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Vie chrétienne Nouvelle revue

C h e r c h e u r s

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P r é s e n t s

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M o n d e

B I BMIEMS TE RS ITERL I DE EL LDAE CLOAM M CO UN MAMU UT ÉN AdeU TVÉI E VCI HE R CÉ THI RE N É TNIEE ENTN DE E ESTE SD AE MSI ES S– ANM º I2S5 – se N ºp tembre 2 1 – j anvier / octobre 2 0 21031 3

Joseph et ses frères La CVX France depuis cinquante ans

à mon rythme


Sommaire éditorial

NOUVELLE REVUE VIE CHRÉTIENNE Directeur de la publication : Jean Fumex Responsable des éditions : Dominique Hiesse Responsable de la rédaction : Marie-élise Courmont Secrétaire de rédaction : Marie Benêteau Comité de rédaction : Marie Benêteau Marie-Elise Courmont Marie Emmanuel Crahay Jean-Luc Fabre s.j. Yves de Gentil-Baichis Marie-Gaëlle Guillet Dominique Hiesse Barbara Strobel Comité d'orientation : Alice Bertrand-Hardy Marie-Agnès Bourdeau Nicolas Joanne Anne Lemant Michel Le Poulichet Béatrice Mercier Trésorière : Martine Louf Fabrication : SER, 14 rue d’Assas, 75006 Paris www.ser-sa.com Photo de couverture : ©iStock Impression : Corlet Imprimeur, Condé-sur-Noireau

ISSN : 2104-550X 47 rue de la Roquette – 75011 Paris Les noms et adresses de nos destinataires sont communiqués à nos services internes et aux organismes liés contractuellement à la CVX sauf opposition. Les informations pourront faire l’objet d’un droit d’accès ou de rectification dans le cadre légal.

le dossier

l’air du temps « L’école se vide de son contenu éducatif » Propos de François Dubet recueillis par Marie-Gaëlle Guillet

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chercher et trouver dieu

A mon rythme

Témoignages L’urgence provoque la « famine temporelle » Yves de Gentil-Baichis Une journée avec Jésus à Capharnaüm Marie-Elise Courmont Le temps de la fondation de la Compagnie de Jésus Jean-Luc Fabre s.j. le babillard

se former Accompagner une équipe Magis Pascale et Florent Bourgarel Joseph et ses frères Michel Farin s.j. La CVX France depuis cinquante ans Monique Luirard Au service de la croissance Claire Vergnault

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ensemble faire communauté Un week-end régional avec ATD Quart-Monde Nouvelles de l’atelier « Chrétiens co-responsables de la création » Au service des étudiants étrangers La CVX Centrafrique en croissance Scholastiques jésuites au service de la CVX

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billet Il est bientôt 19 heures Cora Doulay

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prier dans l’instant En remplissant un formulaire administratif Dominique Pollet

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La revue n’est pas vendue, elle est envoyée aux membres de la Communauté de Vie Chrétienne et plus largement à ses « amis ».

Chacun peut devenir ami ou parrainer quelqu’un. Il suffit pour un an de verser un don minimum de : l 25 € l 35 € si je suis hors de France Métropolitaine l Autre (50 €, 75 €, 100 €…) n Par virement : RIB 30066 10061 00020045801 60 IBAN FR76 3006 6100 6100 0200 4580 160 – BIC CMCIFRPP n Par versement en ligne sur viechretienne.fr/devenirami n Par chèque bancaire ou postal à l’ordre de Vie Chrétienne À envoyer à ser – vie chrétienne – 14, rue d’assas – 75006 Paris – amis@viechretienne.fr

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Éditorial

A l’écoute de l’étranger

«

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Parmi les éléments qui contribuent à l’accélération de la société, thème du dossier de ce numéro, il y a la rapidité des transports et de l’information. Ce qui était lointain, étranger, se fait plus proche ; les liens se multiplient. La mondialisation n’a pas que des conséquences heureuses, mais elle conduit à un enrichissement des échanges. Et cela nous permet, comme chrétiens, de vivre plus concrètement l’universalité de l’Église. La CVX, comme Communauté mondiale, expérimente aussi ce dialogue entre les différents pays, en particulier lors des Assemblées mondiales, comme celle qui s’est tenue fin juillet au Liban.

»

Tous, nous pouvons nous enrichir de ces paroles venues d’ailleurs. Ceux qui se sont mis au service des étudiants étrangers en France (p. 34-35) en témoignent ; certes ils donnent de leur temps et de leur compétence, mais ils reçoivent aussi pour eux-mêmes.

Nos pages Monde sont autant de fenêtres ouvertes sur d’autres réalités, donnant à voir à la fois l’unité de ceux qui vivent de la même spiritualité et la diversité due à des histoires et des contextes singuliers. Après d’autres, c’est la Centrafrique qui se fait proche (p. 3637) et les scolastiques étrangers venus faire leurs études en France, qui nous interpellent (p. 38). Ces paroles nous mettront-elles en mouvement ?

Marie-élise Courmont

Pour écrire à la rédaction : redaction@viechretienne.fr

Septembre / Octobre 2013

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L'air du temps

« L’école se vide de son contenu éducatif » En cette rentrée scolaire, où de nouvelles réformes sont attendues, François Dubet, sociologue, auteur de nombreux ouvrages sur l’école, pointe pour nous les missions et les difficultés du système scolaire français. Nous avons tous une part de responsabilité, avertit-il.

L

Le système scolaire français semble en panne. Quels éléments vous le font percevoir ? Tout d’abord les comparaisons internationales sont là : les performances des élèves français n’augmentent pas. De plus, le système français est excessivement inégalitaire : l’écart est très important entre les moins bons élèves et les meilleurs, qui ne sont pas si excellents au regard d’autres pays. Près du quart des élèves sont en grande difficulté à l’entrée en sixième. Et chaque année, 150 000 jeunes finissent sans aucun diplôme. Or, le système scolaire n’arrive pas à résorber ce vivier de jeunes sans formation.

est que, parfois, elle accentue ces inégalités au lieu de les réduire. D’après les comparaisons internationales, les inégalités scolaires sont plus importantes en France que celles attendues d’après les inégalités sociales. C’està-dire que la fracture entre les enfants de cadres et ceux d’ouvriers ne se réduit pas assez grâce à l’école.

Par ailleurs, le système est très difficilement réformable. Il reste très conflictuel et très lourd, quel que soit le ministre et son type d’approche du monde scolaire.

Mais attention à ne pas faire porter toute la responsabilité au système scolaire français  ! En effet, si sur le principe, chacun est favorable à l’égalité, lorsque l’on est parent, on préfère quand même que ses propres enfants s’en sortent un peu mieux que les autres. C’est ainsi que les parents contribuent également à fabriquer les inégalités, en choisissant certains établissements plutôt que d’autres, en payant des cours particuliers…

Cela signifie-t-il que l’école n’atteint pas sa mission de réduire les inégalités sociales ?

Cette panne est-elle une image de la crise touchant la société française ?

L’école joue bien son rôle dans la réduction des inégalités sociales lorsqu’elle permet aux enfants d’obtenir un diplôme. Le problème

Je me méfie du mot crise. On en parle depuis 1974. Quarante ans, c’est bien long pour une simple crise. Il est vrai que la société

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connaît des difficultés, notamment en termes de chômage. L’économie est touchée et cela affecte forcément les enfants et l’école. En revanche, on pourrait dire que la panne du système scolaire reflète un manque de vision pour l’avenir de nos enfants. Quels types de citoyens voulonsnous pour le futur ? Quelle vie en société voulons-nous donner aux prochaines générations ? Or, l’école porte cette vision par le projet éducatif qu’elle met en place. Aujourd’hui, il n’y en a pas. Les décideurs n’arrivant pas à s’accorder. Pourtant, ils sont tous d’accord autour du projet d’instruction : apprendre les bases d’un savoir, autour du projet d’intégration, déboucher sur un travail, réduire les inégalités. Cette panne de vision est récente. Il y a cent ans, le projet éducatif était de former des petits républicains. Le projet de l’école chrétienne était de former des chrétiens. Mais aujourd’hui, ces écoles ne savent pas trop, car elles ne se projettent pas dans l’avenir. Cela participe à la démoralisation des enseignants qui ne veulent pas


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être de simples machines à sélectionner une élite. Un enseignement laïc de la morale doit voir le jour à l’école. Y a-t-il sa place ? Je suis certain que l’école doit porter une fonction morale. Afin de pouvoir vivre ensemble, nous devons partager des principes moraux : ne pas tuer, ne pas voler, respecter son voisin… Mais si l’enseignement de la morale était efficace, cela se saurait ! Le tueur sait que ce qu’il fait n’est pas bien, pourtant il le fait. Aussi, si la morale est une simple matière scolaire de plus, elle ne sera pas utile aux enfants ni à la société. Elle apparaîtra comme quelque chose de très étrange, loin de ce que les jeunes voient de la société. La morale leur semble alors un rituel déconnecté de leur vie.

La morale doit se vivre dans la vie scolaire entière et pas seulement compartimentée à une tranche horaire. Ce sont les établissements qui doivent être moraux. Il faut y développer des activités pour que les jeunes fassent l’expérience de la morale, qu’ils prennent des initiatives et en assument les conséquences, entourés par des adultes.

tiendront. Ainsi, près de la moitié des bacheliers en lycées généraux choisissent une terminale scientifique pour être sélectionnés par de bonnes filières pour la suite de leurs études, où ils ne feront plus de sciences. C’est dommage pour eux et pour les sciences.

C’est quoi l’école aujourd’hui ?

Il est répandu partout, mais très accentué dans notre pays, car ici la société a le sentiment que tout se joue à l’école. C’est pourquoi les enfants qui n’ont pas de bons résultats scolaires ont l’impression très tôt d’avoir raté leur vie, de ne pas avoir d’avenir. Ils se révoltent alors ou baissent les bras.

L’école est réduite aujourd’hui à une compétition continue, à une machine à distribuer des qualifications, elle se vide de son contenu éducatif et moral. Beaucoup croit que le destin des enfants se joue uniquement sur les performances scolaires. Les adolescents ne sont plus intéressés par ce qu’ils apprennent, mais uniquement par les diplômes qu’ils ob-

Ce phénomène est-il particulier à la France ?

François Dubet est sociologue, professeur à l’Université Bordeaux II et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à la marginalité juvénile, à l’école et aux institutions. Il a dirigé l’élaboration du rapport « Le Collège de l’an 2000 » remis à la ministre chargée de l’enseignement scolaire en 1999.

Propos recueillis par Marie-Gaëlle Guillet Septembre / Octobre 2013

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Chercher et trouver Dieu

à mon rythme Face à l’accélération aujourd’hui bien réelle de l’information, de la consommation, des saisons, du temps, etc., comment se positionner de façon ajustée ? Certains craignent une tyrannie de l’immédiateté, dans une course folle à l’innovation permanente. D’autres y voient l’opportunité d’une plus grande communion avec des personnes à l’autre bout de la terre. Chacun, dans ce dossier, relate dans un regard à la fois lucide et positif, la manière dont il reste acteur, résiste et trouve, au sein-même de cette accélération, sa propre respiration, jusqu’à parfois y développer du solidaire et de l’humain. Suivre Jésus à Capharnaüm nous redonne souffle, au cœur même de nos journées les plus remplies. Et le récit de la maturation de la Compagnie de Jésus va à l’encontre du ”tout, tout de suite“, nous efforçant avec patience à entrer peu à peu dans l’intelligence du temps de Dieu. Chacun y trouvera des éléments pour y puiser, à son rythme, de quoi faire grandir son espace intérieur, au service d’une plus grande liberté en Dieu, car « rien ne sert à l’homme de gagner le monde s’il vient à perdre son âme » (Matthieu 16, 26)… Marie Benêteau

Témoignages être reporter aujourd’hui . . . . . . . . . . . 8 A l’écoute de soi. . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 Femme active et épanouie. . . . . . . . . 10 En recherche ensemble . . . . . . . . . . . 11

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Contrechamp L’urgence provoque la « famine temporelle ». . . . . . . . . . . . . 13

éclairage biblique Une journée avec Jésus à Capharnaüm. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 14 Repères ignatiens Le temps de la fondation de la Compagnie de Jésus. . . . . . . . . 16

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Pour continuer en réunion . . . . . . . . . . . . . . . . . 18

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Chercher et trouver Dieu

Témoignages

être reporter aujourd’hui Jean est journaliste et trouve dans l’accélération du temps un nouvel équilibre, qui à la fois ouvre des barrières et nécessite des temps de pause.

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Internet et les médias d’information en continu nous donnent l’impression d’un déjà-vu, même dans un quotidien ou au 20 heures. Il faut sans cesse trouver « des angles » originaux pour traiter l’information. Tout paraît vieux avant même d’avoir été intégré et analysé. Une information en chasse une autre. Mais le journaliste a toujours eu un rapport au temps particulier. L’actualité nous prend souvent au dépourvu et l’information n’attend pas. On est là ou on n’y est pas. Il faut donc être disponible à l’imprévu et s’adapter. Cette accélération du temps n’est pas qu’une menace, elle est aussi une chance. Je peux choisir de

rester acteur dans cette accélération. Une accompagnatrice spirituel m’a dit un jour : « Avec ton rythme de travail, il faut un rythme de prière aussi fort. Sinon tu te laisseras bouffer. » Cette invitation est restée gravée en moi comme un point d’attention.

des zones sous tension. Madeleine Delbrêl disait : « Pour qui désire rencontrer Dieu comme Moïse, un escalier peut tenir lieu de Sinaï. » Mais la prière dans ces momentslà ne m’est souvent pas évidente car les reportages sont des moments de tension particulière.

