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2011, Vol. 12, N°2

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CLINIQUES, CULTURES ET SOCIÉTÉS

REVUE TRANSCULTURELLE

La culture : ni tabou, ni révolutionnaire ! Claire MESTRE, Yoram MOUCHENIK, Thierry BAUBET, Malika BENNABI, Marie Rose MORO

Éditorial

Ethnologues de nous-mêmes Entretien avec Patrick CHAMOISEAU Par Vanessa GIRARD, Émile RIBACK et Claire MESTRE

Entretien

Dossier l’enfant plurilingue à l’école

Dossier coordonné par Jacqueline BILLIEZ et Marie Rose MORO

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Accueillir les langues des enfants descendants de migrants à l’école : oui mais comment ? Jacqueline BILLIEZ Oser la transmission de la langue maternelle Dalila REZZOUG, Marie Rose MORO

Éveil aux langues et aux cultures à l'école : une démarche intégrée avec un triple objectif cognitif, affectif et social Chantal DOMPMARTIN-NORMAND

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Portes ouvertes à l’école : accueillir l’enfant dans sa/ses langue/s Marie-Odile MAIRE-SANDOZ, Diana-Lee SIMON, Patricia LAMBERT

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À propos du métis et du métissage (XVIIIe-XXe siècles) Laurette CÉLESTINE

Articles originaux

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Le seppuku, mort volontaire ou sacrifice rituel ? Cyprien ANRÖCHTE

Étudier à l’Inalco la langue de ses origines, une stratégie de reconstruction identitaire Dominique ROLLAND

Recherches

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Addiction et agressivité chez les adolescents en échec scolaire : approches cognitive, psychodynamique et interculturelle Amira KARRAY, Daniel DERIVOIS


Illustration de couverture créée par Anna et Elena Balbusso

L’AUTRE MAGAZINE

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Denis Martinez, peintre Marion GÉRY

PORTRAIT

Quel statut clinique pour l’esprit gardien ? Geneviève DEROY ANDRÉ

DÉBAT

Cette gifle qui n’a jamais eu lieu… En hommage à Fadia, fille de Sidi Bouzid Abdelhamid LARGUÈCHE

ACTUALITÉ

Raconte-moi ta maison. Narration du traumatisme dans les consultations avec des enfants réfugiés Louise DACQUI

NOTE DE TERRAIN

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Déclic Entretien avec Philippe Bazin, photographe Par Élisabeth DO

VOYAGES DES CRÉATEURS

Correspondances. Un documentaire qui donne à entendre autre chose que la surface du discours Marion GÉRY Winter’s bone, Mad Men François GIRAUD

IMAGES

239 REVUE DE PRESSE François GIRAUD

241 LIVRES

Directeur de la publication : Allan GEOFFROY Directrice scientifique : Marie Rose MORO Rédacteurs en Chef : Thierry BAUBET, Taïeb FERRADJI, François GIRAUD, Claire MESTRE Comité de rédaction : Tahar ABBAL, Hélène ASENSI, Julie AZOULAY, Malika BENNABI, Stéphane BOUSSAT, Daniel DERIVOIS, Najib DJAZIRI, Elisabeth DO, Patrick FERMI, Taïeb FERRADJI, Michèle FIÉLOUX, Marion GÉRY, Myriam HARLEAUX, Felicia HEIDENREICH, Raphaël JEANNIN, Lucette LABACHE, Christian LACHAL, Myriam LARGUECHE, Jacques LOMBARD, Jean-Baptiste LOUBEYRE, Héloïse MARICHEZ, Yoram MOUCHENIK, Lisa OUSS-RYNGAERT, Danièle PIERRE, Benoit QUIROT, Alejandro ROJASURREGO, Dominique ROLLAND, Jeanne-Flore ROUCHON, Sophia SELOD, Leticia SOLIS, Olivier TAIEB, Saskia von OVERBECK OTTINO Comité scientifique : Jean-François ALLILAIRE, Thérèse AGOSSOU, Marc AUGÉ, Lionel BAILLY, Armando BARRIGUETE, Patrick BAUDRY, Esther BENBASSA, Alban BENSA, Alain BENTOLILA, Gilles BIBEAU, Alain BLANCHET, Doris BONNET, Michel BOTBOL, Abdelwahab BOUHDIBA, Michel BOUSSAT, Salvador CELIA, René COLLIGNON, Ellen CORIN, Boris CYRULNIK, Alberto EIGUER, Marcelle GEBER, Maurice GODELIER, Bernard GOLSE, Antoine GUEDENEY, Momar GUEYE, Françoise HÉRITIER, Baba KOUMARÉ, Suzanne LALLEMAND, Jon LANGE, François LAPLANTINE, Serge LEBOVICI, Michel LEMAY, Marsha LEVY WARREN, Jean MALAURIE, Martin Jesus MALDONADO-DURÁN, Jacqueline RABAIN-JAMIN, Jean-Jacques RASSIAL, Cécile ROUSSEAU, Carolyn SARGENT, Jérôme VALLUY, Andras ZEMPLÉNI Comité de lecture : Publié chaque fin d’année. Traducteurs : Wilmer HERNANDEZ-ARIZA, Gema ZURITA-GOMEZ, Marie MORO (espagnol), AnneCharlotte CHAPUT, Felicia HEIDENREICH (anglais), François GIRAUD (anglais, espagnol) Secrétaire de rédaction : Thierry BAUBET Communication : Héloïse MARICHEZ Revue L’autre, Service de Psychopathologie, Hôpital Avicenne, 125 rue de Stalingrad, F93009 Bobigny cedex. Tél. : (33) 01 48 95 54 71/75, Fax : (33) 01 48 95 59 70 E-mail : revue.lautre@laposte.net Assistantes de rédaction : Stéphanie BRUNEAU, Sophie WERY Illustration de couverture créée par Anna et Elena Balbusso Mise en pages : Jean CORRÉARD Indexation : Les articles publiés dans L'autre sont indexés dans les bases suivantes : Anthropological Index Online (Royal Anthropological Institute, British Museum, Royaume-Uni) ; Base SantéPsy (Réseau ascodocpsy, France) ; Bibliothèque Sigmund Freud (Société Psychanalytique de Paris, France) ; FRANCIS (INIST/CNRS, France) ; IBSS : International Bibliography of Social Sciences (The London School of Economics and Political Science, Royaume-Uni) ; PASCAL (INIST/CNRS, France). Abonnements : Voir à la fin de ce numéro Éditeur : LA PENSÉE SAUVAGE, BP 141, 12 Place Notre Dame, F-38002 Grenoble cedex. Tél. (33) 04 76 42 09 37 - Fax : (33) 04 76 42 09 32 E-mail : lapenseesauvage@free.fr Revue publiée avec le concours de la Région Rhone-Alpes. Numéro publié avec le soutien du l’ACSÉ et de l’AIEP. © 2011, Eds La pensée sauvage. Tous droits réservés ISSN 1626-5378 - ISBN 978 2 85919 274 7


