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TINA

THERE IS NO ALTERNATIVE LITTÉRATURES

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avril 2009

éditions è®e


la revue TINA est éditée par les éditions è®e - http://www.editions-ere.net animée par Éric Arlix, Chloé Delaume, Hugues Jallon, Dominiq Jenvrey, Emily King, Jean-Charles Massera, Émilie Notéris, Jean Perrier, Guy Tournaye. Merci aux intervenants de ce numéro 3 la revue TINA reçoit le soutien du Conseil Régional d’Île-de-France


SOMMAIRE

TINA FICTIONS

JEAN-PIERRE OSTENDE - SANDY AMERIO JULIEN PRÉVIEUX - JULIEN D’ABRIGEON THOMAS BRAICHET

FICTIONS / EXTRAIT HUBERT LUCOT

FICTIONS / LABO CLÉMENT RIBES CHRISTOPHE ESNAULT

DOSSIER

LA FICTION VENUE D’AILLEURS JEAN-PIERRE BALPE - PHILIPPE VASSET - FRANÇOIS PARMENTIER JACQUES BARBÉRI - ÉMILIE NOTÉRIS - VINCIANE DESPRET PHILIPPE BOISNARD - BENCHMARKING TINA

VEILLE INTERVIEW de HUBERT LUCOT CRITIQUES LITTÉRATURE, ESSAIS, INTERNET, VEILLE HISTORIQUE, ...


TINA

THERE IS NO ALTERNATIVE LITTÉRATURES


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EDITO 3 Et pourquoi pas reprendre la main, parce que les formatages, l'absence de visées et d'énoncés clairs et actifs manquent terriblement. Et pourquoi pas comprendre dès maintenant que l'évolution du numérique permettra plus que la production d'un simple PDF, intégrant son, images, et hypertextes, soit un dépassement de la littérature telle qu'on l'a connue jusqu'ici. Et pourquoi pas privilégier dans la pratique littéraire le déploiement, le partage des ressources d'une manière plus ouverte, plutôt que le recroquevillement élitiste et les micro-blagues de type egosystème. Et pourquoi pas cesser d'employer le mot expérimental, il y a juste la littérature et le divertissement culturel. Et pourquoi pas arrêter de faire mumuse avec les virgules, la ponctuation, la phrase décalée, pour se la péter écrivain contemporain alors que le fond (sujet, thématiques, idées...) est d'un conventionnel. Et pourquoi pas en finir avec la pose du poète maudit, surtout au prix de la chambre de bonne parisienne. Et pourquoi pas simplement constater que la plupart des écrivains ont beaucoup de talent(s) mais absolument rien à dire.


Et pourquoi pas aborder l'écriture comme le surfeur aborde la vague… à condition de préférer les reef-breaks (les récifs) aux beach-breaks (la plage). Et pourquoi pas enfin admettre qu'entre 110 et 300 pages voire plus on n'a qu'un tout petit échantillon de possibles et qu'il faut qu'on arrête de nous dire hum oui mais ça est-ce que ça tient (tiendrait ?) sur 200 pages ? Imagine-t-on dans le champ de l'art, dit contemporain, une forme pensée et exposée dans le format d'un spot publicitaire devoir répondre de sa qualité en comparaison d'un bon gros film bien formaté de 90 mn ? ! Et pourquoi pas une autre forme d'échange que les lectures publiques où l'auteur lit dans un silence de cathédrale. Et pourquoi pas expliquer aux wannabes qu'un BTS Action Commerciale serait plus adapté dans leur cas qu'un atelier d'écriture. Et pourquoi pas (donc) enfin admettre qu'une forme courte qui n'a rien à voir avec le poème, la nouvelle ou le roman, mais qui peut être celle d'un discours, d'un slogan, d'un rapport d'activité, d'un article de loi, etc. etc. peut être tout aussi forte et signifiante que ce qui sort relié et que l'on trouve dans les rayons des librairies ? Et pourquoi pas se féliciter de tous les travaux collectifs et de partage en cours dans le milieu littéraire, qui à l'instar de TINA, s'efforcent de dépasser les divergences politiques, esthétiques, etc. de leurs membres respectifs, pour trouver l'énergie de s'entendre sur des objectifs critiques communs ? (APPLAUSE).