Les réseaux sociaux me permettent de vivre des événements en direct, d’être en communion avec des réalités diverses. Ma prière peut se faire universelle. Je passe beaucoup de temps dans les avions, dans les trains, sur la route, dans des ministères ou des chambres d’hôtel à attendre un coup de téléphone ou une autorisation, parfois à des barrages militaires lors de reportages dans

Je prends aussi des moyens pour ne pas être aspiré dans la spirale. Au niveau professionnel, je fais le choix de consacrer une partie de mon temps à des enquêtes. J’entre alors dans un temps long de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois. Il faut « gratter », aller au-delà des apparences, tirer des fils qui parfois se cassent ou ne mènent nul part, rencontrer des contacts multiples, recouper les informations. C’est une de mes manières de résister professionnellement à cette accélération du temps.

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Des temps de véritables ruptures me sont nécessaires, non pas pour recharger mes batteries mais pour vivre autrement ma relation à Dieu. Je vais plusieurs fois par an dans un monastère. Les Exercices Spirituels de St Ignace que je fais régulièrement m’aident également à unifier ma vie et à répondre à la promesse du Seigneur. C’est dans une succession de rythmes différents que je trouve mon équilibre.

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Jean


A l’écoute de soi Amis, engagements, sorties… Cécile a appris à se préserver pour ne pas crouler sous les multiples sollicitations de la vie parisienne et à accepter les limites de son rythme.

Il m’arrive parfois de refuser à des amis une proposition. Non pas parce que je ne suis pas disponible, mais parce qu’à ce moment-là, j’ai besoin de me poser et de me retrouver intérieurement. Cela peut engendrer dans un premier temps une certaine frustration, avec le sentiment de rater quelque chose ou de décevoir l’autre, d’autant plus lorsque l’affectif interfère. Pourtant, dire non peut ouvrir dans un second temps un oui, un véritable oui qui a du sens et qui répond à ce que je suis, parce que j’ai su être attentive à mes besoins. Et cela fait grandir ! Pour parvenir à trouver son rythme, un certain détachement est nécessaire et nécessite parfois un apprentissage : oser dire non, se libérer du regard des autres

dont je ne peux suivre la densité du rythme, écouter les limites de mon corps sans repousser ma fatigue mais en l’accueillant pour mieux la surmonter, ne pas chercher à vouloir tout faire. Tout un programme ! Cela commence peut-être par prendre conscience de mon rythme, qui cherche parfois à aller plus vite que l’existence. Pour cela, je m’exerce à vivre pleinement ce qui me met en vie depuis mes premiers instants : la respiration. Prendre le temps de respirer, en inspirant au maximum tout l’air dont j’ai besoin pour accueillir la vie qui est en moi et m’épanouir. Et expirer en lâchant prise sur ce qui me pèse, m’envahit et m’emprisonne.

Il s’agit aussi d’oser se retrouver, seule, et faire le vide. Un vide qui me permet de vraiment choisir ce que je désire, d’agir avec mon cœur et de trouver Dieu, plutôt que d’accumuler les propositions et sollicitations sans les avoir vraiment choisies. Le vide devient alors débordant de paix et de joie. Ces moments de pause sont pour moi vitaux. Ils me permettent de ne pas réagir dans l’immédiateté, d’être à mon écoute pour ensuite être davantage réceptive et disponible à l’autre. Cécile

Dans les situations professionnelles, trouver son rythme nécessite aussi de savoir fixer des priorités, sans se focaliser seulement sur l’urgence de certaines situations. Que faire en premier : l’urgent ou l’important ? Terminer tel dossier prévu à échéance le jour même (situation urgente) ou écouter la collègue qui a besoin d’être accueillie (situation importante) ?

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Face aux multiples sollicitations qui viennent de toutes parts, dans nos modes de vie ou nos relations, et qui nous poussent à agir dans l’immédiateté, il n’est pas toujours facile de se préserver. Nous devons poser des choix, aussi petits soient-ils, afin de ne pas nous laisser entraîner dans un tourbillon infernal. Des actes de volonté sont nécessaires pour trouver un rythme de vie sain, un rythme qui soit le nôtre, tout en s’accordant à celui des autres.

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Chercher et trouver Dieu

Témoignages

Femme active et épanouie Entre les exigences professionnelles, familiales et associatives, Marie-Antoinette est une femme très active, mais heureuse. Elle a choisi ses engagements en conscience et avec le souci de toujours se réajuster.

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1. Voir « Principe et Fondement » des Exercices Spirituels de Saint-Ignace.

Lorsque vous osez dire que vous êtes mariée, travaillez à 90 % en tant que cadre, avec trois enfants entre cinq et huit ans et que vous êtes investie dans un engagement associatif (trois jours de déplacement par mois et du travail à la maison chaque semaine), la réaction commune est de dire « Je ne sais pas comment tu fais ! ». Et là, derrière, un doute, une peur souvent présente. Pourtant, je ne me sens ni hors norme, ni stressée ! Le sentiment profond qui m’habite est la joie et la gratitude pour cette vie bien remplie et dans un service où je trouve beaucoup de goût.

Le temps est vraiment une composante spécifique de notre vie terrestre. La vie après la mort, la vie éternelle n’est plus soumise à cette emprise. De la même façon que nous devons « user des choses de la terre » 1, il me semble que nous devons habiter pleinement ce temps qui nous est donné et dont la durée nous est inconnue. Mon quotidien est partagé entre le travail, les enfants, puis du temps en couple et le service associatif ensuite. Une fille au pair me libère de nombreuses préoccupations de l’ordre du « faire ». Le temps avec les enfants est donc léger, dans la joie de partager et de vivre les moments simples du quotidien. La spontanéité et la curiosité de cet âge donnent beaucoup de fraîcheur à la vie. Les temps de trajet pour le travail en vélo sont également un temps d’exercice physique, de respiration et de contemplation de la nature où l’esprit peut vagabonder, louer ou digérer quand un souci du travail prend le dessus.

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L’engagement professionnel fut mon premier engagement majeur. Très vite, j’ai pu expérimenter que le temps à y passer devait être maîtrisé sinon je me perdais. Les grosses « pierres » qui occupent aujourd’hui le temps de ma vie ont été longuement désirées et vécues comme des grâces reçues  : un mariage à trente-cinq ans, le premier enfant à trente-neuf ans, et maintenant cet engagement important à quarante-six ans (décidé en couple). Évidemment, la vie n’est pas un long fleuve tranquille, et des points de vigilance, ajustements, lâcher-prises sont nécessaires  : se donner des temps de qualité en couple, un emploi du temps professionnel minuté et efficace, accepter que la fille au pair ne fasse pas les choses exactement comme j’aimerais, une vie sociale plus réduite… Et les pièges sont là, le malin est toujours prêt à nous tenter. Orgueil, découragement, oubli que tout cela est reçu. Depuis longtemps, je n’avais ressenti autant le besoin de me rapprocher quotidiennement de la Parole de Dieu ! Créés par lui, retourner vers lui pour irriguer notre vie. Marie-Antoinette


En recherche ensemble François fait partie d’un groupe d’agriculteurs du diocèse de Bourges, qui depuis une quinzaine d’années, réfléchit aux préoccupations du moment, et cette année a retenu pour thème l’accélération du temps. Il nous décrit ce qui se vit dans le monde agricole.

Prenons l’exemple de l’augmentation des performances horaires des machines (liée au progrès technologique), qui devrait permettre de faire le même travail en moins de temps. Or, les seuils de rentabilité se calant sur le travail potentiel de ces machines conduisent, non pas à travailler moins, mais à travailler au moins autant voire plus, en augmentant notamment la taille des exploitations et en organisant les chantiers très rigoureusement, ce qui génère souvent du stress. En quelques années, l’ère du numérique s’est imposée dans le quotidien de tout agriculteur, comme outil relationnel quasi obligatoire avec ses fournisseurs, et a apporté son flux d’informations croissant et continu. Via les mar-

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Même si le cycle naturel des saisons et des végétaux et le rythme de reproduction des animaux restent constants depuis plusieurs siècles, le métier d’agriculteur n’échappe pas à ce sentiment général et paradoxal, de disposer de moins en moins de temps, alors que nous en gagnons toujours plus ! L’accélération du temps est une notion certes subjective, en fonction de son propre vécu, de son entourage et de son caractère, mais bien réelle dans nos vies.

chés à terme agricole, fixer le prix de vente de sa récolte, un, deux ou trois ans avant de l‘avoir semée, devient une réalité aujourd’hui en production céréalière. Cette ambiance de surinformation, où futur et présent se rejoignent, crée un sentiment de vitesse et d’urgence permanent. Dans notre métier, la météo reste une variable à la fois capitale et incontrôlable, ce qui ne va pas sans créer quelques tensions au moment de la planification des loisirs et des vacances, les aspirations et la vie familiale étant de moins en moins centrées sur le rythme de la ferme. Afin de rester acteurs de leur vie, certains agriculteurs pratiquent la délégation de tâches jugées stressantes (gestion administrative et commerciale, travaux de moisson…) à des entreprises extérieures. D’autres mettent en

commun leurs fermes, pour planifier leurs congés et partager les responsabilités, en fonction de leurs goûts et leurs compétences. Et pour d’autres encore, cette effervescence d’informations constitue le terreau de projets et d’épanouissement personnels. Pour ma part, rester ouvert sur le monde suppose de maîtriser sereinement « mon temps », en vue de me libérer quelques espaces pour la contemplation. Cela se traduit notamment par une réflexion sur la mise en place de techniques culturales plus en lien avec la vie du sol, la délégation du tri des informations auprès de deux sociétés spécialisées, le maintien d’un emploi permanent pour m’assurer une qualité de vie et l’utilisation « raisonnée » du téléphone et d’internet. François Septembre / Octobre 2013 11


Chercher et trouver Dieu

Contrechamp

L’urgence provoque la « famine temporelle » Les progrès techniques devraient nous faire gagner du temps et pourtant ils nous en privent en nous imposant la dure loi de l’urgence. Nous ne devons néanmoins pas sous-estimer notre pouvoir de résistance face à cette accélération.

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« Je n’arrive plus à suivre » ; « je ne m’en sors pas, tout va trop vite ». Beaucoup de nos contemporains ont le sentiment d’être dépassés par l’accélération de la société et ils supportent mal le stress provoqué par les contraintes qu’impose la vie en urgence. Ils ont l’impression que le temps manque et qu’ils ne peuvent faire tout ce qu’ils devraient faire. Aussi se développe chez certains un sentiment de culpabilité : « Je n’y arrive pas, c’est de ma faute. » Ce qui est vrai pour le travail, l’est aussi pour la vie sociale et pour la vie familiale.

1. Voir Accélération, une critique sociale du temps, Ed. La Découverte (2010) et « La technologie est-elle responsable de l’accélération du monde ? », conférence donnée à l’INSA de Lyon en mars 2013 (Blog Hubert Guillaud). 2. Voir La Vie liquide, Ed. Hachette Pluriel, 2013.

En fait, nous vivons une situation invraisemblable, comme le montre bien le philosophe allemand Hartmut Rosa1. Ce n’est pas le progrès technique qui nous prive de temps mais la manière dont nous l’utilisons. Le progrès nous fait gagner du temps, car faire dix kilomètres dure beaucoup moins longtemps qu’il y a un siècle, et nous pourrions utiliser ce temps récupéré pour nous reposer ou nous distraire. Or, c’est l’inverse qui se produit : nous n’avons plus de temps et certains spécialistes parlent de « famine temporelle » observant

que plus les sociétés sont développées, plus les gens sont stressés par le manque de temps. Que se passe-t-il exactement  ? En fait, le temps gagné grâce à la technique n’est pas utilisé comme temps libre, au contraire, il est surchargé pour accomplir de plus en plus de tâches. Dans un système concurrentiel, les entreprises doivent s’adapter au régime accéléré de l’innovation permanente, sinon elles sont éliminées. Les moments de travail ne sont guère plus longs en heures travaillées, car le temps n’est pas extensible, mais les périodes travaillées deviennent de plus en plus denses et tendues pour être optimisées au maximum. Cette surcharge, qui pèse sur ceux qui travaillent, se fait par la multiplication d’activités à réaliser au plus vite et les gens réduisent le temps consacré aux repas et au sommeil. Pour décrire cette société qui s’accélère, un penseur polonais, Zygmunt Bauman2, parle d’une « société liquide, c’est-à-dire flexible, précaire, sans poteaux indicateurs », ballotée par des forces économiques l’obligeant à s’adap-

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ter le plus vite possible. Une société aliénante et déshumanisante en raison de la recherche de productivité maximale qui pèse sur tous les aspects de la vie. Le travail doit se flexibiliser en permanence pour diminuer les coûts de production et susciter de nouveaux besoins afin de trouver de nouveaux marchés. A l’intérieur de ce système, les hommes sont contraints de chercher le sens de leur vie en consommant chaque jour davantage. Dans une société où les individus ne sont perçus et traités que comme consommateurs, les rapports entre les personnes sont contaminés : les engagements familiaux deviennent de plus en plus facilement révocables et les relations amoureuses se rompent au gré des caprices de chacun. La société actuelle est d’autant plus déroutante que la construction personnelle des individus ne peut s’appuyer ni sur le passé ni sur le futur. Dans les cultures anciennes, l’identité se construisait en se référant aux traditions. Mais aujourd’hui, le passé n’est plus un repère fiable.