ÉDITORIAL

Claire Mestre Yoram MouChenik thierry BauBet Malika BennaBi Marie rose Moro

La culture : ni tabou, ni révolutionnaire !

L

Cf. notre article : Mestre C, Moro MR. Pour une République multiculturelle. L’autre, Cliniques, Cultures et Sociétés 2010 ; 11(2) : 132-134.

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a toile et les médias ont été pris de folie à la parution d’un livre dont le titre, Le déni des cultures (Lagrange 2010), promettait des révélations dérangeantes. Or, avant le contenu lui-même, c’est la réaction qui interroge. Faut-il y voir un effet de contexte ? Faut-il y déceler un problème français, qui se matérialise dans la difficulté d’utiliser des mots comme culture ? Sans doute les deux… Pour le contexte, il est vrai que le livre apparaît à un moment où sont maniés politiquement et idéologiquement des amalgames entre immigration et criminalité de façon scandaleuse. Et le livre alimenterait ainsi des amalgames tout en feignant nous ouvrir les yeux sur un tabou. D’autres chercheurs, passés par l’université anglo-saxonne, avaient déjà attiré notre attention sur la frilosité des Français à nommer, du fait de leur passé vichyssois et colonial, mais aussi de notre idéal républicain, des constructions « raciales  », «  ethniques  », « culturelles », au risque de produire des inégalités et du rejet1. Comme si nommer des discriminations en montrant clairement comment on les génère, contribuait à les créer de toute pièce. Le choix des mots, c’est le choix des définitions, non pas taillées dans la pierre, mais subtilement dessinées à partir des contextes politiques et historiques. Et, finalement, c’est par le choix des mots et des définitions que se révèlent aussi les intentions d’un chercheur, en plus des zones d’ombre qu’il désire éclairer. Sur le livre lui-même, le titre reflète mal une recherche qui s’efforce d’analyser une réalité d’une grande complexité, alliant des données sociales,

politiques, socio-économiques et culturelles. Le chapitre le plus polémique et le plus critiquable est celui où les facteurs d’échec scolaire et de délinquance sont analysés comme étant les conséquences de facteurs culturels, tels que la structure familiale, l’autoritarisme (et non l’autorité) des pères, l’inféodation des femmes et la polygamie. Ce lien a valeur d’interprétation, une interprétation qui réitère les peurs que suscite l’étranger par sa différence, mais aussi qui confortes les dénonciations d’une certaine classe politique de droite. Comme toute interprétation, elle met là aussi en exergue un choix méthodologique qu’il nous faut examiner. Pourquoi mettre plus l’accent sur une particularité familiale plutôt que sur les interactions des familles avec la société d’accueil ? Pourquoi mettre plus l’accent sur des supposées valeurs intrinsèques plutôt que sur des trajectoires migratoires ? Pourquoi voir la culture comme un carcan qui enferme les individus plutôt que comme un système de représentations et d’actions en continuelle transformation ? L’auteur ne manque pas de complexifier son propos, mais, cependant, il oublie, ou plutôt ignore, des facteurs que la clinique transculturelle a déjà finement étudiés. Il est à noter que ses références psychologiques sont rares et pauvres. Non pas que les facteurs psychologiques auraient le dernier mot, mais la clinique est un regard qui permet d’autres interprétations. L’auteur ignore tout d’avancées méthodologiques comme le complémentarisme préconisé par Devereux, et dans lequel nous nous situons, qui permet d’analyser des objets complexes et en continuel


