Page 1

LOÏC ÉTIENNE

ES-TU CELLE QUE J'AIMAIS ? ROMAN


DU MÊME AUTEUR

LA MORT DU SORCIER, Albin Michel, 1993 TRANCHES DE NUIT, Albin Michel, 1999


À ma femme, pour ces trente-sept années d’amour.


1

Le soleil se jouait de tout. Des carreaux aux fenêtres que les volets refermaient comme des paupières. Des rares promeneurs déambulant dans les rues tels des zombies. On ne comptait plus les arbres déjà tronçonnés et entassés le long des trottoirs. Par endroits, quelques arbustes décharnés, épuisés par la chaleur de cette mi-juillet, résistaient encore à grand renfort de jets d’eau. Paris se désertifiait lentement, vidé de ses habitants reclus dans les moindres recoins pouvant offrir quelque fraîcheur. On se demandait alors à la suite de quel sortilège, dans cette ville ployant sous la canicule, un tel embouteillage au carrefour de la Convention avait bien pu se former, et pourquoi tant de gens s’y agglutinaient par cette chaleur ! L’asphalte ne fumait même plus, trop desséchée par ces jours de plomb. L’air chargé d’ozone piquait les yeux. Les feuilles cramoisies tombaient des arbres, on se serait cru à la mi-octobre. Quarante-trois degrés à l’ombre ! Sahara-sur-Seine ! La main de fer de la canicule prenait à la gorge. Il devenait impossible de trouver un lieu où souffle un peu d’air, les mains en éventail n’agitaient rien de frais. Seuls les véhicules climatisés gardaient leurs vitres obstinément closes, tandis qu’aux portières des autres les gens en bras de chemise soufflaient entre eux des propos désabusés. Antoine, la tête à moitié dehors, le coude pendant contre la portière brûlante, attendait son tour pour s’encastrer dans l’imbroglio des voitures. Il ne lui restait pas beaucoup de chemin à parcourir pour traverser le carrefour et s’enfiler dans la rue qui le mènerait 5


à l’hôpital Boucicaut. C’était là qu’il se rendait. Mais le désordre était tel que les quelques dizaines de mètres qui le séparaient de la liberté lui prendraient bien un bon quart d’heure à parcourir, il le savait. Tout cela ne l’arrangeait guère, il était déjà en retard pour sa garde à l’hôpital. Il pensa à Marie, sa femme, coincée avec son ventilateur dans leur appartement et se dit que ni pour l’un ni pour l’autre la situation n’était enviable. À moins qu’elle ne soit allée s’enfermer dans son atelier pour peindre. Avec cette chaleur, c’était sans doute pire. Depuis près de dix jours, la vague de chaleur clouait Paris au sol. Le service des urgences où Antoine exerçait comme médecin était débordé de malades. On entassait jusque dans les couloirs les mourants sur des brancards au milieu des vivants, les déshydratés avec les cardiaques, les asthmatiques assis cherchant leur air, aux côtés des femmes enceintes, en plein travail, tenant leur ventre. Antoine savait bien qu’il trouverait en arrivant dans son service la même ambiance de guerre que celle qu’il connaissait depuis plusieurs jours  : Nadine, la surveillante, les lunettes en avantposte sur son nez, penchée sur ses dossiers comme une grand-mère sur son tricot, l’agitation sympathique des externes vibrionnant de box en box, et le pas satisfait de son vieux patron à qui tout cela rappelait son service militaire à Diên Biên Phu. Non loin de lui, une place se libérait, Antoine envisagea d’y garer sa voiture et de poursuivre à pied les quelque huit cents mètres qui le séparaient de l’hôpital. Il réfléchit un instant, fronça les sourcils face au soleil destructeur. Puis renonça. Trop chaud. Il tenta de joindre Marie sur son portable. En vain. Peut-être était-elle allée chercher un peu de fraîcheur 6


dans le rayon laitages d’une grande surface. Ne restait plus qu’à attendre que la situation se débloque. Il ouvrit la porte et sortit son buste hors de la voiture : les causes du mal semblaient étranges, car audelà du carrefour toutes les voies paraissaient libres. Il y avait bien sûr des travaux qui empêchaient le bus d’achever son virage, et puis cette voiture blanche qui ne pouvait avancer car la file devant elle était figée à cause d’un camion de déménagement désespérément clignotant. Le reste n’était que la conséquence mathématique de ce double blocage. Par moment, quelqu’un klaxonnait, mais le livreur avait l’oreille dure et la voiture blanche trop peu d’imagination pour laisser passer le bus. Il était écrit qu’on en resterait là. Dans la nuit, le sirocco s’était levé, transportant avec lui le sable venu d’Afrique qui s’était déposé sur les voitures et les toits. Le nuage de pollution donnait à l’atmosphère une teinte jaunâtre qui voilait les rayons du soleil et enfermait Paris sous une chape d’étrangeté : on distinguait mal le bout des rues, une sorte de smog noyait les immeubles au loin. Le fond du ciel avait pris une couleur verdâtre comme avant une éclipse, pesamment refermé sur la ville. À force de se brûler les mains sur la tôle de sa voiture, Antoine réintégra son siège moite. À cet instant et venu on ne savait d’où, un coup de vent brûlant se leva soudain, faisant tournoyer les feuilles tombées des arbres. Antoine en vit plus les effets qu’il n’en ressentit le souffle : les parasols du café voisin tombèrent sur le trottoir, l’étal du kiosque à journaux se renversa, et quelques passants déséquilibrés manquèrent de chuter. Antoine observa avec étonnement les désordres provoqués par la bourrasque qui cessa aussi soudainement qu’elle avait débuté. 7


