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PASCAL PRIEUR Préface de Francis Hallé

Les fondamentaux

LA TAILLE RAISONNÉE DE

DES ARBUSTES


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éléments de morphologie / Préambule

PREMIÈRE PARTIE ÉLÉMENTS DE MORPHOLOGIE ET DE PHYSIOLOGIE DES VÉGÉTAUX LIGNEUX

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éléments de morphologie

LES HORMONES VÉGÉTALES

À première vue, il peut paraître étrange d’aborder le sujet si complexe des hormones végétales pour parler de la taille. Certes, elles n’expliquent pas tout, mais les nombreux exemples illustrés montrent à quel point la compréhension de leurs principaux mécanismes est indissociable de l’analyse des réactions d’une plante aux différentes techniques de coupes. Les hormones végétales [1], ou phytohormones, sont des substances chimiques élaborées par le végétal lui-même. Vecteurs d’une ou plusieurs informations, ce sont des messagers qui sont destinés à provoquer une réaction dans une région donnée de la plante, en réponse à un stimulus interne ou externe. Outre les gibbérellines, l’éthylène, l’acide abcissique et diverses autres substances dont le rôle est de moindre importance dans le cas présent, deux grands groupes d’hormones végétales, l’auxine et les cytokinines, agissent souvent en synergie, parfois en opposition, et jouent un rôle prépondérant dans l’architecture et le fonctionnement général des végétaux. L’analyse de leurs actions permet une meilleure compréhension des principes naturels de ramifications des plantes et de leur architecture. Elle permet avant tout une compréhension des réactions consécutives à une taille, qu’elles soient bénéfiques ou pernicieuses. Complexe, la connaissance des effets des hormones est loin d’être totalement maîtrisée, d’autant plus que, pour une même hormone, les effets peuvent être totalement opposés selon la nature des plantes ou selon leur concentration.

Pour autant, il est possible de définir des actions générales propres à chaque groupe d’hormones. Enfin, la compréhension de leurs actions et interactions majeures est capitale dans l’appréhension de la taille.

EFFETS NATURELS DES HORMONES VÉGÉTALES L’auxine L’auxine (AIA ou ABIA principalement) est sécrétée par les apex et les jeunes feuilles des pousses en croissance. Elle descend dans les tiges par les tubes criblés du phloème, conduite par la sève élaborée, et migre dans les racines où elle s’accumule. - Elle favorise le grossissement cellulaire. - Elle s’oppose au débourrement des bourgeons axillaires. - Elle favorise l’induction florale (programmation de la floraison). - Elle favorise la croissance à l’horizontale des rameaux latéraux (plagiotropisme). - Elle stimule le développement des racines. L’auxine agit donc comme un régulateur de vigueur. Les cytokinines Les effets des cytokinines sont majoritairement opposés à ceux de l’auxine. Sécrétées par les extrémités des jeunes racines en croissance, les cytokinines migrent vers le collet puis vers les tiges, et sont conduites par la sève brute au sein des vaisseaux du xylème. - Elles s’accumulent dans les apex et sont le moteur de la multiplication cellulaire. - Elles provoquent le réveil des bourgeons axillaires latents et favorisent la formation de jeunes pousses.

Abelia triflora. L‘architecture et le port naturel d’un végétal résultent principalement d’un rapport hormonal inscrit dans le patrimoine génétique, que toute intervention irraisonnée vient perturber.

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- Elles favorisent les synthèses dans les feuilles, la multiplication et la croissance cellulaires. - Elles favorisent le développement vertical des jeunes pousses (orthotropisme). - Elles engendrent le redressement des rameaux et des branches.

-  Elles entraînent une vigueur végétative importante, retardent la sénescence foliaire et s’opposent (totalement ou en la différant) à l’induction florale. Les cytokinines sont facteurs de juvénilité des plantes et de densité des ramifications.

▼ Hormones végétales et architecture de la plante [1].

AUXINE Synthèse dans les apex caulinaires (extrémités végétatives) en croissance

Inhibition du débourrement des bourgeons axillaires

Levée de l’inhibition des bourgeons axillaires

Induction florale

Maintien de la juvénilité des pousses Retard ou inhibition de l’induction florale

Développement vertical

Développement horizontal

Stimulation du

CYTOKININES

développement racinaire

Synthèse dans les apex racinaires (extrémités des racines) en croissance

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éléments de morphologie / Les hormones végétales

INTERACTIONS TAILLE/ HORMONES/DÉVELOPPEMENT

laires situés sous le point de coupe. Chacun des rameaux aura une croissance verticale importante et la floraison sera au mieux retardée, au pire supprimée, parfois pour une année complète, selon la nature de la plante, sa vigueur et l’époque d’intervention. Les phénomènes résultant de la réduction d’un rameau sur Weigela et Deutzia développés à la page 133 illustrent les effets d’un important déséquilibre engendré par des perturbations du rapport auxine/cytokinines.

