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ANYA ALLYN

Editions du Chat Noir


a m g i l

Le Commencement

Premiere partie

ArrivĂŠe Ă Lake Ephemeral b z k


uChapitre I c Sept manoirs, dans leurs domaines broussailleux, encerclaient Lake Ephemeral comme des sentinelles. Une enceinte de fer inclinée les entourait, tenant à distance tout spectateur un peu trop aventureux. Les branches luxuriantes s’élevaient vers des hauteurs vertigineuses en dessinant des formes fantastiques. Roseaux et scirpes poussaient en bataillons sur les bords du lac, dont la surface était parsemée de belles-dejour violettes. Pendant la moitié de l’année, le lac n’était rien de plus qu’un parc en demi-cercle, au centre duquel trônaient deux statues d’enfants. Mais d’avril à septembre, les pluies noyaient le parc, le transformant en lac – et alors les statues disparaissaient sous les eaux, loin des regards. Ainsi le lac était-il éphémère, abreuvé à la fois par les pluies annuelles et une petite rivière souterraine. C’est à l’âge de onze ans, et orpheline, que je suis arrivée dans cette vallée – de retour dans le lieu qui m’avait vue naître. Un endroit dont je ne gardais aucun souvenir. À la rencontre d’une mère dont je ne soupçonnais même pas l’existence. À première vue, la vallée semblait un lieu sauvage de merveilles et de liberté. Les cinq enfants qui y vivaient pouvaient faire ce que bon leur semblait. Des enfants aux yeux profonds et aux cœurs indomptables, et parmi eux l’enfant au cœur le plus

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indomptable de tous – Kite. Je ne me sentais plus seule, parce que j’étais comme eux. Parce qu’ici, je pourrais être libre. Mais Lake Ephemeral n’était pas un paradis. Il y poussait des fleurs carnivores plus grandes qu’un homme – les gens les nommaient fleurs-cercueils. Cela me déconcertait, que l’on puisse souhaiter à ce point vivre en un lieu où de telles plantes s’épanouissaient. Pire, j’allais bientôt découvrir que ces gens cultivaient les fleurs-cercueils. Ils avaient choisi de vivre, année après année, dans ce paradis mortel. Et aucun d’eux, jamais plus, n’avait fait un pas de l’autre côté de l’enceinte.


uChapitre II c Un matin, alors que le soleil n’avait pas encore tout à fait brisé la quiétude nocturne, la sonnerie du téléphone résonna à travers les corridors de bois du foyer pour enfants Newberry. Mrs Dunn arriva dans ma chambre avec des nouvelles. Il y avait dans ses yeux quelque chose de différent. « Sera, me dit-elle, si j’ai bien tout compris, c’était ta mère au téléphone. » Ses épaules s’affaissèrent imperceptiblement lorsqu’elle prononça ces mots, comme si elle s’était délestée d’un fardeau trop longtemps porté. « Je n’ai pas de mère », rappelai-je à Mrs Dunn. À douze ans et deux mois, je n’avais jamais connu de mère. J’étais au foyer depuis mes cinq ans, et avant cela, je ne me souvenais de rien. Mes premières années n’étaient qu’un vide, un brouillard grisâtre sans panneaux indicateurs. On m’avait dit que mes parents étaient morts. Ils avaient péri, au cours de cette période de brouillard, quand j’étais petite. Ainsi me l’avait toujours raconté Mrs Dunn : Oh, quelle nuit ! Au pire moment d’une tempête, une jeune femme tout ébouriffée s’est précipitée hors d’un taxi, un petit enfant de cinq ans sur les talons, se ruant sous la pluie vers les

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marches du perron de Newberry. Elle nous a suppliés de prendre soin de l’enfant, déclarant que leurs vies à toutes deux encouraient un danger mortel. On aurait dit une histoire de cape et d’épée. Je ne savais pas quoi faire. Elle disait que la mère de l’enfant était morte et qu’elle ne pouvait pas s’occuper d’elle, à son grand regret. Elle a refusé de donner d’autres informations aux employés – juste l’âge de la petite fille, et son nom. Elle nous a dit qu’elle s’appelait Sera Finn. Elle s’est enfuie sans rien ajouter. Et c’est ainsi que notre Sera est arrivée. Étrangement, je n’avais conservé aucun souvenir de ma vie avant la course en taxi, aucune image de cette femme, ni de ma mère. Mrs Dunn lissa sa tignasse matinale – presque toute sa chevelure regroupée d’un seul côté de sa tête. Je la voyais rarement ainsi, car elle prenait toujours grand soin de son apparence. « Bien, dit-elle d’une voix plus douce, on dirait bien que tu as une mère, en fin de compte. Nous n’avions pas d’autre choix que de croire la femme qui t’avait emmenée ici, il y a des années, mais nous avons une nouvelle information. Il semble que cette femme t’a enlevée. Ta mère est parfaitement vivante et t’a vraiment cherchée. » Je la fixai sans ciller. « Comment pouvez-vous en être sûre ? murmurai-je. — Elle nous a faxé ton certificat de naissance et quelques photos. Apparemment, l’autre femme t’a attribué une fausse date de naissance. Tu es née le dix-sept août, le même jour que celui où l’on t’a amenée ici. » Elle leva les yeux et m’adressa un petit sourire. « Eh bien, tu vas fêter ton autre anniversaire dans deux semaines. C’est toi que l’on voit sur les photos, avec ta mère, quand tu étais toute petite. Impossible de ne pas te reconnaître. Ces yeux ! C’est une évidence ! » Elle s’assit sur mon lit et me serra les mains.

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« Ton vrai nom est Seraphine Feròn. Et ta mère s’appelle Elyse Feròn. » Elle glissa la main dans la poche de sa robe de chambre et me tendit le fax du certificat de naissance. Je dépliai la feuille, comme si un animal énorme et dangereux était sur le point d’en surgir. « Seraphine est mon prénom ? — Oui, c’est très joli, tu ne trouves pas ? » Je n’étais pas jolie. J’avais un air féroce – tout le monde me le disait. Je ne pouvais pas faire joli. Elle s’éclaircit la gorge. « Bien sûr, nous vérifierons tous les fichiers de police nécessaires. Nous devons être sûrs. Mais, oh, Sera, tout cela me semble très prometteur. Tu sais, la vie nous envoie souvent des coups durs, et tout ce que nous pouvons faire, c’est essayer de les renvoyer, de toutes nos forces, dans l’espoir de réussir un home run. Et on dirait bien que tu as fait un home run, cette foisci. » Je réfléchis à ce que venait de dire Mrs Dunn. « Elle n’arrivera pas à me dompter. Personne n’a été capable de me dompter vraiment. » Au cours des années précédentes, neuf tentatives de placement en famille d’accueil avaient été faites. Les orphelinats n’existaient presque plus – les enfants intégraient des familles aussi vite que possible. Newberry n’était même pas considéré comme un orphelinat. En réalité, c’était un endroit où l’on mettait les enfants qu’on ne pouvait pas placer ailleurs. Mais chacune de mes familles d’accueil m’avait renvoyée comme du lait pourri. Les plaintes les plus fréquentes évoquaient ma sauvagerie et ma propension à faire des choses dangereuses. Je sautais dans les rivières, j’escaladais les toits, je me battais avec les garçons. Une nuit, quand j’avais cinq ans, la police m’avait trouvée, assise dans un chêne – j’étais montée sur une branche, par la fenêtre de ma chambre, pour regarder la lune. Pour moi,

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c’était quelque chose de parfaitement raisonnable. Je ne savais pas que les gens ne faisaient pas des choses pareilles quand ils vivaient dans un appartement au troisième étage. Et je ne m’étais pas doutée une seule seconde que mes parents d’accueil m’avaient cherchée pendant une heure. Quand j’eus sept ans, la décision fut prise d’essayer de me faire adopter. Il n’en résulta qu’un désastre, là encore. Aussitôt après m’avoir rencontrée, un couple pourtant plein d’optimisme bredouilla quelques excuses et s’enfuit. La directrice de Newberry disait que j’avais un regard à écailler la peinture. Je passais des heures devant le miroir, m’évertuant à domestiquer mon expression « écaillage de peinture », comme un Monsieur Loyal avec un lion. Mais à l’instant même où je croyais maîtriser un regard plus doux, le sauvage revenait au galop – les tempêtes grises se concentrant à nouveau dans mes yeux. Et puis mes cheveux blancs crépus s’échappaient des barrettes minutieusement posées. Et c’était tout. Alors je restais à Newberry, et je me disais que je serais là jusqu’à ce que je sois assez grande pour affronter le monde toute seule. « Je suis sûre que ta mère se réhabituera à toi ». Mrs Dunn semblait choisir ses mots avec précaution, comme un pianiste débutant qui découvre une partition – aucune note ne sonne bien. « Vous aurez toutes deux à vous réapprivoiser, à réapprendre à vous connaître. » Glissant ma main hors de celle de Mrs Dunn, je me redressai puis passai mes bras autour de mes genoux repliés. « Est-ce qu’elle va venir me chercher ? — Elle est malade, malheureusement, et doit rester au lit. Mais elle va envoyer quelqu’un à sa place. » Une semaine plus tard, un homme au visage sérieux arriva à Newberry. Il s’appelait Mr Prestwich. Il avait les yeux et les cheveux couleur acier et portait un costume bleu marine étriqué.

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Il se présenta comme le gardien du domaine où vivait ma mère, et dit que ce domaine se nommait Lake Ephemeral. Il n’expliqua pas pourquoi Lake Ephemeral avait des gardiens. Juste qu’il se trouvait en Nouvelle-Angleterre, à environ cinq heures au nord de Sydney, et à une heure environ de la côte intérieure. J’allais partir avec lui sans délai, sans rien emporter si ce n’est moimême et une unique valise de vêtements. Mrs Dunn m’enlaça très fort, mais je pouvais sentir son soulagement. J’allais avoir un chez-moi, enfin, et elle n’aurait plus à s’inquiéter d’où et comment je trouverais une place dans ce monde. Mais il n’était pas du tout certain que ma mère voudrait me garder. Du moins, ce n’était pas certain pour moi. Mrs Dunn arrangea mes cheveux pour la sixième fois de la matinée et m’intima de ne pas oublier de sourire – elle fit mine d’en saisir un dans l’air et le mit dans ma poche, comme si j’étais encore une petite fille. Mr Prestwich démarra la voiture, avec moi à ses côtés. Les beuglements du trafic de Sydney explosèrent alors que nous traversions Harbour Bridge – des yachts et des ferries glissaient sur l’eau à l’horizon. « Tu as été très difficile à retrouver, tu sais, me dit-il. Mais tu es là, et tu retournes enfin à l’endroit auquel tu appartiens. » Je tordis la bouche et mâchai l’intérieur de mes joues. Appartenais-je vraiment à Lake Ephemeral ? En cet instant précis, j’étais avec un étranger, en route vers un lieu mystérieux pour rencontrer une mère dont je n’avais jamais su l’existence. « Comment ma mère m’a-t-elle retrouvée ? » Le mot mère glissa sur ma langue maladroitement. « Ta mère est malade depuis très longtemps. Nous avons dû te trouver nous-mêmes. — Qui ça, nous ? — Les gardiens. — Et qui êtes-vous ? — Des concierges, pourrait-on dire. »

