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Esther Brassac

La Nuit des Coeurs froids Extrait

Editions du Chat Noir


Prologue Écosse, Glasgow… Le ciel assombri par des nuages plombés est typique de ce mois de septumbéöl dont les journées lugubres minent le moral des plus aguerris. Le klaxon d'une autovolide tintinnabule, des pneumatiques crissent sur le pavé, une querelle s’élève, puis le silence retombe. Un silence interminable, empreint de mélancolie. Sa texture morbide déconcerte Samaël. Un frisson parcourt son échine. Il tend l'oreille, perplexe, scrute l'horizon depuis son balcon. Une myriade de fenêtres ovoïdes aux vitraux colorés tache la pénombre, créant un tableau abstrait. Il ferme les vantaux incurvés de la sienne pour aller se réchauffer près du poêle à incandescence. Le médiolphone diffuse un morceau de jazz rock qui ne lui apporte aucun réconfort, pas plus que son café fumant. L'amertume du breuvage lui arrache une grimace et il abandonne la tasse encore pleine dans l'évier. L'atmosphère oppressante imprime une sensation pénible sur son esprit. Il tente de se focaliser sur l'harmonie de sa vie, mais une ombre malsaine tapie dans les méandres de son psychisme le hante. Un tic nerveux agite sa lèvre inférieure. Cette chose inconnue rampe en lui, insidieusement, le torture avec une précision chirurgicale. Une angoisse l'étreint. La peur de l'avenir ? Non, le futur est riant : bientôt, il sera uni à sa bien-aimée, son travail le passionne... que pourrait-il demander de plus ? Il sourit machinalement, et ses lèvres se craquellent. Il les humecte avec peine. Oublier une existence de rêve, c'est absurde ! Pourtant, cette évidence le terrasse au lieu de le fortifier. La présence mortifère le soumet. Rageusement. Tel un étau d’airain. Ses muscles se tétanisent. Il voudrait hurler ; un râle seul jaillit de sa gorge. Le miroir de la salle de bain lui renvoie un visage cadavéreux : yeux exorbités, peau parcheminée, langue gonflée. Il éprouve l'horreur de l'animal pris au piège sans espoir de secours.


Un mal de tête vrille son crâne. Les pulsations de son cœur se précipitent, décompte implacable du temps qui lui reste à vivre. Personne ne peut rien pour lui. Il le sent, intimement. Nul remède n'atténuera son martyre. La domination progresse encore, pervertit son âme. Peu à peu… Alors, l’angoisse se mue en fascination. Comme un automate, Samaël claudique jusqu'au bahut de la salle de séjour. La porte grince et dévoile une bouteille de whisk, puis deux autres cachées derrière la première. Il les décapsule. Les observe. Le temps d’un battement de cœur. Une éternité. Sans comprendre son geste, il s'en asperge. Le parfum épicé de l'alcool embaume la pièce. De sa poche, il sort un briquet en argent dont les initiales gravées en arabesques élégantes le narguent, palpitent, roulent, se décomposent. Il ouvre la fenêtre et salue un voisin, témoin de cet instant exceptionnel. Il devine que l'acte abject qu'il s'apprête à accomplir est essentiel, même s'il en ignore le mobile. Le claquement du briquet rompt le silence. Des flammèches, d'abord hésitantes puis plus téméraires, lèchent le bas de sa chemise. Il ferme les yeux avant de s'embraser. Il ne ressent rien si ce n'est la béatitude d’un pion obéissant posé sur l’échiquier du monde.


