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© Anne Joudiou / CIRIC

Éditorial

Regards Tenir debout. L’image qui vient spontanément à l’esprit est celle d’une volonté tendue : « Je » tiens debout. Mais nous pouvons être mis à terre deux fois : objectivement, par des événements ou des circonstances qui nous font perdre pied, et subjectivement, dans le regard des autres. Changeons de place un instant et posons-nous la question : mon regard porte-t-il l’autre ou au contraire l’abaisse-t-il ? Qu’est-ce que j’aime en l’autre ? Ce qu’il est véritablement ou ce qu’il représente ? Et quand il cesse de représenter ce qui me flattait, suis-je capable de l’aimer encore ? « En passant, il vit Lévi, le fils d'Alphée, assis au bureau de la douane, et il lui dit : “Suis-moi.” » (Marc 2,14). Jésus ne voit pas Lévi, le publicain à la solde des Romains, mais un homme qu'il estime capable de devenir Matthieu l’apôtre. « À cette vue, le Pharisien qui l'avait convié se dit en lui-même : “Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu'elle est : une pécheresse !” » (Luc 7,39). Jésus ne voit pas la prostituée connue de tous, mais une femme qui a montré beaucoup d’amour. « Seigneur, reprit le centurion, je ne mérite pas que tu entres sous mon toit ; mais dis seulement un mot et mon enfant sera guéri. » (Matthieu 8,8). Jésus ne voit pas le païen, mais un homme de grande foi.

»

Notre Dieu est bon et miséricordieux. Il voit dans le secret des cœurs et nous savons que nous pouvons compter sur son amour indéfectible. Mais il est doux aussi de pouvoir se reposer dans le regard des autres.

Florence LEROY

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L'air du temps

POUR UNE PRÉSENCE RÉELLE « Lorsque manquent les hommes, efforce-toi d’être un homme » disait le grand Hillel, maître juif du temps de Jésus.

L (1)

Wislowa Szymborska, poétesse polonaise, prix Nobel de littérature 1996, in De la mort sans exagérer, éditions Fayard

(2)

Jean-Pierre Jossua, dominicain, in Carnets du veilleur, éditions Arfuyen, p. 29

Cette phrase me tient en éveil en sa brièveté. Et me voici la réécrivant pour des lecteurs anciens et nouveaux d’une revue, en désir de veille, de réflexion, d’action. Que Jésus ait pu l’entendre, qu’il ait pu lui même la prononcer ne peut que nous plaire. Lui, l’homme parmi les hommes par excellence. Lui qui ne cesse de nous appeler à « naître d’en haut », à élever nos cœurs au-dessus de nos écœurements éventuels, légitimes ou pas. Lui qui « ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu » (Philippiens 2), qui désire tant nous voir vivre de l’Esprit au cœur de la Loi et des lois. « Lorsque manquent les hommes, efforce-toi d’être un homme », je réécris ces mots en pouvant déjà les voir noyés dans des pensées tristes, imprégnées de découragement, de ce cynisme aux allures réalistes qui marquent l’air du temps. Je les rumine, m’y accroche, et cherche en moi les sources qu’ils dégagent, les lumières qui éprouvent et dépassent mes propres jugements, mes doutes, mes murs de faiblesses et amoncellements de

paresses ou blessures. Présent à soi-même, aux autres et à Dieu, Il faut partir, repartir. Quitter sans effacer, jeter l’ancre en avant, consentir au temps qui vient, sans doute mourir, mais « sans exagérer »1. Après les grands bouleversements sanglants du XXe siècle et l’ouverture du suivant avec images apocalyptiques en direct et en boucle sur nos petits écrans, grandit pourtant la conscience d’un monde multipolaire à forte capacité de violence dont la complexité demande à la fois respect, lenteur et regain d’intelligence, souvent résistance et disponibilité ; chaque jour, dans les courants de surinformations ou désinformations, discernement, esprit de décision. Présence en éveil.

N'ayez pas peur « Voici le journal et ses mauvaises nouvelles : femmes battues à mort, catastrophes aériennes, terrorisme islamique, nouveau mur de la honte, réseau mondial de prostitution, réchauffement de la terre. Croire encore à un avenir meilleur ? On serait déjà content d’un équilibre provisoire… »2 Au-delà des saines repentances ou mauvaises culpabilités savamment entretenues par les

vainqueurs dominants – comme dans la région des Grands Lacs africains –, c’est de compassion et de miséricorde plus que de réconciliation à marche forcée qu’il faut survivre pour et avec des millions de gens réfugiés, déplacés ou pris en otages. Un nouveau pape, en vieux sage, redit d’une voix étonnamment douce, fragile, « N’ayez pas peur » et aussitôt, articule « Jésus ne prend rien, il donne tout ». C’est le temps du comment être réellement présent, temps des clefs, des codes et des ponts pour vivre et aider à vivre encore, choisir d’impulser l’air ambiant, de charpenter l’avenir. Se précisent alors le risque, les tentations des raccourcis, trompe-l’œil et illusions dans l’activité comme dans la passivité personnelle ou collective. Dans l’une ou l’autre posture, c’est la sécurité et la peur qui commandent, nous hantent. Un ami historien, philosophe et théologien, m’écrit cet été : « Il convient de reconnaître, distincte de la catégorie "agir pour" ou "agir avec", la catégorie" exister avec" qui concerne un ordre de réalité plus profond. "Agir pour" est du domaine du simple

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© William Alix / CIRIC

présence réelle comme signe de cet enfant juif, l’Homme-Dieu, que nous savons bien être venu, ressaisissant les sagesses antiques, et, qui vient au rythme de notre pain quotidien ?

amour dde bi bienveillance". ill " ""Exisi ter avec" du domaine de l’amour d’unité. L’amour va à un être existant et concret. Quoiqu’en dise Pascal, il va à la personne, non à ses "qualités’". L’être que j’aime, qu’il ait tort ou raison, je l’aime ; et je souhaite exister avec lui et souffrir avec lui. "Exister avec" est une catégorie éthique. Ce n’est pas vivre physiquement avec un être de la même façon que lui ; et ce n’est pas seulement aimer un être au sens de lui vouloir du bien ; c ‘est l’aimer au sens de faire un avec lui, de porter son fardeau, de vivre en "convivance" morale avec lui, de sentir avec lui et de souffrir avec lui. Avant de lui "faire du bien", et de travailler pour son bien, on aura

choisi d’exister avec lluii et dde soufh i i d’ i f frir avec lui, et de faire sienne sa peine et sienne sa destinée. »

Hors idéologie, mais non sans idée Me reviennent les mots du grand Hillel. Excès de jérémiades ou excès d’exaltations, air de crise comme d’opportunité, de pauvreté et d’intelligence créatrice, saurons nous exister hors idéologie mais non sans idée ? Résolument à distance des bulles mensongères du fictif, des régimes d’exception, respirerons-nous l’air des cœurs pensants comme des corps transpercés et priants, désireux de servir de nouvelles fraternités planétaires ou de voisinage ? L’air de ceux qui cherchent une

Nikos Kazantzákis(3) écrit vers la fin de sa vie : « Le temps est devenu pour moi le bien suprême. Quand je vois les hommes se promener, flâner ou gaspiller leur temps en discussions vaines, il me prend l’envie d’aller tendre la main au coin des rues comme un mendiant : faites-moi l’aumône, braves gens, donnez-moi un peu du temps que vous perdez, une heure, deux heures, ce que vous voulez ».

(3)

Nikos Kazantzákis, écrivain grec, originaire de Crète, in Lettre au Greco, éditions Pocket, p. 520

Comment vivre cette quête du temps pour une réelle présence entre murs et frontières, « hic et nunc », en hommes soucieux du temps qui nous est offert et qui passe ? Comme Ulysse, héros si humain, victorieux de lui-même, par la grâce d’Athéna, toujours très présent d’étapes en épreuves, tout habité de la mémoire du retour par amour de Pénélope et de sa patrie ? Comme les prophètes et les saints, les pauvres de la Béatitude, tels Abraham, Isaac ou Jacob, en lutte jusqu’à l’aube, avec leur Dieu ? Comme Jésus co-présent au monde et au Père ? À la croisée de tous ces chemins, sur des chemins d’hommes, tout simplement… Maurice JOYEUX sj Athènes, Tinos

Maurice Joyeux est jésuite. Aumônier d'étudiants, de lycéens et d’élèves de classes préparatoire à Paris de 1981 à 2004, il a également été assistant des jeunes CVX d'Île de France de 1988 à 2000. Il a effectué plusieurs missions pour le JRS (Service jésuite aux réfugiés) au Rwanda, à Soweto et au Darfour de 2005 à 2009. Il vit actuellement en Grèce.

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© Olivier Culmann / Tendance floue

le dossier le dossier

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Chercher et trouver et trouver Dieu Dieu

Tenir debout en temps de crise La crise, dit-on depuis un an, comme s’il n’y en avait qu’une, même s’il est vrai que la crise économique a de multiples répercussions sur nos vies. En écho à cette crise-là, nous avons choisi de réfléchir de façon transversale à ces moments où l’horizon semble bouché. « Il y a les jours noirs, de l’ordre de la survie, où peurs et angoisses remontent, sans que les bonnes volontés puissent trouver des gestes d’apaisement. » (P. 8) Ou plus exactement de réfléchir à ce qu’il est possible de faire pour résister, pour nous et pour les autres.

Contrepoint biblique . . . . . . . . . . . . Au temps de Jérémie . . . . . . . . . . . Prière de Jérémie . . . . . . . . . . . . . Conseils pour temps de crise . . . . . .

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© Olivier Culmann / Tendance floue

Face à la maladie psychique . . . . . . . . 8 Crise conjugale . . . . . . . . . . . . . . . . 10 Réactiver le goût de vivre ensemble . 11 Les tentations de fuite . . . . . . . . . . 12

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© Mélanie Frey / CIRIC

Face à la maladie psychique

Au fil des années, nous mesurons la chance d’être deux.

Pierre et Marie-France sont parents de quatre grands enfants dont deux souffrent de troubles psychiques depuis plus de 20 ans. Nous leur avons demandé de nous dire ce qui les aide à tenir bon malgré des circonstances éprouvantes. Pendant longtemps nous avons éprouvé honte, angoisses, peurs, désespoirs, incompréhensions.

P

Il nous faut tenir, dans la durée, devant des réactions imprévisibles, déroutantes. Nous ne savons jamais de quoi demain sera fait. Il y a les jours noirs, de l’ordre de la survie, où peurs et angoisses remontent, sans que les bonnes volontés puissent trouver des gestes d’apaisement.