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Et pourquoi pas aller voir et aller faire voir TINA ailleurs ? qu'en littérature ? qu'en France ? que sur support papier ? Et pourquoi pas avoir quand même (notons-le) en tête que THERE IS NO ALTERNATIVE n'est pas une blague, l'autre monde personne ne l'esquisse vraiment, juste des esquisses d'améliorations, jamais de refondation, ben en littérature c'est pareil. Et pourquoi pas noter que le niveau général est toujours très faible mais que le milieu critique s'affine et s'améliore, se redéfinit, cherche les mots, les concepts, les comportements, les attitudes pour sortir d'un post-structuralisme fatigué. (RE-APPLAUSE). Et pourquoi pas, en littérature aussi, se réjouir du krach en cours, qui oblige à nettoyer les bilans, à solder les actifs toxiques et à liquider les fausses valeurs ? Et pourquoi pas affirmer que lire des textes difficiles et déroutants donne du plaisir. Et pourquoi pas après la phase d'extinction de la biodiversité littéraire passer à la phase de renouvellement de l'espèce soit après la survie, la reconquête.


FICTIONS

TINA

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TINA FICTIONS

JEAN-PIERRE OSTENDE - SANDY AMERIO JULIEN PRÉVIEUX - JULIEN D’ABRIGEON THOMAS BRAICHET

FICTIONS / EXTRAIT HUBERT LUCOT

FICTIONS / LABO CLÉMENT RIBES CHRISTOPHE ESNAULT


JEAN-PIERRE OSTENDE

LES OMOPLATES BRÛLÉES DE MASHTEUIATSCH Né en 1954 à Marseille, où il vit et travaille, Jean-Pierre Ostende est romancier et poète. Il a écrit en 2008 une pièce radiophonique pour France Culture : Extension massive de l'excès et est l'auteur de dix-sept livres dont : La présence, Collection blanche, Gallimard, 2007. Voie express, Collection blanche, Gallimard, 2003. La méthode volatile, L'arpenteur, Gallimard, 2000.


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Avant d’intervenir chez PETRA (Prévention Et TRaitement des Addictions) Igor Murray était allé à Mashteuiatsch, suivre une courte formation de lecteur d’omoplates, selon la technique de scapulomancie (Note : Technique de divination qui consiste à examiner une omoplate d’animal (que l’on a souvent brûlée au préalable)). Ce n’était pas sorcier : «Paris-Québec-Chicoutimi-Mashteuiatsch.» Dans le bus, le long du lac Saint-Jean, Igor Murray avait rencontré sa voisine, La Crise, une femme si lucide qu’elle croyait n’être qu’une invention. Autant dire qu’il est difficile de vivre quand on s’imagine n’être qu’une invention, quand on s’imagine que son père et sa mère sont des inventions. Déjà, quand on s’imagine que son père et sa mère assis sur le canapé sont des personnages de bande dessinée, c’est difficile parce que c’est leur mort symbolique. Mais là, s’imaginer n’être qu’une invention, c’était plus dur encore, disait La Crise. La Crise avait de grands pieds. Et elle portait le survêtement de la Honte sociale. Sans autre explication, le long du lac Saint-Jean, La Crise avait quitté le bus et Igor Murray chamane stagiaire l’avait entendu dire : «Allez bon courage mon gars.». Pour ne pas compliquer l’histoire je passerai sur les raisons du voyage de La Crise dans le Grand Nord. Igor Murray continua son voyage seul. Chaque fois qu’il le pouvait, au moindre arrêt, il se lavait les mains avec un grand soin et un produit antiseptique. Il se souvint du temps où il était chasseur de sorcières. Plus tard, il assista à la soirée dansante avec des chamanes venus du monde entier. Quelques-uns d’entre eux pouvaient marcher à l’intérieur des


