les signes des temps. • Regarder la société dans laquelle nous vivons. Qu’est-ce qui est pour moi source de joie ? • Quel lien je fais entre ce fait et l’Évangile ? Quel désir cela suscite en moi ou quelle confirmation cela me donne sur ce que j’ai à vivre ? Voir aussi dans le fascicule « Pour un rendez-vous », la fiche sur « La joie » p. 25

Pour aller plus loin… CVX Infos : Paul Legavre, « La boussole de la joie », CVX Infos n° 61, avril 2009 « Suppléments » Vie chrétienne : Adrien Demoustier Vers le bonheur durable (n° 366) Monique Lorrain Discerner. Que se passe-t-il en nous ? (n° 480) Nicolas Rousselot La consolation (n° 530)

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École de prière

Se représenter un lieu Dans la manière ignatienne de prier on parle de « composition de lieu » faisant ainsi référence aux Exercices spirituels dans lesquels saint Ignace recommande à plusieurs reprises au retraitant de faire une « composition en se représentant le lieu ». Un exercice qui peut sembler simple de prime abord, mais qui n’est pas toujours facile à mettre en œuvre.

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Prier, c’est se retirer dans la « chambre secrète » que chacun porte au fond de soi, selon Maître Eckhart. Pour être vraiment présents au texte biblique et à la rencontre avec Dieu il nous faut nous rassembler et fixer notre imagination. Comment la composition de lieu nous aide-t-elle à entrer dans cet espace de l’intériorité, pour que nous parvenions à nous y recueillir, c’est-à-dire à nous rassembler ? La composition de lieu est un des deux préambules au premier Exercice. « Dans la contemplation ou la méditation de ce qui est visible », dit saint Ignace, « comme par exemple la contemplation du Christ notre Seigneur, lequel est visible, la composition sera de voir avec la vue de l’imagination, le lieu matériel où se trouve la chose que je veux contempler » (Exercices spirituels 47). Les Exercices nous invitent à orienter vers Dieu toutes nos facultés. Ici, c’est l’imagination qui est sollicitée.

Faculté trop négligée, que saint Augustin pourtant considérait comme « l’œil de l’âme ».

Les difficultés de la composition de lieu Notre imagination répond-elle toujours à notre appel ? Certains d’entre nous ont une vive imagination des détails, et sont capables sans effort de visualiser une scène, de l’animer, de voir le Christ sur son âne, de voir les rameaux, d’entendre la foule, et donc de participer à la joie évoquée par le texte. Cette participation en effet est essentielle : il ne s’agit pas seulement de planter un décor. Mais il faut se méfier de l’excès d’images qui parfois nous envahissent : les souvenirs de voyages, de photographies, peuvent nous aider mais peuvent aussi nous faire dériver vers la rêverie. L’inverse peut arriver : beaucoup d’entre nous se plaignent d’avoir peu d’imagination. Notre imagination, parce qu’elle n’est pas entraînée ou qu’elle a un autre mode de

fonctionnement, donne vite des signes de fatigue, et nous abandonnons par lassitude, sans trop oser le dire. En fait, on oublie trop souvent qu’il s’agit, en pratiquant la composition de lieu, non pas de se forcer pour se conformer à un modèle ou tenter d’appliquer une technique, mais qu’il suffit d’être là, en face de l’Écriture, avec nos facultés telles qu’elles sont, dans leur immense variété.

L’imagination des profondeurs Or nous pouvons recourir à une autre forme d’imagination, qui s’attache moins aux détails, mais plus à l’ambiance générale, et qui est plus apte à entrer dans l’atmosphère d’un lieu, qu’il s’agisse d’une scène de l’Évangile ou encore d’une parabole. Il s’agit alors simplement de se laisser pénétrer par toute la charge affective et symbolique que porte ce lieu. C’est pourquoi nous ne devons pas hésiter à revenir souvent vers les mêmes textes, ceux qui

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© Alain Pinoges / CIRIC

Le lac de Tibériade vu depuis le mont des Béatitudes.

nous attirent parce qu’ils correspondent à un appel intérieur. Ce peut être, par exemple, la rencontre avec la Samaritaine. Notre imagination n’a pas de mal à se fixer sur l’image du puits et du village. Ne nous hâtons pas d’entendre les paroles du Christ et de la femme, pour pouvoir, grâce à « l’œil de l’âme », aller plus loin que le simple décor. Imaginons d’abord la soif, la chaleur de midi et la fatigue. Goûtons la sensation de la fraîcheur de la source, de tout ce que représente l’eau vive. Revenons ensuite au besoin que nous avons au fond de nous de boire à cette source pour renouveler notre cœur. Alors la demande de grâce affleure naturellement : nous sommes prêts à entendre résonner en nous la bonne nouvelle de « la source d’eau jaillissant en vie éternelle » dans notre propre vie.

Entrer dans une dynamique Nous pouvons recourir au même

type d’imagination pour entrer dans certaines paraboles. Le Christ fait très souvent appel aux images, et nous pouvons le suivre en composant ce lieu qu’il propose à l’imagination de ceux qui l’écoutent. Il y a, dans Jean 15, un lieu non pas matériel, mais symbolique : la vraie vigne. Nous sommes invités à entrer avec les disciples dans cette vision, et d’une façon qui ne soit pas extérieure et superficielle, mais qui corresponde à l’élan et à la dynamique de notre vie. Imaginons donc, nous aussi, la vigne. Prenons le temps de nous attarder à son enracinement dans la terre, à l’attachement de chaque sarment au cep, à la vie qui circule dans ce cep et qui est la même pour tous les sarments. Cette vie qui donne du fruit. Celle qui est la nôtre si nous demeurons dans la vigne qui est le Christ. L’imagination a le pouvoir aussi dans la composition de lieu de recréer des situations familières.

Ainsi, dans Jean 21, 9-14, les disciples revenant de la pêche trouvent au bord du lac « un feu de braise sur lequel on avait disposé du poisson et du pain ». Notre imagination aura du mal à visualiser les « cent cinquante trois gros poissons ». Mais elle recrée aisément le lieu, le bord du lac, et la situation si proche de notre vie quotidienne : la surprise de trouver un repas préparé pour nous avec amour, et trouvé au retour du travail, la joie de le partager avec Celui qui nous attend pour éclairer nos vies. La composition de lieu nous aide donc à créer un espace où notre prière se développe en s’ancrant dans la réalité. C’est là que Dieu vient se révéler à nous. Nous sommes des êtres incarnés, attachés à des lieux, à une terre. Composer le lieu, c’est l’habiter pleinement afin de se laisser habiter par la parole. Jeanne-Marie BAUDE

Jeanne-Marie Baude est l’auteur de L’œil de l’âme – Plaidoyer pour l’imagination, Bayard, collection Christus, 2009. Préface de Dominique Salin sj, avant-propos d’Yves Roullière

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Question de communauté locale

Se taire ou parler? « Après le partage dans un climat de respect et d’écoute, l’échange et l’évaluation permettent de renvoyer quelque chose à un membre ou au groupe. Nous sommes invités à parler en vérité. Pourtant bien des fois, j’ai eu envie de dire une parole à quelqu’un et je me suis tu, de peur de le blesser. Toute vérité est-elle bonne à dire ? N’y a-t-il pas des moments où il est préférable de se taire ? » Nous ne sommes pas là pour nous dire nos quatre vérités, ni même pour nous « interpeller », dans le sens qu’a ce mot dans le dictionnaire et qui sous-entend une certaine violence. Mieux vaut alors s’abstenir ! Mais même quand nous cherchons à aider l’autre, c’est une bonne question à se poser avant d’intervenir.

