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LA MACHINE À ÊTRE 773 paperoles trouvées dans les poches d’un homme suivi de

Un projet abandonné sous le canapé


Jacques Brou

LA MACHINE À ÊTRE 773 paperoles trouvées dans les poches d’un homme suivi de

Un projet abandonné sous le canapé

Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre

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...ma vie est un détail idéalement situé...(1) ...j’enfle au centre de rien... j’en tire cette incompréhensible fierté... j’accède libre à l’angoisse sans limite d’un monde sans dieu...(2) ...jusqu’à quarante et quelques années, j’ai été qui j’ai été puis je fus qui je suis... lent, hébété, obtus, j’étais dépourvu d’initiative, j’avais l’imagination désordonnée, les associations rapides et incohérentes, l’attention éveillée mais instable, l’idéation lamentable... je gardais une haute opinion de moi-même, j’aimais à réclamer et à me targuer de mes droits... j’étais rebelle au travail, entreprenant pour les choses inutiles ou malfaisantes...(3) ...impulsif, indiscipliné, vagabond, j’étais fier de me montrer désobligeant ou grossier...(4) ...je me fis un second monde dans le crâne, pire encore que celui que j’avais sous les yeux...(5) ...résumé des épisodes précédents : ce que je fais dans la vie au départ c’est rien, j’être rien, j’y arrive sans trop d’effort car je suis difficilement, je souffre d’une vacance au machin ; d’abord souffle au cœur ; puis mal à la tête, dolor de cabeza, fuite éparse, corps entier disjoint...(6) ...on m’engendre... né déjà presque tout foutu, je deviens considérable mais un malaise me dure la vie et se confond avec elle... je suis plein de choses qui peuvent...(7) ...je me tiens plusieurs années en gestation ; dévoré de scrupules, j’y peaufine quelques détails : par où dois-je me présenter ? que faut-il crier en arrivant ? sur quel ton ?... (après ma sieste dans l’amnios, on me crache dans un

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vrombissement d’avion & un bruit de gamelle)...(8) ...déjà en bonne voie de disparition, je décline pané sans m’être jamais élevé, je m’enfonce en conséquence, pénétrant profond, butant au cul, au sang caillé épais brun...(9) ...l’univers m’accueille... blotti dans la moyenne, je suis le fruit du hasard et l’addition divisée par deux de mon père et de ma mère... j’existe en vertu d’un calcul de probabilité : un contre l’infini : c’est moi...(10) ...existence aveuglée, impossible et évidente à la fois... (ma vie imprononcée, pensais-je)... blancheur saignée au fondement immaculé, charade charriant l’enfance sans rire dans les bégonias...(11) ...eau croupie à la source, vie thérapeute antidérapante...(12) ...à l’aise au jour, vif à l’être... j’existe évidé, incrusté dans l’actuel, m’agitant en permanence pour me maintenir à la surface... je ne m’assois jamais ; on m’imagine souffrant de quelque pathologie du cul, de quelque abcès intouchable...(13) ...c’est grave, j’erre de trou en trou dans un grand creux vague, le sexe m’obsède longtemps (de tel à tel âge), comme la chose susceptible de me rassembler... hypothèse : on se concentre pour penser et penser aide à se rassembler, mais la jouissance rassemble mieux encore que la pensée tandis que la pensée ne parvient que rarement à la jouissance...(14) ...bref, j’y vois peu, barouf par contre en plein dans les oreilles... bruit des bestioles volantes, grattantes, soufflantes... ménagerie bourdonnante et humanité