gens. Ils slalomaient entre les organes. Ils ne sautaient pas sur quelqu’un mais dans quelqu’un. Ensuite Igor Murray fut initié à la pratique de l’os brûlé à Mashteuiatsch. Je ne m’attarderai pas sur les différends entre les partisans du twist expérimental, ceux du twist classique et ceux du world twist. La nuit, il arrivait qu’Igor Murray rêvât du numéro deux de PETRA, Jo Mercatino. Dans chacun de ses rêves Mercatino l’interrogeait sur les cours de voyance avec omoplate brûlée : Mercatino : Alors qu’est-ce que vous voyez dans cette omoplate ? Igor Murray : Je vois un homme qui s’appelle «Poussière et temps». Il emmène des touristes dans des pays en guerre infestés d’enfants soldats drogués et travestis. Il guide les touristes sur le front, il leur promet des «souvenirs inoubliables»... Parmi les enfants soldats il y a un enfant qui s’appelle «Walk on the wild side», vêtu comme un toréador d’opérette, avec un sens du duende assez développé, et un autre muni d’une amulette anti-balle, «Sympathy for the devil», armé d’un lance-roquettes Mercatino : Et à part ça ? Igor Murray : Je vois de nouveaux produits dérivés de l’ecstasy... mais ce n’est pas cela que je cherche... Je vois une ville en Inde... Seepz... les Seepziens et les Seepziennes... avec des milliers de programmeurs informatiques... c’est la ville de Seepz (note : Santacruz Electronics Export Processing Zone. Zone de construction électronique de Santa Cruz. Inde). Mercatino (sa tête devînt celle d’un enfant) : Dites-nous plutôt où sont les nouveaux marchés... Sortez vos antennes... modélisez... balayez l’espace... scannez l’omoplate...


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Igor Murray : Je vois une pilule... une pilule magique... mais ce n’est pas cela que je cherche... Mercatino : Quelle est cette pilule ? Bingo ? C’est celle du niveau trois ? Igor Murray : Je ne sais pas. Ce que je cherche c’est Franck, votre patron. Je suis bien payé pour ça ? Pour le retrouver ? Et je vois des tentes envahir la ville... les villes... les alentours... un manque d’eau et des tentes... Mercatino : Un camping ? Faites un effort mon vieux. Faitesmoi des propositions adroites, des visions vraiment adroites. Igor Murray : Mon dieu ! Mercatino : Quoi ? Que voyez-vous ? Igor Murray : Oh mon dieu ! Mercatino : Allez ! Crachez le morceau ! (Igor Murray était figé devant l’omoplate brûlée) Igor Murray : Je vois une crise géante, des bandes armées de... Attendez que je... A-K 47... Ça vous dit quelque chose : Automat Kalachnikova modèle 1947... Kalachnikov... Mercatino : Ce sont des conneries ces rituels divinatoires... Igor Murray se réveilla et se servit de l’os comme d’un instrument de percussion parce qu’il espérait entendre des révélations dans les bruits. Il découvrit ainsi (hasard ou trucage ?) des bombes à retardement placées dans le système central de nos ordinateurs. Pour mieux comprendre Igor Murray, il faut savoir que dans le Gers son père lisait le foie des poulets fermiers. Peu après son initiation, Igor Murray rencontra à Mashteuiatsch Joe Niver, un autre stagiaire en scapulomancie. Derrière son grand sourire et son chien Nasdaq, Joe Niver dissimulait un être autoritaire presque sadique. Il n’était plus très jeune, il était né à une époque où l’on utilisait encore le mot «impérialisme», juste avant le retour des pirates en Somalie où Poussière et


Temps emmenait des touristes pour le frisson. Igor Murray a convoqué l’ours, le renard et la sauvagerie devant Joe Niver. Il a vu le directeur financier de PETRA en hérisson exalté, les sacrifices humains (=restructuration) et un bon tas de poupées chauves. Joe Niver a imité le coyote. Igor Murray est allé prendre le bain chaud avec les fumigations du chaman qui le coache (disciple de Luigi Corgan), un homme qui peut transformer un agité en raide sage, devenir le guide de vos états de conscience érotique grâce à son interprétation des craquelures provoquées par le feu sur les omoplates. Dans l’omoplate se lisaient aussi bien le rêve que les investissements, les fonds de pension, la bourse, les récessions, les effondrements, les chansons... On pouvait apprendre que la chanson «La générosité est un capital» venait d’entrer dans les hits parades. Juste après «Le cœur d’une mère est l’asile le plus sûr.» Une ligne à la base de l’omoplate annonçait l’arrivée d’une hausse boursière importante sur les valeurs liées au marché alimentaire, à l’élevage (en particulier les rennes et les caribous mais tout autre animal d’élevage ferait l’affaire). Une petite fissure à gauche signalait l’arrivée d’une jolie fille au conseil d’administration et la craquelure en zigzag audessus indique clairement qu’elle faisait tourner la tête du président directeur général. Le zigzag connotait la nature turbulente de la relation et des effets sur le niveau de l’action en bourse et de la libido (Bidoli transaction). La tache brune à droite signalait un gain «spécial joint venture». La lecture pouvait être positive et négative, favorable, défavo-