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Quant au futur, il n’est guère mobilisateur autour de grands projets de réforme de la société (comme a essayé de le faire le marxisme), car l’avenir est perçu comme incontrôlable. Seul reste pour se construire le présent dont les tâtonnements sont souvent déroutants. Est-il possible de ralentir la course folle à la poursuite du temps ? Certains chercheurs, note Rosa, essayent d’imaginer une société où les progrès techniques ne provoqueraient pas de pénurie de temps. Mais l’inversion de tendance ne sera pas immédiate. Alors pouvons-nous résister individuellement à l’accélération ? Notre marge de manœuvre n’est pas nulle. Dans le travail d’abord, on peut essayer de rester acteur, de ne pas subir les effets négatifs de l’urgence en préservant des plages d’initiative et de responsabilité. Mais celui qui ne joue pas le jeu du développement écono-

mique risque d’être marginalisé. La résistance à l’accélération peut aussi s’exprimer dans le rapport à nous-mêmes. D’abord en essayant d’éviter à notre corps de souffrir de pénurie temporelle, en particulier en protégeant nos rythmes de sommeil et les temps dont le corps a besoin pour manger, souffler, se détendre. Dans la vie affective, il est indispensable de respecter aussi le temps nécessaire pour être présent aux êtres chers (parents, enfants, conjoints, amis). Les relations affectives supportent mal la brièveté et l’urgence. Elles ont besoin de temps pour s’harmoniser, ménager les espaces d’écoute, trouver la distance favorable aux échanges, en dépassant craintes et préjugés. Si elles sont baclées, les relations humaines dégénèrent en conflits. Le temps est nécessaire aussi pour l’enrichissement culturel et

intellectuel. Nous ne fonctionnons pas à la manière des ordinateurs qui intègrent instantanément toutes les données. Nous avons besoin de temps pour comprendre et assimiler les aspects nouveaux d’une question. Enfin, le temps est indispensable pour le face à face méditatif ou spirituel avec soi-même, quand on cherche à mieux discerner le sens de nos aspirations profondes et ce que veulent dire nos craintes. Quant à la vie politique et sociale, qui passe nécessairement par la recherche du consensus, elle ne devrait pas être asphyxiée par le manque de temps. D’ailleurs, les régimes totalitaires le savent bien, eux qui imposent toujours leurs décisions dans l’urgence. Le temps est vraiment pour l’homme aussi indispensable que l’oxygène. Yves de Gentil-Baichis Septembre / Octobre 2013 13


Chercher et trouver Dieu

éclairage biblique

Une journée avec Jésus à Capharnaüm 21  Ils pénétrèrent dans Capharnaüm. Et dès le jour du

sabbat, entré dans la synagogue, Jésus enseignait.

22  Ils étaient frappés de son enseignement ; car il les

enseignait en homme qui a autorité et non pas comme les scribes.

23  Justement il y avait dans leur synagogue un homme

possédé d’un esprit impur ; il s’écria :

24  « De quoi te mêles-tu, Jésus de Nazareth ? tu es venu

pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. »

25  Jésus le menaça : « Tais-toi et sors de cet homme. » 26  L’esprit impur le secoua avec violence et il sortit de

lui en poussant un grand cri.

27  Ils furent tous tellement saisis qu’ils se demandaient

les uns aux autres : « Qu’est-ce que cela ? Voilà un enseignement nouveau, plein d’autorité ! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent ! »

28  Et sa renommée se répandit aussitôt partout, dans

toute la région de Galilée.

29  Juste en sortant de la synagogue, ils allèrent, avec

Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d’André.

30  Or la belle-mère de Simon était couchée, elle avait de

la fièvre ; aussitôt on parle d’elle à Jésus.

31  Il s’approcha et la fit lever en lui prenant la main ; la

▲ Jésus prêchant à la synagogue de Capharnaüm, Gottlieb

fièvre la quitta et elle se mit à les servir.

32  Le soir venu, après le coucher du soleil, on se mit à lui amener tous les malades et les démoniaques. 33

La ville entière était rassemblée à la porte.

34  Il guérit de nombreux malades souffrant de maux de toutes sortes et il chassa de nombreux démons ; et il ne

laissait pas parler les démons, parce que ceux-ci le connaissaient.

35

Au matin, à la nuit noire, Jésus se leva, sortit et s’en alla dans un lieu désert ; là, il priait.

36  Simon se mit à sa recherche, ainsi que ses compagnons, 37

et ils le trouvèrent. Ils lui disent : « Tout le monde te cherche. »

38  Et il leur dit : « Allons ailleurs dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’Évangile : car c’est pour cela que

je suis sorti. »

39  Et il alla par toute la Galilée ; il prêchait dans leurs synagogues et chassait les démons.

Marc 1, 21-39

(Traduction de la TOB) 14 Nouvelle revue Vie Chrétienne - N° 25


L’évangile de Marc s’ouvre avec le commencement de la vie publique de Jésus. Pas d’allusion aux trente ans de vie cachée à Nazareth. Dès le début, après le baptême de Jésus et les tentations au désert, Marc place l’appel des premiers disciples et cette journée inaugurale à Capharnaüm. Une journée bien remplie qui lui permet de récapituler l’activité de Jésus. La scène se passe à Capharnaüm, une ville commerçante de cette région de Galilée, carrefour des nations. La ville grouille d’activités et toutes sortes de gens s’y côtoient. Jésus est là dans ce lieu précis, épousant la culture de son temps et acceptant les limites de son humanité. Il passe d’un endroit à un autre : de la synagogue à la maison de Simon, de la porte de la ville aux bourgs voisins. En tout lieu, religieux ou privé, au cœur comme à la périphérie, il annonce que le Règne de Dieu s’est approché. Et ceci en paroles : il enseigne ; et en actes : exorcisme et guérisons en sont les signes. Nombreux sont ceux qui sont en souffrance et le sollicitent : la mission est immense et les journées n’ont que vingt-quatre heures ! Les indications de temps, « dès le jour du sabbat », « juste en sortant de la synagogue », « le soir venu », « au matin à la nuit noire », disent combien cette mission est accaparante pour Celui « qui n’a pas où poser la tête » (Matthieu 8, 20) et son investissement total. Pourtant, Jésus trouve le moyen de préserver un temps de solitude. Avant l’aube, avant que ne redémarrent les multiples activités de la journée, il prie et entre en dialogue avec son Père. Rien ne nous est dit de ce moment d’intimité avec Celui qui l’a envoyé. Ce temps de prière est-il seulement une activité de plus ? N’est-ce pas plutôt la source qui irrigue le reste ? « Je suis dans le Père et le Père est en moi », Jean 14,11. De cette unité vient son autorité et sa liberté. Car Jésus « enseignait en homme qui a autorité et non pas comme les scribes » (v. 22). Son enseignement ne repose pas sur une interprétation savante des Écritures ; Il se reçoit de Dieu comme Parole agissante qui a pouvoir sur le Mal, comme l’indique le récit de l’exorcisme.

Entièrement tourné vers le Père, il agit en homme libre. Jésus est ici vainqueur de toutes les tentations. Celle de l’avoir : dans cette journée de Capharnaüm, nous le voyons libre de tout souci de posséder, entièrement donné aux autres. Il ne cède pas non plus à la fascination du prestige et de la renommée facile ; il interdit que soit révélé son nom, ce qui pourrait encourager un faux messianisme, loin de celui qui se révèlera sur la croix. Sa liberté apparaît aussi dans sa décision de « sortir », de ne pas se laisser enfermer par les attentes de tous ceux qui le cherchent, mais de poursuivre sa mission de proclamer la Bonne Nouvelle dans toute la Galilée. Certes, le contexte de la Palestine de ce temps est différent du nôtre. Mais confrontés à l’urgence d’une société qui s’accélère, n’est-il pas vital de garder des temps avec le Seigneur ? Pour rependre souffle, revenir à l’essentiel, voir ce qu’il est bon d’user ou d’écarter…, chercher ce qui servira à Sa plus grande gloire. Marie-Elise Courmont

POUR PRIER… + En présence du Seigneur, imaginer le cadre où Jésus a vécu.

+ Lui demander d’être éclairé sur le rythme de vie que je mène.

+ Contempler Jésus dans son agir, le regarder dans les différents lieux qu’il fréquente, aux différents moments de la journée.

+ Laisser ce récit se réfléchir sur mes propres lieux d’activités.

+ Parler au Seigneur, lui demandant peut-

être la force de changer ce qui n’est pas ajusté.

Septembre / Octobre 2013 15


Chercher et trouver Dieu

Repères ignatiens

Le temps de fondation de la Compagnie de Jésus Comment Ignace s’y est-il pris pour fonder la Compagnie de Jésus ? La relecture de cette longue période de mûrissement nous invite à prendre, en tout, la mesure du temps selon Dieu…

A

1. Voir la revue Vie Chrétienne n°22, p.16 à 18 « La foi d’Ignace ».

A Manrèse, Ignace a vécu une expérience personnelle qui l’a complètement transformé1. Au retour de Terre Sainte, sans aucun projet précis, sur les quais du port de Barcelone, une conviction l’habite : sa vie trouvera désormais son sens à aider les autres à cheminer vers Dieu, à vivre de Lui. Il ramasse cette intuition dans une formule qu’il n’abandonnera jamais : « Aider les âmes ».

Savoir renoncer Il a le sentiment d’être gratifié par Dieu de grâces uniques, qu’il se doit de transmettre. Son parcours s’oriente à partir de là : pouvoir être ordonné prêtre pour que son originalité soit reconnue, entraîner d’autres sur son propre chemin d’aide du prochain. Son temps de formation en Espagne se verra alors perturbé, de façon erratique, par des jugements ecclésiastiques, des démarrages de vie commune avec d’autres qui avorteront… Cette manière de vivre ne favorise pas son propre approfondissement. A tout vouloir en même temps, il n’arrive à rien. Peut-être aussi n’est-il pas sur ce point à l’écoute de Dieu, 16 Nouvelle revue Vie Chrétienne - N° 25

pris par sa vision ? Aussi prendil la décision d’aller poursuivre ses études à Paris et surtout à la Sorbonne, à l’époque un grand centre intellectuel, aspirant les talents de toute l’Europe.

Le mûrissement collectif A Paris, Ignace y vivra une vie austère d’études, il nouera des relations avec certains mais il le fera d’une manière nouvelle, plus gratuite, plus respectueuse aussi. Il se lie avec François-Xavier, Pierre Favre et d’autres. Mais il induira, d’abord chez eux, une conversion personnelle, en s’adaptant, à chaque fois, à leurs tempéraments, pour les amener à vivre une expérience de connaissance et d’attachement au Christ, au travers de ce qui devenait, à ce moment, les Exercices Spirituels. Ensuite, et ensuite seulement, ces personnes se rencontreront, passeront du temps ensemble pour se découvrir peu à peu amis dans le Seigneur dans une grande confiance mutuelle, puis pour commencer à échafauder une suite après les études, bâtir

un projet. C’est le temps des dimanches passés ensemble sur la colline de Montmartre, à l’extérieur de Paris. Le projet consiste à aller tous ensemble en Terre Sainte pour y vivre une vie chrétienne, s’offrir à la conversion des musulmans. Ce projet a un codicille : si durant une année, il n’est pas possible de se rendre en Terre Sainte, alors, ils iront auprès du Pape pour recevoir de lui leurs missions… C’est ce qui se passera. Ils vivront à Rome, missionnant dans toute l’Italie. L’étape de la constitution de la Compagnie de Jésus à Rome se développera sous le mode d’une longue délibération communautaire à égalité des membres, dans une période pleine de missions apostoliques pour chacun des compagnons. Il est intéressant de percevoir combien Ignace distend, après l’Espagne, la durée. Les étapes de constitution du groupe se succèdent lentement, mûrissent peu à peu. Les personnes s’orientent d’abord elles-mêmes dans le sens de leur visée propre, puis elles s’éprouvent comme rassemblées ensemble par l’action du même


Esprit. Naissent alors en eux des désirs, ces désirs s’ordonnent pour des projets limités, puis s’approfondissent. La question de la pérennité de ce qui aura été ainsi vécu, se posera au terme, en considérant l’amitié qui s’est constituée… La Compagnie de Jésus naîtra ainsi.

Tout cela veut dire que, pour Ignace, comme l’atteste le paragraphe introductif des Constitutions de la Compagnie de Jésus, ce chemin collectif vécu par les premiers compagnons est bien l’œuvre de Dieu : « [134] 1. Bien que ce soit la souveraine Sagesse et Bonté de Dieu notre Créateur et Seigneur qui doivent conserver, conduire et faire avancer dans son saint service cette très petite Compagnie de Jésus, comme elle a daigné la faire commencer ; et bien que, pour ce qui est de nous, ce soit la loi intérieure de la charité et de l’amour de Dieu que l’Esprit Saint a coutume d’écrire et imprimer dans les cœurs qui doive, plus que des Constitutions extérieures, y aider ; cependant, parce que la suave disposition de la Providence divine demande la coopération de ses créatures, et parce que le Vicaire du Christ notre Seigneur l’a ainsi décidé, et qu’ainsi nous l’enseignent dans le Seigneur les exemples des saints et la raison elle-même, nous estimons nécessaire d’écrire des Constitutions qui aident à mieux avancer, conformément à notre Institut, dans la voie du service divin que nous avons commencé

© Droits Réservés

Une démarche pour tous

▲ C’est dans cette crypte du martyrium de Saint-Denis, sur la colline de Montmartre à Paris, que le 15 août 1534, Ignace de Loyola, François-Xavier, Pierre Favre et quatre autres compagnons y prononcent des vœux religieux de pauvreté et de chasteté et font la promesse de se rendre en pèlerinage à Jérusalem. Ce « Voeu de Montmartre » est à l’origine de la Compagnie de Jésus qui sera approuvée en 1540.