Un Provençal à Glasgow, un ! Le 16 du mois d'octumbéöl

Les quelques notes émises par l'hôtesse violoncelliste informèrent les passagers de leur atterrissage sur la piste de l'aérodrome. Elle déposa son archet, saisit le cornet de communication puis murmura d’une voix flûtée : — Nous espérons que vous avez pris plaisir à cette traversée avec les Dirigeables éoliens nationaux et vous souhaitons un agréable séjour dans les Terres écossaises. Les voyageurs descendirent de la passerelle en file indienne. Antoine Bouchardon fut l'un des derniers à poser le pied sur le pavement. L’hôtesse lui lança une œillade enjôleuse. Instinctivement, il se redressa et sourit. Ses yeux amarante – héritage génétique de son arrière-grand-mère – sa chevelure aile de corbeau et la timidité qui chiffonnait sa figure lui assuraient le succès auprès de la gent féminine depuis son adolescence. L'aérodrome, de la taille d’un mouchoir de poche, se situait sur un coteau dans l'enceinte même de Glasgow. Antoine contempla la petite cité, fasciné. Autour, la forêt s'étendait à perte de vue, pénétrant au sein de l’agglomération avec laquelle elle fusionnait. La féerie des immeubles de cristal aux éclats violacés n'avait pas d'égale, mais le plus étrange se signalait par l'adaptation des bâtiments à la structure contournée des végétaux. Les ramures des arbres centenaires modelaient les parois diaphanes qui se distordaient comme guidées par la Nature, leurs frondaisons chapeautaient les tuilages argentés tandis que les racines enveloppaient la base des édifices. Partout, les rues étaient noyées dans un désordre ligneux et feuillu dont l'exubérance se révélait parfaitement orchestrée lorsque l'on détaillait l'ensemble. Les réverbères de fer forgé imitaient la corolle des campanules, les cabines de communication télégramophonique lançaient leurs faîtes au travers de guirlandes de pois de senteur. Antoine se demanda comment la végétation pouvait être aussi florissante en cette saison automnale, puis il aperçut des


flammiphores dont les énormes cornets flottaient dans le ciel à plusieurs dizaines de mètres au-dessus de lui. Le dernier numéro du journal parascientifique auquel il était abonné évoquait cette technomagie qui constituait la solution idéale à la lutte contre les frimas. Un jour, peut-être, les scientimagistères trouveraient-ils une parade pour rendre les nuages invisibles. Antoine suivit le flot des touristes qui se déversait vers la grille de sortie, dévala les marches empierrées jusqu’au rez-de-sol et reporta son attention sur l’effervescence urbaine. Les gazouillis des oiseaux se mêlaient aux soupirs des véhicules à vapeur. Il demanda son chemin à plusieurs reprises avant d'atteindre la pension de famille des Murray, située au cœur du vieux Glasgow. Là, les constructions vétustes se voyaient rénovées grâce à des treillages métalliques superposés aux matériaux plus anciens. Cette combinaison le laissa dubitatif. Il stoppa devant la demeure des Murray qui relevait du même goût. Des ouvertures ovoïdes perçaient les étages de la façade en torchis. Trois tourelles se connectaient à la toiture sans qu’il soit possible de déterminer par quel miracle elles se maintenaient. Antoine poussa la porte. Il fut accueilli avec chaleur par le réceptionniste et conduit aussitôt à sa chambre. Le jeune homme déposa bagages et haut-de-forme avant d’examiner la pièce. Des rideaux jaunes encadraient la fenêtre d’où émergeait un camaïeu de rayons colorés. Il ouvrit l'armoire de style Chipchindal afin d’y ranger ses habits. — Oooh, un système antimite dernière génération, s'émerveillat-il en apercevant, fixé au vantail, l'appareil dont le cadran indiquait pour l'heure l'absence d’insecte indésirable. Puis il essaya le lit à pistons, « les pistons en laiton perforé avec coulissements à vapeur qui vous offrent un confort suprême ! » comme le mentionnait la publicité vue sur les écrans de communication aériens. — Moelleux à souhait, confirma Antoine, les fesses enfoncées dans le matelas. Un édredon en patchwork et des bibelots victorians ajoutaient leur touche cosy. Le tour d'inspection dans la salle d’eau acheva de le rassurer. Voilà qui commence à merveille. Espérons que ça dure !


