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Jean-Michel Groult

le

potager

fait de la résistance

r le système D d’hie ie pour la surv i d’aujourd’hu


introduction

se préparer à la crise

N

ous sommes entrés dans ce nouveau millénaire il n’y a pas si longtemps. Dans nos pays industrialisés, ce passage devait entamer la réalisation de nos rêves de paix, d’opulence et d’insouciance, mis à part les préoccupations environnementales. Et patatras ! Nous sommes aujourd’hui bombardés de tristes nouvelles, arrivant d’un peu partout dans le monde. C’est la crise, qui prendra des proportions de châtiment suprême entend-on. Et nous sommes peut-être même à l’aube d’une guerre virtuelle, une cyberguerre dont on nous promet autant de misères que celles du millénaire que nous laissions derrière nous avec tant d’espoir. Ainsi sur le front, les soldats de la finance internationale bataillent face à une crise sans précédent. On en est à relire Nostradamus et les prédictions des Mayas quant à une fin du monde qui ne devrait plus tarder. Si ce n’est pour cette année,

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ce sera pour l’année prochaine, on vous le promet. Un peu partout, ça vacille, ça vocifère. Nous voici promis à un choc des civilisations, à une guerre des économies, à une mondialisation qui fera des victimes. On vous le dit, on vous le claironne, nos pays sont en déclin et l’envahisseur est partout. Que vous soyez d’accord ou pas, avouez qu’il vaut mieux avoir sous la main un manuel de survie en période hostile, à toutes fins utiles. Alors le voici. Vous trouverez peut-être que j’exagère ? Que nenni ! Il suffit de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur de l’Histoire. Vous allez voir que l’histoire se répète inlassablement et plus près de nous qu’on l’imagine. Des parties de l’homme qui provoque les guerres, ce n’est pas la tête mais bien souvent l’estomac. Une des hypothèses pour expliquer la disparition de l’homme de Néandertal repose sur la concurrence qu’Homo sapiens

Cela vous rappelle quelque chose ? (Illustration extraite de l’Almanach Hachette de 1932.)

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lui aurait causée sur le plan alimentaire. La Révolution française, quant à elle, aurait pris racine dans les mauvaises récoltes des années précédentes et la disette qui s’en est suivie. Ailleurs, dans les premières années de la Révolution, le mouvement des grandes paniques qui a vu un certain nombre de villages céder à des mouvements de peur inexpliquée serait dû à la mauvaise qualité des farines contenant du blé ergoté (c’est-à-dire contaminés par l’ergot de seigle, un champignon parasite). Celui-ci aurait causé les hallucinations dont étaient victimes les villageois, voyant des troupes imaginaires avancer vers eux et les prenant de panique. Un peu plus tard, à partir de 1845, la famine, liée aux attaques de mildiou sur la pomme de terre, provoque l’émigration de nombreux Irlandais aux États-Unis. Plus tard, c’est par la privation alimentaire que les guerres se sont menées. Durant l’hiver 1870-1871, on souffre de la grande famine durant le siège de Paris. La viande de rat était très prisée et son prix était même réglementé. Tous les animaux de la ménagerie du Jardin des Plantes ont été servis dans les assiettes des « menus de siège » que les restaurants proposaient. On faisait bouillir les ceintures pour en extraire le peu de graisse que le cuir

