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Vincent Albouy Denis Richard Pierre-Olivier Maquart

L’ADIEU AUX INSECTES ? Pourquoi ils disparaissent


PAS DE VACANCES POUR LES INSECTES Dans ma prime jeunesse, jusqu’au début des années 1970, je passais tous les mois de juillet en vacances sur la côte vendéenne, à Croix-de-Vie. Dans mes excursions de l’autre côté de la Vie, la rivière locale, j’explorais la plage et les dunes du côté de Saint Gilles. Sous les laisses de mer, en particulier sous les bois flottés, je débusquais régulièrement un beau coléoptère pouvant dépasser 2 cm : la Grande nébrie ou Nébrie des sables. Je l’ai recroisée, sans la chercher, un quart de siècle plus tard, donc en 1997, en Charente-Maritime, sur la côte sauvage entre La Palmyre et Ronce-lesBains. Elle était là aussi présente sous les laisses de mer, en compagnie du Perce-oreille des plages qui partage le même milieu qu’elle et qui faisait l’objet de mon attention. Mais nébrie comme perce-oreille étaient assez rares et il fallait soulever plusieurs morceaux de bois ou pierres avant d’en rencontrer. Un signe du mauvais état démographique de l’espèce, puisqu’elle est grégaire, c’est-à-dire que les individus ont tendance à s’agréger sous le même refuge. À l’époque de sa splendeur, il n’était pas rare de rencontrer plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines d’individus agglutinés ensemble. Thibault Ramage a publié récemment un article faisant le point sur les populations de la Grande nébrie en France. Il dresse un bilan inquiétant : « Jusqu’en 1923, l’espèce était présente et très commune tout du long de la côte aquitaine, et présente plus au Nord jusqu’en Bretagne mais avec une moindre abondance. Les dernières données du littoral continental d’Ille-et-Vilaine datent du début du xxe siècle, des années 1980 dans le Morbihan, des années 1990 dans le Finistère et en Vendée, et de 2000 le long de la côte aquitaine… L’état actuel des populations méditerranéennes n’est pas connu. » Larve et adulte de la Nébrie des sables se dissimulent de jour sous les galets et les algues et débris abandonnés dans la zone de balancement des marées et du cordon dunaire. Ce Coléoptère nocturne chasse avec agilité les Puces de mer. En France, abondant il y a un demi-siècle, il est désormais extrêmement raréfié sur le littoral de l’Atlantique et a probablement disparu de celui de la Méditerranée. Victime de l’artificialisation du littoral, de la pression touristique, du « nettoyage » des plages, de l’érosion dunaire, l’espèce était raréfiée du nord de la Vendée au littoral du Pas-de-Calais dès la fin des années 1970 ; aujourd’hui, ne se rencontrant plus que de façon ponctuelle dans certaines îles de Bretagne, elle a probablement disparu du reste de la côte atlantique.

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en haut :

Des laisses de mer ou du bois flotté pouvant servir d’abris à la faune locale se trouvent encore sur les plages peu fréquentées par les touristes et difficiles d’accès.

à droite : Malheureusement, avec la fréquentation régulière de vacanciers négligents et les apports récurrents des marées, ces éléments organiques se parent de déchets plastiques, papiers gras ou mégots de cigarettes, ayant des conséquences néfastes sur la faune qu’ils abritent.

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L’espèce semble ne se maintenir que dans les îles : Hoëdic, Groix et l’archipel des Glénan en Bretagne, ainsi que Noirmoutier en Vendée. Cette régression constante est un signe parmi d’autres de la dégradation de l’écosystème de l’arrière-plage. À quoi est-elle due ? À l’homme principalement : « L’urbanisation littorale, la pression touristique mais surtout le nettoyage systématique des plages semblent être les principales menaces qui pèsent sur cette espèce. L’exploitation et le ramassage des bois flottés, ainsi que la disparition de la laisse de mer qui induit une fragmentation de son habitat sont délétères pour le maintien de la Grande nébrie. » L’être humain est ainsi fait qu’il n’a aucune prévention à laisser des déchets partout, mais qu’il ne supporte pas d’en avoir près de lui. Il laissera des mégots, des papiers gras et autres déchets dans le sable, il râlera contre la mauvaise odeur d’un paquet d’algues en décomposition. Conséquence, les municipalités, dans la compétition pour attirer les touristes, ont investi massivement ces dernières décennies dans de puissantes machines pour séparer les déchets du sable et les évacuer, sans faire de distinction entre le déchet manufacturé humain et le déchet naturel, souvent évacué avec la faune qu’il abrite. Quelques années de ce traitement et les plages les plus riches deviennent des déserts de sable (momentanément) propre. Petite lueur d’espérance, le concept de « nettoyage raisonné des plages » se développe depuis quelques années. Le principe ? Développer le ramassage manuel des seuls déchets humain, notamment sur les zones les plus riches en biodiversité, et limiter l’utilisation des engins mécaniques aux plages les plus fréquentées, où de toute façon le piétinement intensif cause des dégâts très importants. Mais cette prise de conscience arrive bien tard, car il semble qu’il n’y a plus sur la côte atlantique continentale de populations de Grandes nébries susceptibles de reconquérir ces espaces qui leur seront de nouveau accueillants.

en haut et en bas à droite : Il est fréquent que des engins mécaniques soient déployés pour nettoyer les plages et les rendre plus « attractives ». Retirant de façon indiscriminée les abris potentiels, retournant les couches supérieures du sable, cette pratique affecte considérablement la biodiversité des estrans et ne laisse subsister qu’un désert lissé.