Il y a beaucoup d’autres jours où nous nous sentons portés. Peu à peu sont venus à nous des proches dans notre famille, des amis, compréhensifs et aimants, notamment dans notre équipe CVX. Qu’est-ce qui nous fait tenir dans le combat quotidien, retrouvant calme et souffle pour repartir ?

D’abord choisir de vivre

• Regarder la réalité en face, sans la noircir.

• Refuser de ressasser. • Goûter les petits bonheurs. • Chanter, marcher, jardiner. • Prendre soin de nous : ménager du temps pour chacun de nous, pour notre couple.

Un travail intérieur

• Reconnaître nos fragilités, que nos proches malades nous révèlent malgré eux, en essayant de ne pas nous y enfermer. • Renoncer à la guérison, sans

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cesser de croire à un avenir humain possible. • S’exercer, quoi qu’il arrive, à la confiance, dans l’humanité profonde de nos proches malades. • Guetter et goûter les mots, les gestes de nos proches malades, qui les font vivre, notamment lors de moments de vacances que nous leur consacrons, où nous les voyons mieux dans leur clarté. Les leur faire saisir, les inscrire dans notre mémoire, pour les laisser remonter lorsque rien ne va. • Se souvenir des « sorties de crise ».

la chance d’être deux, de pouvoir nous écouter, nous ajuster lorsque les réactions sont trop divergentes, ou lorsque l’accord sur les décisions n’est pas spontané.

prière, qui accueillent et soutiennent des familles qui vivent la maladie psychique au quotidien. Après avoir bénéficié du soutien associatif, chacune avec sa spécificité, nous nous sommes mis au service des familles éprouvées par la maladie psychique, notamment celles que la maladie surprend pour la première fois. Nous pouvons oser, en leur nom, parler dans la ville, à l’hôpital, dans l’Église, de leur isolement et de leur détresse si méconnue. C’est une autre aventure, qui donne à notre vie un supplément de sens.

Une respiration dans la prière messe : « Je suis avec toi, ne crains pas ». Elle est pour eux, malades. Elle est pour nous, souffrant et espérant avec eux. • Regarder le Christ aimant Il y sur la croix, et ressuscité des morts, qui nous entraîne : « Relève-toi ». • Rentrer dans le mouvement de psaumes, des allers-retours du cri à la louange. • Ne pas hésiter à dire des prières toutes faites quand nos propres mots nous manquent. • Rester près du cœur de Dieu, confier notre famille à sa tendresse, celle de Marie. • Demander le discernement lorsqu’une décision semble s’imposer : hospitalisation ? Choix de lieu de vie ?

La chance d’être deux, la famille Au fil des années, nous mesurons

© Barbara Strobel

• Nous appuyer sur la pro-

a des jours où peurs et angoisses remontent.

Chance aussi de pouvoir parler avec nos enfants valides, de leur propre souffrance d’abord, que nous n’avons pas toujours pu écouter, des mesures à prendre pour l’avenir où ils seront forcément impliqués.

Notre équipe CVX Lieu de partage fraternel, de prière, de soutien hors des réunions, par échange de mails, petites visites. Lieu de décentrement de nos soucis pour les présenter ensemble au Dieu de tendresse.

Les associations

L’épreuve laboure, décape, mais fait germer le meilleur de nous-mêmes, ouvre dans nos cœurs des chemins de tolérance, de foi, d’espérance, fait bouger tout l’entourage. Pierre, Marie-France et leur famille

Pour ne pas rester seul(s) Unafam Union nationale des amis et familles de malades psychiques 12, Villa Compoint 75017 Paris tél. : 01 53 06 30 43 www.unafam.org Relais d'amitié et de prière Rencontre chrétienne de familles et d'amis de personnes souffrant de maladie psychique 90, avenue de Suffren 75738 Paris Cedex 15 tél. : 01 44 49 07 17 (répondeur) www.relaisamitiepriere.fr

L'Unafam, le Relais d’amitié et de Novembre 2009

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Crise conjugale : lorsque la médiation est inévitable

Dans les couples modernes, de plus en plus d’hommes sont déstabilisés par l’attitude de leur femme. Constat par Françoise Sand, conseillère conjugale. Je reçois de plus en plus d’hommes très désemparés par l’attitude de leur femme qui veut se séparer et vivre de son côté. Les maris ne comprennent pas un désir de séparation féminin qui les panique. Ils ont l’impression qu’ils font tout ce qu’ils peuvent pour aider leur femme et que celle-ci ne le voit pas. « Elle est influencée par ses copines », disent-ils souvent. Les femmes veulent se séparer, non pas tellement parce qu’elles auraient des relations extraconjugales, encore que les occasions ne manquent pas dans une vie professionnelle où les déplacements sont plus nombreux qu’autrefois. Non la raison essentielle est souvent ailleurs. À partir du moment où les femmes ont une vie professionnelle et des enfants, elles sont « surbookées » et leur équilibre de vie est toujours sur le fil du rasoir. Aussi ont-elles le sentiment que leur conjoint, au lieu de leur faciliter la vie et de les aider à évacuer leur stress, en rajoute « parce qu’il n’est pas là, qu’il n’aide pas, qu’il est nul au point de vue éducatif et ne prend pas ses responsabilités avec les

© Philippe Noisette / CIRIC

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enfants enfants. » Et certaines me disent : « la vie serait plus facile sans lui car avec lui c’est trop compliqué. » Elles préfèrent donc ne pas continuer la route avec leur mari. Souvent d’ailleurs il n’y a dans le couple ni conflits aigus, ni bagarres mais de l’ennui car la complicité, la tendresse et l’amour ont peu à peu disparu. L’une des difficultés actuelles vient de ce que le temps conjugal, cet espace situé entre le travail et le sommeil, est très mal

partagé. « On ne fait plus rien ensemble, regrettent de nombreuses femmes. » Le temps conjugal est progressivement envahi par le sport, les copains et les copines, la télévision et surtout par Internet, qui prend chaque jour une place grandissante. Aussi on ne se dit rien, constatent de nombreux couples. Et après quelques années de mariage, quand le conjoint n’est plus idéalisé, vivre avec lui paraît à certaines femmes plus pesant qu’enrichissant. Françoise SAND

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J’essaye de réactiver le goût de vivre ensemble Quand un couple qui traverse une grave crise va voir un conseiller conjugal, que se passe-t-il ? Peut-il aider les conjoints qui ne se supportent plus ? Oui, répond Françoise Sand. Quelle est votre attitude quand vous recevez un couple en difficulté ? - J’essaye d’abord de discerner comment les partenaires ont évolué depuis leur mariage. Au départ, ils avaient un projet commun pour construire une famille. Il faut donc arriver à comprendre pourquoi ce projet n’anime plus leur vie de couple et s’il est complètement mis de côté. Mon rôle n’est pas alors de faire des sermons ni de la morale ; j’essaye simplement de réactiver le goût de vivre ensemble à partir de ce qu’ils me confient.

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Comment procédez-vous ? - Je tente d’abord de repérer dans leurs paroles ou leurs attitudes ce qui a pu provoquer de graves blessures chez le conjoint. Je pense à cet homme qui, peu de temps après son mariage, disait à la cantonade : « de toute façon, une femme doit toujours suivre son mari. » Sur le moment, cette remarque n’a pas provoqué de conflit aigu, mais l’épouse ne l’a pas oubliée et, à l’usage, l’attitude de son mari lui est devenue insupportable.

Acceptent-ils facilement d’être lucides sur euxmêmes ? - Pas toujours et l’entretien

devient difficile quand les reproches mutuels engendrent un pesant climat de violence au point de rendre le dialogue quasi impossible. À ce moment-là, je ne peux pas faire grand-chose si ce n’est essayer de réguler la parole afin que chacun puisse exprimer ce qu’il ressent profondément devant l’autre. Il faut éviter que l’un des deux accapare la parole et empêche l’autre de parler.

Comment pouvez-vous aider des époux qui s’opposent fortement ? - Cela demande du temps mais on y arrive à partir du moment où ils acceptent de se remettre en cause pour discerner ce qui, dans leur attitude, peut blesser l’autre. L’atmosphère commence à changer à partir du moment où ils comprennent que tout n’est pas de la faute du conjoint et qu’ils arrivent à dire : « je reconnais que, moi aussi, j’ai mes failles et mes faiblesses et que l’autre n’est pas responsable de tout mon mal être. » Quand ils peuvent porter ce regard sur euxmêmes, le mur de la méfiance se lézarde et un début de confiance peut réapparaître. Je propose alors aux conjoints de faire un geste concret manifestant qu’ils ont un peu bougé. Devant une proposition émanant

de l’autre, certains disent tout de suite « non » mais, avec un peu de patience, on peut essayer d’encourager une attitude réceptive chez celui qui paraît bloqué pour que la proposition du partenaire ne soit pas rejetée a priori.

Les convictions religieuses peuvent-elles aider certains ? - Je suis très attentive à ce que disent ceux qui croient en Dieu et je pense que les engagements religieux ont pu servir de ciment à certains couples. Parfois aussi, ils ont contribué à masquer des fragilités. « Comme nous étions aux Équipes Notre Dame, je pensais que notre ménage était à l’abri de toute rupture. Mais je me suis trompée car nous n’avons pas été assez attentifs à ce qui nous éloignait l’un de l’autre », me disait une personne de 50 ans. Certains chrétiens n’osent pas voir ce qui dans leur comportement peut élargir les failles à l’intérieur de leur couple. Or, sauf cas exceptionnel, l’expérience religieuse ne peut remplacer une psychothérapie. Cependant, elle peut nous amener à être plus lucide sur les paroles et les gestes qui peuvent blesser l’autre. Propos recueillis par Yves de GENTIL-BAICHIS Novembre 2009 11

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En période de crise économique, méfions-nous des tentations de fuite La crise américaine des subprimes qui s’était déclenchée en 2006 a peu à peu gangrené toute la sphère financière, occasionnant une crise économique dont les ondes de choc n’ont sans doute pas fini de nous affecter. Sommes-nous les plus à plaindre ? N’avons-nous pas fermé les yeux à certains moments et profité de l’euphorie d’une société de consommation devenue aveugle ? Osons-nous user de nos pouvoirs de citoyens pour réclamer des pratiques financières honnêtes et transparentes ? Le P. Remi de Maindreville, jésuite, rédacteur en chef de la revue Christus, nous propose une réflexion sur les tentations possibles. Devant la crise économique et financière, nous devons faire un effort pour comprendre ce qui arrive et nous situer devant les changements. Cette démarche exige un combat intérieur pour éviter diverses tentations de fuir la réalité. La victimisation d’abord. Elle me pousse à ne voir que ma situation de victime. Sans doute suis-je en partie victime, comme beaucoup d’autres, mais si je m’obnubile sur mon sort, je suis incapable de voir ce que vivent les véritables victimes de la crise. Autre fuite possible, la culpabilisation moralisante qui désigne des coupables et dénonce à la fois les fraudes financières, la

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Pour se former…

Centre Sèvres Facultés jésuites de Paris corruption des politiques et l’immoralité d’une société pourrie. Cette dénonciation morale nous dispense de nous interroger pour savoir si nous n’aurions pas, nous-mêmes, une part de responsabilité dans cette crise. Invoquer la complexité technique des perturbations économiques et financières est une autre manière de fuir la réalité. Dire que tout est tellement compliqué que seuls les experts peuvent prendre les bonnes décisions, nous dispense de réfléchir et d’agir avec d’autres pour chercher des solutions qui ne soient pas seulement techniques. Enfin la spiritualisation peut être une fuite quand on prie sans agir, en demandant à Dieu d’intervenir, en lieu et place de l’homme, pour résoudre la crise.

