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Cliniques, Cultures et soCiétés

2011, Vol. 12, N°3

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Revue tRanscultuRelle

Éditorial

Les enfants de migrants à l’école : une chance ! Marie Rose MORO, Claire MESTRE

Entretien

Introduire l’histoire dans la psychanalyse Entretien avec Alice CHERKI Par Claire MESTRE et Malika MANSOURI

Dossier Parentalités Dossier coordonné par Claire MESTRE

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Apaiser les enfants. Une fonction parentale singulière et universelle Jonathan AHOVI, Marie Rose MORO

278

Le fosterage : entre enjeux psychologiques et culturels Paola PORCELLI

289

« Des gamètes de couleur » : phénotype, race ou ethnie ? Corinne FORTIER

304

Tous parents, tous différents. Parentalités dans un monde en mouvement Saskia VON OVERBECK OTTINO

Articles originaux

316

Karim et son premier « fix » : un adolescent en mal d’appartenance Danièle PIERRE

327

Traumatisme psychique chez des femmes en exil : un dispositif de soin groupal Claudia DERDERIAN MAEDER, Betty GOGUIKIAN RATCLIFF

Recherches

341

Éthique et Narrativité dans les Addictions (EthNaA) Myriam LARGUECHE, Raphaël JEANNIN, Aymeric REYRE


L’AUTRE MAGAZINE

Illustration de couverture créée par Anna et Elena Balbusso

345 DÉBAT

Du paradoxe de Jules Ferry aux « héritiers » des colonies Malika MANSOURI, Marie Rose MORO

352 ACTUALITÉ

Pour une politique de santé mentale pour les demandeurs d’asile et exilés Jacky ROPTIN

358 VOYAGES DES CRÉATEURS

Corps, esprits, mots en dérive : réalisme et modernité dans l’œuvre de Gisèle Pineau Laurette CÉLESTINE

366 REVUE DE PRESSE François GIRAUD

370 LIVRES

Directeur de la publication : Allan GEOFFROY Directrice scientifique : Marie Rose MORO Rédacteurs en Chef : Thierry BAUBET, Taïeb FERRADJI, François GIRAUD, Claire MESTRE Comité de rédaction : Tahar ABBAL, Hélène ASENSI, Julie AZOULAY, Malika BENNABI, Stéphane BOUSSAT, Daniel DERIVOIS, Najib DJAZIRI, Elisabeth DO, Patrick FERMI, Taïeb FERRADJI, Michèle FIÉLOUX, Marion GÉRY, Myriam HARLEAUX, Felicia HEIDENREICH, Raphaël JEANNIN, Lucette LABACHE, Christian LACHAL, Myriam Jacques LOMBARD, Jean-Baptiste LARGUECHE, LOUBEYRE, Héloïse MARICHEZ, Yoram MOUCHENIK, Lisa OUSS-RYNGAERT, Danièle PIERRE, Benoit QUIROT, Alejandro ROJAS-URREGO, Dominique ROLLAND, JeanneFlore ROUCHON, Sophia SELOD, Leticia SOLIS, Olivier TAIEB, Saskia von OVERBECK OTTINO Comité scientifique : Jean-François ALLILAIRE, Thérèse AGOSSOU, Marc AUGÉ, Lionel BAILLY, Armando BARRIGUETE, Patrick BAUDRY, Esther BENBASSA, Alban BENSA, Alain BENTOLILA, Gilles BIBEAU, Alain BLANCHET, Doris BONNET, Michel BOTBOL, Abdelwahab BOUHDIBA, Michel BOUSSAT, Salvador CELIA, René COLLIGNON, Ellen CORIN, Boris CYRULNIK, Alberto EIGUER, Marcelle GEBER, Maurice GODELIER, Bernard GOLSE, Antoine GUEDENEY, Momar GUEYE, Françoise HÉRITIER, Baba KOUMARÉ, Suzanne LALLEMAND, Jon LANGE, François LAPLANTINE, Serge LEBOVICI, Michel LEMAY, Marsha LEVY WARREN, Jean MALAURIE, Martin Jesus MALDONADO-DURÁN, Jacqueline RABAIN-JAMIN, Jean-Jacques RASSIAL, Cécile ROUSSEAU, Carolyn SARGENT, Jérôme VALLUY, Andras ZEMPLÉNI Comité de lecture: il figure en fin de numéro. Traducteurs : Wilmer HERNANDEZ-ARIZA, Gema ZURITAGOMEZ, Marie MORO (espagnol), Anne-Charlotte CHAPUT, Felicia HEIDENREICH (anglais), François GIRAUD (anglais, espagnol) Secrétaire de rédaction : Thierry BAUBET Communication : Héloïse MARICHEZ Revue L’autre, Service de Psychopathologie, Hôpital Avicenne, 125 rue de Stalingrad, F93009 Bobigny cedex. Tél. : (33) 01 48 95 54 71/75, Fax : (33) 01 48 95 59 70 E-mail : revue.lautre@laposte.net Assistantes de rédaction : Stéphanie BRUNEAU, Sophie WERY Illustration de couverture créée par Anna et Elena Balbusso Mise en pages : Jean CORRÉARD Indexation : Les articles publiés dans L'autre sont indexés dans les bases suivantes : Anthropological Index Online (Royal Anthropological Institute, British Museum, Royaume-Uni) ; Base SantéPsy (Réseau ascodocpsy, France) ; Bibliothèque Sigmund Freud (Société Psychanalytique de Paris, France) ; FRANCIS (INIST/CNRS, France) ; IBSS : International Bibliography of Social Sciences (The London School of Economics and Political Science, Royaume-Uni) ; PASCAL (INIST/CNRS, France). Abonnements : vous trouverez le bulletin d’abonnement à la fin de ce numéro Éditeur: LA PENSÉE SAUVAGE, BP 141, 12 Place Notre Dame, F-38002 Grenoble cedex. Tél. (33) 04 76 42 09 37 - Fax : (33) 04 76 42 09 32 E-mail : lapenseesauvage@free.fr Revue publiée avec le concours de la région Rhône-Alpes. Numéro publié avec le soutien du l’ACSÉ et de l’AIEP. © 2011, Eds La pensée sauvage. Tous droits réservés ISSN 1626-5378 - ISBN 978 2 85919 277 8