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contenait. C’est à ce moment-là que le rationnement effectue son apparition en France. Le pain rationné contient diverses denrées telles que de la poudre de paille ou encore de la sciure, denrées ô combien nutritives ! Le rationnement refait son apparition dès 1914. Sucre et pain sont à nouveau contingentés, le premier jusqu’en 1921. Le répit durera 19 ans puisque le rationnement revient dès mars 1940. De leur côté, les Espagnols l’endurent déjà depuis quelques mois. On a du mal à imaginer qu’il y a 60 ans de cela, on manquait de tout en France. La vérité est que le marché noir et la cupidité ont aggravé la situation. Le rationnement a duré en France jusqu’en 1949. L’année 1943 marque sans doute le point culminant de la pénurie, puisque même les rutabagas, les fameux, sont rationnés. Certes, on manquait de beaucoup mais le système D permettait d’améliorer l’ordinaire. Pour ceux qui avaient la faculté de cultiver leur lopin, le quotidien était plus facile. La plupart des fournitures de jardin restaient disponibles, et ce sans ticket de rationnement (haricots et pois exceptés). Les catalogues de l’époque affichent d’ailleurs des pages regorgeant de liste de graines, de bulbes, et autres petites fournitures. Seuls quelques-uns faisaient allusion à Affiche dessinée par des enfants et éditée par le Comité national de prévoyance et d’économie, pendant la Première Guerre mondiale.

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occuper

le terrain Produire ses légumes lorsque les temps sont durs nécessite un minimum d’espace. Plutôt que de chercher un endroit où cultiver assez de pommes de terre pour l’année à venir, il serait peut-être plus simple d’essayer de tirer le meilleur parti de ce que vous avez à votre disposition. Un rebord de fenêtre peut servir, un fond de cour ombragé aussi. Bien sûr, si vous avez un jardin, c’est encore mieux ! Et puis si vous n’avez pas de jardin à vous, hé bien, à la guerre comme à la guerre, il faudra trouver l’espace là où il se trouve ! On a bien transformé les jardins du Louvre en champ de poireaux…

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I. occuper le terrain

Au fond d’une cour Vous allez devoir tirer parti de trois caractéristiques pas forcément avantageuses : un espace réduit, un sol superficiel ou dur ainsi qu’un manque de lumière. La proximité des bâtiments ou des murs empêche le soleil de pénétrer jusqu’au fond de la cour et de cultiver des légumes exigeants en lumière. Première priorité pour vous : définir où vous établirez les cultures. Si le sol est dur (béton, bitume, pavé…), vous devrez une jardinière hors-sol, c’està-dire cultiver les légumes au-dessus du sol et non pas dedans, sauf à casser cette dalle. Pour cela, vous devrez construire des jardinières sans fond (des cadres en bois suffisamment renforcés pour tenir à l’humidité de la terre). À noter que ce genre de jardinière se trouve maintenant couramment dans le commerce, sous forme de kits à monter soi-même en bois ou en plastique. On peut supposer que si les temps sont difficiles, ce genre de fioritures laissera la place à un peu de bricolage, d’autant plus que le matériel de départ peut être constitué de bois de récupération.

La jardinière est toute simple à fabriquer : il s’agit juste d’un cadre de bois (quatre planches) maintenu par des vis, éventuellement renforcé par des équerres aux angles. La forme importe peu : carré, rectangle, triangle, ou toute autre forme de votre fantaisie conviendra, à la condition expresse qu’elle optimise l’espace utilisé. Le plus efficace reste toutefois les cadres qui ne dépassent pas 1,20 m de largeur, la longueur pouvant être celle que vous souhaitez dans ce cas. Prévoyez une hauteur d’au moins 20 cm, sachant que vous pouvez empiler

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plusieurs cadres en bois car ils seront très stables une fois en place. Plus le cadre (ou l’ensemble, s’il y a plusieurs cadres) aura de hauteur et plus vous aurez de profondeur de terre à cultiver… à condition de le remplir. La quantité de terre ou de terreau à rapporter pour le remplir constitue le principal souci posé par ce type de jardinière. Une jardinière de 1 m de côté et de 30 cm de hauteur nécessite déjà 300 l de terreau à elle seule, c’est-à-dire trois à quatre gros sacs de terreau du commerce. Il est plus économique de la remplir avec

de la terre de jardin mais encore faut-il acheminer celle-ci jusqu’au fond de la cour. Autant dire que cela ne s’improvise pas, mais le jeu en vaut vraiment la chandelle ! Dans ce contenant, vous pourrez cultiver de petits rangs de légumes. Sur 1 m² d’une telle jardinière, vous pourrez par exemple faire pousser 4 choux

pommés ou 12 céleris-raves ou une centaine de carottes ou bien encore une trentaine de betteraves, sans compter les légumes à croissance rapide que vous pourrez intercaler entre deux cultures. Même au fond d’une cour, c’est donc davantage qu’un complément que vous tirerez d’un tel potager.