Antoine se souvenait d’histoires troublantes narrées par un compatriote à propos du couple de loups-garous, gérants de la pension : des clients auraient disparu quelques années auparavant, mais le jeune homme refusait d'accorder foi à de telles médisances. Les lycans fréquentaient la société humaine depuis des siècles. La loi sur la Quarantaine lunaire votée le 3 Juniélym 1789 s'était révélée suffisante pour apaiser les esprits. Les cas de morsure demeuraient exceptionnels. Antoine savait les garous largement représentés sur le territoire écossais et il avait justement opté pour cette contrée en raison de son atmosphère. Cela le changerait de sa Provence natale où les races lutines constituaient le gros des espèces féeriques. — À moi les heures de détente, de « je-ne-fais-rien-et-j'en-suisfier » ! Antoine rangea son frac dans l’armoire, enfila un veston plus confortable et descendit au rez-de-chaussée. Il commanda un verre de Glenmorangie qu'il dégusta en écoutant d'une oreille distraite les discussions des autres pensionnaires. Le salon d’accueil à l'ambiance feutrée lui rappelait les clubs privés décrits dans les romans de Conan Dayle et de son célébrissime Shorleck Helmes. — Vous désirez autre chose, Monsieur ? fit une voix caverneuse. La cinquantaine bien sonnée, l'aimable hôtelière, mamelue et joufflue, le contemplait interrogative. Antoine sortit de son rêve éveillé et regarda son interlocutrice avec gêne : — Excusez-moi… vous disiez ? — Voulez-vous grignoter quelque chose avec votre whisk ? — Non, merci. Antoine détailla l’imposante humanoïde. Ses bras musculeux et poilus se terminaient par des mains aux griffes courtes, quoique redoutables. Un fin duvet recouvrait son visage barré par des sourcils fournis. Quant au nez, ses proportions auraient capté l’attention de Cyrano de Bergiroc s’il avait eu le loisir de l'examiner. L’ensemble était cependant adouci par une toilette des plus féminines : ample jupon, tunique fleurie et tablier amidonné. — Je m'appelle Guenièvre Murray et suis ravie de vous accueillir dans notre belle ville. — Enchanté ! Moi, c'est Antoine Bouchardon.


La poigne d’acier faillit avoir raison des doigts du jeune homme qui étouffa un juron. Il frotta sa main sous le plateau de la table pour rétablir la circulation. — Avez-vous des projets de vacances ? — Plein : visite des musées, de la cathédrale et du Jardin botanique… la cité elle-même en est un, c'est fou ! — En effet, nous vivons en harmonie avec la nature. Que prévoyez-vous en premier ? — Un château du nom de Lost Castle dont une amie m'a parlé. Elle dit que c'est LE petit chef-d'œuvre architectural du coin. — Euh… pourquoi pas Pollock House ? C'est un manoir dont les murailles sont emprisonnées entre les branches de cinq des plus gros séquoias de la région. Le spectacle vaut le détour, assura la brave lycante les mains à plat sur son tablier à carreaux. — Il paraît qu'à l'intérieur, Lost Castle est un vrai bijou, répondit Antoine sans prêter attention à la suggestion. — Il n’est pas mal. Un autre loup-garou s'approcha tout sourire. D’un gabarit identique à celui de Guenièvre, il arborait une chevelure qui tombait en mèches épaisses sur ses épaules. — La très bienvenue à vous, fit-il en écrasant une fois de plus les doigts d'Antoine. — Sylvère, mon mari, précisa Guenièvre tournée vers ce dernier. — Enchanté ! — Êtes-vous bien installé ? — Oui, merci. — Monsieur Bouchardon s'apprête à visiter Lost Castle, indiqua la tenancière, une main sur le bras de son conjoint. — Oh. — Lost Castle est ouvert, n'est-ce pas ? — Oui, fit Sylvère laconique. — Un problème ? — Rien de grave. Sylvère se dandinait d'un pied sur l'autre. Antoine dévisagea ses interlocuteurs : — Pas de soucis avec cette demeure, j'espère ? Les Murray rirent de concert.