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baveuse... comme passe-temps j’enseigne aux animaux, je leur apprends l’alphabet et la géographie ; c’est important la géographie quand il s’agit de fuir, puis je compte les poils des bêtes ; la tâche est minutieuse et me laisse le loisir de rêvasser à mon passé légendaire...(15) ...embrener, rêvasser sont mes seules vraies activités, une activité a bien lieu dans ma tête, rêvasser est faire, embrener est faire, rêvasser est creuser le crâne creux, ouvrir la tête : je n’avais que ce projet ou cette absence de projet, remplacé par une myriade d’obsessions, d’idées fixes, d’étoiles mentales, d’astres cérébraux, de spasmes spinaux...(16) ...extrême mobilité de mes pensées autour d’une obsession unique... extase aller simple... irrattrapable jamais...(17) ...incursions rapides dans l’au-delà : j’y trottine le temps d’une prière, deux trois pas en serrant les fesses...(18) ...il n’y a plus en moi qu’une attente infinie, il n’y a plus qu’un creux inbouchable... (je n’entends rien à l’attente, d’autres s’y emploient à coups sûrs)...(19) ...extasié fissa... agité lascif... sarabandonné...(20) ...je me débats dans un monde qui ne fait que passer (mais il pense)... je moudrai l’univers entier sans m’user la meringue...(je n’attendais de la pensée que ce qui pouvait me simplifier l’existence)...(21) ...dès que je m’assois à ma table de travail, se fait dans mon esprit un vide total, d’une pureté inexprimable... il n’y a que quand je ne fais plus rien que j’ai l’impression de faire quelque chose de valable, de durable...(22)

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...l’imagination transie bloquée, ne pouvant rien concevoir, rien me représenter, persévérant dans la présence, restant de marbre même quand on m’annonçait les catastrophes les plus affreuses et qui me touchaient de près...(23) ...j’interromps systématiquement ma pensée pour la laisser respirer un instant (pensée : suite d’idées folles)... je sais qu’il faut tout faire incomplètement (savoir alternatif courant dans mes veines, cascade de crise en crise, révélation négative)...(24) ...le temps passé à ne rien faire n’est jamais perdu... il est bon d’être en s’abstenant de penser...(25) ...amateur d’Éden, je m’étais ouvert la kyrielle en tête (je m’efforçais de ne me consacrer qu’à la joie) mais je ne pouvais laisser mon esprit errer deux minutes sans tomber sur moi-même (et me raconter m’avait toujours semblé une entreprise assez naine)...(26) ...à partir de là je pullule, j’infeste la terre par troupeaux, je recouvre le sol d’une épaisse couche gesticulante, j’envahis la Pologne, je m’établis à Cologne, je prends possession de l’Europe entière, je me mondialise (rien ni personne n’indemnise le monde pour les préjudices irréparables que je lui cause en le traversant : déchirant ses tissus, salivant sa chair, déprimant ses plaines)...(27) ...écartelé à ma surface, j’immine partout : réaction mimétique, réflexe cutané, être automatique...(28) ...épongé sur le quai, balayé discret, je me récupère dans la serpillière : c’est un jus gris... (j’ai grisaillé bien avant de grisonner)... je me repêche dans le sac de l’aspirateur, je suis cette poussière, cette cendre sombre...(29)

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...j’étais né dans le corps d’un homme, c’est une chance considérable... le jour où on me dit qu’il n’y a pas d’espoir, je ressens un soulagement extrême...(30) ...situation actuelle : sortant de mon lit, débordant, inondant, fuyant, n’ayant plus de saison, n’ayant plus de raison, m’infiltrant dans le sous-sol, je répands ma semence, je verse un peu partout jusqu’à me vider, à être cette outre vide, cet être boule...(31) ...j’erre féroce au néant... tout me vient en trombe, en jet brûlant dans un bombardement de neurones...(32) ...j’essaie d’attirer l’attention sur ma personne, en vain... j’étouffe.... ma substance est ailleurs... la vie criblée, je me dilapide par tous les orifices... je m’orifice moi-même affreusement, derrière, au cul, à l’étoilement rose...(33) ...je ne tiens ni ma tête ni mes bras qui me tombent, qui me pleuvent... j’ai à la place du sang un liquide lourd et lent comme le plomb, je perds aussi beaucoup de poils... je desquame pelé... je passe par le stade uterrien où on n’est plus que boue, détritus foulés aux pieds... celui qui me voit sait que je suis fait d’un peu de terre et d’eau...(34) ...un flot bourbeux me remonte, me sortant d’abord par la bouche puis par les ouïes, les génitoires — sang oxydé glougloutant dans la glèbe — je m’essuie emmerdé barbotant... ce qui ne peut sortir s’amasse dans le ventre, s’épanche dans la tête, sort par les yeux : écho stéréo, délirette en roue libre, cogito emballé...(35) ...j’ai la fente pensante devant l’éternel, je dilapide par les fuites... les fourmis grouillent au sexe, au méat nihil... j’infeste ce qui tremble, je suis plein de moi à en péter...(36)