ÉDITORIAL

Marie Rose MoRo Claire MestRe

Les enfants de migrants à l’école : une chance !

I

l nous faut réagir face aux attaques virulentes d’un ministre de la République qui disait récemment que les enfants de migrants constituaient la majorité des enfants en échec scolaire dans notre école française, laïque et républicaine et cela pour le leur reprocher et les désigner comme des boucs émissaires. Le procédé est bien connu, il n’en reste pas moins révoltant. On désigne un coupable, facile, vulnérable et on construit une fausse évidence qu’ensuite on déclare avoir été démontrée par les statistiques ou le terrain. La violence des enfants serait liée à la polygamie, faux. Les jeunes filles de familles musulmanes sont obligées de se voiler, faux. La Burqa est un problème de sécurité en France, faux. Et tant d’autres allégations mensongères à l’appui desquelles on trouvera toujours quelqu’un qui transformera un fait diLe français est leur langue seconde vers ou un cas particulier en règle générale. On a donc entendu ces derniers jours que la grande majorité des échecs scolaires en France était celle des enfants de migrants sans qu’il ne soit fait mention des travaux qui existent sur ce sujet. Si on les lit, on apprend plusieurs choses importantes qui permettent de comprendre et d’agir, et ce depuis longtemps déjà. Nombre de travaux français et européens ont été menés : statistiques, sociologiques, psychologiques, linguistiques ou ethnopsychiatriques. Pour ma part (Marie Rose Moro), les premiers travaux que j’ai faits sur ce sujet datent de 1994 (Parents en exil), puis

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de 2000 (Psychothérapie transculturelle des enfants de migrants) ou encore de 2010 (Nos enfants demain). Si on croise les travaux statistiques et les travaux qualitatifs comme les nôtres, on voit que, comme tous les enfants de classes sociales défavorisées, les enfants de migrants de même niveau social sont massivement et tragiquement en échec, et que rien ne bouge depuis ces dernières années. On voit aussi qu’en plus de la part liée à la classe sociale, ils sont mis en situation de vulnérabilité du fait de leur appartenance à une minorité culturelle non reconnue comme telle et non valorisée. L’on ne prend pas en compte le fait que le français est leur langue seconde et qu’ils doivent passer d’un univers culturel (celui de la maison) à un autre (celui de l’école), avec des habitudes et des représentations du savoir différentes, ce qui génère des difficultés (Chomentowski 2009). Enfin, ils subissent des discriminations liées à leurs appartenances sociales et culturelles qui font qu’on projette sur eux - et tout particulièrement sur les garçons - des représentations négatives et stigmatisantes. Malgré un désir important que leurs enfants réussissent bien à l’école française, ceci est retrouvé dans toutes les études, les parents sont très peu associés au projet scolaire de leurs enfants car l’école ne s’adapte pas à eux et ne crée pas les conditions pour leurs implications (langue des parents, informations adaptées dans la langue maternelle si besoin…). Par ailleurs, les enfants de migrants sont plus facilement que les autres mis dans des


le discours ambiant qui dévalorise cette diversité linguistique et culturelle et en fait un problème majeur de notre société européenne. Une étude de 1994, que nous avions faite sur les enfants de migrants qui réussissent mieux à l’école que leurs camarades nés de parents euxmêmes nés ici, avait montré que ces enfants remarquables présentaient deux caractéristiques : c’étaient majoritairement des enfants bilingues ou lorsqu’ils ne l’étaient pas, ils avaient une représentation positive de leur langue maternelle et de la culture de leurs parents et, seconde caractéristique, ils avaient tous dans leur parcours un passeur, c’est-à-dire une personne qui leur donnait envie de s’inscrire dans ce monde français et qui ne dénigrait pas celui de leurs parents. Ce passeur pouvait être un enseignant, un animateur, un travailleur social ou un membre de la communauté bien inscrit dans ce monde français. Leur donner envie d’appartenir à ce monde choisi par leurs parents et reconnaître leur diversité, telles semblent être les clés de la réussite de ces enfants de migrants. Ainsi, on sait ce que l’on doit faire pour que ces enfants qui ont envie d’apprendre puissent le faire pour leur plaisir et le nôtre. On ne pourra pas dire que l’on ne savait pas ! Nous avons vu un slogan affiché sur un réverbère parisien, nous le faisons volontiers nôtre : D’ailleurs, nous sommes d’ici.