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rable. Tout dépendait comment on regardait l’omoplate et l’inconscient collectif. Le rebord brûlé n’était pas bon signe. Joe Niver signala que des hordes d’actionnaires risquaient de se précipiter sur les campements dans la neige ! (S’agissait-il de la bourse de New York ?) Joe Niver essaya de manger du phoque cru pour se purifier. De retour chez nous, Igor Murray a dessiné des omoplates puis il s’est calmé. Ensuite il a tenté la divination au tambour et parcouru les couloirs de PETRA en jouant du tambour. Puis nous sommes arrivés dans le bureau prêté à Igor Murray et nous avons sursauté devant la paroi vitrée. Nom de dieu ! a dit Marcello en regardant à travers la vitre, avec des yeux se-non-è-vero-è-ben-trovato (si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé). Nom de dieu ! a dit Brandon en T-shirt Reservoir Dogs (Les chiens de l’entrepôt). Tous les deux n’avaient pourtant pas de l’eau gazeuse dans les veines. Nom de dieu ! a dit Marie (pour la première fois) probablement en signe de soutien aux garçons sauvages. Marie, Brandon et Marcello regardaient fixement Igor Murray. Soudain, nous étions dans un film muet vingt ans av.FL (Fritz Lang) : Igor Murray semblait pratiquer une espèce de yoga. Deux aiguilles à tricoter lui traversaient la bouche, de joue à joue. Le genre de personnage qui, pendant qu’une épouse dépressive prépare un gâteau pour Halloween dans la banlieue idéale, est capable de déceler d’infimes traces de pneus au plafond de sa chambre à coucher. Devant Igor Murray, admirative, il y avait Laurence Palmier


(ex-admiratrice de Laura Palmer, film héroïne). Avec sa taille de guêpe et ses lèvres entrouvertes (grâce à un voyage « tourisme et chirurgie » au Brésil, on lui avait offert par tirage au sort un sourire « extase du dimanche passionata », suite à son abonnement au magazine Tendance), Laurence Palmier pratiquait le cha-cha-cha comme antidépresseur. Le cha-cha-cha était la danse la plus représentative de l’état d’esprit de l’intelligentsia, à l’époque de sa grand-mère. Lors des soirées de cha-cha-cha, Laurence Palmier fréquentait un gandin de la direction des ressources humaines qui avait ajouté pour prouver la sincérité de ses désirs et de ses compliments : Read my lips! (Note. La même phrase que Georges Bush prononça lors de sa campagne électorale en 1988 : Read my lips, no new taxes. Lisez mes lèvres, pas d’impôts supplémentaires.) Le gandin de la DRH avait un regard principe-de-précaution. Laurence Palmier attendait un Cosaque romantique, elle trouvait un énarque flexible, bottines noires craquantes. Lorsque le sorcier Igor avait tapé dans l’œil et la libido de Laurence Palmier, le gandin de la DRH avait dû, non sans souffrance, quitter PETRA pour se consacrer au développement du «heart beat detector» (troisième génération), appareil qui repérait les battements de cœur des clandestins dissimulés (tous véhicules) mais surtout permettait de distinguer les rongeurs des êtres humains, pour respecter la règle des trois P de la qualité : Précision, Pragmatisme, Politesse. C’était l’époque où Mme Li conduisait ces généreuses femmes chinoises riches et soucieuses de l’alphabétisation des enfants dans les banlieues françaises. Elles organisaient des ventes et des fêtes aux profits de ces pauvres enfants français démunis et surtout : analphabètes et incapables de savourer Lire en Fête. Elles finançaient le programme « Total