— Ne vous alarmez pas. C'est seulement que… Le lycan observa Antoine, l’air sceptique. Ce dernier ne put déterminer si c’était en raison de ses iris amarante, insolites chez un humain, ou s’il y avait une cause directement liée à leur conversation. — Quoi ? — Des rumeurs courent sur ce château : il serait hanté par une troupe de spectres caractériels. Ça pourrait gâcher votre visite. — C’est passionnant, j’adore les histoires de fantômes ! Ditesm’en plus. Le tenancier ignora la demande, les yeux braqués vers des touristes qui entraient. Antoine insista, mais le mutisme de ses hôtes le convainquit de la stérilité de sa requête : il n'en saurait pas davantage. — Allez, bonne journée, s'exclamèrent les Murray avant de s'éclipser pour accueillir les nouveaux arrivants. Un château hanté, c’est courant en Terre écossaise. Pourquoi sont-ils si gênés ? songea le Provençal avec perplexité. Il sortit de l'établissement et se dirigea vers une station de taxiflores. Les véhicules, dont la forme ventrue évoquait une théière, étaient dotés de six roues motrices offrant une maniabilité optimale. Sur leurs toits, des plantes photovoltaïques fournissaient l'énergie nécessaire à la mécanique. Antoine monta dans l'un d'eux et pria le conducteur de prendre le chemin des écoliers jusqu’à Lost Castle afin de continuer sa découverte de la cité. Dans les rues grouillait une multitude bariolée qui l’amusa par sa diversité : des Écossais pure souche côtoyaient la gent lycante ainsi que nombre de races elfiques et naines. Il ne fut guère surpris de n'entrevoir aucun lutin, car leur espèce avait été décimée lors de l’épidémie de peste de 1843 qui laissait de tristes souvenirs dans la mémoire collective. — Not’cité est cosmopolite, pas vrai ? fit le chauffeur en se tournant vers son passager. — Fascinant ! reconnut Antoine l’œil fixé sur des elfes vêtus de pétales chamarrés. — Vous v’nez d’loin, si c’est pas indiscret ? — Du Royaume des Gaules Unies. — Z’êtes gaulois !


— Provençal, pour être exact. — J’m’en doutais avec vot’e accent chantonnant. Le chauffeur étala un sourire sur sa bonne figure et reprit avec plus d’entrain : — Si vous étiez arrivé hier soir, vous auriez p’être pu apercevoir des gargouilles. — Vraiment ? J’ai vécu cinq ans à Parys durant mon enfance et il y en avait plein. J’avoue qu’elles me faisaient peur. Elles ont migré lors d’un été caniculaire et on ne les a jamais revues. Il y en a beaucoup par ici ? demanda Antoine vaguement inquiet. — Ouais, sont très actives. Elles déchiquettent c’qui passe à leur portée. Craignez rien, c’sont des charognards. S’attaquent pas aux vivants, sauf si on les embête. À c’te saison, y a parfois des p’tits groupes qui cherchent leur nourriture jusque dans la Morgue ou les cimetières. C’est qu’not Glasgow est protégée du froid par les flammiphores, c’qui est pas l’cas des régions environnantes. C’te bestioles, elles ont faim. L’lord-maire y fait porter d’la viande sur des aires exprès pour elles, mais i’ peut y avoir des incidents. Pas bien grave. Pas comme dans c’best-seller qui parle de vampires. — Celui de Brom Stalker ? fit Antoine en souriant. — Terrible, hein ? Ça fout les ch’tons. — Heureusement, les vampires n’existent que dans les romans. — Ah ça, c’est bien vrai. J’préfère nettement les gargouilles. Le brave homme raconta une anecdote afin de détendre son passager dont il sentait l’anxiété puis changea de sujet. — Z’êtes en voyage d’affaires ? — En vacances. En fait, je travaille à la Grande Bibliothèque Onirique. Son interlocuteur hocha la tête en signe d’admiration. Depuis des siècles, l’institution recensait les songes des rêveurs de toutes races, archivant des centaines de millions d’utopies sur vélin. — Faites quoi ‘xactement ? — Je vérifie que chaque fiction conserve son potentiel imaginaire malgré l’usure du temps. Le chauffeur posa des questions auxquelles Antoine se fit un plaisir de répondre. Il déposa le jeune homme devant la grille de Lost Castle où attendaient des touristes. Antoine régla la commission et le