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...la foi en moi vorace, le doute éteint, j’existe au ciel des idées, j’habite au paradis des houris, j’ai une adresse à la terre des promesses...(37) ...j’excelle, j’hurle , j’il !...(38) ...je suis, j’ai vécu au fond du trou...(39) ...une règle que je m’étais donnée un jour et par hasard m’avait sauvé la vie... il m’est arrivé exactement ce qui arrive à tous...(40) ...je suis l’il y a...(41) ...j’, j’ai, j’aspire ici, je suis le sujet du verbe, je suis le jet, je pousse comme un kyste dans ma chair, j’ai un début à tout, j’avale, même moi je m’aime, même toi, je m’amorce à partir de n’importe quoi, de ce que tu veux, la moindre babiole, je me génère spontané d’ici de là ailleurs au loin cui-cui m’ubiquitant au pied levé, me retrouvant à chaque pas, me perdant plus souvent encore, multipliant les circonstances... au bout de quoi j’expire colleté avec rien...(42) ...(j’=... j’m’...j’ )... rien n’aura eu lieu que je, inusable cul nullipare... (je : quiconque)...(43) ...le mot “je”, pensais-je : hiéroglyphe bifide univore... digramme biffé egophile... imprononçable bidule tautologue...(44) ...bloc fendu... brèche majeure... trou de trop...(45) ...j’étais, j’avais des fuites, des pertes de présence, ne priant ni dieu ni maître mais le néant pour qu’il me cueille, pour qu’il m’aspire ontophage...(46)

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...l’angoisse chez moi allait jusqu’à la perte de connaissance...(47) ...je n’étais capable que de ce que j’exécrais à moins que je n’ai exécré tout ce dont j’étais capable... ma condamnation je la prononçais moi-même, secrètement, dans chacun de mes avis, sur les sujets les plus anodins... (je me ratais à la première occasion afin d’en finir au plus tôt avec l’échec)...(48) ...boule à la gorge coincée dans la tête, langue léchée morte retournée du pied, bouche mâchée, cul troué...(49) ...le sang ni les pensées n’arrivent jamais jusqu’au cœur de l’âme ; il reste froid et sec...(50) ...j’avais d’abord tenté de remplir ma vie parce que mon vide m’effrayait, enchaînant les activités jusqu’à ne plus laisser un instant inoccupé, puis une fois ma vie pleine à ras bord, j’avais au contraire entrepris de la vider, de ne plus faire place qu’au vide, lui laissant dévorer chaque seconde...(51) ...je me désertifiais, je m’opacifiais... (immobilité générale... paralysie de la pensée... empissement du monde)...(52) ...des éclairs de lucidité me traversaient, j’étais à deux doigts de dire des choses terribles, puis c’était l’amnésie, j’oubliais lubrique, tout me quittait... à présent, chaque chose que je viens à penser, il me semble que c’est par là que j’aurais dû commencer... pensant, je remonte toujours vers l’origine, jusqu’à naître à rebours, à rebrousse-poils...(53) ...au départ c’est drôle : je suis à moi-même un phénomène étranger, l’objet le plus externe que je puisse imaginer... ça se passe en moi mais je ne suis pas le sujet... ce que je suis,