Commencer par se changer soi-même Toutes ces formes de fuite ont un point commun : elles me dispensent d’être acteurs. Or, devant la crise, l’attitude chrétienne m’invite à faire preuve de courage et de lucidité pour m’efforcer d’avoir une vue plus posée, plus objective de ce qui arrive. Ainsi pourrai-je mieux discerner ce que je puis faire à mon niveau pour essayer de changer les choses. Mais comme le dit saint Ignace, si on veut tout changer, il faut commencer par se changer soimême. Le fondement évangélique

de cette attitude est clair : Jésus n’a pas changé le monde comme aurait pu le faire un magicien. En lui, Dieu s’est fait homme et sa résurrection nous fait renaître, dès cette terre, en nous rendant créatifs et inventifs pour transformer le monde. La crise est financière, certes, mais c’est aussi une crise économique et cette prise de conscience nous invite à vivre autrement et à revenir à des choses plus raisonnables en nous préoccupant du développement durable, plutôt que de consommation frénétique à court terme. Chercher des solutions pour vivre autrement suppose aussi que nous ne restions pas seuls avec nos certitudes, mais que nous rejoignons les autres pour imaginer de nouvelles formes de solidarité. Je pense à la multiplication des pains où le jeune homme n’a que 5 pains et 2 poissons (Jean 6, 7-13). Cet évangile montre que nous pouvons faire de grandes choses pour nous nourrir et nous enrichir les uns les autres, à partir du peu que nous partageons avec nos frères. La solidarité peut nous aider à imaginer des manières nouvelles de vivre et de nous développer. Et, dans un monde en crise, quand tout semble cassé, l’Évangile peut nous donner une force extraordinaire pour rebondir. Propos recueillis par Yves de GENTIL-BAICHIS

Établissement privé d’enseignement supérieur libre La prière des Psaumes Le mardi, du 05/01/10 au 06/03/10 de 14:30 à 16:30 Sr Marina POYDENOT

Lecture du Récit de la vie d'Ignace de Loyola Le vendredi, du 08/01/10 au 29/01/10 de 9:00 à 12:00 Sr Sylvie ROBERT sa

Être appelé par Dieu Le jeudi, du 04/02/10 au 08/04/10 de 19:30 à 21:30 Mme Nicole JEAMMET

Trajectoires de « spirituels » : l'impact du religieux sur le psychique Le lundi, du 08/02/10 au 29/03/10 de 19:00 à 21:00 Dr Jacques ARÈNES

Chrétienne ou « préchrétienne » ? Etty Hillesum ou la compassion comme chemin vers « Dieu »

6 7 po po 8 da to ac 9 p 1 ge 1 pu 1 M ta tr 1 1 ac da 1 de

Le mardi, du 09/03/10 au 13/04/10 de 19:30 à 21:30 P. François MARXER

À l'épreuve du bien et du mal : le chemin spirituel de Bernanos Le mardi, du 09/03/10 au 13/04/10 de 14:30 à 16:30 P. Dominique CUPILLARD sj

L'avenir du monde selon Teilhard Le mardi, du 09/03/10 au 13/04/10 de 19:30 à 21:30 Mlle Évelyne MAURICE fcm

Initiation à la théologie chrétienne (II) « Le concile Vatican II dans la vie de l'Église » Le mercredi, du 10/03/10 au 12/05/10 de 20:00 à 21:30 P. François BOËDEC sj

Renseignements et inscriptions : 35 bis, rue de Sèvres, 75006 Paris Tél. 01 44 39 75 00 Fax. 01 45 44 32 06 www.centresevres.com Novembre 2009 13

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le dossier Contrepoint biblique © René-Gabriel Ojéda / RMN

Acheter et vendre en temps de crise… 6 Or Jérémie dit : La parole de Yhwh m'a été adressée en ces termes : 7 « Voici, Hanaméel, m fils de ton oncle Shallum, va venir te trouver pour te dire : "Achète mon champ d'Anatot d car tu as droit de rachat pour l'acquérir." » 8 Mon cousin Hanaméel vint me ttrouver selon la parole de Yhwh, dans la cour de garde, et il me dit : « Achète donc mon champ d'Anatot, au pays de Benjamin, car tu as droit d'héritage et droit de ram cchat, achète-le. » Je reconnus alors que c'était un ordre de Yhwh. 9 J'achetai donc ce cchamp à mon cousin Hanaméel d'Anatot et lui pesai l'argent : dix-sept sicles d'argent. 10 Je rédigeai l'acte et le scellai, je pris des témoins et je pesai l'argent avec une balance. 1 11 Puis je pris l'acte d'acquisition, son exemplaire scellé (avec les stipulations et les 1 cclauses) et son exemplaire ouvert, 12 et je remis l'acte d'acquisition à Baruch, fils de Nériyya, fils de Mahséya, en présence de mon cousin Hanaméel et des témoins signataires N de d l'acte d'acquisition, et en présence de tous les Judéens qui se trouvaient dans la cour de d garde. 13 Devant eux, je donnai cet ordre à Baruch : 14 « Ainsi parle Yhwh Sabaot, le Dieu d'Israël. Prends ces documents, cet acte d'acquisition, l'exemplaire scellé comme la D copie ouverte, et mets-les dans un vase de terre de façon qu'ils se conservent longtemps. c 15 1 Car ainsi parle Yhwh Sabaot, le Dieu d'Israël : « On achètera encore des maisons, des champs et des vignes en ce pays. » c

Jérémie 32,6-15 (traduction Bible de Jérusalem) Le prophète Jérémie, Léonard Limosin (vers 1505-1575) Ecouen, musée national de la Renaissance

…au temps du prophète jérémie Au cours du second siège de Jérusalem en 587 avant J.-C., alors que l’ennemi est sur le point de prendre la ville, Jérémie est invité par Dieu à poser un acte symbolique qui est l’un des plus grands gestes d’espérance de l’Ancien Testament. Le prophète va acheter un champ qui appartient à son cousin Hanaméel, à Anatot, dans les environs de Jérusalem, pour signifier que la vie va continuer en ce pays et que les champs et les vignes produiront encore des fruits. Chacun le sait : quand tout va mal, qu’une ville est sur le point de tomber aux mains des ennemis, c’est le temps de la panique, du départ, de l’exode. La terre, les

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maisons, les champs, - l’économie, la bourse, ajouterions-nous aujourd’hui - perdent toute valeur. Or qu’arrive-t-il à Jérémie ? Une parole de Dieu est adressée

au prophète qui l’invite à agir à contre-courant. En ce contexte de crise, le texte de Jérémie ménage un effet de surprise. L’action du prophète est inattendue.

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Le long chapitre 32 du livre de Jérémie se présente comme un récit avec une seule intrigue, l’achat du champ par Jérémie à son cousin, mais avec des développements et commentaires en cours de route. Quelques versets d’introduction (vv. 1-5) situent l’épisode : l’armée babylonienne assiège Jérusalem et le prophète Jérémie est enfermé dans la cour de garde. Le prophète, homme de libre parole, semble doublement prisonnier : dans la ville et dans le palais du roi. Le récit de l’acquisition par Jérémie du champ de son cousin souligne que la transaction a lieu en bonne et due forme (vv. 6-15). Mais l’histoire continue, car la suite immédiate des événements semble donner tort à Jérémie : on ne voit guère arriver l’avenir espéré. La tradition rédactionnelle a alors inséré (vv. 16-25) une prière du prophète qui dit cette contradiction entre l’avenir attendu et la réalité présente. Comme souvent dans les récits bibliques, une explication des événements est recherchée ensuite. Quelles sont les causes de la chute de Jérusalem ? Le texte biblique les voit de façon privilégiée dans l’idolâtrie (vv. 26-35). La dernière partie du chapitre est d’une tonalité plus lumineuse. Les vv. 36-44 annoncent le rassemblement du peuple sur sa terre et son renouvellement par le don d’un seul cœur si bien qu’Israël ne se détournera plus de son Dieu. Oui, Jérusalem est tombée, mais ce n’est pas la fin de tout… L’espérance rebondit vers un autre avenir. L’acte symbo-

lique posé par Jérémie s’accomplira effectivement : « on achètera des champs dans le pays » car en premier lieu, le Seigneur ramènera les captifs sur leur terre (vv. 43-44). Les versets retenus ici, Jr 32,615, forment un bref récit en trois temps : une parole divine annonce à Jérémie la visite de son cousin (vv. 6-7), puis une description minutieuse de la transaction (vv. 8-10) ainsi que la mention des témoins de l’acte dont on souligne ainsi le caractère officiel (vv. 11-14). L’insistance mise sur le respect des procédures et du droit est paradoxale : que peut signifier une telle minutie alors que la guerre et ses exactions vont faire disparaître les principales institutions ? Ironie ou plutôt trace dans le texte qu’une situation pacifique reviendra où le droit régnera à nouveau ? Enfin, le dénouement (v. 15) donne le sens prophétique de l’achat : l’oracle de malheur sur Jérusalem n’est pas le dernier mot de Dieu sur son peuple : On achètera encore des maisons, des champs et des vignes en ce pays. Ce verset

Jérémie Il a souvent la réputation d’être un « prophète de malheur », mais il est fondamentalement un messager d’espérance. Il vécut les deux prises de Jérusalem par Nabuchodonosor le roi de Babylone.

revient comme un refrain au long du chapitre. Pour signifier qu’audelà des apparences la vie va continuer en Juda, Jérémie rachète un champ. Action insensée et incompréhensible, à l’image du comportement de Dieu à l’égard de son peuple à qui il ne cesse de proposer la vie, alors que les Israélites sont tentés de prendre des chemins de mort, que ce soit ceux des idoles ou d’une résistance vaine aux Babyloniens.