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Se taire ou parler ? Un discernement est à faire, à partir des mouvements intérieurs provoqués par le partage et à partir de ce qui a été perçu de l’autre. Cela rejoint l’attention à ce qui se passe en nous pour repérer ce qui vient de l’Esprit et la qualité de notre écoute. Dans l’épître aux Galates, saint Paul met des mots sur le fruit de l’Esprit : « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi » (Ga 5, 22-23). Ce sont des repères. De même il peut être profitable de se rappeler quelques conseils donnés à celui qui donne les Exercices dans les annotations, car le compagnonnage que nous cherchons à vivre s’apparente à

un accompagnement mutuel. Au n° 15 par exemple, l’accompagnateur « ne doit pas incliner vers un parti ou un autre » et en aucun cas décider à la place du retraitant. Au n° 22 « il faut présupposer que tout bon chrétien doit être plus prompt à sauver la proposition du prochain qu’à la condamner. » Ceci peut aider à exercer une vigilance sur ses motivations et sa manière d’être.

Un discernement Quelle est ma météo intérieure ? Qu’est-ce qui me pousse à parler : une incompréhension, un agacement ? L’espoir de corriger l’autre, de l’amener à mes propres vues ou l’amour fraternel ? Et lorsque l’on est enclin à se taire : est-ce complaisance envers l’autre ou respect de son chemin ? Souci de sa propre image de bon chrétien ou compassion ? Enfin, en fonction de ce que je connais de l’autre, du point où il en est, qu’est-ce qui peut l’aider ?

Une vigilance Une fois la décision prise, reste la manière de la vivre. Que le silence, si nous jugeons que ce n’est pas le bon moment pour parler, ne soit pas désintérêt ou peur et manque de courage, mais plutôt maîtrise de soi et bonté. Une manière aussi d’entrer dans une relation dans la durée, avec patience. Et si nous osons une parole, qu’elle soit dite avec douceur et bienveillance ! Humilité aussi, car nous n’avons qu’une parcelle de vérité et ne pouvons parler qu’en notre nom, ou questionner l’autre pour qu’il trouve son propre chemin. Nous ne savons pas quel impact aura cette parole. Restons alors dans la foi que le Seigneur est à l’œuvre au cœur de chacun et que l’Esprit le rend capable d’entendre et de se laisser déplacer. Ainsi au fil des paroles échangées, l’Esprit conduira chacun sur son chemin vers la Vérité. Marie-Élise COURMONT

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© Fred de Noyelle / GODONG

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Expérience de Dieu

Bénévole à Saint Hugues Nous avons évoqué dans notre dernier numéro les bienfaits d’une retraite au cours des vacances. Pour que certains puissent vivre ce temps paisiblement, il faut bien que d’autres assument les tâches matérielles, sans pour autant s’y cantonner.

Une expérience riche et neuve Un bénévole relit son expérience. Pour les vacances de février, j’ai éprouvé le désir de faire une coupure et de vivre un temps qui ne soit pas de « retraite », mais de vie avec d’autres, alliant service, ressourcement et rencontres dans un cadre et un rythme apaisants.

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Un échange de mails avec les responsables de St Hugues de Biviers m’a permis d’organiser de manière souple mon séjour sur quelques jours. Après avoir échappé aux embouteillages des vacanciers alpins, je suis arrivé tardivement un vendredi soir, attendu avec bonheur par des hôtes patients ! Durant ce séjour, j’ai pu endosser plusieurs habits :

• Avec ceux de l’aubergiste d’Emmaüs, et au sein d’une équipe au

service de compagnons en retraite, j’alternais mon temps de manière paisible entre le service des repas, la plonge, un peu de ménage ou de bricolage selon les besoins et mes compétences. Belle expérience que de contempler une trentaine de retraitants en chemin avec le Seigneur et participer en modeste compagnon à leur expérience spirituelle. • Avec les habits de membre temporaire de la communauté de Biviers, j’ai pu goûter la convivialité des repas, avec des invités très différents, des rencontres variées mais toujours faciles, et si riches ! Les temps de célébration du matin et de l’eucharistie donnaient corps peu à peu à cette communauté de passage.

Et puis, j’ai pu aussi revêtir mes propres habits de pèlerin, poser un peu de ma vie devant le Seigneur, rencontrer des oreilles attentives et respectueuses pour m’ouvrir un chemin pour demain. Pour aider la démarche, à Biviers, il y a bien sûr la montagne majestueuse sous la neige, la possibilité de balades à pied ou en raquettes, les fresques d’Arcabas pas très loin… Ainsi durant cette semaine, il m’aura été donné de découvrir un peu plus la communauté d’une manière riche et neuve. Ce que je retiens, c’est cette double expérience, de vie entre laïcs au service paisible de compagnons et de ressourcement personnel. JEAN-PAUL

Amar y servir

Nathalie Arrighi, directrice du centre spirituel Saint Hugues de Biviers, revient sur le sens que prend le service. Venir en service à Saint Hugues ou dans tout autre lieu de mission, c’est accepter d’entrer soi-même dans une expérience spirituelle. Certes, cette expérience ne se vit

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pas comme dans une retraite au travers des méditations et des contemplations, mais bien au travers du corps, qui dit quelque chose de l’amour qui « se met dans les

actes plus que dans les paroles ». Ignace, dans les Additions insiste beaucoup sur la place du corps dans les Exercices. Se « vaincre soi-même » inclut nécessaire-