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Qu’il soit réticent à en dire plus ou simplement satisfait d’avoir réussi à aligner autant de mots avec une telle courtoisie, Mr Prestwich resta silencieux pendant les quelques heures qui suivirent, et n’arrêta la voiture que pour un tardif goûter en fin d’après-midi, boissons et tarte à la crème. Nous passâmes par des villes nommées Scone, et Quirindi et Tamworth. Lorsque nous parvînmes à un lieu qui portait le nom d’Armidale, tout était très verdoyant et ensoleillé, on aurait dit une carte postale. Je vivais entre les murs et les dalles de béton de la ville depuis mes cinq ans, et avant cela, je n’avais aucun souvenir. « Vois-tu l’église et l’université ? me demanda Mr Prestwich, rompant le silence. Elles ont été construites dans les années 1880 et sont toujours en activité depuis. Ce sont de remarquables constructions anciennes. — Est-ce que j’irai ? Je sais que je n’irai pas à l’université tout de suite, mais quand je serai plus grande. Je veux étudier les insectes pour devenir entomologiste. » J’avançai le menton avec l’assurance et l’autosatisfaction d’un enfant pour qui l’avenir est déjà tout tracé. Mais une lueur étrange passa dans ses yeux. « Tu n’auras pas besoin de venir en ville. Tout te sera fourni au domaine. » Il roulait lentement sur d’interminables routes entortillées – des routes où l’on croyait perdre son chemin, et ne jamais le retrouver. Nous commençâmes une longue ascension autour d’une montagne. De hautes portes hérissées de pointes gardaient une entrée, au sommet. Elles pivotèrent lorsque Mr Prestwich s’en approcha. Quelqu’un savait déjà que nous étions là. Nous les passâmes et franchîmes une autre route boueuse frangée de pins qui semblaient trôner là depuis le commencement du monde. Mr Prestwich gara sa voiture près d’un puits. « Voilà le point le plus éloigné où l’on puisse aller en

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voiture », me dit-il. Alors que je me glissais hors de la voiture, j’eus un cri de surprise en découvrant ce qui s’étendait en-dessous de moi. Les falaises se précipitaient tout droit vers une vallée. Sept manoirs encerclaient un lac bleu cristal – trois de chaque côté du lac et l’un à sa plus lointaine extrémité. Je n’avais pas encore pris conscience du fait qu’il y aurait d’autres personnes que ma mère à Lake Ephemeral. Mr Prestwich sortit ma valise de la voiture, mais j’insistai pour la porter moi-même. Elle était mon seul lien avec le foyer de Newberry, le seul chez-moi dont je puisse me souvenir. L’eau scintillait sur les pins alors que nous descendions vers la vallée. Aux pins succédaient des palmiers, plus bas, là où le sol s’aplanissait et où les plantes grimpantes enveloppaient tout. Le parfum capiteux des fleurs printanières et des roseaux autour du lac envahit mes narines, et ma tête s’affaissa. J’avais l’étrange sensation que l’air lui-même s’enroulait autour de moi, m’attirait à lui, et le chant lourd des cigales m’assaillait de tous côtés. Même les appels lointains des oiseaux ne semblaient destinés qu’à moi. Et je ne pouvais dire si c’était là une bonne chose, ou si j’aurais dû m’enfuir à toutes jambes. Mr Prestwich marchait devant, ses longues jambes bien plus véloces que mes petites jambes de gamine de douze ans – ou onze, si mon certificat de naissance disait juste. Il ne se retourna pas, même pas lorsque je trébuchai sur des plants de vigne qui parsemaient le sentier. Je trébuchai encore, cette fois-ci les pieds complètement emmêlés dans les vignes. Je tombai lourdement sur mon derrière. Ma valise cogna par terre et s’ouvrit. Des gloussements éclatèrent dans l’ombre des broussailles. Des gloussements de filles. Je me redressai et scrutai le sentier ; des lianes y avaient été minutieusement placées, et je devinai qu’on les y avait tirées juste avant mon arrivée. Un garçon un peu plus grand que moi sortit d’entre les palmiers.

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« Besoin d’aide ? » Le hâle profond de sa peau recouvrait presque les taches de son qui parcouraient son nez et ses joues. Des traces de saleté striaient son front. Des mèches de cheveux désordonnées recouvraient sa figure et tombaient sur ses épaules, brunes et ondulées sur les longueurs, mais plus raides, et tachetées de blond sur le dessus. Je n’avais jamais vu pareil garçon auparavant. Des fourmillements surexcités coururent le long de mes membres. Aussi loin que je me souvienne, je n’avais jamais été ne serait-ce qu’attirée par un garçon. Mais celui-là effaça tous les autres, comme s’il n’y en avait eu aucun autre avant lui. Lorsqu’il secoua la tête pour dégager ses cheveux, je vis ses yeux. Trois ou quatre nuances de vert, ils ressemblaient à du marbre. Ce regard intense et froid me rappela mes propres yeux. Mais à l’inverse des miens, les siens étaient ronds et francs. Pas une minute je ne lui fis confiance. « C’est toi qui as mis ça là ? » demandai-je, d’un ton semblable à celui de Mrs Dunn lorsqu’elle était fatiguée et de mauvaise humeur. Et après ce long trajet en voiture, j’étais fatiguée. « C’tait juste une blague. » Il me tendit la main mais je ne la pris pas. « Où sont les filles que j’ai entendues ? » Dégageant mon pied de la liane d’un coup sec, je me relevai. Des traces de boue recouvraient l’ourlet de ma robe jaune. « Elles se sont tirées, j’suppose, fit-il. Enfin bref, je m’appelle Malachite. — Et tu vis ici, Mal-a-kite ? — Ouais, je vis ici. Et toi aussi. T’es la fille qui manquait depuis des années. — Qu’est-ce que tu sais de moi ? » Il pencha la tête. « T’es une fille. Y a quoi d’autre à savoir ? »

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Je croisai les bras et fis la moue. Le garçon haussa les épaules et s’en retourna vers les fougères et les palmiers. « À plus. » À cet instant, je pris conscience de ce qu’il y avait d’étonnant dans sa voix. Elle sonnait américain, en particulier quand il disait un mot qui se terminait par la lettre R. Il le prononçait comme un ar dur et acéré, au lieu d’un ah doux. La directrice de Newberry, Mrs Fulcombe, venait du Tennessee, en Amérique, et elle parlait comme Malachite. Elle me donnait des biscuits qui n’avaient rien avoir avec les petits gâteaux doux auxquels j’étais habituée – et elle insistait bien sur le fait que les biscuits les plus doux ne s’appelaient pas biscuits, mais cookies. Une petite partie de moi espéra revoir Malachite bientôt, en dépit du fait que je m’étais étalée par terre à cause de lui. Je refermai ma valise d’un coup sec et la repris. Mr Prestwich se tourna vivement vers moi et fronça les sourcils en se tapotant la nuque. C’est alors que je les vis. Une nuée des plus gros moustiques que j’aie jamais vus, aussi gros que ma main, s’élevant du sol marécageux ; leur corps avachi flottant dans l’air épais. Je courus après lui, espérant que les moustiques soient aussi lents qu’ils le semblaient. Les arbres laissaient place à de hauts roseaux tandis que nous nous rapprochions du lac. Le premier manoir, sur la gauche, était envahi de vigne vierge qui strangulait ses statues nues et ses jardins. Une fontaine bavait des eaux sombres ; elle était entourée d’un chœur de grenouilles de différentes tailles qui faisaient un vacarme au-delà de l’imaginable. Alors que nous poursuivions notre chemin vers les larges marches de pierre, une femme ouvrit la porte. Je m’efforçai de ne pas trop attarder mon regard sur elle. Avec son petit cou, ses lèvres caoutchouteuses et ses yeux globuleux, elle aurait fait une bonne reine des grenouilles. « Mon Dieu, c’est vraiment elle. Après toutes ces années. » Elle joignit ses mains, comme si elle allait se mettre à prier,

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effleurant son menton du bout des doigts. Ses boucles courtes gigotèrent lorsqu’elle hocha la tête. « Oui, c’est notre Seraphine », lui dit-il. Elle scruta, derrière nous, les bataillons de roseaux qui encerclaient le lac. « Nous devons nous assurer qu’on ne nous la reprendra plus. — Naturellement. » Il ajusta son col et sa cravate. Elle me regarda, dans l’expectative, puis se baissa pour me pincer les joues. « Bienvenue. Bienvenue, bienvenue ! — Êtes-vous ma mère ? l’interrogeai-je. Au moins, cette femme grenouille semblait s’intéresser à moi. — Oh, Seigneur, non. » Elle émit une sorte de caquètement entre ses dents. « Tu la rencontreras plus tard. Elle est tombée malade, pardonne-lui de ne pas être venue à ta rencontre. Je suis Miss Fern. Cuisinière et gouvernante. Entrez donc, je vais vous servir des boissons fraîches. — Malheureusement, des affaires m’attendent. Je dois y aller, dit Mr Prestwich sèchement. Je laisse Seraphine à vos bons soins. » Et il partit sans dire au revoir. Comme si je n’avais été qu’un colis à livrer. Miss Fern jeta un œil à ma robe crasseuse. « Bien, entre alors, dit-elle. Nous allons nettoyer tout ça. » J’hésitai avant de faire un pas en avant. J’avais la sensation que la maison avait surgi du sol et poussé d’elle-même, et qu’elle pourrait bien me manger tout entière. « N’aie pas peur. Tu t’habitueras vite à tout ça. Viens, je vais prendre ta valise. Seigneur, elle est presque aussi grande que toi. » Elle me la prit des mains, malgré ma réticence, d’une manière que le très comme il faut Mr Prestwich n’aurait jamais eue.

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Sans ma valise, je me sentais complètement sans défense. Mais je suivis docilement Miss Fern à travers les vastes et fraîches pièces de la maison. Le parquet était si lustré que je pouvais presque y voir mon reflet. Des objets étranges venus du monde entier remplissaient chaque recoin de la maison. Un éléphant de bois presque grandeur nature trônait en bas du grand escalier. Un gong oriental jouxtait la grande table dans la salle suivante. Des poupées russes nichaient dans un cabinet envahi d’ornements et de statues exotiques. Qui qu’elle soit, ma mère avait beaucoup voyagé. Miss Fern me conduisit à l’étage dans une chambre rose et blanche pourvue d’une grande baie vitrée. Elle posa la valise au pied du haut lit à baldaquin. Elle ouvrit les portes d’une garderobe et se tourna vers moi. « Ces vêtements seront un peu larges pour toi, mais tu vas grandir. » Dans l’armoire pendait une rangée de robes, en majorité fanées et de mode ancienne. Toutes de seconde main. « Il y a une salle de bain, là. » Elle montra une porte à côté de la garde-robe. « Tu peux te débarbouiller et te changer. Je vais te faire une limonade bien fraîche et quelque chose à grignoter. Tu rencontreras ta mère dès qu’elle se sentira mieux. — Merci. » Je me retournai et regardai par la fenêtre. Le lac scintillait comme une pierre précieuse. D’un éclat presque anormal – je n’avais jamais vu de l’eau briller de la sorte, avant. D’ici, j’avais une vue parfaite. Miss Fern se plaça derrière moi et posa ses mains, qui me parurent charnues, sur mes épaules. « Tout ça doit te sembler très déconcertant, pour l’instant. Mais tu trouveras ta place ici. Tu verras. » À la surface lisse du lac flottait un petit canot renversé. Je plissai les yeux pour obtenir une meilleure vue. À côté du bateau, le garçon que j’avais vu plus tôt flottait, la tête dans l’eau. Le cri que je poussai transperça mes tympans.