La Bible, une littérature de crise Ce chapitre est significatif de l’écriture biblique. On a longtemps pensé qu’une partie de l’Ancien Testament avait été écrite sous Salomon ou ses successeurs, en période de paix et de prospérité. Les recherches mettent maintenant l’accent sur l’importance de l’exil des Israélites à Babylone au VIe siècle dans la composition de l’Ancien Testament. Car les périodes de crise sont propices à la réflexion, à la remise en cause, à la relecture de l’histoire : comment en est-on arrivé là ? Pourquoi tout cela estil arrivé ? Vers où va-t-on ? Que faire ? Temps des changements, de conversions, de l’écriture et des élaborations théologiques, tant il est vrai que les crises remettent en cause les images de Dieu. De l’exil ont émergé plusieurs théologies qui permettent de découvrir un Dieu autre et plus grand. Joëlle FERRY, xavière

Joëlle Ferry enseigne à la faculté de théologie de l'Institut catholique de Paris. Ouvrages récents : Isaïe, comme les mots d’un livre scellé, éditions du Cerf, 2008

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Chercher et trouver Dieu

© Gérard Blot / RMN

le dossier La prière de Jérémie Pleurs de Jérémie, Marc Chagall (1887-1985) Nice, musée national Message biblique Marc Chagall

1 « Ah ! Seigneur Yhwh, voici que tu 17 aas fait le ciel et la terre par ta grande p puissance et ton bras étendu. À toi ri rien n'est impossible ! 1 18 Tu fais grâce à des milliers, mais p punis la faute des pères, à pleine mesu sur leurs fils après eux. Ô Dieu sure, g grand et fort dont le nom est Yhwh S Sabaot… 19 …grand dans tes desseins, puissant dans tes hauts faits, toi dont les yeux sont ouverts sur toutes les voies des humains pour rendre à chacun selon sa conduite et d'après le fruit de ses actes ! 20 Toi qui produisis signes et prodiges au pays d'Égypte, et jusqu'aujourd'hui en Israël et parmi les hommes. Tu t'es fait un nom, comme on le voit aujourd'hui. 21 Tu fis sortir ton peuple Israël du pays d'Égypte par signes et prodiges, à main-forte et à bras étendu, et par une grande terreur. 22 Puis tu leur donnas ce pays que tu avais promis par serment à leurs pères, pays qui ruisselle de lait et de miel. 23 Ils vinrent donc et en prirent possession, mais ils n'écoutèrent pas ta voix et ne marchèrent pas selon ta Loi ils ne pratiquèrent rien de ce que tu leur avais ordonné, alors tu fis venir sur eux tout ce malheur. 24 Voici que les terrassements pour l'assaut atteignent la ville ; par l'épée, la famine et la peste, elle est livrée aux mains des Chaldéens qui l'attaquent. Ce que tu as dit arrive, et tu le vois. 25 Et c'est toi, Seigneur Yhwh qui me dis : Achète ce champ à prix d'argent et prends des témoins, alors que la ville est livrée aux mains des Chaldéens ! »

Jérémie 32,17-25 (traduction Bible de Jérusalem)

Pour prier… ✚ Regarder telle ou telle situation d’emprisonnement ou d’exil, et prier avec les mots de la prière de Jérémie. ✚ Regarder les images de Dieu (vv. 17-18) : Dieu créateur, puissant, juge (ce qui me pose peut-être question). ✚ Faire mémoire des bienfaits passés du Seigneur pour son peuple, pour moi, de sa fidélité dans la vie de son peuple, dans ma vie. Nommer les dons de Dieu (vv. 20-22). Observer les négations (vv. 23) : « ils n’écoutèrent pas, ne marchèrent pas… » ✚ Après le passé, le présent : « voici » (vv. 24-25) : « c’est toi Yhwh qui me dis », parole de Dieu aujourd’hui source d’espérance : « ce que tu as dit arrive ». Dieu se révèle vraiment dans notre histoire… ✚ Me disposer à accueillir sa nouveauté.

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Repères ignatiens

Conseils après avis de tempête et pour temps obscurs Saint Ignace n’était pas marin, mais il s’y connaissait en avis de tempête, de la simple bourrasque au cyclone ravageur. De façon décisive, pour lui-même et pour tout chercheur de Dieu, il a forgé des règles très utiles pour s’orienter dans l’adversité. Il les a élaborées en les soumettant à l’expérience pendant des années, à partir du moment où, entré en lui-même, il a commencé à percevoir la diversité des esprits et à comprendre comment ce qui l’occupait et l’agitait intérieurement était chemin vers Dieu.

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parabole féroce d’une existence brisée et des impasses dans lesquelles il était depuis plusieurs années, après la mort de son grand protecteur à la Cour. Plus tard, sur le chemin de Jérusalem, il traverse pendant des mois une crise effroyable de scrupules et d’angoisse, avec la tentation d’en finir avec la vie, dans la grotte de Manrèse, où près de Montserrat il avait fait halte, incapable d’aller

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Ignace de Loyola par lui-même Texte intégral du Récit, illustré par Charles Hénin, Supplément Vie Chrétienne n° 350. À déguster lentement, pour que notre vie en soit éclairée.

© iStock

Des crises, Ignace en a raconté plus d’une dans le récit savoureux de l’histoire de ses premiers pas dans la vie intérieure(1), tandis qu’il cherchait son chemin pour suivre Jésus. Il a côtoyé la mort sous diverses formes. Nous savons comment, blessé à la bataille de Pampelune, Ignace a connu la défaite et de grandes souffrances, puis une vie grabataire et immobile. Sa jambe en morceaux était une

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Chercher et trouver Dieu

de l’avant. Pendant des années, ses divers projets apostoliques échouent les uns après les autres, que ce soit à Jérusalem, à Barcelone, à Alcala ou à Salamanque. Et plus tard, à Venise, la guerre entre la Sérénissime et les Turcs empêche au groupe des premiers compagnons d’embarquer pour Jérusalem. En une composition de lieu saisissante, on pourrait méditer sur les différentes geôles où le Pèlerin a été jeté ou retenu. Dans toutes ces épreuves, à chaque fois, les portes de l’avenir se ferment, à chaque fois, il expérimente un peu plus profondément la vérité de la parole évangélique : « demandez, et il vous sera donné. Cherchez, et vous trouverez. Frappez, et la porte vous sera ouverte. Car qui demande reçoit. Qui cherche trouve. À qui frappe, il sera ouvert. » (Luc 11, 9-10).

La joie est première

(2)

Lire « La boussole de la joie », Paul Legavre, CVX Info, n° 61 - avril 2009. Article disponible sur www.cvxfrance.com

(3)

Naviguer avec St Ignace, de Nathalie Becquart, Supplément Vie Chrétienne n° 543. Une expérience éclairante pour tous – avec des règles de navigation.

Les règles de discernement des esprits, placées en fin du livret des Exercices, sont polarisées par la boussole de la joie(2). Quelle que soit la forme qu’elle puisse revêtir, seule la joie qui vient de Dieu peut aider à trouver de façon certaine le chemin et l’issue. Son surgissement ou son retour signent la sortie de la crise, qu’elle soit d’épais brouillard qui masque les étoiles qu’Ignace aimait tellement contempler, sur les terrasses de Rome ; de mer déchaînée, quand les vagues risquent de tout emporter ; ou de calme plat et cotonneux, quand l’absence de vent immobilise(3). Aller et revenir de Jérusalem par voie maritime a fait rencontrer au Pèlerin bien des épreuves. Toujours, Ignace invite à situer, à resituer ce qui nous advient, dans notre relation au Seigneur de nos vies, qui veut notre bien. C’est référés à la parole d’un Autre que nous trouverons le chemin. Cet Autre, avec qui alliance a été conclue depuis notre baptême, est celui de qui nous tenons la vie, la croissance et l’être. Le Créateur œuvre mystérieusement pour nous, jusque dans les drames où seules sont perceptibles son absence ou son silence. Nous apprenons peu à peu à nous laisser guider par la joie. Elle seule est la vérité de nos

© Barbara Strobel

le dossier C’est référés à la parole d’un Autre que nous trouverons le chemin.

vies, sous la forme d’un cœur enflammé de larmes d’amour, ou d’accroissement de foi, d’espérance et de charité. Avons-nous appris à reconnaître, dans sa simplicité, cette « allégresse intérieure qui appelle et attire aux choses célestes et au salut propre de l'âme, l’apaisant et la pacifiant en son Créateur et Seigneur » ? Aussi la désolation est-elle seconde : « J'appelle désolation tout le contraire, comme, par exemple, obscurité de l'âme, trouble en elle, motion vers les choses basses et terrestres, absence de paix venant de diverses agitations et tentations qui poussent à un manque de confiance ; sans espérance, sans amour, l'âme se trouvant toute paresseuse, tiède, triste et comme séparée de son Créateur et Seigneur. »

Au temps de désolation, ne jamais faire de changement Ignace ne fait pas qu’aider à repérer et à nommer ce qui arrive. Il aide à avancer. Il pose une règle d’une grande simplicité qui vient éclairer nos hésitations. « Au temps de la désolation, ne jamais faire de changement, mais être ferme et constant dans les résolutions et dans la décision où l’on était le jour qui a précédé cette désolation, ou dans la décision où l’on était lors de la consolation précédente. »

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Son corollaire n’en est pas moins important : « Bien que dans la désolation nous ne devions pas changer nos résolutions premières, il est très profitable de se changer vigoureusement soi-même face à cette désolation. » Mais que peut bien signifier « se changer soi-même » ? Ce sera par exemple, nous dit Ignace, insister davantage sur la prière – justement, quand tout va mal, n’est-ce pas d’abord la prière qui en pâtit ? Et encore s’examiner avec soin – nous savons l’enjeu décisif de situer et resituer ce que nous vivons, au quotidien, dans la relation d’alliance. Mais aussi donner plus de place à la pénitence – il s’agira alors de trouver ce qui convient, pour marquer notre désir que Dieu agisse, et non pour entrer dans un « donnant-donnant » avec Dieu.