Paris, 2 juin 2011.

Bibliographie Chomentowski M. L'échec scolaire des enfants de migrants. L'illusion de l'égalité. Paris : L’Harmattan ; 2009.

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ÉDITORIAL

classes en marge du système général ou dans des cycles courts. Une recommandation européenne qui est parue en 2008 sur l’éducation des enfants de migrants en Europe, basée sur une méta-analyse de toutes les études européennes disponibles sur le sujet, préconisait des mesures concrètes pour inverser cette vulnérabilité des enfants de migrants et faire en sorte que ces enfants réussissent bien à l’école et soient une chance pour la société qu’ils sont en train de construire et dont ils seront membres. Cette recommandation rejoint ce que nous avons nous-mêmes mis en évidence et démontré depuis 1994. L’école doit reconnaître la diversité on parle d’autant mieux culturelle et sociale en son et avec plaisir la langue sein : équipe enseignante, seconde que sa langue adultes encadrants, présence concrète des parents de toupremière est acquise tes cultures et langues, préavec certitude et dignité sence dans les programmes généraux de thèmes qui reconnaissent la diversité culturelle (histoire ou géographie des autres pays que les nôtres et, en particulier, ceux des enfants de migrants, introduction à la linguistique…). En second lieu, cette circulaire recommande de reconnaître le fait que la langue de l’école peut être la langue seconde des enfants et, par conséquent, de s’adapter à cela par des classes de petite taille au début de la scolarité pour permettre aux enfants de faire le passage d’une langue à l’autre en s’appuyant sur leur langue maternelle, dont l’apprentissage est recommandé fortement. On parle d’autant mieux et avec plaisir la langue seconde que sa langue première est acquise avec certitude et dignité. Rien de plus délabrant pour les enfants et leurs apprentissages que d’intérioriser le fait que cette langue seconde serait mauvaise et inutile. C’est pourtant ce qui est véhiculé actuellement par


ENTRETIEN

Introduire l’histoire dans la psychanalyse entretien avec Alice Cherki Par Claire Mestre et Malika Mansouri lice Cherki est psychiatre et psychanalyste. Née à Alger en 1936, elle a participé activement à la lutte pour la décolonisation. Au plus près d’un trajet singulier, elle montre une passion pour la psychanalyse confrontée à l’« actuel », mettant en exergue une clinique du transfert à travers la psychanalyse en prise avec l’Histoire. Elle a débuté sa carrière dans des services de prévention et en particulier à la sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence des Yvelines. Elle reste très attachée à son expérience dans le 18e arrondissement de Paris où la mise en place de classes transitoires pour des enfants de parents migrants lui a permis de faire la part entre des troubles d’ordre réactionnel et des signes pathologiques plus inquiétants chez les jeunes enfants. Dans son ouvrage témoignage intitulé Frantz Fanon, portrait (Le Seuil, 2000), traduit en plusieurs langues, Alice Cherki contribue à faire redécouvrir l’action et l’œuvre d’un psychiatre au parcours singulier ayant analysé les conséquences psychologiques de la colonisation sur le colon et sur le colonisé. En 2007, dans La Frontière invisible, violences de l’immigration (Editions Elema), qui a obtenu le prix Œdipe, elle poursuit une réflexion qui l’a toujours accompagnée. Nourrie de sa pratique psychanalytique et de son expérience politique, elle nous éclaire sur les enjeux psychiques des silences de l'Histoire dont sont porteurs ceux qu’elle nomme les « enfants de l'actuel ». Elle nous permet d’appréhender l'après-coup traumatique des massacres et des génocides qui ont marqué le 20e siècle, en questionnant plus particulièrement le vécu des descendants des guerres et des violences coloniales, supportant des défaillances de représentations historiques et familiales. Au plus près d’une écoute singulière, l'exclusion, la destruction de l'autre, le déni de l'altérité et ses conséquences d'errance psychique, avec ce que cela peut transporter de honte et de violence, sont au cœur de son travail.