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« Il s’est noyé ! » Je me retournai d’un bond vers Miss Fern. « Le garçon, regardez ! » Mais elle semblait étrangement indifférente. « Oh, c’est juste notre Malachite. — Il faut qu’on l’aide ! » Comprenait-elle ce qui se passait ? Était-elle folle ? Mais lorsque je me retournai vers le lac, Malachite bascula et secoua les cheveux pour en chasser l’eau. Un sourire éclaira son visage lorsqu’il nous aperçut, Miss Fern et moi, et il éclaboussa l’air d’un claquement de main. « Je suis certaine que cette petite mise en scène t’était entièrement destinée, dit Miss Fern. C’est l’idée qu’il se fait d’une blague. Il fait très souvent ce genre de choses. Tu le rencontreras, bien assez tôt. — C’est déjà fait », déclarai-je. Elle m’adressa un regard curieux, presque triste, plongeant les mains dans la large poche de son tablier. « Bien, fais donc un brin de toilette et descends pour le thé. » J’observai les ondulations provoquées par les éclaboussures de Malachite se répandre d’un bout à l’autre du lac, jusqu’à ce qu’elles soient trop lointaines pour être vues. Ainsi commença mon premier jour à Lake Ephemeral.


uChapitre III c Miss Fern me donna des sandwiches aux œufs brouillés et de la limonade dans l’immense cuisine d’acajou du rez-dechaussée. J’avais troqué ma tenue pour un short en jean et un débardeur. C’étaient mes vêtements à moi. Je n’étais pas encore prête pour porter celles de la garde-robe du haut. Pas encore. Elle considéra mon visage tandis que je mangeais. « Ma parole, tu es tellement sérieuse. Tu pourrais tailler des diamants, avec des yeux pareils. » Je tentai de prendre un air plus agréable, me souvenant de ce que m’avait appris Mrs Dunn, et me forçai à sourire. Elle hulula. « Oh, ne change rien. C’est absolument adorable. J’aurais bien aimé que mon Daryl te voie. » Jamais personne auparavant n’avait décrit mon expression comme adorable. « Qui est Daryl ? » Je m’essuyai soigneusement la bouche avec une serviette. Ses yeux se brouillèrent. « Mon presque-mari. Il est tombé raide mort sur l’autel, juste avant que nous prononcions nos vœux. Crise cardiaque. » Elle poussa un profond soupir. « Sa mère a dit que c’est la perspective de m’épouser qui l’a effrayé à mort. Elle ne m’a jamais aimée. »

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Deux chats rondouillards arrivèrent dans la cuisine en se dandinant, et miaulèrent lorsqu’ils avisèrent mon sandwich pas encore terminé. « Voilà Tweedle et Twoddle. C’est une bonne chose qu’ils soient trop gros pour sauter sur le banc, ils engloutiraient ton repas sans attendre. — C’est bon, Miss Fern. Je n’ai plus faim. Ils peuvent l’avoir. » Elle sourit tristement. « Rien d’étonnant à que ce tu sois aussi maigre. Et d’autre part, Tweedle et Twoddle mangent trop. C’est ma faute, je sais. J’ai adopté ces deux-là juste après la mort de Daryl. J’ai de la chance d’avoir trouvé un travail en résidence où ils peuvent rester avec moi. Il n’y a pas beaucoup de postes de gouvernante comme celui-là, je t’assure. — Miss Fern, à quoi je ressemblais ? Avant ? — Tu n’as pas beaucoup changé. Petite, et grave, et fougueuse. Tu es un peu désarçonnée, en ce moment, parce que tu ne nous connais plus. Mais ça va aller. — Je pensais qu’à mon retour ici, certaines choses me reviendraient. Mais ce n’est pas le cas. — Tu vas reprendre tes marques. Lake Ephemeral est incontestablement un lieu particulier – un univers à lui tout seul. J’imagine qu’on perd la notion du monde extérieur ici, mais ce n’est pas une mauvaise chose. Il n’y a pas de télévision ici, et pas d’ordinateurs. Pas même des radios. Tous les sons qui arrivent à tes oreilles, ici, c’est du vivant. » Elle sourit. « Tu peux aller te reposer maintenant, pendant que je prépare tout pour ce soir. » Un monde sans télévision et sans ordinateurs semblait inconcevable. « Préparer tout pour quoi ? — Un grand repas pour célébrer ton retour, Seraphine. — Est-ce que ma mère sera là ? » Son visage s’assombrit. « Je crains que non.

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— Où est-elle ? Est-ce qu’elle est quelque part dans cette maison ? » Elle plia des serviettes sur le plan de travail. « Elle est à l’étage du dessus. Je sais que tu veux la voir, et elle veut te voir, elle aussi, mais elle est bien trop malade. — Mais si j’y vais sur la pointe des pieds ? Je veux juste… — Je suis désolée, Seraphine. Les ordres du docteur. » Je baissai les épaules. « Comment est-elle ? Est-ce qu’elle me ressemble ? » Elle pencha la tête, pliant une serviette de manière à lui donner la forme d’un cygne. « Elle est blonde, comme toi. Et elle aime jardiner. C’est elle qui a planté bon nombre des arbustes en fleurs qu’il y a dehors. Elle aimait faire de l’exercice, on la voyait souvent courir le long de la rive, juste courir. C’est tellement triste qu’elle soit malade maintenant. » Celui des deux chats qui avait une fourrure écailles de tortue se frotta contre ma jambe. Je m’agenouillai pour tapoter sa tête ronde. « Et mon père ? Il est là, lui aussi ? — Oh, Sera, j’aurais voulu pouvoir t’annoncer autre chose, mais ton père est mort, cela fait quelques années. » Un grand vide gonfla en moi. Je ne l’avais jamais rencontré, mais maintenant, je savais que cela ne pourrait jamais arriver. Elle expira longuement, comme de l’air sortant d’un soufflet, me laissant un moment avant de reprendre la parole. « Haut les cœurs, ce soir tu vas rencontrer tous les autres. Et tout le monde est vraiment excité de te retrouver. Et… oh Seigneur, il est déjà six heures. Ça ne va pas être de trop. » Je me réveillai dans l’obscurité de ma chambre. Les cigales et les grenouilles conversaient bruyamment sous ma fenêtre. Je me sentais toute petite, et très, très loin de chez moi. Miss Fern alluma la lumière. « C’est le grand jour », annonça-t-elle. Elle me tendit une robe grise d’apparence soyeuse. Elle était déjà habillée, de la même couleur – le tissu prêt à craquer sur

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ses hanches. « Pour les occasions spéciales, tout le monde porte la couleur de sa maison. La nôtre est Silver House, la maison d’argent. » Je clignai des yeux, éblouie par la lumière. « Pourquoi les maisons ont-elles des couleurs ? — C’est juste une tradition. » Elle m’emmena devant la coiffeuse, me hissa sur le tabouret, m’aida à enfiler ma robe, et entreprit d’apprivoiser ma chevelure. Après environ quinze minutes, elle abandonna et l’enferma dans un nœud trop serré, laissant libres les petites mèches impossibles à discipliner. Au rez-de-chaussée, l’immense table de la salle à manger avait été dressée. Sur une nappe blanche, on avait installé un couvert et des fleurs argentés. Les adultes et les enfants attablés levèrent la tête lorsque Miss Fern et moi arrivâmes. Tous les enfants semblaient à peu près du même âge. Malachite, très différent avec son costume et sa cravate d’un vert profond, sourit et me fit un clin d’œil. En dépit du serrement que son sourire déclencha dans ma poitrine, je ne le lui rendis pas. Miss Fern me conduisit à ma place d’honneur, en bout de table. Je m’installai, gênée, me sentant comme une pièce de musée. Des domestiques arrivèrent, comme surgis de nulle part, avec des assiettes de soupe fumantes. Miss Fern ne s’assit pas ; elle les aida à faire le service. Je compris alors qu’elle était l’une des leurs. Une dame, assise près d’une fille aux boucles d’un brun doré, se leva. Elle posa la main sur l’épaule de l’homme mince attablé à côté d’elle. « Je suis Mrs Ashcroft, et voici Mr Ashcroft. Nous sommes les instituteurs des enfants de Lake Ephemeral. Seraphine Ferón, ma chérie, que c’est merveilleux que tu sois de retour. Tu nous as terriblement manqué. Je suis consciente que tu n’as pas beaucoup de souvenirs, ma pauvre petite. Tu souffres d’une sorte de perte de mémoire. » Sa voix était pesante, comme prise dans d’épais rideaux de

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velours, et elle soulignait au moins un mot sur quatre. Elle avait un accent très anglais. « Nous aimons notre petite vallée, et tu finiras par l’aimer aussi. Même si tu ne t’en souviens pas. Il y a cinq autres enfants ici, avec lesquels tu pourras jouer. Ils ont tous eu douze ans cette année, et je sais que ton douzième anniversaire approche, alors tu vas merveilleusement bien t’entendre avec eux. Je pense qu’il sera mieux de les laisser se présenter eux-mêmes, cela te permettra déjà de faire leur connaissance. » Tandis qu’elle se rasseyait, la fille à côté d’elle sauta sur ses pieds en frappant dans les mains, tout sourire. « Je suis Amethyst Ashcroft, de Lilac House. C’est celle qui est juste à côté de chez toi, Seraphine. Je suis sûre que nous serons très bonnes amies. » Elle aussi avait un accent anglais, exactement comme sa mère. La seule autre fille se leva à son tour. Elle était plus grande qu’Amethyst. Elle avait des cheveux d’un noir brillant, coupés au carré, et le teint olivâtre. « Je m’appelle Moonstone Qin. Ma famille vient de Chine. Blue House te souhaite la bienvenue. Notre maison est ta maison. » Une femme chinoise assise près d’elle acquiesça tranquillement. Amethyst et Moonstone devaient être les filles que j’avais entendues rire quand je m’étais entravée dans les lianes. Elles semblaient si douces, en cet instant, mais je n’étais pas dupe. Je leur rendis leur sourire, me promettant secrètement à moimême que je leur rendrais la pareille un autre jour. Un garçon à l’autre bout de la table se hissa nerveusement sur ses pieds. Ses cheveux d’un roux orangé retombaient sur son front, presque jusqu’à ses yeux noirs. « Je suis Onyx. Onyx Blainey. Euh… nous représentons Midnight House. J’espère qu’on pourra devenir amis. Si tu en as envie, bien sûr. » Il y avait quelque chose d’irlandais dans ses intonations. Ses parents, roux et aussi pâles que lui, étaient assis à ses côtés.

