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Alberto Breccia CAUCHEMARS

RACKHAM


Titre : Cauchemars. Textes et dessins : Alberto Breccia. Traduction : Céleste Zasowski. ISBN : 2-87827-072-X Dépôt légal : deuxième trimestre 2003. © 2003, Héritiers d’Alberto Breccia. © 2003, Rackham. « La dernière visite du gentilhomme malade » est librement inspiré de la nouvelle éponyme de Giovanni Papini (adaptation de Norberto Buscaglia). Droits réservés. « La nuit de Camberwell » est librement inspiré de la nouvelle éponyme de Jean Ray (adaptation de Norberto Buscaglia). Droits réservés. « Le terrible vieillard » est librement inspiré de la nouvelle éponyme de Howard Phillips Lovecraft (adaptation de Norberto Buscaglia). « Mujima » est librement inspiré de la nouvelle éponyme de Lafcadio Hearn. (adaptation d’Alberto Breccia). « L’homme et la bête » est librement inspiré du roman « Le cas étrange du Docteur Jekyll et de Mr Hyde » de Robert Louis Stevenson (adaptation d’Alberto Breccia). L’éditeur remercie Marie José Costille et Daniel Brolli pour leur précieuse collaboration. Rackham 5, rue Hoche 93100 Montreuil e-mail : info@editions-rackham.com www.editions-rackham.com


LA DERNIÈRE VISITE DU GENTILHOMME MALADE [d’après Giovanni Papini]


Personne ne connut jamais le nom de celui qu’on appelait le « Gentilhomme Malade ». Personne ne sut jamais où il habitait. Personne ne connut ses parents ni ses frères.

Un matin très tôt, la veille de sa disparition, il vint dans ma chambre, me réveiller.

Il apparut soudainement dans notre ville et il disparut quelques années plus tard de la même façon.

Qu’est-ce qui vous arrive ? Votre maladie vous fait-elle plus souffrir que d’habitude ?


Ma maladie ? Vous aussi, comme tout le monde, vous croyez que je souffre d’une maladie ? Pourquoi ne pas dire que je suis moi-même une maladie…

Je ne suis pas un homme réel… Je ne suis pas un homme comme tous les autres, engendrés par d’autres hommes… Je ne suis rien d’autre que l’image d’un rêve.

… Et me voit vivre, agir, bouger. En ce moment même, il rêve que je dis ce que je suis en train de dire.

Je vous dirai une chose qui, peutêtre, va vous effrayer… Je vous dirai qui je suis…

J’existe parce que quelqu’un me rêve… Quelqu’un qui dort et me rêve…

Une idée me taraude : qui est ce quelqu’un qui me rêve ? Qui est cet homme ?


Au début, j’étais obsédé par l’idée que le moindre bruit puisse le réveiller et donc m’anéantir.

Pendant quelque temps, j’ai imaginé qu’il s’agissait d’une sorte d’ange protecteur et je me suis efforcé de mener une vie vertueuse…

Puis j’ai pensé qu’il s’agissait plutôt d’un héros païen…

J’arrivai même à imaginer que je faisais partie du rêve d’un sage, sublime et éternel…

Mais, finalement, je me suis lassé de faire du spectacle pour un maître inconnu et inconnaissable… Je me mis alors à désirer ardemment ce qui, avant, m’obsédait… Qu’il se réveille !


Pour en finir une bonne fois pour toutes, je me suis efforcĂŠ de remplir mon existence de spectacles effroyables, pour essayer de le rĂŠveiller.

Je tuai des vieillards innocents en pratiquant des tortures subtiles.

Je ne reculai devant aucun crime, devant aucune turpitude.


J’empoisonnai les sources d’eau de toute une ville…

La nuit, je cherchai la compagnie de monstres horribles, que les hommes ne connaissent plus…

...Je dévorai sauvagEment tous les enfants qui croisaient mon chemin.

Je participai aux inimaginables intrusions des gnomes et des fantômes…


Des sorcières m’apprirent des hurlements de fauve…

Enfin, je parvins à la conclusion que celui qui me rêve est insensible aux choses qui vous effrayent… Vous, les hommes. Jusqu’à maintenant, je ne suis pas parvenu à le réveiller et je suis condamné à vivre cette vie, servile et irréelle.

Celle-ci est ma dernière tentative : je dis à mon rêveur que je suis un rêve ; je veux qu’il rêve de rêver…

N’est-il pas vrai que les hommes se réveillent quand ils s’aperçoivent qu’ils rêvent ?


Est-ce que vous croyez que j’y parviendrai ? Pourquoi ne pourrais-je pas disparaître ? Pourquoi ne suis-je pas libre d’en finir ?

Fais-je partie d’un rêve qui ne finit jamais ? Le rêve d’un éternel dormeur, d’un éternel rêveur ?

Comme je ne disais rien, il me regarda encore une fois, puis il se leva.

Il murmura quelques mots et soRtit de ma chambre. Une seule personne le vit après moi.


Breccia, Cauchemars  

Dans cinq adaptations de grands classiques de la littérature fantastique, Breccia montre toute sa maitrise de la composition et du rythme na...

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