A

Claire Mestre et Malika Mansouri (L’autre) : Merci, Madame Cherki, d’accepter de répondre à quelques questions pour la revue L’autre. Nous avons beaucoup de questions pour la grande dame de la psychanalyse que vous êtes. Vous êtes née en Algérie, je crois que cela est un point important. Comment viviez-vous en Algérie ? Et quels souvenirs importants en gardez-vous ? Alice Cherki (AC) : Oui, je ne l’ai jamais caché. J’y suis née et j’y ai grandi, de parents qui étaient en Algérie depuis la nuit des temps si on peut dire, mes deux parents étaient issus de familles juives d’Algérie, et on ne connaissait pas d’autre « ori-

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gine ». Je suis partie d’Algérie une première fois au moment de la guerre d’indépendance parce que, comme je le dis souvent, je n’avais aucune envie d’aller en prison. Donc j’ai quitté l’Algérie clandestinement en 1956, et j’y suis revenue, après un long parcours, en 1962, au moment de ce qu’on a appelé les accords du Rocher Noir, en pleine effervescence du déclenchement de l’OAS, plus précisément, d’un grand bouleversement de l’OAS avec les Algériens de la deuxième zone autonome qui ont essayé de résister. Ça a été une époque assez apocalyptique. Puis je suis revenue en France en 1964 pour faire une psychanalyse. J’avais donné sept ans de

ma vie à cette guerre de libération et il fallait que je poursuive mon parcours. Mais le plus intéressant, ce sont les souvenirs que j’ai gardés de l’Algérie, des souvenirs de petite enfance qui ont été curieusement, j’en ai pris conscience après, très marqués par les lois de Vichy. J’ai constaté, à ma grande surprise, quand je suis arrivée en France en 1964, que l’application des lois de Vichy en Algérie n’était pas très connue. L’Américain Paxton en a parlé pour la première fois avant que les Français s’en émeuvent, dans tous les milieux, même les milieux les plus initiés. On disait alors qu’il ne s’était rien passé pour les Juifs d’Afrique du


ENTRETIEN

Nord. J’ai un souvenir très traumatisant que j’ai d’ailleurs écrit dans un livre avec Leila Sebbar1, dans « Comment c’était votre enfance en Algérie ». Je me souviens de la façon dont j’ai été renvoyée de l’école. Je devais avoir environ trois ans, et une institutrice m’a dit : « Tu diras à ta mère qu’à la rentrée de décembre tu ne reviens pas en classe ». J’étais très intimidée, j’ai rassemblé mon courage, je m’en souviens encore physiquement, ma tête tournait et je lui ai dit : «  Pourquoi madame ?  ». Oser une question à une institutrice… Elle me répond : « C’est parce que tu es juive ». Je ne sa- çaise et quand je suis rentrée à vais pas ce que ça voulait dire. l’école, c’était pour le cours J’allais chez mon grand-père cer- moyen deuxième année, j’avais tains soirs de fête, mais… deux ans d’avance, j’avais très qu’est-ce que ça voulait dire ? Et bien travaillé à l’école juive. je lui ai dit : «  C’est quoi, ma- Mon père a été très marqué lui dame, être juive ? ». Elle m’a ré- aussi parce qu’il n’avait plus le droit d’exercer son pondu par une métier qui était imC’est quoi désignation bioportateur-exportalogique : «  C’est madame, teur de légumes comme toi, avoir être juive ? secs, de lentilles, des grands yeux, une grande bouche, des grandes pois chiches, caroubes, enfin oreilles ». C’est un souvenir qui toutes les odeurs de l’Algérie. a marqué ma grande sensibilité Pour réintroduire un peu d’hisà l’injustice de la société colo- toire, il faut dire que malgré la tentative de dresser les musulniale dans laquelle on vivait. L’autre : Ce sont des souvenirs mans arabes et kabyles contre d’exclusion… Effectivement, les les Juifs en leur faisant miroiter Juifs devenus français se sont vu la possibilité de prendre les peperdre la nationalité pour être de tits commerces, les administranouveau qualifiés d’«  indigè- tions, etc. tenus par les Juifs, ça nes » durant la Seconde Guerre n’a pas marché dans l’ensemble mondiale. Comment cela a-t-il de la population ; il n’y a eu vraiété vécu par votre famille et par ment qu’une petite poignée de gens qui se sont engagés d’une vous-même ? AC : Vous avez une première façon pro-vichyste, pro-allepartie de la réponse, la deu- mande. Il y a eu une certaine soxième, je pourrais vous dire lidarité. aussi autre chose… J’ai écrit des Un ami de mon père, qui faisait souvenirs plus drôles ! À l’école le même métier, lui a dit : « Ne juive, j’ai appris les fables de La t’en fais pas, on va faire semFontaine et la grammaire fran- blant… faire comme si j’avais

accepté, mais tu continueras à travailler ». Mais j’ai un souvenir de mon père, rentrant un soir… Son plus jeune frère et un de mes cousins étaient prisonniers des Allemands ; j’étais amoureuse de ces deux jeunes hommes quand j’étais petite parce qu’ils étaient superbes. Dans le même temps, on était tous renvoyés de l’école, mon père n’avait plus de travail et les autres étaient prisonniers des Allemands. Et j’ai vu mon père, qui était pourtant un homme réservé, s’asseoir sur son lit (nous, les enfants, regardions à travers la porte et n’osions pas trop nous approcher), déchirer sa chemise en pleurant… L’autre: Un souvenir freudien… AC : Oui, c’est très bien de faire avec ces souvenirs-là, parce que cela veut dire qu’on élabore quelque chose du traumatisme, et qu’on peut en parler et en rire éventuellement un petit peu… Bon ça suffit pour l’histoire juive ! 1 Sebbar L. C’était leur France, En Algérie, avant l’indépendance. Paris : Gallimard ; 2007.