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Un autre garçon se leva avant même qu’Onyx ait terminé. Il me fixa intensément, les sourcils très froncés, comme s’il essayait de me forcer à regarder ailleurs. Je n’en fis rien. Il avait des cheveux noirs et courts, une peau couleur café noir, et en dépit de son expression presque colérique, il était d’une beauté saisissante. « Tu veux connaître mon nom ? C’est Garnet. Pas de nom de famille. Je suis de Red House. » Ses parents étaient jeunes, on aurait dit qu’ils avaient à peine dépassé les vingt-cinq ans, et ils avaient tous les deux les cheveux tressés. Garnet se rassit aussi vite qu’il s’était levé. « Je suis la mère de Garnet, Mrs Abrahams, dit la femme à côté de lui. C’est chez nous que tu prendras tes leçons de musique. Joues-tu d’un instrument ? Oh, peu importe, tu apprendras bientôt. Nous avons des guitares, des batteries, des cymbales… tout ce qui fait du bruit. Selwyn et moi étions dans un groupe lorsque nous étions en Afrique du Sud. » Elle lança un regard tendre à l’homme de l’autre côté de Garnet. « J’aimerais bien apprendre la guitare », dis-je timidement. Le troisième garçon de la table était Malachite. Apparemment, il n’y avait pas de parent près de lui. Il arrangea sa cravate. Avec ses cheveux bien coiffés et sa figure propre, il n’avait plus rien à voir avec le garçon sauvage que j’avais rencontré plus tôt. Mais je retrouvai la même lueur espiègle sur son visage. « Donc, je suis Malachite Hutchison. De Green House. À ton service. » Il inclina la tête, en une sorte de révérence. Amethyst Ashcroft jeta un regard furtif à Malachite ; manifestement, cela ne lui plaisait pas trop qu’il me fasse la révérence. « Bien, dit la mère d’Amethyst, alors tout le monde est maintenant présenté. Aurais-tu de brûlantes questions à nous poser, Seraphine ? » Je n’avais aucune idée de ce que pouvait être une question brûlante, mais j’avais effectivement des questions. « Oui, je suppose. »

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Je parcourus tous ces visages étranges autour de la table. « Tout le monde semble venir d’un pays différent. Comment en êtes-vous tous venus à vivre ici ? Et moi, est-ce que je suis aussi d’un autre pays ? — Eh bien, voilà d’excellentes questions, jugea-t-elle en joignant les mains. Tu as raison. Les Ashcroft viennent d’Angleterre, les Blainey d’Irlande, les Hutchison des États-Unis, les Qin de Chine et les Abraham d’Afrique du Sud. Tes parents et toi venez d’une petite ville de la pointe est de l’Australie. Quant à la manière dont nous nous sommes tous retrouvés en cette glorieuse partie du monde ? Eh bien, c’est tout simplement qu’il est des lieux qui nous appellent. Et quand tu y arrives enfin, tu sais que tu es chez toi. Tu comprends ? » J’acquiesçai. Mais je ne comprenais absolument pas. « J’ai une autre question. Comment s’appelle la septième maison ? Qui y vit, quelle est sa couleur ? » Ma question plongea la pièce dans le silence. « La septième maison n’a pas de couleur. Le bâtiment et son terrain sont dans un état terrible de délabrement. Notre jardinier, Mr Albert Wimberley, vit dans la seule partie habitable du manoir. Notre pauvre Malachite, dont les parents nous ont malheureusement quittés, est sous la tutelle de Mr Wimberley. Mr Wimberley essaie de remettre la maison en état, et avec l’aide de Malachite, ils la réparent petit à petit. Mais cela reste très dangereux pour les enfants de s’y rendre. Il est formellement interdit d’en franchir les barrières. » Les lèvres maquillées de la mère d’Amethyst se plissèrent. « Et tu ne dois jamais, non plus, dépasser le puits de la colline. Règles simples et courtes. Il n’y en a pas d’autres. Tu dois garder à l’esprit que Lake Ephemeral vous a donné la vie. Tout ce que vous pouvez faire en retour, c’est profiter de ses merveilles. » Elle n’ajouta rien de plus. Comment Lake Ephemeral avait-il bien pu nous donner la vie ? Mais l’expression de la mère d’Amethyst était désormais celle d’une statue, et je pouvais parier qu’elle ne répondrait pas

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à une question de plus, aussi brûlantes soient-elles. Pendant un moment, personne ne parla. Puis les discussions reprirent d’un seul coup, comme si les convives tentaient de combler le vide. Après dîner, les adultes mirent de la vieille musique sur une sorte de phonographe. Ils dansèrent en couple dans le vaste salon, sous le regard de l’éléphant grandeur nature. Une chaude brise de printemps passait à travers les fenêtres. Je les observai tout en sirotant un verre de punch tropical. Malachite bondit devant moi et me tendit une main levée. « Je parie que t’es pas assez rapide pour toper avant que je l’enlève. » Je le transperçai de l’un de mes regards les plus acérés. « On parie ? » Je précipitai ma main sur la sienne et l’eus du premier coup. Mais au lieu de l’éloigner, il attrapa mon poignet et ne le lâcha plus. Il me tira jusqu’à la piste de danse, tout sourire. « Je ne veux pas danser, bredouillai-je. — Si tu refuses, Amethyst va me demander de danser avec elle. — Et alors ? — Elle n’arrête pas de frencher. — Qu’est-ce que ça veut dire ? » Se penchant soudainement, Malachite posa ses lèvres sur les miennes et glissa sa langue à travers mes dents. Je le repoussai vivement et m’essuyai la bouche. « Tu es dégoûtant ! — Tu as demandé ! » Il s’improvisa un masque d’innocence, mais je pouvais sentir la pointe de satisfaction qu’il y avait derrière. Amethyst se mit à me fixer, une expression étrange sur le visage. Puis elle enleva ses chaussures, tournoya vers la piste et se mit à danser une sorte de ballet. Les gens reculèrent pour la regarder. D’un air las, Malachite s’éloigna et alla s’avachir sur un fauteuil. La mère d’Amethyst se faufila près de moi. Elle gonfla ses cheveux blonds et se pencha sur moi.

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« Pourquoi ne nous montres-tu pas de quoi tu es capable, toi aussi, Seraphine ? — Je ne sais pas danser. — Oh, quel dommage. Danser décuple les grâces d’une jeune fille. Et cela donnerait un peu de couleur à ces joues trop cireuses. — Je m’en souviendrai, répondis-je poliment, ne sachant quoi dire d’autre. » Les cheveux brillants et dorés d’Amethyst se soulevèrent alors qu’elle effectuait une pirouette que j’aurais été bien incapable d’imiter, en dépit des douzaines de leçons de ballet auxquelles des parents adoptifs m’avaient inscrite, un jour. « Tu sais, poursuivit Mrs Ashcroft sur le ton de la confidence, ce n’est pas ta faute si tu es comme tu es. Il y a des gens qui sont comme dans une bulle dorée, et qui apportent de la joie à tout le monde. Les autres vivent dans l’ombre et n’ont pas la moindre lumière à offrir à autrui. Vois-tu, Seraphine, ce soir, c’est ta soirée. Tu es de retour parmi nous, et tu es la belle du bal. Mais personne ne s’intéresse à toi tant que ça. C’est terrible. » Ses lèvres s’étirèrent. « Pauvre petite, tout chez toi, tes cheveux, tes yeux, ta personnalité, tout cela semble dénué de couleur. Ce n’est pas grave. Tu ne seras jamais comme Amethyst, mais tu peux être reconnaissante qu’il y ait des filles comme elle dans ce monde. Dans le cas contraire, ce serait un endroit bien terne. » Elle poussa un soupir qui avait quelque chose d’un couinement. « Regarde-la simplement ». Ces mots me firent l’effet d’un essaim de guêpes – les milliers de piqûres vous rendent difforme, vous gonflez, vous souffrez horriblement. Lorsque la musique s’arrêta, Amethyst prit la pose, comme une vraie danseuse, et salua bien bas son public. Tout le monde applaudit. Je pris alors conscience que mon corps tout entier s’était raidi. J’étais aussi rigide qu’Amethyst était détendue. Les gens me faisaient souvent des réflexions sur cette froideur incolore de

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mes yeux ou de mes expressions. Mais jamais personne ne se l’était permis comme Mrs Ashcroft. En tant qu’orpheline impossible à faire adopter, j’avais toujours été à l’écart des choses. Les filles comme Amethyst se promenaient partout dans leur bulle. Moi, je n’avais pas de bulle. Je me sentais aussi vulnérable et exposée qu’un genou fraîchement écorché. Quelque chose siffla dans l’air et atteignit l’arrière de mon crâne. « Hé ! » J’enlevai le projectile de mes cheveux. Une pomme de pin. À l’autre bout de la pièce, Garnet ricana. À côté de lui, Onyx glissa les mains dans les poches. Ils se mirent à courir lorsque j’esquissai un pas vers eux. Je me lançai à leurs trousses, dehors, dans la nuit moite. Je balançai la pomme de pin sur Garnet et l’atteignis en plein dans le dos. Onyx s’arrêta et se moqua de son sbire. Garnet le fit tomber et se tourna alors vers moi. « Pourquoi tu es revenue ? » Je croisai les bras. « C’est ma maison. Ma mère vit ici. Pourquoi n’y vivrais-je pas ? » Onyx se releva et haussa les épaules, comme s’il avait l’habitude que Garnet se comporte ainsi. De près, ses yeux étaient impressionnants. D’un noir étincelant, presque uniforme, ils semblaient en inadéquation avec ses cheveux roux et son teint pâle. Ceux de Garnet, eux, d’un gris de pierre aux nuances rougeâtres, semblaient changer de couleur en fonction de la lumière. « Si je m’en allais, je ne reviendrais plus jamais, dit Garnet en se débarrassant de la pomme de pin. — Pourquoi ? demandai-je. » Il plissa les lèvres. « Je veux faire voler des avions. Devenir pilote. Il faut aller dans une bonne école, et tout ça. » Onyx secoua la tête. « Pas moi. Je ne veux pas m’asseoir derrière un bureau et me faire botter les fesses si je ne travaille pas assez vite. »

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Je haussai les sourcils. « Les profs ne frappent pas. Ils auraient des problèmes avec la police s’ils le faisaient. » Le visage de Garnet s’assombrit. « Tu vois ? dit-il en poussant Onyx. Les livres qu’on a ici sont trop vieux. Ils nous apprennent des trucs faux. » Onyx baissa la tête. Je me sentais mal pour lui. « Vous pourriez tout simplement acheter de nouveaux livres, non ? » Onyx leva les yeux sur moi. « On n’acquiert jamais rien de nouveau, ici. » La mère d’Amethyst apparut derrière nous. « De quoi parlez-vous, les enfants ? — De rien. » Garnet vissa ses yeux sur elle, avec une violence que j’avais rarement vue d’un enfant à un adulte. D’abord, elle lui lança un regard noir, mais ensuite elle prit une longue inspiration, comme si elle humait un gâteau qui sort du four. « Bien, aucune importance. Vous devriez tous revenir, et vite. On va jouer aux charades. — J’ai pas envie de jouer à ces charades débiles. » Garnet fit volte-face et s’en alla en donnant des coups de pied dans les feuilles mortes. « Jamais de ma vie je n’ai rencontré un garçon si colérique ; toujours en colère, fit Mrs Ashcroft en tapotant ses doigts entre eux. Peu importe. Retournons là-bas, il nous reste à profiter d’une bonne partie de la nuit. » Onyx et moi la suivîmes jusqu’à la maison. Mrs Ashcroft ne semblait pas s’inquiéter le moins du monde qu’un jeune garçon se fût enfui dans la nuit, et personne ne demanda où il était lorsque nous fûmes de retour dans le salon. Je supposai que Garnet fuguait souvent. Amethyst et Moonstone ricanaient bruyamment, improvisant des danses consistant à se tourner autour. Les joues toutes rosies, elles jetaient des regards de côté pour voir qui s’intéressait à elles.

