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Couverture : René Derouin, Suite Toubête revisitée I de 1964 à 2009, 2009,

papier collé, papier troué, 152 × 107 cm, Collection de l’artiste, photo : © Lucien Lisabelle, © René Derouin / SODRAC (2012) Conception graphique et mise en pages : Gianni Caccia Ouvrage hors commerce Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Vedette principale au titre : Fides : 75 ans isbn 978-2-7621-3144-4 (édition imprimée) isbn 978-2-7621-3385-1 (édition numérique PDF) isbn 978-2-7621-3386-8 (édition numérique ePub) 1. Fides (Firme) — Histoire. 2. Fides (Firme) — Anniversaires. 3. Éditeurs — Québec (Province) — Montréal — Histoire — 20e siècle. I. Lamontagne, Marie-Andrée. z483.f5f52 2012

070.509714’28 c2012-940700-3

Dépôt légal : 2e trimestre 2012 Bibliothèque et Archives nationales du Québec © Groupe Fides inc. (filiale du réseau Coopsco), 2012 La maison d’édition reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour ses activités d’édition, remercie de leur soutien financier le Conseil des Arts du Canada et la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) et bénéficie du Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres du Gouvernement du Québec, géré par la SODEC. Ce livre a été imprimé au Québec en avril 2012 sur du papier Rolland Opaque 50 couleur Naturel, 120M, 50 p. cent postconsommation,certifié FSC et Écologo, et fabriqué par Cascades à Saint-Jérome à partir d’ énergie Biogaz, sur les presses de l’ imprimerie Gauvin. impr imé au canada en avr il 2012


Ouvrage publié sous la direction de Marie-Andrée Lamontagne


Mot du directeur général

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ne maison d’édition dynamise la culture par le rayonnement des idées qu’elle favorise, contribuant ainsi à l’évolution de la société. L’histoire nous enseigne en effet l’importance de l’écrit, de sa diffusion, dans cette évolution. En comparaison, l’ethnologie nous apprend que les sociétés dont la culture repose sur la seule tradition orale sont statiques, à en juger du moins par certaines monographies qui décrivent leur mode de vie rudimentaire. Dans le paysage québécois de l’avant-deuxième guerre mondiale, il va sans dire que ce sont d’abord les éditeurs et les auteurs français qui marquaient notre culture intellectuelle et littéraire, au noyau montréalais campé de surcroît dans un paysage anglophone. Dans les années qui ont suivi, notre refus de dépendance culturelle et économique, conjugué au procès naissant de nos institutions religieuses, associées pour plusieurs d’entre elles à une source d’obscurantisme, ouvrira la voie, on le sait, à une multitude d’initiatives d’appropriation de notre espace collectif, dans tous les domaines. Nous célébrons cette année l’une d’entre elles, celle du jeune Paul-Aimé Martin, qui aura permis l’édification d’une entreprise culturelle francophone majeure au Québec, Fides ayant même déployé des antennes à l’étranger tôt à partir des années cinquante, et dont la notoriété, signe de vitalité et de la passion de ses artisans, lui a permis de s’adapter à la laïcisation du Québec.

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Grâce à la richesse des témoignages qui composent ces quelques pages et à la synthèse historique qui les précède, celle-ci basée principalement sur les excellents ouvrages de Jacques Michon, nous pouvons mieux mesurer l’étendue des ramifications intellectuelles et littéraires des livres publiés par la maison Fides depuis maintenant trois-quarts de siècle, suivant en cela autant de ramifications qui ont facilité l’émergence du Québec moderne. Aujourd’hui, dégagée de sa longue période chancelante sur le plan financier, la maison renoue en toute confiance avec son ambition de façonner et de diffuser des livres qui nourrissent le Québec d’aujourd’hui et inspireront celui de demain.

Stéphane Lavoie Directeur général Groupe Fides

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Mot de la directrice de l’ édition

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a maison d’édition Fides fête cette année son 75e anniversaire. Avec un catalogue de plus de 3500 publications, Fides occupe, depuis 1937, une place unique dans le paysage éditorial du Québec, contribuant de façon exceptionnelle à la promotion de la culture d’ici. Retracer ces soixante-quinze années d’édition, c’est souligner au passage la richesse des publications de la maison et l’apport inestimable d’une famille d’auteurs et de collaborateurs qui en ont fait une institution culturelle de grande réputation. Fondée et dirigée pendant plusieurs années par le père Paul-Aimé Martin, Fides a joué un rôle très important dans le développement du métier d’éditeur au Québec. Le père Martin était un fondateur, un éducateur et un précurseur. La maison d’édition qu’il a créée est à l’image de cet esprit hors du commun. Alors que le monde de l’édition québécoise en était encore à ses balbutiements, le père Martin innovait en créant de grandes collections qui ont fait la force de son catalogue et contribué du coup à créer une famille d’auteurs et de collaborateurs autour de la maison. Ces penseurs et ces intellectuels sont devenus des conseillers hors pair et ont fait de Fides un lieu de création et d’échanges, porteur de projets stimulants. À une époque où la pratique n’était pas répandue au Québec, Fides a été le premier éditeur à publier en format de poche. Le livre de poche répondait ainsi au souci constant du fondateur d’éduquer et de transmettre le savoir auprès des jeunes générations, rendant accessibles les textes de notre

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jeune littérature à prix abordable et en grande diffusion. Ces réalisations, le professionnalisme et le côté visionnaire du père Martin sont de constantes sources d’inspiration dans mon travail de directrice de l’édition aujourd’hui. L’héritage éditorial de Fides est riche, et la maison est restée fidèle à son programme d’éditeur généraliste. Cette diversité dans ses publications et ses collections lui a sans doute assuré une certaine stabilité, garante d’une longévité à opposer aux modes et aux époques, en rejoignant des publics diversifiés. Nous sommes à écrire de nouvelles pages de notre histoire. Au sein de Coopsco, nous sommes orientés vers une renaissance, vers de nouveaux défis, confiants en l’avenir. J’ose croire que cette confiance en l’avenir nous vient d’un passé dont témoigne l’histoire de Fides, passé fait de périodes glorieuses et de moments plus difficiles, de projets lumineux et d’intervalles plus sombres. Passé qui prouve qu’on peut toujours se remettre des passages à vide quand ses atouts sont un programme et des ouvrages de qualité. Au cœur même de nos activités éditoriales, il y a ce projet ambitieux et toujours présent de demeurer une maison généraliste, de rejoindre le public et, surtout, de ne jamais céder à la médiocrité ni aux compromissions, de toujours viser l’excellence.

Guylaine Gir ard Directrice de l’ édition Fides et Biblio Fides

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De belles années marie-andrée lamontagne

Avertissement de l’auteur : ce bref historique ne saurait rendre compte de toute la richesse d’une maison d’édition dont l’histoire s’étend sur 75 années. On imputera donc aux contraintes de temps et d’espace les omissions, raccourcis, résumés qui sont ici la loi du genre, non à la volonté d’occulter des pans de l’histoire de Fides ou la contribution de ses acteurs.

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’année 2012 marque les 75 ans d’existence de la maison d’édition Fides. Le cliché consisterait alors à rappeler à quel point la vénérable maison est demeurée jeune. Comme il arrive souvent, les clichés sont en partie vrais. Mais sait-on assez tout ce que cette longévité éditoriale doit à la jeunesse ? C’est qu’à bien y penser l’histoire de Fides est avant tout une histoire juvénile. D’abord parce que son fondateur, le père PaulAimé Martin, c.s.c., a tout juste vingt ans quand, avec la revue Mes fiches, il jette les bases de ce qui deviendra une prestigieuse maison d’édition. Mais aussi parce que la revue Mes fiches est elle-même étroitement liée à la jeunesse et que l’essor rapide de la maison, peu de temps après sa fondation, s’explique en grande partie par son dynamisme affiché en matière de publications pour la jeunesse. De nos jours, la jeunesse de Fides se mesure également au prestige d’un catalogue à la richesse patrimoniale indéniable, avec des auteurs tels Nelligan, FélixAntoine Savard, Hector de Saint-Denys Garneau, Germaine Guèvremont, Félix Leclerc, Marcel Trudel et plusieurs autres, mais qui n’a eu de cesse de bénéficier de l’apport renouvelé d’écrivains issus des générations qui ont suivi. Voyons cela de plus près. 11


Reportons-nous à l’année 1937, qui marque le début de l’aventure Fides. Depuis trois ans, date de son implantation (1934), un mouvement de jeunes, venu de Belgique et de France, se répand dans la province de Québec : c’est la JEC — Jeunesse Étudiante Chrétienne. En France, le mouvement existe depuis 1929 (en Belgique depuis 1925). Institué à l’École normale de Paris, dans la foulée du mouvement belge, par deux étudiants français, le mouvement fait appel, en matière de foi, à l’intelligence plutôt qu’aux dogmes. Il récuse la pensée traditionnaliste de Charles Maurras et accorde une place prépondérante aux laïcs au sein de l’Église. Dans la province de Québec, la JEC apparaît dans un contexte différent. Elle s’inscrit davantage dans la continuité de l’action menée, depuis 1930, par le mouvement Jeunesse Ouvrière Catholique (JOC) qui, fort de l’appui logistique et moral du clergé canadien-français, entend animer la vie spirituelle des jeunes ouvriers. L’action menée dans le milieu ouvrier ne pourraitelle pas être étendue aux milieux étudiants ? C’est le pari que font, en 1934, deux oblats, les pères Thomas Villeneuve et Victor Charbonneau, o.m.i., en créant la JEC. Le démarrage est lent, et pour améliorer la situation, les fondateurs associent les pères Sainte-Croix à leur mission. La Congrégation des pères Sainte-Croix fut fondée en France en 1837, par le père Basile-Antoine Moreau, et sa présence au Canada français remonte à 1847. La décision prise par les deux pères oblats d’associer les pères Sainte-Croix à la mission de la JEC devait se révéler fructueuse et donner son élan au mouvement, du coup devenu catholique. À partir de 1935, des cercles JEC apparaissent dans les diocèses et dans la plupart des collèges classiques de la province de Québec, mettant en place un réseau qui ne comptera pas pour peu dans le terreau où pousseront les germes de la rénovation sociale des années 1960. Le mouvement JEC défend un humanisme 12

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chrétien, tel que le conçoit notamment le philosophe français Jacques Maritain, et qui aspire au développement intégral de l’être humain, y compris dans sa dimension spirituelle — d’où le nom d’humanisme intégral ou de personnalisme chrétien donné à cette doctrine philosophique qui met la personne au cœur de toute action. La JEC publie un journal mensuel, placé sous la responsabilité des pères Sainte-Croix et tiré à 6500 exemplaires. Le secrétariat du mouvement est alors situé au Scolasticat de Sainte-Croix, au numéro 3530, rue Atwater, à Montréal. C’est dans cet établissement que le jeune Paul-Aimé Martin est admis en 1936 pour y poursuivre des études de théologie menant à la prêtrise. Le supérieur de l’établissement est son oncle, le père Émile Deguire, également aumônier de la JEC. Les dispositions du jeune séminariste pour la lecture et l’écriture l’amènent tout naturellement à intégrer le comité de rédaction du journal de la JEC, où il fait paraître quelques articles. Il va sans dire que le Scolasticat de Sainte-Croix est pourvu d’une bibliothèque. Au cours de leurs études, les jeunes scolastiques doivent rédiger des fiches qui gardent la trace de lectures faites dans le but de former l’esprit. Ces fiches sont ensuite polycopiées et distribuées à l’ensemble des séminaristes pour les guider dans leurs lectures. À la fin de l’année 1936, la JEC a mené une enquête auprès de ses membres, d’où il ressort que les jeunes lisent peu, n’importe quoi et n’importe comment. Comment les intéresser à la lecture et les diriger vers les bons livres ? s’interrogent les animateurs du mouvement. Le jeune séminariste Paul-Aimé Martin a une idée : et si on diffusait les fiches de lecture des scolastiques dans les cercles JEC, afin d’en faire profiter l’ensemble de la jeunesse canadienne-française ? La proposition du jeune séminariste vient à point, d’autant qu’il présente à ses supérieurs cette activité éditoriale comme une source de De belles années

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revenus potentiels pour le Scolasticat, qui connaît alors des problèmes financiers. Le premier numéro de Mes fiches paraît en mars 1937. Il est vendu cinq sous l’unité (ou un dollar l’abonnement annuel). Par la suite, chaque numéro, qui paraît deux fois par mois, est composé de 16 fiches, qui répertorient autant d’ouvrages, français ou canadiens, dont elles font le résumé, accompagné, à partir de 1943, d’une appréciation critique (avec cotes morales à l’appui, au nombre de trois : I : franchement mauvais ; II : dangereux d’un point de vue moral et doctrinal ; III : pour gens formés) et de références suivant une double classification, alphabétique et décimale, ce qui fait de Mes fiches un outil précieux pour les bibliothèques. Tous les champs éditoriaux sont couverts : littéraire, social, intellectuel, religieux, artistique. Le tirage du premier numéro de Mes fiches est de 2000 exemplaires. Très rapidement, la publication est réimprimée à 8000 exemplaires. Par la suite, chaque numéro est tiré en moyenne à 10 000 exemplaires. La revue cessera de paraître en 1965, pour céder la place à la revue Lectures, qui, depuis 1946, existait sous forme de bulletin critique où figuraient lesdites cotes d’appréciation sur chaque ouvrage. Après la disparition de Mes fiches, Lectures maintiendra la formule des fiches pédagogiques, tout en se voulant davantage prescriptive en matière de bonnes lectures, ce qui vaudra à Fides, dans les années 1960, quelques critiques bien senties venant de la revue Cité libre. Du reste, la pratique des cotes morales disparaît en 1964, un peu avant que, en France, les publications de même acabit (Notes bibliographiques, Livres et Lectures) en fassent autant et que, en 1966, l’Index des livres interdits soit abandonné par Rome. C’est que les temps changent, et la libération des esprits s’accompagne de la libération des lectures, en bibliothèque comme dans les librairies. À cet égard, dans 14

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les années 1970, Fides subira les effets d’un écart qui va s’agrandissant entre les principes moraux affichés par ses fondateurs en matière de bonnes et de mauvaises lectures, et les nécessités du commerce dans son réseau de librairies. Pour être concurrentielles, les librairies Fides doivent pouvoir proposer des ouvrages correspondant à tous les goûts et pas seulement ceux jugés conformes aux préceptes de l’Église. Fides se résout mal à sacrifier ainsi l’esprit de sa mission d’origine aux nécessités économiques. Le facteur moral s’ajoutant à des coûts d’opération élevés, bon nombre de librairies Fides se sont trouvées déficitaires, situation qui devait conduire au démantèlement du réseau en 1974. Du coup, et contrairement à Mes fiches, la revue Lectures ne sera jamais rentable. Elle disparaît en 1966, cédant la place à deux autres publications de Fides fidèles à l’esprit bibliographique des origines, soit Les Dossiers de documentation sur la littérature canadienne et les Fiches bibliographiques de littérature canadienne. Plus tard, ces fiches seront intégrées à la revue L’Église canadienne, jusqu’à leur disparition en 1973, supplantées par les comptes rendus de l’Office des communications sociales qui paraissent, à partir de 1970, sous le titre Le Livre canadien. À partir de 1977, cette dernière publication porte le nom de Nos Livres, jusqu’à sa disparition en 1988. Cependant, en 1937, c’est peu de dire que l’entreprise Mes fiches est d’emblée un succès. Au passage, elle signe l’acte de naissance de la maison d’édition Fides. Aussi convenait-il de s’y attarder un peu. Mais revenons en arrière et voyons comment la mutation des fiches de lecture aux livres a eu lieu. Une maison d’édition