C’est à ce moment que son œil perçut à l’autre bout du carrefour la forme furtive d’une femme qui fit en lui l’effet d’une bombe. Le temps qu’il jaillisse de l’habitacle étouffant et jette à nouveau son regard dans la direction de l’apparition, la silhouette en blanc avait disparu. Il eut aussitôt la certitude absolue qu’il s’agissait de Marie. Sans qu’il se l’explique, son cœur bondit dans sa poitrine, non pas qu’il fût étonnant qu’elle se trouvât là, mais tant la vision qu’il avait eue d’elle était singulière. Il la chercha des yeux. Le bus l’empêchait de voir le carrefour dans sa totalité. Antoine se déhancha, se dandina, le cou en extension pour confirmer le sentiment que son âme tout au fond de lui avait perçu. Une sensation lointaine de déjà-vu. Il appela, mais au milieu du ronflement des voitures son cri s’entendit à peine. D’ailleurs était-ce vraiment Marie ? C’est alors qu’il la vit à nouveau, traversant la place en direction du kiosque à journaux, poussant à la main un petit vélo blanc. Ses cheveux blonds lâchés sur ses épaules, elle marchait sans hâte sur le trottoir pour contourner l’embouteillage et regagner la chaussée. Elle semblait glisser sans effort au milieu de la foule qui s’agitait pour relever les objets renversés par le coup de vent. Des passants la masquèrent un moment aux yeux d’Antoine, mais celui-ci avait eu le temps d’apercevoir sa petite veste dont le blanc tranchait au milieu des passants aux épaules nues. Aucun doute, c’était bien Marie ! Ce vêtement qu’elle portait évoquait en lui des souvenirs précis, mais si lointains. Elle tourna derrière le kiosque. Antoine abandonna sa voiture et contourna les véhicules enchevêtrés. Tout en pestant, il lançait des regards frénétiques vers le bout de la place, là où les pas de Marie semblaient se diriger. Mais c’était maintenant la terrasse du café qui faisait 8


écran. Il la chercha des yeux parmi le va-et-vient des gens. Dans sa poitrine, tout battait ; il frémissait de tout son être sans comprendre la raison de cet émoi. Il resta un instant, haletant, bouleversé par cette image qu’il sentait surgie de son passé. Des larmes inexplicables lui montèrent aux yeux. La voir rien qu’un instant ! Découvrir son visage, être certain qu’il ne s’agissait pas de Marie ! Et s’en retourner, le cœur chaviré. Déçu. Mais serein. Soudain, entre deux voitures, à l’endroit où il ne l’attendait pas, il la vit passer de nouveau. Elle s’éloignait vers l’autre extrémité du carrefour. Durant quelques secondes, il put la détailler. Une robe courte découvrant des jambes fines. Les jambes de Marie. Il les avait si souvent caressées qu’il les aurait reconnues entre mille, même d’aussi loin. Il s’étonna toutefois de cette veste étrangement chaude pour être portée par une telle chaleur, et ce petit vélo blanc qu’il ne lui connaissait pas. Mais cette démarche souple qui soulevait légèrement ses cheveux à chaque pas était bien celle de Marie. Et pourtant ce n’était pas exactement elle. Il eut l’impression soudaine qu’il s’agissait de Marie, il y a… vingt-cinq ans ! Antoine se dégagea, serpenta en courant entre les voitures, une boule de nostalgie dans la gorge. C’est le moment que le bus choisit pour démarrer enfin et achever son virage. Mais, dans ce mouvement, celui-ci masqua un peu plus la rue par laquelle Marie venait de disparaître. La circulation se débloquait, la voiture d’Antoine restait plantée à l’arrêt au milieu du carrefour. Des coups de klaxons agacés retentirent, mais Antoine n’en avait cure et finit par rejoindre le bout de la place. Au travers des protections en plastique 9


transparent qui tombaient du kiosque à journaux, il l’aperçut qui enfourchait son vélo. Le pied sur la pédale, elle regardait derrière elle avant de s’engager dans la circulation. De loin, il la vit se hisser sur la selle et démarrer. Il contourna le kiosque, bouscula des gens et tenta de rattraper le bus qui accélérait et lui cachait encore la rue en enfilade. Antoine abandonna le trottoir et courut au milieu de la chaussée. Loin devant lui et hors d’atteinte, la petite forme blanche fut happée par le nuage de poussière. Le bus la masqua encore un moment à ses yeux et bientôt la dépassa. À bout de souffle, cramoisi par la chaleur, Antoine s’arrêta. Il eut à peine le temps de la voir s’immobiliser au feu, puis tourner à l’angle d’une rue. Son regard avide s’empara de cette image. Il lui sembla soudain qu’il ne pourrait plus jamais être heureux de toute cette vie qui lui restait.