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ment à un moment donné un engagement du corporel (prendre en compte la place du sommeil, la relation à la nourriture, etc.). La transformation intérieure s’opère alors grâce à un engagement « en actes ». C’est sans doute la médiation du corps qui permet aux Exercices de ne pas être intellectuels, mais vraiment spirituels, engageant tout l’être dans une rencontre incarnée avec le Seigneur. Et l’on connaît la place importante que donne Ignace à contempler l’Incarnation. Se mettre au service de façon physique, c’est s’exposer aux autres et à ses propres limites (fatigue, découragement, etc.) et cela rend vulnérable. Il peut y avoir de vrais combats dans le service et on en ressort souvent transformés par un chemin qu’on n’aurait pas soi-même choisi ! Toutefois, cette vulnérabilité rend aussi positivement plus perméable à tout ce qui se passe dans la maison, au silence, aux rencontres, au sens des toutes petites choses, à l’ici et maintenant, la tête étant moins « polluée » par les choses à faire chez soi, tout

concentré qu’on est sur la tâche à accomplir reçue d’un autre. Le bénévole, bene volus, celui qui veut bien (de bonne volonté), celui qui veut le bien du lieu où il s’engage découvre peu à peu qu’il est précédé par un appel : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Et cette invitation le prend dans son entier : c’est bien en se donnant « par son corps et par son âme » que le bénévole accomplira en vérité la volonté du Seigneur, qu’il vivra en acte l’évangile du serviteur inutile, qui ne comptabilise pas les services rendus, qui n’attend pas de gloire personnelle et qui tire sa joie d’avoir fait ce qu’il avait à faire. C’est la prise de conscience de l’importance de cette expérience spirituelle vécue par la voie du service, qui nous a poussés à proposer chaque été des sessions « Amar y Servir à Saint Hugues ». Au programme : services communautaires, partage, prière, détente (les après-midi), et accompagnement par une personne « écoutante » (en groupe ou personnel si souhaité). Nous vous y attendons. Nathalie ARRIGHI

Cet été, où servir? St Hugues de Biviers Session « Amar y servir » Pendant les vacances scolaires d’été, en groupe de 4-5 personnes avec parcours spirituel, 7 jours de service du dimanche soir 19h au dimanche suivant 9h. Chaque jour : • 8h30 - 14h30 : prière communautaire puis service • 14h30 - 18h00 : repos-détente (ballades, baignades au lac, visites…) • 18h00 - 21h00 : temps spirituel, eucharistie et service • 21h00 - 21h30 : relecture de la journée Accompagnement personnel possible Contact et inscriptions : accueil@st-hugues-de-biviers.org ou tél. : 04 76 90 35 97 Penboc’h « Expérimenter la Communauté » du dimanche 11 au dimanche 18 juillet 2010 Sur 6 jours, session et détente, seul ou en famille, avec propositions spécifiques pour enfants de 3 à 12 ans. En fin d'après-midi, temps de détente avec les enfants. Deux types de services au choix : • Prise en charge jusqu’à 17h des enfants de 3 à 12 ans avec expériences spirituelles adaptées. • Participation aux tâches matérielles du centre. Contact : formation@cvxfrance.com ou tél. : 01 53 36 02 25 Camps d’été MEJ « Pour les 7-25 ans » Encadrement de camps par tranche d’âge Contact : www.mej.fr

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Lire la Bible

Le livre d’Amos En août 2008, le P. Nicolás invitait les membres de la CVX à devenir une communauté prophétique de laïcs. Prophétique ? On pense aux prophètes de l’Ancien Testament. Et là, ça se gâte, car l’image que nous avons des prophètes relève souvent du folklore. Exercice pratique avec le livre d’Amos. Pour entrer dans l'intelligence du prophétisme, le livre d'Amos constitue une excellente voie d'accès, parce qu'il contient presque tous les ingrédients qu'on retrouve chez les autres prophètes. De plus, ce livre a l'avantage d'être assez court, 146 versets et tient sur six pages A4. Mais plutôt que de vous expliquer ce que dit Amos, nous vous proposons quelques procédures ou outils pour découvrir ce livre. Cette lecture pourra vous prendre deux heures, car il s'agit moins de savoir comment les exégètes interprètent ce livre que de partir vous-même à la découverte de cet étrange personnage au message sulfureux.

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MÉTHODE DE LECTURE Première étape Avant de commencer la lecture du texte biblique, prenez le temps de mettre par écrit – quelques phrases suffiront – ce que vous considérez comme les principales caractéristiques du prophétisme. La définition d'un dictionnaire pourra éventuellement vous aider à clarifier vos idées.

Deuxième étape Ensuite, ouvrez votre Bible et lisez le texte d'une traite. Vous serez alors surpris de constater l'écart ou non entre ce que vous aurez noté et ce que découvrez au fil de votre lecture. Notez alors vos réactions.

Troisième étape Relisez le texte une deuxième fois en soulignant dans votre Bible ou sur une photocopie, le nombre de choses qui reviennent sept fois. Pour vous donner un ordre de grandeur, cela tourne autour de la vingtaine. Amusezvous par exemple à compter le nombre d'oracles en 1,3-2,5, le nombre d'impératifs, le nombre de fois que revient tel ou tel mot ou tel ou tel thème.

Quatrième étape Si le nombre sept a une telle importance pour Amos, on peut tenter de voir si la structure du livre ne comporterait pas sept sections : Am 1-2 : Israël est aussi coupable que les peuples d'alentour. Am 3 : YHWH a parlé, qui ne prophétiserait ? Am 4 : Israël est coupable, malgré les prévenances de Dieu en-

vers lui. Am 5,1-17 : Cherchez le bien afin de vivre. Am 5,18-6,14 : Malheur à ceux qui recherchent le jour de YHWH. Am 7,1-8,3 : Je ne suis ni prophète ni fils de prophète. Am 8,4-9,15: En ce jour-là, je relèverai la tente de Davis.

Cinquième étape Demandez-vous s'il n'y a pas des correspondances entre les sections qui portent la même lettre selon le schéma suivant : a Am 1-2 b Am 3 c Am 4 d Am 5,1-17 c' Am 5,18-6,14 b' Am 7,1-8,3 a' Am 8,4-9,15 En général, la périphérie (a et a') indique le thème traité, alors que le centre (d) délimite l'angle sous lequel il est abordé. Pour vous mettre sur la piste, disons que le thème d'Amos est le jugement de Dieu sur Israël et sur les nations, mais qu'on peut sans doute l'éviter si l'on change d'attitude et qu'on se repent, ce qui est l'angle privilégié par le livre.

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Sixième étape Dans cette sixième étape et pour mieux saisir la question posée lors de la première étape, tentez de répondre aux quatre questions suivantes : • Que sait-on sur Amos par le livre qui porte son nom ? • Comment Amos est-il devenu prophète ? • Quelle transformation Dieu opère-t-il chez Amos ? • Quelle est la cible de son message ? Comme vous pouvez le constater ces questions mettent en scène trois instances : la personne d'Amos, YHWH et les destinataires de son message.

PROPOSITION DE LECTURE

1. Que sait-on sur Amos par le livre qui porte son nom ? De la vie d'Amos, nous ne récoltons que des bribes. Nous savons qu'il est originaire de Tékoa, un petit village situé à dix kilomètres au sud-est de Jérusalem, à proximité de Bethléem. Ce qu'il dit sur sa profession reste bien énigmatique : il est bouvier c'est facile à comprendre - mais son autre mi-temps a donné du fil à retordre aux exégètes : il se présente comme pinceur de sycomore. Vite ! Lisez les notes de vos Bibles.