Surmonter découragement et désespoir Ces manières de faire ne changeront pas les événements, souvent douloureux et incompréhensibles, qui ont pu provoquer la crise. Mais ils aideront à lutter contre le repli sur soi, avec ses conséquences morbides. C’est d’espérance en effet qu’il s’agit. Espérer que du neuf surgira en soi, pour habiter autrement la vie. Voilà l’invitation à la véritable patience, qui n’est pas résignation mais l’une des marques de l’espérance, puisque nous croyons d’expérience que la vérité de nos vies n’est pas la désolation, mais la joie. Enfin, dans la tentation – notamment sous la forme du découragement et dans son paroxysme, du désespoir, Ignace demande d’être vigilants, de faire face avec fermeté et de tenir tête à l’adversité – à l’Adversaire qui sait si bien nous embrouiller et nous décourager. Résister, car Dieu ne peut pas nous abandonner. Nous pouvons sortir plus forts de la crise, plus avertis, plus aimants pour une nouvelle étape dont nous ne percevons pas encore les contours. Enfin, et ce n’est pas le moins important pour Ignace, l’ouverture à un véritable ami dans le Seigneur aidera à comprendre les enjeux du combat et à sortir du jugement sur soi ou sur autrui.

La simplicité de ces conseils pour temps de crise peut déconcerter. Une part de nous-mêmes voudrait des réflexions plus élaborées. Mais justement, la simplicité est l’une des marques de ce Dieu que nous cherchons dans l’obscurité. Et lorsque tout tangue, il nous faut nous accrocher à des réalités simples. Car le tentateur a beau jeu et vite fait de nous embrouiller et de nous déboussoler par les arguments complexes et subtils que nous ressassons trop volontiers. L’étoile polaire, aisément reconnaissable, conduit avec sûreté jusqu’à la joie.

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Paul LEGAVRE sj

En temps de désolation « Ne jamais faire de changement, mais être ferme et constant dans les résolutions et dans la décision où l’on était le jour qui a précédé cette désolation, ou dans la décision où l’on était lors de la consolation précédente. » Ignace de Loyola, Exercices spirituel n° 318 « Bien que dans la désolation nous ne devions pas changer nos résolutions premières, il est très profitable de se changer vigoureusement soi-même face à cette désolation. » Ignace de Loyola, Exercices spirituel n° 319

Une attitude spirituelle • Se fier à la boussole de la joie • Ne pas faire de changement • Se changer soi-même • Faire face à l’adversité • S’en ouvrir à quelqu’un • Contempler le Christ à Gethsémani • S’en remettre à la bonté du Seigneur de nos vies

Pour aller plus loin • Christus n° 224, octobre 2009, Face au découragement • « De la crise, sortir changés », session organisé par le Ceras du 15 au 18 février 2010 tél. : 09 70 40 63 89 www.ceras-projet.com Novembre 2009 19

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En route vers le premier jour de la semaine, en route vers dimanche ! Plusieurs lecteurs, anciens abonnés de la revue Vie Chrétienne, nous ont écrit ou téléphoné pour nous dire leur déception de ne pas retrouver la rubrique « Rencontrer Dieu dans la prière ». Cette rubrique proposait pour chaque jour de la semaine, des pistes de méditation sur les textes liturgiques du jour. Bien sûr, nous comprenons cette tristesse, mais il existe d’autres façons de méditer la Parole de Dieu. Nous vous les ferons découvrir dans les numéros qui viennent. Aujourd’hui, nous vous proposons de dire avec nous : « Vivement dimanche ! » Pour beaucoup de nos lecteurs, en particulier les plus jeunes, prier au quotidien est un vrai combat. Horaires chargés, difficultés à concilier vie familiale et vie professionnelle. Dans ces conditions, il ne reste parfois que peu de temps à consacrer à la méditation de la Parole de Dieu. À peine le temps de « rentrer dans le texte » qu’il faut déjà s’arrêter. La tentation est grande alors de tirer un trait définitif sur la méditation quotidienne de l’Écriture. Sauf si l’on reprend le même texte plusieurs jours de suite en s’attardant à chaque fois sur un point en particulier.

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C’est l’idée géniale qu’ont eu nos amis de Vers Dimanche. Jésuites, religieuses, CVX et autres laïcs vivant tous de la spiritualité d’Ignace de Loyola, ils proposent gratuitement une feuille hebdomadaire centrée sur l’évangile du dimanche à venir afin que « la Pa-

role de Dieu trouve toute sa place dans la mission et la vie de l’Église », comme nous y invitaient les évêques réunis en synode à Rome en septembre 2008. Prier de façon répétée avec le même passage permet aux mots d’entrer en résonnance avec nos vies. « Suivant le point où nous en sommes » nous les entendons différemment et en percevons davantage l’inépuisable richesse. Chers lecteurs qui aviez l’habitude de prier avec notre « Rencontrer Dieu dans la prière », parfois depuis fort longtemps (quarante ans nous ont dit certains), sachez que nous n’avons pas pris notre décision à la légère. Mais les temps changent, les circonstances évoluent, les moyens aussi. L’essentiel n’est-il pas que la Parole de Dieu demeure au cœur de nos vies ? Florence LEROY

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Pour intérioriser la parole… • Chaque jour un point particulier de l’Évangile du dimanche à venir

est mis en lumière.

• Offert à notre méditation. • Déposé dans nos cœurs et nos intelligences.

…et la partager à l’unisson de l’église • Une Parole que nous aurons laissée nous irriguer tout au long de la semaine. • Une Parole qui résonnera le dimanche dans toutes ses dimensions. • Une Parole que nous partagerons avec la multitude des fidèles.

Une feuille tout en un… • Les indications pour prier chaque jour. • Le texte d’évangile lui-même. • Un éditorial. • Une attitude spirituelle. • Une intention de prière. • Quelques exercices pratiques.

…d'un format pratique… • En version papier, un simple feuille A4 qui une fois pliée tient dans la poche. • En version électronique, un petit écran pour chaque jour.

…et facile à obtenir . • Vous pouvez vous abonner sur le site et recevoir ainsi la feuille chaque semaine dans votre boîte aux lettre électronique. • Vous pouvez aussi la télécharger quand bon vous semble. • Si vous n’avez pas Internet, faites jouer la solidarité. Peut-être

y-a-t-il un voisin, un membre de votre paroisse qui sera ravi de vous rendre ce service ?

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À propos du partage en réunion « Dans ma communauté locale, les réunions portent soit sur des thèmes, soit sur le vécu depuis la dernière rencontre. Dans ce dernier cas, en particulier, chacun apporte ce qu’il a vécu d’heureux ou de difficile. Souvent cela s’arrête là, personne ne réagit et chacun repart avec ce qu’il a apporté. Pourquoi ? » Les raisons peuvent être multiples à ce grand silence. Mais dans un premier temps, l’on peut se demander si ce que nous partageons au groupe lui donne matière à réagir. Car souvent nous apportons des faits, certes importants pour nous, mais nous en restons là.

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Or si nous sommes en communauté locale, ce n’est pas pour bénéficier d’un lieu de parole. Nous sommes là parce que nous sommes des chercheurs de Dieu ; nous voulons « chercher et trouver Dieu en toutes choses », dans le quotidien de nos vies. Ce qui va intéresser nos compagnons, ce ne sont pas seulement les faits, mais ce qu’ils ont provoqué en nous, comment ils ont eu un impact sur notre relation à Dieu, aux autres ou à nous-mêmes. Est-ce qu’ils ont été occasions de grandir dans la foi, en espérance et en amour, ou au contraire est-ce qu’ils ont été sources de peur, de repli sur soi, de découragement ? Ayant ainsi entendu les mouvements qui nous traversent, peutêtre alors les autres pourront-ils

nous aider à nous y repérer, en osant une parole ?

Préparer ce que nous voulons dire Cela va sans dire que, pour partager ainsi, il nous faut préparer ce que nous voulons dire. Il s’agit de faire une relecture des semaines écoulées, en se mettant sous le regard de Dieu et en demandant l’aide de l’Esprit Saint. C’est lui l’Esprit de Vérité qui nous fera souvenir de ce qui est important et qui nous fera voir, dans l’ordinaire de nos jours, comment le Seigneur est à l’œuvre.

Choisir un événement Ayant fait remonter à la mémoire ce qui s’est passé ; il faudra alors choisir un événement, une situation à partager au groupe. Choisir un fait parmi d’autres, non parce qu’il est spectaculaire ou sort de l’ordinaire, mais parce qu’il a suscité en soi des mouvements. Préparer permet de se rappeler ces motions, déjà notées si nous pratiquons la relecture de nos

journées, ou permet de prendre conscience que telle situation a provoqué joie et élan ou à l’inverse trouble et inquiétude et de se demander pourquoi.

Partager la manière dont nous l’avons vécu Le partage consistera à parler brièvement des faits, à dire juste ce qu’il faut pour que les autres comprennent la situation et en perçoivent les enjeux. C’est ensuite la manière dont nous les avons vécus que nous apporterons. Comment cet événement a-t-il affecté ma relation à Dieu ? Qu’est-ce qu’il a révélé de moi, de Dieu, du monde ? Quelle réponse a-t-il suscité ? À quel combat m’a-t-il invité ? Quelle attitude avoir pour mieux suivre le Christ dans ce contexte ?… Les compagnons seront alors rejoints dans leur propre quête ; ils pourront questionner, confirmer… D’ailleurs, même s’ils ne le faisaient pas, n’y a-t-il pas déjà quelque profit à cette relecture personnelle ? Marie-Élise COURMONT

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© Alain Pinoges / CIRIC

Voir la fiche pédagogique « De la relecture à la réunion CVX »

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Les études aussi sont un moyen ignatien Nous reprenons ici un article du P. Claude Viard, paru dans la revue Vie Chrétienne de juin 1996. Notre foi implique notre être tout entier. Notre intelligence aussi. « À quiconque vous le demande, soyez toujours prêts à rendre raison de l'espérance qui est en vous. » (1 P 3,15) Une question sérieuse Aujourd'hui la recherche spirituelle intéresse ; la spiritualité fait recette. Mais, à y regarder de plus près, à être attentif à ce qui se dit parfois dans certains groupes à l'occasion de la prière ou de la lecture de la Parole de Dieu, une interrogation se fait jour : l'intelligence de la foi estelle suffisamment présente dans les démarches dites spirituelles ? Autrement dit, l'intelligence estelle suffisamment prise en compte dans un itinéraire qui engage la foi ?