Le père Martin, qui, en 1937, a participé à la création de l’École de bibliothécaires de l’Université de Montréal, est ordonné prêtre en février 1940. Depuis le début, il est le De belles années

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secrétaire de rédaction de Mes fiches. Au mois d’août de la même année, la revue, qui a le vent dans les voiles, quitte le Scolasticat et emménage dans un appartement situé au numéro 4286, rue Saint-Hubert, à Montréal. À l’enseigne Mes fiches paraissent divers ouvrages et brochures à vocation bibliographique et religieuse. Peu à peu, l’idée d’une maison d’édition s’impose au père Martin, qui convainc ses supérieurs de son bien-fondé suivant la vision qu’il en a. Cette maison d’édition, estime-t-il, sera éducatrice avant d’être une entreprise commerciale. Fidèle à l’esprit de la JEC, elle sera davantage au service de la communauté des chrétiens qu’au service d’une communauté religieuse. Sa politique éditoriale s’inspirera de l’humanisme intégral de Jacques Maritain, c’est-à-dire qu’elle aura le souci de former le lecteur et de favoriser son développement par de bonnes et saines lectures, comme on disait à l’époque. Son champ d’action sera profane et religieux. Généraliste, elle publiera des ouvrages accessibles, même à ceux qui n’ont pas fait d’études supérieures. Son nom : Fides (mot latin qui signifie « foi »). Il est choisi au cours d’une réunion avec les dirigeants de la JEC, dans un restaurant du carré Saint-Louis où ceux-ci ont leurs habitudes. Ce nom présente l’avantage, pour son fondateur, d’être intelligible sur le territoire national comme à l’étranger. Le 23 janvier 1941 paraît le premier titre à l’enseigne Fides : Mon fiancé, dans une collection de fascicules de 32 pages intitulée « Face au mariage ». Avec le recul, les titres de la collection affichent un air désuet qui fait sourire : Ai-je le droit de plaire ? ; L’amour suffit-il ? ; Et la danse ? ; Le flirt ; Le prêtre, ton ami ; Puis-je divorcer ? Leur auteur est un prêtre Sainte-Croix, le père Gérard Petit, docteur en théologie et en philosophie, professeur au Collège Saint-Laurent et à l’Université de Montréal, auteur prolifique qui signera chez Fides, 16

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parfois sous les pseudonymes Gilmard et Gérard Chevalier, plus d’une cinquantaine d’ouvrages de propagande et d’édification religieuse, avant de quitter la communauté après neuf années de vie religieuse. La plupart des ouvrages du père Petit paraissent dans la collection « Face au mariage », qui comptera 23 titres dont les tirages cumulés, deux ans plus tard, à la fin de 1943, atteindront 500 000 exemplaires. On a vu des débuts plus modestes… Au cours de sa première année d’existence sous ce nom, Fides publiera ainsi cinquante-cinq titres, lancera trois collections (outre « Face au mariage », déjà citée, « Mon pays », albums illustrés sur le Saguenay ou l’oratoire Saint-Joseph, quatre titres parus ; « Connaissez-vous ? », portraits de figures politiques du temps, deux titres parus, ceux-ci pour le moins contrastés : Roosevelt et Hitler…) et rééditera plusieurs ouvrages français au service de l’Action catholique. C’est que le Canada, aux côtés des Alliés, est entré en guerre contre l’Allemagne nazie. La Seconde Guerre mondiale représente une occasion d’affaires privilégiée pour bon nombre d’éditeurs canadiens-français qui, en toute légalité, en vertu de l’arrêté ministériel exceptionnel de 1939, à Ottawa, prennent le relais de l’édition française entravée et publient des écrivains français de renom ou des ouvrages français, en leur assurant une diffusion qui déborde largement les limites de la province de Québec. Près du tiers des titres publiés par Fides pendant la guerre sont ainsi des ouvrages français réédités (rapport somme toute équilibré, si on compare le catalogue de Fides à celui d’autres éditeurs canadiens à la même époque, où le livre français occupait la part du lion). Nul doute que ces circonstances, s’ajoutant à la bonne fortune de la revue Mes fiches et des tracts de la collection « Face au mariage », auront placé les débuts de Fides sous les meilleurs auspices. De belles années

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En janvier 1941, Fides achète le fonds de la librairie de la JEC, située rue Cherrier, dans l’immeuble de la Palestre nationale. En mai, la JEC emménage au numéro 430, rue Sherbrooke Est, où la maison d’édition loue des bureaux, qui se révéleront très vite exigus. Un an plus tard, en mai 1942, Fides, s’émancipant de la JEC, emménage dans un édifice situé au numéro 3425 de la rue Saint-Denis et dont elle se portera acquéreur en septembre de la même année, grâce à un prêt consenti par l’oratoire Saint-Joseph. Entretemps, le 20 juillet 1942, la corporation des Éditions Fides est créée en société sans but lucratif, statut que conserve cette entité juridique encore aujourd’hui. Précisons qu’en 2000, pour des raisons administratives, une nouvelle entité juridique, celle-ci à but lucratif, sera créée en tant que filiale éditrice de la corporation du même nom et portera le nom, à partir de 2002, des Éditions Fides Inc. Ce sont du reste les inventaires et la marque de commerce de cette entité qui, en 2010, seront vendus aux Éditions Saint-Martin. Mais n’anticipons pas. Contrairement aux autres maisons d’édition religieuses de l’époque, aux conseils d’administration entièrement composés de religieux, celui de la Corporation des Éditions Fides compte dès le début, en 1942, un certain nombre de membres laïcs associés qui y figurent aux côtés des religieux. La maison, on l’a vu, se conçoit comme un éditeur généraliste et non uniquement religieux. Dans ce but, elle lance ou reprend diverses collections : par exemple, « Radio-Collège », créée à partir d’un programme à caractère historique diffusé sur les ondes de Radio-Collège qui, de 1941 à 1956, fut le service éducatif de Radio-Canada ; « Le Message français », collection marquée à droite, créée par Roger Varin, cofondateur de la troupe de théâtre les Compagnons de Saint-Laurent, et qui publie le « message » d’écrivains catholiques français 18

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de renom comme Péguy (1941), Claudel (1945), mais aussi d’un certain Philippe Pétain (1943)… De 1943 à 1946, Fides publie la revue littéraire Gants du ciel. Publication raffinée et exigeante, proche du groupe littéraire de La Relève (SaintDenys Garneau, Jean Le Moyne, Claude Hurtubise, Robert Charbonneau, Robert Élie), elle accueille les écrivains français en exil et les jeunes écrivains du cru. La revue est dirigée par Guy Sylvestre et connaîtra douze numéros. Fides lance par ailleurs diverses collections comme « Culture intégrale », « Philosophie et problèmes contemporains », les « Cahiers d’art ARCA », « Notre milieu », ou encore, et plus durablement dans le temps et dans les mémoires, la « Collection du Nénuphar ». Attardons-nous un instant sur cette dernière. Créée en 1944, la « Collection du Nénuphar » fut sans contredit le fleuron littéraire de Fides et sans doute la plus célèbre collection de classiques canadiens, domaine où elle fit d’ailleurs œuvre de pionnière, avant les collections « Selecta », créée en 1946 (premiers titres parus : Charles Baudelaire et François Villon) et « Classiques canadiens », créée en 1956, toutes deux proposant plutôt des morceaux choisis d’œuvres littéraires. La « Collection du Nénuphar », qui publie les œuvres dans leur intégralité, naît de la nécessité de rééditer le roman Menaud maître-draveur, de Félix-Antoine Savard, écrivain considérable dans les années 1940. Chez Fides s’impose alors l’idée d’une collection de classiques canadiens. C’est Luc Lacourcière, directeur de la collection à partir de 1946 et jusqu’en 1989, et proche collaborateur de Mgr Savard, qui lui donne son nom. Le nénuphar, fleur présente sous toutes les latitudes dans la province de Québec et choisie pour cette raison comme emblème de la collection, plaît davantage à Félix-Antoine Savard, qui avait quelque réticence à voir accoler l’étiquette de « classique » au personnage de Menaud. L’artiste André Morency, qui illustre alors plusieurs De belles années

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ouvrages publiés par Fides, dessine le petit nénuphar qui sera la signature graphique de la collection. Le choix du papier, la typographie soignée, les pages non massicotées qui obligent le lecteur à user de son coupe-papier à mesure qu’il progresse dans sa lecture sont autant de marques d’un raffinement lettré. Pour l’anecdote, ajoutons que le liséré rouge et noir qui borde la couverture des ouvrages suggère la ceinture fléchée, chère aux paysans canadiens d’autrefois. Deux couleurs renvoient à des sous-ensembles de la collection : le bleu pour les œuvres du xixe siècle, le rouge pour les œuvres du xxe siècle. Le premier titre du « Nénuphar » sera donc le roman Menaud, maître-draveur (1944). Il est suivi, en 1945, des Poésies d’Émile Nelligan. Assez tôt, et non sans créer un effet de canonisation d’auteurs vivants ou contemporains, la collection s’enrichit de titres appartenant surtout au xxe siècle, en raison des difficultés que présente l’établissement des textes anciens, travail qui ne peut plus être celui d’un seul homme. D’où les retards accusés par Luc Lacourcière dans certains projets qui n’aboutiront pas (Philippe Aubert de Gaspé, Octave Crémazie, François-Xavier Garneau ou Marc Lescarbot). Dans les années 1950, la « Collection du Nénuphar » est un succès dans les collèges et affiche des tirages moyens de 3000 exemplaires. Elle accueille des écrivains aussi divers et aussi importants, dans l’histoire littéraire québécoise, que SaintDenys Garneau, Alfred DesRochers, Germaine Guèvremont, Émile Nelligan, Alain Grandbois, le frère Marie-Victorin, Jules Fournier, Yves Thériault ou Guy Frégault. Riche de 72 titres, elle cessera d’accueillir des nouveautés en 2004, détrônée par le format de poche, prisé des étudiants et qui offre les œuvres classiques à meilleur prix ; détrônée aussi par l’évolution des goûts du public, de moins en moins disposé à mettre le prix pour acquérir une édition soignée. 20

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Au-delà des frontières

La multiplication des collections n’est qu’un aspect du dynamisme affiché par Fides dès ses débuts. C’est que le père Martin a l’esprit d’entreprise au moins autant que l’esprit missionnaire. Le nom latin de la maison d’édition, on l’a vu, fut en partie choisi avec des visées internationales : ni anglais, ni français, ni espagnol, sa traduction est superflue sur les marchés étrangers. Moyennant quoi, Fides ne tarde pas à se déployer hors de la province de Québec. À partir de 1943, l’éditeur traduit ainsi en anglais une douzaine de titres religieux de son catalogue et les vend aux États-Unis, dans la collection « Apostolate Library ». Celle-ci est diffusée par Apostolate Press, alors située à South Bend, dans l’État d’Indiana, près de l’Université Notre-Dame où enseigne son responsable, le père Louis J. Putz, père Sainte-Croix d’origine allemande. Comme son nom l’indique, Apostolate Press se donne la mission de faire connaître la pensée et la foi catholiques. En 1945, les rapports sont si étroits entre les deux sociétés que l’américaine prend le nom de la canadienne et devient Fides Publishers, tout en conservant son autonomie sur les plans juridique, financier et éditorial, même si ce dernier aspect se révélera en définitive un facteur d’éloignement. La collaboration entre Fides et Fides Publishing se poursuivra jusqu’en 1953, après quoi l’entreprise américaine suivra son propre chemin. Dans l’intervalle, Fides a acquis les droits en français de quelques ouvrages américains qui se révéleront des best-sellers au Canada français après en avoir été autant aux États-Unis. C’est le cas de My Sunday Missal, destiné à la jeunesse. L’ouvrage avait d’abord été traduit en français en 1940 par la Société catholique de la Bible et publié à l’enseigne Fides, alors encore sous le régime de Mes fiches. En 1942, à la demande de la Société, Fides en propose une traduction De belles années

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révisée sous le titre Mon missel dominical, celui-ci imprimé à New York et distribué dans l’ensemble du Canada. Il s’agit là de la première traduction de l’anglais au français réalisée par Fides. Ce ne sera pas la seule. Placé sous la responsabilité du frère Sainte-Croix Placide Vermandere, bilingue comme il se doit, enseignant au Collège Notre-Dame et collaborateur de Fides à partir de 1941, le domaine des traductions de l’anglais au français (et inversement) s’enrichit de quelques succès, notamment d’ouvrages destinés à la jeunesse. C’est le cas de Timeless Topix, BD américaine, publiée par la Catechetical Guild, située à Saint-Paul, au Minnesota, et qui se veut la réponse catholique aux comic books que les petits Américains découvrent alors — même planches en couleurs, mêmes récits d’aventures, mêmes enquêtes policières, mêmes chevauchées western ou missions de chevaliers, des histoires édifiantes qui empruntent un ton certes encore trop moralisateur aux yeux du lecteur du xxi e siècle, mais qui malgré tout l’était beaucoup moins par rapport à celui habituellement de mise, à l’époque, dans les publications catholiques destinées à la jeunesse. Traduite en français et diffusée au Canada par Fides, la revue s’intitulera Hérauts. Les belles histoires vraies. Le premier numéro paraît en 1944. Imprimé aux États-Unis en raison de la quadrichromie, alors inconnue des imprimeurs canadiens, il est tiré à 100 000 exemplaires. Le succès est immédiat. Diverses communautés enseignantes (les frères de l’Instruction chrétienne, les frères des Écoles chrétiennes, les frères de Saint-Gabriel, les frères Maristes et les frères du Sacré-Cœur) s’associent à Fides pour décliner jusqu’à six éditions conjointes, toutes bimensuelles. Chaque numéro compte 48 pages et, outre les planches de la BD américaine, comporte une section jeux, des articles sur divers sujets susceptibles d’intéresser les jeunes, en n’oubliant pas de faire la promotion des albums Bécassine ou Spirou. 22

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La série des Hérauts s’ajoute à la revue François, publication jeunesse de la JEC, lancée un an plus tôt, en 1943, ainsi qu’à d’autres publications d’éditeurs américains, aux droits en français acquis par Fides. Parmi ceux-ci, les titres de la collection « Éveil », destinés aux enfants, ou ceux de « La vérité sur… », qui font le point, sur le plan doctrinaire, sur certains sujets à portée religieuse, comme le mariage. Dans les années d’après-guerre, l’expansion de Fides ne se fait pas que du côté de la langue anglaise et des États-Unis. Il importe de rappeler que, dans l’esprit de ses fondateurs, un tel rayonnement ne vise pas le profit sur le plan financier. Il s’agit de poursuivre l’œuvre entreprise auprès du lecteur, en guidant ses lectures et en publiant, dans différents domaines, des ouvrages instructifs et conformes à la doctrine chrétienne. C’est ainsi qu’en 1945, à São Paulo, au Brésil, est créée, avec l’accord de la Congrégation de Sainte-Croix, la maison Editora Fides, dont le mandat est de diffuser au Brésil, en portugais, certains ouvrages publiés par Fides, tout en éditant ses propres ouvrages en portugais. L’investissement de départ est de 900 $. Contrairement à Fides Publishing, à l’autonomie complète, Editora Fides est placée sous l’autorité de Fides à Montréal, qui détient 90 p. cent des parts. Cependant, la maison ne connaîtra pas un grand développement et fermera ses portes en 1952. À la fin de la guerre, en 1945, l’édition canadienne subit de plein fouet le choc de la normalisation de l’édition française, laquelle entraînera le dépôt de bilan de plusieurs maisons d’édition canadiennes ayant bénéficié des conditions exceptionnelles causées par la guerre. C’est ainsi que, pendant la guerre, Georges Duhamel, Saint-Exupéry, Paul Claudel et plusieurs autres avaient été publiés à Montréal, par des éditeurs canadiens, et diffusés par ceux-ci en langue française dans l’ensemble du monde libre. Cette situation De belles années