Chaque coup de sécateur, chaque coup de cisailles ou de taille-haie et chaque pincement qui sectionne radicalement une partie de tige vient inévitablement perturber les rapports hormonaux : la suppression de la sécrétion naturelle d’auxine entraîne alors une chute du rapport auxine/cytokinines, avec pour conséquence le débourrement des bourgeons axil-

MÉTAPHORE HORMONALE… Facilitons-nous la compréhension de la complexité des rapports hormonaux chez les plantes avec un peu d’humour… Une fois totalement formés, les bourgeons latéraux sont physiologiquement aptes à débourrer et à former des pousses. Pourtant, dans la très grande majorité des cas, ils ne le font pas la première année car ils sont inhibés par l’auxine, hormone sécrétée par l’extrémité des jeunes pousses en croissance. L’auxine favorise également la verticalité des rameaux. La seconde année, certains de ces bourgeons se réveillent, mais les pousses qui se constituent restent sous l’influence de l’auxine. Elle leur « ordonne » de pousser à l’horizontale. Quant aux cytokinines, elles sont

sécrétées par les extrémités racinaires et leurs actions sont à l’opposé de celles de l’auxine : elles induisent le réveil des bourgeons et engendrent la verticalité des rameaux. Différemment exprimé, l’apex de chaque jeune pousse en croissance agit en véritable « chef ». Il dirige et régule la croissance du rameau, son organisation générale et impose aux pousses nouvellement formées qu’elles « fassent allégeance », qu’elles n’aient pas de velléité à devenir « calife à la place du calife » ! Sécrétées par la base des plantes, les cytokinines sont, inversement, à l’image de puissants syndicats ouvriers qui s’opposeraient aux « décisions supérieures » ! Or, un végétal fonctionne comme une véritable démocratie, dont la bonne organisation tient à un com-

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promis, un équilibre entre pouvoir (lié à l’auxine) et contre-pouvoir (lié aux cytokinines). L’orientation générale de ses rameaux latéraux et sa structure se font donc tout naturellement selon un rapport auxine/ cytokinines qui présente le meilleur compromis (propre à l’espèce) entre verticalité et horizontalité. Plus ce rapport est fort et plus les axes sont dominants et verticaux, plus il est faible et plus le port est buissonnant et les rameaux horizontaux. Toute réduction drastique d’un rameau perturbe cet équilibre naturel et aboutit à une suppression radicale du « pouvoir du chef ». Elle engendre immanquablement le réveil immédiat de bourgeons axillaires, la verticalité des nouvelles pousses et une impitoyable « guerre des nouveaux chefs »…


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Le Lagerstroemia indica (lilas des Indes) en haut est taillé court tous les ans en fin d’hiver. Celui du bas n’a jamais été taillé depuis sa formation en tige. 1. En haut, provisoirement privé d’auxines et sous l’action des cytokinines, les rameaux sont tous verticaux et vigoureux. 2. En bas, les rameaux sont obliques, résultat d’un compromis entre auxine sécrétée par les jeunes pousses en croissance et cytokinines sécrétées par les racines. La floraison est plus tardive sur l’individu taillé que sur le sujet non taillé, mais ses inflorescences sont plus grosses. Les deux photos ont été effectuées début septembre dans des secteurs géographiques très voisins.

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éléments de morphologie / Les hormones végétales

R.V.V. OU « L’EFFET CYTOKININES » Les effets liés à l’action des cytokinines sont très importants dans la compréhension des réactions consécutives à une taille. R.V.V. est un sigle inventé par l’auteur pour imager, simplifier et symboliser les réactions engendrées : Réveil des bourgeons, Verticalité, Vigueur. Ce sont en effet les trois réactions essentielles provoquées à chaque réduction de rameau et qui seront illustrées par de nombreux exemples. Mais « l’effet cytokinines » est également synonyme, selon le type de floraison, de retard ou d’inhibition de la floraison.