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Dans certains milieux qui se recommandent de la spiritualité ignatienne, on développe toute une pédagogie au cœur de laquelle sont mis en relief ce qu'on appelle des « moyens ignatiens », tels que la prière, la relecture de la vie, les sacrements… Mais curieusement, l'intelligence de la

foi et l'effort d'investissement personnel qu'elle suppose sont absents de cet ensemble pédagogique ; en tout cas, ils sont absents des manières de faire et de parler repérables dans ces milieux. Ne pas insister, d'une façon ou d'une autre, sur l'apport de l'intelligence dans l'accomplissement du chrétien, c'est mal connaître Ignace de Loyola, c'est flouer son héritage. Quels que soient les contextes, il y a des démarches spirituelles qui souffrent, sans toujours le savoir, hélas !, d'un déficit intellectuel. Elles perdent de leur vitalité, de leur dynamisme, de leur fécondité ; « infirmes », elles souffrent de l'impasse faite sur l'exercice de l'intelligence. Cette question est à prendre sérieusement en compte.

Des impasses redoutables L'usage de l'Écriture ne manque

pas dans les groupes dits « spirituels » ou autres ; or, il y a des lectures naïves qui n'en finissent pas d'être appauvries par manque d'effort de l'intelligence de la foi. Paresseusement naïves, elles s'installent dans un ronron sécurisant. Aucune saveur à en attendre ! Faute d'un minimum d'effort, ces lectures de l'Écriture accèdent difficilement au stade élémentaire de l'écoute de la Parole de Dieu, qui s'adresse à l'intelligence tout autant qu'au cœur ; doucereusement sentimentales ou péniblement moralisantes - ce qui n'est guère mieux - ces lectures sont à côté du sens faute de faire droit à l'intelligence. Elle seule permet que le cœur soit atteint. Finalement, sans l'intelligence véritable du texte, on fait parler l'Écriture à sa convenance au lieu de la laisser parler. L'ignorance dans laquelle on s'installe sans trop y prendre garde, favorise même une attitude fonda-

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© Corinne Mercier / CIRIC

La foi n'exclut pas l'intelligence et la réflexion.

mentaliste ; elle enferme dans des interprétations à la lettre, dans le manque de distance, dans des positions durcies… : manière de procéder totalement étrangères à une croissance spirituelle dans la liberté de l'Esprit. Le déficit dans l'intelligence de la foi favorise les simplifications abusives, les lectures superficielles, les bavardages stériles sur l'Écriture, sur soi, sur les questions religieuses et autres. Le manque de précision et d'exigence conduit à confondre élans sentimentaux et attitudes vigoureuses de la foi. Quand, dans l'ordre des questions de la foi et de la vie spirituelle, l'intelligence est en panne, une distance perverse se creuse entre une expérience spirituelle infirme ou informe, d'une part et, d'autre part, la culture acquise et le savoir mis en œuvre dans la vie professionnelle. Dès lors s'installe durablement un dualisme regrettable et dommageable.

Cette ignorance, ici mise relief, favorise aussi les confusions de tout genre. Des idées nouvelles sont lancées sur le marché à coup de renforts médiatiques, et on se laisse aussi facilement séduire que désarçonner ! Lorsque des débats s'engagent, on ne parvient pas à se situer, parce qu'on n'a pas saisi que les problématiques de la réflexion théologique, que les attitudes ecclésiales profondes ont évolué. Il est des chrétiens qui discutent sur des positions que l'Église ne tient plus depuis des décennies ! Au fond, c'est comme s'ils n'avaient pas ouvert depuis belle lurette un livre sérieux s'adressant à leur intelligence croyante. Il existe pourtant des ouvrages documentés et accessibles au grand public en matière de réflexion théologique, de morale sociale, sans parler d'articles à la portée de beaucoup, ainsi que de nombreuses propositions de sessions.

Ce ne sont là que quelques exemples du déficit intellectuel si dommageable pour l'expérience spirituelle. Ces exemples donnent à penser ; surtout ils invitent à honorer l'intelligence. Il y a, en effet, une paresse de l'intelligence qui est tout autant paresse spirituelle.

L'honneur de l'intelligence Elle a toute sa place dans l'expérience spirituelle et dans la démarche de foi qui la sous-tend. Dans les Exercices Spirituels, il y a une remarque riche de sens ; dans le texte intitulé « La Résurrection du Christ notre Seigneur. Sa première apparition » (n° 299,3) : « Car l'Écriture suppose que nous avons de l'intelligence, selon ce qui est écrit : " Êtes-vous, vous aussi, sans intelligence ? " » Oui, ayons de l'intelligence ! Ayons le goût de la mettre en œuvre dans notre recherche croyante et spirituelle ! Novembre 2009 25

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Se former

© Compagnie de Jésus

que jamais, cela exige un invesJésus lui-même invite les dis- le bien de chacun par un travail tissement. ciples à mettre en œuvre l'in- nécessaire. telligence pour accéder au sens Engager ainsi un vrai travail Être responsable de son propre mystère : « Esprits intellectuel conduit à devenir sans intelligence, lents à croire La foi chrétienne est une vérité davantage croyant, loin de toute qui fait vivre, parce qu'elle est tout ce qu'ont annoncé les Procrédulité paresseuse. Le progrès ouverture à une personphètes ! dit-il aux discine n qui est lumière, vie, ples d'Emmaüs. Ne falchemin. c Or, cette vérité lait-il pas que le Christ qui q fait vivre révèle sa endurât ces souffrances fécondité f dans l'intelpour entrer dans la ligence qu'elle procure l gloire ? Et, commençant alors a de l'expérience hupar Moïse et parcourant maine. Ainsi, la célébram tous les Prophètes, il tion t du mémorial pascal leur interpréta dans dans d l'eucharistie aptoutes les Écritures ce porte une lumière prép qui le concernait » (Lc cieuse sur la structure c 24,25-27). L'interprédu d temps. On y apprend tation est un exercice à vivre, dans le présent, de l'intelligence ; tout un u rapport fécond au un travail d'interprétapassé p et à l'avenir. Cétion est déjà à l'œuvre l lébrer le mémorial de au cœur de la commul la Pâque de Jésus, c'est, nauté croyante : elle d dans le présent, faire rérecueille la tradition f férence au passé, mais concernant Jésus le p pour y accueillir l'avenir Christ et nous livre d dont ce passé est porson « travail » dans les Pour la plus grande gloire de Dieu, saint Ignace n'a pas hésité teur, t parce qu'il l'a enÉcritures. à entreprendre des études malgré son âge. gendré : « Vous annoncez Un exercice bien compris de dans la foi ne va pas sans purifier la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il l'intelligence conduit à donner les scories d'une vague religiovienne » (1 Co 11,26). Ce rapport toute sa densité théologale à la sité. Avons-nous jamais réalisé, dynamique au temps garantit de vie spirituelle. Du coup, un senpar exemple, les enjeux des imane pas s'enfermer dans le passé, timentalisme sot finit par révéler ges de Dieu qui nous habitent mais de vivre dans le présent avec sa vacuité. Le « théologal », c'est dans notre pratique religieuse ? la conscience vive que ce présent la dimension vitale, vivifiante, En fait, quel Dieu prions-nous ? est constamment travaillé par un parce que divine, des réalités de N'est-il pas un Dieu abstrait, avenir à recevoir. Voilà qui enla foi chrétienne ; il s'agit d'une impersonnel, une puissance magendre une attitude ouverte dans vérité qui fait vivre, alors que le gique,… ? Qu'avons nous fait du le quotidien lui-même ! sentiment ne fait pas vivre. Le Dieu Trinité, que pouvons-nous contenu de la foi chrétienne est en dire ? Il est temps de pas- Autre exemple : réfléchissons un donné que tout croyant peut ser du déisme à la véritable foi à l'éclairage que donne, sur la s'approprier dans l'Église ; il doit chrétienne, à la reconnaissance communion dans les relations se le rendre familier, le faire sien approfondie du Dieu de Jésus- humaines, la référence au myspar l'étude et la réflexion. Dès Christ Cela ne va pas sans en tère de la sainte Trinité : à cette lors, le donné de la foi devient payer le prix Aujourd'hui, plus lumière, la communion véritable 26 Nouvelle revue Vie Chrétienne - Nº 2

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et féconde n'est ni la fusion, ni la confusion, ni l'absorption de chacun dans un grand tout - quel amalgame - mais elle est reconnaissance de chacun dans le respect des différences… Ce ne sont là que des exemples, ils permettent de réaliser en quoi le donné de la révélation chrétienne, bien assumé et assimilé, enrichit la compréhension que chacun peut avoir de la réalité humaine dans sa dimension personnelle et sociale. Assimiler le contenu de la foi, être à l'aise avec ce que l'on croit, se situer dans l'Église et dans la société de façon responsable, y tenir une parole crédible, sortir de la répétition superficielle, du sentimentalisme simpliste… tout cela ne va pas sans l'étude attentive, sans l'application astucieuse de ses facultés intellectuelles pour progresser avec goût et satisfaction - chacun selon son rythme - dans l'intelligence des « choses de la foi ». Trouvons le temps, le courage, la détermination et le goût de nous investir dans les sessions de formation permanente qu'elles soient du domaine professionnel, social, politique religieux, théologique ou spirituel : des moyens de formation permanente dans le domaine de la foi et de la vie ecclésiale foisonnent ! Lectures astucieuses, cours adaptés, sessions diverses sont accessibles. Résumons tous ces moyens sous la dénomination d'études, et disons simplement, mais très fermement : « Les études aussi sont un moyen ignatien ». Oui, les études aussi sont un

moyen ignatien, aux côtés de la prière personnelle, de la relecture, de l'accompagnement spirituel, de la célébration eucharistique. Faut-il ajouter que le recours à ce moyen « des études » est d'autant plus nécessaire, d'autant plus impérieux que l'on avance dans la pratique des autres moyens ?

Ne pas galvauder le « discernement » Les « études », c'est la reconnaissance du bien-fondé du recours à l'intelligence et à la réflexion. Or, s'il est une démarche qui demande de façon privilégiée le respect de l'intelligence et de la réflexion, et l'application sérieuse de l'analyse, c'est le discernement spirituel. En ce domaine, chacun de ceux qui se réclament de saint Ignace a quelque chose de précieux à entendre. Ne ramenons pas le discernement au sentiment. Il n'y a pas de discernement, y compris spirituel, qui ne mette en jeu des capacités d'analyse et de réflexion. À la lumière du texte des Exercices Spirituels, on parle beaucoup de « peser le pour et le contre », de formuler des arguments, etc. Mais, précisément, il y a un abîme entre les « arguments » vrais et les idées floues, les pensées pieuses ou superficielles ou sentimentales. Cet abîme est celui de l'usage de la raison, de la capacité d'analyser une situation avec une vraie liberté intérieure, de réfléchir avec des arguments de poids qui prennent en compte des données vérifiables, des analyses de situation qui tiennent effectivement la route. Une attention

aux mouvements des « esprits » ne dispense pas du courage de l'analyse, de l'investissement de réflexion qu'elle demande. Les « études aussi sont un moyen ignatien ». N'est-ce pas le moyen privilégié que saint Ignace a mis en œuvre dans son itinéraire ? Et à quel prix, après ses « exercices personnels » ? Alors qu'il était saisi de l'amour ardent de son Seigneur, il ne s'est pas contenté de ce pur élan. Le passage par les études lui a permis de trouver sa place dans la société et dans l'Église de son temps, pour un meilleur service. À sa suite, la Compagnie de Jésus a recouru pour ses membres à ce moyen typiquement ignatien. Avoir le courage de recourir à ce moyen, qui certes reste moyen, fait partie aussi du réalisme ignatien. Claude VIARD sj Paru dans Vie chrétienne, juin 1996

La formation, un plus sur le chemin de la CVX Une trame à utiliser en réunion pour :

• Relire ses expériences de formation. • Dire ses désirs pour aller plus loin et les freins éprouvés. • Discerner ensemble ce qui serait bon pour chacun, en vue d’une croissance humaine et spirituelle. • S’inviter et se soutenir mutuellement.

