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Gérard Charollois

Pour en finir avec la chasse La mort-loisir, un mal français

collection Radicaux Libres éditions imho


© éditions imho, Paris, 2009 Dépôt légal : février 2009 ISBN : 978-2-915517-37-8 EAN : 9782915517378 Conception graphique : Vincent Montagnana Secrétaire d’édition : Élodie Baunard Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est interdite. Une copie ou reproduction par quelque procédé que ce soit, photographie, microfilm, bande magnétique, disque ou autre, constitue une contrefaçon passible des peines prévues par la loi du 11 mars 1957 sur la protection des droits d’auteur. Plus d’infos sur www.imho.fr


À Victor, mon petit-fils, pour qu’il connaisse un monde guéri de l’instinct de mort, un monde sans chasse.


Introduction

À une époque où il est toujours davantage question de protéger la nature, d’exprimer sa solidarité ou sa compassion envers des victimes de tout ordre, les hommes de bonne volonté, en toute logique, devraient cesser de persécuter non seulement leurs semblables mais aussi les autres : les étrangers, les animaux, la terre, les plantes, le climat, et laisser à tous une place sur la Terre qu’ils doivent partager dans le respect d’autrui. L’espoir, c’est que soit enfin mis un terme à la destruction des hommes, de la nature, aux traitements humiliants, aux jeux cruels, à la chasse. De fait, des voix nombreuses s’élèvent contre cette dernière activité, certes aussi ancienne que l’humanité, mais dont on se demande quelle peut bien encore être la fonction dans le monde actuel. Aujourd’hui, la plupart de nos concitoyens refusent la chasse, mais certains s’opposent à elle, avec plus ou moins de radicalité. Pourquoi ? Dans un monde malmené, n’y a-t-il rien de plus pressé ? L’opposition à la chasse ne se réduit pas à récuser un loisir, à regretter l’inopportune rencontre d’hommes en armes sur un chemin. C’est le résultat d’une démarche philosophique, d’une rupture avec des préjugés qui ont trop longtemps dispensé l’humain de réfléchir sur la condition du vivant, sur le rapport à la nature, sur l’instinct de violence, de maîtrise absolue. On ne s’en prend


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pas à la chasse faute de s’attaquer à la belote ou au canoë-kayak. On a vu des chasseurs s’étonner de la polémique que suscite leur « passion » et demander naïvement : « Quel mal faisons-nous ? » À cette question, on peut répondre que la chasse pose à la fois un problème éthique (pourquoi tuer des animaux pour rien ?), un problème écologique (comment protéger les espèces quand chacun peut tirer dessus ?), un problème politique (l’intérêt gé­néral confisqué par une corporation) et aussi un problème de sécurité (la circulation des armes à feu), problèmes qui ne sont posés ni par la pétanque ni par la randonnée. Pour échapper à ce que les né­gations et les oppositions sous-entendent de mauvais esprit, suffirait-il de dire qu’on n’est pas contre la chasse, mais plutôt pour le respect de tout être sensible, pour la fin de la souffrance gratuite, pour une nature riche, diverse, généreuse, avec laquelle l’homme se serait enfin réconcilié ? En tout cas, ce livre n’a pas été écrit contre qui que ce soit, mais d’abord pour le vivant, pour la nature, en vue d’un pacte de paix, et non de guerre. Beaucoup d’opposants luttent non contre la chasse en soi mais contre les abus de la chasse, particulièrement criants, il est vrai, dans notre pays. Ils souhaitent limiter le nombre d’espèces chas­ sables, les périodes de chasse, les moyens, sans remettre en cause le principe de la chasse-loisir, qui serait seulement exercée de façon excessive. Or c’est bien du principe même de cette chasse qu’il s’agit ici. Il est des pratiques qui ne se réforment pas mais qui s’abolissent. On n’imagine pas qu’on aurait pu lutter contre les abus de l’esclavage ou de la torture, réformer l’esclavage en allongeant la longueur des chaînes ou en instituant un jour de liberté par semaine, la peine de mort en limitant le nombre des condamnés, la torture en abrégeant les supplices. L’inadmissible n’est pas aména­geable, on l’admet ou on le rejette. La chasse, pour les animaux, c’est à la fois la torture, l’esclavage et la peine de mort. Vue ainsi, la chasse ne doit être ni réformée, ni réglementée plus sévèrement (ce que