2. Comment est-il devenu prophète ? Il reçoit l'ordre de YHWH de porter un message de sa part aux gens du royaume du Nord sous le règne prospère de Jéroboam II vers 760 avant Jésus-Christ. Mais il revient à plusieurs reprises sur la manière dont Dieu l'a envoyé. Ne parlons pas de vocation, car ce terme risque de perdre tout son sens en pareil contexte : - D'abord sous la forme d'une parabole (3,3-8) : « Si deux hommes marchent ensemble, c'est qu'ils se sont mis d'accord. Si le lion rugit, c'est qu'il y a une proie dans la forêt. Si le lionceau élève la voix, c'est qu'il a fait une capture. Si le passereau est pris, c'est

© Michel Gounot / GODONG

Vous pouvez lire l'introduction

au livre d'Amos de votre Bible ou prendre connaissance de ma propre lecture. Mais dans les deux cas, mettez en résonance ces lectures avec votre propre lecture.

Je ne suis pas prophète, je ne suis que berger.

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qu'on a mis un piège. Si on sonne du cor, c'est que les gens ont peur. S'il y a un malheur, c'est que Dieu l'a causé. Comme Adonaï YHWH ne fait rien sans révéler son secret à ses serviteurs les prophètes ! Un lion a rugi, qui n'aurait pas peur ? Adonaï YHWH a parlé : qui ne prophétiserait ? » Ce poème emprunte le langage des sages et le sens est clair : Amos nous dit qu'il n'y a pas d'effet sans cause et que s'il prend la parole, ce n'est ni pour nous partager ses opinions, ni pour se faire valoir, mais c'est forcé et contraint par Dieu qu'il est parti au charbon. Le prophète ne serait-il qu'un automate devant aliéner sa liberté ? Attendons la fin de l'histoire pour en savoir plus. - Un peu plus loin (7,10-17), il revient à la charge car ses auditeurs, en particulier le titulaire du sanctuaire, l'accusent de squatter un lieu qui n'a pas fait d'appel d’offres en matière d'emploi. La scène se passe à quelques kilomètres au nord de Jérusalem, dans le temple de Béthel dont le prêtre Amazias est responsable. Ce dernier croit tout simplement qu'Amos veut prendre sa place, alors pour se débarrasser de ce prédicateur itinérant, il adresse au roi Jéroboam II le message suivant : « Amos a conspiré contre toi au sein de la maison d'Israël. Le pays ne peut plus supporter toutes ses paroles. Car ainsi a parlé Amos : Jéroboam mourra par l'épée et

Israël sera déporté de dessus son sol. » Amazias l'accuse tout simplement de trouble à l'ordre public, car ses propos menacent la sécurité de l'État en contestant la légitimité du pouvoir en place. Mais Amazias n'est pas totalement dupe et il pressent qu'Amos pourrait bien être un prophète authentiquement envoyé par YHWH, alors il le ménage un peu en lui demandant d'aller porter la bonne parole en d'autres lieux : « Voyant, va ailleurs. » C'est alors qu'Amos lui raconte ce qui lui est arrivé (7,14-15) : « Amos répondit et dit à Amazias : « Je ne suis pas prophète et je ne suis pas fils de prophète, car je suis né bouvier et je traitais les sycomores, mais YHWH m'a pris de derrière le petit bétail et YHWH m'a dit : va et prophétise à mon peuple Israël. » Cela déboute les deux arguments d'Amazias : Amos n'est ni un agitateur politique ni un professionnel du prophétisme qui lui permettrait de gagner sa vie, mais c'est YHWH qui est à l'origine de tout : « YHWH m'a pris, YHWH m'a dit, parole de YHWH. » Arrêtons-nous un instant sur ce dialogue entre les deux personnages, car ce qu'il révèle du prophétisme est fondamental. Le prophète n'est pas tant quelqu'un qui prédit l'avenir, même s'il ne cache pas que sur le Royaume du nord et son roi pèse une lourde menace, mais c'est un homme que Dieu pousse, voire contraint à annoncer une parole qui peut

se retourner contre le messager. La parole à porter est empreinte de la même violence que la parole reçue. La parole de Dieu a envahi tout l'être d'Amos et tous ceux à qui il la porte se heurtent à la violence du verbe. Amos n'a pu s'y soustraire et ceux à qui il s'adresse ne sauraient l'esquiver soit par la fuite soit par des arrangements politiques. Tel une réquisition, elle met en demeure de choisir, de se décider. Elle n'appelle aucune réserve, elle ne fait l'objet d'aucun discernement. Dieu fait irruption dans la vie d'Amos, entre à l'improviste dans sa vie pour en faire le messager d'une nouvelle terrifiante.

3. Comment Dieu transforme-t-il quelqu'un en prophète ? Certes, Amos parle sous la contrainte divine mais comment le prophète garde-t-il sa liberté ? Il n'est pas facile de répondre à cette question, mais pour percevoir l'originalité du ministère prophétique, il faut commencer par éliminer deux réponses qui mènent à des impasses et qui ne rendent pas compte de ce que dit la Bible. - À la lumière de la psychologie, on entrevoit chez la plupart des prophètes des troubles du comportement. Nombre d'entre eux connaissent des moments d'extase ou posent des actes extravagants. Mais tous ces phénomènes ne sont que des effets de surface. Ce n'est pas par ce genre de techniques qu'ils découvrent ce qu'il faut annoncer. Ce n'est pas non plus le ressort de leurs

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discours quand ils dénoncent les scandales auxquels ils assistent. Certains auteurs n'ont vu dans le prophétisme que des crises de démence ou d'incapacité à affronter le réel. Sans forcer le trait, on peut quand même affirmer que certains prophètes affichent des symptômes de maladies mentales bien répertoriées en psychiatrie. Mais ce ne serait pas la première ni la dernière fois que Dieu aurait recours à des malades pour servir ses desseins, mais on ferait fausse route en réduisant les prophètes à des inadaptés sociaux ou à des malades mentaux se donnant en spectacle sur la place publique.

pression de la volonté de Dieu à un moment précis et en un lieu donné. À la différence des sages, les prophètes traitent les problèmes de manière théologale. Le peuple de Dieu (ou l'Église) ne prend forme que s'il existe en son sein des prophètes, des prêtres et des rois ; le sage étant du côté du roi. S'il manque l'un des pôles, tout le corps social est ébranlé.