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exceptionnelle ne devait pas durer. Cependant, la maison Fides, qui a su diversifier son catalogue, n’est pas trop en mauvaise posture, après la Libération, lorsque les éditeurs français reprennent en mains l’édition française. Fides met en vente l’édifice de la rue Saint-Denis et se porte acquéreur d’un immeuble construit en 1926 et situé au numéro 25, rue Saint-Jacques Est. Comme plusieurs éditeurs canadiens, Fides souhaite profiter du retour de la paix pour diffuser ses ouvrages dans l’Hexagone. Dès 1945, les Pères Sainte-Croix envoient en France des émissaires dans ce but : d’abord Benoît Baril (président de la JEC et futur fondateur de l’agence d’abonnements Périodica), puis, en 1946 et en 1947, le père André Cordeau, directeur littéraire de Fides depuis 1941. Ces missions conduiront, dans un premier temps, à des accords de diffusion des ouvrages publiés par Fides, en France par le biais de la Procure de Paris, et en Belgique par les Éditions du Rendez-vous ; puis à la mise sur pied, en 1949, d’une filiale française, Fides SARL (Société à responsabilité limitée, selon l’appellation juridique d’usage), et à un premier voyage du père Martin en France. Son séjour de trois mois lui permet alors d’acquérir, au nom de la communauté des Pères Sainte-Croix, un édifice situé au 58, rue Notre-Dame des Champs, dans le 6 e arrondissement, à Paris, dont la fonction est de loger la librairie Fides, tout en accueillant les pères Sainte-Croix venus y étudier. Très rapidement, Fides s’y sent à l’étroit et se porte acquéreur d’un immeuble situé lui aussi dans le 6 e arrondissement, au numéro 120, du boulevard Raspail, où est aménagée une librairie plus spacieuse, qui joue aussi le rôle de Maison du livre canadien en France, comme l’indiquent une plaque sur la façade et le va-et-vient des habitués des lieux. Fides SARL diffuse en France les ouvrages du catalogue Fides, veille à l’édition française de certains titres (par exemple Le hamac 24

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dans les voiles, de Félix Leclerc, florilège de contes réunis à l’intention du public français par Fides SARL, mais dont le quart seulement du tirage initial de 5000 exemplaires sera écoulé en France, la plus grande partie étant vendue au Québec), fait connaître les œuvres de l’oratoire Saint-Joseph, tout en jouant le rôle de centre culturel canadien, en tenant des expositions ou des rencontres culturelles (l’Association France-Canada installe ainsi ses bureaux boulevard Raspail, dans l’édifice de Fides). Le premier gérant de Fides SARL est le docteur Georges Durand, Français passionné du Canada, et qui occupera cette fonction pendant deux ans, avant de retourner à l’exercice de la médecine. Son successeur, à partir de 1951, est un ancien libraire de Troyes, Daniel Champy, qui avait montré un vif intérêt pour le livre canadien et ramené d’un séjour au Canada une étude de 40 pages sur le sujet (« La vie du livre au Canada français »). En 1961, ce dernier démissionne et est remplacé par Jean Ritzinger, qui demeure en fonction jusqu’en 1965. Cependant, les ventes en France des livres publiés par Fides ne sont pas à la hauteur des efforts consentis. En 1955, la maison quitte ses bureaux du boulevard Raspail et connaît diverses adresses tributaires de ses interlocuteurs français — 5, rue Rousselet (7 e), 48, rue Mazarine (6 e), 3, rue Félibien (6 e) — avant de renoncer à avoir pignon sur rue à Paris, et de confier à nouveau, et plus simplement, en 1966, ses titres à un diffuseur, puis de mettre fin définitivement à la coûteuse aventure de Fides SARL en octobre 1968. Précisons qu’une distribution sélective des titres de Fides en France est aujourd’hui assurée par la Sodis. Fides tous azimuts

Pendant que Fides SARL s’efforce d’être présent en France, à Montréal, Fides est devenu un acteur de premier plan dans De belles années

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le paysage éditorial. À partir de 1951, la maison d’édition publie deux fascicules pédagogiques : Le Maître et L’Élève. Destinés à l’enseignement de chacun des sept niveaux du primaire, ces fascicules sont fort appréciés des « maîtresses d’école » de l’époque, et leur tirage cumulé atteint plus de 400 000 exemplaires, trois ans après leur création. Ce ne seront pas les seuls ouvrages à caractère pédagogique publiés par Fides. Les Manuels de bienséance, rédigés par un groupe de professeurs et destinés à chacun des niveaux du primaire connaissent sept tirages entre 1957 et 1967. Visages de la politesse, code de savoir-vivre, de Thérèse Thériault, est également utilisé dans bon nombre d’écoles de la province de Québec, à partir de 1961. La première édition est de 123 500 exemplaires et l’ouvrage est réimprimé à plusieurs reprises jusqu’à atteindre un tirage total de 250 000 exemplaires. Paru en 1957, avec une préface du chanoine Lionel Groulx, le manuel Littérature canadienne-française, de Samuel Baillargeon, est réimprimé jusqu’en 1972, affichant un tirage cumulé de 53 000 exemplaires. Dans le domaine religieux, Fides publie en 1947, sous le titre Faites ça… et vous vivrez ! Les Saints Évangiles. Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, une nouvelle traduction en français des évangiles réalisée à partir de l’original grec par l’Association catholique des études bibliques au Canada (ACEBAC). L’ouvrage connaîtra plusieurs rééditions jusqu’en 1953, alors qu’il est remplacé par Le Nouveau Testament, dans la nouvelle traduction française de l’ACEBAC. L’ouvrage est bientôt diffusé à 100 000 exemplaires, dans les écoles comme dans les familles, performance commerciale qui n’est pas toujours le lot, faut-il le préciser, de chacun des titres religieux publiés par la maison. En 1964, dans la foulée du programme conçu par l’Office de catéchèse du Québec, Fides publie plusieurs manuels de catéchèse, dont celui de la 26

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1 re année du primaire, Viens vers le Père, atteindra bientôt un tirage de 300 000 exemplaires. Dans le domaine profane, et au chapitre des best-sellers, la palme revient sans contredit au célébrissime La cuisine raisonnée, véritable bible des arts ménagers et de la cuisine conçue sous l’égide de la Congrégation de Notre-Dame, également auteur, chez Fides, de manuels d’enseignement ménager (Louise et sa maman. Premier livre d’économie domestique à l’ école primaire, 1964 ; L’enseignement ménager au cours secondaire — 10e et 11e années, 1966) et de solfège (Le solfège à l’ école — de la 1 ère à la 7 e année, 1967). À vrai dire, la toute première édition de La cuisine raisonnée, par ladite congrégation, remonte à 1919. Elle connaîtra plusieurs rééditions avant d’être reprise par Fides à partir de 1968. Destiné aux anciennes élèves de l’Institut des arts ménagers ChanoineBeaudet, à Saint-Pascal de Kamouraska, l’ouvrage entend mettre au service de l’économie ménagère des préceptes d’hygiène et toutes les ressources de la science des aliments. Il s’ouvre sur un envoi au charme délicieusement suranné : « Aux élèves finissantes, futures maîtresses de maison et aux ménagères chargées de l’alimentation familiale, ce manuel est humblement dédié. » Au fil des ans et des rééditions successives, de mère en fille, La cuisine raisonnée, à juste titre, s’est acquis une notoriété qui lui a valu d’être présent dans la plupart des foyers canadiens-français. Il continue de figurer en bonne place dans ceux du Québec moderne, où les hommes cuisinent au moins autant que les femmes, comme chacun sait. Dans les années 1950, Fides ne se borne pas à une activité d’éditeur et veut être présent dans le monde de l’imprimé à différents titres. Depuis ses débuts, la maison d’édition imprime ses ouvrages à l’Imprimerie Saint-Joseph, propriété des frères Sainte-Croix, ainsi que chez d’autres imprimeurs au De belles années

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Québec et aux États-Unis. Mais le volume croissant des publications destinées à la jeunesse conduit Fides à se porter acquéreur d’une imprimerie en 1953. Les recettes des fascicules Le Maître et L’Élève sont ainsi réinvesties dans l’achat de l’imprimerie du journal Le Canada. Créé en 1903 et associé au Parti libéral fédéral, le journal était déficitaire, ce qui explique la décision du parti de s’en défaire et, partant, de son imprimerie. Située au 5221, rue de Gaspé (depuis 1945, les bureaux de Fides, pour leur part, sont situés au 25, rue SaintJacques Est), l’imprimerie est rénovée à grands frais et imprime bientôt chaque mois les 500 000 exemplaires des revues Hérauts, L’Élève et Le Maître, entre autres titres. L’imprimerie partage l’immeuble de la rue de Gaspé avec La Revue Moderne (vendue en 1960 à la société Maclean Hunter, à Toronto, celle-ci deviendra la revue Châtelaine), située au numéro 5223. En 1958, Fides achète l’espace occupé par La Revue moderne dont il fait un entrepôt, consolidant ainsi ses activités d’imprimeur. La propriété d’une imprimerie n’est qu’une étape pour Fides, qui, un peu plus tôt au cours de la même année 1953, s’est porté acquéreur de l’hebdomadaire Notre Temps, avec l’ambition d’en faire un quotidien national, semblable en cela au journal français La Croix, propriété de la Bonne Presse. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, et l’affaire fera long feu. Fondé en 1945 par Léopold Richer, Notre Temps, qui se présente comme un journal social et culturel et bénéficie de l’appui de l’épiscopat, tirait alors à 4500 exemplaires, vendus sur abonnement. Après avoir augmenté le tirage à 20 000 exemplaires et tenté sans succès une diffusion en kiosque, Fides l’insère sous forme d’encart littéraire dans la revue Lectures, elle aussi déficitaire. Il n’empêche : le journal ne fait pas ses frais. En outre, et chose plus importante aux yeux de la direction de Fides, les prises de position politiques de son 28

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fondateur, qui affiche ses sympathies à l’endroit de Maurice Duplessis et de l’Union nationale, compromettent la neutralité politique qu’entend préserver la maison d’édition depuis ses débuts. Trois ans après en avoir fait l’acquisition, en septembre 1956, Fides rend Notre temps à son propriétaire. Parallèlement, Fides a étendu son réseau de librairies dans l’Ouest canadien, dans le but d’y desservir la population canadienne-française. En 1954, la maison d’édition ouvre une librairie à Saint-Boniface. En 1960, elle en ouvre une autre à Edmonton, en Alberta, et instaure un dépôt exclusif à Saint-Paul, ville située à 200 kilomètres plus au nord. C’est dans cette ville en effet qu’est situé l’archevêché, responsable de l’Action catholique menée par le diocèse et à laquelle le livre de langue française est alors associé. Dans la foulée, Fides met en place quatre points de vente en Ontario français. Des librairies dépositaires voient également le jour à Edmundston, au Nouveau-Brunswick, et à Hartford, au Connecticut – partout, en somme, où se fait sentir la présence canadienne-française. Ces lieux de diffusion s’ajoutent à l’important réseau de librairies mis en place par Fides dans la province de Québec entre 1958 et 1961. Celui-ci comprend quatre librairies succursales (Rivière-du-Loup, Rimouski, Amqui et Thetford Mines) et neuf librairies dépositaires (Nicolet, Drummondville, Victoriaville, La Malbaie, Hauterive, Gaspé, Matane, Alma et… Montréal). Cette expansion rapide ne va pas sans difficultés financières pour Fides, qui devra bientôt réduire ses dépenses, entraînant, dès le début des années 1960, la fermeture de plusieurs de ses succursales, ce qui ne l’empêchera pas d’en ouvrir d’autres dans les années 1970 (La Sarre en 1971, Roberval et Trois-Rivières en 1972, le cégep du Vieux Montréal en 1973). Avec de semblables résultats. Moyennant quoi, en 1974, le réseau des librairies Fides est démantelé. De belles années

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Autre activité de Fides dans la chaîne du livre : grossiste importateur. Dans les années 1950, dans la province de Québec, l’importation des livres français et l’approvisionnement des librairies relèvent d’opérations coûteuses et complexes, prises en charge par un intermédiaire : le libraire grossiste. Au début des années 1960, Fides figure parmi les quatre grands libraires grossistes qui se partagent le marché, à savoir la Librairie Beauchemin, Granger Frères, Fides et les Librairies Dussault. Dans les années 1970 et 1980, l’évolution du commerce du livre modifie les règles du jeu et le grossiste importateur est remplacé par un intermédiaire appelé le distributeur. Jusqu’en 2004, Fides continue d’agir comme distributeur et diffuseur d’un certain nombre d’éditeurs canadiens et français, avant de mettre fin à ses activités de distributeur pour se concentrer sur l’édition. Dès lors, les ouvrages publiés par Fides seront distribués au Canada par la Socadis. L’immeuble du boulevard Dorchester

Depuis 1945, comme on l’a vu, Fides, avait ses bureaux éditoriaux au numéro 25, rue Saint-Jacques Est, dans un bel immeuble art déco construit en 1925 par l’architecte Ernest Cormier (l’imprimerie étant située rue de Gaspé, à partir de 1953). En 1961, l’éditeur est exproprié, avec d’autres propriétaires, de ce quadrilatère où le gouvernement du Québec entend construire le Palais de justice. Fides doit se doter d’un autre lieu. En 1962, l’éditeur achète un terrain situé boulevard Dorchester Est (futur boulevard René-Lévesque), entre l’avenue de l’Hôtel-de-ville et la rue Sainte-Élisabeth, où il fait construire un immeuble de sept étages, qui s’élèvera deux ans plus tard au numéro 245. Encore aujourd’hui, des traces de l’enseigne Fides y sont visibles, en hauteur, sur la façade, ce qui ne manque pas de tromper certains visiteurs 30

