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LES NOUVELLES UTOPIES

VIVRE plus

LENTEMENT un nouvel art de vie

Pascale d’Erm photographies

Elie Jorand préface Patrick Viveret


Trouver son « tempo giusto »

Le temps des villes est segmenté, cadencé, virtualisé, accéléré par des modes de transports ultrarapides. Combien sommes-nous, à nous laisser vivre à fond de train, en oubliant même de respirer ? Alors, comment reprend-on possession de son emploi du temps ? Démonstration à Londres, l’une des villes les plus speed du monde, avec Carl Honoré, nouvel apôtre de la lenteur urbaine au quotidien.

Redevenir des électrons libres L’essor des technologies et des moyens de transport nous a donné un sentiment factice d’ubiquité que nous déployons partout et en tout lieux, acceptant ce climat d’urgence permanent sans même nous débattre. Si la ville est un « accélérateur de particules » 14, peut-être faudrait-il apprendre à vivre comme des électrons libres ?

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Le coup de frein initial Pour inverser son rythme de vie, il faut commencer par freiner fort, et de façon radicale. Mais quelle motivation aurions-nous à inverser ainsi le cours de nos existences ? La « révélation » peut venir de notre corps fatigué, avec, parfois, des maladies qui apparaissent comme autant de signes que l’organisme est trop affaibli ; ou d’un puissant ras-le-bol de l’aliénation sociale et mentale qu’entraîne la vitesse ; ou encore des bienfaits et des plaisirs de la lenteur retrouvés lors d’un voyage ou de vacances… Ou enfin, d’une brutale prise de conscience qui « ouvre les yeux ». Ce fut le cas de Carl Honoré qui, après avoir hésité à acquérir un livre intitulé « Comment raconter l’histoire du soir à ses enfants en moins de 60 secondes », réalisa l’absurdité de la situation. C’était en 2004. Ce jour-là, entre deux aéroports, ce journaliste hyperactif d’une quarantaine d’années prit conscience des risques que l’addiction à la vitesse faisait peser sur sa famille, en particulier celui de passer à côté de sa « vraie » vie. Dès lors, il s’est lancé dans l’exploration de voies alternatives pour recréer un rythme quotidien plus compatible avec ses envies et ses besoins, sans rien perdre de son efficacité au travail, ni de sa qualité de vie, bien au contraire. Aujourd’hui, l’histoire du soir racontée aux enfants est devenue un rituel qui dure environ… 45 minutes ! Entre Carl, sa fille Susannah et son fils Benjamin, la complicité est palpable durant ces instants de grâce volés au temps. Le micro-conte de fées, envisagé jadis, s’est transformé en chapitres entiers, lus à voix haute, avec gourmandise, quasiment tous les soirs…

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L’histoire du soir est devenue un rituel auquel Carl ne renoncerait pour rien au monde (ici avec sa fille). Pour ce journaliste hyperactif, elle a été à l’origine de sa prise de conscience.

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Orvieto, capitale des villes lentes De Grande-Bretagne au Japon, de la Suisse au Canada, en passant par l’Allemagne ou la Corée du Sud, une centaine de villes dans le monde ont déjà commencé leur « révolution lente ». La lenteur urbaine implique une révision radicale des règles d’urbanisme pour écarter les voitures des centres, proposer des transports alternatifs, favoriser la qualité de vie et le calme des habitants. Ces villes du « bon vivre » privilégient un urbanisme à échelle humaine, sans passéisme, ni nostalgie, pour s’adapter, aussi, aux pas des plus lents. La petite ville d’Orvieto (Ombrie, Italie) est la capitale de ce réseau de « villes lentes », en quête d’un mode de vie plus harmonieux et plus fraternel. Durant de nombreux siècles, Orvieto a bénéficié de la protection naturelle de ses remparts. Mais ses falaises abruptes qui avaient su repousser des hordes d’ennemis n’ont pas résisté à l’invasion des voitures qui se sont infiltrées dans les ruelles dès les années 50. Les cinquecento ont fini par détrôner les ânes, pourtant longtemps l’unique moyen d’accéder à cette citadelle médiévale. Très vite, la circulation est devenue impossible. Bruits et échos sonores sur les pavés basaltiques, trafic monstre dans le dédale des rues, cris et énervements : Orvieto vivait le « grand embouteillage » permanent… Les autorités ont décidé de réagir pour retrouver la qualité de vie qui caractérisait leur cité. Le maire d’Orvieto fut l’un des fondateurs historiques du réseau des slow citta en 1999. Aujourd’hui, c’est Pier Giorgio Oliveti