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« Tu vois ? me murmura Mrs Ashcroft, ces filles-là, ce sont des papillons. » Elle eut un sourire pincé. « As-tu déjà vu notre volière à papillons ? Tu comprendras ce que je veux dire au sujet d’Amethyst et Moonstone, quand tu la verras. Tous les papillons de cette volière sont très spéciaux, et très rares. » Elle s’éloigna, d’un pas glissant, sans attendre de réponse. Les filles n’étaient pas des papillons. Les papillons n’avaient aucune conscience de leur propre beauté. Je connaissais les papillons. Au foyer, je grimpais souvent sur la clôture – au grand désarroi de Mrs Dunn –, armée de mon vieux bouquin tout déchiqueté consacré aux lépidoptères, et j’essayais d’identifier ceux qui voletaient aux alentours du petit jardin. Je persévérais, dans l’espoir d’apercevoir un jour le papillon Ailes Bleues, avec ses beaux voiles d’azur vif aux bordures marron. Ce n’est jamais arrivé. Miss Fern se fraya un chemin au milieu des convives et mit le bras autour de mes épaules. « Tu passes un bon moment, Sera ? — Oui, merci. » La réponse vint automatiquement. Mais c’était un mensonge. Je ne me sentais pas plus à ma place ici que dans n’importe quelle maison d’accueil où j’avais bien pu vivre. Je parcourus du regard la rampe lustrée de l’escalier. Lorsque je reverrais ma mère, peut-être me remémorerais-je celle que j’avais été. Car là était ma place.


uChapitre IV c Le jour se leva, plus chaud encore que la veille. J’ouvris les rideaux à fleurs blanches, les volets, et contemplai la surface scintillante du lac. Je me souvins de la volière évoquée par la mère d’Amethyst. À quoi donc pouvait bien ressembler une volière de papillons ? J’essayai de la repérer, mais il n’y avait à l’horizon qu’un fouillis luxuriant. Un tintement d’assiettes et de couverts sonna derrière moi. Je me retournai et vis Mrs Fern, qui m’apportait mon petitdéjeuner sur un plateau – pancakes chauds, fruits frais et jus d’orange. Les deux chats rôdaient autour d’elle. Miss Fern posa le plateau sur ma table de chevet. « Est-ce que ça t’a plu de rencontrer les enfants, hier soir ? — Oui, mentis-je. » Elle plaça les couverts à côté des pancakes. « Heureuse de l’entendre. Bien, j’ai de la lessive et beaucoup de poussière à faire aujourd’hui. Je ferais mieux de m’y mettre. » Elle me tapota l’épaule et fronça les sourcils lorsqu’elle aperçut les chats. « Filez, Tweedle et Twoddle. Je sais que vous lorgnez les pancakes de Seraphine. — Miss Fern, pourriez-vous me conduire à la volière aux papillons, aujourd’hui ? »

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Elle agita vaguement la main. « Tu peux tout à fait t’y rendre seule. C’est de l’autre côté du lac. — Alors je peux y aller ? Toute seule ? » À mes yeux, la vallée était comme une jungle sauvage, où des chats bien plus impressionnants que Tweedle et Twoddle vagabondaient certainement. Pourquoi pas des lions. À Newberry, il y avait en permanence un adulte pour me surveiller, même pour les sorties au petit parc, au bout de la rue. Elle acquiesça en souriant. « Ce n’est pas comme dans les autres endroits, ici. Tu es libre d’aller où bon te semble, même aux autres manoirs. Malachite vient toujours traîner par ici pour chiper une part de ma tarte aux myrtilles. Reste juste à distance du septième manoir, comme te l’a expliqué Mrs Ashcroft. Ce n’est pas sûr du tout, là-bas. » Elle chatouilla Twoddle sous le menton, qu’il avait rond et duveteux. « Rentre lorsque tu entendras la cloche. Elle indique l’heure de l’école pour les enfants du lac. — Déjà l’école ? Mais je n’ai pas d’uniforme, ni de sac ! — Oh, tu n’as besoin de rien. Juste d’y aller. Il y a école du lundi au mercredi. » J’essayai de dissimuler ma déception. Je détestais l’école, être assise derrière un pupitre toute la journée. Pire, je détestais déjà l’un des mes professeurs. La mère d’Amethyst. Miss Fern chassa les chats et quitta la chambre. Avec tout ce que j’avais mangé la veille au soir, je n’avais pas vraiment faim, et je mourais d’envie de voir la volière. J’avalai deux pancakes et bus le jus d’orange, puis rapportai le plateau au rez-de-chaussée avec précaution. Miss Fern était en train de caresser les chats, dans un rai de lumière. « Bénie sois-tu, dit-elle lorsque je posai le plateau sur la table. Tu es une bonne fille, Seraphine. — Je vais à la volière, la prévins-je en la gratifiant d’un grand sourire.

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— N’oublie pas de revenir quand tu entendras la cloche. Je ne pourrais absolument pas te dire quand cela sera. Mrs Ashcroft la fait sonner lorsqu’elle en a envie. » J’avais bien du mal à imaginer une école dont la cloche ne sonnerait pas tous les matins à la même heure. Je fis un signe énergique de la tête à Miss Fern, puis ouvris la lourde porte vitrée qui menait de la cuisine à l’extérieur. Le monde soufflait comme une brise d’or, m’invitant à m’y aventurer. J’inspirai ces senteurs enivrantes ; la lumière chaude du soleil, le lac, l’aventure. C’était presque trop de liberté pour une petite fille frêle ayant passé les sept années précédentes cloîtrée dans une institution. Pendant ces années-là, j’avais dû refouler cet esprit en moi qui n’aspirait qu’à être dehors de l’aube au crépuscule, et même toute la nuit, sous l’éternité des étoiles. Dans ma tête, je poussai un grand cri de joie. Une petite partie de moi attendait désespérément la rencontre avec ma mère, mais la plus grande désirait surtout la liberté que ce lieu promettait. Je marchai en équilibre sur des pierres de gué à moitié submergées, jusqu’à un belvédère dégoulinant de glycine violette. De là, je descendis vers le lac, où les saules laissaient tremper dans l’eau leurs branches longues et fines. Tout autour, il y avait des plantes et des roseaux qui semblaient cinq fois plus grands que ce qu’ils auraient dû, comme si l’on était en un lieu où rien n’a de limites. Les cigales et les grenouilles ronronnaient sans interruption. Je sautai sur un sentier et le suivis, mais bien vite je perdis toute trace d’où j’étais, et de quel chemin je suivais. Une odeur écœurante de fruits pourris pénétra mes narines. Des mangues trop mûres et des fruits inidentifiables parsemaient le sol. Un garçon surgit de nulle part, brandissant des roseaux comme des lances. « Halte ! Qui va là ? » C’était Malachite, encore. Je mis les mains sur les hanches. « Est-ce que par hasard tu étais en train de me suivre ? — Comme si j’avais le temps de traquer une fille. Ici, ce sont

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les grands marais de Turok, et moi – le grand guerrier, Kite –, j’ai des choses plus importantes à faire. — Très bien. » J’esquissai un pas pour me remettre en route. Il cogna sa poitrine nue recouverte de boue, à la manière d’un guerrier. « Stop ! Tu ne peux pas entrer dans ces terres. » J’hésitai. Mrs Dunn m’avait bien souvent réprimandée pour m’être fourrée dans des embrouilles avec des garçons, dans les familles d’accueil où on m’avait envoyée. Ce n’était pas assez féminin. Mais quand un défi se présentait, je ne parvenais jamais à calmer cette partie de mon cerveau qui se mettait instantanément à mijoter. J’avançai le menton. « Je suis la Reine de Newberry, et je suis venue conquérir les Marais. » Il m’étudia d’un air perplexe. « Tu es trop maigrichonne pour être une reine. Disons plutôt que tu es une espionne, venue enquêter sur les secrets de Turok. — Alors je te provoque en duel. » J’arrachai un roseau à la racine. Le guerrier, Kite, était avantagé, car il possédait deux lances. J’allais devoir frapper vite et fort. Je m’approchai et portai un coup sec à la lance qu’il tenait dans la main gauche, mais Kite me bloqua en croisant ses deux armes. Il fallait que je le prive de l’une d’elles pour que le combat soit plus juste. J’avais fait plein de combats à l’épée, dans le passé, et je savais quoi faire. J’avançai vers lui en produisant une série ininterrompue de coups rapides et de grands gestes. Kite laissa tomber sa lance gauche, qui le handicapait plus qu’autre chose. Je n’attendis pas. Je fonçai vers lui de toutes mes forces, de la façon la plus déloyale qui soit. Tenant ma lance à deux mains, je la glissai sous la sienne. Celle-ci vola dans les airs et atterrit dans l’eau. Je lui tapotai l’épaule avec mon roseau. « Les Marais sont à moi. » Je m’attendais à ce qu’il crie à l’injustice ou me pousse dans la boue, comme le faisaient le plus souvent les garçons contre

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lesquels je gagnais. Mais il ne fit ni l’un ni l’autre. Il s’inclina. « Reine de Newberry, tu t’es battue avec courage et loyauté. » Il se pencha et prit une poignée de boue, qu’il étala en deux stries sur mes clavicules. « Tu as gagné ton entrée. Et je dois maintenant t’accorder un vœu. » Le souffle saccadé à cause du combat, je jetai ma lance. « D’accord. — Vu que t’es une fille, je suppose que tu veux un baiser. » Je le repoussai. « Urgh, pourquoi est-ce que je voudrais t’embrasser ? — Amethyst veut toujours. — Eh bien, je ne suis pas Amethyst. Je n’aime pas embrasser. » Il haussa les épaules, l’air renfrogné. « Je suis sûr que tu n’as jamais embrassé un garçon. — J’en ai embrassé des tonnes et des tonnes. » Je n’avais pas envie d’admettre qu’il avait raison. Ça n’était jamais arrivé. « Comment ils s’appelaient ? » Je repensai à tous les garçons que j’avais connus. Je n’avais jamais pu me résoudre au fait qu’ils possédaient un nom. J’avais passé plus de temps à les plaquer au sol qu’à les embrasser. « C’est exactement ce que je pensais. » Il croisa les bras. C’était un défi auquel je n’étais pas préparée. Mais je fermai les yeux. « O.K., alors. Fais-le. — Tiens-toi prête. » Il prit mes bras, et ma peau sous ses mains devint brûlante, piquante. Je sentais la pression de sa bouche sur la mienne. Un souvenir gustatif me revint alors – la première fois que j’avais essayé la glace au caramel au beurre salé du chef cuisinier de Newberry. Au premier abord, ça ne semble pas bon. Mais alors qu’on se demande encore si on aime ou pas, on se rend compte

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qu’on en veut encore plus. Mes paupières se soulevèrent. De si près, je pouvais voir les mélanges de verts dans ses iris. Il fit un pas en arrière. Je fus satisfaite de constater qu’il était légèrement essoufflé, comme moi. « Voilà, c’est fait. » Je me détournai pour cacher mes joues rouges. « J’ai besoin d’aller à la volière des papillons. Tu me montres le chemin ? — Ouais. Mais je dois te prévenir. Quand Kite court, il devient le vent, et tu as intérêt à suivre. » Et il décolla si vite qu’à cet instant, je crus possible qu’un garçon devienne le vent. Je m’élançai derrière lui, mais les sentiers, étroits et embroussaillés, partaient dans tous les sens. Il était sorti de mon champ de vision. Je l’appelai, mais il ne revint pas. Deux filles apparurent devant moi. Amethyst et Moonstone. Elles étaient perchées en haut d’un arbre, juste au-dessus de moi. La lumière tachetée du soleil se reflétait dans leurs yeux. Je ne les avais jamais observées d’aussi près. Comme pour les trois garçons, leurs yeux étaient différents de tous ceux que j’avais pu voir. Ceux d’Amethyst étaient d’un intense violet. Ceux de Moonstone, d’un bleu laiteux, et faisaient un contraste lumineux avec son teint olivâtre d’asiatique. Elles avaient des livres sous les bras, de vieux contes de Grimm. « Salut, fit Moonstone en souriant, révélant ses dents parfaitement blanches. On était en train de lire dans les arbres, on adore ça. Où vas-tu pour être si pressée ? » Amethyst arrangea son épingle à cheveux. « Semée par Malachite, probablement. On t’a vue courir derrière lui, Seraphine. — Il a dit qu’il allait me montrer la volière aux papillons. » Amethyst leva les yeux au ciel en soupirant. « Ma mère dit qu’il est incorrigible. » Moonstone se mordit la lèvre, comme plongée dans ses pensées.