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distraits ou… très âgés. Cette présence, boulevard Dorchester, apparaît à plusieurs comme un symbole : Fides est la première entreprise canadienne-française à établir son quartier général dans le quartier des affaires de Montréal, alors fief anglophone. Certains en font un motif de fierté, d’autres y voient un signe d’opulence déplacé. C’est que l’immeuble a du panache : magasin et expédition au sous-sol, librairie au rez-de-chaussée, administration au 1 er étage, édition et production aux étages supérieurs, le 7 e étage étant réservé aux quatre pères Sainte-Croix membres du conseil d’administration de Fides, qui y vivent en communauté (suivant une pratique courante, par exemple chez les Dominicains des éditions du Cerf ou les Assomptionnistes de la Bonne Presse). Les étages non occupés sont loués à des cabinets de médecins et d’avocats. Mais l’apport des revenus locatifs ne suffit pas à couvrir l’hypothèque. En 1970, Fides loue le 7e  étage, puis, peu à peu, les étages inférieurs. En 1979, c’est tout l’immeuble du boulevard Dorchester qui est vendu. Et Fides y demeurera locataire jusqu’en 1982. Les difficultés financières, liées pour une part à la souscapitalisation de l’entreprise et à l’évolution du commerce du livre, n’entament pas, parallèlement, le dynamisme éditorial de Fides. Les ouvrages religieux représentent toujours une part importante de son programme éditorial, et certaines publications sont des best-sellers, comme l’édition de poche de Vatican II : les seize documents conciliaires, lancée en 1966 et dont les ventes cumulées s’élèvent à 150 000 exemplaires. Fait à noter : ces textes sont commentés à mesure, pourrait-on dire, dans la collection « La pensée chrétienne », ce qui en dit long sur la constance de l’engagement intellectuel de Fides, y compris en matière de foi. Dans les années 1960, de nombreuses collections voient le jour, telles que « Écrivains canadiens d’aujourd’hui », « Archives des lettres canadiennes », De belles années

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« Les Albums de l’Arc-en-ciel » (en coédition avec les éditions du Cerf, à Paris), « L’Église aux quatre vents » ou « La Gerbe d’or ». Aux auteurs phares de la maison des décennies précédentes (Germaine Guèvremont, Félix Leclerc, Félix-Antoine Savard) s’ajoutent les Yves Thériault (Le vendeur d’ étoiles, 1958, Ashini, 1960), Robert Choquette (Élise Velder, 1958) ou Antonine Maillet (Pointe-aux-coques, 1958). Dans le domaine des romans pour la jeunesse, figurent en bonne place des auteurs comme le père Ambroise Lafortune (ancien aumônier scout avant de devenir une vedette de la télévision) avec des romans d’aventures (Le prisonnier du vieux manoir ; Le secret de la rivière perdue), Guy Boulizon (La chèvre d’or ; Alexandre et les prisonniers des cavernes) ou Georges Cerbelaud-Salagnac (Aux mains des Iroquois ; Mademoiselle de Verchères ; Le canon tonne à Saint-Eustache). Les succès de ces romans à saveur scout annoncent ceux de plusieurs titres pour la jeunesse qui paraissent, à partir de 1974, dans la « Collection du Goéland », dirigée par Raymonde SimardMartin. Paule Daveluy, Henriette Major, Monique Corriveau, Suzanne Martel font alors figures d’auteurs jeunesse phares dans cette collection qui réédite aussi certains titres alors toujours appréciés des jeunes lecteurs, comme la célèbre trilogie de Félix Leclerc (Adagio, Allegro, Andante), Le sorcier d’Anticosti de Robert Choquette ou Les habits rouges, de Robert de Roquebrune. Le succès du roman de Suzanne Martel ( Jeanne, fille du Roy), qui ne s’est jamais démenti depuis sa parution en 1974, et se perpétue au xxi e siècle, montre la constance des liens entre Fides et la littérature pour la jeunesse. Cependant, dans le domaine de la littérature contemporaine, les décennies 1960-1970 voient au Québec la multiplication de nouveaux éditeurs et l’émergence de sensibilités nouvelles. Sur le terrain de l’édition littéraire, Fides ne se 32

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sent plus en phase avec la littérature québécoise telle qu’elle se dessine à l’époque et choisit de s’attacher à l’édition d’œuvres patrimoniales. Dans cette veine, de grands chantiers éditoriaux sont lancés de concert avec l’université : le Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, sous la direction de Maurice Lemire, dont le 1er tome, qui va des origines à 1900, paraît en 1978 et le 8e en 2011, sous la direction d’Aurélien Boivin, couvrant la période 1986-1990 ; en 1976 paraît le Dictionnaire pratique des auteurs québécois (J. Hare, R. Hamel et P. Wyczynski, dir.) auquel succédera en 1989, colligé par les mêmes auteurs, le Dictionnaire des auteurs de langue française en Amérique du Nord ; paraît en 1983 l’édition en français de l’Encyclopédie de la musique au Canada (H. Kallmann, G. Potvin, K. Winters, C. Versailles et M. Miller, dir.), rééditée en 1993 (depuis 2003, intégrée à L’encyclopédie canadienne et disponible en ligne) ; entre 1987 et 2000 paraissent aussi les douze volumes des Textes poétiques du Canada français, sous la direction de Jeanne d’Arc Lortie et de Yolande Grisé, de l’Université d’Ottawa, en collaboration avec Pierre Savard et Paul Wyczynski. Ajoutons que ce dernier, spécialiste de l’œuvre d’Émile Nelligan, lui a consacré plusieurs ouvrages (édition critique, biographie, études), parus chez Fides. Dans le domaine de l’histoire générale, la collection « Fleur de lys », créée en 1955 et dirigée par Marcel Trudel et Guy Frégault (ce dernier jusqu’en 1965), s’enrichit de nouveaux titres. Aux historiens de l’école nationaliste et traditionnelle tels Lionel Groulx (L’appel de la race, 1956 ; Notre grande aventure, 1958), Robert Rumilly (Histoire de la province de Québec, 41 volumes entre 1940 et 1969) ou Gustave Lanctôt (Garneau, historien national, 1946) s’ajoutent les représentants d’une nouvelle génération d’historiens, formés à l’approche scientifique. Leurs travaux sont accueillis chez Fides, soit qu’ils l’étaient déjà antérieurement, soit dans plusieurs De belles années

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collections historiques qui voient le jour à la fin des années 1960 : « Histoire de la Nouvelle-France » et « Histoire économique et sociale du Canada français » ou « Les dossiers d’histoire du Canada », pour ne nommer que celles-ci. Certains de ces ouvrages font encore autorité : Guy Frégault, La guerre de la Conquête (1955 ; réédité en 2009), La civilisation de la Nouvelle-France 1713-1744 (1969) ; Marcel Trudel, L’ influence de Voltaire au Canada (1945), La population au Canada en 1663 (1973), Les débuts du régime seigneurial au Canada en 1663 (1974) ; Fernand Ouellet, Histoire économique et sociale du Québec 1760-1850. Structures et conjoncture (1966) ; RobertLionel Séguin, La civilisation traditionnel de l’« habitant » aux xvii  e et xviii  e siècles — fonds matériel (1967). En 1967, le Boréal Express mettant fin à la publication de ses fascicules d’histoire populaire (sous la direction de Denis Vaugeois et de Jacques Lacoursière) en raison d’une hausse importante des tarifs postaux, les 36 numéros sont réunis en trois volumes et distribués par Fides. Cette période faste sur le plan éditorial se double d’une situation financière complexe et préoccupante. Le réseau des librairies Fides, tant au Québec que hors Québec, est déficitaire, ce qui mènera l’éditeur à s’en défaire progressivement, comme on l’a vu. En outre, des changements importants sont survenus dans le monde du livre, dans la foulée des travaux de la Commission d’enquête sur le commerce du livre dans la province de Québec, présidée par Maurice Bouchard, professeur au Département d’économie de l’Université de Montréal. Dans son rapport, publié en 1964, la Commission souligne le déséquilibre économique qui s’est installé entre la librairie de détail et les grossistes libraires. Tout en approvisionnant les librairies de détail, les grossistes réalisent alors une part importante de leur chiffre d’affaires (70 p. cent) en approvisionnant directement les institutions 34

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d’enseignement et les bibliothèques, et ce commerce se fait au détriment des librairies de détail. Pour contrer cette pratique et rétablir l’équilibre, le rapport Bouchard préconise un réaménagement complet du système de distribution du livre, dont Fides, comme les autres grossistes, subira le contrecoup. Le rapport recommande la mise sur pied d’un réseau de librairies dont le professionnalisme est attesté au moyen d’un agrément. Adoptée en 1965, la loi qui découle de cette recommandation jette les bases de la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre, dite Loi 51, adoptée près de quinze ans plus tard, en 1979, sous la gouverne du ministre de la Culture d’alors, Denis Vaugeois. En 1963, la commission Bouchard est également très critique à l’endroit du rôle joué par les communautés religieuses dans l’édition scolaire en raison de leurs rapports avec le département de l’Instruction publique, instance en voie d’être remplacée par le ministère de l’Éducation. Les conclusions du rapport Bouchard inciteront plusieurs communautés religieuses à se retirer de l’édition ou à s’en tenir uniquement à l’édition religieuse. Pour sa part, après examen, la Congrégation des Pères Sainte-Croix maintient le rôle d’éditeur généraliste de Fides, réaffirmant par là son ouverture à la société civile et à l’univers laïque. Cependant, à la fin des années 1960, l’évolution de la société québécoise et la réforme de son système d’éducation ont entraîné le déclin de périodiques comme L’Élève, en dépit d’une tentative de relance, et celui des publications pour la jeunesse qui ont fait les beaux jours de la maison d’édition. L’imprimerie et l’hypothèque de l’immeuble du boulevard Dorchester représentent un fardeau financier plus lourd que prévu, dès lors que les tirages des ouvrages scolaires ou pour la jeunesse diminuent de manière importante. En 1970, l’imprimerie de l’avenue de Gaspé est vendue aux De belles années

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frères de Sainte-Croix, demeurés propriétaires de l’imprimerie Saint-Joseph (bientôt appelée les Presses Élite), et les deux immeubles de l’avenue de Gaspé (ceux achetés du Canada et de La Revue moderne) sont vendus l’année suivante. L’année 1975 est une année horribilis pour Fides — qui en connaîtra d’autres. La Province canadienne des pères Sainte-Croix finance l’immeuble du boulevard Dorchester et cautionne la maison d’édition auprès de la Banque canadienne nationale. En 1976, le conseil d’administration commande une étude de la gestion de la maison d’édition. Présentée l’année suivante, cette étude entraîne certains changements de structure. La Congrégation des pères Sainte-Croix, tout en continuant de renflouer périodiquement Fides, marque ses distances avec la maison d’édition, désormais distincte de la Congrégation du point de vue juridique. De plus, les laïcs et les religieux ont maintenant un égal statut au sein du conseil d’administration de Fides. Après le père Martin

En 1978, le père Martin, âgé de 61 ans, remet sa démission et quitte la direction de la maison d’édition qu’il a fondée. De 1980 à 1987, il est directeur du Centre biblique à l’archevêché de Montréal, puis, de 1990 à 1992, directeur de la bibliothèque du Grand Séminaire de Montréal. Vers la fin de sa vie, il reçoit diverses distinctions : Ordre des francophones d’Amérique, médaille de la Société historique de Montréal, Ordre du Canada, prix Fleury-Mesplet, création d’un prix Paul-Aimé Martin par l’Association pour l’avancement des sciences et des techniques de la documentation (ASTED), qui toutes soulignent son apport exceptionnel à l’édition québécoise. Il meurt en 2001. En 1978, le successeur du père Martin à la direction générale de Fides est le père Maurice Dubé, c.s.c. Ce dernier 36

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était depuis 1976 directeur littéraire de la maison. Pendant cinq ans, il en assume la direction générale jusqu’au 31 mars 1983, sans parvenir à résoudre la crise financière que connaît Fides. Après son départ, l’intérim est assuré successivement par Marc Poupart, de la firme Samson Bélair, et par le frère Lucien Poitras, c.s.c., président des Presses Élites. En 1982, Fides quitte l’immeuble du boulevard Dorchester et emménage au 5710, avenue Decelles, à Montréal, dans le quartier Côte-des-Neiges, où la maison d’édition a ses bureaux jusqu’en décembre 1989. En août 1983, sœur Micheline Tremblay, c.s.c., est nommée directrice générale de Fides. Ses diplômes universitaires en éducation, en philosophie et en théologie lui confèrent de solides atouts sur le plan intellectuel. Mais c’est sa maîtrise en administration des affaires, à l’École des Hautes Études commerciales, qui risque d’être déterminante dans les circonstances, car la maison a sérieusement besoin d’être redressée. Le mandat de sœur Micheline Tremblay comporte quatre volets : réaliser les priorités éditoriales recommandées par la Congrégation en 1982 et qui donnent prépondérance à l’édition religieuse ; constituer une équipe de relance éditoriale ; regrouper les activités avenue Decelles, à l’intersection de la Côte-Sainte-Catherine ; rentabiliser l’entreprise. Deux ans après son entrée en fonction, grâce à un contrôle strict des dépenses et à une gestion rigoureuse, la situation financière de Fides est assainie. Sous la direction de sœur Micheline Tremblay et conformément aux orientations décidées en 1982 par la Congrégation, l’édition religieuse occupe le premier plan, sans négliger l’approche patrimoniale de la maison sur le plan littéraire par l’entremise de ses dictionnaires (par exemple l’indispensable et constamment réimprimé Dictionnaire des synonymes et des antonymes, de Hector Dupuis, Romain De belles années

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Légaré et Jeanne Robert, revu en 2003 par Michel Therrien), de ses ouvrages de référence, des beaux livres (éditions de luxe de Maria Chapdelaine, de Louis Hémon, des Poésies complètes, de Nelligan), des collections spécialisées (« Archives des lettres canadiennes-françaises », « le Nénuphar ») ou populaires (comme « Bibliothèque québécoise »). Un mot sur cette collection de poche qui se taille un franc succès dans les écoles et auprès du grand public. Ses origines chez Fides remontent à la collection « Alouette », mise sur pied en 1960, pour faire concurrence, dans les écoles, au Livre de Poche, chez Hachette. La collection compte trois sous-ensembles : « Alouette blanche » pour les ouvrages religieux (dont le bestseller est Le Nouveau Testament), « Alouette bleue » pour les ouvrages d’intérêt général (parmi ceux-ci, une édition spéciale de Moi, mes souliers, de Félix Leclerc, avec une préface de l’écrivain français Jean Giono) et « Alouette des jeunes », pour la littérature destinée à la jeunesse. « Alouette bleue », pour sa part, reprend notamment en format de poche certains titres parus dans la « Collection du Nénuphar ». À partir de 1965, « Alouette bleue » devient la « Bibliothèque canadiennefrançaise » et conservera ce nom jusqu’en 1979, alors qu’elle est renommée « Bibliothèque québécoise ». À partir de 1988 et jusqu’en 2010, la collection est une enseigne éditoriale autonome, fruit d’une collaboration étroite entre trois maisons d’édition québécoises. Fides, les éditions Hurtubise HMH et Leméac Éditeur unissent ainsi leurs efforts et leurs catalogues pour créer une collection de poche qui conservera le nom de « Bibliothèque québécoise », souvent abrégé en BQ. Depuis 2010, et le rachat de Fides par les Éditions Saint-Martin et le groupe Coopsco, la collection est devenue la propriété des seules éditions Hurtubise et Leméac Éditeur. Pour sa part, Fides a renoué avec une collection de poche en propre qui s’appuie sur son riche patrimoine et sur la littérature contem38