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les chasseurs refusent de toute façon), mais supprimée. Cette suppression implique d’ailleurs une philosophie, une véri­table révo­ lution, un choix de civilisation sur lequel il faudra revenir. Ce livre traitera de la chasse-loisir. En France, comme dans les pays industrialisés, c’est une activité purement ludique, un loisir, certains disent un sport, bien qu’une battue au sanglier s’accomplisse le plus souvent au volant d’un véhicule 4x4 et que presser une détente ne puisse muscler beaucoup plus que l’index. Personne en France ne chasse pour se nourrir. La plupart des animaux chassés, tels le chevreuil, le cerf, le sanglier, le renard, ont une chair coriace ou immangeable, et les lièvres ou les canards (dont la plupart de ceux qui sont vendus passent directement de l’éleveur au boucher) ne font qu’agrémenter l’ordinaire. Cette chasse ludique n’a donc rien de commun avec la chasse de subsistance telle que la pratiquent les quelques peuples de chasseurs-cueilleurs qui ont pu survivre à la « civilisation » d’anti-nature : Bochimans, Jivaros ou Papous. Un Inuit qui renoncerait à chasser le phoque se condamnerait à mourir de faim. Mais les peuples chasseurs contraints de tuer des animaux pour survivre manifestent toujours le plus grand respect pour leurs proies, les accueillent avec des cérémonies pour leur demander pardon et pour qu’elles puissent témoigner d’avoir été bien trai­­ tées. Certains animaux sont même tabous et interdits à la chasse. Dans De mémoire indienne (Plon, Terre humaine), le Sioux Tahca Ushte se rappelle : « Quand nous tuions un bison, nous savions ce que nous faisions. Nous nous excusions auprès de son esprit, nous essayions de lui faire comprendre pourquoi nous agissions ainsi, nous honorions d’une prière les os de ceux qui donnaient leur chair pour nous garder en vie, une prière pour leur retour à la vie, pour la vie de nos frères de la nation bison, autant que pour notre propre peuple. Vous ne pouvez comprendre ces choses… » Les chasseurs français les comprennent si mal en effet que les gardes-chasse ont verbalisé voici quelques années un chasseur qui


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essayait de faire entrer dans sa camionnette un chevreuil blessé en le bourrant de coups de pied. En baie de Somme, après un di­manche de chasse, il n’est pas rare de trouver des poubelles pleines de bécasseaux morts (quoiqu’en principe protégés par la loi) ou des cadavres de vanneaux huppés abandonnés sur les plages. Voici encore ce qu’écrivait dans son journal Jean-Stéphane Devisse, le gestionnaire du marais d’Ox, à la date du 27 octobre 1993 :  « À l’aube, trois torturés de la gâchette circulant à bord d’un véhicule immatriculé en Gironde ont stoppé en plein milieu de la route départementale qui traverse le site. S’en sont extirpés fusil à la main. Ont tiré, coup sur coup, sur quatre canards colverts qui vaquaient paisiblement à leurs occupations à quelques dizaines de mètres de là. N’ont même pas cherché à les récupérer. Ont tout simplement regagné leur voiture et s’en sont repartis. Peut-être satisfaits et fiers. Les imbéciles ! » Toute la différence entre la chasse sacrée des peuples naturels et le tir à la cible vivante est là. Chez les « sauvages », toute violence gratuite sur un animal est punie et les hommes de la nature ont une haute conscience de la chaîne du vivant et de la fraternité entre hommes et bêtes, au point que ces rapports constituent l’essentiel de leur système religieux. Jamais la prédation exercée par un peuple chasseur avec des armes traditionnelles n’a été cause de déséquilibre, et l’homme joue alors dans la nature le rôle d’un prédateur comme un autre. Lorsque ces peuples cessent leurs activités, comme ils ont sou­ vent été contraints de le faire sous la pression civilisatrice, non seulement ils meurent de faim, mais leur culture s’écroule. Empêcher les Indiens des plaines d’Amérique de chasser le bison, c’était les condamner. En France, depuis le néolithique, la culture des hommes ne repose plus sur la chasse et sur le rapport avec les animaux, mais sur le rapport avec la terre et avec la propriété. Ce que nos chasseurs ruraux ou urbains appellent une tradition n’est


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à dire vrai qu’une habitude perpétuée de père en fils, comme la bûche de Noël ou le muguet du 1er mai, et l’activité cynégétique n’a donc aucun impact ni sur les besoins alimentaires, ni sur notre éco­nomie, ni sur notre culture profonde. Ce qui est condamné ici n’est évidemment pas le mode de vie des peuples naturels, mais bien l’activité ludique, la mort-loisir, qui est une activité non pas « de nature », comme le prétendent ceux qui la pratiquent, mais retournée contre la nature. Alors même que les bisons étaient innombrables dans des espaces illimités, il n’y a jamais eu 2 millions de Sioux pour les chasser. Comment un million de chasseurs français pourrait-il évoluer à son aise dans des paysages urbanisés, fragmentés et « désanimalisés » ? Soyons clairs : les rites et invocations aux dieux ne retirent rien à la souffrance de la victime, mais il convient de souligner le véritable fossé séparant le chasseur ludique, pourvu et motorisé, jouissif de la prérogative de tuer, et l’homme « de nature » tuant pour vivre, car ces deux types de chasse n’ont en commun que le nom. L’opposition à la chasse passe trop souvent pour une rêverie bucolique, coupée des réalités du terrain et de la vie, alors que c’est le chasseur qui semble avoir perdu la conscience de la réalité moderne et d’une sensibilité qui a évolué, en particulier dans notre rapport à la nature et aux animaux. Une opposition radicale n’est pas une forme de fanatisme ou d’extrémisme à rejeter d’emblée. On ne protège pas à moitié. N’est-ce pas le chasseur qui, en s’arcboutant sur des traditions d’un autre âge et en refusant tout compromis, amène ses adversaires à se radicaliser ? L’intransigeant, c’est lui, et c’est bien parce qu’il aura refusé de plier hier qu’il se rompra demain. Du reste, ce livre n’est pas ou pas seulement un pamphlet politique fondé sur une actualité toujours changeante, mais aussi une déclaration de foi éthique, au-delà de l’événe­ mentiel ou des contingences politiciennes.


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