quitta avec un geste amical de la main. Quelques instants plus tard, un homme coiffé d'un tricorne s’approcha avec un discours de bienvenue : — Je m'appelle John Walker, gardien de cette demeure ancestrale. Si vous voulez me suivre, ladies and gentlemen. Une allée sablonneuse sinuait entre deux rangées de hêtres et tous s'y engagèrent. Le guide dispensa des informations concernant les plantations qui s'étendaient de part et d'autre sur des pelouses soigneusement entretenues. Ils s'arrêtèrent devant le portail d’entrée. — Le château fut bâti au XVe siècle, précisa John. Il pointa un doigt vers les tours d’angle, puis vers l’énorme donjon seigneurial percé de meurtrières et la bâtisse principale, agrandie durant la Renaissance. Enfin, il désigna des fenêtres plus récentes, fruit de modifications réalisées au XVIIIe siècle. — Je vais maintenant vous montrer l’intérieur. Antoine emboîta le pas au groupe qui écoutait les commentaires du gardien. Celui-ci les entraîna d’abord dans le hall lambrissé de boiseries, ensuite vers des salons, petits et grands, et jusqu’à une galerie aux murs recouverts de portraits d'illustres inconnus. Le jeune homme ne savait plus où regarder tant il y avait à admirer. Il sortit un ordigraphe de sa poche. L’appareil, récemment apparu sur le marché, permettait de communiquer, consulter des informations et bien plus encore. Cette merveille de technomagie remportait bien des suffrages, aussi ses ventes s'envolaient-elles depuis plusieurs mois. — Puis-je prendre des photos ? — Faites ! L'après-midi touchait à sa fin lorsqu'il prit congé de John Walker. Un mobilbus, berlingot sur rails coiffé de cinq soupapes à vapeur, le reconduisit jusqu’à une station proche de la pension de famille. Dans le salon d’accueil régnait une joyeuse cacophonie, mais Antoine était trop fatigué pour s’y mêler. Il grimpa l’escalier menant jusqu’à sa chambre avant de s'étendre sur son lit à pistons, comblé par ces premières heures de vacances. Elles débutent bien. Pas de fantôme en vue, dommage ! Dans la soirée, Antoine descendit prendre un « High Tea » constitué de poisson fumé, tourte, cake aux fruits, accompagné de thé


à volonté. Repu, il regagna sa chambre, décidé à passer quelques appels vers le Royaume des Gaules Unies. Où ai-je rangé mon ordigraphe ? Il fouilla les poches de son veston et de son pantalon, poursuivit ses investigations dans les recoins de la pièce. En vain. Brusquement, la mémoire lui revint : il l’avait posé sur une commode du château puis oublié. Le malaise d'une vieille dame en était la cause… Il avait pris une photo et soudain, sa voisine s’était affaissée contre lui, évanouie. Il avait abandonné son appareil pour la soutenir jusqu'à ce que la vapombulance arrive. Le remue-ménage, les commentaires échangés avec les autres visiteurs, l'ordigraphe lui était sorti de la tête… Il devait le récupérer sans délai. À cette perspective, Antoine frissonna. Sans en discerner la raison, Lost Castle, le si plaisant manoir, lui parut inhospitalier. À une heure du matin, il s’acharnait encore devant les pages d'un roman dont il n'avait pas lu une ligne. Il s'allongea dans l’espoir de dormir. Les heures passèrent. Dans le couloir, les clochettes de l'horloge à vapeur tintèrent. Antoine se retourna dans son lit. Trois heures. Le film mental d'une succession de moutons, bêlant et sautillant, ne lui fut d'aucune aide. Quatre heures moins le quart. Quatre heures trente. Agité, Antoine s'endormit enfin, l'esprit plein de cauchemars.


Où l'on fait connaissance avec Harald, un vampire un peu particulier mais bien réel Le 16 du mois d'octumbéöl