ÉDITORIAL

mouvement, des objets de dedans et de dehors, intimes et collectifs avec, par exemple, le double regard anthropologique et psychanalytique, ou linguistique et psychologique. Justement, sur de telles questions qui impliquent les êtres et les familles en situation transculturelle, étudier les interactions entre l’intime et le collectif n’est pas tabou. Ceci est en marche depuis Comment donner vie les années 1950 dans différents pays du monde et élever un enfant comme les USA, le Canada en terre étrangère et la France, alors pourquoi ignorer la méthode si ce n’est les résultats et ne pas se donner les moyens d’analyser la complexité et les interactions entre les niveaux ? Par ailleurs, sur un plan anthropologique, au sein même des groupes sahéliens, les dynamiques et les projets de migration sont différents : ils contraignent fortement le respect des structures familiales et le contrôle par le groupe d’ici et du pays d’origine. Ceci se révèle également significatif pour des groupes turcs, venant de régions rurales, migrants collectivement. La migration s’organise pour perpétuer les valeurs familiales et reconduire des pratiques, dont les alliances matrimoniales, ceci dans un hypothétique projet de retour, mais aussi de désir de protection et de lien communautaires. C’est bien sûr sans compter sur les inévitables liens avec la société d’accueil et sur les aléas du choix, même contraint, des jeunes. Les liens avec les institutions de la République sont obligatoires, même dans les quartiers de relégation. Le fait que

les enfants migrants, ceux d’origine africaine particulièrement, soient des enfants en difficulté scolaire avant d’être potentiellement des adolescents rebelles, fait écho aux recherches ethnopsychiatriques : l’enfant traverse trois périodes de vulnérabilité que sont la naissance, les grands apprentissages scolaires à l’école primaire et l’adolescence. On ne peut pas ne pas faire de lien entre l’extrême vulnérabilité des femmes migrantes en période périnatale et la difficulté future de leurs enfants. Non pas dans une causalité linéaire psychologique, et pas plus dans un intrinsèque défaut culturel. Les femmes africaines sont particulièrement dans un rapport d’inégalité dans la période périnatale : elles subissent, elles et leurs bébés, plus de risques morbides. C’est la distance entre société d’accueil et l’idéal « culturel » de ces femmes qui se révèle problématique, surtout pour le premier-né en France. Les femmes sont alors dans une solitude face à des questions cruciales concernant leurs compétences et le futur de l’enfant ; comment donner vie et élever un enfant en terre étrangère pourrait résumer leurs difficultés. Certaines équipes hospitalières tentent d’ouvrir progressivement leurs savoirs à une meilleure hospitalité qui tiendrait compte des facteurs conjugués, socioéconomiques, culturels et individuels. Ensuite, que nous apprend le rapport à l’école des enfants de migrants ? Que leur vulnérabilité est essentiellement due à la distance école-famille, dont le mutisme des enfants en est le symptôme le plus frappant, et à l’ignorance

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par l’école du potentiel créateur du bilinguisme. Avoir une bonne représentation de sa langue maternelle ou mieux encore la parler et être bilingue est un facteur de protection de l’estime de soi des enfants, un puissant tuteur pour que les enfants aient un vrai désir de langue en français et un désir d’apprendre les valeurs du monde d’accueil de leurs parents, qui est leur monde à eux, comme le montre les travaux des 2 Cf. le numéro de L’autre, Clilinguistes et des ethnopsychiatres2. On niques, Cultures et Sociétés sur sait à partir de là comment lutter contre « L’enfant et les langues  » 2008  ; 9(2) ou Moro MR. Nos l’échec scolaire des enfants de migrants enfants demain. Pour une socomme le montrent les travaux des spéciété multiculturelle. Paris  : Odile Jacob ; 2010. cialistes de sciences de l’éducation qui, depuis quelques années, ont intégré la situation migratoire de ces enfants dans leur réflexion et leurs recherches, comme par exemple les travaux de 3 L’échec scolaire des enfants Martine Chomentowski3. Il faut reconde migrants. L’illusion de l’éganaître que pour certains enfants de milité. Paris : L’Harmattan ; 2009. grants élevés dans leur langue maternelle, le français est de fait la langue seconde et les méthodes pédagogiques doivent prendre en compte ce fait qui diminue considérablement l’échec scolaire en français. Ainsi, soutenir les langues premières des enfants, faire en sorte que la diversité linguistique soit présente à l’école comme le préconise les textes européens, produit La culture est constitutive chez les enfants des facteurs de réussite et de comprédu sujet, mais repassée par hension de ce qui leur fait sa subjectivité et son intime mal, au lieu d’hypothèses qui ne prennent en compte que la fixité des cultures ou le modèle d’autorité des familles. Enfin, à l’adolescence, leur construction identitaire complexe doit conjuguer au singulier pluriel filiation et affiliations multiples tant à ce qui a été transmis par leurs parents qu’aux représentations et pratiques du monde français et à ses valeurs. Cette adolescence en situation transculturelle, comme toute adolescence qui plus est