2

Antoine parvint à l’hôpital une bonne demi-heure plus tard. Cette journée et la nuit de garde qui devait suivre lui parurent d’emblée impossibles à supporter. Son esprit ne parvenait pas à se détacher de cette forme blanche et incertaine qui avait tourné le coin de la rue. Elle avait bifurqué vers la gauche en tendant la main pour se signaler. Il repassa le film plusieurs fois dans sa tête, à la recherche d’un détail qui lui permette de comprendre s’il avait été ou non le jouet d’une illusion. Il était impossible que la jeune femme qu’il avait aperçue fût SA femme. Marie avait quarante-deux ans ; les grossesses l’avaient épanouie, il en restait les stigmates : un éclat moins vif de la peau sous le soleil, une finesse à peine alourdie des chevilles, une taille qu’on devinait un peu épaissie sous des vêtements plus amples, un port de tête moins dégagé. Mais malgré ces petites griffures du temps, Marie gardait une peau de pêche, et une douceur souriante que lui enviaient toutes les femmes de son âge. Antoine aimait Marie, de tout l’amour d’un homme de presque cinquante ans pour une femme avec laquelle il vivait depuis un quart de siècle. Il connaissait tout d’elle, le moindre recoin de sa peau, les différentes cadences de son rire, les ombres et les lumières qui passaient sur son visage, les rides minuscules qui s’emparaient du coin de ses yeux et de l’ourlet de sa lèvre, tous ces témoins de ses rires et de leur bonheur passé. Au milieu de la foule, d’un simple coup d’œil, il savait la repérer. Marie avait ce don particulier de renvoyer la lumière  : le grain de sa peau, cette façon harmonieuse qu’elle avait de se déplacer, la 11


grâce avec laquelle elle se penchait, et un regard merveilleux, ombré, qui faisait croire à Antoine qu’il était le seul sur terre, le seul qui comptât à ses yeux. Il savait tout d’elle, comme elle savait tout de lui. Non pas qu’ils connaissent tout l’un de l’autre, mais ils en savaient autant de l’autre qu’ils pouvaient en savoir d’eux-mêmes. Antoine traversa le hall étouffant pour rejoindre les urgences. La cohorte des malades le distrayait à peine de ses pensées. Mais l’ampleur de la tâche finit par l’y forcer. Jamais il n’avait vu autant de monde un mois de juillet dans ce service, c’en était stupéfiant. L’absence de climatisation et la concentration des corps rendaient l’air irrespirable. Il y avait bien cent ou cent cinquante personnes dans cette salle d’attente. Les soupirs étaient comptés, les cris brefs et économes, les mains s’agitaient en quête d’air frais. Une vieille femme sur son brancard délirait en secouant ses bras décharnés et accrocha le bras d’Antoine, au passage, qui se dégagea doucement. Un homme au ventre proéminent et à la chemise largement ouverte somnolait à grosses gouttes sur sa chaise en métal, les yeux presque morts. On ne comptait plus les corps allongés, les visages en sueur. Paris prenait soudain des airs de Calcutta. Il se hâta de retirer sa chemise et de revêtir sa blouse blanche de médecin. Déjà on l’attrapait par la manche : Nadine, la surveillante, lui reprocha en deux mots son retard et balaya d’un geste ses explications en le poussant vers un box. Un vieil homme, le teint gris, gisait sur le lit. Antoine d’un coup d’œil exercé en avait vu suffisamment pour comprendre que le vieillard n’irait vraisemblablement pas plus loin. – Il y en a au moins une centaine comme ça, lui souffla Nadine en se passant l’avant-bras sur le front. 12


– Il est complètement déshydraté. Passe-lui une perf de sérum phy, dit Antoine. – Passe-la toi-même, lui répondit la femme rousse du tac au tac. T’as vu le bordel ! Et elle sortit du box. Antoine fouilla dans un tiroir à la recherche de matériel. Le vieil homme ne semblait pas entendre. Sa langue roussie par l’air brûlant remuait à peine dans sa bouche ouverte. C’est à peine s’il sourcilla lorsqu’Antoine plongea l’aiguille dans sa veine. La porte du box s’ouvrit sans ménagement. – Antoine, il y a une femme qui accouche dans le couloir… – Mais elle est où la sage-femme ? – Au bloc, elle aide pour une césarienne. On n’a plus d’instrumentiste disponible. Dépêche-toi ! La jeune femme avait perdu les eaux, il n’y avait plus de brancard. On l’engouffra rapidement dans un box déjà occupé par une femme qui saignait, son front entaillé par une large balafre. Antoine s’adressa sans ménagement à l’interne : – Tu peux la suturer ailleurs ? – T’es sympa, mais il ne reste plus que les toilettes. – Démerde-toi, celle-là, elle accouche, alors ta suture, elle peut attendre ! – Mais ça fait déjà trois heures que j’attends, dit la femme d’une voix empâtée. – Vous n’aviez qu’à pas vous bourrer la gueule. Allez, dehors ! s’énerva Antoine qui n’avait pas fait d’accouchement depuis des lustres. L’interne prit la femme sous le bras, le champ opératoire ouvert sur son front sanguinolent, et il l’aida à sortir. 13