Voir la fiche sur www.cvxfrance.com Novembre 2009 27

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Ensemble faire Communauté

france

C'est quoi, la Communauté Vie Chrétienne ? C comme Communauté, V comme Vie et X (la lettre grecque chi) comme Chrétienne. Vous entendrez tour à tour parler de la Communauté Vie Chrétienne, de la CVX, parfois même de la Communauté tout court. Suite au numéro 1, certains lecteurs se sont manifestés. C’est quoi la Communauté Vie Chrétienne ? Pourquoi CVX et pas CVC ? Un peu d’histoire, quelques repères pour éclairer les uns, et une bonne occasion de réviser pour les autres. Un peu d'histoire…

L

La Communauté Vie Chrétienne est riche d’une longue histoire, étroitement liée au développement de la Compagnie de Jésus. Dès 1540 (année de la confirmation de l’Ordre par le Pape Paul III), les archives mentionnent la volonté d’Ignace et de ses premiers compagnons de faire partager la spiritualité des Exercices à des laïcs, afin de collaborer à la même mission et vivre du même Esprit. Partant de cette expérience déjà largement diffusée, un jeune jésuite belge, le père Leunis, crée un groupe d’étudiants au Collège Romain. En 1564, ce groupe se place sous la protection de la Vierge de l’Annonciation, telle qu’elle est présentée dans la contemplation de l’Incarnation dans les Exercices.

Cette contemplation inspirera l’ensemble du mouvement. Le rayonnement de ce groupe aboutit, en 1584, à l’établissement canonique de la Congrégation Mariale dont le Pape Grégoire XIII fait une Prima Primaria (cellule mère) habilitée à affilier d’autres groupes de même nature. En 1773, Clément XIV supprime la Compagnie de Jésus et toutes ses œuvres. Les 2 500 Congrégations mariales qui existent à ce moment vont disparaître. Cependant, après quelque temps, à la demande de certains évêques, elles sont à nouveau autorisées et placées sous la juridiction de l’évêque du lieu. Coupés de leur source originelle, ces groupes vont devenir dans leur ensemble un mouvement de piété, dont l’accent essentiel sera la dévotion à Marie.

C’est en 1922 que le Supérieur Général de la Compagnie de Jésus réunit une quarantaine de jésuites qui travaillent dans les Congrégations Mariales pour réfléchir au renouvellement du mouvement. Un secrétariat permanent est alors créé à Rome. Il devient un centre de service à la disposition de toutes les Congrégations. En 1948, le Pape Pie XII publie la constitution apostolique Bis saeculari, dans laquelle il clarifie l’identité des Congrégations Mariales et les appelle à retourner à l’esprit des origines. Cette constitution redonne ainsi leur place centrale aux Exercices Spirituels. Le secrétariat de Rome, en réponse aux contacts qu’il maintient avec les Congrégations, prépare des statuts pour rétablir des liens entre les groupes existants. Ainsi naît, en 1953, la Fédération Mon-

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diale des Congrégations Mariales. Les assemblées mondiales, qui se succèdent tous les 4 à 5 ans, préparent de nouveaux Principes Généraux (PG). Ceux-ci résultent d’un travail commun entre le secrétariat de Rome et les groupes nationaux. Le texte est prêt en 1964, mais l'assemblée qui se réunit cette année-là à Bombay décide d’attendre la fin du Concile Vatican II, afin que la nouvelle version de ces Principes Généraux tienne pleinement compte des enseignements du Concile. C’est en 1967, à l'assemblée mondiale de Rome, que de nouveaux Principes Généraux sont adoptés. Le nom de Congrégation Mariale sera changé pour l’appellation Communautés de Vie Chrétienne, déjà utilisée en France depuis une dizaine d’années sous l'im-

pulsion du P. Roger-Dalbert1. De nouvelles normes juridiques reconnaissent l’autonomie de la Fédération mondiale qui, désormais, se substitue à la Prima Primaria et devient garante de l’unité et de l’authenticité des CVX. La Communauté Mondiale Vie Chrétienne est née. En France, la CVX regroupe plus de 6 000 membres répartis dans environ 600 communautés locales (CL), rattachées chacune à l’une des 25 régions. Chaque communauté locale est un lieu où l’on évalue sa vie et sa mission, sous le regard de Dieu et des autres. Ce n’est ni un groupe biblique ou théologique, ni un groupe de prière, ni un groupe d’échanges d’idées. Complémentaire d’une vie spirituelle personnelle, celle-ci constitue

un moyen de progresser avec d’autres dans la connaissance du Seigneur et l’engagement à son service.

Organisation de la CVX France La CVX France est structurée sur 3 niveaux : local, régional et national. Hormis quelques salariés permanents, l’organisation de la CVX France repose sur le service de nombreux bénévoles. Chaque membre peut, à son tour, être appelé un jour à faire l’expérience d’un service communautaire plus large. Certains vont même jusqu’à un service au niveau mondial.

1

Paul Roger-Dalbert La contribution du P. Paul Roger-Dalbert (1917-2004), a été déterminante non seulement pour la CVX France, mais aussi pour la CVX mondiale. Nous vous proposerons dans un prochain numéro un portrait de cet homme auquel nous devons beaucoup.

Communautés locales (CL) Les 600 communautés locales bénéficient chacune d’un accompagnateur spirituel et d’un responsable, formés par la Communauté.

L'ESN, au service de la CVX France. De gauche à droite : Dominique Léonard (responsable), Isabelle Robinne (secrétaire), Alain Jeunehomme (trésorier), Anne de Lamotte (jeunes), Paul Legavre sj (assistant), Véronique Angevain (formation).

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france Ceux-ci sont coresponsables de la croissance spirituelle et humaine de leur communauté locale et de chacun en particulier.

Chaque communauté locale se compose de 8 à 10 membres, dont un accompagnateur spirituel (prêtre, religieuse ou laïc) et un responsable. L’accompagnateur spirituel est appelé par la Communauté à ce service, tandis que le responsable est élu par les membres de l’équipe pour une durée déterminée. Tous deux reçoivent une formation adaptée à leur rôle. En général, une communauté locale se réunit toutes les 3 semaines.

Équipes Service Régionales (ESR) Chacune des 25 régions CVX s’appuie sur une Équipe Service Régionale (ESR). Ces équipes ont la responsabilité de faire croître spirituellement les membres de leur région et de veiller à la constitution des communautés locales ainsi qu’à leur animation, en organisant notamment des journées et des week-ends de formation. Elles assurent le lien entre l’Équipe Service Nationale et tous les responsables et accompagnateurs d’équipes locales.

Comité National (CN) La CVX France est dirigée par un Comité National (CN). Les directives du CN vont dans le sens des orientations globales définies par le Comité exécutif Mondial (ExCo). Il est composé de 34 membres environ (élus pour 4 ans) : • 25 délégués régionaux élus chacun par sa région. • 3 membres cooptés par le

précédent Comité National. • Les membres de l'ESN dont 1 assistant national (prêtre jésuite nommé par l’Église de France, sur proposition du Provincial de la Compagnie de Jésus et du Responsable National de la CVX France). Le Comité National se réunit 3 à 4 week-ends par an. Il peut également se faire aider par des Commissions, nommées spécialement pour certains chantiers.

Équipe Service Nationale (ESN) L’Équipe Service Nationale a pour vocation de mettre en oeuvre les décisions du Comité National. Elle a également pour tâche de travailler avec les Équipes Service Régionales et de les soutenir. Ses membres, à l’exception de l’assistant national, sont élus pour quatre ans au sein du Comité National. Voilà présentée à grands traits la Communauté Vie Chrétienne. Nous reviendrons sur certains points en particulier au fur et à mesure de l’actualité. Adapté du livret Ensemble cheminer avec le Christ et les hommes, servir le monde et l’Église, disponible auprès du secrétariat de la CVX France au prix de 2,50 € (contact@cvxfrance.com ou 01 53 36 02 25)

La Communauté Vie Chrétienne rassemble aujourd’hui environ 20 000 laïcs dans le monde. Au sein de petites équipes, appelées communautés locales, elle a pour projet d’aider ses membres à : • Discerner et approfondir sa vocation personnelle En communauté locale de partage, les membres s’entraident à reconnaître dans leur vie la présence de Dieu et le dynamisme de l’Esprit. Chacun peut mieux voir quels choix poser pour suivre davantage le Christ. • Se nourrir de la spiritualité ignatienne À l’école d’Ignace de Loyola, prière, relecture, permettent d’unifier sa vie, d’accueillir ou de renouveler chaque engagement personnel à la suite du Christ, dans toutes les dimensions concrètes de la vie familiale, professionnelle, sociale, associative, politique… • Développer son action apostolique Au fil de leur cheminement, les membres de la Communauté Vie Chrétienne s’efforcent de collaborer de plus en plus à l’œuvre de Dieu.

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Vers une nouvelle gouvernance Le mot « gouvernance » est un mot récent dans la culture de la Communauté Vie Chrétienne. Il concerne les moyens, les structures et les manières de faire pour organiser le service, donner des orientations, prendre des décisions. Une organisation qui se décline en structures (compositions, rôles, relations) et en manière de faire (élaboration et prise de décisions ; appels ou élections). Un mot que l’on associe au mot de « chantier » tant les enjeux sont importants. Un chantier qui a démarré officiellement en 2006 et auquel ont travaillé deux commissions.