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ENTRETIEN

L’autre : Encore une question sur le statut d’indigène… AC : J’ai un autre souvenir que je peux vous raconter. Dans les années 1980, j’étais alors en France depuis très longtemps, j’ai un jour demandé à ma mère : « Je n’ai aucun souvenir de la circoncision d’un de mes frères qui est plus jeune que moi de cinq ans, comment ça se fait ? Je me souviens des fêtes de mon frère aîné, quand il a fait sa Barmitsva, c’était une grande fête ». Elle me répondit : « Quand ton jeune frère est né, on venait de nous annoncer qu’on était déchus de la nationalité française et le jour où on aurait dû faire sa circoncision on a été à la mairie pour qu’on nous marque sur les cartes d’identité française “juif indigène” ». C’était écrit en toutes lettres comme ça. Ça répond à votre question de la déchéance de la nationalité et c’est vrai qu’il a fallu beaucoup de temps pour que les Juifs d’Algérie qui avaient la nationalité française depuis le décret Crémieux puissent la récupérer. Le général Giraud n’était pas d’accord, donc ça a mis du temps. L’autre : Comment comprenezvous la décision des Juifs algériens de partir en France métropolitaine au même titre que les colons et leurs descendants au moment de l’indépendance en 1962 ? AC : Je ne suis pas du tout historienne… et chaque histoire est singulière. Je pourrais vous dire que si mon père avait pu rester, il serait resté. S’il n’est pas resté en 1964, c’est parce qu’on lui a fait entendre qu’il n’avait plus sa place. Mais c’était après l’indépendance. Très nettement, d’ailleurs il n’a plus jamais voulu remettre les pieds en Algérie.

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Mais c’est une histoire singulière. Quant à l’histoire collective, on peut dire que beaucoup de Juifs sont partis parce qu’ils sont partis en même temps que les autres. Dans une panique noire, ils ont suivi. Il y avait des petites gens, des plus grandes gens, des moyennes gens, un éventail considérable. Et puis il y a eu vraiment une très très grande violence, les dernières années de guerre, je dis toujours

La situation coloniale était une structure qui allait de soi que la guerre aurait dû s’arrêter en 1956. Au moment où c’était possible, après ça a été des massacres réciproques. Les choses deviennent irréductibles quand les fossés se creusent. Mais j’espère que les historiens pourront reprendre ce moment avec tous les témoignages qu’on leur fournit maintenant. Et des accords d’Évian jusqu’en juillet 1962, ça a été terrifiant ce qui s’est passé en Algérie, terrifiant… De façon générale, tous les Juifs, qu’ils soient fonctionnaires, postiers, artisans, etc., se sont sentis incertains sur leur avenir. Ils sont partis en masse, comme les Français. Il faut dire quand même que dans la population juive, il y en a beaucoup qui, proportionnellement plus que dans la population chrétienne, ont été plus engagés pour l’indépendance ; c’était une minorité, mais ils étaient proportionnellement plus nombreux que les Européens de petite bourgeoisie. La situation coloniale était une structure qui allait de soi. Vous avez maintenant encore des enfants, qui ont maintenant un

certain âge, dont les parents étaient « pieds-noirs » 2, et qui racontent qu’en Algérie tout était très bien, qu’on vivait bien, qu’il n’y avait pas de problème. Une dame me disait : « Mais ma mère est une très vieille dame et elle n’en démord pas, elle n’a rien vu, rien entendu, ni de la situation coloniale, ni de la guerre d’indépendance ». C’est très fréquent cette négation de la situation coloniale, c’est un fait de structure, ça allait de soi. L’autre : Oui, ça me fait penser, par association d’idées, aux écrits de Germaine Tillion qui n’a pas reconnu le fait colonial comme structure d’oppression, c’est un reproche qu’on lui a fait. Elle trouvait que le colonialisme était un « vieux croquemitaine », mais sans en percevoir la réalité oppressante et négatrice de la liberté de l’autre. Donc en effet, ce qui montre bien que c’était un fait de structure admis et qui pénétrait les consciences de façon profonde. AC : De façon très profonde, sans compter que Germaine Tillion a quand même essayé de dire des choses… Mais elle était très proche des populations berbères avec lesquelles elle travaillait, et elle avait un rapport d’intimité, de complicité avec eux, elle n’a pas vécu réellement dans la société coloniale. L’autre : Il faut avoir été du mauvais côté de la colonisation pour se rendre compte à quel point ça a été un phénomène d’oppression institué.

