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nik i de sa int pha ll e Il Giardino dei Tarocchi The Tarot garden Le Jardin des Tarots

Testo / text / texte Lucia Pesapane Fotografie / photography by / photographies CÊsar Garçon


la bâtis s e us e de rê v es

« Mon jardin est un lieu métaphysique et de méditation, un lieu à l’écart de la foule et de la fuite du temps1. »

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e 1978 à 1998, Niki de Saint Phalle se lance dans l’aventure artistique la plus ambitieuse de sa carrière : en Italie, à l’intérieur des terres toscanes, près de Capalbio, elle crée un vaste parc de sculptures représentant les 22 arcanes majeurs du tarot divinatoire, grâce auquel elle interprète et cherche à comprendre le sens de son existence. Le Jardin des Tarots est une œuvre titanesque, le travail d’une vie, qu’elle mènera à son terme avec une farouche indépendance et sans compromis. Pour financer la construction, Saint Phalle décide d’être son propre mécène et créé un parfum qui va couvrir les frais d’un tiers du jardin. Le Tarot n’est pas seulement un jeu de cartes, il est un enseignement symbolique, ésotérique et initiatique permettant à l’homme de retrouver la révélation primitive de la divinité. De même, le jardin de Saint Phalle est un parcours mystique où les étapes marquent aussi les points forts d’une métamorphose intérieure. Ce n’est pas donc un hasard si l’artiste consacre plus de vingt ans de sa vie à créer une œuvre emblématique de son univers de valeurs. Parmi les mentors qu’elle choisit pour cette réinvention d’elle-même, il y a Antoni Gaudi, dont elle visite le parc Güell en 1955, et le facteur Cheval. L’utilisation du « trencadis » (collage de céramique et de verre) de l’un, l’art brut et pulsionnel de l’autre, vont durablement influencer son travail. Si la décision de réaliser une grande œuvre publique remonte aux débuts de sa carrière, l’idée d’en faire un jardin thématique est tout

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v  i n t r o d u c ti o n

aussi précoce. Initialement conçu comme un parc mythologique, le Jardin des Tarots devient au bout du compte une promenade ésotérique et philosophique. Il s’agit d’une œuvre d’art publique : aux yeux de Niki de Saint Phalle, l’une des raisons d’être de la création est d’apporter de la joie, de l’humour, de la couleur dans l’existence. Les grands projets architecturaux qu’elle réalise à partir de la fin des années 1960 participent de cette vision de l’art, capable de rendre heureux et de s’adresser à tous. Elle estimait qu’il était très important que les adultes et les enfants interagissent avec ses œuvres, elle aimait voir les plus petits grimper sur les sculptures, d’où les bords arrondis pour leur permettre de jouer en toute sécurité. Le Jardin des Tarots la consacre comme l’une des rares artistes à se mesurer à une œuvre publique aussi complexe. Comme les jardins persans, celui des Tarots est ceint d’un mur conçu par l’architecte Mario Botta. Fidèle au paradigme aztèque, il réunit non seulement ce qu’il y a de beau dans le monde, mais aussi les êtres redoutables, les serpents et les diables. On y ressent la difficulté du parcours qui conduit à l’intérieur de soimême, grâce à une sorte de voyage initiatique : plus le voyage est difficile, plus les obstacles sont nombreux et plus le disciple se transforme et acquiert un nouveau soi. Le Jardin des Tarots retrace donc la longue évolution psychique de l’artiste qui, après avoir chassé les démons rencontrés sur son chemin, parvient à trouver la paix intérieure.

Dettagli dell’Albero della Vita. Details of the Tree of Life. Détails de l’Arbre de Vie.

En travaillant en Toscane dans les années 1980, l’artiste est stimulée par l’illustre tradition italienne dans le domaine des parcs et des jardins, dont un grand nombre, d’inspiration ésotérique, trouvent l’origine de leur tracé dans des conceptions astronomiques. Déjà l’empereur Hadrien, au IIe siècle après J.-C., avait fait aménager un observatoire astronomique au milieu du parc de sa résidence à Tivoli en le consacrant à l’art divinatoire. Niki de Saint Phalle a l’occasion de visiter les jardins maniéristes de la région toscane et est vivement impressionnée par le parc des Monstres que Vicino Orsini fit aménager à partir de 1552 dans sa propriété de Bomarzo, dans le haut Latium. Le parc des Monstres est un complexe monumental, inspiré des illustrations de l’Hypnerotomachia Poliphili (ou Songe de Poliphile) de Francesco Colonna, qui constituait alors une référence en termes d’architecture

des jardins. Une nature sauvage, des statues d’ogre, des sphinx, des dragons et des éléphants accompagnent le visiteur dans un stupéfiant paysage imaginaire. Laissé à l’abandon des siècles durant, il fut redécouvert en 1949 par Dalí ; aujourd’hui encore, il exerce la fascination ambiguë d’une forêt enchantée. L’inauguration officielle du Jardin des Tarots a lieu en mai 1998. Aujourd’hui, le Jardin des Tarots se visite d’avril à octobre et, selon les indications données par l’artiste même, il n’est ouvert que quelques heures par jour afin d’assurer sa préservation et sa précieuse, mais aussi fragile, beauté.