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« On va t’aider. Tu vois la statue au bras cassé, derrière ce manguier ? Emprunte le sentier juste après. Si tu te dépêches, tu battras Malachite, c’est un raccourci. Assure-toi juste de rester sur le chemin que les manguiers longent. Si tu commences à te perdre, tu n’auras qu’à lever la tête. — Mais fais attention aux mangues pourries qui pourraient te tomber sur la tête », ajouta Amethyst. La chaleur étouffante commença à me faire bouillir de l’intérieur. Malachite avait fait semblant d’être bon perdant pour le combat à l’épée. Il serait dégoûté quand je l’aurais rattrapé. Peut-être bien que c’était lui qui avait semé les lianes sur le chemin, la veille, aidé par les filles qui ne devaient y voir aucun inconvénient. « Merci, marmonnai-je en me dirigeant vers la statue moussue au bras manquant. » Dégageant les branches tombantes des manguiers, je suivis le chemin tortueux. Au fur et à mesure que j’avançais, les arbres étaient de plus en plus nus, fanés, et le sentier disparaissait. Face à moi, un vieux banc de pierre s’enfonçait à moitié dans la terre. Il devait être là depuis longtemps. Mais au-dessus de moi, il y avait encore des mangues accrochées aux branches, je devais donc toujours être au bon endroit. Je me hâtai. Une boue noire et épaisse s’agrippa à mes chevilles, collantes comme un ciment humide. Je hurlai lorsque je m’y enfonçai jusqu’aux genoux. Je me débattis désespérément, essayant de me libérer. Le puits de boue ne m’en aspira que plus. Une cloche sonna limpidement dans l’air humide, si fort et avec un tel écho que les oiseaux semblèrent frémir et s’enfuir à cause d’elle. Personne ne viendrait, maintenant. Les enfants de Lake Ephemeral allaient tous se précipiter à l’école. Si je n’avais pas eu la tête en l’air pour observer les arbres, j’aurais vu la grande parcelle de boue grasse. Ainsi, je savais. Je savais que tout ça n’était qu’un piège. Le chemin en face de moi disparaissait dans la mangrove. Il était impossible de le suivre. Arrête de bouger, m’ordonnai-je. J’agrippai une branche et tentai de dégager ma jambe droite. Doucement, doucement. Et

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je parvins à sortir. La boue collait à mes chevilles comme des blocs de ciment. Je traînai des pieds sur le chemin du retour, après la statue à un bras. Les enfants étaient assis devant des roues de potier, dans le champ herbeux qui bordait Lilac House ; ils fabriquaient des vases avec maladresse. La mère d’Amethyst, en talons hauts et robe citron, s’était installée à une petite table, à l’ombre d’un parasol. Elle avait un livre dans une main, un verre de vin blanc dans l’autre. « Les enfants, quand vous avez terminé, allez mettre votre travail au séchage. » Elle n’avait rien à voir avec les professeurs que j’avais connus avant. Les enfants me fixèrent sans ciller lorsque j’apparus sur le chemin qui menait de Lilac House à Silver House. Moonstone et Amethyst eurent bien du mal à dissimuler leurs gloussements nerveux derrière leurs mains. Malachite se leva, mais je lui lançai un regard qui le fit se rasseoir aussitôt. Onyx et Garnet observaient la scène, amusés. Moonstone pointa mes chevilles couvertes de boue. « Mrs Ashcroft, je crois bien que Seraphine a commencé sans nous. » Onyx rigola. Se tournant vers moi, la mère d’Amethyst baissa ses lunettes et m’étudia, comme un monstre surgi de la boue. « Oh, chérie, tu n’étais pas censée partir et faire des tartes à la boue ou je ne sais quoi d’autre toute seule ! Même si nous encourageons les jeux en autonomie, il y a un temps et un lieu pour ça. » Elle but une gorgée de vin en me faisant un signe de tête. « Il va falloir que tu apprennes comment on fonctionne ici. Allez, va te nettoyer. » Humiliée, je tournai la tête et repris mon chemin. La chaleur agressive du soleil séchait déjà la boue sur mes jambes. Miss Fern m’observait à travers la porte vitrée de la cuisine, tandis que j’approchais de Silver House. Elle se précipita sur moi

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et pinça ses lèvres charnues. « Laisse-moi deviner. Amethyst Ashcroft et Moonstone Qin. — N’oubliez pas Malachite, dis-je d’un ton agacé. » Ses sourcils tremblèrent imperceptiblement, faisant apparaître une marque sur son front. « Ce n’est pas un méchant garçon. — Il a été méchant avec moi. — On réglera ça plus tard. » Elle me lava au jet devant la mare aux grenouilles, puis alla me chercher une serviette, et me ramena à l’intérieur. « Monte, prends une douche et mets des vêtements propres. Tu pourras ensuite aller à l’école. — Je n’irai pas. » Elle me lança un regard tendre. « Ils auraient dû faire en sorte que ton premier jour au lac se passe bien. Je vais t’emmener et montrer ma façon de penser à ces gamins. » Je me douchai pour chasser les dernières traces de boue et enfilai ma salopette favorite, tout usée aux genoux. Miss Fern me prit par la main et nous retournâmes à Lilac House. Normalement, j’aurais dû me sentir trop grande pour laisser qui que ce soit me tenir la main, mais en cet instant, cela me faisait du bien. Les enfants étaient allongés dans l’herbe, en ayant terminé avec la poterie. Mrs Ashcroft ouvrit un épais livre vert. « Aujourd’hui, vous allez avoir la chance d’écouter The Lotos-Eaters1, de Lord Tennyson, commença-t-elle. » Malachite avait les mains en l’air, les doigts encadrant une portion de ciel bleu, comme pour mettre tout le reste à distance. Garnet, appuyé sur un coude, regardait nonchalamment une petite boule d’argile. Amethyst et Moonstone, allongées sur le ventre, faisaient des couronnes de fleurs sauvages. Onyx était le seul assis, prêt à écouter. Mrs Ashcroft leva les yeux lorsqu’elle nous remarqua, Miss 1 Les mangeurs de lotus, poème d’Alfred Tennyson extrait du recueil Tennyson’s 1832 poetry collection.

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Fern et moi. « C’est si adorable que tu nous aies finalement rejoints, Seraphine. Prends donc place, et tu pourras participer à la discussion après ma lecture. » Miss Fern marcha vers elle. « Louisa, votre fille et Moonstone ont envoyé Seraphine au puits de boue, tout à l’heure. C’est cruel de leur part. » Elle tordit la bouche. « Et c’est apparemment Malachite qui a commencé. » L’expression de Mrs Ashcroft vacilla, puis elle se reprit et fit un grand sourire. « C’était une tradition, au pensionnat que je fréquentais, d’accueillir les nouveaux avec quelques farces. » D’un même mouvement, Amethyst et Moonstone se redressèrent, couronnées de fleurs, chassant l’herbe qui parsemait leurs robes. « Nous sommes désolées, Seraphine, dirent-elles en chœur. » Miss Fern me serra la main. « On voulait juste faire une blague. » Amethyst afficha un large sourire et le maintint, comme si on était sur le point de la prendre en photo. « Oooh, fit Mrs Ashcroft en joignant les mains sous le menton. Ne sont-elles pas des anges, toutes les deux ? Il n’y a pas de mal. — Viens t’asseoir avec nous, m’invita Moonstone avec un geste de la main. — Plutôt manger de la boue, lui répondis-je. — Oh, mon dieu, s’écria Mrs Ashcroft, ce n’est pas beau de dire des choses pareilles. — On mérite bien ça, déclara Amethyst en croisant les bras, si ça peut faire en sorte qu’on se réconcilie. — Ne t’en fais pas, j’accepte tes excuses, fis-je avec un sourire forcé. Mais je te rendrai la pareille plus tard. Amethyst resta bouche bée. Malachite se leva. « Je sais pas quel est son problème, mais j’ai rien fait de mal.

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« Bien, alors c’est terminé, on efface tout, dit Miss Fern d’un ton sévère aux trois enfants. Mais vous devez vous montrer aimables avec Seraphine. Elle a vécu loin de nous pendant longtemps, elle ne se souvient plus des taquineries d’ici. Et nous voulons qu’elle se sente chez elle. — Oui, Miss Fern, acquiesça Amethyst, les yeux ronds. — Très bien, soupira Mrs Ashcroft. Nous pourrions revenir aux mangeurs de lotus, à présent, non ? » Elle haussa les sourcils en regardant Miss Fern. « Y avait-il autre chose ? — Ce sera tout. » Miss Fern me lâcha la main et m’adressa un petit sourire. « L’école se termine à l’heure du déjeuner. Il y aura des scones tout chauds avec de la confiture pour toi. » Je poussai un soupir de soulagement. L’école se terminait à l’heure du déjeuner ? C’était dans seulement deux heures. Je lui rendis son sourire et elle retourna vers Silver House. Les enfants reprirent leurs occupations : Garnet et sa boule d’argile, les filles et leurs pâquerettes, Malachite encadrant le ciel avec ses doigts. Assise dans l’herbe, j’écoutai le reste du poème de Mrs Ashcroft. Les mots étaient étranges – des mots lents, lourds, qui me rendaient somnolente. Le poème se répandait en spirales, comme les plantes grimpantes à travers la forêt. Comme il serait doux, écoutant le ruisseau qui coule, Les yeux mi-clos, de toujours croire S’assoupir en un demi-rêve. De rêver, rêver encore, comme cette lumière ambrée là-bas Qui ne se résout pas à quitter ce buisson sur la hauteur ! Pour chacun d’écouter ce que murmurent les autres ; Mangeant le lotus jour après jour…2 Malachite déplaça son cadre vers moi. Plissant les yeux, il m’étudia à travers. J’esquissai un pas de côté pour lui tourner le 2 Traduction par Madeleine Cazamian, éd. Aubier, 1938.