- Si les prophètes ne sont pas des illuminés, on ne saurait non plus les considérer comme des analystes de la société de leur temps ni comme des experts dans les questions sociales ou politiques. Leur prédication ne prend pas appui sur leur compétence dans ces domaines. La Bible connaît ce genre d'acteur, mais ce rôle est dévolu aux sages qui, à force d'observation, d'analyse et de calcul émettent un avis, « un conseil » sur la conduite à tenir dans une circonstance particulière. Le ministère prophétique est d'une autre nature : il est l'ex-

« Nous prétendons transmettre les paroles du Seigneur avec le commentaire autorisé qu'en ont fait la tradition et l'enseignement de l'Église. En réalité, nous « les interprétons » en fonction de la société à laquelle nous participons ; nous les lisons et nous les trions d'après nos conceptions et les besoins que nous pressentons. Nous les ajustons à notre mentalité qui participe nécessairement à notre temps. Ainsi nous estompons les miracles ; nous nous arrêtons de préférence aux discours, aux pages doctrinales ; dans celles-ci, nous insistons sur ce qui

Si le prophète n'est ni un émotionnel ni un intellectuel, qu'estil donc ? Un texte de Michel de Certeau peut nous aider à saisir quelque chose de la spécificité prophétique :

est appel à la « justice », à la « fraternité » mais nous sommes très discrets sur l'enfer et Satan, sur la rupture du monde. Nous reprenons, mais avec une portée tout autre, moderne, le langage biblique d'une foi jadis liée à la structure de l'expérience humaine et sociale propre au peuple d'Israël. Ne sommes-nous pas en train de répéter simplement ce que tout le monde dit ; en somme d'être simplement des échos quoique dans un langage un peu archaïsant - et de n'avoir rien à dire ? (« L'Étranger ou l'union dans la différence » p. 160, 164. Foi Vivante n° 116, 1969). Qu'un tel verdict ne nous amène pas à conclure que l'Église n'a que faire de spécialistes en sciences sociales ou en sciences politiques ou en sciences tout court ! Mais le prophète est porteur d'une autre dimension, d'un autre point de vue, témoin de l'irruption de Dieu dans sa propre vie et dans l'histoire des hommes. Nous poursuivrons dans un prochain article avec le contenu du message d'Amos et les questions théologiques ou existentielle qu'il peut soulever. Jacques TRUBLET sj

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spiritualité ignatienne

RELIRE SA JOURNÉE POUR Y DÉCOUVRIR DIEU La relecture de la journée occupe une place centrale dans la spiritualité ignatienne. Il ne s’agit pas d’un inventaire des ses actions et de ses pensées, mais d'une rencontre avec celui qui en est la source. Méditer chaque jour la parole de Dieu, être accompagné régulièrement, faire chaque année les Exercices spirituels et chaque soir la relecture de sa journée, voilà les quatre principaux instruments de croissance spirituelle des membres CVX (comme des jésuites). Nous parlerons de la relecture de journée, qu’Ignace appelle examen de conscience : un exercice auquel il attachait, pour la vie du jésuite, autant d’importance qu’à l’oraison quotidienne. Ignace n’a-t-il pas préparé son compagnon de chambre Pierre Favre, à Paris, pendant quatre ans par cet exercice avant de lui faire faire les Exercices spirituels de 30 jours ?

M

Cet exercice est un travail de mémoire. Il est capital pour l’être humain de se souvenir. L’invitation la plus fréquente dans la Bible, avec ou après « Écoute », c’est « Souviens-toi ». La mémoire de notre passé est ce qui fait notre unité, qui fonde notre identité, de personnes : ceux et celles que nous voyons « perdre la mémoire », du fait du délabrement de leurs capacités mentales, perdent en même temps leur identité. Je n’ai conscience d’être ce que je suis que parce que je réunis mon passé, même si c’est de manière incomplète et

parfois confuse, dans ma mémoire. « Souviens-toi… Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays de la servitude. » « De là, je reconnais ce qui m’est arrivé comme « bienfaits reçus » de la main du Seigneur. J’ai vécu, je reconnais la vie comme un don » (Dhôtel).

La relecture de journée est une prière Au terme d’une journée fatigante, nous nous abandonnons à Dieu dans la confiance, comme le Christ mourant remet son esprit entre les mains du Père. Ô père, source de l’amour, Tu nous as gardés en ce jour Dans ta tendresse. Si je n’ai pas compris ta voix, Ce soir je rentre auprès de Toi, Et ton pardon me sauvera de la tristesse.

Il ne s’agit donc pas, comme un trésorier, de « faire la caisse » en vérifiant le compte des recettes et des dépenses, ou d’un « bilan » ou d’une « évaluation », ni d’une introspection psychologique en regardant ma vie, seul avec moimême. Non, il s’agit d’une rencontre avec Dieu : la « matière » de ma prière n’est plus comme dans la méditation le livre de la Parole de Dieu, c’est le livre de ma vie. Car Dieu nous parle par ces deux livres, en nous renvoyant sans cesse de l’un à l’autre. Il n’est pas question de faire la comptabilité de nos péchés, mais bien plutôt, selon Pierre Gouet : • reconnaître les bienfaits de Dieu (premier temps : de Toi à moi) ; • lui demander son pardon pour mes manquements à son amour (2e temps : de moi à Toi) ;

Comme le disent si bien les alexandrins de Marie Noël :

• pour repartir dans la confiance dans l’avenir (3e temps : nous deux, demain).

Mon Dieu, source sans fond de la douceur humaine, Je laisse en m’endormant couler mon cœur en vous Comme un vase tombé dans l’eau de la fontaine Et que vous remplissez de vous-même, sans nous.

Aussi la relecture commence-telle par une prière de demande à l’Esprit : une demande de lumière (« me connaître en vérité, comme Il me voit ») et aussi pour être conscients de tout le bien reçu de sa main » (Exercices spirituels 233).

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Le discernement au quotidien

Lumière Grâce

Examen

des appels des réponses Avenir

Passé Selon ce schéma de Jean-Guy Saint Arnaud1, reprenant celui de Jean-Claude Dhôtel, l'examen du conscient met en œuvre une dynamique : des bras levés pour remercier Dieu des bienfaits reçus dans la journée et des appels perçus (pardon demandé, initiative à prendre) en offrant notre réponse ; un pied s'appuyant sur le passé, et un autre levé vers l'avenir, pour avancer.