Tout autour, cela bruissait, les appels fusaient, les cris aussi. Mais sans revendication ni désespoir. Il n’y avait là que de la simple et terrible souffrance, avec la mort qui rôdait, toute proche. Une atmosphère étrange envahissait les couloirs, la moiteur mortelle d’un hôpital de brousse, une sorte de Lambaréné perdu à cent mètres du périphérique. Même cette odeur si particulière des hôpitaux, ce mélange d’éther et de nettoyant industriel avait disparu au profit des remugles de vieilles sueurs, de chairs macérées et d’excréments. Elle rappelait à Antoine ses années d’étudiant où, aux urgences, qu’on appelait alors le « service de porte », débarquait toute la misère du monde : les clochards avinés, les vieilles femmes dénutries et délirantes abandonnées par leur famille depuis des années dans leurs gourbis, les plaies multiples de la violence ordinaire, les désespérés de la nuit. Les maux étaient les mêmes et les personnes aussi, mais la cosmétique des actions sociales recouvrait à présent la prise en charge de ces détresses d’un vernis pudique. La débauche des aides, l’inflation des protocoles et la multiplication des précautions entretenaient auprès de la population l’illusion que tout était fait pour qu’elle reste en bonne santé. Certes, la prévention était passée par là, les thérapeutiques avaient rendu chroniques certaines maladies autrefois mortelles, et la science pouvait s’enorgueillir d’avancées exceptionnelles. Le génome humain avait été décrypté bien qu’on ne sache pas encore précisément comment fonctionnaient ces légions de gènes. On pouvait visualiser les corps à loisir comme si on les eût écorchés. Les paralytiques marchaient grâce à des prothèses motorisées, les parkinsoniens ne tremblaient plus et les cellules souches promettaient l’immortalité. Mais, derrière ces 14


paravents, les hommes souffraient autant, sinon plus, de solitude, de tortures morales et de déchéance physique avancée pour avoir vécu trop longtemps. Depuis que la canicule étendait son emprise, le personnel soignant, débordé, avait perdu de son arrogance, de la superbe qu’il affiche généralement devant la cohorte des patients en demande de soins, ce mélange d’autorité surjouée et de suffisance discrète qui caractérise ceux qui, par leur statut et le simple fait qu’ils portent une blouse blanche, récupèrent ainsi le pouvoir qu’on leur dénie ailleurs. Ces mêmes qui se consumeraient d’angoisse quand leur tour viendrait de tomber malade. De la fille de salle au grand patron, la hiérarchie bien ordonnée des hôpitaux distribuait les rôles et fixait mécaniquement le niveau acceptable de condescendance envers les patients et les rapports de pouvoirs entre les soignants. Le patient n’était finalement pas en bas de l’échelle ; il était en quelque sorte l’étranger au système, celui qui portait en lui et par sa seule présence le désordre, le dysfonctionnement, la perturbation d’un ordonnancement : on était « admis » à l’hôpital, admis pour être soigné, avec l’espoir d’être guéri. L’absence de guérison et le non-soulagement de la plainte du patient provoquaient une blessure narcissique inconsciente dans l’esprit du personnel soignant, comme si cette absence de résultat remettait en cause leur existence propre. Au-delà d’un certain niveau de plainte jugé intolérable, on n’écoutait plus le patient, on disait qu’il « s’écoutait trop », ce n’était plus une « céphalée » mais « son » mal de tête qui était responsable de la pénibilité de son état. Le système et le personnel attaché à son fonctionnement ne toléraient pas l’échec. Quand on détient un pouvoir quel qu’il soit, 15


on a beaucoup de mal à admettre que cette image idéalisée de soi-même ne correspond pas à la réalité. Par voie de conséquence, on ne tolérait pas non plus tous ceux qui faisaient perdurer cet échec. Le responsable de ce sentiment désagréable était bien le patient, ce fauteur de trouble ! D’où l’inhumanité ordinaire du personnel, dénominateur commun de tout le système hospitalier, au milieu duquel les sursauts de compassion qui pouvaient s’exprimer faisaient monter aux yeux des patients des larmes de reconnaissance. La canicule avait eu pour effet immédiat de mettre le système hospitalier face à ses insuffisances et au sous-dimensionnement de son organisation. Cet afflux de malades et de mourants avait bousculé les certitudes et balayé la suffisance des soignants, avec leurs yeux battus par ces heures sans sommeil, leurs vêtements collés au corps par la sueur, leurs cheveux poissés d’avoir été si souvent rejetés en arrière. Leurs regards hébétés s’évitaient pour cacher leur trouble, et c’est entre deux portes, à mi-voix, que leur désarroi s’exprimait. Il ne leur restait plus que les mots chuchotés au chevet des vieillards, la pression de la main sur l’épaule des mourants, et cette larme qu’on sentait perler au bord de leurs yeux lorsqu’il fallait évacuer les cadavres vers la morgue. Tous ces gestes et ces élans que le système hospitalier avait étouffés resurgissaient soudain du fond de leur âme, leur faisant recouvrer leur humanité perdue. Il en fut ainsi toute la nuit. Trop absorbé par sa tâche, Antoine en oubliait cette image de Marie tournant le coin de la rue. Plusieurs fois, malgré tout, il l’avait appelée, mais le téléphone sonnait dans le vide. De toute façon, qu’aurait-il pu lui dire ? Qu’il l’avait vue, quelques heures plus tôt, avec vingt-cinq ans de 16


moins ? Qu’il était sûr au fond de lui que c’était elle, et tout aussi sûr que ce n’était pas elle ? Vers quatre heures du matin, il eut un instant de répit ; il posa simplement sa tête sur ses bras en rond et s’endormit. L’image de Marie lui revint dans cette phase un peu agitée qui précède le sommeil profond. Elle avait poussé son vélo à la main au milieu des passants. Juste avant le kiosque à journaux, elle avait à peine tourné la tête, et dans ce bref instant il avait pu saisir un peu moins que son profil, simplement ces quelques repères que l’on possède d’une silhouette et qui, de dos, vous la font reconnaître avec une quasicertitude. Il l’avait appelée, et il lui avait semblé que le rythme de sa marche avait fléchi insensiblement à ce moment. À nouveau, il l’avait appelée, « Marie ! », mais trop faiblement sans doute pour percer le bruit des voitures. Elle avait continué à marcher, sa chevelure blonde à peine soulevée par chacun de ses pas. Ensuite, il avait couru dans son rêve, comme lorsqu’on sait que le bonheur s’enfuit, crié encore, les jambes lourdes, les voitures gluantes à ses pieds, ces gens niais aux fenêtres qui l’attrapaient par ses pans de chemise, le bus long comme un train, et sa voix qu’il sentait lui revenir ouatée, le kiosque encore qui masquait tout et se déformait pour lui boucher la vue, et cette voix de Marie qui l’apostrophait soudain, Marie qui le secouait, son visage déformé par une sorte d’agitation étrange : – Antoine… ! Antoine ! Réveille-toi. Son dos lui faisait mal, sa main ankylosée par la position repliée lui semblait morte. Jennifer l’infirmière le secouait, sa main était osseuse et brutale. Les néons jaillirent au visage d’Antoine. 17