Je dis « pieds-noirs » par commodité de langage. Mais j’insiste depuis toujours, y compris auprès des historiens, sur le fait que cette appellation n’est venue qu’après-coup, pour désigner les « rapatriés » d’Algérie. Elle n’existait pas en Algérie jusqu’à l’Indépendance.

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homme c’était ? En tant que chef de service déjà puisque vous étiez son interne, en tant que théoricien ? AC : Il avait déjà écrit Peau noire, masques blancs4 et Le Syndrome nord africain5… dont il ne faisait jamais état ! Ce n’est que par des gens de France que nous avons su ce qu’il avait écrit. Il n’en parlait jamais. En tous les cas avec ses internes. Même Pierre et Claudine Chaulet ont appris par d’autres personnes de France que ce psychiatre avait déjà écrit Peau noire et masques blancs. C’était quelqu’un qui voulait tout changer.

J’avais commencé par faire philo avant médecine parce qu’il fallait que je connaisse l’homme, l’humain Il y avait de quoi dans la psychiatrie des années 1954-1955. C’était comme en France, en pire : des grands asiles, des infirmiers pas du tout formés, et puis la ségrégation, pavillons d’hommes musulmans, pavillons de femmes musulmanes, pavillons d’hommes européens d’Algérie, pavillons de femmes européennes d’Algérie. Tout était vraiment très compartimenté. D’autres médecins se méfiaient de lui. Ils disaient : « Mais qu’est-ce que c’est que ce nègre qui vient nous embêter, c’est comme ça en Algérie depuis toujours, on ne peut rien faire avec les indigènes ». Fanon était toujours très bien habillé, même 3 Voir la préface de Frantz Fanon, portrait. Paris : Le Seuil ; 2000. 4 Peau noire, masques blancs. Paris : Le Seuil ; 1952. 5 Le Syndrome nord africain. In : Esprit, fév. 1952.

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AC : Tout à fait, du mauvais côté, très en pointe, des chrétiens ou atteint d’une façon ou d’une progressistes. On était là dans autre. Quand on est sur le bord, une expectative sur l’avenir, on on peut mieux entendre. Mais voulait que ça change en Algéles gens ne se rendaient pas rie. Je crois que c’est Chaulet qui compte. Par exemple, et ce n’é- a invité Fanon, qui venait d’arritait un scandale pour personne, ver à l’hôpital psychiatrique de je vais encore parler de l’antisé- Blida, fraîchement débarqué de mitisme : mais, quand j’étais au métropole comme on disait. Il a lycée, on faisait un journal avec fait une brillante conférence sur des copines, je n’ai jamais pu l’angoisse et sur la peur. Pour les jeunes franchir la Fanon ouvrait un que nous étions, si p o r t e d’une mai- champ, un monde pour pleins de questionmais beaucoup d’entre nous nements, son de mes avec très peu de réamies catholiques. Plus tard, j’ai eu des ponses, c’était une ouverture copains chrétiens progressistes. considérable qui liait le singuEt personne ne s’étonnait du lier et le politique : il y avait fait, que ce soit les directrices ou ceux qui étaient du côté du autre, qu’il n’y ait jamais qu’une marxisme pur et dur : « Quand ou deux filles d’origine musul- la révolution de l’inégalité sociale arrivera tous les autres mane dans les classes. L’autre : C’était une évidence… problèmes seront résolus » ; AC : C’était une évidence ! Et les quelques-uns étaient vaguedockers sur les quais dans le ment phénoménologues…, port d’Alger, les gens se par- bien sûr on lisait, mais Fanon laient entre eux et disaient : ouvrait un champ, un monde « Oh, il n’y avait personne sur pour beaucoup d’entre nous, les quais ce matin ». Or, il y avait pour moi notamment qui savais des dockers indigènes et ils que je voulais faire psychiatrie, j’étais externe, et c’est comme étaient très nombreux ! L’autre : Nous voudrions parler ça que la rencontre s’est faite. de votre engagement personnel On m’a présenté à Fanon à la et de votre rencontre avec Frantz sortie de cette conférence et Fanon, vous qui êtes une pas- l’année d’après, il m’a proposé seuse de ses idées. Comment de venir comme interne à Blida. Tout est toujours intriqué : la s’est passé ce moment-là ? AC : Les deux sont associés, c’é- réflexion politique, l’engagetait dans cette période des an- ment, la rencontre, la psychianées 1953-1954. J’ai rencontré trie. Voilà. Par rapport à l’école Frantz Fanon3, à l’AJASS (As- d’Alger, il avait une conception sociation de la Jeunesse Algé- de la psychiatrie qui était radirienne pour l’Action Sociale), calement différente… mais que qui regroupait des jeunes de certains d’entre nous chermon âge, plus âgés également, chions, parce que nous étions j’étais une des plus jeunes (oui, affligés de ce qu’on nous enseinous voulions parler au nom de gnait à la fac en psychiatrie ou la jeunesse algérienne) : il y avait en neurologie. tout un mouvement issu du L’autre : Comment pourrait-on scoutisme musulman qui était parler de Fanon ? Quel genre d’-