Se souvenir pour reconnaître Dieu dans ma vie Relire sa journée comme le lépreux guéri par Jésus revient sur ses pas pour le remercier, tandis que les neuf autres continuent leur chemin, amnésiques comme nous le sommes souvent… Relire sa journée comme Ezéchias, le roi d’Israël, déplie devant le Seigneur dans le temple la lettre de menace qu’il a reçue du roi d’Assyrie qui menace de l’exterminer : « Seigneur, Dieu d’Israël, entends, ouvre les yeux et vois ! Entends les paroles de Sennachérib qui a envoyé dire

des insultes au Dieu vivant… Délivre-nous de sa main ! » (2 Rois 19,15-19) Relire sa journée comme le fonctionnaire royal qui réalise que le moment où son fils a retrouvé la santé est bien celui où Jésus lui a dit : « va, ton fils est vivant. » Il crut, lui et tous les siens » (Jn 4, 46-53). Relire sa journée comme Jacob qui déclare après la lutte avec l’ange : « Dieu était là, et je ne le savais pas ! » (Gen 28,16). C’est toujours après coup que nous découvrons le sens de ce que nous avons vécu. Surtout avec Dieu qui ne peut être aperçu que « de dos » : reconnu après son passage. Relire sa journée comme le disciple bien-aimé qui, devant le signe du tombeau vide, voit et croit et qui plus tard reconnaît, devant cet étranger au bord du lac et le filet rempli de poissons : « C’est le Seigneur ! » (Jn 21,7). Relire sa journée comme Pierre en entendant au bord du lac la triple question de Jésus ressuscité : « Simon, m’aimes-tu ? » et en se souvenant de son triple reniement (Jn 21, 15-17). Relire sa journée comme Marie à Bethléem, qui, après avoir écouté le témoignage des bergers, entreprend de relire et de relier les paroles-événements accueillis et recueillis (symballousa dit Luc : conjoignant) : elle met en rapport la parole entendue neuf mois plus tôt à l’Annonciation « Tu enfanteras un sauveur » et celle des anges rapportée par les bergers : « Aujourd’hui, un Sauveur vous est né ». De cette mise

en relation le sens jaillit comme une étincelle. « Marie gardait et reliait les paroles en son cœur » (Lc 2,19). Jacques FÉDRY sj

L’examen de conscience, un exercice de maîtrise de soi? « Oui, mais au sens où, pour saint Paul, la maîtrise de soi est le fruit de l’Esprit, à côté de la douceur, sous le règne de l’amour, avec la joie et la paix qui l’accompagnent (Ga 5, 22). Rien à voir avec la vertu stoïque. Tu deviendras davantage maître de toi, de tes pensées, de tes paroles et de tes actions, en reconnaissant que tu es conduit et en te laissant conduire par l’Esprit de Dieu. Pas de maîtrise de soi sans remise de soi. L’examen est ce moment privilégié où, après une journée occupée aux affaires de ce monde, il est donné de reconnaître que « Dieu était là et je ne le savais pas » (Gn 28, 16) et ainsi, d’avancer dans la vie sans crispation ni de peur ni d’orgueil. »

1 Jean-Guy Saint Arnaud, Marche en ma présence, Canada, Mediaspaul, 2007, p. 21-25.

Jean-Claude Dhôtel, « L’examen de conscience », Christus n° 116 (1982), p. 464. Mai 2010 31

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Ensemble faire Communauté

france

La gouvernance : un chantier qui avance ! Chaque année, des délégués de la Communauté de Vie Chrétienne, venus des quatre coins de France, se réunissent en assemblée générale ordinaire. De temps à autre, l’assemblée générale ordinaire se double d’une assemblée très extraordinaire, notamment lorsqu’il faut modifier les textes de référence. Nous vous avions parlé dans le nº 2 du « chantier de la gouvernance » entamé en 2006. Depuis, le chantier a bien avancé et une assemblée générale très extraordinaire a réuni, non seulement les délégués habituels des régions (responsables, trésoriers, délégués au Comité national et délégués à l’AG), mais aussi les membres du Comité consultatif (principalement d’anciens responsables régionaux et nationaux). Bref environ 200 personnes qui ont approuvé « les fondations », avant de « monter les murs ».

Les Assemblées des 13 et 14 mars 2010 – qui ont réuni les représentants habituels des régions pour les assemblées générales et les membres du comité consultatif qui avaient été réunis en septembre 2009 - ont été exceptionnelles en donnant à la Communauté de Vie Chrétienne France deux nouveaux textes nationaux1 sur lesquels nous allons nous appuyer pour les années à venir.

L 1 Vous pouvez trouver ces 2 textes sur le site www.cvxfrance.com dans la rubrique « documents nationaux » 2

Les Normes particulières ont été adoptées par l’assemblée générale ordinaire par 124 voix pour et 2 voix contre. (Elles avaient été adoptées auparavant par les membres du Comité consultatif réuni en Comité décisionnel par 101 oui, 2 non, 3 abstentions et 1 nul.)

Le premier est un texte canonique – les Normes particulières de la Communauté de Vie Chrétienne France – qui précise ce que nous voulons vivre en communauté à partir de ce qu’est la Communauté aujourd’hui et quels moyens organisationnels nous

mettons en œuvre pour cela. Le second – les Statuts civils – traduit ce que nous vivons et notre fonctionnement en langage civil dans le cadre d’une association loi 1901.

les Normes particulières de la Communauté de Vie Chrétienne France 2 Les Normes particulières nous rappellent que nous sommes d’abord une communauté mondiale et une association publique de fidèles de droit pontifical, ce qui se traduit entre autres, par un changement dans la gouvernance nationale, et par un changement de perspective ; perspec-

tive dans laquelle les Normes particulières, dans la lignée des Principes généraux et des Normes générales, sont premières en précisant ce que nous voulons vivre en communauté. Dans la première partie, ce qui est central, c’est bien « la manière dont nous voulons vivre ». C’est pourquoi le chapitre IV « manière de vivre », est le plus développé. Tout en faisant référence aux PG et aux NG, ce chapitre attire l’attention sur quelques points regroupés en 3 séquences : • membres d’un Corps apostolique • qui vivent de la parole • pour la mission. Le « vivre de la parole » a une répercussion immédiate dans

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DR

C’est ici !

Tout est prêt ?

Allez, venez chercher votre badge !

Je signe où ?

Il y a même des stands pour les œuvres ! Rosae ? Vous parler latin au CISED ?

On y va. Y en a qui sont forts. Ils jouent de la flûte en marchant !

le chapitre VI, « manières de prendre des décisions », qui commence ainsi : « l’esprit d’écoute mutuelle et de discernement préside à notre manière de décider ». Ce chapitre précise ainsi l’esprit dans lequel la gouvernance doit s’exercer.

au plus prêt des communautés locales et construites en cohérence avec les diocèses. C’est à ce niveau que se vivra la vie communautaire régionale.

souci de soutenir les équipes service des communautés régionales. Elles auront à favoriser la mutualisation des moyens – par exemple pour la formation –, la communication montante et descendante, la concertation entre communautés régionales proches par le travail en commun, le partage d’expériences et le soutien mutuel.

Le chapitre V aborde les cheminements personnel et communautaire que la CVX nous propose. La seconde partie définit les grandes lignes des moyens organisationnels que nous nous donnons. Ils seront ultérieurement précisés dans un règlement intérieur plus détaillé. Ce sont d’abord des communautés régionales plus petites - à l’image des « pôles actuels » -

En établissant une fonction de relais diocésain - qui sera une personne ou une équipe en lien étroit avec l’équipe service régionale élément d’impulsion apostolique en lien avec l’Église diocésaine, nous disons notre désir d’être un corps apostolique et notre attachement à la communauté ecclésiale elle-même en mission. La communion entre les communautés régionales sera assurée au sein de grandes régions (entre 5 et 8). Les équipes service des grandes régions auront comme

À intervalle régulier se réunira l’Assemblée de la Communauté composée de représentants de la diversité de la communauté tant régionale (représentants des communautés régionales et grandes régions) qu’apostolique (représentants des œuvres, des ateliers, etc.) pour préciser les orientations de la Communauté en lien avec les orientations issues de Mai 2010 33

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Ensemble faire Communauté

france 3

partage, de débat et de vérification des intuitions qui travaillent la Communauté, de soutien mutuel et de veille quant à la fidélité aux orientations données par l’Assemblée de la Communauté.