– Antoine, réveille-toi ! les pompiers arrivent avec une TS aux benzo. Elle est dans le coltar, faut la laver, elle est au box 2. Je vais chercher l’aspi… Au petit matin, la température n’était guère plus clémente. La suicidée était en observation, des tuyaux dans la gorge, débarrassée des comprimés qui nageaient dans le jus marron d’un bocal. Mais déjà la nouvelle vague des malades déshydratés, amenés par ambulance, envahissait les couloirs. Antoine quitta son pyjama vert et sa blouse blanche de médecin, se rhabilla et s’enfourna dans son véhicule dont il trouva les sièges aussi brûlants que la veille. Il remonta la rue de la Convention pour rentrer chez lui mais, malgré sa fatigue, il ne put s’empêcher de tourner vers la droite, dans la rue Lecourbe où, la veille, Marie s’était engagée. Son cœur se mit soudain à accélérer, tandis qu’il roulait au ralenti, cherchant des yeux un indice, un petit vélo blanc accroché quelque part, une forme vêtue de blanc. Tout était dépeuplé. Antoine se demanda ce qu’il dirait à Marie quand il la reverrait une fois revenu à la maison. L’arroseuse verte de la Ville de Paris passa non loin de lui, son jet d’eau dessinant un halo autour du soleil poussiéreux.


3

Quand il rentra chez lui, Marie sortait de sa douche, fraîche et encore pleine de ses songes. Il s’avança vers elle et la regarda intensément. Elle se mit à rire : – C’est quoi ce regard ? Et elle se frotta l’intérieur de l’oreille avec sa serviette avant de regagner la cuisine pour se faire son thé du matin. Ce long peignoir masquait sa taille qu’Antoine devinait sous sa ceinture serrée. Tout en la détaillant, Antoine avait encore, imprimée dans sa rétine, l’image si légère de cette femme qu’il avait entraperçue de loin. Dans sa tête, il essayait en vain de faire coïncider cette silhouette surgie du passé avec celle de Marie, bien vivante, que la veille encore il avait serrée dans ses bras avant de partir pour l’hôpital et qu’il voyait à nouveau devant lui. Il la rejoignit dans la cuisine, sa vigilance suspendue entre le sommeil qui le gagnait et l’état d’acuité de son esprit. Marie faisait griller du pain. Dans la lumière venue de la fenêtre, son corps se découpait. Antoine l’observa avec une attention inaccoutumée, comme s’il la découvrait après une longue absence. Les années l’avaient empâtée, sa taille s’était épaissie à la suite de ses deux grossesses, et ses cheveux humides plaqués sur le crâne renforçaient la rondeur de ses joues que ses hautes pommettes ne parvenaient plus à creuser. Pieds nus sur le carrelage, Marie semblait un peu tassée, ses hanches larges sous le peignoir la rapetissaient légèrement. Cette vision meurtrit son amour-propre, lui qui se targuait d’avoir une très belle femme. Mais 19


elle avait conservé ses fines chevilles et son merveilleux sourire qui faisaient oublier en un instant que les années avaient passé. Antoine eut envie de la prendre dans ses bras, de lover sa tête au creux de son cou et de laisser monter ses larmes, il sentait bien l’emprise du temps sur leur vie, inexorable comme cette chaleur qui s’amplifiait au dehors. Mais en se retournant vers la fenêtre, Marie dévoila un court instant son ventre arrondi, et Antoine renonça. – Ça n’a pas été trop dur ? fit Marie en se brûlant les doigts avec le pain qui fumait. – Un peu, fit Antoine distraitement. – Comment ça, un peu ? Hier soir ils ont montré des images des hôpitaux, c’est la Bérézina, on dirait ? – Bérézina… enfin… c’est le bordel, quoi… – T’es pas dans ton assiette, toi ! Allez, va te coucher, tu dois être naze, dit-elle en lui caressant la joue. Antoine acquiesça, fit demi-tour puis, se ravisant : – Dis-moi… tu n’étais pas rue de la Convention, hier vers midi ? Marie, les yeux ronds, les coins de la bouche vers le bas, haussa les épaules : – Avec la chaleur qu’il faisait hier, je ne vois pas bien ce que j’aurais fait rue de la Convention ! – Tu veux dire que tu n’es pas sortie ? – Alors, comme ça, tu m’espionnes ! – Non, pas du tout, je voulais seulement savoir si tu étais hier, en vélo, à midi au carrefour Convention. – Eh ! tu débloques ! Primo, hier c’était impossible de mettre le pied dehors. Deuzio, la dernière fois où j’y ai mis les pieds, je crois qu’on était ensemble, et c’était pour voir une vraie pourriture de western où tu m’avais traînée… 20