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poraine. Sous le nom de « Biblio Fides », celle-ci, promise à un bel avenir, reprend bon nombre des titres du catalogue Fides qui jouissent de la faveur des écoles (par exemple Le Survenant, de Germaine Guèvremont) ou de celle du grand public. Dans les années 1980, sous la direction de sœur Micheline Tremblay, outre les domaines profanes ��voqués précédemment, le secteur religieux de Fides témoigne d’une activité éditoriale accrue, tant au rayon de la pastorale (« Recherches et études sur la famille »), de la recherche (« Héritage et projet », « Cahiers de recherche éthique », « Cahiers d’études pastorales ») que de l’enseignement religieux. Est significative à cet égard la création, en 1985, de la maison d’édition F.P.R., fruit d’une collaboration entre les Éditions Fides, les Éditions Paulines (c’est-à-dire Médiaspaul) et les Éditions du Richelieu — d’où l’appellation F.P.R. —, ainsi que l’Office de catéchèse du Québec. À partir de 2002, dès lors que l’enseignement religieux n’est plus du ressort de l’école, la maison publie des ouvrages destinés aux communautés chrétiennes et aux familles, à l’enseigne Fides • Médiaspaul/formation chrétienne. La collaboration entre Fides et Médiaspaul a pris fin en février 2011. Les éditions F.P.R., tout en poursuivant leur activité dans l’enseignement religieux, sont devenues une marque des seules éditions Médiaspaul. D’autre part, en 1990, Fides fait l’acquisition de l’enseigne Bellarmin, qui publie des ouvrages religieux ou à caractère historique et philosophique. À compter de janvier 1990, la maison d’édition qui, pour l’heure, se double toujours d’un distributeur, occupe des bureaux et un entrepôt adjacent dans le parc industriel de Ville Saint-Laurent, au numéro 165, rue Deslauriers. Elle y louera des bureaux jusqu’en novembre 2004, alors que, s’étant retirée de la distribution, la maison déménage quelques pâtés plus loin, au numéro 358, boulevard Lebeau, où elle a ses bureaux jusqu’au 30 mars 2007. De belles années

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En décembre 1991, sœur Micheline Tremblay est élue au conseil général de la communauté des Sœurs de SainteCroix, à laquelle elle appartient. Ses nouvelles fonctions l’appelant à Rome (où, son mandat ayant pris fin dans l’intervalle, elle œuvre encore maintenant à titre de consultante auprès de diverses communautés religieuses), elle quitte la direction générale des Éditions Fides. Le 20 janvier 1992, l’éditeur Antoine Del Busso lui succède. Si sœur Micheline Tremblay était la première femme à diriger Fides, Antoine Del Busso est le premier laïc à occuper cette fonction. Sous la gouverne d’Antoine Del Busso, ce dernier fort d’une étroite collaboration avec l’écrivain et éditeur Michel Gay, la maison retrouve un lustre dans le paysage éditorial québécois. La littérature contemporaine y revient avec des romanciers importants comme Louis Gauthier (Voyage au Portugal avec un Allemand, 2002 ; Voyage en Inde avec un grand détour, 2005) ou Yves Beauchemin (Charles le téméraire, 3 tomes entre 2004 et 2006). Pierre Vadeboncoeur (Vivement un autre siècle, 1996 ; L’ humanité improvisée, 2000, à l’enseigne Bellarmin) ou Jacques Grand’Maison (ce dernier présent dès 1977 avec Une société en quête d’ éthique, et qui publie depuis, de manière remarquée, Le drame spirituel des adolescents, 1992) se distinguent dans celui des essais sur l’art ou sur la société. Le père Benoît Lacroix, o.p., fidèle de la première heure (Le Japon entrevu, 1965) et historien de la religion populaire, publie divers ouvrages de réflexion sur la spiritualité, dont La religion de mon père — La foi de ma mère (2002). Il figure dans le catalogue Fides aux côtés d’auteurs tout aussi importants, qui se distinguent dans différents domaines : Yvan Lamonde (histoire des idées), Jacques Michon (histoire de l’édition), Benoît Melançon (histoire culturelle), Hélène-Andrée Bizier (histoire populaire), Hélène Pelletier-Baillargeon (biographie) ou le poète 40

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Fernand Ouellette (spiritualité). De nouvelles collections voient le jour, comme « Métissages » (Naïm Kattan, dir.), « L’expérience de Dieu » (Fernand Ouellette, dir.), « L’essentiel », aux éditions Bellarmin, qui suscite l’admiration tant par sa facture que par les auteurs prestigieux qu’elle accueille (Charles Taylor, Northrop Frye, Fernand Dumont, Gregory Baum, Jean Grondin, Pierre Vadeboncoeur, pour s’en tenir à ces quelques noms). Certaines collections voient le jour en partenariat avec des institutions muséales (« Images de société » et « Les grandes conférences », en collaboration avec le Musée de la civilisation), divers organismes (« Les guides des jardins du Québec », avec l’Association des jardins du Québec), des éditeurs américains (« Grandes figures, grandes signatures » avec Lipper Publications et Viking Penguin), des universités (« Nouvelles études québécoises », avec ce qui s’appelait alors le Centre d’études québécoises [Cetuq], devenu dans l’intervalle le Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises de l’Université de Montréal, de l’UQAM et de l’Université Laval — depuis 2010, la collection est publiée par les Presses de l’Université de Montréal). En outre, dans le domaine de la littérature jeunesse, l’énorme succès de la série de petits livres d’Henriette Major (100 comptines ; Chansons douces, chansons tendres ; Chansons drôles, chansons folles ; Chansons et rondes pour s’amuser), chaque petit livre accompagné d’un CD, marque le tournant des années 2000. De façon générale, la facture des ouvrages publiés chez Fides est particulièrement soignée. Sous la direction artistique de Gianni Caccia, la présentation graphique est modernisée et rendue plus attrayante. Sous la direction générale d’Antoine Del Busso, la maison d’édition parachève son processus de laïcisation. En 1998, Fides se voit confier la gestion et l’exploitation des Presses de l’Université de Montréal, tâches De belles années

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qu’elle assume jusqu’en 2010. À l’occasion de l’introduction dans les écoles québécoises du nouveau programme Éthique et culture religieuse, Fides renoue ponctuellement avec l’édition scolaire et se lance dans un ambitieux chantier éditorial qui verra la parution des manuels pour les six niveaux du primaire et les deux du premier cycle du secondaire. Bien accueillis par les enseignants, ces ouvrages auront nécessité un investissement humain et financier considérable, dont les retombées se révèlent moindres que prévu. Par ailleurs, le renouveau des pratiques éditoriales et du catalogue ne saurait faire oublier les difficultés financières qui ont ressurgi avec force au début des années 2000. Antoine Del Busso quitte la direction générale de Fides le 23 juin 2008. Il est remplacé par Michel Maillé, jusque-là directeur éditorial, après un passage aux éditions F.P.R. Depuis le 2 avril 2007, la maison d’édition est installée au 306, rue Saint-Zotique Est, à Montréal, dans le sympathique quartier La petite Italie, où elle aura ses bureaux jusqu’en mars 2011. Sous la direction de Michel Maillé, la maison mène à bon port plusieurs projets éditoriaux, dont la publication de la série de manuels en Éthique et culture religieuse. À Michel Maillé échoit cependant la lourde tâche de diriger une barque qui tangue sérieusement, au point de mener Fides à demander, en juillet 2010, la protection de la Loi sur la faillite et l’ insolvabilité. La Congrégation des pères Sainte-Croix met alors en vente la maison d’édition, qui procède à de nombreux licenciements. Le 4 novembre 2010, les Éditions Saint-Martin, dont l’actionnaire majoritaire est la Fédération québécoise des coopératives en milieu scolaire (Coopsco) et l’actionnaire minoritaire, Stéphane Lavoie, dès lors directeur général de Fides, se portent acquéreur du nom, du catalogue et des actifs de l’entité administrative appelée les Éditions Fides Inc., qui renaît sous le nom de Groupe 42

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Fides Inc. Certains employés licenciés quelques mois plus tôt sont rappelés et, sur le plan éditorial, ses nouveaux dirigeants entendent s’inscrire dans une continuité qui vaut à Fides d’être considéré comme l’un des éditeurs importants dans le paysage éditorial québécois. Depuis le 14 mars 2011, la maison d’édition a ses bureaux à l’est de Montréal, à Anjou, au 7333, place des Roseraies. Stéphane Lavoie en est le directeur général, comme on l’a vu, et Guylaine Girard, présente depuis 25 ans au sein de l’entreprise, où elle est entrée dès après avoir terminé des études de lettres à l’université, en assume la direction éditoriale, ce qui est encore une façon de signifier la jeunesse de la maison d’édition. Groupe Fides réunit trois enseignes : Fides, et son catalogue généraliste constitué depuis 75 ans et sans cesse augmenté de nouveaux titres ; Fides éducation, qui fonde en une seule les anciennes dénominations Éditions Saint-Martin et Décarie éditeur et publie des ouvrages destinés à l’enseignement collégial et universitaire, forte d’un savoir-faire et d’une expertise qui garantissent la stabilité financière des Éditions Fides, tout en augmentant sa visibilité auprès des jeunes lecteurs ; Biblio Fides, vouée à l’édition de poche. En somme, ce résumé de l’aventure éditoriale de 75 ans d’une maison qui a encore de belles années devant elle montre bien que, s’il fallait tracer une ligne qui illustre l’histoire de Fides, celle-ci ne serait pas une courbe comme on le ferait volontiers pour l’existence humaine : naissance, adolescence, vie adulte, vieillesse. Plutôt qu’une courbe, l’histoire de Fides se caractérise par une série de transformations et d’initiatives nées du dynamisme de ses dirigeants, de leur capacité d’adaptation et de la nécessité, qui en font une ligne continue jalonnée de boucles, certes de hauteurs variables, certaines affichant même des valeurs négatives à certains moments, mais qui toutes s’inscrivent sur un continuum de qualité. De belles années

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C’est ce continuum qui fait aujourd’hui la fierté de Fides, assure la présence d’auteurs importants à son catalogue et lui permet de croire à la fidélité de ses lecteurs — passés, présents et à venir. Sources et remerciements Le présent résumé de l’histoire de Fides doit beaucoup à la minutieuse monographie de Jacques Michon, Fides. La grande aventure éditoriale du père Paul-Aimé Martin, publiée chez Fides, en 1998, ainsi qu’à son indispensable et substantielle Histoire de l’ édition littéraire au Québec au xx e siècle (3 vol., Fides, 1999, 2004 et 2010). En 1987, le 50e anniversaire de la maison d’édition fut marqué d’une publication qui s’est également révélée utile ici : Historique des Éditions Fides, 1937-1987, sous la direction de Guy-Marie Bertrand, Roland M. Charland, Ghislaine Roquet et Henri-Paul Sénécal, tous c.s.c. Le répertoire des titres publiés par Fides pour la période 19371987 et compilés par Jean-Rémi Brault, avec l’aide de l’archiviste de Fides à l’époque, Mme Raymonde Simard-Martin (Bibliographie des Éditions Fides 1937-1987) fut une source précieuse de renseignements, utilement complétés, pour les années subséquentes, par Mme Jeannine Messier, des Éditions Fides. Pour la période récente, les renseignements fournis, à des degrés divers, par le père André Charron, c.s.c., M. Stéphane Lavoie, Mmes Guylaine Girard et Jeannine Messier, ainsi que MM. Michel Maillé, Michel Gay et Antoine Del Busso, furent des plus précieux. Qu’ils en soient remerciés, de même que pour son efficace et aimable collaboration Mme Julie Fecteau, archiviste à l’Université de Sherbrooke, où sont déposées les archives Fides depuis 2010.

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Le catalogue Fides douze arrĂŞts sur image

Mes fiches (no 236, 1948)

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HĂŠrauts (no 27, 1942)

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Marcel Trudel, L’ influence de Voltaire au Canada (1945)

Le catalogue Fides • douze arrêts sur image

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Félix Leclerc, Andante (1949)

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Maria Augusta Trapp, La famille des chanteurs Trapp (1953)

Guy FrĂŠgault, La guerre de la ConquĂŞte 1754-1760 (1955)

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La cuisine raisonnée (9e édition : 1963 ; 1ere édition : 1919)

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Vatican II : les seize documents conciliaires (1966)

Laure Conan, Œuvres romanesques (coll. du Nénuphar, 3 vol., 1974-1975 ; vol. 1 : Un amour vrai ; Angéline de Montbrun, 1res éditions : 1878 et 1884)

Le catalogue Fides • douze arrêts sur image

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Paul Wyczynski, Nelligan 1979-1941 (1987)

Pierre Vadeboncoeur, Vivement un autre siècle (coll. L’essentiel, Bellarmin, 1996)

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Dominique Deslandres, John A. Dickinson et Ollivier Hubert (dir.), Les Sulpiciens de Montréal. Une histoire de pouvoir et de discrétion 1657-2007 (2008)

Le catalogue Fides • douze arrêts sur image

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Fides

en onze questions posées à ses auteurs Propos recueillis et présentés par

marie-andrée lamontagne

Nous avons demandé à onze auteurs Fides de nous faire part de la manière dont ils perçoivent leur maison d’ édition. Pour ce faire, nous avons posé à chacun une question précise, formulée au croisement de leur univers et de celui de Fides. Chacun devait y répondre en 400 mots, longueur diversement respectée — faut-il s’en étonner, quand le cœur parle ?

Benoît Lacroix, o.p. Docteur en sciences médiévales, historien, théologien, grand officier de l’Ordre du Canada et de l’Ordre national du Québec, fondateur du Centre d’études des religions populaires, conférencier émérite, Benoît Lacroix fait partie de l’ordre des dominicains. Chez Fides, il a publié de nombreux ouvrages, dont récemment un recueil d’entretiens menés par Pierrot Lambert et Simone Saumur-Lambert, La mer récompense le fleuve. Né en 1915, le père Lacroix a bien connu le fondateur de Fides.

Quelle était la religion du père Martin ?