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ses blouses étaient d’une élé- un peu morcelé mais… oui, il beaucoup d’enfants portugais gance totale, il avait trente ans. nous orientait beaucoup vers ces dans les écoles du 18e, fraîchement arrivés, et dont on sentait Au début, les infirmiers dis- lectures-là. aient : « Mais qu’est-ce qu’il L’autre : Alors il y a eu l’indé- qu’en rentrant au cours préparanous veut celui-là ? ». En Algé- pendance, le départ en France. toire ils n’étaient pas encore en rie, à l’époque, quand on était Mais ce projet d’être psychana- état d’apprendre à lire et à écrire noir, ce n’était pas pareil que lyste vous pouvez en faire une le français. C’étaient des espèces quand on était blanc. Après, ils histoire ? À quel moment vous de classes de transition. J’ai mis ont été enthousiastes car ils vous êtes dit que vous vouliez ça en place, pendant trois ou quatre ans, et ça donnait de très avaient compris le rapport à l’au- être psychanalyste ? tre, l’aliéné, pensionnaire de l’- AC : N’oubliez pas que c’était en bons résultats. hôpital et qu’eux-mêmes 1963-1964, j’ai débarqué en Et puis j’ai fait une analyse, j’ai accédaient au savoir de ce rap- sachant que je voulais faire une poursuivi ce projet. Pour moi, ça avait une autre finalité que port. Donc, il voulait changer Pour ma part, je crois profondément celle de devenir titulaire et membre d’une société. beaucoup de choses et il en l’expérience psychanalytique L’analyse m’a beaucoup voulait nous enseigner. L’autre : Il vous faisait lire juste- psychanalyse. Mais à l’époque, il apporté. y avait ce qu’on appelait l’analyse L’autre : Y a-t-il eu dans votre ment… didactique pour devenir psycha- pensée psychanalytique des AC : Beaucoup… L’autre : C’est grâce à lui que nalyste ; ce que j’ai beaucoup choix très déterminés, par rapvous avez découvert la psycha- combattu les années après. Je ne port à Lacan, par exemple ? savais pas si j’allais retourner en AC : Lacan entre autres. J’ai dénalyse ? AC: Pas seulement. J’ai découvert Algérie ou pas, ce sont les cir- missionné de l’Institut de psyla psychanalyse par deux choses. constances de la vie qui l’ont dé- chanalyse, mais je connaissais La première est que j’avais com- cidé. J’y allais assez réguliè- beaucoup de monde… des gens mencé par faire philo avant mé- rement, aux vacances scolaires. au Quatrième groupe, j’ai très decine parce qu’il fallait que je Je me suis rendu compte très bien connu François Perrier. On connaisse l’homme, l’humain. progressivement que le régime se croisait beaucoup plus que Les réponses données en méde- changeant, les mentalités aussi, maintenant, puis il y a eu la créacine ne me satisfaisaient pas je n’avais plus beaucoup d’espoir tion d’un mouvement Confronbeaucoup, et je m’étais dit : « Je d’y faire ma vie comme on dit. tation, dans le milieu des années vais faire de la psychiatrie » ; mais Puis j’ai fait des rencontres dans 1970. Il correspondait à un been même temps, je continuais à ma vie personnelle. soin de décloisonnement des inlire beaucoup de philo et j’ai lu En France, dans les années stitutions psychanalytiques, il Pulitzer, vous ne connaissez pas 1970-1972 comme étudiant, sera le cadre d’« événements », vous, cette génération-là ? c’était une époque de galère, et tel celui des retrouvailles de pour gagner ma vie, j’ai été prise François Perrier et de Wladimir L’autre : Non… AC : Critique des fondements dans les institutions, j’ai été à Granoff à l’occasion de la préde la psychologie de Pulitzer. Il l’impasse Compoint, qui est ce sentation du livre de Serge Len’était pas psychanalyste mais il qu’on appelle actuellement un claire, On tue un enfant. Les posait des questions qui allaient centre médico-psychologique. Il quelques numéros de la revue directement du côté de l’incon- dépendait de la Croix-Rouge, Confrontation seront l’occasion scient et de la subversion de beaucoup de gens de ma généra- d’aborder des thèmes peu ou pas toute psychologie. Ça m’a beau- tion y ont été, soit comme travaillés jusque-là par la psychacoup orientée. Fanon avait psychothérapeute, soit comme nalyse. monté toute une bibliothèque à médecin-psychiatre. Et là j’ai in- Ce mouvement rassemblait des l’hôpital psychiatrique où il avait venté ce qu’on appelait les clas- gens venus de l’Institut comme fait entrer beaucoup de livres. ses d’appoint. Ce n’était pas un moi et qui étaient frondeurs, et On lisait tout pêle-mêle : Reich, joli nom, mais ça rimait avec d’autres venus de l’École freuHélène Deutsch, Freud, c’était Compoint. À l’époque, il y avait dienne. À l’époque, on avait fait