  Extrait du panneau en italien situé à l’entrée du jardin.

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L’Imp eratric e Carta no 3

Th e E m p r e s s Card no 3

L’ I m p é r at r i ce Carte no 3

L’Imperatrice è la terza lama dei Tarocchi, essa simboleggia la forza motrice e tutte le ricchezze della femminilità, tra cui la capacità a reinventarsi. Paragonata a Iside o alla Madre cosmica, rappresenta la fecondità universale. Niki de Saint Phalle la descrive come “La grande dea, la regina del cielo, la madre, la puttana, l’emozione, il sacro magico e la civiltà3”. L’Imperatrice rappresenta il tempo del concepimento e della gestazione, è l’utero materno. L’artista le dedica la scultura più grande nel Giardino dei Tarocchi, poiché questa carta è carica per lei di una dimensione molto intima : vent’anni dopo aver lasciato figli e marito per diventare artista, Niki de Saint Phalle si ritrova a confrontarsi con il tema scottante della maternità e lo fa in maniera estrema : dal 1983 decide di abitare dentro questa scultura — “Volevo inventare una nuova madre, una dea madre e nelle sue viscere, rinascere 4”.

The Empress is the third card of the tarot ; it symbolises the motive force and all the riches of femininity, the ability to reinvent oneself. Comparable to Isis or the cosmic Mother, she represents universal fertility. Niki de Saint Phalle described her as ‘the great goddess, the queen of the sky, the mother, whore, emotion, sacred magic and civilisation3’. The Empress represents the time of conception and pregnancy ; she is the mother’s womb. The artist dedicated the largest sculpture in the Tarot Garden to her, because this card was, for her, charged with a very personal meaning : twenty years after abandoning her husband and children to become an artist, Niki de Saint Phalle once again confronted the burning theme of motherhood, and did so to the full : in 1983, she decided to live in this sculpture – ‘I wanted to invent a new mother, a mother goddess, and within her form, be reborn4’.

L’Impératrice est la troisième lame du Tarot, elle symbolise la force motrice et toutes les richesses de la féminité, la capacité à se réinventer. Comparée à Isis ou à la Mère cosmique, elle représente la fécondité universelle. Niki de Saint Phalle la décrit comme « la grande déesse, la reine du ciel, la mère, la putain, l’émotion, le sacre magique et la civilisation3 ». L’Impératrice représente le temps de la conception et de la gestation, elle est l’utérus maternel. L’artiste lui dédie la plus grande sculpture dans le Jardin des Tarots, car cette carte se charge pour elle d’une dimension très intime : vingt ans après avoir abandonné mari et enfants pour devenir artiste, Niki de Saint Phalle réaffronte le thème brûlant de la maternité, ce qu’elle fait sans demimesure : en 1983, elle décide d’habiter dans cette sculpture — « Je voulais inventer une nouvelle mère, une déesse mère et dans ses formes, renaître4 ».

Lettera a Pontus, nel catalogo mostra Bonn, Glasgow e Parigi, 1992-1993, p. 15.

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Letter to Pontus, in exhibition catalogue Bonn, Glasgow & Paris, 1992–1993, p. 15.

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Lettre à Pontus, dans cat. exp. Bonn, Glasgow et Paris, 1992-1993, p. 15.