Le soleil dévoilait ses premières lueurs, chatouillant de ses rayons le feuillage mordoré des arbres entrés en dormance avec les prémices automnales. Qui aurait pu imaginer que l'un des plus vieux vampires de la région se terrait dans ce coin de verdure, non loin de Glasgow ? Personne ne soupçonnait sa présence tant il avait pris de précautions pour dissimuler son antre. Niché dans une colline, le logis demeurait invisible grâce à un rideau d’arbustes plantés en rangs serrés par le maître des lieux. Harald Mac Millan, dit « aux doigts dorés » en raison de ses ongles imprégnés de poussières d'or et de son amour immodéré du miel, était âgé de huit siècles, bien qu’il ne les paraisse nullement. À peine lui aurait-on donné une trentaine d’années. Seule une mèche grise, qui poussait dans sa longue chevelure d'un roux flamboyant, soulignait sa plus grande maturité. L’éclat étrangement argenté de son regard répondait à la pâleur de sa peau presque translucide. Mince comme une liane, il arborait en toutes saisons une vêture romantique composée d’une chemise blanche aux poignets de dentelle, d’un pantalon noir et de chaussures à bout ferré. Par malheur, il était le fruit détestable d'une jeune noble violée par un Strigoï, représentant d’une race de vampires roumains qu’il n’avait jamais eu la curiosité de rencontrer. Moitié humain, moitié vampire, Harald n'appartenait à aucun monde et était rejeté de tous. Sa solitude l'avait modelé au fil des ans, faisant naître une douce folie qui le poussait à tenir des discours passionnés aux objets de son environnement. Contrairement aux buveurs de sang croisés à l’occasion, Harald ne consommait aucun fluide corporel. Non par choix éthique, mais parce que ses appétits se focalisaient sur les vapeurs résiduelles des âmes dont il aspirait les particules immatérielles par les pores de la peau.


Pour l'heure, cloîtré dans son cabinet de travail, Harald remâchait les problèmes majeurs dont son quotidien était semé depuis plusieurs semaines. — Pourquoi ne puis-je plus me nourrir de mes chers cadavres ? demanda-t-il à un guéridon sur lequel trônait le buste de Shake Spear. Celui-ci resta de marbre malgré le regard impérieux d’Harald. Dégoûté par cette indifférence révoltante, celui-ci se traîna jusqu'à un fauteuil et s'y assit lourdement, la mine cafardeuse. Des bougies éclairaient la pièce, créant des ombres fantomatiques sur les meubles. Ici, plusieurs armoires anciennes côtoyaient des étagères de planches brutes. Là, des sièges et tables d'appoint se bousculaient laissant peu de liberté de mouvement à leur propriétaire réfractaire aux bienfaits du rangement. Des récipients biscornus se serraient les uns contre les autres près de bataillons de livres d'ésotérisme. Plus loin, des ustensiles hétéroclites s'amoncelaient sans ordre, abandonnés à leur triste sort. Une dizaine de bronzes de valeur, autant de vases en porcelaine de Chine et quelques natures mortes du XVIIIe siècle étaient disséminés au milieu de ce capharnaüm sans âge. — Comment une chose pareille peut-elle m'arriver ? L’œil interrogatif, il scruta une horloge dont le tic-tac impatient le persuada de sa capacité à résoudre ses tourments. — Il me faut une solution et vite, avant que l'épuisement ne me terrasse. Cruches et pots cassés, il y va de mon avenir ! fit-il péremptoire. Mais l’horloge demeura insensible. La gorge d’Harald se noua et il fut pris d'un vertige. Il en connaissait la cause : l'angoisse. Celle de savoir que la maigre portion des vapeurs psychiques qu'il tirait désormais des dépouilles était insuffisante pour le maintenir en bonne santé. Au fil des semaines, sa léthargie s’accentuerait et il achèverait de se cristalliser dans un état proche de celui d'une momie. — Comme je regrette de ne plus pouvoir capter l'énergie des vivants… Tout est de ma faute, souffla-t-il, atterré par son manque de jugement. Une boule d’amertume enfla dans sa poitrine et il tenta de l’ignorer superbement.