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3 1. Philadelphus (seringat) dont tous les rameaux supérieurs ont été fortement réduits en N-1. Les repousses ont été très violentes. Heureusement, aucune taille n’a été effectuée l’hiver dernier et la plante a pu fleurir abondamment sur ses jeunes pousses… verticales et vigoureuses. 2. Même 1 an après une taille très sévère, les jeunes pousses de ce cognassier du Japon (Chaenomeles japonica) ne possèdent aucune fleur. Elles ne fleuriront que l’année suivante… si la plante n’est pas retaillée. 3. Ce prunier a été anarchiquement taillé en boule l’an dernier (année N-1). De nombreux bourgeons situés juste sous les points de coupe se sont réveillés et ont entraîné vigueur et verticalité des rameaux (R.V.V.). La floraison s’en trouve presque totalement supprimée l’année N. Si aucune nouvelle taille irraisonnée n’est effectuée cette année, la croissance végétative sera modérée et une pleine floraison réapparaîtra en N+1.

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éléments de morphologie

ÉLABORATION DES RAMIFICATIONS

LES BOURGEONS

LES BOURGEONS VÉGÉTATIFS

Les bourgeons végétatifs ne contiennent que des ébauches de pousses feuillées et un méristème végétatif. Leur réveil donne naissance à une tige comportant des feuilles. Au minimum, le méristème n’engendre qu’une pousse préformée, totalement composée de feuilles présentes dans le bourgeon.

Les bourgeons sont constitués d’un ensemble composé d’écailles enfermant : - des ébauches de feuilles et le méristème sousjacent, les protégeant de conditions climatiques défavorables à l’activité végétative, - des ébauches de feuilles et/ou de fleurs et le méristème leur ayant donné naissance. Bien que l’on en trouve de superbes dans des forêts tropicales humides, les bourgeons sont très majoritairement spécifiques aux plantes situées dans des régions connaissant des arrêts de végétation dus au froid ou à la sécheresse. Les différents types de bourgeons Sur le plan anatomique, il existe trois sortes de bourgeons : les bourgeons végétatifs, les bourgeons floraux et les bourgeons mixtes. Dans leur phase de jeunesse, tous les végétaux possèdent au moins des bourgeons végétatifs. Certains n’ont que cette seule forme de bourgeons, mais d’autres possèdent, en plus, un des deux autres types. Le comportement des différents types de bourgeons sera détaillé dans la partie traitant de la floraison. Plusieurs bourgeons de même nature ou de nature différente peuvent parfois être présents à un même nœud, comme sur abricotier (bourgeon principal végétatif et bourgeons collatéraux floraux) ou chèvrefeuille de Tatarie (bourgeon mixte et bourgeon végétatif superposés)…

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2 1. Bourgeon végétatif. Seules des ébauches de feuilles sont visibles. De part et d’autre, un bourgeon axillaire végétatif est présent. 2. Jeunes pousses de Lagerstroemia indica (lilas des Indes) issues de bourgeons végétatifs. Elles ne contiennent

Heptacodium miconioides. Il se structure et constitue sa

que des ébauches de feuilles mais une induction florale

charpente par succession de rameaux mésotones vigoureux (programmation de la floraison) est cependant possible qui engendrent une médiatonie (cf. pp. 43, 105).

en cours de croissance.

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Les fondamentaux La méthode développée dans ce livre est basée sur la compréhension des principes de ramification et de floraison des plantes. Elle propose aux jardiniers une lecture efficace de tous les arbustes leur permettant de définir le type de taille à effectuer, mais aussi dans quels cas il est possible de ne pas tailler. Ce volume consacré aux fondamentaux détaille le fonctionnement des arbustes, leur construction architecturale et les mécanismes qui les amènent à fleurir. Il fait le point sur les dernières connaissances en la matière et s’adresse aux professionnels et aux passionnés qui souhaitent acquérir une compréhension profonde du fonctionnement des arbustes. Près de 300 photos et plus de 120 dessins et tableaux illustrent le texte. Un second volume, La pratique de la taille raisonnée des arbustes, est consacré à la mise en œuvre de ces principes. Avec 440 photos et 90 dessins, il présente toutes les techniques de taille pour tous les arbustes d’ornement.

ISBN  : 978-2-84138-688-8

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Extrait Les fondamentaux de la taille raisonnée - Éditions Ulmer  

Ce volume consacré aux fondements détaille le fonctionnement des arbustes, leur construction architecturale et les mécanismes qui les amènen...