Il est né en 1917, à Saint-Laurent, Montréal, et depuis 1940, est prêtre de la Congrégation de Sainte-Croix. Sa religion première est celle d’un Canadien français dit Québécois. Il vit 55


de croyances reçues, transmises par ses parents catholiques, fidèles aux rites essentiels et aux observances de l’époque. Il en est de même du contenu de ses études primaires, collégiales et au Scolasticat de son époque, puis en théologie (1936-1940) au Grand Séminaire de Montréal sous l’égide spirituellement sécuritaire des prêtres de Saint-Sulpice. Prêtre, l’objectif pastoral premier du jeune clerc sera le bien des âmes et pour celui qui était, déjà en 1937, attiré par l’écriture et les livres, ce sera l’orientation spirituelle des jeunes. C’est le temps où nul autre que le prêtre et historien Lionel Groulx réédite Une croisade d’adolescents (1938). L’éducation de la volonté, la rectitude morale et la formation des jeunes sont à l’ordre du jour. La religion quotidienne du père Martin — que j’ai bien connu, lui de 1917, et moi de 1915 — est celle du milieu ecclésiastique des mêmes années 1920-1950 : prières et messe quotidiennes, respect des prêtres, obéissance aux évêques et soumission inconditionnelle au « pape régnant », port de l’habit ecclésiastique, solidarité avec sa communauté d’appartenance. Ce sont les pères de Sainte-Croix qui, en plus de compter parmi leurs proches le réputé frère André, ont consolidé l’œuvre de l’oratoire Saint-Joseph, dirigé des maisons d’enseignement de haut niveau culturel et pédagogique. L’amour des livres et de la lecture est tel que Paul-Aimé Martin crée dès 1937 une sorte de consortium qui le mènera de Mes fiches à Lectures (1946-1966), et ce, en collaboration tout d’abord avec la Jeunesse Étudiante Catholique (JEC) ; ce qu’il a appelé lui-même l’aventure éditoriale de Fides. Au tout début de Mes fiches, religion, théologie et droit canon, ces savoirs, directement reliés aux directives pontificales en matière de mœurs et de doctrines, forment un tout dans l’esprit du nouveau promoteur de l’édition religieuse populaire. 56

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Comment évaluer la religion de ce prêtre catholique gestionnaire durant plus de quarante années et comme tel responsable de milliers et de milliers de publications offertes à une population canadienne-française catholique homogène, d’une religion littéralement fidèle aux normes en cours ? Lorsqu’il se lance dans la publication et la diffusion des grandes collections qui ont fait la renommée de Fides, son objectif pédagogique demeure : offrir aux jeunes la connaissance d’auteurs compétents selon les critères catholiques reçus. Il en est tellement convaincu qu’il rêve en 1947 de participer à une organisation mondiale de la bonne lecture. Ce respect des croyances et des valeurs morales en cours favorise grandement la vente et la diffusion des livres de Fides. Il convient de reconnaître que le père a du flair. Il a du génie pour créer et conserver des contacts, ses nombreux voyages en Europe n’étant pas nécessairement des pèlerinages à Lourdes. Même après la création de la commission Parent (1961) et surtout celle du ministère de l’Éducation (1964) qui appelle le public à d’autres perspectives, le père Martin poursuit son travail d’éditeur à grands tirages. Malgré tous les tracas que l’on devine, le père Martin demeure stoïque. Il est généreux et loyal. Il est humble aussi, mais d’une humilité qui à l’usage saura composer avec les lois du commerce. Cette humilité, nous l’avons nous-mêmes mise à l’épreuve, surtout au temps des « Classiques canadiens » (1956-1972). Et en d’autres occasions encore, au moment de la publication de Mes mémoires, de Lionel Groulx. Malgré toutes les difficultés, ce géant de l’édition francophone en Amérique demeurera l’ardent promoteur de la culture française catholique des années 1940. Gestionnaire honnête, habile et appliqué, entièrement dévoué à la promotion de la presse catholique, a-t-il prévu les changements brusques de mentalités qui s’amorcent dans les Fides en onze questions posées à ses auteurs

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années 1960 ? Le Refus global est de 1948 mais demeure d’un point de vue éditorial un événement local. Il n’en est pas de même des Insolences du frère Untel en 1959. Ni même de Liberté et de Cité libre en 1960. Maintenant paraît en 1962, un an après la fondation du Mouvement laïque de langue française. Cité libre (XI, 1, nos 28, 29, 30) maltraite quelque peu Fides à propos des cotes morales dans Lectures. Le père répond que « la cote appelle des réserves et n’implique nullement la condamnation d’un ouvrage ». De toute façon l’intérêt des Éditions Fides est ailleurs : en 1960, l’heure est à la promotion de nouveaux Albums, à l’ouverture de nouvelles succursales partout au Québec et même dans l’Ouest canadien. La maison se prépare à inaugurer un nouvel immeuble à Montréal, boulevard Dorchester. Pour ces raisons, je ne crois pas que le bon père ait mesuré, comme bien d’autres clercs de son temps, l’ampleur de la crise. Pourtant, à sa manière, le père Martin aura été un artisan, du moins un témoin, des changements que l’on sait. Il est un des premiers responsables ecclésiastiques à relier, pour ne pas dire associer, la maison Fides à des laïcs (1937), voire à des femmes (1938). Entre-temps, il franchit ou même dépasse les limites des juridictions diocésaines pour promouvoir son œuvre d’éditeur. Il est le premier, selon le témoignage de l’historien Marcel Trudel, à offrir au grand public des publications qui, en principe, appartiennent aux universités. Enfin, et comme témoin d’une époque, nous estimons que l’éditeur Martin a joué un rôle quasi prophétique, et cela déjà dans les années 1940, en favorisant la diffusion des textes bibliques, des évangiles en particulier, ainsi que des livres de dévotion populaire. C’est même en 1953, bien avant Vatican II (19621965), que Fides édite la première traduction française du Nouveau Testament donnée par l’Association catholique des Études bibliques du Canada (CEBAC), d’après l’original 58

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grec. N’est-il pas significatif qu’en 1944 le même père Martin ait été élu président de la Société canadienne de la Bible ? En fin de compte, l’amour de Paul-Aimé Martin pour le livre tout court et l’importance qu’il accorde à son influence sur les jeunes sont tels qu’au moment où il quitte ses responsabilités aux Éditions Fides, il se retrouve, de 1990 à 1992, directeur de la bibliothèque du Grand Séminaire de Montréal, là où il avait premièrement affirmé, à 20 ans, un amour passionné pour la promotion du livre religieux. Quelle fidélité ! Benoît Lacroix, o.p.

Georges Leroux Philosophe, professeur émérite au département de philosophie de l’Université du Québec à Montréal, Georges Leroux est un helléniste réputé, traducteur de Platon et Plotin. Ces dernières années, il s’est fait connaître du grand public pour ses réflexions inspirées sur la musique (Partita pour Glenn Gould. Musique et forme de vie, PUM, 2007 et Wanderer. Essai sur le Voyage d’hiver de Franz Schubert, Nota Bene, 2011). Chez Fides, il a publié Éthique — Culture religieuse — Dialogue. Arguments pour un programme (2007) et fut un collaborateur précieux des éditeurs de la série de manuels publiés par Fides, afin de répondre aux besoins de ce programme.

Quel rôle Fides joue-t-il dans la vie intellectuelle au Québec en 2012 ?

Déjà, lorsqu’à chaque mois de juin je voyais leur couverture se détacher des autres dans mes prix de fin d’année, j’éprouvais le désir de les avoir tous. Ces livres du « Nénuphar », comment ne pas penser qu’ils étaient au cœur de la tradition qui me portait ? Germaine Guèvremont et Robert de Roquebrune furent les premiers — je le sais en revoyant Fides en onze questions posées à ses auteurs

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les dates méticuleusement inscrites à la plume sur leurs beaux frontispices gravés —, mais les jésuites du collège Sainte-Marie semblaient les affectionner particulièrement et ils furent suivis de plusieurs autres. Je leur suis encore reconnaissant de ces cadeaux précieux, où le temps m’a appris à reconnaître une forme modeste d’éternité. Mon désir de lire s’y est engouffré et, encore aujourd’hui, si je vois un livre du « Nénuphar », toute l’émotion de l’écriture du Canada français me revient comme si j’avais encore quinze ans. Quand Fernand Ouellette m’invita à préfacer le recueil de ses poèmes à paraître dans la collection, il ne pouvait se douter du cadeau qu’à son tour il m’offrait. Fides fut donc pour moi comme pour tant d’autres le lieu d’une confiance avant même que d’être celui d’une foi. Un lieu, mais aussi presque une devise, un appel, celui de maintenir vivant un héritage précieux que je fus conduit par la suite à tenter d’identifier. Ce fut la tâche de ces penseurs des années 1960, de Pierre Vadeboncoeur à Fernand Dumont, de Guy Rocher à Jacques Grand’Maison, mais chez eux ce devoir de fidélité portait déjà la marque de la grande fracture qui s’instituait alors dans la culture d’ici. Un livre l’illustrait pour moi plus que les autres, c’est celui où on les retrouve tous en 1973, L’ incroyance au Québec, publié dans la collection « Héritage et projet ». Impossible de ne pas se demander, en lisant ce livre, à quelles inquiétudes, à quel désarroi, ma génération allait être confrontée, au constat de l’érosion de l’ancienne unanimité. De quelle fidélité en effet pouvait-il être désormais question ? La mission d’origine du père Martin semblait devoir laisser la place à autre chose, mais quoi ? Chez Fides, les années qui ont suivi n’ont pourtant été que cela, fidélité à un héritage, rencontre de la différence, accompagnement d’une nouvelle exigence. Quand je lis les travaux d’Yvan 60

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Lamonde et de Jacques Michon, chroniqueurs méticuleux de ces mutations, j’y reconnais la forme la plus haute de cette exigence en même temps que la proposition d’une nouvelle fidélité. L’histoire devient l’occasion d’un pacte d’amitié avec une tradition, où la confiance demeure le lien vital, malgré la dissolution de tout ce qui paraissait indissoluble. Une ouverture se crée, un accueil, une hospitalité offerte au divers et au différent, dans cela même qui peut et doit l’accueillir. Nul ne peut prédire le destin de cette fidélité à la recherche de ses ancrages, mais chacun sait que sans ces ancrages aucune fidélité n’est possible. Mes enfants comprennent cela quand ils ouvrent mes vieux « Nénuphar » et parcourent avec moi le chenail du Moine et les sentiers d’Angéline de Montbrun. Pour eux comme pour moi, ce legs exigera interprétation et connaissance, et à cela Fides voudra encore contribuer. Georges Leroux

Yvan Lamonde Professeur d’histoire et de littérature du Québec à l’Université McGill, Yvan Lamonde a cherché dans tous ses travaux à comprendre l’expérience humaine qu’ont connue en Amérique, depuis plus de deux siècles, le Canada français et, partant, le Québec. Il a publié chez Fides plusieurs ouvrages, qui sont de véritables sommes historiques et sociologiques, dont en 2011 La modernité au Québec. 1. La crise de l’homme et de l’esprit — 1929-1939.

Quel fut le rôle joué par Fides dans l’histoire des idées au Québec ?

Il y a très peu d’institutions qui aient contribué de façon aussi marquante que Fides à la mise en place de la culture québécoise. Depuis 1937, après les initiatives éditoriales de l’Action française et des Éditions Albert Lévesque, Fides Fides en onze questions posées à ses auteurs

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a contribué de façon assez systématique à la diffusion de la littérature canadienne-française, tous genres confondus. Pionnière de l’édition critique avec la collection du « Nénuphar » (61 titres de 1944 à 1984) qui établissait le corpus de la littérature, initiatrice d’une grande galerie de portraits avec la collection « Classiques canadiens », la maison avait le sens des ouvrages majeurs, des synthèses, des bilans ; on en prendra comme indices les deux collections « Archives des lettres canadiennes » et « Fleurs de lys » en histoire. Avec un sens évident de la tradition en matière de religion et de pensée, Fides a innové à sa façon en publiant l’arsenal imprimé de l’Action catholique spécialisée (JEC, JOC), en se mettant dans l’esprit de l’humanisme intégral de Jacques Maritain, en se départant du journal Notre Temps devenu trop identifié à une droite qui pourfendait les abbés O’Neill et Dion, en publiant les résultats de la commission Dumont sur l’Église du Québec comme héritage et projet. Marcel Trudel, dont la thèse sur L’ influence de Voltaire au Canada avait été publiée par Fides en 1945 et qui était un militant pour la laïcité, avait l’habitude de parler des pères de Sainte-Croix comme étant des « perfides ». Il faut souligner que pour les millions de Prie avec l’Église que Fides a publiés, la maison a, sous la gouverne d’Antoine Del Busso après 1992, fait montre d’un ferme propos en publiant ma biographie de Louis-Antoine Dessaulles, mon histoire des idées qui fait toute sa place au libéralisme anticlérical ou pas et un systématique Dictionnaire de la censure au Québec : littérature et cinéma. Diffuseur d’idées religieuses et politiques qui marquèrent le pas sans globalement devancer idéologiquement le milieu, Fides aura certes publié ou republié des romans et de la poésie, mais des ouvrages de la longue tradition littéraire, du corpus classique davantage que de la modernité comme 62

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dans le cas des maisons d’édition artisane de poésie qui vont se multiplier durant la décennie 1950. Fides aura eu foi dans les auteurs canadiens-français, dans des auteurs aussi qui étudiaient le passé, l’Histoire. Yvan Lamonde

Louis Gauthier Louis Gauthier est l’auteur d’une dizaine de récits inclassables, qui font de lui l’un des écrivains québécois parmi les plus originaux et talentueux. Chez Fides, il a publié Voyage au Maghreb en l’an mil quatre cent de l’Hégire (2011). Voyage en Irlande avec un parapluie, Le pont de Londres et Voyage au Portugal avec un Allemand ont été réunis en un volume, sous le titre de Voyage en Inde avec un grand détour (2005). La plupart des ouvrages de Louis Gauthier ont été repris en format de poche dans BQ.

Qu’est-ce qu’un éditeur aux yeux d’un écrivain et de quelle manière Fides en est-il un de ce point de vue ?

Quand le téléphone sonne, je m’attends toujours au pire. Cette fois-là, c’était mon éditeur. — Voilà, dit-il, c’est très simple, nous célébrons cette année le 75e anniversaire de Fides, et nous avons pensé souligner l’événement de façon, comment dire ? de façon… J’allais proposer le mot économique, mais je me retins à temps. — … de façon grandiose, acheva-t-il. Alors j’ai pensé à vous. J’étais heureux de voir qu’on songeait enfin à faire appel à mes talents de publicitaire, mais je tins honnêtement à le prévenir que toute bonne chose avait un prix. — Ne vous en faites pas avec cela, l’argent n’est pas un problème. Votre sympathique contribution sera entièrement Fides en onze questions posées à ses auteurs

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bénévole. D’ailleurs, tout ce que nous vous demandons, c’est un petit texte personnel, très court, plein d’intelligence, de finesse et d’humour, comme vous savez si bien le faire. Hélas, je suis sensible à la flatterie. — Je veux bien essayer, dis-je, mais vous savez, un éditeur, pour moi, c’est assez simple : c’est un partenaire d’affaires. C’est celui qui s’occupe de tout ce qui ne m’intéresse pas dans la littérature ou, plus justement, de tout ce que je ne sais pas faire pour rendre mon livre accessible à des lecteurs : révision, composition et mise en page, correction, graphisme, distribution, publicité, relations de presse… Évidemment, la littérature n’est pas une marchandise comme les autres, et le sens du mot affaires est coloré ici par cet aspect artistique. — Eh bien voilà, c’est très bien. Tant que vous ne dites pas qu’un éditeur est un sale capitaliste, un voleur et un ignorant… Mais attention tout de même ! Ne parlez pas trop de littérature ! Fides est une maison d’édition sérieuse, vous savez. — Vous me donnez une idée, dis-je. — Je ne vous donne rien, mais je suis prêt à partager 50-50. À quoi pensez-vous ? — À votre expression : une maison d’édition. Un éditeur, en fait, c’est plus qu’un individu. C’est une famille. C’est un regroupement de gens qui forment une maison. Le choix d’un éditeur, c’est un peu comme le choix d’une maison. Certains n’y voient qu’un investissement ; pour moi, choisir une maison, c’est choisir un mode de vie. Et j’aime les vieilles maisons, les maisons qui ont du vécu, comme on dit. On peut bien les rénover, les rajeunir ; si on le fait avec soin, elles conservent ce qui fait leur charme, parce qu’elles ont une âme. — Vous voyez ? Ce n’était pas si difficile. Il ne vous reste qu’à mettre tout ça par écrit et nous l’arrangerons à notre goût. Allez, je compte sur vous. Trois jours, ça vous ira ? Louis Gauthier 64

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Micheline Cambron Professeur titulaire au département des littératures françaises de l’Université de Montréal, Micheline Cambron s’est fait connaître pour ses travaux d’histoire littéraire sur le xixe siècle québécois. Chez Fides, elle a codirigé la collection « Nouvelles études québécoises » et publié notamment La vie culturelle à Montréal vers 1900 (en coédition avec la Bibliothèque nationale du Québec, 2005).