à suivre. » Ignace indique aussi comment les hommes peuvent contribuer à cette œuvre divine… Ce qu’Ignace a vécu avec ses compagnons, tout groupe d’hommes peut, selon Ignace, le vivre, en avançant pas à pas, persuadé que la Providence préside à la croissance et demande notre coopération, que cela soit pour la Compagnie, les Congrégations Mariales ou tout autre regroupement… Ignace a réalisé ainsi que ce qui se vivait pour une personne, se vit aussi pour l’Église et l’humanité entière ou un groupe particulier de personnes. Dieu chemine avec nous, construit avec nous et nous pouvons aussi cheminer avec Lui et nos frères. L’humanité vit et

croît de ce temps organique de la confiance partagée entre personnes animées par le Bien et non du projet de certains pour d’autres… Cette orientation peut nous aider à croître dans l’Être de notre propre « Communauté qui se compose de chrétiens : hommes et femmes, adultes et jeunes, de toutes conditions sociales, qui veulent suivre Jésus-Christ de plus près et travailler avec lui à l’édification du Royaume, et qui ont reconnu en la Communauté de Vie Chrétienne leur vocation particulière dans l’Église ». [Principes Généraux n° 4]. A nous de jouer ! Jean-Luc Fabre s.j. Assistant national de la CVX

Septembre / Octobre 2013 17


Chercher et trouver Dieu

,

Repères ignatiens Pour continuer en réunion

Des pistes pour un partage : • L ’accélération de la société touche de nombreux domaines (information, consommation, transports, innovation…). Ce phénomène a-t-il un impact sur mon quotidien ? Comment ? En famille, au travail, dans ma vie sociale ? Comment je le vis, comme une chance ou une difficulté ? Pourquoi ? • Si cela s’impose à moi, quelles marges de manœuvre je trouve pour préserver ce qui me semble essentiel ? Quels moyens je me donne pour rester acteur et trouver mon propre rythme ? • Est-ce que je réussis à ménager des temps de pause pour moi, des temps de convivialité et de gratuité avec les autres, des temps de prière ou de retraite ? Comment ma communauté locale ou mon groupe de partage m’y aide ou pourrait m’y aider ?

A lire

• Voir Christus n°239 – Juillet 2013 « Se reposer » Vital pour le corps et l’esprit depuis la nuit des temps, le repos est pourtant bien difficile à vraiment trouver et honorer. Cela suppose d’abord d’en reconnaître le besoin, dans un monde où il est aussi difficile de s’accepter fatigué que de suspendre une activité.
Le vrai repos est celui du cœur, qui apaise, détend et nourrit notre affectivité profonde. On ne l’atteint qu’en se reposant sur Dieu, toute la tradition biblique et spirituelle en témoigne.

Livres à découvrir Rêver l’Église catholique Michel Quesnel – DDB, octobre 2012 152 pages – 15 e

L’

auteur, oratorien bibliste et ancien recteur de l’Institut Catholique de Lyon, ose rêver d’une Église catholique moins immobile, moins crispée, moins uniforme… Il ose, parce qu’il aime l’Église et cela transparaît dans chaque chapitre. Dans une première partie, il montre comment le christianisme est profondément humain et comment l’Église catholique a une manière géniale de penser ce christianisme mais… c’est aussi pour cela que Michel Quesnel invite vigoureusement l’Église à oser réviser sa pensée, à sortir de ses fermetures pour se laisser déplacer par les mutations du monde et se tourner davantage vers l’extérieur. Aucun des sujets qui prêtent habituellement à polémique ne sont tabous : l’ordination des femmes, le domaine sexuel et conjugal, une Église davantage servante… Oui, un souffle d’amour et de liberté traverse ces pages. A. Fauquignon

18 Nouvelle revue Vie Chrétienne - N° 25

Je m’appelle Asher Lev Chaïm Potok – 10/18, format Poche, novembre 2007 400 pages – 8,80 e

I

ssu d’une famille de tradition juive orthodoxe, Asher Lev se voit dès l’enfance doté d’un fort talent artistique, pour le plus grand malheur de son père, l’admirable Rebbe, totalement dévoué pour son peuple, pour qui l’art n’est qu’une broutille. Entre l’amour de ses parents et de sa communauté, et cette exigence intérieure pour l’art qui le dépasse, Asher se voit écartelé, ne pouvant, pour exister, ne pas aller jusqu’au bout de ce qu’il sent comme ajusté ; pourtant conscient de la douleur que cela peut susciter et des contradictions que cela éveille… Un chef d’œuvre qui met en scène le drame existentiel et spirituel de l’artiste et une plongée dans l’univers juif hassidique de Brooklyn, au début des années 50. A lire absolument ! M. Benêteau


Le Babillard © B. Strobel

La nouveauté des Éditions Vie Chrétienne Les promesses de l’Eden Adam et Eve, la mémoire d’un avenir

Martin Pochon s.j. Éditions Vie Chrétienne, juin 2013 296 pages – 19,90 €

Un parcours passionnant que nous fait accomplir l’auteur pour entrer dans la compréhension du péché originel et du désir de Dieu pour l’Homme. Pour tous les amoureux de la Bible, pour ceux qui veulent enfin comprendre le péché originel, pour qui souhaite être éclairé sur les rapports foi/sciences, pour les perplexes devant la philosophie de Teilhard de Chardin, n’hésitez pas ! En 296 pages limpides, Martin Pochon ouvre notre intelligence aux mystères de la Création. Vous n’aurez jamais aussi bien connu Adam et Eve ! Françoise Bordeyne

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ai l » « R éi n ve n te r le tr av 22/23/24 novembre 2013

Paris, Strasbourg, Un seul événement dans 3 lieux : Lyon-Villeurbanne ail et l’emploi dans un monde l Vendredi 22 – Le trav en mutation ion ? Quel est l’impact de la mondialisat e ? mag chô du ix cho le fait ous Avons-n du travail aux pistes d’action l Samedi 23 – Du sens et la pensée sociale Que nous apportent la sociologie chrétienne ? impossible ? Formation et emploi : une mission re et propositions l Dimanche 24 – Ouvertu et sécuriser les parcours ? ivité l’act Comment libérer publique face au défi Quel est le rôle de la puissance de l’emploi ?

Programme complet et inscriptions sur

www.ssf-fr.org

Accompagner une équipe Magis ? Votre expérience de la spiritualité ignatienne et votre désir de la transmettre aux plus jeunes sont deux atouts que vous pouvez mettre au service de la famille ignatienne en décidant d’accompagner une équipe Magis.

Servir le Christ et la société, rejoindre un atelier CVX

Pour cela, rendez-vous sur le site equipesmagis.fr, cliquez sur l’onglet « Rejoindre une équipe » et contactez le correspondant Magis de votre ville !

Vous souhaitez davantage échanger et partager en groupe de vos expériences par secteur d’activités ou d’engagements ? Rejoignez un atelier CVX !

Parcours CVX – Emmaüs Aider à la croissance des personnes et des groupes Formation sur 2 ans en partenariat avec le Centre du Châtelard à Lyon. éclairer les réalités d’une relation d’aide. Pour les personnes qui ont une expérience d’accompagnement de groupes et de personnes (formateurs, acteurs en pastorale, accompagnateurs spirituels…).

10 samedis sur deux ans : un parcours à la fois anthropologique, théologique, biblique et spirituel.

• Pour approfondir les questions actuelles sur un domaine commun. • S’interroger mutuellement sur les manières d’être chrétiens dans ce monde. • Vers des actions communes. Neuf ateliers CVX existent à ce jour : Arts, Chrétiens Co-responsable de la Création, Educ’, Étranger, Justice, Évolutions du travail, Management et Ressources Humaines, Santé, Servir l’Église. Un domaine vous intéresse ? Rendez-vous sur www. cvxfrance.com, cliquez sur « La Communauté » puis sur « Ateliers ». Vous trouverez toutes les coordonnées pour chaque atelier.

Contact : formation@cvxfrance.com Septembre / Octobre 2013 19


Se former

école de prière

« Venez et goûtez ! » L’expérience d’un repas biblique permet de goûter et sentir intérieurement la Parole de Dieu.

A

Accueillir la Parole de Dieu avec nos cinq sens et la laisser prendre corps en nous. Tel a été l’objectif d’une proposition lancée il y a quelques années pour des jeunes, étudiants ou professionnels, et qui semble laisser des traces… indélébiles ! Cette initiative s’est vécue en équipe au profit d’une aumônerie avant de se répandre ensuite en d’autres lieux. L’expérience consiste à vivre un « repas biblique ». Autrement dit, une soirée festive à partir d’une figure de l’Ancien Testament que l’on apprend à découvrir par la lecture de la Parole, le récit, l’art, la parole échangée entre nous. Cela a pu être possible grâce au livre de Ruth Keenan, La cuisine de la Bible (Éditions de La Martinière), qui propose des menus originaux inspirés de l’Ancien Testament. Soirée de fête, car la préparation et le déroulement prennent une tournure alerte, allègre, interactive où la décoration, la qualité de la nourriture, l’impact du récit dans l’art, aident à sentir intérieurement le dynamisme d’une Parole qui se donne au quotidien. Raconter, partager, questionner, se laisser toucher et interpeller par le récit de l’histoire de figures

bibliques au cours d’un repas (Abraham et Sarah, Jacob et Esaü, Joseph et ses frères, David et Bethsabée…) permet de faire une expérience corporelle de la Parole de Dieu. Chacun des cinq sens est sollicité pour aider à entendre, voir, sentir, goûter et toucher cette Parole qui vient prendre corps en moi et en l’autre. Parole qui devient une nourriture à partager avec d’autres au cours d’un repas, quand les échos de cette parole chez chacun vont susciter ma propre parole. Plusieurs jeunes ont vécu cette expérience et se sont appropriés la proposition en poursuivant pour eux-mêmes ou avec d’autres la lecture des récits bibliques. Ils ont gardé mémoire du goût de la Parole.

Comment procéder ? • Constituer une petite équipe et choisir une figure biblique : Abraham et Sarah, David et Bethsabée, Joseph et ses frères, Jacob et Esaü, Ruth… • Travailler un déroulement assez précis mais souple qui permettra d’être à l’écoute de ce qui se passera dans le groupe et d’adapter si nécessaire.

20 Nouvelle revue Vie Chrétienne - N° 25

• Répartir les tâches de préparation : le repas, le décor, la partie biblique… Soigner la qualité de la proposition et sa présentation. On pourra prévoir pour chacun un menu décoré, une feuille avec les références ou quelques versets des textes choisis. • Prendre le temps de célébrer ! Un repas biblique demande deux ou trois heures… • Relire l’expérience vécue pour évaluer la proposition.

Avec la figure de Noé Voici une proposition de déroulement pour un repas biblique autour de la figure de Noé : 1. Noé s’enivra du vin tiré des vignes qu’il avait plantées. Accueil autour d’un apéritif (muscat, olives…), qui peut être agrémenté par de la musique. écoute du récit de Genèse 9, 18-29. Temps d’échange avec tous, guidé par la personne qui prend en charge la dimension biblique. 2. Le fils de Lamek reçut le nom de Noé : celui qui apporte la consolation tirée du sol. Lire Genèse 5, 1-3, la généalogie de Noé à l’aide d’un support visuel : dérouler les noms qui resteront affichés sur un mur, puis


© ADAGP, Paris 2013

▲ Noé et l’arc-en-ciel, Marc Chagall, 1961-1966, musée national Marc Chagall à Nice.

reprendre la lecture de Genèse 5, 28-29. 3. On passe dans la pièce du repas et on remet la musique. On peut préparer de petites tables pour favoriser l’échange en petits groupes avec une décoration jouant sur les couleurs de l’arcen-ciel. Échange libre pendant le service du premier plat « Salade de pigeon aux raisins. » 4. Sur la Parole de Dieu, Noé construisit une arche. Projeter la reproduction du tableau de Marc Chagall sur Noé. Faire une lecture d’image et écouter la lecture de Genèse 6, 5-21. En grand groupe, se raconter le déluge pour éveiller la mémoire biblique des participants.

5. Noé et les siens sortent de l’arche et rendent grâce à Dieu. Écoute de Genèse 8, 15-22 avec le support visuel de la représentation de l’arche de Noé visible par tous. On sert le second plat, « Bœuf au vin rouge accompagné d’oignons glacés et de carottes glacées », autour d’un échange par petit groupe qui portera sur le texte ou sur tout autre chose ! 6. L’arc-en-ciel devient signe d’alliance entre Dieu et l’humanité. On invite à une lecture d’image à partir de la diapo de Noé et l’arcen-ciel. Chacun dit ce qu’il voit sans interprétation, puis écoute de Genèse 9, 8-17. Échange en grand groupe avec le bibliste et partage du dessert : « Poires aux deux vins. »

7. Puis il est proposé de conclure le repas avec un temps bref de partage d’un fruit de la soirée. On peut chanter le Psaume 95 « Rendez au Seigneur la gloire de son nom ! » Bon appétit !

Anne Da

1. Voir l’article « Expérimenter la Communauté en famille » p. 34 de la revue n°22 de mars-avril 2013 qui relate une expérience de repas biblique organisé par les enfants, lors de la session « Six jours en Communauté » en juillet 2012 au Centre spirituel de Penboc’h.

Jeunes professionnels, venez les 1-3 novembre 2013 vivre cette expérience avec l’équipe des Coteaux-Païs : « Jacob et ses fils : le goût de la fraternité » ! Contact : anne.da@coteaux-pais.net Septembre / Octobre 2013 21


Se former

Expérience de Dieu

Accompagner une équipe Magis Pascale et Florent Bourgarel nous partagent comment ils sont témoins de la présence active de Dieu dans l’équipe Magis qu’ils accompagnent.