Quelques années auparavant, il avait modifié son régime alimentaire afin de pallier aux inconvénients inhérents à la consommation des vifs. Ceux-ci lui causaient bien trop de tracas : toujours les mêmes embuscades, suivies d'une traque qui s'achevait invariablement par les cris de terreur de son dîner… Routinier au possible ! Sans oublier que pour en tirer le meilleur profit, il fallait les sélectionner en fonction de critères draconiens dont la pureté spirituelle et l'harmonie psychologique n'étaient pas des moindres. Cette décision, mûrement réfléchie, avait nécessité la mutation de son métabolisme. Toutefois, il était parvenu à ses fins après d'épineuses recherches. Pendant longtemps, le résultat l'avait enchanté : les morts possédaient de précieux atouts, car la pollution des psychismes défaillants disparaissait avec le dernier soupir. Tout était parfait jusqu'à ce qu’il tombe, un mois et demi plus tôt, sur une dépouille vidée de son énergie. — Impensable ! Depuis, le problème ne cessait de se renouveler. — Comment aurais-je pu deviner que leurs qualités nutritionnelles se dissiperaient brusquement ? J'ai joué les apprentis sorciers, les bouleversements de mon organisme sont irréversibles. Et voilà ! Triple imbécile ! Je ressemble à un drogué qui n'aurait pas sa dose. C’est pathétique ! Harald se tapa le front du poing. Conscient que les litanies de son cerveau menaçaient de l'ébranler outre mesure, il se leva et se dirigea à pas menus vers son bureau afin de les évacuer dans son journal. Penché sur ses écrits, sa main se mit à courir de ligne en ligne comme si elle avait sa vie propre. Seul le crissement de la plume glissant sur le papier troublait l'atmosphère paisible de son cabinet de travail. Un battement d'ailes étouffé se fit entendre sans qu'Harald ne lui prête attention. Il reposa son stylo et demeura statufié, le menton calé dans le creux de sa paume. De nouveau, un battement, plus fort et prolongé cette fois, rompit le silence avant qu'un petit animal atterrisse sur le bureau. — Mouscarpion… calme-toi. Tout est sous contrôle. La minuscule chauve-souris replia ses ailes veloutées et le contempla d'un œil critique.


— Tu as raison, c'est loin d'être le cas, reconnut Harald agacé de ne pouvoir clarifier ses pensées. J'ai un gros souci. Il jeta un regard circulaire pour prendre à témoin les objets de la pièce : — Comment le régler ? lança-t-il à l'intention d'un énorme alambic. J’ai effectué toutes les analyses imaginables sur mon corps. Aucune anomalie de ce côté. Ma santé est parfaite. De plus, les cadavres que je choisis sont toujours d’une fraîcheur exemplaire. Jamais je n’ai pris le moindre risque. Donc, ce n’est pas là qu’il faut chercher. Mouscarpion voleta jusqu'à une pile de livres pour mieux dominer la situation. Il poussa un faible cri ; sa silhouette devint floue avant de faire place à un rat noir au ventre rebondi. Il se redressa de toute sa hauteur et tendit ses belles moustaches vers son ami : Gros souci, souci. Produit des manipulations magiques d'Harald, l'aimable métamorphe répétait le dernier mot de chacune de ses pensées. C'était son petit défaut de fabrication. Sa conception, trois siècles plus tôt, délicate entre toutes, avait nécessité la mort d'une multitude de bestioles. Cependant, Harald ne regrettait en rien le sacrifice de ces malheureuses victimes. Après de nombreux échecs, Mouscarpion avait vu le jour et il était là, dévorant des yeux son vieil ami. Leurs continuels échanges télépathiques et la tendresse qui les animait étaient un baume pour le vampire, car ils allégeaient le poids de son isolement. — As-tu la moindre idée de ce qui se trame ? Pas savant, moi, moi. — Il ne s'est rien produit d'inhabituel ces derniers temps qui puisse justifier cette nouveauté. Pourtant, ces morts ne me procurent plus d'énergie psychique. Pourquoi ? Toute la question est là, là. — Ces cadavres pourraient-ils présenter des caractéristiques insolites ? Possible, possible. Harald se leva et déplaça nerveusement quelques bocaux au contenu douteux, aggravant le désordre qui régnait sur l'étagère où ils trônaient. Son épuisement se doublait d'une excitation mentale