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II. techniques et astuces

les jeunes plants. La plus simple des protections est une bâche plastique transparente tendue sur des arceaux et calée avec des pierres. Ce n’est pas la plus efficace mais c’est la moins chère et la plus rapide à mettre en place.

Chic ou de bric et de broc, l’indispensable châssis Si vous n’en possédez pas encore, fabriquez-vous un châssis. Un cadre fait de 4 panneaux de

contreplaqués et surmonté d’une vieille fenêtre fera l’affaire. La pente (de 20° au moins) doit être orientée vers le sud et l’ouverture doit être pourvue d’une crémaillère afin de faciliter l’aération lors des journées ensoleillées. Vous aurez alors la possibilité d’effectuer vos semis de plants à repiquer avec plusieurs semaines d’avance. Le mieux sera bien sûr de réaliser une base en briques maçonnées, qui accumule la chaleur.

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D’autres solutions pour protéger 1

Cloches de récup’ Les cloches en verre étaient déjà rares, ce n’est pas en temps de restrictions qu’elles vont se faire plus courantes. De petites protections sont pourtant indispensables contre les courants d’air pour préserver les jeunes semis et les pousses sortant de terre. En guise de cloches, vous pourrez recourir à des bouteilles plastiques coupées 1 ou des bocaux renversés 2. Enfoncezles d’1 cm ou 2 pour ne pas que le premier coup de vent les renverse. Dans cette enceinte, les limaces ne peuvent pénétrer, ce qui réduit le risque d’attaque par les mollusques. Des protections bricolées mais plus

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grandes, comme des feuilles plastiques tendues sur une armature de bois ou des cages de verre fabriquées avec des fenêtres de récupération, sont tout aussi efficaces. Cela ne s’improvise pas comme les bouteilles plastiques coupées : préparez-les bien avant que les semis ne soient là !

Les châssis emboîtables : formés d’un bloc de plastique transparent, ils tiennent à la fois de la cloche et du tunnel. Ils sont faciles à mettre en place (il suffit de les poser bout à bout). Attention à bien ranger cette fourniture coûteuse après usage, le soleil de l’été l’abîmant. Le tunnel rigide façon débrouille : prenez des plaques de plastique ondulé et transparent, comme celles que l’on utilise pour les cabanons. En courbant les plaques, vous obtiendrez une sorte de tunnel, pas très haut mais suffisant pour abriter un rang de jeunes légumes en train de lever. Calez-le avec des piquets de chaque côté et arrimez-le avec une corde, contre les coups de vent. Cette installation ne sera sans doute pas de la plus esthétique mais cela marche quand même !

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III. quels légumes ?

les légumes prioritaires Certaines cultures sont incontournables, comme les pommes de terre bien entendu et bien d’autres. Ces légumes prioritaires pour la plupart, ont un rendement et un profil nutritionnel intéressant et c’est de ceux-là dont vous devriez vous préoccuper en premier. Il faut jardiner pour manger et non pas manger pour jardiner !