Antoine essaya en vain de se souvenir de cet épisode cinématographique. – … et tertio, je te signale que je monte plus sur un vélo depuis des lustres, à cause de la selle qui me défonce les fesses ! – Donc… donc, tu n’étais pas hier rue de la Convention ? – Non, j’étais chez mon amant, rue du Pied-quiRemue ! Tu sais, les lendemains de garde, j’ai l’impression que tu n’as plus la lumière dans toutes les pièces ! En disant ces mots, elle tapota avec son doigt le front d’Antoine. Celui-ci lui repoussa la main, comme si un oiseau lui picorait le cerveau. Il se retourna et, en traînant les pieds, se dirigea vers la chambre. Il descendit les stores extérieurs, tira les rideaux, s’allongea et, avec un soupir, ferma les yeux. Malgré sa fatigue, son cerveau agité lui interdisait le sommeil. Son esprit de médecin faisait le bilan : « Donc, j’étais hier au carrefour Convention, je vois Marie… non, je ne vois pas Marie, je vois une femme qui ressemble à Marie, mais pas à Marie d’aujourd’hui, à Marie comme elle était il y a vingt-cinq ans, non… plus exactement… à une silhouette qui, de dos, avec ses vêtements et son vélo, ressemble à l’image que je me fais de Marie telle qu’elle était il y a vingt-cinq ans, et cette Marie n’est pas ma Marie actuelle, puisqu’elle m’a dit qu’elle n’était pas à cet endroit. À moins… à moins qu’elle m’ait menti et, dans ce cas, son histoire d’amant n’était qu’une provocation pour noyer le poisson. Ce n’est pas son genre, et puis je sais quand elle ment. Donc elle n’était pas rue de la Convention, et donc… ? Pourtant, ces jambes, je n’ai pas rêvé, c’était bien les siennes, à la fois rondes, fines sous le genou et effilées à la cheville comme les attaches d’une gazelle. 21


Et puis, cette façon un peu hésitante de redescendre sa pédale, l’impulsion répétée de son pied pour prendre de l’élan, et cette manière si particulière qu’elle a eue pour se hisser sur sa selle ! Ce ne pouvait être que Marie ! Elle portait cette sorte de caraco blanc un peu matelassé que je ne lui ai pas vu depuis une éternité, je me demande comment elle fait pour entrer encore dedans, et ces semelles compensées, lacées aux chevilles… Comme il y a si longtemps, quand elle se retournait pour me sourire lorsque nous nous quittions, j’avais tellement peur qu’elle tombe, son guidon tremblait, elle pédalait dans la nuit, souvent je la suivais sur ma mobylette au sortir de la fac, je la raccompagnais chez elle, et elle criait quand j’accélérais pour la pousser dans la côte. Après, c’étaient des baisers à n’en plus finir au bas de son immeuble, mon corps qui la cherchait, nos langues mêlées, ma main qui la pressait de toute part et qui parfois trouvait l’issue, l’endroit que nous cherchions pour assouvir ce besoin qui nous taraudait, alors on allait n’importe où, à la cave, dans le jardin, entre les pare-chocs des voitures, simplement pour que ces deux parties de nos chairs se rencontrent, s’acharnent l’une contre l’autre, glissent avec délice… entrecroisent leurs fers… leurs odeurs… » Quelques heures plus tard, Antoine fut réveillé par la chaleur. Il regarda le réveil : onze heures du matin ! Il passa sa main sur son visage du front vers les cheveux. Il calcula rapidement qu’il n’avait pas dormi plus de trois heures. Il fallait absolument récupérer : à dix-huit heures, il devait reprendre sa prochaine garde. L’image de cette jeune fille de la veille s’imposait à nouveau à son esprit. Qui se cachait derrière cette silhouette ? S’il s’agissait de Marie, il fallait admettre 22


qu’elle lui avait menti en prétendant ne pas être rue de la Convention. Et puis ce silence téléphonique de la journée était bizarre, elle ne lui avait d’ailleurs fourni que des explications peu convaincantes. Cette idée que Marie puisse le tromper réveillait en lui de vieux doutes, de vieilles souffrances, celles que l’on se construit lorsqu’on reporte sur l’autre ses propres incertitudes et ses propres pulsions infidèles. Cela faisait plus de vingt-cinq ans qu’ils étaient mariés, leurs deux garçons étaient leur orgueil à chacun, et Antoine avait la certitude qu’ils étaient bien les siens, ce même regard bleu comme un lagon, cette moue si particulière des lèvres et ce léger froncement des sourcils lorsqu’ils lisaient, ce mélange de force et de mélancolie, et surtout cette même implacable logique qui les habitait tous, les trois hommes de la famille. Depuis longtemps, une confiance naturelle s’était instaurée entre Antoine et Marie, simplifiant l’existence, évacuant les questions, et surtout instaurant une complicité qui les surprenait eux-mêmes. Alors pourquoi ce mensonge ? Pour échapper à cette idée, il se prit à penser qu’il ne s’agissait pas de Marie. Mais dans ce cas, pourquoi un tel trouble s’était-il immiscé dans son cœur ? Il eût été si simple de raconter son aventure à Marie, elle en aurait ri, l’aurait taquiné et l’histoire aurait fait le tour de la famille. Cependant quelque chose en lui l’en avait empêché, de l’ordre du secret, de ce qu’on n’ose avouer par peur de blesser, mais aussi d’un autre domaine qu’il ne s’expliquait pas. Était-ce la nostalgie de ces années révolues, d’un passé inaccessible, d’un regret ? Le sommeil revenait d’autant moins facilement qu’il sentait monter la chaleur de la canicule derrière les vitres. Antoine guettait des bruits dans l’appartement, espérant à tout instant l’arrivée de Marie dans la 23