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LE THERMOMÈTRE S’AFFOLE En 2007, à l’occasion d’un inventaire photographique des papillons du sud de la Charente-Maritime, j’ai brusquement pris conscience de la disparition de la Petite-tortue dans mon jardin et de sa très forte régression dans la région. Au début des années 1990, ce papillon volait couramment dans le jardin et faisait partie du paysage, bien que moins abondant que l’omniprésent Paonde-Jour. La dernière trace de sa présence chez moi est une photo prise au printemps 2003. Ce papillon était si banal pour moi que je ne le voyais plus, ou plus exactement que je n’ai pas pris conscience que je ne le voyais plus. Pourtant, ses chenilles se développent en groupe sur les orties, et sont aussi évidentes que celles du Paon-de-Jour. Maintenant que je fais attention, je peux certifier que depuis 2007 je n’en ai vu nulle part en Poitou-Charentes. Au printemps 2013, qui fut froid et pluvieux, j’ai cru voir un adulte au bord d’un champ près de chez moi. Mais il a disparu avant que je puisse confirmer son identité, et il pouvait s’agir de la Grande-tortue. La chose a fait l’objet d’un article dans la revue Insectes. Suite à sa parution, j’ai reçu divers témoignages des quatre coins de la France confirmant les premières impressions, synthétisés dans un second article. La petite tortue est devenue rare surtout dans l’Ouest et en plaine dans le Sud. La seule population qu’un ami a pu retrouver dans les Deux-Sèvres vit au fond de la vallée ombragée du Lambon. Cette vallée humide représente le biotope naturel des orties, et probablement de la Petite Tortue, qui retrouve là peut-être son dernier

à droite : Appréciant les milieux frais et riches en orties, la Petite tortue pâtit de l’augmentation des températures. Le réchauffement climatique est une hypothèse probable de sa régression en plaine dans le sud de notre pays. à gauche : Se développant sur les orties, où ses chenilles forment des groupes compacts, la Petite Tortue semble néanmoins toujours fréquente dans les alpages de moyenne montagne.

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refuge et sa répartition d’origine avant d’avoir été artificiellement favorisée par les activités humaines, notamment l’élevage et les milieux bocagers. L’espèce se maintient dans le quart nord-est et en montagne. Pour des correspondants arpentant les plateaux et les montagnes des deux départements de Savoie, la Petite-Tortue semblait en 2008 vouloir mériter encore longtemps le qualificatif de commune, malgré les ravages et destructions de notre époque qui en ont bien entendu réduit l’abondance au cours des décennies 19502000. En haute montagne, elle ne semblait pas en régression significative. Un autre de mes informateurs, passant ses vacances dans le Diois, a remarqué qu’elle était devenue très rare dans la plaine et les vallées alors qu’elle restait fréquente dans les alpages de moyenne montagne où l’ortie ne manque jamais puisque les crottins abondent. Le réchauffement climatique semble expliquer de façon satisfaisante cette régression. D’autres motifs sont également avancés, comme l’augmentation du taux de parasitisme. Il n’y a pas contradiction, le réchauffement climatique pouvant favoriser les parasites au point d’effondrer les populations de Petitetortue dans les zones trop chaudes. Le cas des Parnassius formant le groupe des « Apollons », ces grands papillons de jour, est encore plus parlant. Ils volaient en plaine au plus fort de la dernière glaciation ; aujourd’hui, ce sont des espèces des hautes montagnes arides, ensoleillées : le climat plus doux et humide qui a suivi les a repoussés en altitude dans notre pays. Concernant l’Apollon, la mieux connue car la plus grande et la plus belle des espèces de ce groupe, Henri Descimon notait en 1994 « une régression effrayante », pour reprendre ses propres termes. Il n’exagère qu’à peine. Disparu des Vosges depuis 1976, confiné à quelques mouchoirs de poche dans le Jura, disparu du Pilat, du Forez, du Puy-deDôme. Il volait encore sur le Mont-Aigoual, mais sur des surfaces restreintes. « La disparition la plus stupéfiante a eu lieu sur le Larzac : la si belle « race » de ce Causse y volait encore en grande abondance en 1988. En 1989, plus rien, subitement ; et, depuis, personne ne l’a plus revu, malgré des recherches opiniâtres. Même chose sur le Causse Noir. » Dans les Pyrénées et les Alpes, le papillon se portait mieux, mais, là encore, les sites les plus bas étaient alors déjà désertés.