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ce que j’ai été, ce que j’ai cherché à éviter et dans quoi je suis tombé... même mâchouillant le sein de ma mère, il me semblait déjà ne pas être là où il aurait fallu que je fusse (je suçais perdu)...(54) ...je suis à deux doigts d’être, je me retiens dans les limbes, je ne pourrais pas toujours serrer les fesses, les sphincters se relâcheront, l’être sera chié, j’aurais une vie...(55) ...être étripé étanche imperméable à je... gisant aux quatre coins du monde... émietté, broyé, répandu... le corps démembré, la pensée éparpillée, hésitant devant quoi ?...(56) ...j’explosai apparu miraculé hallucinant...(57) ...je n’ai pu exister qu’au prix des plus grandes difficultés... n’étant pas complètement en je, éveillé au cœur même du sommeil, dans une forme étrange de l’insomnie...(58) ...projeté béat... assimilant l’effrayant... merdant en vie...(59) ...j’hoquète à l’affreux tournant d’une invraiminable vie...(60) ...vertiges, nausées, diarrhées, trous dans la mémoire de l’espace, difficultés de concentration, quasi-impossibilité de soutenir un effort intellectuel prolongé, pâles obsessions sclérosantes de l’esprit, pannes d’être, néant quotidien tissé d’accidents insurmontables, glissades et merdages divers...(61) ...j’échoue en milieu de journée après m’être maintenu en suspension vingt années... je m’appuie sur le cerveau pour m’endormir, je m’enfonce là dans le gras, je fais du sommeil un hématome de la pensée...(62)

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...(sommeil compliqué rompu par des rêves très courts, brefs comme des cris qu’on lâche)...(63) ...mordu au sang, sucé au foutre, me vidant en longs filaments étoilés, j’étincelle à la voûte et scratch ! j’écrase au plafond l’insecte ébloui...(64) ...vidangé éclair par le bas, j’aspire, j’ouvre ma bouche pour former autre chose qu’un trou, j’ai le trou gluant de salive...(65) ...il n’y a rien à faire qu’à se sentir partout... on repart à zéro, on remord à l’azur : nouvelle vie à jeun... je disparais dans l’évier sans laisser d’adresse...(66) ...émietté en moi, quelque chose ne cessait de se fermer, de se former... je sentais très confusément ce que je sentais... il y avait un lieu en moi où j’étais plus qu’ailleurs...(67) ...j’ai vécu intermittent jusqu’à m’interrompre définitif...(68) ...né brutalement, haï plus vite encore, sitôt né je me déteste...(69) ...autoénamouré, encroupelé d’amour propre, encruelé dans les tourments, enduit de frais, noyé dans l’enfangerie, croassant dans le cloaque...(70) ...je suis quelque chose dans le fin fond de mon corps, de mon sang, qui tremble, qui bouge... je mets toute une vie postiche à mourir en autruche...(71) ...j’étais déjà avant de naître puis je suis né et j’ai continué à être sans pouvoir vivre de la vie d’un homme... excrémentielle démence... j’ai survécu à ce que j’ai dit...(72)

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...j’existe dès ma naissance, dès le commencement ma vie est inachevée, je mutile la vie inachevée que rien ne peut compléter, j’apprends par cœur le spectacle interminable qui s’achève par la mort du spectateur sans queue ni tête, j’acquiesce affaissé, je veux en être à toute force, à tuetête...(73) ...je pue si fort au point de ne plus pouvoir douter de mon existence... j’exulte... j’avive... j’exaspire...(74) ...j’ahanne, j’abysse, j’aspire l’affre au noyau, à la schize, au psyschisme... l’angoisse nue aura été ma Béatrice...(75) ...je suis : j’ai une vie : je : une vie : la vie dans moi : le moi dans je qui vis : la vie dans je qui ai la vie : la vie m’a : j’ai la vie qui m’a : la vie m’a que j’ai : je suis : ça est (nom + corps + voix), j’appartiens à chaque personne du singulier et du pluriel, je ne finis pas mes phrases dans le même état où je les ai commencées, je suis avec moi jusqu’à la fin des temps...(76) ...la vie que j’ai m’est étrangère : vie postiche posée sur ma mort chauve, perruque posée sur je ne sais quoi...(77) ...je traverse les heures vivant, obligé de me traduire à moimême tous les instants de ma vie, reproduit aussitôt dans un second corps dès que le premier soudain s’effondre...(78) ...étonné d’être... j’appartiens beaucoup... j’ai des conséquences... je suis ce qui arrive, vivant chaque circonstance comme un piège qui se referme...(79) ...j’aime mon histoire lamentable et horrible comme si je l’avais faite...(80)