chambre. C’est en la touchant, en passant ses mains sur son corps, en effleurant sa bouche, qu’il saurait si elle avait ou non quelque chose à lui cacher. Malgré le brouillard qui lui envahissait la tête, Antoine avait recouvré ses sens. Pour se rassurer sur la fidélité de Marie, il conclut qu’elle n’était jamais allée, la veille, en vélo, rue de la Convention. Cette thèse lui parut d’autant plus certaine que, à bien y réfléchir, « la fille » avait la taille beaucoup plus étroite, sa silhouette était bien plus légère que celle de sa femme. Mais à une telle distance, la similitude d’habillement avait suffi pour évoquer en lui cette image de Marie autrefois : les vêtements un peu rétro, décalés, cette jupe ample en dentelle que l’on faisait il y a vingt ans de cela, et le vélo. Tiens, c’en était frappant  : une sorte de petite bicyclette pliante aux roues étroites comme celles d’un modèle pour enfant ! Comment cette fille avait-elle pu se procurer un engin aussi désuet ? Antoine se souvenait de ces roues à tel point minuscules qu’il s’était souvent demandé comment Marie pouvait tenir dessus sans se casser la figure. Il est vrai que la ressemblance ne tenait pas qu’à l’habillement. C’était autre chose  : une certaine façon de rejeter ses cheveux en arrière, de se pencher vers la gauche pour poser son pied par terre, donnant à la bicyclette un aspect anormalement couché, puis cet élan incertain avec une sorte de fébrilité dans la tenue du guidon tant qu’elle n’avait pas atteint son équilibre. Sa chevelure était du même blond que celle de Marie, dorée par le soleil avec quelques mèches plus claires. Antoine n’avait pu voir son visage mais, à la forme de sa tête, à cette façon souple que ses cheveux longs avaient de s’enrouler autour de son cou lorsqu’elle tournait la tête, il aurait pu à cet instant jurer, la tête sur le billot, qu’il s’agissait bien de Marie. 24


Une telle similitude était stupéfiante. Il revoyait Marie telle qu’elle était autrefois, il se souvenait de la fierté qu’il avait à l’exhiber, à la sortir dans les soirées, elle, la plus jolie fille de la fac de médecine. Et c’était lui qui avait su la séduire parmi cette horde de mâles qui louchaient sur son décolleté, sur sa taille de guêpe, ses hanches arrondies, sa bouche que tous rêvaient de croquer. Il revoyait ses yeux noirs tendus vers lui, la bouche entrouverte sur ses dents blanches, cette manière si tendre qu’elle avait de se pelotonner entre ses bras. Tout remontait en lui, son parfum, l’odeur de ses cheveux, le timbre de sa voix, son souffle, la douceur de ses lèvres… Cette évocation le rassura à la fois sur la sincérité de Marie et sur son acuité visuelle ; cette fille était un véritable sosie de Marie. Il se retourna dans le lit à la recherche d’un nouveau sommeil. L’image frêle de cette fille sur son vélo rebondissait dans sa tête, de quelque côté qu’il la tourne. À nouveau, ces images venues du passé insinuaient en lui un terrible vague à l’âme. Des larmes lui montèrent aux yeux. L’impression d’un paradis perdu envahissait son être et assaillait sa mémoire. Il lui paraissait si lointain le temps où Marie posait sur lui ce regard caractéristique des femmes amoureuses, une fixité troublante des yeux et un éclat plus vif de la prunelle. Soudain, lui qui n’avait pas versé de larmes depuis si longtemps, se mit à sangloter. Il enfouit sa tête sous l’oreiller et pleura amèrement, comme il ne l’avait jamais fait depuis la mort de son père. Il était envahi d’une sorte de désespérance totale, tel un enfant qui apprend soudain que le Père Noël n’existe pas ou que son ours en peluche est perdu. Et plus il pleurait, plus une amertume délicieuse s’emparait de son esprit, une sorte de fin en soi, la transe 25


romantique qui fait se repaître d’une souffrance construite. Son cœur jouissait de ce double sentiment. C’était bon de pleurer, de se sentir à nouveau un enfant, si atteint par son malheur, si persuadé de ses drames. Une main lui toucha l’épaule. Le contact des phalanges de Marie sur son os l’agressa. Il lui en voulut de ce manque de tendresse. – Ça ne va pas ? insista-t-elle. – Si, si, fit-il en ouvrant à peine un œil. Ça va. Je récupère… – Tu es sûr ? Il la regarda sous cape tandis qu’elle rangeait la chambre : sa bouche était bien dessinée, pulpeuse et, quand elle parlait, c’est à peine si l’on devinait ces petites ridules verticales au-dessus des lèvres qui, plus sûrement qu’un aveu, trahissent l’âge réel d’une femme. Antoine, les yeux mi-clos, resta un moment à la fixer, à moitié perdu entre les bribes de son rêve et cette fatigue qui lui compressait la tête. Il examina Marie que la lumière venue de la fenêtre éclairait, et sentait encore à son épaule le contact de ses doigts. Une bouffée de désamour l’envahit, l’impression fugace de détailler une étrangère. Leurs vingt-cinq années de vie commune lui apparaissaient tout à coup sans relief, comme ensevelies sous les cendres d’un volcan désormais éteint, une neige grisâtre sous laquelle s’étaient endormis leur passion ancienne et leurs émois d’hier. – Tu es sûr que ça va ? fit-elle soudain en tapotant l’oreiller à côté de son oreille. – Oui, oui, grommela-t-il, agressé par le bruit. – Je te fais le café ? – C’est ça… j’arrive. 26


