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Clément Ribes

La Question

collection et hop éditions imho


La rĂŠponse est le malheur de la question. M. Blanchot

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QUESTION (lat. quaestio recherche) : 1) demande faite pour obtenir une information, vérifier des connaissances. 2) sujet à examiner, discuter ; en question : dont il s’agit, dont on parle. 3) problèmes, difficultés portant sur un sujet particulier ; faire question : être douteux, discutable. 4) technique de contrôle parlementaire qui permet aux membres des assemblées d’obtenir du gouvernement des renseignements ou explications. 5) torture légale appliquée aux accusés et aux condamnés pour leur arracher des aveux (la question a été abolie à la veille de la Révolution).

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1. SITUATION INITIALE.

L’enfant est, sur une table, bras en croix, fixés on ne peut plus fortement, jambes écartées et de même, regard fixe sur le haut de la salle, en un mot absent, de force allongé. Autour de lui, les hommes, trois, peut-être quatre (il ne sait pas, il oublie) s’agitent, changent sans arrêt de point, tâtent de ses cuisses les chairs, de son ventre ­flasque, à la peau, car suite d’un régime, détendue, à travers le tissu lâche, cheveux caressent, fixent et sanglent, l’enfant ne regarde, il perd le sens du lieu, rien des mains, il le sent, dans sa bouche, au goût de caoutchouc – ils sont neufs et bleus, les gants, à peine sortis de leur boîte, des mains qui ouvrent sa rétive bouche, 10


deux en haut et en bas comme l’on ouvre une valise, deux à gauche et à droite, ouvrent les commissures, afin que trou béant se fasse, immense trou au milieu de son visage, il ne peut plus résister, et laisse le trou ouvrir introduction dans le trou offert, de l’entonnoir, gigantesque, que trois hommes soutiennent, afin qu’il ne chute pas, ne chute pas la substance, elle, aux côtés de l’enfant, il s’agit du rituel, tout est codifié, derrière la porte, il croit, se tient file d’enfants, eux aussi, examinés, on mesure toute partie, à l’aide d’instruments, mètres étranges, pince, forceps, sonde, de leurs corps encore chétifs, sur lesquels l’on peut, en tâtant du bout du doigt, sentir le renflement d’une, légère et ferme pourtant, ne demandant qu’à ployer sous quelconque coup, côte « L’une des pratiques officielles les plus sensationnelles des écoles publiques américaines » Il a appris hier l’une des techniques les moins extraordinaires des sociétés modernes ; son départ prochain pour le centre (bouche de la Bête, dents dressées en son entrée, tout cela ne pardonne pas), un nouveau groupe, une nouvelle fournée dans le ventre, encore palpitant, demandeur de chair, alignement des corps, il savait qu’il y aurait droit, les opposants sont rares, qui se terrent en terre de contestation, ils cultivent, une fois est définitivement coutume, en rangées organisées, sur des étagères, des mots, des langues, un bouclier protecteur, 11


et peut-être quelques tropes ; sous le sol, des lianes, des phrases, quelques points de suspension, des guirlandes, les murs suintent une humidité anormale, et ils sont au monde rares sont les opposants, et tous nous sommes passés par la phase de scission les murs des condensés d’asepsie, masse blanche, pas de dérogation à, par la chaux ou par la javel, le kärcher, l’ordre médicinal du non-vivant « Nous avons un rôle, une mission : vous inculquer à tous, sans instaurer aucune différence, une même et simple langue. « Nous avons un rôle, une mission : et tout vous sera alors, considérablement simplifié « Vous remarquerez alors, que quand tout le monde est sur la même longueur d’onde, il est plus aisé de communiquer « Nous avons un rôle, une mission : et plus aisé de commercer. « Rendez-vous compte : nous sommes garants des liens entre les hommes. « Nous avons un rôle, une mission. Un but : votre bien. Sans nous, vous ne nommeriez pas vos désirs, ni les exprimeriez, ni les réaliseriez. « De chacun de vos corps se dévident lentement des rubans non encore formulés : nous conduisons votre 12