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dos. Moonstone et Amethyst se mirent sur le ventre pour protéger leurs visages du soleil ; on les eût dites endormies. Lorsque je levai les yeux sur Mrs Ashcroft, je constatai qu’elle-même somnolait. Un peu plus loin sur la pelouse, les gros chats de Miss Fern se donnèrent un moment en spectacle, à traquer les oiseaux, puis finirent par laisser tomber, et se pelotonnèrent ensemble dans un coin d’ombre. Le chant des cigales augmenta, devint comme des vagues traversant la vallée. Lorsque je me réveillai, Mr Ashcroft avait rejoint sa femme. Il avait apporté un tableau noir mobile et des craies – c’était lui qui enseignait les mathématiques aux enfants. « Moonstone, combien font seize plus trois plus huit ? » Elle réfléchit en tripatouillant ses doigts. « Euh… vingt-quelque chose ? — Très bien, approuva-t-il. Garnet, treize plus dix-sept ? » Garnet fixa le ciel. « Treize plus dix-sept fait trente. Trente multiplié par dixsept fait deux cent vingt-et-un. Treize moins dix-sept fait moins quatre. Treize divisé par dix-sept fait zéro virgule huit… non, zéro virgule soixante-seize pour être exact. » Mr Ashcroft eut un rire nerveux. « Je ne t’ai pas demandé tout ça, mais c’était impressionnant. Vraiment. — Pourquoi on ne me donne à faire que des maths de bébé ? » Son expression s’assombrit. « Je veux apprendre correctement. Vous n’êtes pas un vrai prof. » Mrs Ashcroft mit ses mains sur les épaules de son mari. « Allons, Garnet. On a déjà eu cette discussion plusieurs fois. Ce n’est pas la peine de prendre de l’avance sur les autres ou de se donner autant de mal. Cela nuit à l’esprit. » Garnet émit un petit bruit ennuyé. « Les enfants, annonça Mr Ashcroft, ça suffit pour aujourd’hui. On dirait bien que le retour de notre Seraphine a perturbé tout le monde. Vous avez sans doute tous besoin de

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vous recentrer un peu avant que les choses reprennent leur cours. » Sa voix tremblota et il s’éclaircit la gorge. Il parlait lentement, d’un ton un peu hésitant – rien à voir avec Mrs Ashcroft. Amethyst marcha à quatre pattes vers Malachite. Ses yeux lavande brillaient, sous la couronne qu’elle portait sur la tête. Elle lui tapota l’épaule. « Chat bisou ! » Puis elle se releva et s’enfuit en gloussant. « Je ne veux pas t’attraper, lui cria Malachite. » Puis il bâilla. Cachée derrière un arbre, Amethyst lui lança une pomme de pin dans le dos. Malachite la saisit en se redressant et se lança à sa poursuite. Onyx marcha vers moi d’un pas nerveux. Le soleil brillait dans ses cheveux roux. Ses yeux étaient d’un noir terne. « C’est toi le chat, fit-il en me touchant l’épaule. » Et il prit la fuite. Un peu chancelante, je m’élançai derrière lui. Derrière moi, j’entendis Garnet rugir comme un lion, pourchassant Moonstone entre les arbres. Malachite surgit de derrière un arbre. Il se frottait la joue avec vigueur, une expression dégoûtée sur la figure. Je devinai qu’il avait attrapé Amethyst et qu’elle venait de l’embrasser. Je mis vite la main sur Onyx. J’étais rapide. « C’est toi le chat ! » fis-je en lui tapant le dos. Il s’arrêta et tourna sur lui-même avec un sourire espiègle. Amethyst le chargea et lui pinça l’oreille, comme si elle n’arrivait pas à supporter les garçons qui m’accordaient de l’attention. « Chat bisou ! » dit-elle avant de s’enfuir en riant. Onyx partit après elle. Garnet me donna une tape dans le dos. « Je parie que tu peux pas m’attraper ! » Lorsque je me retournai, je le vis sourire pour la première fois. Pendant au moins une heure, nous jouâmes tous les six à

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courir et à nous attraper ; tout, autour de nous, se faisait l’écho de nos rires aigus, de nos cris, et les palmiers se déployaient audessus de nos têtes comme un autre ciel. Si je tendais bien l’oreille, je pouvais presque entendre des murmures – mais je ne savais pas d’où ils venaient, ni ce qu’ils disaient. Sans doute la brise à travers les palmiers. Les branches se balancèrent, comme si elles écoutaient une musique que je ne pouvais entendre. Les murmures, le chant des cigales, et cette musique secrète, tout cela se répandit en moi, comme mon propre sang. Jamais je ne m’étais sentie aussi libre.


uChapitre V c Appuyée au tronc d’un pin, je reprenais mon souffle. Malachite apparut soudain à côté de moi et s’adossa au même arbre. « Hé, j’vais te montrer les papillons. » Il se tourna vers moi, l’air calme. « Ce n’est pas vrai. — Si. » Il fit une croix sur sa poitrine. J’hésitai un moment puis acceptai. Cette fois-ci, il courut suffisamment lentement pour que j’arrive à le suivre à travers les chemins tordus et les virages. Je me dis qu’il devait rarement se contenter de marcher – il avait besoin de courir, et je le comprenais parfaitement, car j’éprouvais la même chose. Nous parvînmes à l’endroit où Malachite m’avait semée la fois précédente. Il se fraya un chemin à travers les fougères, jusqu’à une jetée qui émergeait du lac. Il sauta et je m’attendis à des éclaboussures, en me demandant ce qu’il pouvait bien fabriquer. Mais lorsque je fis quelques pas en avant, j’aperçus un canot, sur lequel il se trouvait à présent. « Montez à bord ma p’tite dame, m’invita-t-il. » Je haussai les épaules, sautai à mon tour, et m’efforçai de garder l’équilibre en dépit du balancement de la coque.

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« C’est le moyen le plus rapide. » Il empoigna les rames et se mit au travail. « C’est là que j’allais te conduire, la dernière fois, avant que tu disparaisses. » Je m’assis vivement, j’en perdis presque l’équilibre. « Je croyais que tu essayais de me piéger. — Ce n’est pas ma faute si tu n’as pas réussi à me suivre. » Je fis la tête. Le lac paraissait encore plus grand, maintenant que je voguais à sa surface. C’était une longue, longue traversée vers l’autre rive. Je supposai que Malachite, Moonstone et Garnet ne l’entreprenaient qu’après l’école. « Malachite… — Appelle-moi Kite. Je t’appellerai Sera. — O.K., Kite. Que veut dire Mrs Ashcroft quand elle prétend que la vallée donne vie aux enfants ? — Beaucoup de choses. Surtout qu’il fait bon vivre ici. Pas comme de l’autre côté de la barrière. — Et vous y allez souvent, de l’autre côté de la barrière ? » Il leva les yeux au ciel une seconde, comme si j’avais posé une question stupide. « Jamais. Pas depuis mes cinq ans en tout cas. Personne n’y va. À quoi bon ? — Personne ne part jamais ? — C’est ça. » Sa réponse me laissa bouche bée pendant une minute. Il devait se payer ma tête. Bien sûr, c’était impossible qu’aucun des habitants ne quitte jamais la vallée. Mais j’avais trop de questions. « Alors comment savez-vous comment c’est, de l’autre côté ? — On sait pas. On s’en fiche. Dehors, y z’ont pas tout ce qu’on a ici. — Comment êtes-vous arrivés ici ? Je veux dire, toi et ta famille. Vous venez d’Amérique, non ? — Ouais. Par un bateau plus gros que celui-là. — Vous avez fait tout le chemin en bateau ? Tu as eu le mal

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de mer ? » Il pouffa. « Je n’ai pas le mal de mer. Je vais sur l’eau tous les jours. — Mais c’est un lac, ici, pas la mer. — C’est pareil. — Non. Dans la mer, les vagues peuvent être énormes. J’ai été malade quand Mrs Dunn m’a emmenée avec elle pour ses vacances de Noël. Sur un paquebot de croisière. » Il regarda ailleurs, comme si ma conversation l’embrouillait ou l’ennuyait. Mais j’étais trop curieuse pour arrêter. Une partie de son passé rejoignait le mien. « Quels souvenirs as-tu de moi, quand je vivais ici ? — Tu étais plutôt ennuyeuse. — Vraiment ? — Les filles sont comme ça. — Tu t’en souviens vraiment, ou tu dis ça comme ça ? — Je m’en souviens vraiment. — Raconte-moi une chose que j’avais l’habitude de faire. — M’ennuyer. — Ce n’est pas une chose. » Il se concentra sur les rames et ne dit rien de plus. Depuis la surface même du lac, cette étrange lueur lumineuse que j’avais aperçue depuis la fenêtre de ma chambre était plus vive encore. « Tu vivais où en Amérique ? insistai-je. — Sais pas. — Tu allais à l’école ? » Il haussa les épaules. « Tu as dû arriver ici bébé. C’est sûrement pour ça que tu n’as pas le moindre souvenir. — J’avais cinq ans. — O.K., alors de quoi te souviens-tu, avant tes cinq ans ? Avant d’arriver ici ? » Il secoua la tête, les sourcils froncés. « Tu me donnes mal à la tête. — Tu ne te souviens de rien… exactement comme moi. » Un souffle froid passa dans l’air tiède, ma peau frissonna. Il me fixait, autant de nuances vertes dans les yeux que les

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arbres autour du lac. « J’aime pas me souvenir des trucs. Qui a besoin de savoir ce qui s’est passé hier ? On peut rien y faire. » Il rama sur les derniers mètres à nouveau sans me regarder. Il amarra le canot à un plot sur la jetée. Je le suivis en silence à travers les arbres. Et soudain, ce fut là. Une structure massive constituée de hauts piliers de bois soutenait des filets, comme le chapiteau d’un grand cirque. De petites formes battaient des ailes à l’intérieur. La volière. Nous franchîmes une série de trois portes à filets avant d’en atteindre l’enceinte. Je supposai que ces trois portes servaient à empêcher les papillons de s’enfuir. Je retins mon souffle tandis que Malachite refermait la dernière derrière nous. Les papillons tournoyaient et dansaient dans l’air ; il s’y trouvait toutes les formes, toutes les couleurs que j’avais observées dans mon vieux livre, mais en encore plus éblouissant. Mon cœur vacilla lorsqu’un Ailes Bleues flotta devant mon visage. Pendant tout ce temps, j’avais désespéré d’en voir un jour, et c’est ici qu’ils étaient. Ailes Velours d’Olive, porte-queues zébrés, deux Ulysse bleu et noir, et un Paon du jour aux reflets orangés, flottaient parmi des centaines d’autres. J’eus la certitude que je me trouvais en une sorte de paradis. Malachite tendit la main et rit tandis que les créatures ailées se posaient sur lui. Je me retournai lorsque je perçus un bruit furtif derrière moi. Un vieil homme aux yeux sauvages, une pelle sur l’épaule – apparemment sur le point de s’en servir. Je poussai un petit cri et courus à côté de Kite. Mais Kite se contenta de m’adresser un sourire en coin. L’homme enfonça la pelle dans un épais lot de tiges noueuses qui poussait au milieu de l’étincelant jardin fleuri, coupant directement les racines. J’inspirai une grande bouffée d’air, soulagée qu’il ne soit pas sur le point de se servir de sa pelle sur nous. Il leva les yeux sur moi. « Seraphine ! Je me demandais quand tu te déciderais à

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venir visiter la volière. Ça a toujours été ton endroit préféré. Tu ne te souviens pas de ce bon vieux jardinier Wimberley, hein ? » Il s’essuya les mains sur sa salopette. Sa barbe et ses cheveux, très abondants, étaient poivre-et-sel. « Non, je ne me souviens pas de vous. Vous me connaissez d’avant, alors ? — Bien sûr. Tu faisais la moitié de ta taille. Tu nous as beaucoup manqué. » Ses yeux bleus brillaient d’une lueur sincère, et je le crus. Du bout de la pelle, il coupa les dernières tiges. « Ces saletés (scritch, scritch) pullulent partout où il y a de l’humidité. C’est une variété de sarracénie. Celle-ci (scritch, scritch, scritch) s’appelle Nepenthes renascentia. Sa floraison est très impressionnante, et son parfum si doux qu’il rendrait presque ivre. C’est aussi une très belle fleur ; elle ressemble à une trompette dont jouerait un ange. » Je fronçai les sourcils. « Pourquoi les couper ? Ça a l’air joli. » Il s’appuya sur l’extrémité de sa pelle. « Là est le piège. Ce n’est pas joli du tout. La renascentia est carnivore. Cela veut dire qu’elle mange les chairs. Et les plus dangereuses deviennent aussi grandes que le bateau de Kite. Tu comprends où est le problème ? » Cela voulait-il dire qu’elles mangeaient les animaux ? Je déglutis et hochai la tête. « J’aide Mr Wimberley à les trouver autour du lac, dit Kite avec fierté. On apprend vite à les reconnaître. Elles s’épanouissent au bout de tiges violettes, tout comme celles qu’il vient de réduire en miettes. — Elles ne représentent pas un danger pour l’instant, explique Mr Wimberley, mais dans les mois d’été qui approchent, elles vont apparaître partout et grandir très vite. Nous devons être vigilants. » Je parcourus du regard ces plantes exotiques qui fleurissaient autour de la volière, soudainement méfiante à leur endroit. Des grimpantes aux feuilles en forme de cœur proliféraient autour d’une colonne. De grosses fleurs étranges