N

Nous avons longtemps accompagné ou travaillé avec de jeunes animateurs du MEJ. Souvent, ils nous faisaient part des difficultés qu’ils avaient pour se ressourcer et se nourrir afin de pouvoir ensuite être témoins auprès des plus jeunes. Nous avons été interpellés par leur soif de rencontres, leur désir de pouvoir partager en vérité et leur envie de nourrir leur foi. C’est pourquoi nous avons accepté d’accompagner une équipe MAGIS.

Nous avons pris conscience de l’importance d’offrir aux jeunes la possibilité de vivre une vie d’équipe qui soit un lieu de partage, de vérité et de ressourcement. Nous garderons longtemps le souvenir de notre première réunion MAGIS. Ils étaient là, disponibles, à l’écoute des uns des autres. Chacun, à tour de rôle, a pris la parole pour dire pourquoi il était là, ce qu’il attendait, ce qu’il désirait vivre pendant l’année. Petit à

petit, la confiance est arrivée et la parole s’est libérée. A travers les silences après chaque intervention, s’est installé autour de la table un climat de paix. Nous avons pu toucher la réalité de la présence de Dieu au milieu de nous. Nous vivions cette parole de l’évangile de Matthieu : « Si deux d’entre vous sont d’accord sur la terre pour une chose quelconque, quelle que soit la chose qu’ils demanderont, elle sera faite pour eux par mon Père qui est dans les cieux ; car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis là au milieu d’eux » Il était Celui qui nous avait rassemblés, qui nous unissait, qui nous donnait envie de nous mettre en route. Au fil des réunions d’équipes, nous avons eu la chance de vivre plusieurs expériences de Dieu avec les jeunes.

▲ Rencontre de fin d’année des cinq équipes Magis de Lyon pour une relecture de l’année.

22 Nouvelle revue Vie Chrétienne - N° 25

Les équipes MAGIS sont des équipes de spiritualité ignatienne et un des temps importants de nos réunions est le temps de relecture de vie. C’est un temps indispensable, très apprécié des jeunes, qui leur permet de mettre en lumière ce qui fait l’essentiel dans leur vie.


Présentation des équipes MAGIS

Les temps de relecture sont riches et denses mais souvent les jeunes sont démunis quand ils essayent de répondre à cette question  : « Quelle a été la présence de Dieu dans ce que j’ai vécu ces dernières semaines ?  ». Il arrive souvent que pendant plusieurs réunions, un jeune nous partage les mêmes difficultés, il a du mal à avancer, à y voir clair. La situation semble bloquée et Dieu totalement absent. Puis arrive un jour où ce même jeune nous dit qu’il voit enfin une petite lumière au bout du tunnel. Une rencontre inattendue, l’interpellation d’un des jeunes de l’équipe ou un temps de prière lui ont permis de reprendre confiance. Il commence à percevoir la présence de Dieu dans l’épreuve qu’il vient de traverser, souvent là où il ne l’avait pas cherchée. Dieu se manifeste au cœur de la vie de chaque jeune. Ils font tour à tour l’expérience de la présence de Dieu dans leur vie. Chacun est enrichi par l’expérience de l’autre. Pour nous accompagnateurs, c’est une expérience extrêmement riche. Nous sommes souvent bousculés et interpellés par leur témoignage. Dieu nous invite à la confiance, nous sommes là uniquement pour les accompagner, c’est Dieu qui fait le reste.

Les équipes MAGIS sont des équipes qui s’adressent à des jeunes qui ont entre 18 et 25 ans qui veulent se mettre chaque jour davantage à la suite du Christ et cherchent un lieu pour approfondir leur foi à l’aide de la spiritualité ignatienne. Une équipe MAGIS c’est un lieu où l’on peut se faire confiance et compter les uns sur les autres. C’est une équipe pour partager, célébrer en portant un regard bienveillant sur le monde et l’avenir. Une équipe MAGIS c’est un lieu où l’on apprend à goûter la parole de Dieu en lisant l’Évangile, un lieu où l’on se forme à l’intelligence et au contenu de la foi. Une équipe MAGIS c’est un lieu pour mieux comprendre ce qui est à l’œuvre dans notre époque et trouver sa place de chrétien dans notre monde, se mettre au service. Une équipe MAGIS c’est un lieu pour discerner ce qui fait l’essentiel de nos vies, voir où Dieu travaille en nous et choisir sa vie. Plusieurs fois pendant l’année, nous demandons à l’aumônier du MEJ de notre diocèse, le père Matthieu, de participer à nos réunions, soit pour aider les jeunes à réfléchir sur des questions de société, soit en leur apportant un enseignement sur des questions de foi qui les interrogent. Matthieu a toujours le souci de faire appel à l’intelligence des jeunes et de leur expliquer les choses à la lumière des Écritures. Après des discussions, parfois très animées et des enseignements parfois ardus, il n’est pas rare qu’un des jeunes nous dise combien il a été surpris de découvrir la justesse de la parole de l’Évangile face aux problèmes de notre société. Découvrir que Dieu parle à chacun d’entre nous à travers l’Évangile et qu’il peut nous servir de guide pour agir dans la société, c’est faire l’expérience d’un Dieu

proche de nous et qui veut nous rejoindre dans le monde dans lequel nous vivons. Une jeune de notre équipe se posait la question d’avoir un accompagnateur spirituel. Nous lui donnons les coordonnées d’un père jésuite de la communauté de Saint-Étienne, là où elle était étudiante. Elle nous dit qu’elle va aviser, ne sachant pas trop où elle en était. Le lendemain, elle prend le train pour rentrer à SaintÉtienne. Au milieu du trajet, un prêtre vient s’asseoir à côté d’elle et engage la conversation car il avait vu qu’elle portait une croix MEJ. Elle finit par lui demander qui il était. C’était le père jésuite dont nous lui avions parlé la veille… Dieu venait de lui faire un beau clin d’œil ! Pascale et Florent Bourgarel Accompagnateurs d’une équipe MAGIS sur Lyon

Vous aussi vous pouvez accompagner une équipe MAGIS ! Rendez-vous sur equipesmagis.fr et contactez le correspondant MAGIS de votre ville. Septembre / Octobre 2013 23


Se former

Lire la Bible

Joseph et ses frères Joseph est le dernier patriarche du livre de la Genèse. La relecture de son histoire, celle d’un chemin qui passe de l’offense au pardon, permet de mettre en perspective les desseins des hommes avec le dessein de Dieu.

A

à un interlocuteur qui lui faisait remarquer que les récits bibliques étaient souvent peu édifiants, Paul Beauchamp répondit un jour : « La Bible ne nous raconte pas ce qu’il faut faire, mais ce que les hommes ont fait, et ce que Dieu a fait avec ce que les hommes ont fait. » Cette interprétation du récit biblique trouve un écho presque littéral dans ce que nous rapporte le livre de la Genèse de l’histoire de Joseph. Celle-ci se termine, en effet, par cette déclaration de Joseph à ses frères : « Ne craignez pas ! Vais-je me substituer à Dieu ? Le mal que vous aviez dessein de me faire, le dessein de Dieu l’a tourné en bien, afin d’accomplir ce qui se réalise aujourd’hui : sauver la vie à un peuple nombreux. » (Genèse 50, 19.)

1. « Inventer la fraternité », selon la belle expression d’André Wénin, dans son livre : Joseph ou l’invention de la fraternité, Ed Lessius, 2005.

Cette interprétation par Joseph de sa propre histoire avec ses frères, est d’autant plus étonnante que tout au long de ce récit, il n’est jamais fait mention d’une intervention directe de Dieu. Tout se déroule apparemment selon les seuls desseins des hommes marqués depuis le commencement par la jalousie.

La jalousie des frères « Israël (Jacob) aimait Joseph plus que tous ses autres enfants, car il était le fils de sa vieillesse, et il lui fit faire une tunique ornée. Ses frères virent que son père l’aimait plus que tous ses autres fils et ils le prirent en haine, devenus incapables de lui parler amicalement. » (Genèse 37, 3-4) D’emblée, entre Joseph et ses frères apparaît la haine jalouse éprouvée à l’égard du préféré, du petit dernier qui, de plus, est le premier enfant de Rachel, l’épouse préférée de Jacob, mais jusque-là stérile. Préférence provoquant la jalousie, comme dès le commencement du livre de la Genèse, quand Dieu, directement mais en vain, avait appelé Caïn à reconnaître son frère Abel de façon nouvelle, en ne cédant pas à la jalousie�. A la fin de ce même livre, Dieu n‘intervient plus directement. Mais à travers une longue histoire où va se déployer toute la violence humaine suscitée par la jalousie, Dieu, caché au cœur des hommes, va les amener à inventer la fraternité1 au-delà de cette violence, dans le pardon.

24 Nouvelle revue Vie Chrétienne - N° 25

Le rêve de Joseph Cette histoire commence très fort, comme on dit d’une fiction romanesque. En effet, Joseph, en toute inconscience apparemment, rapporte à ses frères le songe qu’il vient de faire : « ll leur dit : « Écoutez le rêve que j’ai fait : il me paraissait que nous étions à lier des gerbes dans les champs, et voici que ma gerbe se dressa et qu’elle se tint debout, et vos gerbes l’entouraient et elles se prosternèrent devant ma gerbe. » Ses frères lui répondirent : « Voudrais-tu donc régner sur nous en roi ou bien dominer en maître ? » et ils le haïrent encore plus, à cause de ses rêves et de ses propos. » (Genèse 37, 6-8) Il est difficile d’être plus provocant que de rapporter un tel rêve au sein d’une famille où l’on ne se parle plus vraiment. En effet, l’interprétation de ce rêve par des frères qui y voient l’expression d’une volonté de toute-puissance chez le chouchou de leur père, paraît évidente. Mais tout ce qui va leur arriver conduira pourtant Joseph, ses frères et leur père, à découvrir une autre interprétation de ce rêve, selon un autre esprit que celui de la


Joseph vendu comme esclave Cela va prendre du temps. Cela passera par une tentative de meurtre de Joseph par ses frères, évitée par un compromis qui conduit à le vendre comme esclave pour l’Égypte.

Source : perso.wanadoo.fr/maurice.lamouroux

jalousie. Ce sera l’interprétation de toute leur histoire selon la Sagesse de Dieu, selon l’Esprit du pardon.

Néanmoins, ils feront croire à leur père qu’il est mort en lui rapportant la tunique ornée qu’il lui avait fait faire spécialement, couverte de sang. En Égypte, par respect de la Loi de Dieu, Joseph refuse de céder au désir de la femme de son maître. Celle-ci le fait jeter en prison. Et c’est Dieu, caché dans la sagesse qui habite son cœur et lui donne de pouvoir interpréter les songes du Pharaon, qui va le faire sortir de prison pour devenir le ministre prévoyant qui sauvera le pays de la famine universelle. C’est alors qu’il va retrouver ses frères, venus comme tous ceux des pays d’alentour, s’approvisionner en Égypte. Lui les reconnaît aussitôt, mais eux ne le reconnaissent pas.

De l’offense au pardon Commence alors un long temps pendant lequel Joseph va les mettre à l’épreuve, en particulier par des aller-retours entre leur

▲ Joseph emmené en esclavage.

père et lui. Cette épreuve va leur permettre, ainsi qu’à Joseph, de revivre le passé de violence qui demeure entre eux, et ainsi la souffrance imposée à leur père Jacob qui croit toujours mort son fils bien aimé. Une fois qu’ils se retrouvent ensemble, libérés de la violence de la jalousie comme de celle de la vengeance, parce que touchés par la souffrance de leur père, alors seulement peut se réveler, avec le pardon, l’action de Dieu qui, d’un bout à l’autre, a mené cette histoire. Révélation bouleversante qui fait craquer Joseph le premier. « Alors Joseph ne put se contenir

devant tous les gens de sa suite et il s’écria : « Faites sortir tout le monde d’auprès de moi » ; et personne ne resta auprès de lui pendant que Joseph se faisait connaître à ses frères, mais il pleura tout haut et tous les Égyptiens entendirent, et la nouvelle parvint au palais de Pharaon. Joseph dit à ses frères : « Je suis Joseph ! Mon père vit-il encore ? » et ses frères ne purent lui répondre, car ils étaient bouleversés de le voir… ll dit : « Je suis Joseph, votre frère, que vous avez vendu en Égypte. Mais maintenant, ne soyez pas tristes et ne vous fâchez pas de m’avoir vendu ici, car c’est pour préserver vos vies que Dieu m’a envoyé en avant de vous…

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Se former

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Lire la Bible Ainsi ce n’est pas vous qui m’avez envoyé ici, c’est Dieu… » (Genèse 45, 1-8)

Pour une nouvelle fraternité

leur assure la vie au cœur de la famine. C‘est pour sauver vos vies que Dieu m‘a envoyé en avant de vous. Dans l‘invention de cette fraternité nouvelle, il est donc question de vie ou de mort. Seule la fraternité dans le pardon sauve la vie humaine au cœur de la terrible sécheresse où conduit la jalousie. Et ce récit de la Genèse nous précise que cette action de Dieu qui se révèle entre Joseph et ses frères, apporte le salut, non seulement pour la lignée de Jacob, mais pour la terre entière. L’immensité de cette invention divine n’apparaîtra qu’à la fin de toute l’histoire.

Source : perso.wanadoo.fr/maurice.lamouroux

Je suis Joseph votre frère que vous avez vendu en Égypte. Telle est la première reconnaissance nécessaire de l’histoire entre ces frères. Ce n’est pas vous qui m’avez envoyé ici, c‘est Dieu. Voilà la nouvelle interprétation de cette même histoire, qui révèle le pardon de Dieu comme fondement d’une nouvelle fraternité au-delà de la jalousie familiale. Dieu a appelé ces hommes à inventer, avec Lui, la véritable fraternité, celle qui triomphe de la jalousie toujours présente entre frères et sœurs.