en situation de métissages, ne va pas sans transgression, sans heurts, sans réaménagements. C’est donc bien le lien entre institutions et enfants de migrants qu’il faut inévitablement interroger, ainsi que l’absence de médiation entre les familles et ces mêmes institutions. La clinique nous montre que ce rapport difficile commence dès la naissance des enfants, avec un risque considérable de disqualification parentale, qui bien sûr résonnera de façon brutale avec une politique d’immigration, laquelle, ne se préoccupant plus que de la restriction « des flux migratoires », délaisse les initiatives citoyennes qui permettent justement la médiation entre les groupes culturels et les institutions. Cette même politique qui prône l’effacement de la langue maternelle alors qu’elle est nécessaire aux parents et aux enfants qu’elle n’empêche pas d’apprendre le français ; elle les aide plutôt à le faire en constituant un socle conceptuel indispensable. L’école, qui a longtemps été le meilleur facteur de réussite républicaine, se voit aujourd’hui interrogée quant à ses capacités à faire face aux potentialités créatrices des migrants autant qu’à leur vulnérabilité. La culture, tel le liquide amniotique, disait Kerouac, est constitutive du sujet, mais repassée par sa subjectivité et son intime. L’isoler ne nous paraît, au regard de ce que nous apprend le courant transculturel depuis plus de cinquante ans, ni souhaitable ni révolutionnaire. Faisons plutôt l’éloge des métissages.

Bibliographie Lagrange H. Le déni des cultures. Paris : Seuil ; 2010.

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Bordeaux, Paris, le 1er décembre 2010


ENTRETIEN

ethnologues de nous-mêmes entretien avec Patrick Chamoiseau Par Vanessa Girard, Émile riback et Claire Mestre « La volonté profonde de tout Homme, de tout peuple, de toute communauté quelle qu’elle soit c’est d’être libre, de sentir son génie éclabousser son lieu et l’inscrire dans le monde ». Patrick Chamoiseau, Libération, 27 novembre 1999

P

atrick Chamoiseau est né à Fortde-France, le 3 décembre 1953 ; il est l’un des représentants de la littérature antillaise actuelle et un farouche défenseur de la Créolité dans la droite lignée d’Édouard Glissant. Après des études de Droit et d’Économie Sociale en métropole, Patrick Chamoiseau revient rapidement en Martinique, éternelle inspiratrice qu’il ne cesse d’explorer, rêver et disséquer dans ses livres ou divers films. Il nous révèle une Martinique d’antan lontan aux parfums d’enfance et des marchés de Fort-de-France, une Martinique des petites gens, des djobeurs, de la douceur et de la souffrance du métissage des Antilles modernes. C’est en 1992 qu’il obtient le prix Goncourt pour son roman Texaco. Depuis, tel un Guerrier de l’Imaginaire, il continue de veiller et d’écrire des fictions, mais aussi des essais tels Quand les murs tombent ou L’intraitable beauté du monde. avec son compère Édouard Glissant, où il montre sa vigilance quant au monde moderne ; vigilance et préoccupations qu’il exprime aussi sur le terrain puisqu’il continue son travail d’Éducateur de la Protection Judiciaire de la Jeunesse. C’est d’ailleurs dans son bureau que j’ai pu le rencontrer par une de ces chaudes et lourdes journées de Fort-deFrance écrasée de soleil…

L’autre : D’où vient le projet d’écriture ? Patrick Chamoiseau (P.C.) : Alors là (rires), il n’y a pas de projet d’écriture. Il y a d’abord l’écriture et je pense, qu’avant l’écriture, il y a la lecture. J’ai été un très grand lecteur toute mon enfance. Je suis le dernier d’une famille de cinq enfants et je me suis très souvent retrouvé tout seul dans la maison, quand les grands partaient à l’école et, très rapidement, je suis tombé sur une boîte de livres que ma mère cachait dans la penderie, des livres que j’ai commencé à feuilleter… Ma mère était à moitié analphabète, et quand elle a vu que j’aimais la lecture, elle m’a toujours apporté, sans distinction, tout ce qu’elle trouvait comme livres et objets de lecture : des romans photos, des romans d’amours, des livres d’histoire. Ce qui fait que j’ai été un lecteur très universel. Très rapidement, la lecture et les livres sont devenus des amis, un milieu d’habitation, d’exploration. Cela a été très fort et c’est tout naturellement que j’ai essayé de poursuivre ce plaisir. J’ai commencé à transformer la fin des histoires que je n’aimais pas et, progressivement, j’ai aussi commencé à imiter les auteurs

que j’aimais et à écrire des poèmes, du théâtre… Finalement, lorsque j’écris, j’ai le même plaisir que lorsque je lis. Quand on écrit, c’est le même processus ; la question du projet d’écriture va se faire après. Comment ça se produit ? Ça se produit, je pense, par la question de la sincérité, lorsqu’on écrit, on ne peut passer à côté de la sincérité, c’est-à-dire développer un travail créatif, créateur qui ne soit pas en relation direct avec les problématiques intérieures. Moi, mes problématiques intérieures étaient tellement importantes et tellement invalidantes que, très rapidement, le lieu de l’écriture est devenu un lieu de construction, d’exploration et d’amélioration de moimême. Ce n’est pas une entreprise intellectuelle où l’on va traiter tels et tels problèmes… On va, tout d’abord, traiter des problématiques intérieures qui, dans la mesure où on est sincère et impliqué, créent une  sorte d’exploration de la réalité extérieure. Par exemple, j’étais très muet à l’école, parce que créolophone et, pour parler en français, c’était un petit peu difficile, j’avais peur de faire des fautes, car lorsqu’on en faisait, on se faisait poursuivre par les autres enfants