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respect », quatre cents ateliers d’écriture dirigés par Chang Lu, survêtement et casquette made in China fournis par l’association, statut O.N.G., méthode écrire-le-monde, projet républicain « Tous Acteurs ! ». De son côté, Mme Abakar conduisait de généreuses femmes africaines riches ayant financé quelques puits pour le programme « Pagnol Pride » pendant les terribles sécheresses de l’été dans le sud de la France, là où était né le groupe «Vengeance infinie», ex-Infarctus, et son tube «Criminomanie». Mme Li et Mme Abakar s’étaient rencontrées l’année où Coca Cola avait acheté la chanson «Nous sommes le monde !» et où PETRA venait de naître. Mme Li et Mme Abakar s’étaient définitivement liées d’amitié l’année où l’affaire du réseau des clowns pédophiles avait éclaté et où Nike avait payé plusieurs millions de dollars pour acheter les trois mots « Just do it! ». Au nom du bien, toutes les deux avaient parcouru la France. Outre les fromages démentiels et les vins hallucinants elles adoraient découvrir l’exotisme de ce grand parc naturel que devenait la France (ses châteaux, ses cadrans solaires, ses toits d’ardoises et de tuiles, ses chœurs de chant grégorien par les enfants du groupe Sainte-Marie Mère de Dieu). Elles adoraient les régions françaises qui, pour nous, ingrats, n’étaient plus du tout des raisons ni des objectifs de voyage mais plutôt des endroits où l’on pouvait imaginer, à la rigueur, une convalescence, voire une retraite ou un sacrifice spirituel. Limoges convalescence, Niort repos, Vichy relaxation, côte Atlantique Thalassothérapie. Ce fut aussi l’année où Nintendo avait pénétré en force les maisons de retraite, avec des consoles pour pratiquer le tennis au ralenti, que je fus engagé comme audit chez Darwin. Ce fut l’année où Brandon, mon coéquipier chez Darwin avec Marcello, avait connu des sommets de fuck-it-all attitude


(décontraction). Avec Brandon et Marcello nous avions joué à « Condamné à vivre dans une zone piétonne ». Marcello avait publié son poème «Sur la terre comme au ciel il y a des ronds-points» dans la revue littéraire d’avant-garde « George Bush » issue de l’éclatement du comité de rédaction de « George ». Sur nos écrans apparaissait le terrifiant : « L’un des plus grands jeux de l’histoire arrive demain chez vous. », interdit aux moins de six ans, avec les fantômes de John B. Stetson (le chapelier de Philadelphie) et Sam Colt (l’armurier du Connecticut). Le lendemain nous étions bombardés de messages codés : What a b what a beauty what a b what a beauty What a b what a beauty what a b what a a What a beauty beauty be... (note. Kurt Schwitters) Pour la seconde fois j’ai entendu parler de La Crise et son orchestre. Quelle chanteuse ! La Crise venait de reprendre le tube « L’asile le plus sûr est le cœur d’une mère ». À l’écoute, nous avions pleuré comme des enfants. Puis nous avions repris la chasse aux spyware (Logiciels espions) et aux kamikazes invisibles. Le nettoyage des espions dans nos machines informatiques nous occupait chaque jour plus d’une heure. Ces « salopes de petites bêtes » (Marcello) nichaient partout, aussi grosses et monstrueuses que des charançons transparents, et elles se reproduisaient mille fois plus vite qu’une horde de lapins amphétaminés et shootés d’aphrodisiaques pour animaux. À chaque instant d’inattention elles pouvaient nous sauter à la figure et nous faire boire la tasse. Des milliers de fenêtres apparaissaient à l’écran de nos ordinateurs, par vagues successives. « Ça me rappelle die schwarze Welle, (la vague noire). » avait dit Sanglier, notre