à droite : L’Apollon est un grand papillon des montagnes arides et ensoleillées. Le climat doux et humide l’a confiné en altitude depuis la dernière glaciation. Ses populations sont par conséquent très sensibles au réchauffement climatique.

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Si l’abandon du pâturage, le reboisement, la construction de route peut expliquer certaines disparitions de population, dans la majorité des cas le milieu n’a pas changé. Le réchauffement climatique apparaît comme la cause la plus plausible de cette situation dramatique. Dans le cas du Larzac, le plus spectaculaire, « c’est une suite d’anomalies climatiques qui a joué : les hivers 1989 et 1990 ont été exceptionnellement doux, avec un faux début d’hiver en novembre, un faux printemps en janvier-février et un demi-retour du froid en début de printemps. Beaucoup de chenilles de Parnassius s’y sont laissées tromper, comme en atteste l’observation de P. apollo volant en février ou avril dans les Alpes », alors qu’il apparaît normalement avec l’été. Pierre-Claude Rougeot a livré en 1998 un témoignage sur un demi-siècle d’observations naturalistes dans les Monts du Forez. Il signale avoir observé l’Apollon de 1944 à 1968, avec des années de plus grande abondance comme 1944 ou 1967. Cette brusque disparition s’est accompagnée de l’apparition du Citron de Provence, une espèce méditerranéenne comme son nom l’indique. L’auteur en tire une conclusion qui ne nous surprendra pas : « J’ai considéré alors la rencontre de G. cleopatra [le Citron de Provence] sur la Bruyère-des-Brosses comme révélatrice d’un probable réchauffement du climat local, pourtant sans trouver confirmation dans les relevés météorologiques locaux parfois incomplets… La preuve la plus visible d’un éventuel réchauffement me paraît découler de la « remontée de la forêt » : jeunes conifères et arbrisseaux divers : sorbiers, trembles, bouleaux entre autres se développent sur la callunaie, où ils ne pouvaient pas supporter autrefois les rigueurs hivernales du climat… Dans le même temps, les biotopes du Cirque de Chorsin eux-mêmes ont été recouverts par une épaisse forêt, d’où n’émerge plus aucun rocher, ce biotope « apollonien » étant ainsi disparu. » à gauche :

Milieu d’altitude aride typique de l’Apollon sur le mont Ventoux. en haut à droite : Le Larzac est un plateau culminant à moins de 1 000 m d’altitude, ce qui explique la disparition brutale des Apollons qui n’ont pu grimper plus haut. en bas à droite : La disparition de l’Apollon dans les Monts du Forez s’y est conjuguée avec l’apparition du Citron de Provence (ci-contre à droite), une espèce méditerranéenne. L’une des hypothèses probables est un adoucissement du climat local qui aurait chassé l’Apollon et favorisé la présence du Citron.

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80 % DES INSECTES   AURAIENT DISPARU EN 30 ANS C’est désormais scientifiquement avéré. Si les naturalistes s’en alarment depuis plusieurs dizaines d’années, il était difficile, jusqu’il y a peu, de trouver des éléments scientifiques chiffrés, car les études quantitatives sur les populations d’insectes communs manquaient. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Comment en sommes-nous arrivés là ? La première partie du livre relate les témoignages personnels des naturalistes sur cette disparition, qu’ils avaient constatée concrètement depuis des années, sans toutefois pouvoir en quantifier l’ampleur : le fameux pare-brise des voitures désormais trop propre, la disparition des vers luisants, la raréfaction des papillons, des bourdons, etc. La seconde partie est une synthèse des études scientifiques aujourd’hui disponibles sur le sujet, détaillant les différentes causes de cet effondrement (agriculture et sylviculture intensives, pesticides, pollution azotée, pollution lumineuse, réchauffement climatique…) et permettant d’envisager, en conséquence, les mesures à prendre pour enrayer ce déclin, qui n’est pas inéluctable.

Vincent Albouy est entomologiste de formation, spécialiste des perce-oreilles. Il est ancien président de l’Office pour les insectes et leur environnement. Il a également travaillé pendant plusieurs années à la Ligue pour la protection des oiseaux. Il a publié de nombreux ouvrages sur les insectes, les oiseaux, le jardinage naturel. Pharmacien de formation, Denis Richard est journaliste scientifique, traducteur et auteur d’ouvrages sur la nature, le jardinage et sur les insectes. Il est notamment édité chez Ulmer et Delachaux et collabore régulièrement à la revue «Insectes» publiée par l’Opie. Pierre-Olivier Maquart est chercheur en entomologie, spécialiste des Coléoptères, actuellement en poste à l’Institut Pasteur du Cambodge, à Phnom Penh. Il est l’auteur en collaboration avec Denis Richard de La Vie des Coléoptères d’Europe paru en 2019 chez Delachaux et Niestlé.

ISBN : 978-2-37922-126-2

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22 €

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