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ENTRETIEN

à la récréation. Donc j’étais devenu produits éclaircissants, à porter les très vite, on s’aperçoit que cette très très muet. C’était vraiment une cheveux lissés, etc. C’est une sorte espèce d’identité originelle qu’est survalorisation du français ! Alors, de construction culturelle de la né- l’Afrique et le nègre ne suffisait pas j’ai dû compenser par l’écriture, gritude qui ne règle pas profondé- à nous permettre de comprendre pour montrer que je n’étais pas si ment quantité de perversions ou de notre réalité, qui est une réalité bête et, lorsque je faisais des rédac- difficultés psychiques et qui, d’une composite. Nous sommes des comtions, le maître me soupçonnait certaine manière, sert aussi d’alibi. posites et nous pouvons rester blotoujours de les faire faire par quel- C’est-à-dire qu’on a le discours qués là ! 90 % des Martiniquais qu’un d’autre car cela ne correspon- d’un côté et, de l’autre côté, on se sont restés sur cette conception dait pas à mon niveau de laisse aller à des fragilités de cette négro-africaine de leur réalité ; ils verbalisation. J’ai donc traité cette nature. Je pense que cette construc- ont encore le sentiment que l’auabsence de verbalisation par l’écri- tion culturelle qu’a représentée la thenticité, c’est vraiment  ce qui ture. J’ai traité beaucoup d’autres négritude, après avoir vécu le dis- nous rapproche de la partie africhoses par l’écriture. Je me souviens crédit lié à mon phénotype, m’a caine, nègre. Alors que l’authentique j’avais beaucoup de problèmes ! permis d’essayer de régler le pro- cité ici, s’il fallait employer ce terme, D’une manière générale, les fem- blème. J’ai plongé dans l’histoire de c’est quelque chose de très ambigu, mes préféraient les hommes de très fluide et très insaisissaclairs, les mulâtres, les blancs. Cette espèce d’identité originelle ble. Donc, la réalité composite Plus on était négrillon, plus était une énigme, ce qui fait qu’est l’afrique et le nègre on était méprisé ! Cette pro- ne suffisait pas à nous permettre que, très rapidement, je me blématique de la négritude, je suis, comme beaucoup d’intelde comprendre notre réalité l’ai vécue très profondément lectuels antillais ou artistes (je de manière intime. Je me souviens l’Afrique, dans l’histoire de l’escla- n’aime pas beaucoup le terme d’inque tout mon travail de revendica- vage, j’ai fait ma propre construc- tellectuel), rabattu sur l’anthropotion de la négritude d’Aimé Césaire tion. Je comprenais d’où venait le logie ou l’ethnologie qui portaient était lié d’abord à ma problématique phénomène et, en le comprenant, sur nous, comme principalement personnelle. cela me permet d’avoir une posture les travaux des Canadiens. On était L’autre : Est-ce que le concept de et aussi de régler certains problè- irrités qu’ils nous prennent comme négritude d’Aimé Césaire peut être mes intérieurs. En cela, ce peut être objets d’étude, mais une bonne parun réparateur narcissique suffisant un réparateur narcissique, loin d’ê- tie de ce que j’ai pu acquérir, en termes d’exploration de ma réalité, pour la problématique identitaire tre complètement opérant. créole ? L’autre : Quel est votre rapport à la venait de ces anthropologues. On P.C. : Oui, ça marche, mais cela psychanalyse et à l’anthropologie ? les repoussait parce que c’était enn’est jamais suffisant. Je pense que P.C. : Ah, cela a été très précieux, ce core une extériorité en regard sur le concept de négritude va porter qui est le propre de notre réalité nous, mais nous avons pu emmagaun rapport culturel à une probléma- antillaise. C’est que, très rapide- siner ce qu’ils faisaient. Nous avons tique complexe d’ordre psycho-so- ment, nous nous sommes retrouvés compris très vite « qu’il fallait que ciologico, etc. Cela réalise une face à une énigme ; quand on a eu nous soyons les ethnologues de construction culturelle, c’est-à-dire notre exploration identitaire, on a nous-mêmes  ». Pourquoi ? Parce le nègre, son histoire, sa réalité, sa commencé à dire : « Nous sommes que, d’une certaine manière, nous souffrance, enfin, tout ce qu’on Africains, on a la peau noire, blacks, relevions d’une énigme anthropolopeut imaginer se cristallise dans on est des nègres, “Black is beauti- gique ! Le composite, comment ça une construction culturelle. Mais ful” » En plus, ce combat de reven- marche ? C’est très difficile à vivre, celui qui a vraiment une fêlure nar- dication est une source pure, d’une c’est de la bâtardise, ce n’est pas net, cissique importante ou un certain certaine manière qui se mêlait à ce n’est pas clair, ça ne correspond nombre de problèmes psychiques tous les processus de décolonisa- à aucun canon d’identité traditionva continuer à les porter. Par exem- tion. C’est un bon bloc qui a occupé nelle. Les grandes structures symple, je vois souvent le cas des Afro- une bonne partie de mon adoles- boliques ici n’existent pas, il n’y a Américains qui ont un discours cence : la revendication de la négri- pas de mythe fondateur, il n’y a pas négriste extrêmement pur et dur et tude et la revendication anti- de genèse. Ce qui fait que la littéraqui sont les premiers à inventer des colonialiste. Le problème, c’est que, ture ou l’art dans notre pays souff-