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en émergeaient ; elles ressemblaient à des papillons tachetés sortant de leur chrysalide. Les papillons volaient en nuées autour d’elles. Je les pointai du doigt, inquiète. « Vont-elles manger les papillons ? » Mr Wimberley émit un petit rire. « Non. Les papillons vont les manger elles. Ou plutôt leurs larves. Ils pondent sur les feuilles et les chenilles les grignotent lorsqu’elles éclosent. Cette grimpante est une aristolochia. Les papillons en raffolent. « Oh. » Je souris, me sentant un peu bête. Une chrysope se posa sur mon doigt. Je l’approchai de mes yeux pour examiner ses ailes délicates. « Ça te plairait de m’aider à m’occuper des papillons, Sera ? J’ai toujours besoin d’un coup de main, ici. » Mr Wimberley posa sa pelle contre d’autres outils de jardinage. « Oui, répondis-je presque avant qu’il ait fini de parler. — C’est bien ce que je pensais. Si tu viens très tôt le matin, tu pourras les nourrir. Apporte n’importe quel fruit doux, des mangues, des pêches, et mets-en dans les mangeoires. Les fruits trop mûrs sont parfaits. Si tu veux, tu peux aussi balayer les pauvres bêtes qui ont rejoint le paradis des papillons, et t’assurer que les chenilles n’ont pas trop grignoté les feuilles, autrement elles tuent les grimpantes. — Je serai là, soufflai-je. — Très bien, très bien. Ça m’allègera. Je te laisserai des instructions sur le tableau en liège. » Il me montra un large tableau près d’un bureau et d’une chaise. Une note indiquait : Les nymphes de Monarques noircissent. Enlever toutes celles qui sont contaminées. Sur le bureau s’amoncelaient des guides d’identification et de soin sur les papillons, et au sommet d’une pile se trouvait un microscope. « Faut que j’y aille, Mr Wimberley, prévint Kite. Seraphine sera là demain. J’ai mieux à faire, là. » Il avait dit cela sans la moindre ironie. Mr Wimberley haussa ses épais sourcils, une expression

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aimable sur le visage. « Vraiment ? Eh bien, tu devrais y aller alors. » Kite me prit la main et m’entraîna derrière lui. « Je ramène la fille. — Je suis sûr qu’elle est parfaitement capable de s’en sortir toute seule. » Mr Wimberley s’éloigna en sifflant et se remit à examiner les plantes et les fleurs. Je posai les mains sur les hanches. « Puisque tu as des choses si importantes à faire, Kite, vasy. Je retrouverai le chemin. » Il fronça les sourcils et me lança un regard perçant, comme s’il ne me comprenait pas. « C’est long, sans bateau. — Il n’y a pas d’autres bateaux ? — Garnet en a un, mais il ne laisse personne d’autre s’en servir. Et celui d’Onyx a des trous. — Et les filles ? — Nan, elles en ont pas. — D’accord, je viens avec toi. Je reviendrai demain matin à la rame. — Tu peux pas toute seule. — Pourquoi ? » Il réfléchit. « Parce qu’Amethyst sait pas le faire. Et Moonstone a peur de l’eau. » C’était le moment d’agir. J’allai d’un pas résolu jusqu’au bateau, sautai à l’intérieur et attrapai les rames. Dubitatif, il me rejoignit et déroula la corde du plot d’amarrage. Les rames semblaient lourdes, il était très difficile de bouger les deux en même temps. Et quand je crus que nous étions enfin partis, je me rendis compte que nous tournions en rond. « Tu n’as jamais ramé. » Il s’allongea, la tête contre la paroi du canot, et ferma les paupières. « Réveille-moi quand on sera quelque part. »

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Je ne répondis pas et pris une rame à deux mains pour orienter le canot dans la direction qu’il état censé prendre. Puis je réessayai d’utiliser les deux rames. Il fallait que j’exerce la même pression des deux côtés. Mes bras commencèrent à me faire mal. La sueur commença à me piquer derrière les oreilles, mais je tins bon. Il le fallait. À mi-chemin, je lâchai prise et massai mes muscles douloureux. « T’arrête pas. Faut refaire pareil pour arriver là-bas. » Sans même ouvrir les yeux, Malachite savait exactement où nous en étions. « Je fais juste une pause. » Il rit. « Alors c’est ça, le travail de Mr Wimberley ? l’interrogeaije. S’occuper des papillons ? » Ses paupières se soulevèrent. « Quoi ? Tu crois que ça prend toute une journée de s’occuper de quelques papillons ? Il fait aussi tout le jardinage, répare le septième manoir. Et l’été, c’est un boulot à temps plein de surveiller les fleurs-cercueils. — Les fleurs-cercueils ? — Ces fleurs qu’il mettait en pièces. Tout le monde les appelle les fleurs-cercueils, ou parfois juste cercueils. — Jamais je n’avais entendu parler de fleurs qui mangent les gens. Je veux dire… les gens sont plutôt grands, quand même. » Il remua pour se remettre en position assise. « Eh bien voilà, c’est fait. — Est-ce qu’elles ont déjà mangé quelqu’un ? » Leur apparence effrayante ne suffisait pas à faire taire la curiosité mêlée de fascination que je ressentais. Sa mâchoire parut se resserrer, comme si j’avais demandé quelque chose que je n’aurais pas dû. « Alors, c’est arrivé ou pas ? insistai-je. » Il scruta les montagnes lointaines. « Ma mère. — Mais c’est horrible ! m’écriai-je. »

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Le canot tangua et se mit à dévier lentement. « Et… ton père ? lui demandai-je. — Il a tout simplement disparu, un beau jour. C’est peutêtre une fleur-cercueil mais personne n’en est vraiment sûr. Ma mère a été prise par une fleur juste derrière le puits, en haut de la colline. Personne ne savait qu’il y en avait là. » Il ramassa un caillou à l’arrière du canot et le jeta au loin. « Je suis désolée, dis-je d’un ton hésitant. Comment… je veux dire, que font les fleurs quand elles attrapent quelqu’un ? » Des images horribles envahissaient mon esprit, des visions de fleurs violettes géantes se jetant sur des gens pour les dévorer. « Après l’éclosion des fleurs, leurs plantes sont assez difficiles à voir – la partie qui est dangereuse est une sorte de grosse capsule verte presque transparente. Les gens trébuchent dessus, et il y a un liquide gluant à l’intérieur. Si tu te débats, les plantes t’injectent un poison qui te paralyse et te tue. Une fois, j’ai trouvé un petit kangourou dans l’une d’elles, il était à moitié digéré et tout visqueux. » Je frissonnai. Soudain, je me sentis horriblement vulnérable ici. Y avait-il des plantes sous-marines qui sortaient de l’eau pour attraper des proies et les tirer dans les profondeurs ? « Donc, tu vas au septième manoir avec Mr Wimberley ? » Il haussa les épaules. « Ouais. — Et tu l’aides à le retaper ? Ça ressemble à quoi là-bas ? — Tu poses beaucoup de questions. » Les muscles de ses tempes se contractèrent. « Eh bien, je ne suis pas revenue ici depuis longtemps. Et je ne me souviens pas du tout de l’époque où j’y étais. — C’est peut-être mieux comme ça. Pourquoi tu veux absolument savoir tout ça ? Ça ne va pas t’aider. » Mais je n’étais pas prête à abandonner. « Et le papa de Moonstone ? Il a été mangé lui aussi ? Je n’ai pas vu son père au dîner. Juste sa grand-mère. — C’était pas sa grand-mère. C’était sa mère. Et son père est mort d’une maladie. — C’est triste. Mon père à moi aussi est mort. »

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Une pensée surgit dans ma tête, qui me fit serrer très fort les rames. Et lorsque j’étudiai le visage de Kite, j’eus la réponse à la question que je me posais. Mais il fallait que je lui demande. Pour être sûre. « Sais-tu comment mon père est mort ? » Ses yeux regardèrent ailleurs. Il ne parla pas pendant un moment, se remit sur les pieds. « On échange. Je vais ramer. — Dis-moi ce qui lui est arrivé. » Il gonfla les joues et expira bruyamment. « O.K. Lui aussi. Une fleur-cercueil l’a eu. J’en sais pas beaucoup plus, c’était il y a des années. Et je vais me sentir mal si je te parle de tout ça. — Je ne mérite pas de savoir ? » Ma voix se brisa, devint rauque. « Ce que je veux dire, c’est que s’il y a d’horribles grosses fleurs qui poussent dans le coin, est-ce qu’on n’aurait pas déjà dû m’en parler ? — Ouais, mais je crois que les adultes ne voulaient pas que tu apprennes tout d’un coup. Et les fleurs-cercueils ne fleuriront pas avant décembre. C’est dans plusieurs mois. » Tout mon corps me paraissait froid. « Mon père est mort d’une façon tellement horrible… et ta mère aussi. — Ouais. Mais ça sert à rien d’y penser. Comme je disais, le passé est le passé. Tu peux rien y changer. » Il avait raison. Et je n’avais même pas connu mon père – pas même la plus petite chose à son sujet. Je laissai les rames à Kite. Toute force avait déserté mes bras. Ils étaient tout tremblants, inutiles. Depuis la surface du lac, l’horizon verdoyant me paraissait maintenant étranger, hostile. Il y avait des millions de coins d’ombre où pouvaient se cacher des fleurs-cercueils. Quelques instants auparavant, Lake Ephemeral m’était apparu comme le meilleur endroit du monde. Peut-être que c’était toujours le cas. Beaucoup d’endroits sur Terre avaient leurs dangers – comme les lions, et des tas d’autres choses prêtes

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à vous dévorer. Il y avait toujours des gens pour y vivre. Et Kite avait bien précisé que les fleurs n’étaient dangereuses que si l’on trébuchait dessus. Ce n’était pas comme si elles chassaient, à la manière des animaux prédateurs. Il suffisait juste de faire confiance à Mr Wimberley et aux autres adultes ; ils savaient forcément ce qu’ils faisaient. Personne ne semblait avoir peur, ni ne se baladait avec une hache à la main. Fermant les yeux et oubliant tout, je respirai les odeurs de terre chaude. Kite ramait vers la rive. On ne dit plus rien.

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Lake Ephemeral - VF - Extrait - Low res  

Lake Ephemeral, version française du roman d'Anya Allyn Thriller fantastique Young Adult à paraître aux Editions du Chat Noir le 8 février....

Lake Ephemeral - VF - Extrait - Low res  

Lake Ephemeral, version française du roman d'Anya Allyn Thriller fantastique Young Adult à paraître aux Editions du Chat Noir le 8 février....

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