Le Conseil de la Communauté, composé des membres de l’ESN, des responsables des Équipes Service Grandes Régions, et de responsables d’équipes service à vocation nationale aura pour mission d’être un lieu d’aide à un discernement élargi de l’ESN, de

Les statuts civils devaient évoluer pour tenir compte des changements d’organisation. C’était également l’occasion de dire – en langage de la société civile plutôt que dans le langage de la Communauté qui n’est pas compréhensible par nos interlocuteurs civils

Élargi aux trésoriers des grandes régions, il est l’instance devant laquelle l’ESN présentera annuellement la vie de la Communauté, notamment sur le plan financier.

Les Statuts civils3

et dans un style « ramassé » – ce que CVX vit « ici et maintenant » en tant qu’association (art. 2 et art. 4) mais aussi de préciser que nos textes de référence sont les Normes particulières ainsi que le règlement intérieur qui lui sera associé (art. 5). Le fonctionnement (art. 7 et 8) de l’association qui s’appelle désormais « Association Vie Chrétienne » est exactement calqué sur le fonctionnement décrit dans les Normes particulières. Ces nouveaux statuts civils prendront pleinement leur effet à compter du 31 juillet 2011 afin de permettre une période de mise en œuvre progressive de cette réforme. DR

Les statuts civils ont été adoptés par l’assemblée générale extraordinaire par 98 voix pour, 21 voix contre, 7 abstentions et 1 blanc.

l’Assemblée mondiale et ce qui se vit dans la Communauté en France. Cette Assemblée élira l’Équipe Service Nationale (ESN) pour un mandat de cinq ans. Celle-ci décide des modalités de mise en œuvre des orientations de l’Assemblée de la Communauté ; elle est en lien avec la communauté mondiale ; elle est l’instance ordinaire de décision et d’animation de la Communauté.

On se concentre parce quà la fin il va falloir voter !

On discute en petits groupes !

On retourne dans l’ampithéâtre, mais on chante un p’tit coup avant de s’y remettre !

A voté !

Et maintenant il faut compter !

Quel week-end !

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Aucun texte n’est une fin en soi. Ils doivent, au final, être au service de ce que nous cherchons à vivre, aussi bien dans ce qu’ils disent que dans la manière dont nous les accueillons et les mettons en œuvre. En préface d’un texte mondial à

paraître, le Père Kolvenbach remercie entre autres « ceux qui l’utilisent avec créativité ». Et le Père Nicolás d’ajouter : « Il dit cela parce qu’il sait que les documents écrits ne valent pas grandchose s’ils ne sont pas interprétés en profondeur, médités avec li-

berté et mis en œuvre avec créativité. » Mettre en œuvre avec créativité c’est ce que nous allons faire ensemble maintenant. Alain JEUNEHOMME (ESN) avec la participation de Véronique Angevain et Diégo Pollet

Un écho Marie-Hélène Lerouge, membre de l’Équipe Service Nationale précédente et ancienne directrice de la revue, était présente. Elle nous livre ses impressions.

''

Trois ans après la fin de mon mandat dans l’ESN et désormais en Normandie, j’ai réalisé que je ne connaissais pas les personnes dans le hall d’entrée. Et cela m’a touchée : tous ces gens nouveaux, qui ont dit oui et sont là pour que la Communauté avance ! Cela, dans une école très accueillante avec amphi, cour de récré, restaurant, salles de classe pour les carrefours. Vincent, son intendant, membre de la Communauté, veillait sur nous. C’était une chance. À l’ouverture, les chants du MEJ m’ont réjouie. Puis, la Communauté a été invitée à un passage, à une pâque, par les méditations de notre assistant national. Des paroles fortes, réfléchies ont été partagées par l’ESN. Et le chemin parcouru pour aboutir à la réforme nous a été présenté par ses acteurs, avec leur expertise associative, communautaire, canonique. C’était bon de voir les visages de ceux qui avaient œuvré. L’a priori de bienveillance a été présent dans les débats au service de la liberté. Des souffrances ou des interrogations profondes ont

pu être entendues. Le désir de faire confiance était fort. Et de fait, dimanche, lors des votes, après un temps de solitude et de recueillement, nous sentions tous que c’était un moment solennel : nous devions changer de regard, ne pas rester tournés vers le passé. Désormais, la Communauté a en France des statuts canoniques, et les nouveaux statuts civils leur sont adossés. L’adoption massive des Normes particulières a dit ce regard neuf. Mais une partie de l’assemblée n’était pas accordée aux nouveaux statuts civils. L’eucharistie a permis des paroles de communion pour que chacun reparte en paix, quel que soit son vote, positif ou négatif. Je suis revenue heureuse de ce week-end : la gouvernance dont nous sortons n’était pas appropriée, les tâches d’organisation occupaient trop de place. La Communauté dispose désormais d’une gouvernance pour aller au bout de son charisme, en permettant à chacun de croître sur son chemin spirituel et surtout de s’ouvrir au monde. Marie-Hélène LEROUGE Mai 2010 35

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Ensemble faire Communauté

monde

Trois ans au Brésil

http://sites.google.com/a/ cvxbr.org/cvxbrasil/Home

Fin décembre 2006, Marie-Antoinette Jamin, membre de la CVX France, quittait la France pour le Brésil, avec son mari et leur petit-garçon, alors âgé d’un an. Après trois ans d’expatriation, ils sont revenus en France la tête pleine de souvenirs.

M

Marie-Antoinette, tu as rejoint une communauté dès ton arrivée à São Paulo. Comment cela s’est-il passé ?