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mobile et un peu non voyageuse, d’autant plus que l’on séparait les l’atmosphère française me semblait individus. Toute la structure symvraiment étrangère. J’ai vécu cette bolique massive bien répartie était période comme une période d’exil d’abord passée dans « la machine à et cela m’a permis une cristallisa- laver » que représentait la cale du tion sur ce que j’étais profondé- bateau négrier et qui éjectait des dément. Avant d’aller en métropole, bris d’architectures symboliques j’écrivais des romans de plantation dans les plantations et ces petits déalors que je suis né à Fort-de- bris-là se reconstituaient de maFrance. Je ne connaissais que la ville nière individuelle. Alors, la culture et pourtant, comme la littérature composite créole est une culture antillaise était une littérature de qui est fondamentalement posée plantation, mes romans décrivaient sur la trajectoire individuelle. Cette toujours une réalité que je ne trajectoire individuelle a été comconnaissais pas, c’était la campagne pensée par la création ritualisée imaginée ! Cela m’a permis de com- d’espace de solidarité. Même dans prendre que ce qui m’appartenait les contes créoles, quand on regarde vraiment, c’était cette réalité vécue : les trajectoires des héros, ce sont les hauts de Fort-deFrance, les quartiers La culture composite créole est une populaires  et, rapide- culture qui est fondamentalement ment, j’ai cherché cette posée sur la trajectoire individuelle dimension nostalgique de mon être, la partie d’imprégna- des Ti Jean l’horizon qui ne travaille tion de mon enfance. Cela m’a per- que pour lui-même, qui ne dira jamis d’écrire Texaco, qui décrit une mais : « Mes amis, rassemblez-vous, réalité urbaine et rompt radicale- nous allons attaquer le maître » ! La ment avec l’atmosphère de la plan- trajectoire individuelle, c’est « détation. Je dirais que l’exil crée un brouillé pa péché » qui va lui persentiment de nostalgie et permet au mettre d’améliorer sa condition et, créateur de mieux comprendre la dans un deuxième temps, celle des période d’imprégnation, la période autres. Ce qui fait que toute la fondatrice, le retour aux sources, structure symbolique, dans un mais au sens individuel car, dans le espace composite, est une construccomposite, c’est la dimension escla- tion individuelle, ce qui ressemble vagiste qui est le lieu fondateur de exactement à la modernité. La monos réalités. L’esclavagisme nous dernité, c’est l’individuation et chaprécipitait dans une modernité ex- cun doit revenir, d’une manière trême et, cette modernité extrême, solitaire, avec ce qu’il reçoit des réc’est le fait que l’esclave qui survit à alités contemporaines pour tenter la traversée du bateau négrier est de se construire une architecture de éjecté d’une perception complé- principes et de valeurs avec laquelle mentaire de lui-même pour entrer il se débrouille. On dit que la fadans une trajectoire individuelle. mille antillaise est une famille maC’est une individuation qui est ter- trifocale ? Oui et non. rible dans l’habitation esclavagiste, Nous avons une culture matrifocale c’est un individu qui descend avec de base, mais qui est traversée par des petits bouts de Dieu, des petits des trajectoires individuelles. Il est bouts de cosmogonie, des petits donc utile d’essayer de repérer quels bouts de symboles, et qui va devoir sont les principes actifs dans bricoler de manière individuelle, chaque famille dont nous nous oc-

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rent d’un manque de développement des sciences humaines qui porteraient très directement sur notre réalité et qui partiraient des réalités composites. L’autre : Peut-on être anthropologue de soi-même, être son propre sujet d’étude ? Sans passer par la psychanalyse ? N’encourt-on pas le risque de rester dans le mystère de la réalité composite ? P.C. : Oui, je ne sais pas. Mais c’est vrai que la question du décentrement dans une réalité composite est différente car nous sommes naturellement diffractés, pas décentrés, mais diffractés. C’est-à-dire que, dans une réalité composite comme la nôtre, vous allez voir que le créole va choisir un petit bout de l’humain ; on a une part africaine, on a des négristes, des négro-africains, des mulâtres… Mais la question du décentrement se pose autrement. Nous n’avons pratiquement aucun absolu dans notre réalité, nous ne sommes pas dans une espèce de fermeture, nous sommes plus sensibles aux dérives, aux aliénations, aux choix partiels, aux imitations, qu’à une espèce d’absolu « ethno je ne sais pas quoi » qui nous rendrait aveugles. Nous sommes vraiment dans une position instable et fragile. L’autre : Est-ce que le passage en métropole n’a pas été pour vous une étape nécessaire, justement pour la reconnaissance de vousmême ? P.C. : Non, mon passage en France, je l’ai vécu comme un exil. C’est vrai que Glissant, dans l’intention poétique, parle de cette vision qui est celle du composite : c’est la vision du fils et le regard de l’étranger. En France, nous sommes à la fois le fils et l’étranger ; tout comme en Afrique, en Inde, nous sommes à la fois le fils et l’étranger. Je pense que, vu ma nature qui est une nature im-