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...né n’importe comment je m’achemine à tâtons vers moimême mais je me perds en chemin ; je parviens jusqu’au seuil d’un homme, jusqu’à ses lèvres entr’ouvertes dont j’attends un mot qui ne tombe pas ; c’est moi qui m’effondre au centre de ma vie microscopique...(81) ...j’ai eu la langue hachée...(82) ...pulvérisé au premier obstacle, battu en neige... on m’aspire (deux coups de mixer et mon compte est bon, d’autres outils suivront, d’autres délices : hachoir, passoire, pétoire ; on me broie vite, je suis une bonne affaire (rondement menée) - “essaie-moi! essaie-moi!” disait-il j’écrase tous les records de brièveté : j’ai pas plus tôt amorcé, j’ai aussitôt fini, c’est la grande désillusion)...(83) ...je suis quelque chose comme le déchet de quelqu’un... mon existence m’est demeurée une chose étrangère effrayante... je suis resté un être... j’ai vécu ma vie jusqu’à la vaincre...(84) ...je bâcle tout ce que j’entreprends entre 7 et 77 ans (je gagne une partie de cricket à 9 ans puis plus rien jusqu’à la mort)...(85) ...je joue patiemment avec les recommandations qu’on veut bien me donner (je sais que je ne peux pas me sauver mais j’essaye quand même avec passion)... je laisse à d’autres le soin de faire ce que je ne ferais pas, ils se targueront, ils se gausseront gourmés suffisants d’avoir accompli ce que je me proposais d’éviter...(86) ...je descends du singe et je vais à la vermine dans les plus grandes inquiétudes (ce qui m’effraie)... (nous avons fait de nos vies ces ordures en ordre)...(87)

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...toute ma vie je n’ai pu réfléchir à ma vie (elle m’angoissait)... j’ai mieux vécu sans ma tête... je n’avais que l’ambition de survivre en bordure au carnage...(88) ...dès que ma vie est faite, je la défais et la refais à un autre endroit ; c’est à sa toute fin que je réalise qu’elle est délirante... c’est plus mon sang que mes idées qui rêvent...(89) ...je tombe dans un trou en lambeaux... sombre et broyé... mousse et jus répandus... j’avais été élevé dans l’idée que peut-être (sans doute) je ne vivrai pas ou qu’à peine pour survivre à la marée verte montante et grise... tout avait été fait pour que je n’accorde à mon corps qu’une existence de principe, pour que je crois qu’à ma place il n’y avait rien...(90) ...j’ai tout pris comme un bain de sottise...(91) ...j’appartenais à ce qui meurt...(92) ...un détail donne sens à ma vie, un événement me la brise...(93) ...ci-gis-je étouffé, écrasé, survécu, la pensée réticulée ramassée en formules, le parler fendu, le corps vivant dévoré, l’humeur au désastre, vivant encore longtemps après mon écrasement, jusqu’à un écrasement plus complet...(94) ...je ne saurai pas ce qui s’est pensé en moi...(95) ...le coin de chasteté bouché, je meurs jeune con au terme d’une vie interminable qui me fait pitié... je meurs jaune ; tout m’empoisonne...(96)

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...la raison rompue émiettée, l’être triste, l’âtre frêle et branlant, j’arrive au bout de ce que je peux faire et meurs aplati ...gueule ouverte suffoquante... idées fixes éviscérantes... obsessions tordues térébrantes...(97) ...souffle flûté, voix éteinte, trouille éreintante...(98) ...ou bien je remonte le cours de la vie, au contraire de la plupart des hommes (le chemin qu’ils disent faire)... voilà comment je fais : je m’assois à ma table, seul, désœuvré, hagard, la langue bien pendante, les couilles dégagées détendues, ça travaille, c’est comme une longue, laborieuse et profonde digestion, une bulle parfois remonte, j’émets un je gémissant... dents découvertes, babines soulevées, bave dégoulinante, ma poitrine, mes seins se soulèvent, ma cage s’écarte, mes côtes se séparent pour faire de la place à mes poumons gonflés, je me remplis d’un air anonyme, rendu usé, nauséabond, lourd, je rends par la bouche, par les lèvres écartées, je rends par le nez, je me vide de mes mots jusqu’à ne rien pouvoir articuler...(99) ...parvenu à l’extrême limite de mon être, je pus constater qu’au-delà s’étendait l’infini (seule fois où je le vis)...(100) ...j’ai vécu dans l’espace entre moi et nul...(101) ...fourmillant dans les creux à chaque nouvelle contrariété, me dispersant en d’innombrables corps, en d’innommables leurres (il y en a mille, je ne peux les compter) je ne compte que sur moi : noyau noir impénétré, un jusqu’à la fin, bizarrerie compacte...(102) ...c’est au moment où ma vie se débouche qu’elle se perd... le trou bée vacant... j’ai revécu...(103)