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ses fruits en en goûtant quelques-uns. Carottes, céleri, pommes de terre, tomates, courgettes, oignons, etc., mais aussi vignes, huile d’olive, poulets, œufs, lapins et bien d’autres merveilles : toute la petite production est cultivée sans aucun produit chimique. C’est une évidence pour Valentina : « Le choix du bio est naturel pour notre restaurant. Tout ce que nous produisons pour les clients, nous le mangeons aussi : nous n’allons tout de même pas nous intoxiquer avec des insecticides ou des herbicides, nous ne sommes pas fous ! ». De nombreuses autres petites productions familiales de subsistance, comme celle de la ferme de la famille de Valentina, ont fait le même choix, discrètement, sans revendiquer le statut d’agriculture biologique, mais en appliquant ses principes depuis des décennies. L’Italie, patrie de la gastronomie familiale, est l’un des pays qui possède le plus de surfaces cultivées en mode bio. Une fois revenue dans sa cuisine pimpante, Valentina s’attelle à la préparation de la sauce tomate maison — mais aussi des pâtes, du fondu de courgette, des tartes, etc. Au final, tous les ingrédients n’auront parcouru qu’une vingtaine de kilomètres entre le producteur et l’heureux consommateur.

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Tous les ingrédients de la sauce tomate maison, cultivés en mode bio dans la ferme familiale (à gauche), n’auront parcouru que quelques dizaines de kilomètres. Au final, des arômes puissants, d’une grande et belle simplicité.

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La lenteur vagabonde

Le mouvement est sa raison d’être. Son tempo, c’est le ressac de la vague sur la plage, le pas du voyageur martelant la steppe, le rythme des mots posés le soir sur le carnet, mais aussi l’éternel retour de la journée. Épris de liberté, comptant sur la seule force de son énergie pour traquer la beauté du monde, des confins des monts Kunlun aux rives du lac Baïkal, Sylvain Tesson sillonne l’espace pour figer le temps et lui donner une nouvelle épaisseur. Intense, singulière, poétique. Marcher, écrire et escalader les « vaisseaux de pierre » : des bonheurs clés pour court-circuiter la cadence folle des heures creuses. Sylvain Tesson a déjà quitté l’univers frénétique des « néoagités » urbains, et l’enchevêtrement de désirs artificiels, jamais assouvis. Comme le requin perpétuellement en mouvement, la piste est sa « centrale énergétique » 18. Signe particulier : il ne supporte pas que « le soleil, à son lever, ne parte sans lui »… Chaque départ est une aventure, et chaque aventure est une nouvelle existence. Comme les nomades, Sylvain « transforme le sablier du temps en poudre d’escampette » 19.

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Marcher pour mesurer l’immensité du monde Quand il part, la semelle au vent, ce vagabond du xxie siècle n’emporte avec lui qu’une modeste flûte à bec, un bâton de pin, un chapeau à plume, un carnet en papier de riz et une carte. Dans l’esprit des troubadours, des moines-mendiants, des beatniks, des wanderer ou des loups des steppes 20, Sylvain Tesson voyage by fair means 21, allusion aux « moyens honnêtes » revendiqués par les Anglais pour escalader les falaises à mains nues, c’est-à-dire qu’il se déplace à pied, à vélo, à cheval, ou en canot 22. Tous les sens aux aguets, aiguisés comme un couteau. « Mes voyages préférés sont ceux au cours desquels je me présente à la nature à armes égales, sans moteur, sans pouvoir aller plus loin que mon énergie ne l’autorise » 23. Pour ce géographe de formation, attiré par les horizons fuyants de Mongolie, du Kazakhstan, les sommets himalayens ou les steppes brûlantes d’Asie Mineure, seul le pas humain ou la foulée du cheval permettent de « mesurer l’immensité du monde » et de « déshabiller un paysage » en découvrant ses strates, ses aspérités, ses failles. L’exploration patiente de cette « géographie de la désolation », sous le ciel mongol, au bord de la Lena ou dans la taïga, est un défi physique et temporel. Sylvain raconte : « Après dix heures de chevauchées dans les grandes steppes d’Asie Centrale, sous un ciel uniformément bleu, l’on noue un rapport différent avec la durée. La journée s’étire… et l’on ressent physiquement le temps nous traverser ».

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« Rien ne me met plus en joie qu’un horizon fuyant lentement mes tentatives de le rejoindre » (en 2005, lors du périple de L’Axe du loup).

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À la verticale des villes Mais comment se maintenir en état de poésie dans les villes où l’espace est subi, étriqué et le temps cinglé ? En gardant ses « ailes du désir », en demeurant en apesanteur, éveillé, attentif. Lorsqu’il revient dans son petit pied-à-terre parisien, face à l’un de ces jardins féeriques 31 qu’il fréquente assidûment, ce voyageur lent se mue en urbain boulimique, en homme pressé fébrile, allant de rendez-vous amicaux en moments culturels… et se laisse happer joyeusement dans la jungle des villes. Sa quête d’intensité se poursuit, loin de la nature, plus proche de la tension des hommes. Mais Sylvain sait que la ville est posée sur un « tapis de coquillage », là où d’autres ne verraient qu’un trottoir ; il demeure, toujours prêt à s’envoler, léger, décalé, aérien, sur les toits de Paris, royaume des chats, des cambrioleurs et des amoureux. « Ces escapades urbaines sont mes parenthèses enchantées », affirme celui qui se rend chez ses amis en arrivant par la fenêtre… Prompt à renouer avec son amour des escalades urbaines, le nomade urbain explore

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Toisant l’une de ces grandes cathédrales gothiques qu’il affectionne pour leur « élan de pierre » vers le ciel (à gauche), Sylvain vit en apesanteur, libre, aérien… sur les toits de Paris comme dans la nature.