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patron. Ces milliers de fenêtres (en argot soab windows (sonof-a-bitch windows)) contrôlaient nos écrans, attaquaient directement nos cerveaux à coups de messages subliminaux (note. Fin XIXème. Origine : Allemagne. Construction latine, sub-limen (seuil). Qui est inférieur au seuil de la conscience.). ABANDONNE ! VA-T’EN ! TU VAS Y RESTER ! CHAROGNE ! CE N’EST PAS POUR TOI ! FOUS LE CAMP ! N’ATTENDS PAS ! CASSE-TOI ! TU PUES ! RACLURE ! PENSE À TA FAMILLE ! LÂCHE PETRA AVANT QU’IL NE SOIT TROP TARD ! Le soir, avec Brandon, Marcello, Marie et Sanglier on chantait en chœur « Qui a peur du grand méchant loup c’est pas nous c’est pas nous... » Et surtout : « Nous on a peur de rien ! Mais de rien de rien de rien !!!! On a peur de rien !!! !» Là, nous sentions, sans nous l’avouer, notre bouche envahie par un goût d’autisme bien humain et ça faisait du bien. Nous nous repassions en boucle nos images favorites sur les murs de l’ancienne église transformée en salle de sport et, transpirant, sur nos rameurs on voyait des images de Carthage, de Roncevaux, de Spartacus face aux lions... on voyait les os de la vieille Lucie sur un neolithic jerk... Napoléon en Égypte... des enfants martyrisés avec des bérets et des shorts chantaient Pondychéry et Chandernagor sur un fond d’océan et de palmiers naturels... nous poursuivions notre gymnastique en regardant Mickey et Blanche Neige en robe de mariée écoutant un sosie de John Lennon chanter : Imagine... Mon dieu ça nous faisait du bien de nous sentir humains... Il faut être humain, il n’y a pas d’alternative.


SANDY AMERIO

CQABPM,P Le principal de la production de Sandy Amerio est filmique, photographique et textuel. Ses champs de recherche sont vastes et proviennent de son intérêt pour les signes qu’émet la société aujourd’hui. En 2004 elle écrit son premier livre de fiction : /Storytelling, index sensible pour agora non représentative/ (Éd. Les Laboratoires d’Aubervilliers, Espace Paul Ricard, École Nationale Supérieure des Beaux-Arts) où elle utilise la technique managériale du storytelling pour une satire du milieu de l’art contemporain. Sandy Amerio travaille actuellement à son premier long métrage de fiction. http://www.amerio.org


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Avertissement : En vue d'une image mentale correcte et conformément au désir de l'intéressée, il est du devoir de la Direction de rappeler que Pénélope James n'est pas dotée d'attributs sexuels ostentatoires. Pourtant elle se sent bien dans sa peau et ce matin, elle pourrait peut-être bien sauver le Monde…

Des embouteillages, des enrayements, des encombrements, c’est pas la première fois. Mais un tel bourbier… jamais vu ça en 10 ans de dépannage. Ça coince de toutes parts, regardez moi ça ! Alerte niveau 4. À la Direction, ils sont tous là à se poser la même question : Comment a t-on pu en arriver là ? J’ai bien ma petite idée : selon moi, la lutte contre la Tentation Globale Individuelle* n’est ni plus ni moins qu’un véritable fond de commerce, permettant au plus grand nombre d’avoir quelque chose à dire en toute circonstance. Même ceux qui franchement feraient mieux de se taire, y vont de leur plus beau constat politique. Ils arrivent donc sur la pointe des pieds, les libérateurs, les suiveurs, les rabâcheurs, les irréductibles, les chaînons manquants… mais les pires c’est bien ceux avec lesquels on aurait dû marcher en toute logique à l’unisson. Ceux qui sous prétexte qu’ils ont connu la belle époque, croient désormais que tout est destiné à s’atomiser après leur passage. Ceux-là : les défoliants, sont bel et bien nos plus satanés ennemis intérieurs. Bref au palmarès il y a le choix. Il n’y a qu’à regarder les étalages des librairies qui regorgent de livres du style : TGI et l’Histoire, Du Capitalisme à la TGI, Globalisme capitalisant et TGI, Globalisante TGI, la TGI en dix leçons sans débourser un centime… même pour une critique de la TGI, le capitalisme fait rage. Et pourtant, il n’est pas si difficile de comprendre que la vitesse de pensée,

TINA n°3 / page 1 à 21  

les pages 1 à 21 du numéro 3 de la revue TINA

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