difficile à maîtriser ; ne pas contrôler une situation qui mettait en jeu son existence le paniquait au-delà de tout. — Cela dit, on peut aussi supposer que mon organisme a continué sa mutation. Un changement si ténu que mes examens physiologiques n’auraient pu le déceler. Tu l'aurais senti en toi, toi. — Tu as raison. Le vampire soupira. — Tout ceci est préoccupant. Harald doit transformer humain vif en mort pour se nourrir, vite, vite. — Je pourrais essayer encore une fois avec un cadavre bien frais… Le vampire esquissa un rictus. — Mais à chaque tentative, ils sont vides. C’est frustrant. Quant aux vivants, j’en tuerai si nécessaire, Mouscarpion. Néanmoins, nous n'en sommes pas encore là. Une nouvelle bouffée d’angoisse s’épanouit dans son plexus solaire à la perspective de chasser : serait-il toujours à la hauteur ? Son manque de tonus risquait de le mettre en danger. Il dissimula ses émois derrière une attitude crâne et reprit d’une voix faussement assurée : — Je tiens d’abord à comprendre ce qui se passe. Cette situation est une insulte à ma personne et il n'est pas question d'en rester là. Je relève le défi ! Allons, l'un de vous a-t-il une suggestion ? D'un geste de la main, il sollicita son mobilier afin qu'il lui propose des solutions appropriées. — Non ? Aucune idée ? Vraiment ? Contrarié de n'obtenir aucune réponse, il lança un œil réprobateur à une araignée qui arrimait sa toile à un vieux tabouret. — Bon, je vois, conclut-il, déçu par si peu de dévotion à sa cause. Il compulsa sans nécessité quelques feuillets qui traînaient sur son bureau puis leva un doigt professoral : — Tu as raison, Mous. Agissons. Puisqu'il semble évident que l'obstacle ne provient pas de mon métabolisme, nous devons établir un plan de bataille. Oui, oui !


— En premier lieu, il faut subtiliser un mort récent puisque le phénomène est nouveau. Ensuite, le ramener à la maison et l'étudier. La manœuvre sera délicate, je vois déjà les ennuis s’accumuler à l'horizon. Il songea à Erwan l'Ancien, l'un des spectres les plus actifs du cimetière de Glasgow. Deux fois par mois, et toujours au beau milieu de la nuit, Harald s'y rendait afin de prélever sa pitance. Parfois, il ouvrait une sépulture, parfois, il se contentait de se couler contre la pierre tombale et là, il s'emplissait de la quintessence d'un corps récemment endormi pour l'éternité. Il était discret, mais pouvait rarement achever son repas sans être dérangé. — Tu peux être sûr que cette grosse mouche à viande va encore me titiller. Ce vieil empoisonneur fantomatique se délecte à la perspective de jouer les fâcheux. Au moment le plus inopportun, il sera fidèle au poste, avec sa troupe d'ectoplasmes et tout ça dans le but de me faire la morale et m'empêcher d'emporter un cadavre. Toutefois, je me servirai, car tel est mon bon plaisir ! Plaisir, plaisir, confirma Mouscarpion le museau pointé vers lui. Harald sentit un frisson d'excitation le traverser : repérer une tombe récente, en faire glisser précautionneusement la pierre nouvellement posée, se blottir contre le cercueil et le caresser amoureusement puis l'ouvrir et inspirer les divines exhalaisons d'un corps humain à peine décomposé pour s'imprégner voluptueusement des vapeurs délétères… Jouissance indicible, si savoureuse, comme une renaissance, un bonheur orgasmique. Le vampire se reprit : — Gardons l'esprit clair. Cette nuit, Mouscarpion, nous escamoterons un cadavre. Cadavre mignon, mignon. Un élan jubilatoire électrisa Harald au point de lui insuffler une vigueur passagère. D'un geste, il débarrassa une grande table ancrée au sol par d'énormes chevilles métalliques. — Eh oui, mon ami, nous allons trancher, arracher, sonder, et farfouiller les entrailles d'une charogne fraîche, conclut-il en se frottant les mains à la perspective de cette distraction. Le métamorphe s'ébroua et poussa un cri satisfait.


— Et alors nous saurons de quoi il retourne. Nous saurons, Mouscarpion ! Youpi, youpi. — Enfin…, espérons-le, fit Harald avec un doute soudain. Il le balaya pour se concentrer sur son bien-être : — Avant, je vais prendre un bain de Lune afin de raviver le peu de force qu'il me reste. Et après… Il haussa les épaules. — À chaque nuit suffit sa peine. Je résoudrai ce mystère pour la simple raison que je n’ai pas le choix. Bien dit, dit ! Fin de l’extrait. La Nuit des Cœurs froids disponible le 1er mai 2014. www.editionsduchatnoir.com

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La nuit des coeurs froids extrait  

Harald était un vampire psychique heureux jusqu’à ce qu’une pénurie énergétique frappe les cadavres dont il se nourrit, mettant sa santé en...

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