C’est alors que le rêve initial qui a provoqué la haine à partir d’une interprétation jalouse peut prendre tout son sens selon une nouvelle interprétation. Mais celle-ci ne pouvait apparaître sans le déroulement de tous les événements de cette histoire. En particulier l’image des gerbes de blé renvoie à l’action de Joseph qui put faire de l’Égypte le grenier à blé pour toute la terre, ainsi sauvée de la famine. Et cela grâce à la sagesse de Dieu qui seule donne la vraie interprétation des songes, et lui a permis de déchiffrer les songes de Pharaon annonçant la sécheresse après l’abondance. Ainsi les gerbes des frères qui se prosternent devant la gerbe de Joseph signifient la reconnaissance de la Sagesse de Dieu en ce frère qui, avec le blé,

▲ Joseph accueille son père Jacob en Égypte. Peinture contemporaine d’Anne de Vries, Pays-Bas.

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Michel Farin


Spiritualité ignatienne

La CVX France, depuis cinquante ans A l’occasion du jubilé des 450 ans des Congrégations Mariales, a été publié dans la Nouvelle Revue Vie Chrétienne n°22 (mars-avril 2013), un article sur l’histoire de la CVX et le renouveau des groupes de laïcs à l’origine de la Communauté de Vie Chrétienne. Monique Luirard retrace ici l’évolution de la CVX en France depuis ce renouveau jusqu’à aujourd’hui.

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En France, le père Paul RogerDalbert1 fut chargé en 1956 de former des groupes qu’il nomma « groupes de Vie Chrétienne », appellation qui fut par la suite reprise par la Fédération Mondiale.

Le renouveau Tout en étant les héritiers des Congrégations Mariales, les groupes de Vie Chrétienne tranchaient désormais sur elles. Car contrairement à ce qui avait existé auparavant, ils étaient mixtes, composés de célibataires et de gens mariés qui avaient été en contact avec des jésuites au cours de leurs études ou de leur vie professionnelle et qui voulaient relire leur vie pour croître spirituellement au service de l’Église et du monde. Ils rassemblaient une dizaine de personnes, étaient dirigés par des laïcs et accompagnés par des religieux. Les groupes de Vie Chrétienne étaient apostoliques, mais ne désiraient être ni un mouvement d’Action Catholique mandaté pour un apostolat spécifique, ni un

tiers-ordre de la Compagnie de Jésus. Ils se voulaient une association de laïcs vivant de la spiritualité ignatienne mais reconnue dans l’Église. En juillet 1967, à Biviers, les groupes de Vie Chrétienne, qui comptaient alors environ quinze cents personnes, décidèrent par une délibération communautaire de constituer un « corps », leurs membres étant unis par une « consécration » héritée des congrégations mariales. Trois mois plus tard, le congrès mondial de Rome adopta les premiers Principes généraux et donna le nom de Communauté de Vie chrétienne aux groupes existants. Il reconnut aux communautés nationales une large autonomie. Le père Roger-Dalbert et ses compagnons avaient voulu donner aux groupes de Vie Chrétienne une cohérence spirituelle forte, grâce à la Lettre aux groupes de Vie chrétienne, lancée en 1957 et qui a précédé la Revue. Des efforts étaient alors menés dans la Compagnie de Jésus pour retrouver les racines de la spiritualité ignatienne… On refit peu à peu l’expérience des retraites indivi-

duelles au cours desquelles les retraitants rencontraient quotidiennement un accompagnateur.

Une fidélité créatrice

1. Portrait de Paul Roger-Dalbert s.j. par Blandine Dahéron dans Va vers mes frères, n°508, supplément Vie Chrétienne, 2005.

Comme d’autres mouvements de laïcs tentant de vivre du charisme d’un fondateur d’ordre religieux, la CVX se demandait comment servir dans l’Église, à l’époque où le Concile de Vatican II soulignait la dignité des laïcs et changeait la manière de penser leur place dans l’Église. En France, elle fut profondément marquée par les « mises à jour » - les « aggiornamentos » - d’un pays qui s’était transformé sans qu’on en ait eu toujours conscience et d’une Église désormais en mouvement. Elle enregistra ces chocs mais elle connut une reprise antérieure à celle qui ne se manifesta dans la société civile et dans l’Église qu’autour de 1975.

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Pour survivre dans un tel contexte, il fallait dégager une identité communautaire. La Charte, approuvée en décem-

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Spiritualité ignatienne

bre 1973, développa un projet de vie qui incitait, en se fondant sur les Exercices Spirituels, à passer d’une vie généreuse à une vie spirituelle ; d’une vie de pratiquant à une vie évangélique ; d’un groupe de ressourcement à une Communauté apostolique, comme l’avait montré le père Claude Flipo lors du comité consultatif de 1972. Il s’agissait en groupe local, mais au sein d’une association qui s’élargissait aux dimensions du monde, de servir dans l’Église et de répondre aux appels qu’elle adresse aux « hommes de ce temps », afin de pénétrer de l’esprit du Christ les rapports entre les hommes. L’« engagement » remplaça la « consécration ». Des structures purent être mises en place. Un autre mode de gouvernance fut adopté grâce à la régionalisation qui se développa en fonction de l’accroissement des effectifs et dont le but était d’assurer à une région une taille juste et humaine pour vivre une vie communautaire régionale. Après

1995, des « ateliers » permirent à leurs membres de se retrouver par secteurs pour partager des expériences. Les jeunes, pendant les années 70, étaient absents de la Communauté. Vers la fin de cette décennie, au cours de « camps chantiers » et de marches, des étudiants venus des aumôneries universitaires furent initiés à la relecture. A partir de 1982, des « sessions-retraites » originales furent offertes, à Penboc’h, aux étudiants et aux jeunes professionnels et données par des équipes associant jésuites, religieuses et laïcs. Des groupes « Vie Chrétienne-Jeunes » furent formés. En forte croissance après les « anniversaires ignatiens » de 1991, ils entraînèrent un meilleur équilibre de la pyramide des âges au sein de la Communauté. Les effectifs de la CVX s’accrurent alors de 10 % chaque année et le tiers de ses membres était âgé de moins de trente-cinq ans.

En 1991, pour le 500ème anniversaire de la naissance d’Ignace, a eu lieu un pèlerinage rassemblant 2000 jeunes à Loyola, après avoir traversé les Pyrénées et le pays Basque. Depuis, le pèlerinage “Manresa” est organisé tous les deux ou trois ans par le Réseau Jeunesse Ignatien, sur les traces de St Ignace de Loyola et St François Xavier, de Loyola à Javier.

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Une formation spécifique des membres fut envisagée. Des « Exercices », de cinq à huit jours, des sessions dont les thèmes orientaient vers la politique et le social et dont la pédagogie était inspirée des « Exercices », furent proposés. Des outils, comme Jalons pour un groupe (1981), unifièrent les pratiques. Les étapes de « l’accueil » et du temps de formation de la communauté furent mieux délimitées. Deux sessions nouvelles, « Vie communautaire » et « Servir dans la communauté », dont le but était de faire entrer dans le projet de la CVX, furent créées. La Communauté se recentra sur les Principes généraux, dont une nouvelle rédaction avait été adoptée par le congrès mondial de Guadalajara en septembre 1990. La réaffirmation des fondements identitaires de la CVX, ainsi qu’un réel effort d’unification dans le domaine de la formation et des pratiques, contribuèrent à créer un esprit communautaire interrégional, donnèrent sens à ce compagnonnage essentiel pour tant de membres de la CVX et aboutirent à la fusion des communautés « jeunes » et « adultes ». Elle a aussi préparé la Communauté à réfléchir à frais nouveaux à la mission.

Vers une mission commune Au lendemain de 1968, un débat opposait ceux qui estimaient que le mouvement devait dégager une mission commune et donner des indications claires pour la réa-


liser et ceux pour qui il était le lieu de vérification d’une mission individuelle. Les membres de la CVX étaient actifs dans le milieu associatif, caritatif et paroissial, dans la vie professionnelle et familiale, parfois dans la politique. Mais adeptes de la pastorale de l’ « enfouissement » qui prédominait en France depuis les années cinquante, beaucoup d’entre eux estimaient que la mission n’avait pas à être visible, et que c’était à chacun de discerner comment répondre aux appels qui lui parvenaient. En 1990, le congrès mondial de Guadalajara, qui avait pour thème : « Au service du royaume pour aller et porter du fruit », poussa à repenser la mission. Un comité consultatif réuni à Nantes la même année estima que la CVX, tout en respectant les vocations personnelles, avait à s’ouvrir à des services portés communautairement et à des appels qui viendraient de l’extérieur. On s’orientait vers une mission susceptible de visibilité. La reprise des centres spirituels de Biviers (en 1993) et du Hautmont (en 2000) fut un choix décisif et marqua une étape importante dans son cheminement. D’un engagement dans le temporel, qu’avait reconnu le Concile, les laïcs investis dans les centres devenaient porteurs d’une mission spirituelle. Ils se formèrent pour pratiquer l’accompagnement. Les centres spirituels ont beaucoup reçu de la rénovation qui s’était opérée dans la manière de donner les « Exercices ». Ils ont aussi

▲ Ex-Co mondial au congrès mondial de Guadalajara en septembre 1990.

créé en proposant des retraites « à la carte ». Depuis le début du siècle, la mission s’est élargie. Dans le cadre d’un partenariat autour d’une action sociale avec la Compagnie et des congrégations religieuses, la CVX a accepté de participer à l’animation de centres d’aide aux étudiants, principalement étrangers et de prendre part au Réseau Jeunesse Ignatien. Elle fait actuellement partie du CCFD. Son implication dans des œuvres communes a suscité de nouvelles générosités et permis d’aborder la question de l’engagement avec un regard neuf. Car une spiritualité a besoin de lieux pour s’incarner. Elle a besoin de personnes qui acceptent ce risque. Les 6000 membres de la CVX, les 700 à 720 communautés locales, dont les accompagnateurs sont à 62 % des laïcs, les 46 régions sont

une force pour une Communauté dont la vie des membres, selon l’article 8 des Principes généraux, est « essentiellement apostolique » et dont le champ de mission n’a pas de limites. Monique Luirard Retrouvez l’intégralité de l’intervention de Monique Luirard sur www.editionsviechretienne.com

Monique Luirard est religieuse du Sacré-Cœur de Jésus. Agrégée d’Histoire et docteur ès Lettres, elle a enseigné l’histoire contemporaine à l’Université de St étienne et à l’Institut des Sciences Politiques de Lille. Elle est auteur d’ouvrages sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Titulaire d’une maîtrise de théologie, elle s’intéresse à la spiritualité et à l’histoire religieuses des 19e et 20e siècles.

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Se former

Question de communauté locale

au service de la croissancE : le Tandem responsable - accompagnateur

Lors de nos réunions, nous percevons bien le rôle de notre responsable et celui de notre accompagnateur. Le premier est dans une attention au groupe et à chacun alors que le second adopte essentiellement une attitude d’écoute. Il s’exprime peu, généralement, en fin de réunion. Mais entre les réunions, quel est leur rôle ?

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Régulièrement, le responsable et l’accompagnateur relisent ensemble le chemin parcouru par la communauté locale. Leur positionnement différent leur donne une complémentarité de regard, de perception, d’écoute et de mémoire qui enrichit leurs échanges. Le responsable est alors attentif à distinguer ce qu’il dit en son nom propre de ce qu’il a perçu de la communauté locale en sa qualité de responsable. Ainsi, par exemple, peut-il sentir que le groupe aurait profit à aborder un thème jusque-là resté dans l’ombre, alors même qu’il n’y est personnellement pas encore prêt, ou inversement nourrir le désir que la communauté locale s’implique davantage dans le service et sentir qu’elle n’est pas encore mûre pour faire ce pas. Ensemble, ils portent d’abord attention au climat des réunions : est-il imprégné par la prière  ? Permet-il à chacun d’exprimer une parole libre, dans la confiance et le souci d’être en vérité ? Ils regardent si la parole circule bien dans la communauté locale ou si certains la gardent de façon excessive, ou encore si certains

ne sont jamais destinataires de la parole des autres dans le second tour. Ils font aussi mémoire des demandes adressées au groupe, demandes de discernement, de soutien, d’envoi ou d’évaluation, et de la façon dont la communauté locale y a répondu. Ensuite, peutêtre des désirs communautaires ont-ils été exprimés  ; alors le responsable et l’accompagnateur peuvent voir comment en favoriser la mise en œuvre. Ils peuvent également revenir sur la façon de vivre l’inter-réunion et les besoins éventuels dans ce domaine. Enfin, ils veillent à proposer régulièrement une relecture des engagements de chacun afin que, mis sous le regard des compagnons, ceux-ci puissent réellement être portés communautairement. Chaque fin d’année, ils ont le souci de faire une « réunion bilan ». La grille de relecture du guide du responsable� en est le support mis à disposition par la Communauté. La relecture du chemin de la communauté locale, qui s’appuie notamment sur ce qui a été partagé lors de l’évaluation des réunions, permet de voir où cha-

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cun (ainsi que la communauté locale) en est sur son chemin à la suite du Christ. C’est aussi un moyen de dégager des axes de relecture pour les réunions suivantes en regardant les fruits, ce qui a bougé, ce qui apparaît en creux, et de chercher les moyens qui aideront la communauté locale à faire un pas de plus. De tout ce qu’ils ont perçu, ils rendent compte à la communauté locale et lui soumettent ce qu’ils pensent pouvoir lui être profitable, car c’est bien au service de sa croissance qu’ils œuvrent ensemble, conscients qu’il n’y a qu’un seul maître de la moisson, car « celui qui plante n’est rien, celui qui arrose n’est rien : Dieu seul compte, lui qui fait croître » (1 Corinthiens 3, 7). Claire Vergnault

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Ensemble faire Communauté

En France

Un week-end régional avec ATD Quart-Monde

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La région CVX Ile-de-France Nord a vécu les 8 et 9 juin 2013 un week-end de rencontre avec ATD Quart-Monde, dans la droite ligne de Diaconia 2013, afin d’échanger sur les manières de l’un et l’autre mouvement d’approcher les très pauvres.