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...je soupçonnais tous les autres d’être des faux, il n’y avait que moi de vrai dans un monde de simulacres... (on ignore généralement ce qu’est un être)...(104) ...moi machin... je cherche longtemps à m’éviter puis je glisse en plein dedans... défait, je n’ai plus d’ego de rechange...(105) ...enfant, je méritais la mort... je m’étais assis par inadvertance sur moi-même ; j’en avais gardé une grande souplesse, mise par la suite à profit en maintes occasions, surtout lorsque j’avais rencontré mes grandes contrariétés...(106) ...on cherche à me ficher un corps étranger dans la chair, je me débats comme un crabe, rien ne pourra traverser ma carapace... qui fore ici ? qui terrasse là ? qui paie dur pour qu’on me troue ? à qui profite mon angoisse ?...(107) ...une douleur part du centre, me creuse, obsède le cerveau... je dégringole dans une suite d’attaques interrompue par une attaque plus forte que les autres... trente secondes avant d’exploser, je sors en courant jusqu’à en perdre haleine et connaissance...(108) ...on me marche sur la mort, on ne me fera pas éternellement chier...(109) ...on vient m’emmerder jusque dans mon corps... je n’ai pas trouvé la paix, je ne sais pas ce que c’est que ce mal de chien que j’ai au fondement, ces dents d’animal qui cisaillent mes lèvres...(110) ...qui ça moi ? sujet trouvé dans l’azur par hasard... viscères flasques engorgées... magnifique magma mamelu...(111)

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...j’ai fait un bruit en vivant que je n’aurais pu supporter venant d’un autre : affreux à l’oreille et insane à l’esprit...(112) ...un jus me sort, une eau, une boue, c’est moi encore, je sue la peur - “presse-moi!” — je pue la sueur, les bêtes le sentent, les chiens viennent me renifler le sexe, les grands dogues grondent, j’embaume horriblement, je sens le bouc, me voilà proie, il me faudra courir, sauter et plonger, briser et mordre, j’hallalise féroce, on lance la meute à mes trousses, il n’y a plus qu’une solution, qu’une sortie : exit je ! exit le monde ! j’évacue dérangé étranglé, j’altère déréglé...(113) ...je me maintiens longtemps au bord du calme, tremblant à la limite, à la frontière de la fissure, m’efforçant d’avaler ma pensée — qu’une idée me vienne et c’est un incendie qui s’allume dans mon esprit, ravageant plusieurs hectares de neurones à l’heure, se propageant sans ordre, au gré du souffle...(114) ...je gis comblé, le rictus au visage... j’ai grouillé grave...(115) ...bourgeon dru... printemps subit... prompte explosion de sève... déflagration instantanée... pétales éblouis... bout des doigts horriblement meurtris... orteils dévastés (ils prennent cette couleur violacée brune et mauve)... fond rompu épanoui en tulipe... cul parme... anneau serré inondé... rose auréole nauséabonde... macaque enflé... babouin dilaté cramoisi...(116) ...j’ai le désir comme tous d’avoir un désir sinon quoi... j’attends longtemps que ma vie commence jusqu’à ce qu’elle déraille...(117) ...je vécus dépeuplé, dilapidé dans les loisirs...(118)

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la machine à etre  

extrait page 1 à 21

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