Les Brésiliens ont-ils une façon différente de procéder ? Dans l’équipe qui m’accueillait, nous commencions nos réunions par un temps de prière. Par exemple, au moment où je suis arrivée, nous avons prié jusqu’à l’Assemblée générale mondiale de Fátima avec les textes proposés par l’ExCo. Il me semble que la suite de la réunion est beaucoup moins structurée qu’en France, beaucoup plus souple. Les différents temps sont moins marqués. Les réunions ne sont pas préparées, comme en France. La personne qui reçoit prépare le temps de

Autre différence, les communautés locales trouvent elles-mêmes leur accompagnateur. Pendant mon séjour, le problème s’est posé. Notre communauté a pris le temps d’un discernement avant de demander à une laïque si elle acceptait de nous accompagner. Les réunions ont lieu tous les quinze jours, de préférence le week-end (samedi ou dimanche) en fin d’après-midi, le plus souvent de 16 heures à 20 heures Chacun vient avec ses enfants. On prend le temps de partager. DR

Avant même notre installation, je suis allée au Brésil pour le travail. Avant de partir, j’avais demandé au secrétariat de la CVX France les coordonnées de la CVX brésilienne. J’avais envoyé un courrier électronique et lors de mon voyage de novembre, j’ai eu la chance de partager un repas improvisé avec l’équipe qui allait m’accueillir. Lorsque nous nous sommes installés au Brésil, je connaissais déjà l’équipe. L’année « scolaire » démarre juste après le carnaval, en février. C’est à cette époque que nous avons débuté les réunions.

prière, mais c’est tout. Ensuite, chacun partage sa relecture et ses « motions intérieures ». La réunion se termine par une action de grâce et une ouverture au monde.

Avec David, mon mari, nous avions commencé l’étude du portugais un an avant notre arrivée.

Notre communauté était composée de deux couples, d’un troisième couple dont un des conjoints était moins assidu aux réunions, d’un homme divorcé et de moimême. Même si David, mon mari, ne participait pas aux réunions car il ne partage pas ma foi (des petits bouts tout de même !), il s’est toujours senti bien accueilli, comme faisant partie de l’équipe d’une certaine façon.

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J’ai également été frappée par l’impact qu’avait la spiritualité ignatienne sur toute la famille. Les enfants de deux couples étaient scolarisés dans des collèges jésuites. Parents et enfants vivaient quelque chose de commun.

Le Brésil

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Au-delà de ces différences, je me suis tout de suite sentie « en famille ». Mes compagnons de communauté locale faisaient tous les ans une retraite selon les Exercices spirituels et nous parlions un langage commun.

dre frais ? En faisant simple : les repas « sans chichis » sont préparés par des membres, chacun vient avec ses draps, etc. Les retraites m’ont également semblé moins onéreuses qu’en France. Les rencontres de toute la CVX sont extrêmement rares. Mais les informations circulent bien entre tous grâce à l’Internet. Au niveau régional, il y a une « confraternisation » chaque année, weekend de rencontres avec churrasco (c'est-à-dire barbecue), piscine,

État fédéral d’Amérique du Sud.

Qu’est-ce qui te semble caractéristique de la CVX brésilienne ? Ses membres sont « dans l’action ». Par exemple dans ma communauté, un médecin gynécologue avait choisi de travailler dans un dispensaire auprès de jeunes filles qui se « retrouvent » enceintes à un âge précoce (un vrai problème au Brésil). Sociologiquement, la CVX brésilienne est plus diversifiée, ce qui se traduit par un souci de ne pas dresser une barrière financière. Par exemple, comment faire pour réunir des personnes venant des quatre coins d’un pays grand comme 15 fois la France à moin-

foot et eucharistie bien régions organisent une annuelle, à l’issue de certains prononcent leur ment.

sûr. Les retraite laquelle engage-

La CVX a du mal a se développer étant donné l’immensité du pays. Elle a pour priorité de proposer son projet aux jeunes qui découvrent la spiritualité ignatienne. Dans l’esprit de Fátima, elle souhaite aussi que ses membres soient davantage missionnaires.

Qu’est-ce qui vous a frappés en arrivant ? Le Brésil est un pays de contrastes. On y trouve de grandes richesses et de grandes pauvretés.

Nom officiel : République fédérative du Brésil Superficie : 8511965 km² (quinze fois la France), 5e rang mondial Population : 195 millions (2008), 5e rang mondial Capitale : Brasilia (2 millions d’habitants) Villes principales : São Paulo (18,4 millions d’hab.), Rio de Janeiro (11,1 millions) Langue officielle : portugais Monnaie : real Fête nationale : 7 septembre PIB (2008) : 1576 milliards de dollars (10e rang, derrière la Russie, devant l’Inde) Président de la République : Luiz Inácio Lula da Silva Mai 2010 37

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Ensemble faire Communauté

à vos enfants c’est d’aller jusqu’au bout de votre formation. » L’ascenseur social fonctionne, même s’il faut partir de très bas. La gentillesse des Brésiliens m’a beaucoup touchée. Ce sont des gens de consensus. Ils n’ont pas d’a priori et sont très positifs.

On parle beaucoup des problèmes de sécurité. Y avez-vous été confrontés ? On note une grande d di disparité ité entre les régions, par exemple entre le Nord et le Sud du pays. Mais également disparité à l’intérieur d’une ville comme São Paulo, l’une des villes les plus riches du pays, où l’on peut voir un immeuble luxueux à côté d’une favela. Il faut dire que les constructions sont permanentes et peu planifiées. On construit des immeubles à tout-va, mais l’infrastructure routière ne suit pas, et les transports en commun encore moins. L’inégalité entre les personnes est du même ordre, par exemple au sein d’une même entreprise, dans des proportions inimaginables en France. J’avoue avoir été choquée.

C’est un souci majeur des Brésiliens. Les attaques envers les personnes sont nombreuses, parfois violentes. Nous sommes rentrés en France depuis quelques mois et habitons une maison dans la banlieue de Sochaux. La jeune fille au pair brésilienne qui vit chez nous était très inquiète qu’il n’y ait pas de barreaux aux fenêtres. C’est dire ! Au Brésil, nous habitions un quartier tranquille et ne nous sommes jamais sentis en danger.

Avec quel trésor repars-tu ? Je reste marquée – David aussi – par le regard positif et sans a

priori que portent les Brésiliens sur les autres et en particulier sur leurs enfants. Cela a changé notre façon de voir nos enfants. Sur un plan professionnel, la volonté d’éviter les conflits, de rechercher le consensus – au bons sens du terme bien sûr. Je n’oublierai pas non plus l’accueil reçu en CVX. J’ai aimé vivre dans un pays étranger, apprendre une nouvelle langue. Cela a ouvert notre regard. Nos deux plus jeunes enfants sont nés au Brésil, ça compte !

Question subsidiaire. David, si la France affronte le Brésil pendant la Coupe du monde de football, quelle équipe soutiendras-tu ? Você pode fazer a pergunta em português? Propos recueillis par Florence LEROY

À lire Brésil, terre d'avenir de Stefan Zweig DR

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monde

Pourtant, l’espérance est très forte, beaucoup plus forte que dans notre pays. Les cours du soir sont très développés. Je n’avais jamais vu ça ! L’agent de sécurité de l’étage où je travaillais gagnait une misère, mais suivait des cours du soir afin de trouver un travail mieux payé. Son courage m’impressionnait. Dans le métro, une publicité disait : « le meilleur exemple que vous puissiez donner 38 Nouvelle revue Vie Chrétienne - Nº 5

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Revue Vie Chrétienne n°5  

Accueillir la joie

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