Lors du week-end au centre ATD Quart-Monde de Méry-sur-Oise, les soixante-dix membres CVX d’Ilede-France Nord ont pu connaître davantage ce mouvement « multiconfessionnel ».

Retrouvez sur

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Le partage en petits groupes nous a permis de nous découvrir dans nos engagements divers et nos questionnements : comment être présent auprès des plus pauvres sans rien avoir de matériel à donner mais seulement du respect et de l’amitié ? Comment ne pas faire pour eux mais avec eux ? Comment les écouter vraiment et leur donner la parole ?

Nous avons été sensibles à la spécificité de la démarche de son fondateur, le père Joseph Wresinski (1917-1988) et des volontaires qui se succèdent depuis plus de cinquante ans. J’ai d’abord été frappée de la force qui se dégage de ce lieu habité par la mémoire d’ATD et imprégné de beauté : la tombe du père Joseph, la chapelle ornée de fresques et de vitraux où un espace ouvert peut accueillir d’autres religions

Les témoignages de trois permanents, Romy, Quen et Karol (d’Allemagne, du Vietnam et du Honduras) m’ont impressionnée : la radicalité pleine d’espérance de leur engagement, leur disponibilité à se rendre, complètement démunis, dans les pays les plus « étrangers », mais aussi leur fragilité et leur humilité face aux plus pauvres et au problème toujours renaissant de la misère. © Droits Réservés

la lettre de l’ESCR avec le compte-rendu du week-end régional.

et les non-croyants, des œuvres collectives…

▲ La trentaine d’enfants présents ont eu leur parcours spécifique pendant le week-end. Pour la veillée, jeux coopératifs et feu de camp étaient au programme.

Même radicalité dans la conférence de Marc Leclerc, jésuite et volontaire ATD : il nous a appelés à reconnaître dans le plus pauvre la figure du Christ humilié, à l’image du Serviteur souffrant d’Isaïe. Il faut donner à la Béatitude « Heureux, vous les pauvres »

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sa valeur de parole sacramentelle : « c’est vous qui êtes responsables du royaume, pour rassembler tous les hommes autour de celui qui est encore plus pauvre ». Pour le père Joseph, les pauvres sont « nos maîtres à servir et nos maîtres à penser » : ainsi est née l’Université des savoirs qui leur donne la possibilité de se faire entendre. Si la dignité est un bien inaliénable de l’homme, le plus pauvre doit en retrouver la conscience dont il a été privé par la honte et l’exclusion. Nous, chrétiens, avons donc une responsabilité particulière, car nous sommes des « bergers d’Espérance »… Cette rencontre rejoignait « l’option préférentielle pour les pauvres » de CVX mais aussi le message de Diaconia : faire place aux exclus pour les écouter sans vouloir parler à leur place. J’y ai senti un appel très fort à changer de regard, à accueillir l’autre dans un véritable échange, à nous rassembler pour que personne ne reste seul devant le désespoir et la honte. Véronique Brémond Région Ile-de-France Nord


Nouvelles de l’atelier « Chrétiens co-responsables de la création » L’atelier « Chrétiens Co-responsables de la Création » (CCC) a été créé au sein de la CVX France en 2000, avec des membres qui se répartissent sur tout le territoire national et se retrouvent une fois par an dans des villes différentes.

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L’atelier est animé par une équipe service de cinq personnes, d’un accompagnateur, tous membres de la Communauté et rassemble une cinquantaine de membres. « Au sein de l’atelier CCC, les membres prient, réfléchissent et agissent pour la mise en œuvre d’un développement responsable et solidaire en tant que chrétiens. Chaque membre de l’atelier est appelé individuellement à vivre simplement ce qui l’oblige à repenser ses gestes quotidiens et à discerner ses choix et ses décisions en vue d’être co-responsable de la Création que Dieu a confiée aux hommes, et de vivre joyeusement les défis de la solidarité par le respect et la protection de la Création. » L’atelier Chrétiens Co-responsables de la Création a redéfini sa vocation et son fonctionnement en se dotant d’une charte début 20121. Depuis, il travaille plus particulièrement sur la spiritualité du respect de la Création.

Week-end annuels Cette réflexion a été reprise lors de sa rencontre nationale annuelle à Toulouse les 26 et 27 janvier 2013. Une conférence sur le thème « Crise écologique et

spiritualité de la Création » a été organisée le samedi avec François Euvé s.j., et Philippe Dautais, prêtre orthodoxe2. Le prochain week-end annuel aura lieu à Clermont -Ferrand les 25 et 26 janvier 2014. Le thème sera axé sur l’argent, l’économie et le respect de la Création.

Université d’été 2013 L’atelier a participé à l’Université d’été au Hautmont. Il y a été coanimateur de la poursuite de la réflexion commune en carrefours, le samedi matin, qui ont permis de faire vivre aux participants un temps de réflexion, de partage d’expériences et de discernement autour de deux questions : • « Comment travailler pour la justice dans le respect de la Création par une option préférentielle pour les pauvres et un style de vie simple » ? • «  Quelles sont les peurs qui nous empêchent d’avancer sur le chemin de la vie simple et de l’option préférentielle pour les pauvres ; quels sont les moteurs qui nous font avancer sur ce chemin  » ?

▲ Philippe Dautais, prêtre orthodoxe, Étienne Faure, de l’équipe service de l’atelier et François Euvé s.j., lors de la rencontre nationale à Toulouse les 26 et 27 janvier 2013.

Retraites « Ecologie »

1. A retrouver sur le site www.

Trois membres de l’atelier CCC ont participé à l’animation de la retraite « Ecologie » sur Notre Dame du Web qui a eu lieu en mai et juin 2013, avec 700 inscrits.

dans l’onglet « La Communauté », puis « Ateliers »

Et l’atelier CCC co-organisera avec Éric Charmetant s.j. une retraite « Prière et écologie » dans l’esprit des Exercices Spirituels en été 2014. Des accompagnateurs, membres de la Communauté et de l’atelier y participeront3.

cvxfrance.com

2. Leurs interventions sont consultables sur le site de l’atelier

cvxccc.free.fr

3. Nous vous informerons du lieu, date et contenu en temps voulu.

Pascal Laufer Accompagnateur de l’atelier CCC Pour en savoir plus, voir sur

cvxccc.free.fr

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Ensemble faire Communauté

En France

Au service des étudiants étrangers Le CISED a été créé en 2000 à Saint-Denis (93), à l’appel du provincial des jésuites, pour développer une présence auprès des étudiants étrangers, avec la CVX, les Auxiliatrices et le diocèse de Saint-Denis. Une belle initiative pour laquelle de nombreux membres CVX sont engagés.

L

« Le CISED, pour moi, c’est un lieu où je sais que j’ai des amis, c’est une oasis. Au début, quand je n’avais pas de logement, pas d’argent, heureusement, ici je trouvais du café et des ordinateurs, un peu d’aide, et depuis, je reviens régulièrement » : depuis dix ans, Giorgio, italien, continue à rendre visite à ses amis du CISED.

individuel en bureautique, méthodologie ou corrections de mémoire et devoirs, qui constituent la plus grosse activité des soixante bénévoles engagés à passer au moins une demi-journée par semaine auprès des étudiants, dont un tiers de membres CVX et deux psychologues.

Le CISED accueille environ 400 étudiants de 63 nationalités de tous les continents, avec beaucoup d’algériens, de chinois, de sudaméricains (surtout des colombiens), des iraniens, des kurdes, mais aussi des ukrainiens, africains sud-sahariens, des haïtiens…

Bruno Sterlin a été appelé par la CVX en 2010 pour prendre la direction de la structure. Malgré la pudeur de ses propos, il ne fait aucun doute que cette expérience a transformé son regard : « C’est une très bonne école de l’accueil, de tolérance et de souci des autres, notamment de ceux qui ne sont pas de mon milieu social et intellectuel. Si je puis dire, ça m’a enlevé mes préjugés de ‘bourgeois bien nourri’ ! » Pauvreté matérielle ou simplement pauvreté de celui qui est loin de chez lui, les étudiants sont souvent démunis face à leurs études et l’accompagnement va souvent plus loin qu’un simple soutien universitaire.

Des cours de français langues étrangères (FLE), de langues vivantes ou de mathématiques sont proposés, ainsi que du soutien

Ce qui a le plus touché ce membre CVX depuis quinze ans est la vérité de la relation : « Devant un étudiant, on ne peut pas faire sem-

Si l’association a pour but d’aider les étudiants de Saint DenisParis VIII dans leurs projets universitaires, beaucoup y viennent pour la convivialité. Ils y trouvent une « maison de famille », où les uns et les autres se soutiennent, telle une « petite communauté », affirme Murielle, de Taïwan.

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blant, ni tricher avec soi-même. On est forcé d’offrir ce que nous sommes et non ce que nous savons. Cela oblige à exploiter différemment ses talents. Comme en communauté locale, c’est un appel à être plus en vérité. On voit aussi ses limites, ainsi que les limites à pouvoir comprendre la culture de l’autre. Ce n’est plus ‘qu’est-ce que je lui apporte ?’ mais ‘qu’estce que je suis en face de lui ?’ ». Avec lucidité, Bruno ne fait pas fi des difficultés : « Ce n’est pas rose tous les jours ! » Difficulté de compréhension ou agacement, de voir des personnes qui ne se donnent pas toujours les moyens ou qui semblent parfois profiter du statut d’étudiant, recommençant un master depuis quatre, cinq, dix années, l’université n’étant pas très regardante sur le niveau des étudiants. Mais même ces jeunes, dira-t-il, « il faut les accueillir en respectant ce qu’ils sont et les accompagner, dans l’espérance qu’ils trouvent leur voie… » Un long chemin d’espérance… Depuis presque deux ans, MarieJeanne, d’un profil atypique, non-chrétienne mais intéressée


D’origine confessionnel, le CISED a pour caractéristique d’être ouvert à tout étudiant, quel que soit son origine, sa religion, sa façon de vivre… « Notre mission est de les prendre là où ils sont et de les amener vers ‘un plus’, au sens du magis ignatien, affirme Bruno Sterlin. Quand on parle de mission à CVX, ou de corps apostolique, ce sont des notions qu’on expérimente ici. » Autour d’un repas, d’un goûter ou d’un café, les conversations vont bon train, tous les sujets sont évoqués, même s’il vaut parfois mieux les écourter ! « On œuvre pour la paix », affirme Jean-Noël Gindre s.j., qui fut le premier président du CISED et aujourd’hui au CPU à Lyon, créé en juillet 2007 (voir l’encadré cicontre). « Le bonheur, c’est quand il y a relation, poursuit-il. Et c’est cela l’objectif pour les bénévoles : de rencontrer les gens. C’est une relation inégale au départ, mais la bonne surprise est de découvrir dans le concret qu’on est tous égaux en humanité. » Parmi les 650 inscriptions annuelles du CPU, 80 sont deman-

© M.B.

par le projet du CISED, est devenue la « maîtresse de maison ». Avec grande générosité, elle a créé une ambiance familiale. « C’est rare d’avoir des discussions avec autant de profondeur, de tolérance, d’écoute qu’on en a ici… Quel dommage qu’il n’y ait pas de CVX pour les non-croyants  ! », s’exprime-t-elle.

▲ Anna, australienne, a préparé un goûter copieux pour ses amis du CISED.

deurs d’asile. Des cours de français leur sont proposés tous les jours. Avec Jean Lacour, bénévole CVX au CPU depuis sa création, des conférences sur la culture chrétienne sont en train d’être mises en place, afin d’aider les étudiants, notamment les chinois, très demandeurs, à mieux décrypter la société française, sur l’histoire de l’art occidental, les grands récits des origines… « Jésus n’a pas cherché à fonder une religion nouvelle mais il n’a cessé de franchir des barrières pour les transformer en frontières, affirme Jean-Noël Gindre s.j. C’est à nous aujourd’hui de transformer nos nombreuses barrières en lieux de passage. Une vie spirituelle ne s’épanouit que dans la relation. Qu’on puisse mettre au centre de notre vie à Vie Chrétienne cette relation de service ! ». Marie Benêteau

Q u e lq u e s c h i f f r e s Le Centre d’initiatives et de services des étudiants de Saint-Denis (CISED) • Date de création : 2000 • Président : Lucien Descoffres s.j. • Directeur : Bruno Sterlin (membre CVX PSO) • 60 bénévoles, dont près d’un tiers de CVX • 400 étudiants Coup de Pouce Universitaire (CPU) à Lyon • Date de création : 2007 • Président : Jean-Louis Marmond (membre CVX SE Lyon Nord) • Directeur : Jean-Noël Gindre s.j. • 180 bénévoles, dont 22 CVX • 650 inscriptions d’étudiants environ chaque année, dont 80 demandeurs d’asile Le CISED et le CPU de Lyon font partie du Réseau d’Organisations de Soutien et d’Accompagnement d’Étudiants, appelé ROSAE, créé en 2009. Ce réseau est constitué à ce jour de 4 associations en France (CISED à Saint-Denis, CPEG à Grenoble, CPU à Lyon, EME à Marseille), 1 au Luxembourg et 3 au Maghreb. Voir sur reseauetudiantrosae.org Septembre / Octobre 2013 35


Ensemble faire Communauté

Dans le monde

La CVX Centrafrique en croissance Alors que la Centrafrique traverse depuis décembre 2012 une crise sanglante qui traumatise la population civile, la CVX croît un peu plus chaque jour.