Dans quelle mesure Fides a-t-il été un moteur permettant à la jeune littérature canadienne-fran��aise, puis québécoise, de se constituer un corpus d’œuvres classiques ?

Une littérature nationale n’a d’existence que par la fréquentation des œuvres qui la composent. Fides, durant ses 75 ans d’existence, a contribué, grâce à des initiatives originales, à la lecture de la littérature québécoise, publiant certains des auteurs qui incarnent pour le plus grand nombre la littérature d’ici, comme Félix-Antoine Savard, Félix Leclerc ou Yves Beauchemin. Mais Fides fut aussi un agent essentiel dans la constitution du patrimoine littéraire québécois. Aux origines de Fides, Mes fiches manifestaient déjà un souci patrimonial, celui de contribuer à la constitution de bibliothèques personnelles et collectives. La création, en 1944, de la « Collection du Nénuphar », avec son graphisme sobre, sa couverture coquille d’œuf, son encre rouge et son petit nénuphar à l’endos et en couverture, donnera forme à un nouveau type de relations entre le livre, la lecture et la communauté. Destinée à un public large, la collection, placée sous la direction de Luc Lacoursière à partir de 1947, pose les œuvres choisies en objets de savoir méritant les honneurs d’une réédition enrichie par le travail critique. Et le succès indéniable de la collection témoigne de ce que l’entreprise a Fides en onze questions posées à ses auteurs

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été favorablement accueillie par un public convaincu qu’il y avait des œuvres de notre littérature qui devaient être lues. La publication dans cette collection, en 1952, de la première édition critique d’une œuvre québécoise, celle de Saint-Denys Garneau, sera célébrée dans les journaux. L’idée de littérature nationale est désormais incarnée dans une « bibliothèque » qui se déclinera dans des collections de poche dès 1960, succession d’avatars qui donneront finalement naissance à la collection « BQ ». Parallèlement à ce travail de sélection et de diffusion de grandes œuvres nationales, Fides offrira d’autres textes à la lecture. À partir de 1955, dans une collection intitulée « Classiques canadiens », se retrouvent des morceaux choisis tirés d’ouvrages déjà publiés par la maison mais aussi de publications anciennes d’auteurs oubliés. On pourra bien chicaner quant au principe des morceaux choisis ; il n’en reste pas moins que ces ouvrages auront été les seuls, et pendant longtemps, à donner facilement accès à des auteurs comme Napoléon Aubin, Marie de l’Incarnation ou Charlevoix. Destinés à l’enseignement, ces petits ouvrages conféraient une existence littéraire propre à des auteurs jusque-là enfouis dans des anthologies qui les monumentalisaient en bloc. L’existence d’une présentation liminaire soulignant la dimension « auctoriale » des œuvres, et l’effet même de la collection, qui créait une impression de sédimentation des textes dans le temps, firent que cette collection constitua à mon sens l’un des premiers jalons de cette « tradition à inventer » que Georges-André Vachon appela de ses vœux en 1967. S’il faut lire les textes, comme le demande Vachon, encore faut-il les trouver… Ces ouvrages donnaient un aperçu, suscitaient la curiosité. Fides a poursuivi cette démarche de définition du patrimoine littéraire québécois en contribuant à la mise en œuvre 66

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d’une tradition critique dans la collection « Archives des lettres canadiennes », fondée en 1960. Ces ouvrages ambitieux n’auraient pu voir le jour sans l’engagement des chercheurs mais le soutien de Fides fut déterminant au départ, dans un contexte où n’existaient aucune des revues savantes qui nous sont aujourd’hui familières. Ainsi, l’idée de littérature nationale se trouva désormais inscrite dans un mouvement plus large que la seule reconnaissance des grands textes. Il existait une telle chose qu’une littérature nationale : un ensemble de textes de valeur et de portée diverses, un contexte institutionnel et un horizon à la fois historique et esthétique sur lequel les déployer. C’est dans ce mouvement que l’on doit placer le Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec. Celui-ci a permis de dégager de nouveaux corpus — je pense par exemple à l’équipe Montréal imaginaire qui y puisa les informations nécessaires à la confection d’une bibliographie des romans montréalais (faite par Jean-François Chassay) —, d’identifier les traits essentiels de la première réception des œuvres, déterminants dans la définition de leur statut, et de découvrir notre littérature dans sa masse, pourrait-on dire, par-delà les choix effectués dans les manuels d’histoire littéraire depuis celui de Camille Roy. Cela, joint à la publication de corpus monumentaux, comme Les textes poétiques du Canada français de Yolande Grisé et Jeanne D’Arc Lortie, si nécessaires à ceux qui travaillent sur le xixe siècle québécois, permet d’affirmer que la contribution de Fides au développement des études sur la littérature québécoise a été déterminante. N’y a-t-on pas créé et soutenu pendant près de vingt ans la collection « Nouvelles études québécoises » ? N’y a-t-on pas publié deux textes, l’un de Gilles Marcotte, l’autre de Robert Melançon, qui interrogent le processus même de patrimonialisation des œuvres que la maison a soutenu ? Fides en onze questions posées à ses auteurs

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Fides a contribué plus qu’aucune autre maison à défendre, dans la longue durée, l’idée qu’il existait ici une littérature nationale : un ensemble d’œuvres inscrites de diverses manières dans la mémoire collective et qui formaient une vaste bibliothèque collective. Petite, je voyais dans la bibliothèque de mes parents des ouvrages différents des autres, qui renvoyaient les uns aux autres même s’ils n’étaient pas placés ensemble, à cause de leur couleur claire et de leur drôle de dessin sur le dos, ceux de la « Collection du Nénuphar ». « Ce sont des livres précieux », disait ma mère qui les achetait régulièrement, par fidélité à Fides où elle avait travaillé comme chef de secrétariat, et par intérêt pour les écrivains d’ici. C’était de la lecture de grandes personnes. J’avais découvert que les pages de ces livres devaient être coupés et que leur lecture laissait donc des traces. Cela me donnait la certitude qu’ils étaient là, déjà lus et attendant que je les lise. N’est-ce pas la définition même du patrimoine littéraire : des œuvres à transmettre, en attente de lecteurs qui les garderont vivantes ? Micheline Cambron

Jacques Michon Directeur du Groupe de recherches et d’études sur le livre au Québec (GRÉLQ) de 1982 à 2006, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire du livre et de l’édition de 2002 à 2008 et codirecteur avec Carole Gerson du volume III (de 1918 à 1980) de l’Histoire du livre et de l’imprimé au Canada/History of the Book in Canada (2007), Jacques Michon est professeur à l’Université de Sherbrooke. Chez Fides, il a publié la somme Histoire de l’édition littéraire au Québec au xx e siècle (3 volumes parus en 1999, 2004 et 2010) et Fides. La grande aventure éditoriale du père Paul-Aimé Martin (1998).

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Quel place Fides occupe-t-il dans le paysage éditorial québécois actuel ?

Le premier mot qui me vient à l’esprit en pensant à Fides est celui de fidélité ; fidélité à soi, à ses auteurs et à ses choix. Le mot fidèle (fidelis) dérive du mot fides, peut-on lire dans le Dictionnaire historique de la langue française. On ne saurait mieux dire. À cette idée, s’ajoutent celles d’érudition et d’accessibilité qui font partie intégrante de l’impulsion initiale donnée par son fondateur, le père Paul-Aimé Martin. La double orientation savante et populaire de Fides, inspirée par les mouvements de jeunesse étudiante et ouvrière des années 1930, n’a jamais été aussi appropriée qu’aujourd’hui. Contrairement à la plupart des éditeurs qui ont eu tendance ces dernières années à se cantonner dans un genre particulier, Fides est demeurée une grande maison de littérature générale. Dans les années 1930 et 1940, Fides avait rompu avec la vision étroite d’une Église axée sur l’interdit. Elle donnait au grand public les outils dont il avait besoin pour s’orienter dans une société minée par la grande crise et pour comprendre les luttes sociales et idéologiques en cours. Dans la société unidimensionnelle de 2012 qui entretient l’amnésie collective, cette approche généraliste est toujours essentielle. Fides n’a jamais déployé autant de moyens et d’efforts pour faire connaître l’histoire culturelle du Québec et du Canada français. La maison réactualise sans cesse et avec succès les textes phares du patrimoine littéraire. L’équilibre entre histoire, littérature et religion qu’elle a su maintenir au fil des ans, sans qu’aucun de ces domaines n’ait pris le dessus sur l’autre, fait l’envie de plusieurs éditeurs. La volonté de rendre le savoir contemporain accessible à tous caractérise les projets qu’elle soutient. Une maison d’édition est le fruit d’un réseau qui se construit au fil des ans ; elle est faite d’échanges, d’affinités et Fides en onze questions posées à ses auteurs

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de réminiscences. La cristallisation de cette complexité dans des livres, dans un catalogue et dans une structure matérielle et économique, chacun de ces éléments étant indispensable à son fonctionnement, laisse dans la mémoire collective une empreinte telle qu’elle continue d’exister bien au-delà des contingences économiques et sociales, et des changements de propriété. Ce qui fait la grande force d’une maison comme Fides, la vigueur de son empreinte, fondée sur une ouverture au monde, sans coterie ni esprit de clan, et dans laquelle chacun se reconnaît, est sans doute la fidélité à cet esprit qui l’a suscitée. Ouverte à tous les courants, à tous les genres, savants et populaires, à toutes les générations et à tous les groupes d’âge, elle est demeurée proche de ses lecteurs. Jacques Michon

Hélène Pelletier-Baillargeon Après avoir fait des études de lettres, Hélène Pelletier-Baillargeon a été rédactrice à la revue Maintenant de 1962 à 1972 et en a été la directrice de 1972 à 1974. C’est au sein de cette équipe qu’elle a fréquenté Fernand Dumont. Depuis, elle a écrit de nombreux articles et collaboré à diverses publications. Elle est l’auteur de deux biographies: Marie Gérin-Lajoie (Boréal, 1985) et, chez Fides, Olivar Asselin et son temps, dont les trois tomes ont paru en 1996, 2001 et 2010.

Fides a-t-il le cœur à gauche ?

Il me faut d’emblée récuser la question telle que formulée. Dans le vocabulaire courant, la « gauche » désigne une option sociopolitique progressiste qu’il nous faudrait ici déceler au terme d’une exégèse minutieuse du monumental catalogue de publications de Fides tenu à ce jour depuis 1937 : un sujet pour thèse de doctorat ! 70

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Fides, en effet, publie principalement dans les secteurs de la littérature, des sciences humaines et de la religion, choix qui n’implique pas en soi la gauche sociopolitique. En revanche, on peut concevoir, pour la maison d’édition, une définition différente. Il conviendrait ici, je crois, de se demander si Fides — à l’instar, par exemple, des Éditions de L’Hexagone pour la poésie — a bien rendu compte de l’émergence des nouveaux courants de pensée, de croyance, d’esthétique et de sensibilité qui se faisaient jour dans la société québécoise, particulièrement depuis les grands événements fondateurs des années 1960 : la Révolution tranquille et le concile Vatican II. Fides a-t-il suivi et accompagné la société québécoise depuis ses années de fondation, comme la gauche politique l’aurait fait à la même époque ? En ce sens, son secteur littéraire — axé d’abord sur ce qui est convenu d’appeler aujourd’hui le fonds « Canadiana » — a publié par la suite des écrivains dont la famille d’esprit annonçait déjà les grandes avancées de la Révolution tranquille. Il a retenu les thématiques et l’esthétique d’une littérature québécoise en pleine évolution et expansion, et dont les publications de la Bibliothèque québécoise retracent d’année en année les étapes. Fortement marqué par la sécularisation des universités, son secteur des sciences humaines a, de son côté, suivi l’évolution considérable de la réflexion québécoise sous l’influence du pluralisme et des nouvelles connaissances issues de l’histoire, de la philosophie, des sciences sociales ou de la psychanalyse. Dans le secteur religieux, enfin, cet apport des sciences humaines a considérablement élargi l’approche de ses publications théologiques, éthiques et pastorales, engageant celui-ci — depuis plus de quatre décennies dans le grand courant de renouveau ecclésial de Vatican II. Dans la période actuelle, Fides en onze questions posées à ses auteurs

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où la réaction et le conservatisme dominent désormais dans l’orientation des positions romaines, Fides maintient le cap. En ce sens, et spécifiquement dans le domaine religieux, on peut cette fois répondre à la question telle que formulée au départ : oui, Fides a bien le cœur à gauche ! Hélène Pelletier-Baillargeon

Hélène-Andrée Bizier Hélène-Andrée Bizier s’intéresse depuis longtemps à l’histoire populaire. Vulgarisatrice hors pair, elle a, entre autres publications, cosigné la série Nos racines. En plus d’être directrice de collection chez Fides, elle continue de travailler à son vaste projet d’ouvrages illustrés sur l’histoire du Québec. Ont ainsi paru chez Fides : Une histoire du Québec en photos (2006), Une histoire des Québécoises en photos (2007), Une histoire des hommes québécois en photos (2008), La pêche à la mouche au Québec (2009), À chacun son métier (2010).

Les Québécois, l’histoire et Fides : une histoire de fidélité ?

Je me souviens d’avoir feuilleté l’un des quatre Cahiers d’art arca, petits livres à couverture souple publiés au début des années 1940, aux Éditions Fides 1. Malgré l’odeur humide qui imprégnait le papier, je les trouvai fascinants. Deux de ces opuscules ont retenu mon attention. Signés Marius Barbeau, ils portaient le titre général de Saintes Artisanes. Le sous-titre du cahier de 1944, était « Les Brodeuses ». Celui du deuxième cahier publié deux ans plus tard, était « Mille petites adresses ». 1. Marius Barbeau, Saintes Artisanes, I. : Les Brodeuses, Cahiers d’art ARCA, II, Montréal, Fides, 1944, 116 p. ; Saintes Artisanes, II. : Mille petites adresses, Cahiers d’art ARCA, II, Montréal, Fides, 1946, 157 p.

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Je m’y suis jetée avec gourmandise car ce cahier reproduisait les recettes conservées depuis le xviie siècle par les Ursulines de Québec, des recettes mères transmises puis, oubliées. Ce passé qui sentait si bon parlait des biscuits de patience, du gâteau de citrouille, de talmousses (petits chaussons aux pommes servis, chez les Ursulines, au moment de la prise d’habit) et de pain. C’est par ce biais, ainsi que par le journal de Fadette 2, que j’ai apprécié l’histoire et cru que j’en raconterais à mon tour quelques bribes. Une succession de petits hasards m’ont détournée du sillon déjà tracé pour mon avenir et m’ont conduite, au début de la vingtaine, au milieu de chercheurs que j’ai vénérés pour l’ampleur de la tâche qu’ils accomplissaient. Les Maurice Séguin, Marcel Trudel, Michel Brunet et tant d’autres, semblaient s’épanouir dans l’effort. Leurs jours étaient en partie réservés à l’enseignement. Le temps qui restait était consacré à la lecture et à l’analyse de lettres, rapports, édits et ordonnances, jugements, plans cadastraux, livres de comptes, récits de batailles, de victoires et de défaites. Seuls devant ce qu’ils découvraient, ils menaient l’enquête essentielle. Celle dont nous avions besoin pour savoir. L’histoire est une machine qui avance lentement mais, paradoxalement, le temps finit par manquer à ceux qui, comme ces chercheurs, en réclamaient pour transmettre l’estime du pays, de son histoire et de ses gens à leurs contemporains. J’ai interprété leur obsession à cerner l’histoire nationale comme le défrichement d’une matière devant permettre aux futures générations d’historiens d’aller plus en profondeur dans la compréhension du présent. 2. Fadette, Journal d’Henriette Dessaulles, avant-propos de Pierre Dansereau, Montréal, Hurtubise/HMH, 1971, repris dans la collection « Bibliothèque québécoise » en 1991 (Cahier 1) et en 2001 (Cahiers 2, 3, 4).