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L’Imp erator e Carta no 4

Th e E mpe r o r Card no 4

L’ E m p e r e ur Carte n° 4

L’Imperatore è il quarto arcano dei Tarocchi, simbolo tradizionale della dominazione maschile, del potere e del successo. È rappresentato nel Giardino dei Tarocchi, come la sua compagna e rivale Imperatrice, con attributi sessuali. Mentre quest’ultima è sinuosa e curvilinea, penetrabile dal suo sesso, l’Imperatore rizza la sua silhouette fallica – un razzo che si erge contro il cielo- in segno di potenza. Niki è l’Imperatrice del Giardino, Jean Tinguely è il suo fedele compagno e avversario in un gioco di ruoli : solo lo stimolo e il confronto continuo permetteva a questi due artisti di dare il meglio di sé : “Lo vedevo come un Superman e lui mi vedeva come una Wonderwoman9”. Niki stravolge completamente la rappresentazione tradizionale di questa carta (l’Imperatore seduto su un trono con lo scettro in mano), ispirandosi a Gaudí e alle panchine ondulate ricoperte di frammenti di ceramica del Parc Güell. La forma dell’Imperatore richiama alla mente le architetture di chiostri e cortili che, come nei paesi arabi, ospitano al proprio centro una fontana, immagine stessa del Paradiso terrestre ; la torre dorata di questa scultura costituisce invece un’allusione a certi minareti decorati di mosaici di ceramica con vetrini policromi. L’Imperatore è il tripudio dell’arte di Saint-Phalle : pezzi di ceramiche, tasselli di mosaici, frammenti di vetri, specchi, cocci di bottiglia ricoprono ogni centimetro disponibile creando un ambiente caleidoscopico.

The Emperor is the fourth arcanum of the tarot, the traditional symbol of male domination, power and success. He is represented in the Tarot Garden, like his companion and rival The Empress, with his sexual organs. While she is all curves and sinuosity, and accessible through her genitals, The Emperor stretches out his phallic silhouette – a rocket pointing skywards – as a sign of power. Niki is the Empress of the Garden, Jean Tinguely is her faithful companion and adversary, in a challenging game : only competition and confrontation allowed these two artists to give of their best : ‘I saw him as Superman and he saw me as Wonderwoman9.’ Niki completely overturned the traditional representation of this card (The Emperor seated on a throne, sceptre in hand), inspired by Gaudí and his wavy-edged benches, covered with broken pieces of ceramic tiles, in the Park Güell. The shape of The Emperor also recalls those constructions which, particularly in Arab countries, are set around a courtyard with a fountain at its centre, in the very image of an earthly Paradise, just as the gilded tower is an allusion to certain minarets decorated with mosaics of polychrome glazed ceramic. The Emperor takes the art of Saint Phalle to the heights of exultation : ceramic fragments, mosaic tesserae, slivers of glass, pieces of mirror and shards of broken bottles cover every inch, presenting a kaleidoscopic vision.

L’Empereur est le quatrième arcane du Tarot, symbole traditionnel de la domination masculine, du pouvoir et du succès. Il est représenté au Jardin des Tarots, comme sa compagne et rivale l’Impératrice, avec ses attributs sexuels. Alors que celle-ci est tout en courbes et en sinuosités, accessible par son sexe, l’Empereur étire sa silhouette phallique — une fusée dressée vers le ciel — en signe de puissance. Niki est l’Impératrice du Jardin, Jean Tinguely est son compagnon fidèle et adversaire, dans un jeu stimulant : seules l’émulation et la confrontation permettaient à ces deux artistes de donner le meilleur d’eux-mêmes : « Je le voyais en Superman et lui me voyait en Wonderwoman9. » Niki bouleverse entièrement la représentation traditionnelle de cette carte (l’Empereur assis sur un trône, sceptre en main), en s’inspirant de Gaudí et de ses bancs ondulés, recouverts d’éclats de céramique, au Parc Güell. La forme de l’Empereur rappelle aussi les constructions qui, notamment dans les pays arabes, s’établissent autour d’une cour dont le centre est occupé par une fontaine et qui est l’image même du Paradis terrestre, de même que la tour dorée constitue une allusion à certains minarets décorés de mosaïques de céramique à glaçure polychrome. L’Empereur porte l’art de Saint Phalle au comble de l’exultation : fragments de céramique, tesselles de mosaïques, éclats de verre, miroirs et tessons de bouteilles recouvrent chaque centimètre, offrant une vision kaléidoscopique.

9 Niki de Saint Phalle, Lettera a Marella, catalogo mostra Bonn, Glasgow e Parigi 19921993, p. 175.

9 Niki de Saint Phalle, Letter to Marella, quoted in exhibition catalogue Bonn, Glasgow & Paris 1992–1993, p. 175.

9 Niki de Saint Phalle, Lettre à Marella, citée dans cat. exp. Bonn, Glasgow et Paris 1992-1993, p. 175.

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Extrait Niki de Saint Phalle, Le jardin des Tarots - Éditions Ulmer  

Une œuvre majeure de Niki de Saint Phalle. Dans ce jardin fantastique, 22 sculptures monumentales recouvertes de céramiques polychromes, de...