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La CVX a commencé en juillet 2001 en Centrafrique par l’entremise des frères Innocent et Paterne (jésuites en formation), tous deux ayant vécu l’expérience ensemble à Ouagadougou pendant quatre ans.

La mise en route La communauté ainsi créée à Bangui a évolué avec beaucoup de difficultés sans accompagnateur spirituel jusqu’en 2003, année au cours de laquelle le père Dorino, jésuite italien, est arrivé à Bangui et a accepté d’assurer son accompagnement. Entre 2003 et 2005, l’accent a été mis sur la formation et l’initiation aux Exercices Spirituels de Saint-Ignace à travers des retraites au foyer de Charité. En septembre 2006, sous l’initiative du père Paterne Mombé, jésuite centrafricain, la communauté a été redynamisée par l’adhésion des nouveaux membres, qui après deux ans de cheminement, est devenue la Communauté de Vie Chrétienne Saint-Pierre. Ensuite, les autres communautés (Saint Ignace, Saint Paul) et une communauté d’accueil, qui est presqu’à la fin de son cheminement, se sont misent en route. Actuellement, nous disposons de

quatre communautés CVX, ce qui ne nous permet pas de mettre en place une communauté nationale conformément aux Principes Généraux de CVX.

Le fonctionnement Chaque communauté se réunit toutes les deux semaines (le dimanche), le matin ou l’après-midi, pendant deux heures, en présence d’un accompagnateur (prêtre jésuite ou scolastique). Les membres de la CVX Centrafrique sont au nombre de trente-cinq et comptent aussi certains chrétiens protestants et évangéliques. Nous organisons nos rencontres, soit au Centre Catholique Universitaire (Institut de la compagnie des Jésuites), soit au domicile d’un membre. Les différents points de nos rencontres sont  : la prière introductive, la lecture et la méditation de la page évangélique du jour, le partage de vie autour d’un thème ou fait de société, échanges divers, l’évaluation et la prière conclusive.

Unir vie et foi La CVX est pour nous en tant que laïcs un chemin pour annoncer le royaume de Dieu aux hommes à

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la suite du Christ. La pratique du discernement individuel et communautaire aide chaque membre à faire de sa vie un service toujours conforme à la gloire de Dieu et au bien des hommes, par notre comportement dans la famille, au bureau, dans la société… Elle nous permet d’unir notre vie et foi. On ne peut pas dissocier les deux. Les échanges lors des rencontres permettent un discernement qui aide les uns et les autres à prendre des décisions conformes à la parole de Dieu. Nous pouvons illustrer ceci par l’exemple d’un frère professeur d’université qui est contre la corruption en milieu estudiantin et qui essaie de vivre la fidélité au Christ, mais qui malheureusement n’est pas compris par ses collègues pour son amour de justice. Il y a aussi l’exemple de ce frère qui, au nom de sa foi catholique, a refusé que son frère gravement malade puisse être vacciné avec du grisgris par un charlatan, malgré la pression de toute la famille et a demandé à ses parents de confier le sort du malade au Seigneur.

Retraites et apostolat Avec nos pères accompagnateurs,


nous organisons de temps en temps des retraites de trois jours ou des matinées de prière. Des repas de famille sont aussi organisés regroupant toutes les communautés.

Nous avons quelques apostolats qui concernent l’assistance à deux orphelinats de Bangui et à l’aumônerie des hôpitaux. La nature de notre apostolat consiste à une assistance financière et matérielle (jouets, habits, alimentation) aux orphelinats lors des différentes fêtes de Noël. Pour l’aumônerie des hôpitaux, certains membres participent à l’organisation de la journée des malades en février et une assistance financière pour l’achat des médicaments. Ces apostolats se font en communauté (les quatre communautés CVX). Nous précisons aussi que la communauté CVX encourage certains frères et sœurs qui ont décidé d’aider matériellement des personnes démunies (orphelins, veuves et malades).

La crise politique Ces derniers temps ont eu lieu en Centrafrique des événements1 qui ont vu la profanation de certains lieux de cultes catholiques et protestants, le pillage des presbytères, des communautés religieuses, des centres de formations, des biens matériels. Certains religieux (prêtres et évêques) ont été violentés… La

© CVX Centrafrique

Le travail d’accompagnement se fait à deux niveaux : l’accompagnement communautaire et l’accompagnement individuel.

▲ Visite à l’orphelinat la Providence à Bangui.

majorité des éléments de la coalition rebelle Séléka est composée de musulmans (mercenaires soudanais et tchadiens) et aucune mosquée n’a été détruite, ni pillée. Ceci a donné le sentiment que nous avions affaire à des jihadistes. Quand les rebelles sont entrés dans la capitale Bangui le 24 mars 2013, beaucoup des victimes des pillages étaient des chrétiens. Deux sœurs CVX de Bangui ont été pillées et les autres membres ont des parents qui ont été victimes des pilleurs. Toutes ces situations ont créé un sentiment d’intolérance religieuse entre chrétiens et musulmans dans le pays qu’il faut combattre rapidement. Toute l’étendue du territoire de la République a été touchée. En tant que CVX, nous étions dispersés mais nous avions repris les rencontres un mois après pour échanger sur la crise afin de voir notre contribution pour la réconciliation. Nous sommes engagés à

la suite du Christ et nous devons porter aux autres un message de paix, de justice, de charité, d’espoir et de pardon car Jésus a dit : « Aimez vos ennemis et ceux qui vous ont fait du mal. » Le CVX Centrafrique a encore du chemin à faire. Nous comptons sur vos conseils et prières pour nous aider à grandir spirituellement. En union de prière. Pour la CVX Centrafrique, Patrick KPEFIO

1. Les rebelles Séléka ont pris les armes depuis début décembre 2012. Bangui a été prise le 24 mars 2013. En deux jours, la plus grande ville de la République centrafricaine était totalement pillée, le président Bozizé en fuite. Depuis le début de la rébellion, viols, enrôlement d’enfants soldats, manque de moyens hospitaliers et alimentaires sont le lot du peuple centrafricain et dans ce chaos, l’Église n’est pas épargnée. Source : www.eglisecatholique.fr

Septembre / Octobre 2013 37


Ensemble faire Communauté

Dans le monde

Scolastiques jésuites1, au service de la CVX Des scolastiques étrangers venus en formation au Centre Sèvres relisent leur service d’accompagnement de communauté locale en Ile de France.

J

1. Nous nommons « scolastiques » les jésuites en formation.

« Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sans cesse à ma bouche » (Psaume 33) : les paroles du psalmiste jaillissent avec des accents aux sonorités diverses. La louange rassemble au-delà des frontières : une quinzaine de scolastiques venus du Rwanda, Ouganda, Italie, Zimbawe, Allemagne, Pérou, Cameroun, Congo, Liban, plusieurs régions en Inde… se sont engagés dans le service d’accompagnement d’une communauté locale depuis un, deux, trois ans, avec générosité et intelligence pour s’adapter au contexte culturel éloigné du leur. Ils partagent les fruits de cette expérience pour eux-mêmes et de ces fruits naissent d’autres fruits pour notre communauté en France. • Touchés par l’accueil dans les communautés locales, ils se sont sentis confortés par la confiance des membres, dans ce service dont ils n’avaient pour la plupart pas l’expérience ou une expérience très différente.

• Heureux de l’« ouverture à d’autres mondes » : ce qu’ils ont perçu du rapport au travail et au temps dans des vies souvent complexes, l’engagement dans le débat autour de questions sociales sensibles qui parfois divisent, la transmission et la vie de foi en contexte hostile, les ont particulièrement marqués. • Leur joie est grande au fil des rencontres de reconnaître le travail de l’Esprit en chacun. Ils se disent : - témoins « émerveillés » de la qualité des partages, de la circulation de la parole, des liens tissés de solidarité et de fraternité ; témoins « admiratifs » aussi, de la force du désir d’hommes et de femmes pour vivre leur baptême au cœur de la vie ordinaire et tenir dans l’espérance au temps de la souffrance. C’est pour nous une invitation à rendre grâce pour cette Communauté qui nous est donnée. - témoins « étonnés » d’une pratique assez « faible » des Exercices, - condition pour demeurer en CVX au Congo par exemple… Regardons nos résistances à entrer davantage dans cette expérience, creuset de la vie en CVX et inventons des modalités variées et

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peu coûteuses d’Exercices dans la vie - comme certains s’en sont fait l’écho. - témoins interrogés par le petit nombre de jeunes dans la CVX : c’est un fort encouragement sur le chantier en cours dans la CVX. - témoins « questionnés » par la difficulté souvent de passer des engagements personnels à une Communauté qui les porte ensemble, la réticence dans les liens avec la Communauté plus large, une timidité dans l’ouverture au monde : ils nous invitent à oser davantage entrer dans la dynamique apostolique, qui audelà d’une Communauté de ressourcement et de discernement, est la vocation de la CVX dans sa tradition propre. « En écoutant en CVX », ils se sont formés pour « écouter ailleurs » ; c’est aussi l’enjeu pour nous, apprendre à « écouter jusqu’au bout » : par-delà la différence des cultures et des choix de vie, une manière de reconnaître notre désir commun de servir, à la manière d’Ignace, ce « Seigneur qui écoute… délivre… et sauve » (Psaume 33). France Delescluse


Billet

Il est bientôt 19 heures

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Il est bientôt 19 heures ce mercredi et tout est paisible dans le médiabus. Aujourd’hui, on ne dit plus bibliobus mais médiabus. C’est plus dans l’air du temps, et puis c’est vrai que si l’on ne lit pas de livres, on peut quand même s’y retrouver : revues, musique, films, accès internet… Et de temps à autre, une lecture à voix haute, un conteur, un spectacle de guignol ou quelques musiciens viennent là, au pied d’un immeuble, sur une place ou dans un jardin public, rien que pour nous, habitants des quartiers périphériques.

Il est bientôt 19 heures ce mercredi et le médiabus va fermer. Les deux derniers lecteurs font tranquillement leur marché dans la section des enfants. Il s’agit d’un homme d’une trentaine d’années, d’origine africaine, et sa petite fille de trois ans et demi. Un bijou de petite fille, aux traits délicats des métisses, au sourire de miel et aux grands yeux lumineux et confiants : ils se plantent dans les vôtres et semblent vous éclairer le fond de l’âme. Il est 19 heures passées, ce mercredi. Tous deux ont enregistré les documents choisis, saluent les bibliothécaires et s’engagent sur les marches un peu branlantes du bus. Le papa descend : la petite reste en haut, signifiant clairement qu’elle veut y arriver « toute seule ». Il est là, en bas, qui la regarde avec un doux sourire et, sans rien dire, tend la main, lui laissant le temps de se décider. Les deux bibliothécaires, en « bons européens » éduqués à l’efficacité, la poussent un peu à se mettre en mouvement : « Allez ! Vas-y ! Prends la main de papa ! » Mais papa, lui, n’est pas pressé qu’elle fasse ce qu’il veut : il préfère qu’elle découvre par elle-même ce qu’elle désire ainsi que son propre chemin pour y arriver… Elle, souveraine mais pas très rassurée encore, évalue la hauteur des marches pour sentir si elle peut vraiment s’élancer seule, perçoit peut-être un léger vertige – qu’il est loin, le trottoir ! – puis finalement, tend elle aussi sa main pour saisir celle de son père qui l’aide à descendre, une à une, les marches du bus. Ce père, en l’espace de quelques secondes et en un simple geste, réinvente pour elle et pour nous ! - l’éternité d’un amour qui rend libre. Cora Doulay

Septembre / Octobre 2013 39


Prier dans l’instant En remplissant un formulaire administratif Dans quelques jours, je dois déposer une déclaration administrative par internet.

© iStock

Or, une page refuse la validation et malgré de multiples appels et courriels au service technique, je tourne en boucle, sans trouver d’issue. J’appelle à nouveau, sans trop y croire ; comme tant d’autres fois une femme me répond. Mais elle me dit : « Mettezvous devant votre écran, nous allons faire le chemin ensemble étape par étape ».

Je crois rêver et me précipite. Je tenais la page prête au cas où, mais bien sûr la session est périmée. « Prenez votre temps », et elle suit les pages avec moi en les nommant. Arrivées à la page fatidique, ça bloque. Je crois que le contraire m’aurait déçue. Elle cherche un moment ce qui ne va pas et propose : « Essayez des majuscules au lieu de minuscules dans telle case ». Miracle, le verrou saute. Je la remercie chaleureusement et elle commente : « C’est vrai, ça n’est pas commode, il y a de quoi s’y perdre ». Ma journée en est ensoleillée. Je suis profondément réjouie en pensant à cette femme travaillant dans cette administration. Toute simple, pas un mot de trop. Toute la journée elle répond à des personnes qu’elle ne rencontrera jamais, sur des sujets qui ne doivent pas la passionner. Mais elle a su m’accompagner. Merci pour cette sœur d’un moment, Seigneur.

Dominique Pollet

Nouvelle revue Vie Chrétienne – septembre / octobre 2013

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Nouvelle revue Vie Chrétienne n°25  

A mon rythme : Face à l'accélération de la société, comment se positionner de façon ajustée ?

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A mon rythme : Face à l'accélération de la société, comment se positionner de façon ajustée ?

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