Un chantier qui ne date pas d’aujourd’hui Corinne Dupont et Michel Lepercq ont été membres de l’Équipe Service Nationale de 2003 à 2007, à la tête du « gouvernement » en quelque sorte. Ils nous rappellent pourquoi la question de la gouvernance est devenue centrale. Pourquoi soulever le problème de la gouvernance dans une institution ?

d’institutions, de mouvements, de groupes. Et la Communauté Vie Chrétienne n’y échappe pas.

La question de l’amélioration de la gouvernance n’est pas nouvelle. C’est une question que se posent aujourd’hui beaucoup

Tous les responsables nationaux de CVX depuis une dizaine d'années se sont attaqués à cette question, en sollicitant plusieurs

P

audits. Déjà, en 1999 l’Assemblée Générale de la CVX, après un long travail, adoptait de nouveaux statuts, et le Comité National en 2000 approuvait le nouveau règlement intérieur. En 2006, le Comité National, à la demande de l’ESN, a décidé à l’unanimité le lancement d’une « commission gouvernance ».

© Colette Périssé

Que cherchiez-vous en créant cette « commission gouvernance » ?

La gouvernance est un sujet sérieux…

« La CVX a-t-elle les structures qui lui permettent de répondre à sa mission dans l’Église et le monde ? » Voilà la question que nous posions au Comité National, et à travers lui, à l’ensemble de la communauté. Novembre 2009 31

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© Colette Périssé

france …mais qui n’empêche pas la bonne humeur. Comité consultatif des 26-27 septembre 2009 à Paris.

Quels constats avez-vous fait pour arriver à poser cette question ? La Communauté a beaucoup grandi au cours des dernières années ; de près de 2 000 membres en 1999, nous sommes aujourd’hui plus de 6 000. En revanche, le nombre de jeunes dans la communauté, en nombre et en pourcentage, a diminué. Accueillir, former, animer les communautés locales demande, sur le terrain, beaucoup d’énergie ; différentes structures sont en place, suivant les régions ; on constate souvent un essoufflement des personnes en service, des difficultés de lien entre le local et le national. Au cours des dernières années, après la reprise du centre spirituel de Biviers, la Communauté s’est vue confier la tutelle du centre du Hautmont ; puis il y a eu la participation aux missions auprès des étudiants étrangers (CISED à

Saint Denis, puis CPU à Lyon et CPEG à Grenoble), auprès des jeunes (Réseau Jeunesse Ignatien, appels à collaborer de manière plus institutionnelle au MEJ).

permettent-ils pas à la CVX de répondre à sa mission ?

Ces nouvelles missions, ajoutées à la gestion ordinaire de la communauté, engendrent en particulier pour l’ESN charge et fatigue déraisonnables ; il ne faudrait pas que ces services ne puissent être assumés que par des retraités, fussent-ils appelés « jeunes retraités » !

Le principal point de dysfonctionnement concerne la responsabilité et les prises de décision : au niveau national, trois structures interviennent dans les orientations et décisions : l’Assemblée Générale, le Comité National et l’Équipe Service Nationale ; aujourd’hui, l’Assemblée Générale donne les grandes orientations, le Comité National a pouvoir de décision, l’Équipe Service Nationale met en œuvre ; mais le Comité National ne se réunit que trois à quatre fois par an. Comme il est composé de 35 membres, les décisions sont longues et difficiles à prendre. Par conséquent, l’ESN est souvent amenée à prendre des décisions qui ne sont pas de son ressort.

Je comprends bien que ces missions nouvelles interpellent la CVX ; mais en quoi les statuts actuels ne

Par ailleurs les équipes services élues, régionales ou nationales, se renouvellent intégralement tous les quatre ans ; cela engendre

Enfin, plus récemment, le travail avec la famille ignatienne ; pensez au « Discerner ensemble » et au « Le monde a besoin de vous » entendus à Lourdes lors du Jubilé 2006. Ces missions communes, même si beaucoup ne s’en aperçoivent pas, ont changé le visage de la communauté.

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une perte importante d’efficacité et de continuité, même si les équipes services non élues (dont l’équipe service formation) vivent sur un autre rythme.

Pourquoi les travaux de la première commission gouvernance n’ont-ils pas abouti à des décisions ? Cette première commission a fait un certain nombre de constats, dont une qui interroge : « il existe une faiblesse du projet apostolique communautaire ; la CVX se reconnaît mal comme une communauté envoyée d’où une difficulté à discerner, appeler, soutenir, évaluer les missions ; il y a

un manque de prise en compte des priorités apostoliques de la communauté mondiale ». Elle a proposé un travail de fond : « Poursuivre le travail en ce qui concerne l’engagement, qu’est-ce qu’un membre de la CVX ; réfléchir à une « théologie de la CVX », ce qui fonde sa façon de croire, de vivre au monde ; les fondements spirituels et ecclésiologiques de l’autorité qui y est exercée et son mode d’articulation avec la hiérarchie de l’Église ». Elle a fait des propositions concrètes de réforme des instances de décision ; notre man-

dat arrivant à son terme, le Comité national a préféré ne pas mettre en œuvre ces propositions ; il a jugé qu’il était nécessaire de retravailler ces propositions, et de concerter largement la communauté avant de décider des changements à opérer. Seule a été prise la décision de constituer une « Équipe Service Centres Spirituels ». Le Comité National a demandé à l’ESN sortante de ne pas abandonner la question ; un nouveau responsable de cette commission a été appelé à la fin de notre mandat. Michel LEPERCQ Corinne DUPONT

Dernière ligne droite Les 26 et 27 septembre 2009, un comité consultatif a réuni environ 120 personnes afin d’orienter les travaux des différentes instances qui auront à se prononcer d’ici mars 2010, date à laquelle la CVX France doit décider d’une nouvelle organisation. Rappelons d'abord qu'une gouvernance est toujours au service d’un projet. Réfléchir à une réforme de la gouvernance demande donc d’être au clair sur ce que nous cherchons à vivre et à devenir (le projet dont nous sommes dépositaires), pour adapter les moyens (la gouvernance) en fonction de la réalité qui, elle, est changeante ; c’est le propre de tout corps vivant.

pour aujourd’hui. Fondements ecclésiaux, spirituels, missionnaires ; mais aussi esprit et manières de faire dont la CVX France veut vivre. La première question posée au comité consultatif, la plus importante sans doute est : est-ce que vous vous reconnaissez dans ces fondements et êtesvous d’accord pour les proposer aux instances de la communauté pour leur ratification ?

Quels fondements ?

Quelles instances ?

Un texte d’introduction à la réforme a donc tenté de décrire les fondements de la CVX France

Une deuxième question posée au comité consultatif concerne les principes à la source de la

R

nouvelle organisation. Êtes-vous d’accord avec eux, à savoir : une instance de gouvernance "proche de la base" et des communautés locales ; des instances nationales qui sont en lien avec le mondial, précisent les objectifs, missions et manières de vivre de la CVX France, animent celle-ci ; une instance intermédiaire entre les deux niveaux ci-dessus ; enfin, une bonne visibilité dans l’Église de France pour un meilleur service.

Membres d’une communauté En filigrane figurait une troisième Novembre 2009 33

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la 2e commission gouvernance s'est mise en place en décembre 2007. Elle est composée de huit membres et accompagnée par le P. Bruno Régent sj.

question, concernant une nouvelle approche proposée pour les statuts de la CVX France qui met en priorité le lien avec la communauté mondiale et le droit de l’Église, notamment celui concernant les associations publiques de fidèles dont fait partie la CVX. L’enjeu de cette perspective est un symbole fort : sans négliger l’inscription dans un pays – la France – et l’incarnation dans le droit local, êtes-vous d’accord pour dire que notre gouvernance relève d’abord d’une appartenance à une communauté mondiale et à l’Église et que c’est à partir de là qu’il y a à aborder la question des statuts civils ?

De la réponse positive à ces trois questions découle toute une organisation, dont un avant-goût a été présenté au comité consultatif sous la forme d’une sorte de règlement intérieur. Le comité consultatif n’avait pas pour objet de donner son avis sur chaque détail, mais quelques questions dont les implications sont importantes, ont été mises en débat, pour éclairer des orientations à prendre. Dans ce registre on peut citer par exemple la durée des mandats des membres des instances locales et nationales, ou la présence d’un permanent.

Un avenir qui s’éclaire Le comité consultatif s’est pro-

noncé par 99 voix sur 104 sur un « avis », qui valide les grandes orientations tout en listant des points de vigilance. Sur la forme, une refonte du plan a été proposée afin de permettre une meilleure appropriation et une distinction plus affirmée entre les principes et l’organisation. Ce sera donc un texte remanié qui sera présenté à la décision du Comité national et à l’aval de l’assemblée de mars prochain. Le comité consultatif aura ainsi pleinement joué son rôle de préparation des décisions. La commission gouvernance

Un congrès 2010 à faible « empreinte écologique » Philippe Vachette, de l’atelier CCC (Chrétiens coresponsables de la Création) est venu à Nevers, à la demande de l’équipe logistique, pour aider à trouver des solutions plus écologiques dans l’organisation du congrès. Du côté de l’équipe logistique, nous sommes inquiets, une contrainte de plus à gérer : « Déjà que nous ne sommes pas nombreux ! ». Pourtant, nous pressentons bien que cette question correspond au style de vie simple prôné en CVX, tout particulièrement à Nevers dans la ville de Bernadette. Notre congrès de Pentecôte 2010 doit donc être l’occasion d'adopter, pendant trois jours, un mode d’organisation plus écologique et solidaire, plus simple aussi.

D

Nous nous sommes mutuellement écoutés. Philippe, et l’atelier avec

lui, se mettant au service de la préparation du Congrès chaque fois que ce sera nécessaire. L’équipe logistique acceptant de remettre en cause certaines dispositions, chaque fois que cela sera possible. Par exemple : pour le transport jusqu’à Nevers et dans Nevers, on privilégiera les modes de transport en commun ou, et surtout, le covoiturage. D’autres réflexions sont à l’étude : limiter la documentation remise aux congressistes et ne pas distribuer de « valisette » congrès. Chacun sera invité à venir avec un

sac à dos pour y mettre ses documents, pique-niques, etc. Des mesures simples, qui engagent à faire un pas de plus, à s’interroger sur nos modes de consommation, sans a priori, sans idéologie. Nicolas JOANNE Coordinateur du congrès

« Un oui à partager pour la mission » c’est le titre qui a été choisi pour le congrès de Nevers 2010. Pour en savoir plus, rendez-vous sur www.cvxfrance.com

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Profile for Editions Vie Chretienne

Revue Vie Chrétienne n°2  

Tenir debout en temps de crise

Revue Vie Chrétienne n°2  

Tenir debout en temps de crise

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