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En cours de route, ces chercheurs ont rencontré quelques éditeurs passionnés qui ont participé à la diffusion de ce savoir. La plupart des historiens qui avaient le don d’écrire ont trouvé, chez le père Paul-Aimé Martin, fondateur de Fides, une rare qualité d’écoute et de compréhension. Un égal souci d’informer et de former objectivement, sans sacrifier aux origines cléricales de la maison d’édition. Leur surprise, qui est également celle de la plupart des auteurs ayant confié un manuscrit à cet éditeur et à ceux qui l’ont suivi, aura été de découvrir que la maison d’édition créée par le père Martin serait assez forte pour permettre à leurs œuvres de perdurer. De défier le temps. Hélène-Andrée Bizier

Jacques Ross Psychothérapeute, conférencier, animateur et enseignant, Jacques Ross œuvre depuis plus de quarante ans auprès des jeunes. Chez Fides, il a publié Le défi d’éduquer (2011).

Quel rôle les livres jouent-ils dans l’éducation d’un enfant et quel est le rôle d’un éditeur comme Fides, à cet égard ?

Maintenant que j’ai 6 ans, je jette un regard éveillé sur l’univers et je tente de comprendre les nombreuses règles qui le régissent. J’ai encore bien sûr une vision imaginée et enchantée de l’existence. Mes expériences réelles, mes rêves, mes désirs et toutes ces merveilleuses histoires inventées que j’adore me faire lire se confondent constamment. Toutes mes connaissances actuelles, surtout celles qui concernent les situations sociales et relationnelles, les objets matériels, les évènements et les règles de vie, se métamorphosent et se transforment sans cesse. Je considère encore les adultes de mon entourage comme des héros ou de véritables dieux. Je leur fais pleinement confiance 74

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et je les juge parfaitement crédibles. En deux mots, je suis un véritable petit apprenti sorcier, de plus en plus conscient de lui-même et plutôt sociable. J’ai besoin en tout temps de l’approbation et de l’encouragement de mon entourage. J’admire les grandes personnes et je suis maintenant disponible, avec tous ceux que j’aime, à explorer tout autant ma vie intérieure que la connaissance de l’univers. Je suis très curieux et je cherche à tout savoir en m’associant et en collaborant avec eux. Les adultes qui m’accompagnent doivent être disponibles pour partager avec moi deux expériences essentielles à mon développement personnel. Ces deux expériences me permettront de mieux connaître la vie, de devenir plus conscient de qui je suis, de grandir et d’évoluer vers ma pleine autonomie. La première expérience consistera à établir avec moi, selon mes traits de personnalité, une relation affectueuse empreinte de sensibilité, d’attention, de présence et de disponibilité. En vivant au quotidien cette tendre relation d’attachement mutuel, j’apprendrai inévitablement à aimer. La seconde expérience, partagée avec les grandes personnes, me permettra, à travers un accompagnement quotidien chaleureux, de développer mon goût pour la connaissance, de stimuler ma créativité, de me valoriser dans l’action et d’actualiser mon plein potentiel d’adaptation. Je souhaite seulement que les adultes guides qui m’entourent retirent beaucoup de plaisir à m’aimer et à m’ éduquer. À 6 ans, je suis dorénavant prêt à scruter l’univers et à en saisir les multiples subtilités. Mais, avant tout, j’ai un cœur et un cerveau qui sont grand ouverts et je suis totalement disponible à aimer et à tout connaître. De l’amour, des connaissances et des gestes…

Dans toutes nos sociétés, les jeunes représentent l’espoir de demain. La famille et l’école jouent donc un rôle très Fides en onze questions posées à ses auteurs

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important dans leur évolution. C’est en vivant de multiples expériences plaisantes dans ces deux communautés, en complicité avec des adultes affectueux, que les enfants développent le goût d’explorer l’univers de la connaissance. C’est aussi dans ces deux groupes d’appartenance qu’ils apprennent, en faisant des gestes concrets, à pratiquer la démocratie, à s’affirmer sans brimer les autres, à négocier sans se soumettre, à communiquer en respectant des points de vue différents et surtout à trouver leur place au soleil. Retenons que les apprentissages que l’on conserve le plus longtemps dans sa vie sont ceux que l’on réalise dans le plaisir et par l’entremise d’une relation significative. Les jeunes, les enfants tout comme les adolescents, ont un grand besoin d’être exposés à la connaissance. Toutes les expériences de connaissance de soi et de connaissance de l’univers seront proposées aux plus jeunes par des femmes et des hommes capables d’aimer et de guider d’autres humains vers l’autonomie psychique. Ces adultes guides viendront en aide aux petits comme aux plus grands jusqu’à ce que ces derniers puissent prendre en main leur propre destinée. Lorsque la famille ou l’école choisit vraiment d’exposer un jeune à la connaissance, elle prend aussi la responsabilité de mettre à sa disposition une panoplie de livres. Ces fabuleux outils de connaissance proposeront une variété de sujets, de thèmes et d’expériences vécues. En suscitant précocement chez les jeunes le goût de la lecture, les adultes guides leur font un cadeau formidable puisque cela leur permettra de se remettre en question, de philosopher, de se connaître et d’éveiller leur conscience sociale. Le processus éducatif se doit d’être basé à la fois sur le plaisir d’apprendre et sur l’ élargissement continu de la connaissance. La présence des livres, dans la famille et dans l’école, est d’une extrême importance pour susciter chez les jeunes leur ouverture sur le monde. 76

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Tous les livres publiés ne sont pas destinés uniquement aux enfants. Certains ouvrages, traitant de psychologie et d’éducation, sont également des supports essentiels dans la formation des adultes guides. Ces outils pratiques doivent être accessibles et capables d’orienter et de soutenir les parents, les enseignants, les éducatrices de garderie et tous les autres intervenants qui ont à cœur l’avenir de nos enfants. Il est vraiment important que des « livres guides » soient mis à la disposition de tous ceux et celles qui veulent apprendre à aimer et à éduquer les jeunes afin que ceux-ci deviennent des citoyens plus autonomes et plus créatifs. Apprendre à aimer et à éduquer les enfants : voici une expérience humaine passionnante qui provoque bien du plaisir tout en assurant la continuité d’une présence sur la planète d’humains éveillés, conscients et responsables. La responsabilité des maisons d’édition, en ce sens, est de publier avec discernement des livres stimulant la réflexion, l’apprentissage, le plaisir, l’émerveillement et la découverte. Ces créations doivent en plus susciter une certaine « assuétude » chez le lecteur. Depuis 75 ans, les Éditions Fides se sont donné cette mission de répondre adéquatement à ce fondamental besoin d’apprendre, présent chez les enfants tout comme chez les grandes personnes : connaître, explorer, expérimenter, découvrir, s’engager, se dépasser et s’accomplir. À partir d’une simple lecture, que d’extraordinaires aventures à vivre dans notre cœur et dans notre imaginaire ou même à réaliser concrètement ! Après 75 ans d’engagement continu, le temps est maintenant venu de souligner l’apport considérable et la remarquable contribution intellectuelle, éducative et sociale de la maison Fides. Merci beaucoup pour cette créativité exceptionnelle! Bonne anniversaire Fides et longue vie ! Jacques Ross Fides en onze questions posées à ses auteurs

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Elizabeth Abbott Historienne de formation, Elizabeth Abbott enseigne à l’Université de Toronto. Journaliste et écrivain, elle s’intéresse à la littérature et à l’histoire sociale. Du même auteur, Fides a traduit de l’anglais et publié Histoire universelle de la chasteté et du célibat (2001), Une histoire des maîtresses (2004), Le sucre, une histoire douce-amère (2008) et Une histoire du mariage (2010) qui ont connu un grand succès public et critique.

Que signifie pour vous être publiée au Québec par Fides ?

Métier solitaire à bien des égards, écrire est aussi pour moi une vocation et une passion. Mais une fois le processus créateur terminé et alors que ma progéniture littéraire fait ses premiers pas dans le grand monde, plus que tout je veux qu’elle trouve des lecteurs intelligents et sensibles, qu’elle saura provoquer, retenir, instruire et divertir, à partir des idées et des histoires qui sont les miennes. J’écris en anglais, mais j’ai eu cette chance de voir mes livres publiés un peu partout dans le monde — dans dixhuit langues aux dernières nouvelles, y compris en français. Hélas, dix-sept de ces langues me sont étrangères, avec le résultat que je ne peux pas lire les traductions de mes livres, aussi réussies qu’elles soient. Il en va tout autrement en français. Il s’agit là d’une langue seconde et quand je me lis moi-même en français, je ressens une très grande fierté en raison de l’excellence de la traduction. Imaginez ma joie, par conséquent, quand mon Histoire universelle de la chasteté et du célibat (Fides, 2001) reçut le prix du Gouverneur général dans la catégorie traduction, accompagné de ce commentaire : « Un sujet aussi sensible que celui-ci exigeait une approche maîtrisée et tout en finesse. La traductrice [Paule Noyart], qui s’est jetée à fond dans cette 78

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aventure stylistique, a su rendre la saveur subtile du texte et le plaisir que procure sa lecture. Séduit d’emblée, le lecteur est retenu en haleine jusqu’à la fin. Les solides assises documentaires de l’ouvrage sont le fruit d’une recherche poussée. Mais l’élégance de la traduction et l’ironie fine qu’elle déploie sont garantes de la séduction exercée ici par la lecture. » La présentation matérielle de mes livres est également une question très importante, et chaque couverture se fait l’écho de différentes valeurs culturelles en rapport avec le sujet. Pour la couverture d’Une histoire des maîtresses, Fides a choisi la silhouette d’une blonde et mignonne jeune femme, coquettement appuyée contre un sofa. Séduisante en soi, l’image est une habile variation sur la couverture de Histoire universelle de la chasteté et du célibat qui montrait une autre jeune femme nue (à moins que ce ne fût la même ?), assise en toute innocence sur un lit étroit, un chaton sur les genoux. La couverture de Le sucre, une histoire douce-amère est tout aussi imaginative et frappe par sa simplicité : un sac de sucre qui évoque une carte de l’Afrique et d’où s’échappent des larmes. Fides, qui est ma maison en français, en tant qu’auteur, ne cesse de m’impressionner par son souci de l’excellence. Et parce que cette maison d’édition est établie au Québec où se trouvait ma vraie maison jusqu’en 1991 et où habitent encore la plupart des membres de ma famille, mon fils, ma bru et mes petits-enfants y compris, travailler avec Fides revient littéralement pour moi à rentrer à la maison. Quand je rends visite à mes éditeurs, Michel Maillé jusqu’à il y a peu et maintenant Guylaine Girard, j’éprouve un réel sentiment d’appartenance au lieu. Et au moment des Salons du livre, alors que les écrivains déballent leur marchandise, j’aime la camaraderie qui s’installe avec les autres auteurs Fides. Elizabeth Abbott Traduit de l’anglais par Marie-Andrée Lamontagne

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Marie-Eve Martel Marie-Eve Martel a beaucoup voyagé, notamment en Turquie, en Chine et en Inde. Elle est l’auteur de trois récits de voyage (Passeport pour l’Iran, 2006 ; Une Québécoise au pays des purs : récit d’un voyage au Pakistan, 2007 ; Sous le soleil syrien, 2009), qui ont séduit de nombreux lecteurs, et elle a dirigé l’ouvrage collectif Québécois et musulmans main dans la main pour la paix (2006). Chez Fides, elle a publié Whisky berbère (2011).

Pourquoi publier chez Fides quand on est un jeune auteur ?

Je n’oublierai jamais le jour où Marie-Andrée Lamontagne, éditrice chez Fides, m’a téléphoné pour m’annoncer que mon récit de voyage avait été retenu pour publication. Ma voix s’est alors mise à trembler d’excitation. Mon cœur battait la chamade. Ma main serrait fort le combiné. Qu’une maison d’édition aussi prestigieuse et respectée que Fides, dont j’ai toujours admiré la diversité littéraire et la qualité des œuvres, s’intéresse à mon ouvrage, cela tenait presque du rêve ! D’autant plus que ma spécialité est la littérature de voyage, un genre assez méconnu du lectorat québécois et donc, moins lucratif pour les éditeurs. Au Québec, les maisons ayant assez de courage pour publier de tels récits ne sont pas légion ! L’équipe éditoriale de Fides me prouvait ainsi qu’elle était prête à se démarquer de ses homologues en choisissant une jeune auteure peu connue dont les écrits ont des visées autres que purement mercantiles. Aussi, des nombreuses maisons d’édition auxquelles j’avais envoyé mon manuscrit, Fides a été la première à me répondre et ce, quelque deux mois après mon envoi, alors que les autres maisons en prennent généralement six. Une telle rapidité témoigne de l’efficacité et de l’organisation de son équipe. 80

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Dès notre première rencontre, Marie-Andrée a su me mettre en confiance grâce à son approche directe et sincère, son enthousiasme face à mon récit, son ouverture d’esprit et son attention aux détails. En plus de discuter littérature et voyages, nous avons échangé nos visions respectives quant à la publication de mon manuscrit — le processus de correction, le montage, les relations de presse… Un rapport d’égale à égale basé sur la communication, le respect et l’appréciation mutuelle s’est aussitôt établi entre l’éditrice et son auteure — un tel rapport est crucial pour mener à terme la publication de tout ouvrage. Lorsque Marie-Andrée m’a présentée à l’équipe, un membre à la fois, j’ai réalisé pleinement la chance que j’avais d’être publiée chez Fides, où l’atmosphère est chaleureuse et intime, voire familiale, plutôt que par une maison plus grande où l’auteur demeure anonyme parmi ses pairs. Nonobstant mon statut de nouvelle venue, l’équipe m’a traitée avec l’amabilité et le professionnalisme auxquels aurait droit un auteur phare. Au cours des semaines suivantes, mon éditrice s’est penchée sur mon manuscrit ; elle l’a corrigé et annoté, a relu mes versions révisées et pris connaissance de mes commentaires, puis s’est replongée dans ma version finale… Ainsi va le processus d’édition ! Bref, je suis la preuve que Fides se fait un devoir de fournir aux jeunes écrivains l’encadrement éditorial nécessaire pour qu’ils sortent de l’ombre et se taillent une place dans le Québec littéraire. Pour moi, figurer parmi ses auteurs est une source de profonde fierté et représente un accomplissement personnel majeur. Marie-Eve Martel

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Table des matières 4 6

Mot du directeur général Mot de la directrice de l’ édition

1 9

De belles années

marie-andrée lamontagne 11

Le catalogue Fides  douze arrêts sur image 43

111 53

Fides en onze questions posées à ses auteurs

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Benoît Lacroix, o.p.

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Georges Leroux

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Yvan Lamonde

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Louis Gauthier

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Micheline Cambron

66 Jacques Michon 68 Hélène Pelletier-Baillargeon 70 Hélène-Andrée Bizier 72 Jacques Ross

76 Elizabeth Abbott 78 Marie-Eve Martel


Fides — 75e anniversaire