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Au rythme de la Terre

Georges Toutain est un homme vif. À près de 80 ans, cet ancien ingénieur continue sa croisade pour éveiller les consciences sur la nécessité de respecter le rythme de la terre, le cycle des saisons, le fonctionnement des écosystèmes et le travail du ver de terre. Son pré-verger recueille plus de 40 variétés de pommes anciennes qui, sans lui, auraient disparu et son potager regorge de fruits et légumes cultivés sans aucun produit chimique. Au jardin, la lenteur porte ses fruits. Aux exigences de rentabilité, de rapidité de production, de calibrage, Georges Toutain oppose un demi-siècle d’agriculture sans produit chimique, respectueuse des paysages, du climat et des saisons. Son art, c’est de laisser du temps à la nature, en délaissant le tempo accéléré des pratiques industrielles. À la religion des engrais chimiques et des pesticides, il préfère une ode au vers de terre, aux micro-organismes, aux légumineuses, agents zélés de la fertilité des sols. Son maître mot, c’est l’équilibre. Pour Georges, un écosystème en équilibre écologique, où le sol, le climat, et l’environnement végétal interagissent harmonieusement et naturellement, n’a besoin d’aucun apport chimique de synthèse et produit, à son rythme, largement de quoi nourrir les hommes. Seul impératif, qu’il y ait de l’eau, car « l’eau, c’est la vie ». Et quand il pleut, Georges sourit…

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Le micro-climat des arbres Comme pour la terre, Georges a créé les conditions optimales de croissance et de défense des plantes. Chaque arbre possède son micro-climat interne, grâce à un puits de lumière, conçu pour maximiser la photosynthèse et activer la fabrication naturelle de la plante. « La formation des pommiers est une opération cruciale qui consiste à bien répartir autour du tronc trois branches charpentières. Par la suite, pour favoriser l’ensoleillement et l’accès à l’air, on dégage les branches du centre de la frondaison ». Ce savoir-faire a fonctionné au-delà des espoirs de Georges : les pommiers et les poiriers donnent des fruits abondants, colorés, au goût puissant, sans aucun apport chimique. Très loin de la folie douce qui s’empare de certains arboriculteurs de vergers intensifs, où les fruits reçoivent jusqu’à 30 à 40 traitements successifs de pesticides de synthèse toxiques et polluants… Enfin, un petit troupeau de bovins et de moutons joue aussi son rôle dans cet écosystème, grâce à ses déjections naturelles. Et en plus, il fournit lait, viande et laine.

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Les branches charpentières des pommiers sont structurées pour former, au centre de l’arbre, un puits de lumière, qui accélère la photosynthèse.

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Le Slow Design

L’espace et le temps sont la matière première de la réflexion des designers. Mais contrairement à une idée reçue, les artistes n’ont pas (ou plus) un temps infini pour créer leurs objets et pratiquer leur art. Eux aussi voient leur période de rêve, de dessins ou de maturation réduite au profit de process industriels ou d’actions commerciales. Certains d’entre eux ont commencé à refuser ce système (ou n’y sont jamais rentrés), pour retrouver leur tempo créateur. Ils s’inscrivent dans le « Slow Design » qui prône un autre rapport au temps, plus maîtrisé, inspiré par la nature et attaché aux valeurs de simplicité, d’authenticité, pour mieux féconder leur imagination. Le temps créatif n’est guère diluable dans le temps industrialisé. Et les artistes n’apprécient guère que leurs œuvres soient découpées en tranches commerciales, uniformisées, fabriquées à la chaîne, reproduites à l’identique, vite, trop vite conçues, vendues, oubliées… Pour s’opposer à cette tendance, l’universitaire Alastair Fuad-Luke 38, a conçu le terme de « Slow Design » en 2004, cousin britannique du Slow Food, où l’on retrouve les mêmes valeurs d’authenticité, ainsi qu’une réflexion sur l’empreinte écologique des produits et des matériaux et sur leur durabilité. En réaction contre l’excessive rapidité de la conception d’objets standards, le Slow Design regroupe des artistes singuliers, venus d’horizons différents, dont les têtes de file sont plutôt en Grande-Bretagne, aux États-Unis, aux Pays-Bas, en Allemagne ou dans les pays nordiques (Suède).

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Extrait Vivre plus lentement - Éditions Ulmer  
Extrait Vivre plus lentement - Éditions Ulmer  

Vivre lentement est une utopie majeure et un immense fantasme social dans nos sociétés obsédées par la vitesse. Comment ralentir sans s'isol...