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res ! Je voyais beaucoup de clivages au sein de l’École, il y avait les maoïstes, ceux qui sont devenus ceux que j’appelais les « ingénieurs de la psychanalyse  ». Bon, ils débutaient leur analyse, il ne faut pas trop leur en vouloir, mais quand même. Pour ma part, je crois profondément en l’expérience psychanalytique. Il y a eu la dissolution de l’École ;

C’était le triomphe de la structure ; l’histoire, disait-on, c’était de l’ordre de l’imaginaire je préférais ceux qui étaient contre la dissolution, du groupe d’Entretemps à ceux qui, complètement aveuglés par ce qui se passait, ne pensaient qu’à suivre ce que, paraît-il, Lacan disait ou recommandait. Les choses se sont défaites comme ça. Je me suis dit que ça allait donner un peu de souffle. Et puis il y a eu tous les groupes qui se sont formés. J’ai fait partie d’Entretemps, du Cercle freudien, la Fédération des ateliers de psychanalyse. Il y avait aussi le groupe de Clavreul, plus tard, lors d’une deuxième dissolution, quand Melman, Clavreul, Safouan se sont séparés de Miller. Et puis il y en a eu d’autres depuis ! J’avoue, je ne suis plus tout à fait au courant. L’autre : Donc vous avez suivi tous ces mouvements et ces dissolutions de très près. AC : On avait créé un journal qui s’appelait Espace, dans le cadre de la Fédération des ateliers. À cette époque-là, nous voulions créer des transversalités. Les groupes se multipliaient, se fondant sur des relations plutôt transférentielles,

mais les gens avaient envie de travailler d’un groupe à l’autre. Puis il y a eu la création du Collège de Psychanalystes. Il s’agissait de travailler, quelles que soient les écoles, ce qu’on appelait pudiquement le social. Cela voulait interroger « les rapports de la psychanalyse et du champ social ». Des psychanalystes de tous bords y sont venus, restés, repartis. Des gens de toutes sortes, anthropologues, sociologues, historiens, philosophes y ont participé. Lefort est venu admonester les psychanalystes pour leur dire qu’avec les outils qu’ils avaient, ils devaient s’occuper du politique. La politique les attendait ! Le collège éditait une excellente revue Psychanalystes. Plus de quarante numéros avec des thèmes très précurseurs : « L’argent, les violences, l’étranger, le rapport aux technosciences ». J’ai été un grand moment responsable de cette revue et organisé le colloque sur « Violences et subjectivation » avec une table ronde sur «  La guerre d’Algérie ». C’était la première fois que l’on parlait dans les milieux psy des conséquences psychiques de cette guerre… J’avais invité Benjamin Stora dont je connaissais le travail de longue date, mais dont l’œuvre était encore peu médiatisée. C’était en 1989-1990 je crois. L’autre : Justement, cette articulation entre psychanalyse et histoire, psychanalyse et politique, l’avez-vous faite à partir de cette pensée que vous décrivez comme très en avance ou avezvous dû vous décaler de la pensée psychanalytique ? AC : Je me suis décalée par rapport à une pensée psychanalytique à l’époque, en exercice. C’était le triomphe de la struc-

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un petit groupe de travail avec René Major. Denis Vasse, Michèle Montrelay, Maria Török, Derrida sont venus parler… Quand Denis Vasse est venu parler, ça a fait un scandale à l’École freudienne, alors que justement Confrontation essayait de se rapprocher des gens de l’École freudienne. Beaucoup de gens se rencontraient. Le fait d’être dans une institution ne m’intéressait pas trop. Un jour, j’ai eu un coup de téléphone de Lacan, parce qu’une de mes analysantes avait été le voir. Il me dit : « Ah je vois qu’elle est dans de très bonnes mains, mais vous ne voudriez pas venir me rencontrer ?  ». C’était le style de Lacan. Alors j’ai été le voir et il voulait vraiment que je fasse un travail avec lui. Je lui ai dit non, je venais de reprendre mon analyse avec quelqu’un que j’aime beaucoup, qui est morte depuis, elle-même était une immigrée hongroise qui avait eu des ennuis à l’Institut. C’était une grande dame de la psychanalyse : Maria Torök. Je me suis rapprochée de l’École freudienne, un peu sur la pointe des pieds, pour assister à certains colloques, et participer à certains groupes. Je connaissais très bien les gens de l’Ordinaire du psychanalyste. Un petit collectif de jeunes de l’École freudienne qui avait créé un journal sans que les noms des auteurs y figurent, mais où déjà apparaissaient de façon impertinente des préoccupations du politique et du social. Je vois que vous ne connaissez rien de cette période alors il va falloir que vous cultiviez vos classiques, parce que, ne comptez pas sur moi pour vous raconter l’histoire du mouvement ! Cela prendrait des heu-


Revue L'autre 2011 Vol. 12 n°3  

Extrait de la revue L'autre 2011 Vol. 12 n°3 Dossier : Parentalités

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