Antoine eut le temps de sécher ses pleurs, se laver le visage et composer sur sa face un sourire adéquat avant de rejoindre Marie, qui avait préparé un café dont l’odeur seule suffisait à vous coller une insomnie. Dès qu’il entra dans la pièce, Antoine remarqua l’expression de contrariété sur le visage de Marie. Il se demanda ce qui l’agaçait, mais il soupçonna que sa question de la veille y était pour quelque chose. Dans ces moments-là, ses lèvres se retroussaient vers le haut, ses sourcils s’arquaient, un double sillon creusait sa ride du lion et la cicatrice sur le haut de son front apparaissait. Marie avait eu, à l’âge de dix-sept ans, un très grave accident de voiture, quelques mois avant de rencontrer Antoine. Elle avait été la seule survivante de cet accident où son père et sa mère avaient perdu la vie. Miraculeusement épargnée lors du choc, elle était toutefois restée plus de trois semaines dans un coma profond. Au sortir de son hospitalisation, elle avait gardé comme séquelles des maux de tête soudains, et une cicatrice qui ne se dessinait que lorsqu’elle était en colère. Plusieurs fois, elle avait souffert d’absences, comme des rêves éveillés dont elle avait toujours refusé de parler à quiconque, hormis aux nombreux neurologues qui s’étaient penchés sur son cas. Mais aucun d’eux n’avait pu expliquer de façon véritablement convaincante ces sortes de sensations étranges qui la prenaient parfois et dont la seule évocation l’effrayait. Les diagnostics d’« état migraineux post-traumatique » ou d’« épilepsie temporale » avaient été évoqués, sans toutefois convaincre tout à fait les spécialistes. – Tu as encore une migraine ? fit-il pour engager la conversation. 27


– Non, pas cette fois-ci, tu vois ! Je devrais ? rétorqua-t-elle. Antoine haussa les épaules et sombra dans sa tasse de café, sans trop chercher à comprendre l’acrimonie de sa femme à son égard. Son attitude l’énerva car c’était quand même lui qui avait des raisons d’être en colère. Tout en se préparant un thé, Marie regardait par moments Antoine du coin de l’œil, l’air de rien. Il se dit qu’elle avait deviné ses pleurs, mais pas la raison. Comment l’aurait-elle su d’ailleurs ? Mais Marie était douée d’une intuition surnaturelle, elle semblait percer à jour les pensées d’un seul regard, à partir de quelques mots hésitants, ou d’un simple geste un peu vague. Antoine, ancien coureur de jupons patenté, en avait fait plusieurs fois l’expérience. La capacité déductive de sa femme était démoniaque et lui avait immédiatement ôté l’envie d’aller voir ailleurs. Et, de fait, qui aurait pu éclipser Marie, belle comme le jour, intelligente, artiste, solaire, cette femme qui faisait toujours tourner les têtes à son passage ? Antoine se demanda si le mieux n’était pas de tout lui raconter : la vision qu’il avait eue de cette fille, son émotion... C’était tellement plus simple, se libérer de ce fardeau et lui avouer son trouble, que visiblement elle avait deviné. Mais il hésita soudain à tout lui dire et se ravisa, car son chagrin que Marie avait bien perçu devenait alors suspect. Comment aurait-il pu lui dire en face qu’il pleurait de la voir, vingt-cinq ans après, empâtée, deux gosses en plus, des troubles veineux naissants aux cuisses, les rides aux yeux, le ventre bombé, la peau flétrie par endroits, de minuscules taches chamois sur les mains… Et puis aussi, il lui en voulait de ses doigts froids et 28


brutaux lorsqu’elle l’avait réveillé, de n’avoir deviné que l’écume des choses, les seuls signes extérieurs de son chagrin, n’en recherchant la cause que de façon distraite, superficielle, comme si finalement cela n’avait pas d’importance. Avait-elle manifesté le moindre geste de réconfort, pris la moindre conscience de son tourment ? Non, et d’ailleurs cela prouvait bien l’affadissement de leurs rapports et la tiédeur de leurs sentiments désormais. Réveillée par cette apparition étrange de la veille, l’image de Marie riant aux éclats sur son petit vélo blanc envahit sa mémoire, et à l’amertume se mêla soudain un ressentiment qu’il ne se connaissait pas. Se justifiant maladroitement alors que Marie ne lui demandait rien, il raconta donc n’importe quoi, un bobard à trois sous, un truc à coucher dehors, aux termes duquel elle conclut qu’il avait une nouvelle fois quelque chose à se reprocher. Elle lui jetait de petits coups d’œil par-dessus sa tasse de thé. Et, tout en beurrant ses tartines, Antoine sentait bien que son histoire ne l’avait absolument pas convaincue. Lui-même ne savait d’ailleurs pas trop quoi en penser. Mais son cœur était gros et il en connaissait la raison.

Es tu celle que j'aimais ?  

Dans un embouteillage en pleine canicule, Antoine, un homme d’une cinquantaine d’années aperçoit une jeune femme traverser le carrefour. Bie...

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you