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cupons. Ces principes actifs peuvent être transitoires. On peut avoir, par exemple, un moment matrifocal, un moment nucléaire qu’il faut apprendre à décoder. Nous ne sommes plus en référence avec nos grandes structures symboliques communes que nous partagerions et qui seraient, d’une certaine manière, aliénantes au sens normatif. L’autre : Viviane Romana, comme d’autres, pense qu’en Martinique, nous ne sommes pas sortis de l’habitation. Qu’en pensez-vous ? P.C. : Oui, nous n’en sommes pas sortis fondamentalement. Il y a des pesanteurs. Pourquoi ? Pour expliquer cela, il faudrait toute l’anthropologie du composite qui reste à faire. Il nous manque l’anthropologie de la créolisation, ça c’est très clair ! Si on prend l’exemple de la Martinique, nous sommes rentrés dans un déni de fondation, c’est-àdire que l’esclavagisme de type américain était vraiment un esclavage de damnation ontologique. Ce discours, qui dédouane un peu l’occident en disant que l’esclavage a toujours existé dans toutes les cultures, fait un amalgame car ce n’est pas le même type d’esclavagisme. En effet, c’est seulement dans l’esclavage de type américain que nous avons une damnation ontologique. C’est-à-dire que c’est le nègre qui, dans ses fondements, est considéré comme étant de nature esclave et, donc, même ceux qui étaient libérés ou affranchis continuaient de porter la charge, la damnation. Les gens ont donc essayé d’abord de se débarrasser de la partie nègre, ce qui est décrit dans Peau noire et masques blancs de Frantz Fanon. En cela, la négritude a été un réparateur narcissique fondamental qui a permis à ceux qui portaient cette damnation ontologique de se reconstruire, culturellement, une sorte de fierté et, même si cela n’a

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pas tout réparé, cela a donné un sens culturel à la reconquête. Mais cette dimension composite n’a pas été explorée car cette période fondatrice qui était notre non-humanité a été rejetée en bloc et, avec elle, la langue et la culture créoles qui étaient liées à l’habitation ; et nous sommes rentrés dans un processus d’aliénation. Indépendamment de

La structure de l’habitation est une structure violente, autoritaire, fondamentalement non démocratique ce processus d’aliénation, de « francisation », nous n’avons pas vu cette exploration et cette ritualisation d’une mémoire qui aurait intégré les fondamentaux de la structure de l’habitation et qui aurait analysé notre fonctionnement sociologique en fonction de notre réalité de départ. Cela n’a pas été fait. C’est pour cela que je dis que nous n’avons pas de culture démocratique, par exemple, pouvoir entrer dans de grandes discussions, pouvoir accepter des positionnements différents, construire des argumentations complexes…, parce que la structure de l’habitation est une structure violente, autoritaire, fondamentalement non démocratique. Autre exemple : lors de la grève de février 2009, ce sont de vieilles pulsions qui sont remontées. Quand on se retrouve devant une population à majorité noire avec, de l’autre coté, des CRS blancs, et derrière le préfet avec ses chefs de service blancs, tous les Békés, tous les patrons… C’est la structure de l’habitation qui est encore en place ! C’est ce qui fait que nous ne sommes pas encore sortis de celle-ci. D’autant plus que l’esclavage est un crime sans châtiment. En effet, quand nous sommes sortis de l’esclavage,

l’état français a indemnisé les planteurs esclavagistes. Les esclaves, on les a lâchés ; ils étaient livrés à euxmêmes. Il y a eu beaucoup de vagabondage pour ceux qui ont accepté de sortir ; 70 % sont restés dans l’habitation, ils ne savaient même pas imaginer une autre vie que cette vie totalitaire de la plantation. Après l’abolition de l’esclavage, comme il n’y a pas eu de rupture sentencielle, il n’y a pas eu de moment symbolique où on allait condamner le crime esclavagiste, nous sommes passés d’une situation de crime à une situation de silence. Ce qui fait que la structure, non seulement symbolique, mais aussi économique et sociale, est restée en place. Les Békés ne culpabilisent en rien. Ce qui fait que nous sommes encore dans l’habitation d’un point de vue symbolique. L’autre : Est-ce cela qui peut expliquer la difficulté d’être père ou de trouver cette place dans la société antillaise actuelle ? P.C. : Oui, cela est acquis que la place d’autorité symbolique dans l’habitation, c’est le maître, le Béké. Donc, le père biologique n’avait plus d’espace symbolique, puisque la place du père symbolique était occupée. Mais, il ne faut pas oublier que nous sommes dans une réalité composite  et le composite fonctionne dans tous les sens. On ne peut dire que la famille antillaise soit uniquement matrifocale car la famille béké qui est nucléaire est aussi une famille antillaise ; les uns et les autres, quand ils vont arriver aux Antilles, ont une structure patrilinéaire. Nous avons une structuration matrifocale de nécessité et un idéal de perception d’organisation familiale qui est celui du maître : papa, maman, les enfants ; on va à la messe ensemble. Et certains vont imiter cela. En plus, quand les Chinois, les Hindous arrivent, ce