Betteraves Elles sont indispensables en temps de restriction. Leur culture n’est pas compliquée, elles sont assez rustiques et elles ont une valeur nutritive intéressante. Les betteraves se gardent en pleine terre une partie de l’hiver mais se déprécient lorsque les gelées s’intensifient. Il est alors possible de les garder en cave pendant de longues semaines. Semez-les au fond de sillons peu profonds, dans une terre bien travaillée. Les betteraves ne produisent pas en terre sableuse, trop légère. Une fois les plantules bien installées, les betteraves en demandent le minimum et donnent un maximum. Après la levée, il faut tout de même éclaircir les plants car ils naissent toujours par deux plantules accolées. Les plants en trop peuvent être repiqués, pour reconstituer un rang supplémentaire à côté du premier, par exemple. Les

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Affiche de la première guerre mondiale.

jeunes feuilles des betteraves peuvent se consommer cuites à la façon des épinards ou crues, en salade. ‘Noire plate d’Égypte’, une vieille variété classique, s’avère la plus productive et la plus facile. La variété ‘Crapaudine’ se cuit dans sa peau et se conserve très bien. Si le sucre manque, pensez à cultiver une variété sucrière (fourragère), dont vous tirez un sirop édulcorant. On s’en servait même pour faire les confitures pendant l’occupation.

Carotte Elle fait partie des légumes indispensables en temps de restrictions car elle se conserve bien et possède une bonne valeur nutritive. Pour qui n’a jamais fait de potager, il ne s’agit pas du légume le plus facile à produire. Tous les sols ne conviennent pas aussi bien aux carottes. Les terres trop argileuses,

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conserver ses légumes

et exploiter les ressources naturelles Au potager de résistance, on peut toujours faire plus avec moins. C’est possible bien sûr en cultivant au mieux ses légumes, pour en tirer le maximum. Mais il y a aussi des astuces et des bons tuyaux pour trouver à manger encore plus au jardin et ailleurs, sans avoir à le cultiver. Le tout est d’exploiter au maximum les possibilités qu’on peut trouver autour de soi. Normalement, le système D est toujours inscrit dans nos gènes !

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IV. conservation

Faites vos stocks Pour améliorer l’ordinaire et se faciliter le quotidien, effectuez des réserves. Cela est évident lorsqu’il s’agit de denrées non périssables comme le riz ou le sucre. Il y a toutefois plusieurs façons d’adapter ce principe aux productions du jardin, depuis la fabrication de bocaux jusqu’à la conservation des légumes en pleine terre ou sous diverses formes. En hiver, on finit par manquer de tout et il y aura toujours moyen de troquer un excédent de légumes bien conservés contre d’autres denrées de première nécessité. Si vous avez un petit élevage, il est également important de conserver les aliments frais pour les animaux, dont l’alimentation sera ainsi plus équilibrée.

“Can as you can” : les conserves » Ce slogan de la Seconde Guerre mondiale (littéralement : faites autant de conserve que possible ; c’est en fait un jeu de mot) n’a rien à voir avec le « Yes we can » d’Obama, qui pourrait se traduire aussi par « Oui, nous faisons des conserves ». Les conserves stérilisées sont plus fiables que les denrées congelées, celles-ci étant toujours vulnérables en cas de coupure d’électricité. Avec un stérilisateur, vous pouvez garder vos récoltes en bocaux pendant plusieurs années. Le principe consiste à chauffer des bocaux à 100 °C. Il s’agit en réalité d’une pasteurisation, la véritable stérilisation s’effectuant à plus de 110 °C dans un récipient mis sous pression. Le temps de chauffage dépend de l’épaisseur des légumes : des racines entières demandent une stérilisation pendant au moins une heure après que la température de pasteurisation soit atteinte. Il y a cependant deux points délicats : disposer « Mettez en conserve tout ce que vous pouvez — C’est un vrai boulot de guerre ! » (1942)

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« Comme je suis fière ! Je combats la famine en faisant des conserves à la maison » (Affiches américaines de la seconde guerre mondiale.)

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Extrait Le potager fait de la résistance - Éditions Ulmer  

En d'autres temps, nos grands-parents ont inventé le système D, celui de la débrouille, et utilisé de multiples astuces pour survivre en pér...