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LES NOUVELLES UTOPIES

les AFFRANCHIS

JARDINIERS Un rêve d’autarcie

Annick Bertrand-Gillen Ouvrage réalisé sous la direction de

Pascale d’Erm-Gasselin


Le jardinier en action dans les allées, avec sa petite tondeuse manuelle, passée plus de trois cent fois par an.

Ci-contre : jeune conifère (cultivar de Chamaecyparis) taillé en nuages.

L’art de jardiner au naturel Yves est devenu le maître incontesté du jardin. J’en suis l’auxiliaire, participant au choix des légumes, des vivaces, des rosiers et de certains arbustes. Nous jardinons à quatre mains, lui à temps plein, moi au gré de mes disponibilités. Il gère manuellement l’entretien des 13 000 m2 de notre espace. Pour respecter le silence des végétaux et ne pas polluer, il tond pelouses et allées avec une ancienne tondeuse à main, taille régulièrement les espèces sauvages (chênes, saules, aubépines…) et pratique une taille douce pour les arbres fruitiers dont le tronc est chaulé. Il conduit aussi des conifères en nuages, à la japonaise, pour restructurer l’espace, et fauche deux fois l’an les surfaces enherbées. Son regard d’artiste affine sa sensibilité de jardinier et crée souvent l’insolite au jardin. Très vite, nous décidâmes que le jardinage devait rester un plaisir (soumis aux principes de l’écologie bien sûr). Les surfaces de gazon, dévoreuses d’énergie et de produits chimiques, furent réduites à leur plus simple expression. L’arrosage est proscrit : le paillage évitant l’évaporation de l’humidité accumulée au cours des saisons. Yves peut en poser jusqu’à cinq centimètres d’épaisseur en période estivale.

40 - Les Affranchis Jardiniers


L’élégance d’un lien de cordyline redressant une tige de végétale blanche. Au sol, compostage de feuilles mortes.

Ci-contre : Yves en tenue hivernale sur fond de cabane en chaume.

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49 - LES APPRENTIS JARDINIERS


Vivre autonomes en ce jardin En opposant une masse végétale entre nous et le monde extérieur, et contournant l’obstacle du peu financier voulu, nous avons réappris à vivre sédentaires. Travailler autrement, se nourrir au plus près de la nature, inventer un autre rythme de vie… À l’opposé du matérialisme, synonyme de modernité pour nombre de nos contemporains. Une gageure réussie grâce au jardin.

Dès notre arrivée sur le terrain, la petite roulotte du voyage fut reléguée dans un recoin du jardin. Yves récupéra une roulotte de gitans qu’il aménagea pour en faire la chambre de Corinne. Parallèlement, l’acquisition d’une grande roulotte de chantier permit d’y aménager la cuisine (qui deviendra ensuite le bureau-bibliothèque) et notre chambre. Plus tard, une seconde roulotte de chantier, fut échangée à un fermier voisin contre des bottes de roseau, pour abriter amis et famille de passage. Un troc conjointement apprécié. Rénovée, pourvue d’un lavabo avec broc d’eau froide, et toilettes sèches à l’extérieur, sa rusticité met à l’épreuve les citadins en vacances. Elle ne sert donc en principe qu’aux beaux jours, le soleil gommant un peu les « aspérités » de notre cadre de vie ! Nous vivons en autonomie dans le jardin depuis près de 35 ans. La source nous procure l’eau indispensable, et le potager/verger produisent une grande partie de notre alimentation de base. Quasiment autonomes en énergie grâce au soleil et au vent (aérogénérateur et panneaux photovoltaïques pour l’électricité et capteur solaire pour chauffer l’eau).

77 - Les Affranchis Jardiniers


L’aérogénérateur (éolienne électrique) installé sur un poteau en béton récupéré. A ses pieds, les panneaux photovoltaïques.

La fée électricité renouvelable Au début, nous avons continué à nous éclairer avec des lampes à pétrole, puis à gaz, utilisées pendant le voyage en roulotte. Début 1979 fut installé un aérogénérateur d’une puissance de 650 watts. En 1980, Yves posa les deux premiers panneaux photovoltaïques sur le toit orienté sud de la maison. Aujourd’hui, les visiteurs nous considèrent comme des précurseurs ! La fée électricité rentrait dans notre vie, via les énergies alternatives, sans relation aucune avec le monopole E.D.F. Nous n’en sommes pas peu fiers ! Puis, au fil des ans, nous avons complété la puissance de l’installation par des panneaux supplémentaires, jusqu’à fournir aujourd’hui une puissance d’1 kWh/jour. Cela reste néanmoins une petite installation, car les énergies alternatives coûtent cher !. D’autant plus que nous n’avons jamais profité de subventions publiques. L’éolienne n’est plus utilisée qu’en dernier recours, quand nos panneaux photovoltaïques produisent moins du fait d’une trop faible luminosité (décembre, janvier) ou les jours gris avec vent. L’autonomie non raccordée au réseau exige de stocker l’énergie auto-produite pour les périodes creuses (sans soleil) : nous avons donc acquis des batteries tubulaires, qui, si elles sont en bon état, nous garantissent environ une semaine d’autonomie. Au-delà, le groupe électrogène entre en action, parfois à peine dix heures par an. Je l’utilise une heure par mois pour le repassage, afin qu’il ne soit trop longtemps remisé, et n’apprécie d’ailleurs pas spécialement ce moment qui s’apparente à une corvée à cause du bruit engendré. Notre sens de l’écologie nous incite à la modération.

89 - VIVRE AUTONOMES EN CE JARDIN


Chat en tôle à l’affût dans le pommier.

À gauche : L’attirail du peintre : ses pinceaux, ses bidons (huile, essence), ses tubes de peinture et ses crayons.

Des poteaux téléphoniques laqués de rouge sang comme support, la toiture en chaume et les murs bâtis de briques de ciment récupérées, ainsi que de multiples plantes en pots, dont le spectaculaire citronnier dans son bac, confèrent au lieu une ambiance japonisante. L’atelier dispose d’une mini véranda, d’un mur de terre et de bois cordé, sans oublier le chaume apparent à l’intérieur, le sol en mosaïques de granit funéraire, les lamelles de bois et les tomettes anciennes. Le tout, récupéré et agencé au « goût du temps qui passe », invite les gens à glisser l’œil et pointer le bout de leur curiosité. Dans cet atelier bien à lui, comme l’atteste l’écriteau « L’ours est là », Yves confectionne les vitraux, et ses petits animaux en tôle de cuivre ou d’inox récupérée dont il pare le jardin. Le matin, après le petit-déjeuner, il « croque » rapidement chats endormis, bouquets fleuris ou atmosphère picturale entrevue par les fenêtres et parfois, à l’extérieur ; sur le vif, il peint poules, vaches et fleurs ou les scènes pastorales du marais.

96 - Les Affranchis Jardiniers

Yves se rend presque quotidiennement dans son atelier et lorsqu’il met en évidence son écriteau : « l’ours est là », personne ne doit le déranger !

97 - L’ESPRIT DU JARDIN

Extrait Les affranchis jardiniers - Éditions Ulmer  

Il y a près de quarante ans, on les prenait pour des marginaux. Aujourd'hui ils sont considérés comme des précurseurs...Eux, pourtant, n'ont...