voix, les rubans entrecroisons : d’un tissu tricoté vous devenez les mailles le processus suit toujours le même, implacablement, cours, une succession d’étapes, toutes sciemment, et rationnellement, organisées : tout tend vers un but, qui est la destruction. La scission réalisée. Le corps à un ordre se soumet qui n’est naturel du tout. Le corps devient terrain, vaste d’expérimentation. L’enfant est, les bras en croix, allongé, et docile attend comme tous les sujets, que se mette infinie en marche la succession de la machine et de ses actions l’enfant ne peut parler, quand sa bouche il ouvre, c’est d’elle que s’échappe, la longue plainte inarticulée de la douleur ; si son regard il fixe, sur le haut du plafond, c’est avant tout pour y constater que ne s’y accroche aucun cri craché. Au fond de la gorge rien ne sort, si ce n’est le vide d’une parole refusée. Les hommes maintiennent tête dans une sorte d’étau : y fichent des câbles dans les vis pré-fixés, le sang perle en croûtes à la jointure de la rouille et de la chair cautérisée : relié ainsi à toute la machine l’enfant reçoit le mode d’emploi c­ lassique : c’est la langue qu’on inscrit qui parle à ta place. Toi tu prononceras les modes comme autant de ­formules : les fossiles déjà morts d’une expression passée. Tu ne remarqueras pas les bêtes que ton langage libère, qui ne sont plus sauvages du tout. Quand tu croiras aboyer, le chien que tu diras se révèlera bon toutou attendant 13


son susucre, les dents tranchantes que tu croiras, pour esquisser léger sourire, dessanglera le corps. L’enfant pourra dès lors se dire ce n’est pas grave, ce n’était pas si grave, juste rite de passage le processus n’a qu’un but, c’est la, nous l’avons dit, destruction. Dans le corps au plus profond, ce qui fait que le corps n’est pas simple accumulation de chair, en attente de pourrissement. Au cœur de la chair, un principe, organisateur. Je ne suis pas qu’un corps. Le processus : réduire au néant le sujet, réduire à jamais les frontières de sa personnalité. Le processus : la perméabilité, liquéfaction des murailles « Nous agissons dans votre intérêt « Peu à peu vous vous rendez compte « Vous baissez la première garde « Nous agissons pour votre bien « Pour preuve : ne ressentez-vous pas profondément en vous cette envie de partenir au grand Tout ? Nous n’emploierons pas le mot de masse car nous croyons en votre intelligence n’est-ce pas. Le grand Tout a besoin que vous vous abandonniez, continuiez de lentement baisser toutes les gardes suivantes, arriviez au grade où tout est irréversible, accueilliez en vous la coïncidence de tous. Dilatez peu à peu votre être, empruntez notre route. Le discours est bien rodé qui dégueule des h ­ aut-parleurs ; 14


depuis le haut des murs suinte la masse sonore comme autant de rideaux. Le processus mis en place, que ressentira l’enfant ? Une lente dégringolade au cœur de l’être. Quelque chose s’effondre aux coussins de l’œsophage la bouche est, par deux mains caoutchoutées, nous l’avons dit, ouverte de deux mains d’asepsie au service du processus et de guerre lasse il, l’enfant, s’est laissé pénétré par la substance et le grand entonnoir de fer tranchant dans la bouche dont il lacère les lèvres est l’une des mailles du processus. Ses membres nus sur le siège, sanglés, il regarde, les yeux encore pleins d’une violente résistance, les yeux cachés par les masques de ses médecins, le plafond sombre « Votre moi est haïssable « Votre moi est despotique « en cela qu’il trahit pour toujours l’ordre « qui pourrait naître, de la coexistence, et de l’union de tous, au sein du « Grand tout. (S’il n’y avait pas eu de médecins, Il n’y aurait pas eu de malades) (La médecine moderne vide chaque jour ses haras d’hommes de leur moi : c’est là le but final, la lente solution. Le processus n’a pas d’autre objectif )

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le processus par scission personnalité s’établit. L’enfant est, les mains attachées, sanglé au siège de cuir noir, nu, ouverte la bouche, les commissures tenues par ustensiles en métal, reluisants. Le produit par l’entonnoir versé, javellisation de la personnalité (Vider chaque jour les haras d’hommes de leur moi profond) « Au commencement, il y avait vos corps, transparents à nos regards, plus limpides encore que le destin du monde, des corps diaphanes, atones, mais beaucoup trop vivants, trémulant encore d’angoisse, trémulant de joies ; les mains de nos yeux effleuraient en leur sein des aspérités innocentes. Nous arrachant au passage, contact trop rèche, quelques fibres de peau. Vous aviez encore des crochets, des cratères, des creux et des ­béances, des gouffres où replier vos critiques c­ onsciences, des points toujours dressés, des sommets, des monuments de scrupules, des scrofules d’où sourdait en pur instinct de scrutation, des collines, des monts, des cercles infinis... « Par la suite il y eut vos jeunes corps, dans notre ­Centre conduits, alignés ordre strict, et nous les déblayâmes, nous creusâmes les sommets, comblâmes les gouffres, vous deveniez égaux, égaux comme la ligne qui mesure l’égalité de l’étagère, égaux au sein de notre nouvel Ordre. « Au commencement était le rabot. au point si mystérieux où le corps s’allie au verbe qui le 16

La Question  

Dans ce texte qui, bien plus qu’un roman, peut être défini comme une succession de « scènes », nous est donné à voir un monde, qui est à la...