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ENTRETIEN

sont encore d’autres modèles qui où ils en sont car je trouve que nous culture et une infinité d’horreurs. sont importés. Ce qui fait que la sommes face à un chaos d’indivi- Nous savons que nous ne faisons structure de base liée à la nécessité, duation absolument fascinant. plus de hiérarchie entre les cultures aux conditions de force et de L’autre : la créolité par la valorisa- et entre les systèmes symboliques. contre-force, sera matrifocale. Mais tion de toutes les origines, peut-elle Le tout est de prendre ce qui nous dans l’idéal de la perception et des être un exemple pour notre Répu- permet de vivre le mieux possible. valorisations, nous avons différents blique ? Mais permettre de vivre à la fois modèles. Nous poudans des structures vons donc avoir au- Lorsque l’on regarde l’histoire anthropologique, communautaires qui jourd’hui une struc- tous les systèmes qui nous paraissent tellement sont déterminées par ture matrifocale et des équations indivinaturels sont des constructions un fonctionnement duelles. C’est le pronucléaire et inversement. P.C. : Oui, je pense. La créolité, blème des grandes sociétés L’autre : N’est-ce pas ce que nous c’est ce que nous avons défini à par- occidentales. Comprendre aupouvons observer, mais avec le che- tir de la pensée d’Édouard Glissant, jourd’hui que c’est la structure symminement inverse, dans la famille c’est une grille de lecture qui nous bolique particulière qui va occidentale moderne ? permet de comprendre une réalité permettre à des individuations de P.C. : Nous sommes dans une com- composite qui était niée. Mais cela trouver une relative harmonie. Un plexité totale, mais c’est cela par- ne veut pas dire que ce concept per- Martiniquais pour moi, c’est celui tout maintenant. Toutes les met une compréhension totale du qui choisit la Martinique, qui se reorganisations familiales que l’hu- composite. On peut essayer de cas- connaît là et qui fonctionne en main a pu connaître sont désormais ser le dogme du monolithique iden- Martinique. Le Martiniquais peut mobilisables, pas de façon massive titaire, africain-machin, mais donc venir de partout. On peut et stable, mais de manière chao- simplement les choses sont plus choisir sa terre natale, sa langue, tique, incertaine et intermittente. compliquées qu’on ne le pense. À son lien, sa famille… La famille Nous avons maintenant tous les partir de là, tout le travail reste à biologique, à mon avis, n’a plus telmodèles possibles car les sociétés faire. Nous avons pu explorer notre lement d’importance même si on ne sont plus auto-référencées. Nous réalité et comprendre que nous s’y rattache encore. On peut avoir avons, aujourd’hui, des construc- sommes faits  de diversité chao- un frère que l’on s’est choisi, plus tions individuelles et ce sont ces tique, que cette diversité chaotique proche de nous que notre frère bioconstructions et ces plénitudes in- est interprétée par des imaginaires logique. D’autant que, lorsque l’on dividuelles qui organisent les systè- individuels. Dans toutes les socié- regarde l’histoire anthropologique, mes collectifs de relation, et tés archaïques traditionnelles, l’é- tous les systèmes qui nous paraisnotamment les familles. Chacun quation individuelle était présente sent tellement naturels sont des aura sa structuration familiale en car toutes les réinterprétations et constructions. fonction de ses imaginaires, de ses les avancées de culture, de tradition L’autre : Pourquoi employez-vous nécessités, ses mouvements et étaient faites par des accidents indi- le terme de créolisation plutôt que aléas. On ne peut dire que, dans la viduels, les marginaux, les déviants, celui de métissage ? société martiniquaise, nous avons toute espèce de personne, qui ré- P.C. : Parce que l’idée de métissage uniquement une autoréférence à interprétaient la règle commune et suppose deux absolus. Je suis métis nos traditions car nous sommes en- la faisait avancer. Aujourd’hui, cette parce que j’ai un absolu A et un abvahis, nous recevons des stimula- équation individuelle est à très forte solu B qui vont se rencontrer pour tions de comportement des intensité, alors qu’elle était à basse donner quelque chose qui n’est plus traditions qui viennent des profon- intensité ; il y a quand même des pe- les deux absolus. À l’époque, le bâdeurs et surtout de l’aptitude indi- tites dynamiques collectives en tard était considéré comme  celui viduelle que nous avons à fonction du lieu où l’on vit mais l’é- prenant le plus mauvais des deux. interpréter, à recomposer, à redistri- quation individuelle est absolument Donc, dans la mesure où nous n’abuer les stimulations qui nous sont déterminante. Cela nous permet un vons pas d’absolu, nous avons des données, et cela, dans une com- rapport à la diversité et de com- systèmes d’acculturation qui sont plexité inouïe. Les psychanalystes prendre que Sapiens a produit une complètement imprévisibles. Le aujourd’hui, j’aimerais bien savoir infinité de merveilles en matière de métissage est repérable, identifiable.


L'autre 2011, Vol.12 N°2  

Dossier : L'enfant plurilingue à l'école

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